‹ Le siége de La Rochelle; ou, Le malheur et la conscienceChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Eia Saint-niartiii.

Pendant tout Télé qui suivit le dîner de M. Patelin , nos gastronomes ne purent se réunir. M. Martin était allé à la campagne; Tapagini, poursuivi par ses créanciers, était parti pour Bruxelles , et n'en était revenu qu'à la fin de Tété. M. Grimardias travaillait avec ardeur à un Mémoire qu'il devait présenter k l'Académie des sciences morales et politiques.

Quant à notre parasite, il trouvait moyen de dîner en différentes maisons, se faisant toujours précéder par son éclatante renommée, et ne récitant jamais plus de quatre vers de son admirable pol^me. Plusieurs fois il était allé rendre visite à MM. Martin, Grimardias et Patelin, mais il en avait été accueilli si froidement qu'il n'osait plus y retourner.

M. Grimardias ayant achevé son Mémoire, se souvint de la résolution qu'il avait prise au dîner précédent , et voulant l'exécuter sans plus de retard , il invita ses

amis à venir célébrer chez lui la Saint-Mcartin. Il ne se sentit un peu embarrassé qu'à Fégard de Tristan, mais après mûre réflexion, il lui écrivit le billet suivant :

ce Monsieur et cher antagoniste,

» Oserai-je vous prier de venir dtner chez moi dimanche prochain à six heures ? Vos opinions sur la gastronomie sont, je le sais, tout à fait opposées aux miennes, mais c'est surtout à ce titre que je me permets de vous inviter. Vous seriez donc bien aimable de me traiter en ennemi généreux. Après le dîner, je me propose de lire un travail que je viens de présenter à l'Académie, et je m'estimerais fort heureux si vous vouliez m'honorer de votre critique et de vos observations.

» Tous nos amis ont regretté votre absence au précédent banquet, et ils espèrent bien que la prochaine fois vous ne leur causerez pas un semblable déplaisir.

» Grimardus. »

Sous peine d'être justement taxé d'impolitesse, Tristan ne pouvait se dispenser d'accepter une aussi gracieuse invitation. Il n'en eut pas même la pensée, et répondit au savant qu'il serait exact au rendez-vous.

Vouloir donner à dîner, et réaliser ce projet, n était pas chose facile à M. Grimardias. Son logement n'était point assez spacieux pour recevoir plusieurs convives, et au lieu d'un Vatelou d'un Carême, notre savant n'avait pour tout auxiliaire qu'une pauvre femme qui lui faisait son ménage et sa cuisine.

Il eut alor^ avec cette femme un dialogue— nous pourrions dire une dispute — qu'on ne saurait comparer qu'à

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Tentrelien d'Harpagon et de maître Jacques. Discutant sou à sou la dépense, le savant voulut démontrer à sa cùi" sinière que le véritable talent d'un cordon-bleu consistait à apprêter avec non moins d'art que d'économie les comestibles qu'on achetait. La femme de ménage eut beau se récrier, s'évertuer à lui prouver que toute sa pratique culinaire se réduisait au pot-au-feu et k la cuisson de quelques légumes, le savant fut inflexible. Il alla même jusqu'à persuader à sa ménagère que rien n'était plus facile que de préparer At% cardes au parmesan^ des noix de veau glacées et du bosuf à l'étendard ; et d'ailleurs, lui promettant de l'aider de ses conseils et de son expérience, il lui laissa, dans ce qu'il appelait pompeusement sa cuisine, la dernière édition d'un livre qu'il avait annoté, et auquel il avait donné le titre du Cuisinier incomparable.

Mais, hélas I comptant avec tristesse le peu d'argent que lui avait remis son mattre, la femme de ménage vit que la somme serait k peine suffisante pour acheter les assaisonnements indispensables, et lorsque H. Grimardias rentra, elle lui réclama 100 francs de plus.

Peindre la fureur du savant à cette impertinente demande, nous parait impossible; tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'outré de colère, il chassa son cordon-bleu^ qui, en retour, le gratifia d'une foule d'épithètes, que par respect pour cet homme illustre nous ne répéterons pas.

Prométhée sur le mont Caucase, Philoctète dans son lie, Ixion tournant sa roue, n'étaient certes pas plus tourmentés que ne le fut H. Grimardias en se voyant seul au milieu de ses légumes et de quelques livres de viande qu'il avait achetées la veille. Mais comme l'heure s'avançait, et qu'il connaissait la ponctualité de ses convives, il

lift LB BANQUET DES SEPT GOURMANDS.

ne pouvait retarder d'une seule minute l'instant de leur dtner. Que faire, grand Dieu? Son embarras était extrême; mais il soutint avec courage cet affreux contre-temps. Animé d'un zèle au-dessus de tout éloge, le savant se transforma lui-même en cuisinier, et, tout fier de cette héroïque résolution, il s'était déjà bravement placé devant ses fourneaux, lorsque tout à coup il enteudit frapper à sa porte; M. Brillant se présenta.

Pour tout au monde notre savant n'eût pas voulu se laisser surprendre dans l'accoutrement dont il était afi'ublé, aussi reçut-il le parasite avec un air maussade qui s'explique aisément. Hais après l'avoir complimenté, encouragé, le soi-disant lauréat, qui devina bien vite quelles étaient en ce moment les sérieuses occupations de M. Grimardias, lui demanda la permission de lui lire une ode qu'il avait composée en son honneur.

La joie illumina tout à coup la physionomie du savant, et quittant pour un instant ses fourneaux, oubliant même l'aversion qu'il portait à la poésie, il serra la main du parasite, et lui exprimant sa gratitude avec une véritable effusion :

— Vous restez à dtner, n'est-ce pas ? lui dit-il.

— Oh 1 non, je vous remercie. . .

— Restez donc, je vous en prie...; mais avant tout, mon cher monsieur Brillant, lisez-moi votre ode, car c'est une ode, n'est-ce pas?

Le parasite chercha dans son portefeuille , et avec un dépit parfaitement joué :

— Diable! diable! fit-il, je n'ai sur moi que la dédicace... Est-ce que par hasard j'aurais oublié le reste à la maison ?

Et comme il cherchait toujours sans rien trouver, M. Grimardias, fatigué d'attendre, lui dit :

— Ne cherchez plus votre ode, monsieur Brillant; c est un petit malheur que vous réparerez ce soir.

— Soyez-en sûr, répondit le parasite avec un sangfroid imperturbable, et s' apercevant que l'heure du repaf était encore éloignée, il prétexta une visite indispensable, et promit de revenir à six heures précises.

Enchanté de l'attention délicate du lauréat, notre gaMtronome retourna à sa cuisine, et se remit à éplucher ses légumes, à fouetter ses œufs, et à faire cuire son gigot.

Muse de Régnier et de Boileau, inspire--moi pour racon* ter en termes dignes du sujet, comment furent traités les gourmands qui se présentèrent chez M. Grimardias le jour de la Saint-Martin.

Les convives du savant furent tout d'abord presque asphyxiés par une épaisse fumée qui , jointe à une odeur de graisse répandue dans le feu, les fit tousser autant qu^ s'ils eussent été enrhumés depuis six semaines. C'était un sinistre présage ; aussi, dès ce moment, nos gastronomes se résignèrent-ils à faire le plus mauvais repas qu'ils eussent encore fait de leur vie.

— Messieurs, dit l'amphitryon avec 'un sérieux qui les fit tous frémir , je n'ai pas voulu confier à d'autres le soin de préparer les aliments qui composeront notre banquet. Je me suis souvenu que le roi Cadmus avait été d'abord cuisinier, et je n'ai pas cru déroger, en imi-

tant ce noble exemple. Loin de moi, certes, la prétention de me comparer à ces docteurs en soupers qui, par amour pour l'art culinaire, portaient sur eux tous les assaisonnements, afin de pouvoir s'en servir dans les repas où ils se trouvaient ; mais j*ai fait de mon mieux , et j'espère que vous serez contents.

Par politesse, chaque convive s'efforça de répondre d'une façon convenable aux prévenances de M. Grimardias, mais aucun ne put achever sa phrase ; le potage était poivré de telle façon, qu'il eût fallu être doué d'une vertu tout évangélique, pour ne pas faire une affreuse grimace en l'avalant.

Tapagini ne put même s'empêcher de dire tout haut :

— Ah I que ce poivre est fort I

— Il est possible que le potage ait été un peu poivré, répondit H. Grimardias; mais excusez ma distraction, messieurs ; j'ai oublié, sans aucun doute que nous n'étions plus au XVI* siècle, où le poivre était si cher , que les riches seuls en usaient. Il est heureux, n'est-ce pas, ajouta-t-il, qu'en 1751, M. Poivre nous ait rapporté cette substance de la Gochinchine , et qu'elle ait pu se vulgariser dans notre pays?

— Oui certes, répondit M. Patelin, mais je dois ajouter que le poivre était autrefois un des tributs que les seigneurs exigeaient de leurs vassaux. Pour indiquer la richesse de Guillaume, comte de Limoges, Geofiroi, son historien, dit que ce seigneur avait chez lui des tas énormes dtpoivre amoncelés comme si c'eût étédes glands pour les porcs. Je vous citerai encore deux exemples pris dans l'histoire du xu* et du xiii* siècle. Lorsqu'en 1107, Roger, vicomte de Béziers, fut tué par les bourgeois de

Là SAINT-MARTIN. 117

cette ville, le fils de la victime leur imposa un tribut annuel de trois livres depoivre. Et, en 11^3 commeen 1285, Bertrand et Rostang de Noves, tous deux archevêques d'Aix, forcèrent lesjuifs de cette localité à leur fournir annuellement deux livres de la même épice....

— Pendant très longtemps, reprit M. Grimardias, les anciens furent bien à plaindre ; pour assaisonner leurs mets, ils ne possédaient que du sel, une sorte de poivre bien éloigné du nôtre, de Tail, de l'oignon, des poireaux, du vinaigre, de la moutarde, du miel, de Thuile, du beurre, et quelques autres plantes aromatiques.

— Mais, interrompit Tristan, je ne vois pas que les peuples de Tantiquilé eussent tant à se plaindre sous ce rapport ; la liste que vous venez de donner me parait sufKsante.

— Ehl monsieur, répliqua Tamphitryon, on ne saurait s'entourer avec trop de profusion de tout ce qui peut exci-' ter notre appétit.

— M. Grimardias, demanda le rentier, donnez-nous donc quelques détails sur les autres assaisonnements ?

— Volontiers, répondit le savant. La girofle et la mus^ code nous viennent des lies Moluques, et les Hollandais se sont battus plus d'une fois pour obtenir cette dernière. Lq piment est originaire destlesCaraïbes, et la cannelle de nie de Ceylan. Les câpres viennent de la Barbarie , et c'est au Mexique que nous devons la vanille. Quant au persil, c'est grâce k un présent que des Carthaginois firent aux Marseillais que nous avons pu en avoir en France.

— Le persil est très échauffant, reprit le docteur, et il est funeste aux tempéraments bilieux. Lœthusa, ou petite ciguë, qui ressemble beaucoup k notre plante potagère , était recherchée par les Grecs à cause de ses propriétés

vénéneuses, et ils la faisaient infuser avant de la donner à boire à leurs condamnés k mort.

— Oui, ajouta Tristan, lorsque Phocion eut été condamné, il donna douze drachmes au bourreau, et lui dit : (( Achetons le supplice , puisque aujourd'hui tout se vend dans Athènes. » C*est aussi la ciguë que but Philopœmen pour le punir de s'être opposé à l'invasion des Romains.

— Le cer/èttiV, reprit M. Grimardias, se nonunait cer«folium (feuille de Gérés) ; il entrait dans les aliments qu'on offrait k la déesse de l'agriculture

Le savant allait continuer à discourir de la sorte, lorsqu'un incident vint interrompre ce dialogue instructif. Regardant sans cesse sous la table, Tapagini cherchait à retirer ses jambes de la paille où elles se trouvaient engagées; ne pouvant y réussir, et tout étonné de cette étrange innovation, il interrogea H. Grimardias, afin de connaître le motif qui lui avait fait transformer sa salle à manger en une sorte de grenier à fourrage.

— C'est pour vous prouver que je connais les bonnes traditions, répondit le savant. Autrefois, nos aïeux, ne connaissant point encore les tapis, mettaient du foin dans leur salle k manger pour garantir du froid les jambes de leurs convives. Mais s'étant aperçus que l'odeur du foin portait au cerveau, ils le remplacèrent par de la paille,

Legigot de mouton^ non rôti, mais bouilli, qui parut k ce moment sur la table, acheva de désespérer les gastronomes. Legoûtenétaitsifade,qu'ilscherchèrentklereleveruiipeu, en vidant entièrement le moutardier. Tout contribuaitdonc à les irriter, jusqu'k la présence du parasite, auquel personne n'adressait la parole. M. Grimardias seul causait avec lui, et cela fut assez pour que M. Brillant, en voyant

paraître le gigot, se crût en droit de dire d'un ton décidé :

— Messieurs, je suis de l'avis de Berchoux ; aux mets les plus délicats il préférait ce simple rôti. J'aime mieux, disait-il :

J'aime mieux un tendre gigot Qui, sans pompe et sans étalage , Se montre avec un entourage De laitue ou de haricot.

Gigot, recevez mon hommage; Souvent j'ai dédaigné pour vous Chez la baronne ou la marquise La poularde la plus exquise Et même la perdrix aux choux.

Tapagini avait bien envie de répondre qu'il aimait aussi le gigot, mais que celui qu'on leur offrait n'avait aucune des qualités requises. Par prudence, il contint sa réflexion, en se promettant toutefois de souper en sortant. Le rentier, voyant que décidément il n'y aurait rien de bon à manger ce soir-lk, voulut au moins continuer sou éducation culinaire ; il s'adressa donc encore à M. Grimardias pour en obtenir quelques renseignements sur la moutarde.

— Ce condiment, répondit le savant, portait d'abord le nom dçi sénevé on sauce; c'est en 1382 qu'il fut appelé moutarde, et voici pourquoi : Les Gaulois s'étant révoltés, Dijon fournit à Philippe le Hardi 1,000 hommes pour les combattre. En reconnaissance de ce service, le duc permit aux habitants de porter ses armes , et d'y ajouter sa devise : moult metarde (il me tarde). Cette inscription fut sculptée sur les portes de la ville ; mais le temps ayant détruit le mot me^ il ne resta que moult-tarde. Comme

les Dijonnais faisaient à cette époque uu grand commerce de sénevé, on changea le nom de cette graine en celui de la devise.

— La moutarde a-t-elie toujours été en pâte? demanda Tapagini.

— Non : elle était primitivement à l'état sec ou en forme de petites boules ; dès qu'on voulait s'en servir, on la délayait dans du vinaigre.

— Monsieur Grimardias, dit le rentier , je n'ai jamais pu savoir pourquoi, en se moquant de quelqu'un, on l'appelle moutardier du pape.

— Ceci est bien obscur, répliqua le savant. On suppose que cette épithète se rattache à l'histoire de Clément VII. Un historien, PubliusValérius, nous à appris que ce pape aimait tant \2l moutarde, qu'il excita parmi ses domestiques une émulation incroyable pour qu'ils lui en fabriquassent d'excellente. C'est peut-être l'un d'eux que l'on aura appelé premier moutardier du pape. Tout ce que je puis ajouter, c'est que, dans son enthousiasme, Yalérius place la moutarde de Clément VII au-dessus de l'ambroisie.

— Pline, dit le docteur, assure qu'elle est un excellent antidote contre les champignons vénéneux.

— L'empereur Claude aurait bien dû s'en souvenir, répondit Tristan, car vous savez qu'il mourut empoisonné par Âgrippine, sa nièce et sa quatrième femme. Sachant qu'il aimait les champignons, elle lui en fit servir un plat empoisonné.

— Oui, reprit M. Maigret, et le médecin qu'on appela au secours du pauvre empereur, au lieu de lui administrer un vomitif, passa une plume remplie de poison dans la gorge de Claude.

LA SAINT-MAKTIN. 121

— Ajoutez, continua le savant, que Néron disait, à ce propos , « que les champignons étaient un ragoût des dieux, puisque son prédécesseur, après en avoir mangé, avait été mis au rang des immortels. »

— J'admire, dit Tristan, l'impassibilité avec laquelle vous racontez de pareilles horreurs ; non que je plaigne un homme comme l'empereur Claude , mais sa mort n'en est pas moins le résultat d'un crime.

— Monsieur, répondit le savant, je n'ai pas à m'occuper des vices ou des vertus de tel ou tel personnage. Par suite de mes profondes recherches, tout étant pour moi subordonné k l'art culinaire, je ne veux pas stérilement discuter sur ce qu'on appelle avec tant de présomption la philosophie de l'histoire.

— Alors, répondit Tristan, vous dites, comme l'auteur de la Gastronomie :

Peu m'importe le reste , il suffit que je dîne.

— Sans doute, surtout quand c est avec mes amis, répliqua M. Grimardias. Ah I si vous aviez mon âge, et, permettez-moi de le dire, mon expérience, vous sauriez qu'il n'est rien au-dessus d'un bon dtner, et que, pour peu qu'on ait de l'appétit, il n'est pas de pareil bonheur. Qu'est-ce que l'amour, qu'est-ce que la gloire , qu'est-ce que la philosophie, lorsqu'on les compare aune table bien servie ? Rien, rien, monsieur. « L'homme est né pour manger, » dit la Bible...

— Je vous demande pardon , monsieur Grimardias,

répliqua Tristan, vous faussez le texte de l'Écriture, qui

dit : w L'homme est né pour travailler comme V oiseau

pour voler, » Et si toute votre existence se fût écoulée à

manger, vous ne seriez point aussi instruit.

— Je puis me tromper, quant au texte biblique... Mais sachez-le bien, monsieur, répondit le savant, je n'en persiste pas moins à prendre pour règle de ma conduite Tépitaphe suivante, que je ne me lasse pas d'admirer : « Sardanapale, fils d'Ânacyndaraxes, fit bâtir en un seul jour la ville d'Anchiale et celle de Tarrus. — Passant, bois, mange, divertis-toi, car tout le reste ne vaut pas une chiquenaude. »

— Digne épitaphe d'un homme qui n'avait connu de la vie que les plaisirs sensuels et grossiers! reprit Tristan. Comment pouvez-vous soutenir une semblable doctrine, quand, mieux que personne, vous savez que la plupart des gourmands n'ont aucune sympathie pour le reste des hommes, qu'ils sont insensibles à leurs douleurs, et qu'enfin quelques uns ont été la honte de l'humanité.

— Monsieur, répondit le savant d'un ton solennel, je ne suis jamais insensible devant un homme qui a faim, et je souhaite que tout le monde puisse manger à son appétit ; mais j'ai assez de raison pour ne pas tomber dans un spiritualisme que je trouve absurde.

— Est-ce donc être fou, répliqua vivement le misanthrope, que de vouloir que l'homme donne autant k son âme qu'à son corps ?Savez-vous que si j'avais des enfants, je leur défendrais de vous voir; je craindrais trop que vous ne pervertissiez leur cœur par vos maximes érigées en système. S'ils avaient reçu de Dieu quelques facultés, | je ne voudrais pas qu'ils les perdissent en étudiant et en pratiquant la gastronomie. Quels grands hommes leur offririezrvous comme exemple ?

— Tous ceux, reprit avec feu M. Grimardias, tous ceux qui ont porté l'art culinaire au degré où il est aujourd'hui^ |

LÀ SAINT-MARTIN. i2S

— Vous ne répondez pas. Voyons, soyez sincère, rien qu'en prononçant les noms de Néron, de Tibère, d*Héliogabale, de Vitellius, de Maximin et de tant d'autres, la rougeur de l'indignation ne colore-t-elle pas votre visage?

— - En les attaquant avec tant de colère, connaissezvous bien leur histoire ?

— Je sais, répliqua Tristan, qu'après être resté quatorae heures k table, Néron fit mettre le feu aux quatre coins de Rome, pour se donner une idée de l'incendie de Troie. Je ne parle pas ici de l'assassinat de sa mère, de celui de sa femme, et de tous ses autres crimes ; je vous imite, je ne veux pas sortir de mon sujet..,.

— Vous me permettrez d'ajouter quelques détails qui ne manquent pas d'intérêt, et qui auront l'avantage de mettre un peu de calme dans notre discussion, interrompit M. Grimardias, qui voyait avec peine que Tristan l'emportait sur lui :

La salle à manger de Néron était entièrement tendue en or. Par des procédés mécaniques, qu'on peut supposer analogues à ceux en usage dans nos théâtres, les plafonds et les lambris se transformaient à chaque service. Ils imitaient les mouvements des saisons et des astres ; à l'instant où les convives s'y attendaient le moins, il pleuvait des fleurs, et l'odeur de parfums exquis se répandait dans toute la salle.

Dès que les convives étaient arrivés, ils échangeaient leurs habits contre une sorte de tunique qu'on attachait avec une agrafe. On se couchait sur les lits, puis on se lavait les mains et les pieds ; on distribuait des couronnes aux convives, et l'on répandait des parfums sur leurs têtes. Lorsque les invités avaient pris place, on

i2U LE BANQUBT DBS SEPT GOURMANDS.

offrait des libations aux dieux, et l'on procédait à la nomination du roi du festin. Ensuite, des esclaves distribuaient à chaque convive la carte du repas. Les ombres ( personnes que chaque invité avait le droit d'amener avec lui ) recevaient aussi cette carte, et le festin commençait.

— Ces détails ont certes beaucoup d'intérêt, dit Tristan; mais je tiens cependant à faire, à mon tour, la biographie gastronomique de quelques uns des hommes que je viens de nommer tout à l'heure. Que pensez-vous du successeur d'Alexandre Sévère , qui , lorsqu'il était seul à dîner, voulait qu'on lui servit quarante livres de viande, et trente-six mesures de vin? Que direz-vous de ce personnage qui ressemblait plutôt à un éléphant qu'à un homme, dont deux esclaves portaient le ventre, et qui, en guise de bagues, mettait les bracelets de sa femme?

— Je dirai que c'était un polyphage , répondit M. Grimardias; certains auteurs assurent que le corps de Denis d'Héraclée avait pris les mêmes proportions et par les mêmes causes.

— Admirerez-vous aussi , ajouta Tristan , l'empereur Géta , qui passait trois jours consécutifs à table, et se faisait servir une série de mets dont les noms devaient commencer par chacune des lettres de l'alphabet?

— Eh I dit M. Martin, cet empereur était comme moi ; il voulait sUnstruire en mangeant.

— Croyez-vous, continua le misanthrope, que Vitellius eût aussi envie de s'instruire, ce gourmand éhonté qui , tout empereur qu'il était, dînait tantôt chez les uns, tantôt chez les autres, taxait les gens pour qu'on lui donnât à souper , et ne voulait pas qu'un repas où il assistait coûtât moins de &00,000 sesterces, ou 50,000 francs? Es-

sayez, si cela est possible tootefois, de justifier cet homme que ni temps ni lieu ne pouvait gêner; qui, dans lessacrifices, ôtaitde dessus les charbons les chairs des offrandes et les gâteaux sacrés, et qui, lorsqu'il voyait des viandes étalées dans les rues, les prenait et les mangeait en marchant. Tâchez de transformer en héros celui dont le pouvoir n'était qu'un moyen de satisfaire l'intempérance. Ses huit mois de règne coûtèrent k la nation 900 millions de sesterces, à peu près 112 millions de notre monnaie, ce qui faisait dire à Josèphe l'historien, « que siVitellius eût régné plus longtemps, tous les biens de l'Empire n'auraient pas suffi à l'entretien de sa table. » Je voudrais savoir maintenant si M. Grimardias désirerait encore qu'on eût partout le portrait de Vitellius pour inspirer le goût de la gastronomie?

— Vous vous trompez étrangement, répliqua le savant, vous confondez les gastronomes avec les polyphages. Les faits que vous nous citez sont indignes de gens bien élevés et qui se respectent.... Il n'est pas un gourmand digne de ce nom qui ne les désapprouve.

— Avant d'aller plus loin, fit le rentier, dites-moi, je vous prie, ce que signifie le mot polyphages ?

— C'est, répondit M. Grimardias, la propriété qu'ont quelques hommes de manger autant qu'ils le veulent sans éprouver d'indigestion. Mais je vais mieux me faire comprendre par l'extrait d'un livre qui qualifie très bien les nuances de la gourmandise ; je dois l'avoir sur ma table.

Pendant que M. Grimardias cherchait sa note , TapaginidisaitàM. Martin :— Si lesavant n'avait que son dîner pour convaincre le philosophe des douceurs de la gastronomie, ce serait bien malheureux, car j'ai la bouche em-

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portée. Quelle diable d'idée a-t-il eue de vouloir faire lui-même sa cuisine?

— Voici ma note, dit le savant en se remettant à table, et j'ai trouvé en même temps quelques détails sur certains polyphages; i^Yous les lirai, après les définitions que je vous ai promises :

« Le Goulu mange avec tant d'avidité, qu'il avale plutôt qu'il ne mange, ou qu'il ne fait que tordre et avaler. Comme on dit : il ne mâche pas, il gobe.

» Le Glouton court au manger, et mange avec un bruit désagréable , et avec tant de vivacité , qu'un morceau n'attend pas l'autre, et que tout a bientôt disparu devant lui. Il engloutit: on le dirait, du moins.

» Le Goinfre est d'un si haut appétit , ,ou plutôt d'un appétit si brutal, qu'il mange à pleine bouche, bâfre, se gorge de tout assez indistinctement. Il mange et mange pour manger.

» Le Gourmand aime k manger et à faire bonne chère. ( et en lisant ceci H. Grimardias appuyait fortement en regardant le misanthrope.) Il faut qu'il mange, mais non sans choix (1). »

— Je crois , ajouta le savant , que vous me supposez assez de raison pour ne pas me classer dans les premières catégories.

^ Oui, répondit Tristan; mais je pense aussi qu'un grand nombre d'hommes ne sont devenus goinfres , goulus, et même polypkages, qu'après avoir été gourmands,

— Mais, dit le docteur, qui, ainsi que M. Patelin, ne pouvait trouver l'occasion de placer un mot, ne peut-on

(i) Roubaad.

manger autant qu'on le peut d'excellentes choses, sans que la santé en souffre, et surtout sans mettre inutilement son esprit k la torture pour courir après des chimères ? M. Grimardias ne laissa pas longtemps la parole à son ami , et sous prétexte que son lièvre n'était pas encore cuit, ou plutôt, pour qu'on ne le confondît pas avec un polypkage, ce à quoi il tenait essentiellement, il recommença sa lecture :

— Messieurs, dit-il, je dois vous avertir que ce ne sont que de simples notes pour un ouvrage que je prépare ; elles ne sont pas même encore soumises à un ordre méthodique :

« Pandorée mangeait avec tant de gloutonnerie, que Gérés lui accorda le don de continuer à manger de la sorte sans être sujet aux indigestions. »

— Je voudrais bien, exclama M. Martin, jouir du même privilège 1

— « Théogène de Thasos mangea en un jour un bœuf tout entier. »

— Gela n'est pas possible, dit vivement le docteur, aucun estomac ne pourrait digérer une pareille quantité de viande.

— Si vous lisiez quelque chose, vous ne seriez pas content qu'on vous interrompît , repartit M. Grimardias. Laissez-moi donc continuer :

« On attribue le même exploit à l'athlète Milon de Grotone , dont l'ordinaire était de vingt livres de viande, d'autant de livres de pain, et de neuf pintes de vin.

» Artydamas de Milet, se trouvant à la table du satrape Arobarzane, dévora tout seul le souper qu'on avait préparé pour neuf convives^»

128 LB BANQUBT DBS SBPT GOURMANDS.

M. Maigret se remuait sur sa chaise, et s'il Teût osé, il aurait supplié le savant de ne pas fournir à Tristan de pareilles armes. Son amour pour la gastronomie et son savoir médical se révoltaient contre les faits cités par M. Grimardias, qui n'en continua pas moins sa lecture :

» Ârchestrate était un mangeur de premier ordre, et dans les salles de festin on mettait son médaillon à cAté de celui de Cadmus. Il était d'une maigreur extrême.... »

— Peut-être avait-il le ténia, fit malignement observer le docteur?

«... Et pour peindre quelque chose de léger, on disait proverbialement : léger comme Archestrate.

» Suivant un historien, Clodius Âlbinus, empereur des Romains, aurait mangé en un seul jour cent truites, dix melons, vingt livres de raisin, cent becfigueset trentetrois douzaines d'huttres.

» Théodoret parle d'une Syrienne qui mangeait chaque jour trente poulets. »

— Écoutez, monsieur Grimardias, s'écria le docteur, qui ne put se contenir, surtout en voyant le sourire de Tristan, vous connaissez ma doctrine médicale : elle consiste à manger le plus possible ; mais franchement, à moins d'être Gargantua, je défie qui que ce soit de digérer seulement la moitié de ce que vos historiens racontent

— J'en suis fâché pour vous, répondit le savant, mais leur autorité me suffit, et je cx)ntinue, parce que je crois a la véracité de ceux qui nous ont transmis ces détails :

« En 1510, il y eut, pendant la diète d'Âugsbourg, un homme qui mangeait un veau et un mouton cuits en un seul repas. »

— Je ne m'engagerais pas seulement à consommer en

une journée le gigot qui est sur la table, dit à voix basse Tapagini au rentier, je préférerais du pain sec.

Malgré ces fréquentes interruptions, le savant poursuivait toujours la lecture de ses notes :

(( Sous le nom de YOgre de Wirtemberg , il y avait en Saxe, au commencement du x^uv siècle, un homme insatiable, qui, pour de Fargent, mangeait autant qu*on voulait. Dans un seul jour il avala un cochon et un mouton tout entiers. Il croquait tout ce qui se trouvait sous sa dent, et une fois, par manière de plaisanterie, il engloutit deux boisseaux de cerises avec les noyaux. »

 ce dernier trait, l'assemblée tout entière éclata de rire, et notre pauvre savant finit par comprendre qu'il faisait faute route. Son amour-propre prit pourtant le dessus, et pour dominer cette hilarité :

— Messieurs, dit-il, vous avez tort de rire; Texistence de cet homme est constatée dans un mémoire présenté & TÂcadémie de Wirtemberg.

— Il y a eu, dans tous les temps des charlatans habiles, répliqua Tristan.

— Je n'ai plus que deux faits à citer, reprit M. Grimardias : le premier est raconté par de Thou, qui affirme que M. de Samblençay, son parent, étant archevêque de Bourges, mangeait sans interruption, qu'il faisait tous les jours six repas , et quittait toujours la table sans être rassasié.

Le dernier polyphage que je mentionnerai, existait de notre temps, et s appelait Tarare. Il exerça plusieurs métiers, et mangeait en une journée 1 équivalent du poids de son corps , c'est-à-dire cent livres ; il pariait d'avaler

autant d'aliments que pouvaient en contenir plusieurs grands paniers. S'étant engagé , et se trouvant à Farmée du Rhin, la ration ordinaire ne lui suffît pas, et il tomba malade d'inanition. Pour le mettre à même de satisfaire sa voracité, le général Beauharnais lui confîa une mission, qu'il remplit avec intelligence et courage, et qui lui valut une bonne récompense. Mais , quelques années après, il mourut de faim et de misère à l'hospice de Versailles.

Le savant s'arrêta ; et s'attendant k une vigoureuse réplique de Tristan, il retourna voir à la cuisine si son lièvre était cuit. Il ne le trouva pas encore au point désirable, et revint l'annoncer à ses convives, qui, se rappelant trop bien ce qu'ils avaient déjà mangé, n'eurent garde de s'en plaindre.

Tristan , soupçonnant que les gourmands attendaient sa réponse, prit la parole :

— Je n'abuserai pas, dit-il en s'adressant à M. Grimardias, de l'avantage que vous venez de m' offrir; et laissant de côté tous hspolyphages dont vous venez de parler, je vous demanderai si vous ne souriez pas de pitié quand vous lisez que Domitien convoqua le sénat pour savoir à quelle sauce on mettrait un turbot.

— Vous vous trompez, monsieur, répliqua le savant ; il ne s'agissait que de décider dans quel vase on le ferait cuire, et le turbot était, certes assez gros pour qu'on s'en occupât sérieusement. On a souvent employé du temps à des choses moins importantes.

Le misanthrope ne put s'empêcher de sourire à cette réponse ; néanmoins il voulut soutenir la discussion.

— Ainsi, dit-il, les persécutions et les crimes deTibèrc s'effacent à vos yeux, parce que cet empereur donnait des

prix à ceux qui se distinguaient par la somptuosité de leurs tables ?

— Certainement, répliqua M. Grimardias ; c'était un excellent moyen pour encourager les progrès de Tart culinaire.

— Par la même raison, poursuivit Tristan, vous ne vous sentez pas courroucé contre les vices d'Héliogabale, parce qu'il donnait des r^pas où l'on dépensait 50,00u fr., et que ses serviettes étaient en tissu d'or ?

— Non. Seulement je ne pardonne pas au Sardanapale romain d'avoir cru à l'existence du phénix, et d'avoir promis une fortune considérable à celui qui lui apporterait cet oiseau fameux, qu'il voulait mettre à la broche. C'est une erreur qui prouve son peu de connaissance en histoire naturelle. Mais j'approuve sa volonté de ne jamais consentir àmanger ou k boire deux fois de suite dans les mêmes plats ni dans les mêmes vases. Cela indique de sa part une propreté exquise.

— L'approuverez- vous aussi d'avoir affamé de pauvres infortunés, et de leur faire donner ensuite des morceaux de pierre ou de bois peints représentant de la viande et des fruits ?

— Non certes, répliqua M. Grimardias; la nourriture étant pour moi chose sacrée, je condamnerai toujours ceux qui en font l'objet de mauvaises plaisanteries. C'est pourquoi je blâmerai sévèrement Héliogabale de l'atroce plaisir qu'il se procurait avec les sigma. Les Romains nommaient ainsi un lit qui ressemblait à l'ancienne lettre grecque. Héliogabale s'amusait a placer autour d'une table séparée de la sienne, tantôt huit hommes chauves, tantôt huit goutteux, quelquefois

huit hommes maigres ou huit hommes gras. Ces malheureux ne pouvant ni se remuer ni porter la main à leur bouche, divertissaient beaucoup l'empereur et ses courtisans. Voulant pousser plus loin cet amusement , il fit fabriquer un sigma de cuir , et au lieu d'y mettre de la laine, on le remplit d'air. Lorsque ceux qu'on plaçait sur ce lit étaient bien en train de boire et de manger, on ouvrait secrètement un robinet, le sigma s'aplatissait, et les pauvres gens tombaient sur la table. Croyez bien , monsieur, qu'on peut être gastronome, et ne pas rester insensible devant de pareils exemples de cruauté ; il n'est personne au monde qui osât en prendre la défense .

H. Martin, qui craignait à chaque instant que les deux champions ne se fâchassent, dit avec bonhomie :

— Vous finirez peut-être par vous entendre.

— Celaneme parait guère possible, réponditTristan, car je n'ignore pas que lorsque l'art culinaire est arrivé à sod apogée chez les deux plus grandes nations de l'antiquité, c'était au moment de leur décadence. Gela me fait préférer le brouet des Spartiates aux mets de Lucullus.

— Vous serez servi à souhait, dit d'un air triomphant M. Grimardias, car j'ai accommodé mon lièvre à cette fameuse sauce. J'espère toutefois avoir mieux réussi que madame Dacier qui, invitant plusieurs amis à dîner, leur servit un fort mauvais ragoût en leur disant que c'était un mets antique.

Un sentiment de terreur s'empara de tous les convives. Jusqu'alors ils n'avaient mangé qu'avec répugnance ce que le savant leur avait présenté, et pour achever leur supplice on leur promettait encore un ragoût antique! H Brillantse damnait d'avoir fait croire à M. Grimardias

LA SAlNT-MARTm. 133

qu'il avait composé une ode en son honneur ; Tapagini se croyait le jouet d'une illusion; M. Patelin craignait que son amphitryon ne se fût fourni chez l'un de ses clients, et M. Martin poussait des soupirs à fendre les rochers.

Mais sans tenir compte d4i terrible effet que Fannonce 'du ragoût avait produit, le savant reprit la conversation :

— Onaurait tort, dit-il, de médire de Lucullus; nousn avous pas beaucoupd'exemples d'une somptuosité semblable à la sienne. Il avait douze salles à manger, dont chacune portait un nom de dieu ou de déesse. Lorsqu'il invitait ses amis, il disait à son intendant : a Ledtner aura lieu dans le salon de Jupiter , d'Apollon ou de Mars. » Le nom seul du dieu ou de la déesse donnait la mesure de la somme qu'il voulait dépenser. Cicéron et Pompée ne dédaignaient pas d'aller lui rendre visite. Ils lui demandèrent un soir k souper , et comme Lucullus les suppliait de remettre la partie à un autre jour, ceux-ci insistèrent, et il les fit servir dans la salle d'Apollon. Chaque repas, dans cette salle» lui coûtait 50,000 drachmes (20,200 francs). Je vous permets de critiquer les polypkages, ajouta M. Grimardias en s'adressant à Tristan, mais je défendrai toujours Lucullus ainsi qu'Âpicius : ce sont les soutiens des vraies traditions gastronomiques.

— Âpicius, répondit Tristan. Ahl monsieur, votre héros est mal choisi, car c'est à propos de ce personnage que Sénèque disait : « Quelquefois , il ne faut qu'un homme pour corrompre toute une nation. » Je crois que j'aurais plus d'indulgence pour vos mangeurs de chair crue que pour de pareils corrupteurs.

— Mais vous n'y pensez pas, repartit M. Grimardias. Laissez-moi vous apprendre ce qu'étaient les

13/i LE BANQUET DES SEPT GOURMANDS.

trois Apicius. Tous trois étaient gourmands, et c'est un grand mérite : ne Test pas qui veut. Le premier vivait sous la République ; le second sous Auguste et Tibère ; et le troisième sous Trajan. On trouvait sur leurs tables des langues de paon, de rossignol et des oiseaux du, Phase. Celui qui vivait sous Auguste est le plus célèbre et tenait école de gourmandise. Il a même écrit un traité De obsoniis et condiment is, et ses expériences pour les sauces ne lui ont pas coûté moins de 1,500,000 francs. Il faudrait être ingrat pour oublier de tels sacrifices au progrèsdeFart culinaire. Après avoir dépensé 12,500,000 francs, et voyant qu'en payant ses créanciers il ne lui en resterait que 1,250,000, il s'empoisonna, préférant la mort à la pauvreté. Voilà de ces traits admirables dont un ennemi de lagastronomie peut seul ne pas tenir compte.

— Quoi ! répondit Tristan, vous voudriez que j'estimasse Xercès parce que , lorsqu'il faisait un dîner dans une ville, on s'en ressentait pendant deux années. Je devrais aussi, par la même raison, glorifier Darius, roi des Perses, parce qu'il donnait des repas où se trouvaient 15,000 personnes, et que, pour un seul de ces festins, il dépensait 1,500,000 francs. Singulière façon d'envisager l'histoire !

— Comment, mon cher ami, dit le docteur, vous n'approuvez pas de telles choses? Mais ce devait être un magnifique spectacle que celui de 15,000 individus ayant tous bon appétit, et mangeant assez pour se préserver d'être malades pendant longtemps.

— Je ne continuerai pas une discussion qui, je le vois, n'aboutirait à rien, reprit le savant ; permettez-moi donc de vous lire un extrait curieux d'un auteur du xr siècle.

LÀ SAlNT-MÀRTIN. 135

L'anecdote est assez lugubre pour plaire à M. Tristan :

Selon son habitude, le savant tira de son portefeuille un petit papier, et lut ce qui suit :

«Voici comment Domitien traita les principaux d'entre les sénateurs et les chevaliers qu'il avait invités à souper. Il fit préparer une salle dont le plafond , les murs et le plancher étaient tout noirs. Les chaises étaient de la même couleur. Les convives furent introduits seuls pendant la nuit, sans être accompagnés de leurs gens.

» D'abord, on mit devant chacun d'eux une petite colonne pareille à celles qu'on place sur les tombeaux, et sur laquelle se trouvait une lampe telle qu'on en suspend dans les sépulcres. De jeunes esclaves nus et le corps noirci, semblables à des fantômes, entrèrent dans la salle ; ils exécutèrent autour des convives des danses lugubres, et se placèrent ensuite k leurs pieds; alors on apporta ce qu'on a coutume de servir dans les repas funèbres; chaque chose était noire, ainsi que la vaisselle. Saisis de crainte et tremblants, ils s'attendaient à être bientôt égorgés. Ce qui ajoutait encore à leur effroi, c'était le silence qui régnait parmi eux, comme s'ils fussent déjà morts, et les discours de Domitien, qui, pour s'égayer, ne parlait que d'assassinats et de meurtres.

>) Lorsqu'ils furent rentrés chez eux, on les demanda de la part de l'empereur... Ils frémirent... mais c'était pour leur donner tous les vases et ustensiles qui avaient été employés k ce repas funèbre, en y joignant même les esclaves qui les avaient servis (i). »

Après cette lecture, M. Grimardias passa dans sa cuisine pour aller y chercher son fameux brouet. Les con-

(i) Jean Xyphilin.'

vives se mirent k chuchoter tout bas , et Tapagini dit au docteur :

— Notre amphitryon est bien savant , mais c'est un triste cuisinier. Pouah! tout est salé, brûlé à Texcës, et il faudrait avoir le palais garni de plaques d'acier pour y résister. Ceux qui ne sont venus ici que pour y chercher un dtner doivent être bien désappointes.

— Est-ce pour moi ce que vous dites là ? demanda vivement le parasite.

— C'est possible.

— Vous n'êtes pas poli.

— Non, mais je suis franc : je n'aime pas les piqueassiettes.

— Monsieur!...

La rentrée du savant avec son lapin, qu'il tenait obstinément à baptiser du nom de lièvre, interrompit cette conversation : « Voici, dit-il, l'animal devant lequel Tycho- Brahé se sentait défaillir : nous n'en ferons certes pas autant.

— Il y a de singulières répulsions, ajouta H. Maigret: 1 le maréchal d'Âlbret perdait connaissance dans un repas ' où l'on servait un marcassin ou un cochon de lait. Wladislas, roi de Pologne, se troublait à ce point qu'il prenait la fuite dès qu'il voyait des pommes, et Scaliger tremblait de tous ses membres dès qu'il voyait du cresson.

— Alexandre Sévère, reprit M. Grimardias, croyant, ' avec tous les Romains de son siècle qu'en mangeant souvent du lièvre son visage s'embellirait, s'en faisait servir ; un à chaque repas.

— Ce n'est certainement pas cette niaiserie qui lui a valu son surnom, dit Tristan. '

— Eh bien , que pensez-vous de mon brouet? demanda le savant d*un air satisfait.

— Qu'il est délicieux! répondit M. Brillant.

Tapagini avait bien envie de démentir le parasite,

mais il jetint sa colère.

Cette sauce tant aimée des Spartiates eût pu ressembler à la plupart des nôtres, car elle se composait de lard , de vinaigre et de beurre. Mais par économie, M. Grimardias s'était servi de beurre rance, de lard qui ne rétait pas moins, et le tout ayant brûlé pendant qu'il discourait, cela produisit le plus effroyable ragoût qu'on pût imaginer. Chaque convive rejetait aussitôt ce qu'il avait eu le malheur de mettre dans sa bouche.

Le savant était lui-même victime de son avarice et de son incapacité; aussi se crut-il obligé de dire avec une charmante modestie : «J'espère messieurs, qu'une autre fois je serai plus heureux; Vatel n'a pas toujours été célèbre.... Mais comme compensation, nous allons bientôt avoir une oie que j'ai fait cuire. En attendant , je puis vous donner quelques détails sur le lièvre ; il a joué un rôle important dans l'antiquité. Cet animal , que l'on confond quelquefois avec le lapin, était chez les Grecs l'emblème de la poltronnerie. Je ne sais si c'est pour cette raison que Moïse et Mahomet ont défendu qu'on en mangeât ; mais on voit aussi dans les Commentaires de César que les anciens Bretons regardaient comme un crime de tuer un lièvre. Quant au lapin, il est originaire d'Afrique et a été ensuite connu en Grèce, en Espagne et en Italie. Dans Ttle de Délos, lesGrecs l'adoraient, et faisaient poser des plaques de marbre à l'entrée des terriers pour qu'on les respectât. On alla même jusqu'à

élever des temples au lapin et à le placer daas le ciel à côté d'Orion, parce que ce quadrupède avait, par ses ravages, porté la famine dans l'tle de Léros.

. — Il faut être bien méchant ou bien stupide pour adorer un instrument de malheur, dit Tristan.

— Est-il vrai, demanda M. Martin, que le lapin soit bon père, bon époux, et que pour défendre sa famille, il s'expose à tous les dangers ?

— J'en ai vu battre la caisse, en observant assez bien la mesure, dit Tapagini ; mais je ne connais pas les qualités morales du lapin,

— C'est un animal que j'affectionne peu, reprit M. Maigret. Pline et Varron constatent que Taragone a été détruite par une armée de lapins qui, en creusant leurs terriers, minèrent les fondations de cette ville.

— - Les architectes étaient alors bien maladroits, ou les lapins bien intelligents, ajouta Tapagini.

Tout ce dialogue sur le lapin aurait été fort applaudi, si le dîner eût répondu aux espérances de nos gourmands. Mais, nous l'avons déjà dit, et nous devons le répéter, il semblait que le repas donné par M. Grimardias, fût une punition infligée à ses amis. Si les âmes de Vatel et de Carême fussent en ce moment sorties de leurs tombes, elles auraient énergiquement maudit le savant, en lui défendant à tout jamais de pratiquer Tart culinaire. Comme il est rare qu'une faute n'en entraîne pas une autre k sa suite, M. Grimardias, espérant toujours >e réhabiliter aux yeux des gastronomes, sortit encore de la salle à manger pour aller chercher une oie entourée de pommesde terre. Mais, hélas! lorsqu'elle parut sur la table, elle inspira de tristes réflexions à tous les convives.

LA SÀINT-HÀRTIN. 139

' — On ne doit pas oublier , dit-il en déposant l'oiseau du Capitole, qu'aujourd'hui, dans la plupart de nos campagnes, on fête la Saint-Martin par un repas où cette volaille est le principal mets. Cette coutume ne saurait être trop applaudie, car il se rattache aux oies des souvenirs historiques qu'il est toujours bon de rappeler :

Les anciens Égyptiens aimaient passionnément à manger de Voie , et lorsqu'Âgésilas vint dans leur pays, ils lui en offrirent une toute rôtie. Rhadamante vénérait les oies et se serait bien gardé d'en manger; son respect pour elles fut poussé à ce point, qu'il déclara à ses sujets que ce ne serait plus par les dieux, mais bien par les oies qu'il faudrait désormais prêter serment.

— Tous ces renseignements historiques ne sont pas dépourvus d'intérêt, fit observer le misanthrope, mais si jamais un homme méritait qu'on célébrât dignement sa fête, c'est bien certainement saint Martin, lui qui se dépouillait de ses vêtements pour les donner aux pauvres grelottants de froid. Et pourtant nous ne sommes réunis ici que pour nous occuper des vertus du lapin et de beaucoup d'autres sujets non moins édifiants.

— Les oies, continua M. Grimardias sans tenir compte du reproche de son interrupteur,leso2e5ont été longtemps vénérées par les Romains, et regardées comme oiseaux sacrés, depuis que par leurs cris elles sauvèrent la ville de Rome. Dès que les censeurs étaient nommés, on les chargeait du soin de nourrir les oies du Capitole. Chaque année, il y avait une procession où l'on voyait une oie sur un brancard richement décoré , et à côté se trouvait un chien attaché à une potence, en souvenir de l'insouciance qu'avait montrée cet animal. Cette cérémonie eut

ibO LB BANQDBT DES SEPT GOUBHANDS.

lieu jusque sous les règnes de Nervaet deTrajau. Quand lesGauIes furent soumises auxRomains, on mangea de Yoie sans aucun scrupule, et en Picardie on en élevait des troupeaux considérables que Ton conduisait à Rome.

— Les Romains savaient-ils engraisser la volaille? demanda M. Martin.

— Oui, répondit M. Grimardias ; et ce sont les habitants deTlle de Cos qui le leur avaient appris.

— On en faisait k Rome une si grande consommation, ajoutaM. Patelin, que le consul Caïus Fannius établit une loi qui défendait de tuer des poules au moment de leur mue. Tout en paraissant respecter la loi, les gourmands mutilèrent les coqs et les mangèrent. C'est ce que depuis nous nommons chapons.

— J'ai lu, reprit le rentier, que les ot>s sont prévoyantes, et que lorsqu'elles passent sur le mont Taurus , où se trouvent beaucoup d'aigles, elles se prémunissent contre leur propre bavardage, en prenant une pierrre qu'elles mettent dans leur bec.

Tout le monde se mit à rire, sauf M. Grimardias.

— Messieurs, dit-il, ceci n'est pas une plaisanterie : le fait est confirmé par Mizaldus, liv. v. De anîmi^ c. 29 ; iElian, liv. v; Gessner, De ambus, lib. m, et Âldrovandus, Omith, liv. xix, p. 109.

Enhardi par l'autorité de M. Grimardias, et par celle non moins imposante des auteurs que le savant venait de citer, M . Martin se permit de raconter encore l' anecdote suivante :

— J'ai lu, dit-il, qu'un auteur dont j'ai oublié le nom avait vu une oie qui tournait la broche où se trouvait un dindon, sans que la pauvre béte se doutât qu'un pareil sort l'attendait.

LA SAINT-MARTIN. iûl

— Ceci est encore exact, ajouta le savant, et l'auteur dont vous avez oublié le nom n'est autre que le docteur Lemery, chimiste distingué. Je voudrais maintenant vous parler du rôle que les poulets jouaient dans les institutions religieuses des Romains. Ce n'étaient pas, au reste, les seuls animaux qui eussent de Tinfluence sur les affaires de ce pays. Je dois avoir là sur ma table une note qui nous renseignera à cet égard ; elle est extraite de l'ouvrage de M. Saignes.

Le savant chercha sur son bureau, et y trouva la note suivante qu'il lut à ses convives :

(c La superstition était si répandue chez les anciens, que la vue d'un rat, le passage d'un blaireau , pouvaient changer les destins de la République. L'apparition subite d'une souris obligea Fabius Maximus d'abdiquer la dictature, et le consul Flaminius, de renoncer au commandement de la cavalerie. On gouvernait l'État sur l'avis d'un poulet; on portait les lois, on décidait de la paix ou de la guerre d'après le bêlement d'un mouton ou les entrailles d'un chevreau : le principe de la puissance législative était dans les basses-cours. Annibal, pressant le roi Prusias de livrer bataille aux Romains, le monarque s'en excusa en disant que les victimes s'y opposaient : « C'està-dire, reprît Annibal, que vous préférez l'avis d'un mouton à celui d'un vieux général. »

» Claudius Pulcher, prêt à livrer bataille aux Carthaginois, fit consulter les poulets. On vint lui dire qu'ils refusaient de manger. «Hé bien, répondit-il, jetez-les à la mer, peut-être voudront-ils boire.» Claudius perdit la bataille, et les augures n'en furent que respectés davantage.

» Cette superstition pour les oies, les poulets et les poules

est encore confirmée par le trait suivant , consigné par Procope dans son Histoire des Goths :

» Honorius , empereur d'Occident , avait une poule qu'il aimait tendrement. Lorsqu'en 410 Alaric s'empara de Rome , l'empereur , ne tenant pas à voir ce barbare de trop près, s'empressa de partir pour Ravenne. Un esclave vint lui annoncer que la ville des Césars était au pouvoir de l'ennemi ; au nombre des choses i précieuses, cet homme avait sauvé la volière. « Comment, s'écria l'empereur déconcerté, comment Rome est perdue? Mais cela ne se peut, elle vient de manger tout à l'heure dans ma main ! » La poule s'appelait Rome^ et Honorius ne recouvra sa présence d'esprit que lorsqu'on lui eut démontré que c'était son empire seulement qui était perdu pour lui : « Ah 1 tant mieux, s'écria-t-il, je craignais que ce ne fut ma poule. «

En entendant ces intéressants détails, les convives essayèrent d'entamer Voie de la Saint-Martin, et ne pouvant y parvenir, ils prièrent le docteur de la découper, n s y prêta de bonne grâce, mais la volaille était si dure qu'il se coupa le doigt. Pendant qu'il l'enveloppait d'un linge, M. Grimardias lui disait :

— Votre accident me rappelle que le Coran, parlant de Joseph, fils de Jacob, dit que l'épouse de Putiphar voulut faire cesser les mauvais propos que les femmes de la ville tenaient à son sujet Elle leur offrit donc un splendide repas, et fit entrer Joseph au moment où ses invitées se disposaient à découper leur viande. Elles furent si émerveillées de la beauté du jeune homme, que presque toutes se coupèrent les doigts.

— Rien de semblable n'a causé mon malheur, répondit

en riant M. Maigret, et je n*en accuse que ma maladresse, ou peut-être bien cette oie qui ne me paraît pas très tendre. Non seulement cette volaille était dure, mais elle avait un goût d'amertume si prononcé que les gastronomes laissèrent tout dans leur assiette.

M. Grimardias commençait à devenir inquiet , car il n avait plus que de la salade et du café k offrir à ses amis. Tapagini ne voulut pas confier à d'autres Tassaisonnement delà salade, et il se chargea lui-même de ce soin, en souhaitant que ce dernier mets put un peu le réconcilier avec la cuisine du savant. Hélas 1 une erreur de M. Grimardias rendit encore cette espérance vaine : il se trompa de bouteille, et les convives purent juger de ce que valait cette habitude qui consistait, au moyen âge, à assaisonner la salade avec de Thuile k brûler.

A la première fourchetée que les gourmands portèrent à leur bouche, ce fut un hourra général. Sans Tristan et le docteur, il y avait lieu decraindreque nos gastronomes ne partissent tout de suite, comme unenuéed oiseaux que le chasseur amanqués. Le parasite avait déjk pris son chapeau.... Néanmoins tous comprirent que (îe serait par trop inconvenant, et M. Martin convint tout bas avec Tapagini d'aller, en sortant, souper chez le premier traiteur (lu'ilsrcncontreraient.M. Brillant, lesayant entendus, rêva au moyen de les suivre; quant k M. Patelin, il était persuadé que le savant n'avait acheté ses comestibles qu'à des falsificateurs. Pour Tristan, en apprenant le projet de départ des gastronomes, il songeait k l'ingratitude des hommes.

Effrayé de la colère de ses convives, M. Grimardia s excusa du mieux qu'il put , et raconta une partie de e

iUk LE BANQUET DES SEPT GOURMANDS.

qui lui était arrive avec sa femme de ménage, omettant toutefois de parler de ce qui avait trait à la question financière.

Par un bonheur inattendu , le café se trouva excellent. M. Grimardias, glorieux du succès qu'il avait obtenu, reprit courage, et s'adressant à ses convives :

— Messieurs, leur dit-il, avant que je vous lise quelques fragments de mon mémoire, permettez-moi de vous parler du café. Il est originaire d'Arabie, et l'on raconte diversement l'habitude qu'on a prise de le consommer à l'état de boisson. Voici les deux versions les plus accréditées.

Le prieur d'un couvent , situé en Orient, ayant remarqué que les chèvres sautaient et paraissaient joyeuses après avoir mangé quelques feuilles de caféier , imagina d'en faire infuser et d'en donner le soir à ses moines pour qu'ils se réveillassent plus aisément et assistassent aui offices de nuit. L'expérience réussit, et c'est à cela, diton, que nous devons de boire du café. D'après l'autre version, ce serait un mollah qui, le premier, aurait bu de cette infusion pour combattre le sommeil qui l'empêchait de dire ses prières. Les derviches suivant son exempl , le café se serait ensuite propagé en Orient et en Occident, où l'on en fait maintenant une grande consommation. Sa cherté en a longtemps privé la France...

— Et d'ignorants médecins y ont contribué beaucoup, ajouta M. Maigret. Je citerai même parmi eux Tissot et Hahnemann : le premier ne s'est pas contenté d'écrire un pitoyable livre sur la santé des gens de lettres^ il a voulu encore interdire le café,

— Docteur, répliqua Tristan, vous attaquez Tissot parce

qu'il recommande aux écriraifls de ne pas user trop vite leurs facultés en menant joyeuse vie. Je conçois que vous ne soyez pas d'accord avec lui, mais moi je soutiens que son œuvre est excelleirte, et plus d'un littérateur devrait souvent la relire.

— ^^ Passe pour Tissot, répondit le docteur; mais vous m'accorderez cependant qu'Hahnemann est unfou, et qu'il supplicie les pauvres malades par un régime absurde; il leur défend, par exemple, de manger une foule de choses exquises, et se permet de confondre le café avec les autres poisons qu'il leur fait administrer. Jamais je n'adopterai une pareille doctrine.

— En tout cas, reprit Tristan, ses disciples ne font pas mourir leurs malades d'indigestion, tandis que les vôtres. . .

— Il vaut mieux mourir d'indigestion que d'être empoisonné.

— C'est mon avis, ajouta M. Piitelin, qui cwnmençait à s'ennuyer considérablement.

— D'autant plus, reprit M. Maigret, qu'il y a si peu de gens qui meurent ^^our awrair trop mangé. L'indigestion, sachez-le bien, n'est pas une maladie, ce n'est qu'un accident gastrique.

Pendant cet entretien, le savant avait bouleversé tous ses papiers pour trouver une nouvelle note, qu'il s'empressa de lire, aussitôt qu'il eut obtenu le silence :

« Franklin, dit-il, neconnaissait que lec«/è'pour donner laplus grande énergie aux facultés intellectuelles. Mais que le bon café est rare^dans les grandes maisons I II n'y a que le vrai gourmet qu'un vain éclat ne saurait éblouir. 11 est là presque soucieux, attendant le café. On va le servir. . . il est servi . L'élégance des porcelaines, la forme riche

et neuve du plateau, où l'or élincelle, font oublier un instant le moka. . . Un savant le déguste, il est délicieux ; une jolie femme effleure k peine sa tasse de ses lè\Tes vermeilles: ces tasses, ce plateau, sont d'un goût parfait. Un petit magistrat vide la sienne , il est grave comme lorsqu'il préside les assises; un célèbre bibliothécaire rêve à un manuscrit, il ne saurait vous dire si c'est du café ou du thé qu'il vient de prendre ; l'amateur flaire, déguste le breuvage : l'émeute, la générale, le canon, rien ne saurait le distraire, toutes ses sensations, toutes ses facultés, son âme tout entière s'élance dans sa tasse.

» Les médecins les plus habiles ont du goût pour le café. Ce goût leur est naturel, parcequ'il y aune sorte desympathie entre tout ce qui est bon ; et si par hasard ils ne sont pas tous de notre avis, s'ils en différent un peu avant dtner, l'heure approche où ils deviendront indulgents: faibles eux-mêmes devant le plateau magique, ils pardonneront à notre faiblesse , que dis-je ? ils applaudiront k notre enthousiasme (1)1 »

Soit que ce discours l'eût cotiverti , soit qu'il aimât le café, Tristan dégustait le sien avec un plaisir que M. Grimardias remarqua; aussi s'empressa-t-il dédire au misanthrope :

— Je suis charmé , monsieur , qu'en ce moment nous nous trouvions d'accord.

— Croyez-vous donc, répondit Tristan, que je sois ^ assez injuste pour ne pas aimer ce qjy est bon ? En critiquant vos théories je n'ai voulu dire qu'une chose : c'est qu'il est triste de voir un homme comme vous employer

(<) Hoquc9.

SOU intelligence à ce qui n'est qu'une partie de la vie, là nourriture du corps.

Le Payant ne répondit rien ; quant àTapagiçi, il faisait cette réflexion:" que si le dîner eût ressemblé au café , il n'aurait pas é|(é forcé de souper en sortant.

— 11 ^t délicieux, s'écriait de son côté M. Brillant, qui, préférant le sucre au moka , en avait mis quatre énormes morceaux dans sa tasse.

— Savez-vous, M. Grimardias, quel a été le premier établissement- de café en France ? demanda le rentier.

— Cesont; dit-on, des^Arméniens qui ont commencé à en vendre publiquement à la foire Saint-Germain, répondit le savant. Ils s'installèrent ensuite ruedeBussy, non loin de l'endroit où se tenait lafoire. Deux garçons de ce café. Gré* goire etProcope, voyant qne ce débit avait du succès, s'établirent à leur tour rue des Fo^sés-St-Germain, maintenant rue de F Ancienne-Comédie. Ce fut Ik que pendant longtemps se réunirent, chaque soir, une partie des encyclopédislesdu xvm** siècle. Ceci prouve qu'il est peu d'hommes d'esprit qui n'aient aimé ce queFontenelle appelait unpoeson lent. J'oubliaisde vous-dire que Louis XIV est le premier roi de France qui ait btt dtf café; et il est bon que vous sachiez aussi que leé Rom^ixs avaient des établissements publics semblables à nos cafés, et qu'ils nommaient thermopoles.

M. Grimardias brûlait du désir de lire à ses amis quelques fragments de son mémoire , mais le rentier voulutencore connaître l'origine du chocolat qu'il prenait chaque matin.

— Le cacao, qui en est la base, répondit le savant, a été apporté du Mexique en 1520 par les Espagnols. Ce fut la

1^8 LE fiANQCfET DES SEPT GOURMANDS.

femme de Louis XIV qui, la premièl^ en France, <aiiian^ du chocolat. Madame de Sévigné.. . ., ^ *

— Elle n'a pas compris Racine, interrompit Trlïlan. ^

— Quant à cela je ne la blâme pas, reprit M. Gnniar* dias, les poëtes sont des gens inutiles. La fjupart ne tiec-, nent pas à leur parole. (M. Brillant, qui conprgiait qu ces mots allaient à son adresse, ne savait plus quell contenance tenir, et regardait tristeftient la porte.) Ma dame de Sévigné, répéta le savant, qui a médit du café^ i aussi calomnié le chocolat. Dans une lettre éorne k sa fille le 15 avril 1671, elle disait : *

«Le chocolat ïL estons avec moi comme il était. La môdt" m*a entraînée, comme elle fait toujours. Tous ceux qu m'en disaient du bien m'en disent du mal ; on le maudit, on Taccuse de tous les mau» quion a ; il est la source des vapeurs et des palpitations ;il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d'un coup une lièvre continue qui vous conduit à la mort. » •

— Et le thé, d'où vient-il? demanda l'iiopitoyable M. Martin. ^

— De la Chine et du Japon, répondit M! GriHiardias. C'est un arbuste qui fitteint* une hauteur de six à sept pieds. On croit qu'il n a été întrodiîit en Europe qu'au XVII® siècle, et qu'il y a été apporté par les Hollandais.

— Vous savez sans doute, messieurs^ dit M. Patelin, qu'en Chine on ne peut vendre du thé qu'après y avoir été autorisé ; celui qui en vend en cachette est puni de cent coups de bâton et d'un bannissement qui ne dure pas moins de trois années. < '

— Je me permettrai une dernière question, fit encore l'habitant du Marais, ^' où vient le sucre?

LA SAINT-tfAftTIN. 149

g^ — La came à sucre est originaire de l'Inde, répondit j^,tf. Grimardias; de là elle vint en Arabie et eii Afrique, )ù elle fut d'abord peu cujtivée. Chez les anciens, le sucre était employé comme médicament ; les Grecs l'appelaient sel indien^ et ils le tiraient de l'Orient. Au ^ iiu« siècle on apporta la canne à sucre en Sicile et en Provence, d'où elle fut ensuite transportée dans le midi ; de l'Espagne et du Portugal. En 1506, Pierre d'Esienca , * étant aux Canaries , en [prit des plants et les apporta ^ k Saint-Domingue. Grâce à Michel Ballestro et à Gonzalès de Yelosa, elle passa ensuite en Amérique. Sous Henri IV, le sucre était si cher et si rare^.iju'on ne le ven- L daitque chez les apothicaires, et à un prirexcessif. Avant l cette époque le miel en tenait lieu , et l'on s'en servait pour sucrer les confitures et la pâtisserie.

— Il y a quelques années , dit Tristan , je ne pouvais manger de sucre sans songer au^affreuses tortures subies par ceux qui le fabriquaient. Maintenant que l'esclavage n'existe pluS dans les colonies françaises , j'en mange avec infiniment plus de plaisir.

A ce moment , M. Grimardias quitta brusquement la table , et , craignant qu'on ne le questionnât de nouveau, il alla prendre sur son bureau plusieurs fragments de son mémoire. Il revint bientôt après, et, d'une voix vigoureusement accentuée :

« Messieurs, dit-il en déployant les feuillets de son manuscrit, tous les hommes ont m^ngé, mangent et mangeront; ceci est incontestable. Comment donc se fait-il que jusqu'à présent on n'ait voulu connaître les événements qui-se sont accomplis , et prévoir ceux qui auront lieu, que par les monuments, les manuscrits ou les livres, et

150 LE fikNQOBf DES BfiPt OÔtmllASSg^

qu'on ait dédaigné ce qui se rapporte à la nourriture de peuples anciens et raoderûes ? Les révolutions devraiec cependant nous prouver queJe|Jiommes ne sont mécon tents que lorsqu'ils ne peuvent satisfaire leur appétit Les nations, les provinces, les villes même où le peuplée procure à bon marché d'excellents aliments, sont plu exemptes de troubles que les autres, car il est notoire qm les g6ns qui ont l'estomac Creux sont disposés au mécon tentemettt^ et qu'un homme qui a faim est rarement d» bonne humeur. C'est donc par amour pour la paix et Ij concorde que je me suis proposé d'écrire ce mémoire, ei je crois que tous les hommes de bien encourageront cettt heureuse tentative. Convaincu d'ailleurs que tout ce qui regarde l'alimentation ne saurait être négligé , je voudrais que ce fût par elle qu'on commençât les études de la jeunesse, et voici comment je procéderais.... »

— Quoi, fit Tristan"* en interrompant avec vivacité M. Grimardias, avant que les enfants fussent instruits des devoirs qu'ils auront à remplir, avant qu'on leur eût appris qu'ils ont une âme à préserver de toute souillure, vous voudriez qu'on leur parljlt du sanglier à la troyenne , des festins de'Lucullus et des repas d'Héliogabalel Ah ! monsieur, aucun homme doué d'un peu de cœur et de raison ne saurait vous approuver.

Le savant allait répondre ; mais quelques livres ptScés sur les planches tombèrent sur la table, et M. Brillant, n'étant pas trop rassuré, dit au savant :

— Vous ne craignez pas que ces planches craquent? -^ Non, répliqua froidement Térudit gastronome, elles

sont solides. Et sans se préoccuper davantage de cet incident , il reprit sa lecture.

— Du reste, ajouta-t-il,ce n'est pas le moment de discuter; j'arrive tout de suite aux faits intéressants de l'art culinaire.

« En Grèce, du temps de Périclès, ajouta-t-il en reprenant son manuscrit, on mangeait toute espèce de coquillages, les uns crus, les autres cuits sous la cendre ou bien frits ; en général on les assaisonnait avec du poivre et du cumin »

— Les Grecs mangeaient-ils aussi des escargots ? demanda M. Martin. •

— Je l'ignore, répondit le «avant, mais je sais que c'était lemetsfavori des Romains, et qu*ilsen engraissaient dans des enclos. Maintenant on en mange beaucoup en France, et ta Franche-Comté, la Bourgogne et la Lorraine nous en envoient d'excellents. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce sont des capucins de Fribourg qui, au xv siècle , ont retrouvé l'art de les élever et de les engraisser.

— Je n'engagerais pas, dit le docteur, notre ami M. Martin à en manger beaucoup, car il deviendrait encore plus gras. A ce sujet, je me rappelle qu'à un^ époque dont je n'ai pas retenu la date précise, une famine affligea l'Angleterre. Au plus fort de la disette,on remarqua deux jeunes filles qui , tandis que tout le monde était d'une maigreur extrême , avaient acquis un embonpoint extraordinaire. Interrogées à ce propos, les deux demoiselles répondirent qu'elles s'étaient nourries d'escargots pendant la famine , et que c'était cet affreux mollusque qui les avait engraissées.

M. Grimardias, fatigué de toutes ces interruption!, ne reprit celle fois sa lecture qu'en souhaitant ardemment qu'on ût rinterromptt plus.

« A cette époque, dit-il^ on nmngQ|p!^^ssi^ des œufs frais de poule et de paon. ' ^ •

» On connaissait parfaitement les procédés pour accommoder les andouilleltés, les foies de sanglier, les pieds de cochon et les tèlfe d'agneau. Un mets exquis était des petits oiseaux pour lesquels on préparait une sauce qui se composait de fromage râpé, d'huile, de vinaigre et de silphium.... »

— Dites de Fopium ou de Vassa fœtida. Les Romains employaient meuve ce dernier, dit le docteur.

— Ajoutez encore, fit aussi observer Tristan, que les mets dont vous parlez n'étaient servis que sur les lable< des riches particuliers ^ et que liS peuple d'Athènes ne se nourrissait que de salaisons et de légumes.

— Eh! messieurs, répondit d'un ton bref M. Grimardias, je ne m'occupe que de ce quSl y a d'important dans Fart culinaire giec, et je n'ai pas à parler des herbes que mangeaient les ilotes : mais je vous préviens que si l'on m'interrompt encore, je cesserai ma lecture.

A cette menace, chacun fit silence.

« La basse-cour d'un véritable gastronome , reprit le savant , se composait de grives , d'alouettes , de bec- . figues, de rouges - gorges , de perdrix, de pigeons ramiers, de tourterelles, de bécasses, de faisans , etc. On y voyait aussi des marcassins, des sangliers et des chevreuils. Ses pfourVoyeurs lui apportaient de tous côtés des dorades, des vives, des espadons, des aloses, des thons, des turbots, des surmulets, des rougets, de la raie, des sardines, des moules, etc.

» Tous les gens d'esprit diraient souvent ensemble; à

ce propos je citerai un passage des Nuits atUques d'Âulu- Celle :

« A Athènes, dit cet écrivain, nous célébrions les Saturnales avec la plus franche gaieté, ne nous livrant toutefois qu'à des amusements aussi honnêtes qu'agréables. La même table réunissait un certain nombre de Romains, venus en Grèce pour y entendre les mêmes leçons et suivre ' les mêmes maîtres. Celui qui donnait le repas à son tour mettait sur la table un livre, grec ou latin, d'un vieux auteur, et une couronne de laurier, pour être donnés en prix ; il posait autant dp questions qu'il y avait de convives, et le sort distribuait les places et les questions. La question était-elle résolue, on recevait le livre et la couronne. Si elle ne l'était pas, elle passait, d'un convive à l'autre, à la ronde. Si personne ne trouvait le nœud de la question, le prix était dédié au dieu dont ce jour était la fête. Les questions soumises roulaient sur une pensée d'un vieux poète, enveloppée, sans être inintelligible,, d'une spirituelle obscurité ; sur un point de l'histoire de l'ancien temps, sur une opinion philosophique bizarrement énoncée, sur une subtilité sophistique à ré soudre, sur un mot rare et ambigu à expliquer, ou même sur un' temps difficile d'un verbe connu.... »

— Les Grecs connaissaient-ils les pique-niques ? demanda M. Martin.

— Malgré votre brusque interruption, je vais vous satisfaire, répondit le docte gourmand. En Grèce, on nommait ces repas, où chacun paie son écot, contribua tions céniqucs; mais au lieu d'argent, chacun apportait son plcat. Plusieurs auteurs grecs disent que ces réunions étaient fort agréables. Pindare, Homère, Athénée

154 LE DANQUET DBS SEPT GOURMANDS.

et bien d autres, en parlent avec éloge. Les Romai&s prirent cette coutume aux Grec^, et nommèrent ces repas symbola. On a lieu de supposer que les agapeB des chrétiens n'ont pas d'autre origine.

— Ces détails sont assez intéressants, reprit Tristan; mais que prouvent -ils? quelle est la conclusion que vous en tirez?

— J'en conclus, répliqua M. Grimardias, que là gastronomie ayant été en honneur dans tous les temps, on devrait la traiter avec plus de respect. Si tous les savants en faisaient une étude sérieuse ; ^j, au collège, on m'eût appris à faire cuire un civet ou à rôtir une oie, au lieu de me faire traduire Homère ou Virgile, j'aurais certes pu vous offrir un meilleur dîner que celui que je* vous ai servi aujourd'hui. Je crois donc être utile à mes semblables en publiant d'aussi utiles renseignements , et si vous êtes de cet avis, veuillez encore, messieurs, me prêter toute votre attention.

Le savant allait donc reprendre la lecture de son mémoire, lorsque la voix du terrible questionneur vint de nouveau lui couper la parole. À ce moment, il s'en fallut de très peu que la mauvaise humeur de M. Grimardias ne l'emportât sur son amour-propre. Rien ne l'irritait davantage que d'être interrompu au milieu d'un discours ou d'une lecture ; et sans la présence de Tristan , il eût resserré ses notes, et admonesté sévèrement ses convives. Mais il n'osa en venir àcetle extrémité, et s'adressant au rentier:

— Pour Dieu, monsieur Martin, laissez-moi vous instruire sans me questionner. Ce mémoire soulève les plus hautes questions philosophiques, et vous ne voudriez pas..

Le rentier baissa la tête, et M. Grimardias reprit ainsi :

« A l'exemple des héros d'Homère, les premiers Ro^ mains mangeaient assis sur des bancs de bois. Ils prirent de l'Asie la coutume de se coucher sur des lits. Mais les femmes ne trouvèrent pas cet usage convenable, et ce ne fut que sous les premiers Césars qu'elles s'y conformèrent ; elles y renoncèrent définitîvement au iv siècle. ...»

— A ce propos, dit Tristan, Plutarque nous apprend, que Caton, voyant sa patrie déchirée par la guerre civile, et désespérant de la liberté, ne voulut plus manger qu'étant assis, afin de montrer son indignation el sa douleur.

— J'ajouterai en passant, reprit le savant, que les Gaulois remplacèrent les lits des Romains par des escabeaux ; dans les festins on s'asseyait aussi sur des bancs de bois, ce qui a fait donner à ces réunions le nom de banquet.

« ies repas des Romains se divisaient en déjeuner, goûter, dfner et souper. Mais les artisans seuls déjeunaient et goûtaient : les personnes aisées déjeunaient k midi et soupaient le soir avec leurs amis. ...»

— De quoi se composait un repas d'artisans? demanda Tapagini.

— De pain, de fromage, de fruits et de vin, répondit sèchement M. Grimardias.

« Lorsqu'on invitait quelqu'un à dîner, on savait à l'avance son nom, sa qualité, et Ton plaçait les convives suivant leur rang.

»> Valère Maxime nous apprend que, dans les repts solennels qu'on offrait aux dieux et aux déesses, ces divinités consentaient k adopter les coutumes des hommes» Ainsi Jupiter était couché sur un lit, et Junon et Pallas s'asseyaient sur des chaises.... »

— Indépendammeut des sacrifices, on donnait donc

encoredes repas aux dieux? demanda Tapagini, qui n'était pas très fort en histoire.

— Oui, monsieur ; et je ne puis mieux vous en donner une idée qu'en vous citant un passage de la ^te privée des Romains :

<i On ordonnait dans 1«6 grands dangers, ou après quelque heureux événement, des repas solennels aux dieux en actions de grâces, ou pour implorer leur secours : on appelait cette cérémonie lectistemium, de lectos stemere. Des prêtres appelés œpiemvvn epulones présidaient a ces festins et les dirigeaient ; ils dressaient dans les temples, iiutour d'une table, des sièges et des lits couverts de tapis et de coussins; on y plaçait les statues des dieux e( des déesses qu'on avait invités aux repas, et ils étaient censés y prendre part, quoique ce fussent les septemviri epulcmes qui en tirassent tout l'avantage. £es lits sur lesquels étaient les «tatues s'appelaient /îti/wnaria, et les sièges des déesses sellœ; et c'est de là qu'on donnait aussi à ces festins le nom de sellistemia ou solisternia. Une grande peste qui se fit sentir à Rome, l'an 356, donna lieif à cette cérémonie, qui, dans la suite, fut observée fréquemment. »

— Monsieur Grimardias, je rends justice à votre érudition, dit Tristan ; mais je vous renouvellerai le reproche que je vous ai adressé à propos de la nourriture des Grecs ; vous#e nous parlez pas de ce que mangeaient les premiers Romains, et tous les documents de votre mémoire ne me paraissent avoir été pris que dans \ Histoire du Bas-Empire^ c'est-k-dire à l'époque dé la décadence.

— Ce que vous appelez décadence^ répondit M. Grimardias, je l'appellei moi, la renaissance de Fart cuii-

LA SAINÏ-MARTIN. 157

naire, et je vous ai déjà dit que le reste ue m avait jamais occupé. Cependant si vous voulez savoir quelle était la nourriture des premiers Romains, je vous lirai volontiei^s quelques notes, qui ne font pas partie de mon mémoire :

« Les repas des anciens Romains et leur manière de les prendre attestent évidemment leur tempérance et la simplicité de leurs mœurs. Les plus grands hommes ne rougissaient point de dîner et de souper en public ; il n*y avait sur leur table aucun mets qu'ils craignissent d'exposer aux yeux du peuple. Telle était leur attention à suivre les règles de la tempérance, qu'ils faisaient plus souvent usage de bouillie que de pain : aussi ce qu'on appelait mola dans les Sacrifices, était-il uniquement composé de farine et de sel ; on saupoudrait de farine les entrailles des victimes, et les poulets sacrés qui servaient aux augures n'étaient nourris que de bouillie ; car c'était avec les prémices de leur nourriture que nos ancêtres se rendaient t les dieux favorables, et ces offrandes avaient d'autant plus d'efficacité qu'elles étaient plus simples. »

— Je vous remercie de votre complaisance, reprit Tristan, et j'ajouterai que, indépendamment At cette bouillie, les Romains se nourrissaient de laitage et de légumes. C'est ce qui faisait dire à Séuèque : « On voyait d'illustres vieillards, couverts de gloire et de lauriers, manger au coin de leur feu les légumes qu'ils avaient euxmêmes cultivés dans leur jardin. »

— N'avez-vous pas recueilli quelques renseignements sur les cuisines particulières des anciens? demanda le rentier.

— Certainement , mais je ne trouve rien de mieux

à VOUS citer à ce sujet que le Palais de Scaurtts, traduit .parMazois :

a .... La cuisine de Scaurus est voûtée; ses dimensions sont d'une grandeur démesurée : elle a 168 pieds deloagueur ; et cela ne vous étonaera pas si vous songez aux festins qu'il donne, et combien il a d'hôtes, d'affranchis, d'esclaves à nourrir. La cheminée {caminus ou fomax\ élevée à hauleur d'appui, est vaste et construite de manière à donner un dégagement facile à la fumée. Un tableau représente un sacrifice à la déesse Fornax, entouré de peintures qui offrent l'image de toutes les victuaillcj? nécessaires pour un grand repas.

» Une foule d'esclaves s'agitent en tous sens autour des tables et des fourneaux : ce sont, entre autres, le maître d'hôtel, archimagirus ; le chef de cuisine, supra coques j les cuisiniers, offarii ou coqui; les feutiers, les focarii; les valets de cuisine, »?cdtas/mï; les officiers d'office, de boulangerie, etc.

» Selon Tancien usage romain, les femmes sont exclues de l'office.

» Auprès de la cuisine il y a d'autres dépendances, telles que Yolearium , où Ton conserve Thuile dans de grands vases de terre cuite de quatre pieds de diamètre ; l'Aorreurriy où Ton garde les provisions d'hiver, le miel, les fruits, les raisins secs, les viandes salées, et généralement tout l'approvisionnement nécessaire à une grande maison. Ces divers dépôts sont sous la sun'^eillance d'un gardemagasin appelé promtfscondus^ qui tient compte de toutes les denrées et comestibles qui s'y trouvent, et les délivre aux domestiques , suivant le besoin du service. L'inten-

dant de la bouche a soin d'entretenir Tabondance dans ces cantines et ces celliers.

» Une autre dépendance essentielle est le pUtrinum ou la boulangerie. 'C'est Ik qu'on broie le blé au moyen de petits moulins de pierre tournés, les uns par des ânes, les autres par des esclaves, condamnés k ce travail pour quelque faute qu'ils ont commise. Ces malheureux , maigres et couverts de haillons , laissent voir sur leur dos les traces sanglantes des fouets; leurs cheveux rasés ne cachent point les lettres dont leur front est marqué ; leurs jambes sont chargées de fers ; quelques uns, plus coupables que les autres, ont été privés de la vue et travaillent enchaînés ; des femmes tournent aussi la meule.

» C'est encore dans le pistrinum que sont les fours où l'on cuit le pain qui se consomme dans la maison. »

— Toute cette pompeuse description , dit Tristan , s'efface k mes yeux devant celle du pistrinum. Pauvres infortunés! 11 fallait que leurs maîtres eussent bien peu de pitié pour faire ainsi souffrir des hommes qui n'étaient coupables que de fautes légères.

Les gastronomes gardèrent un instant le silence , et M. Grimardias' lui-même ne put trouver un seul mot k répliquer. Cependant Tapagini , qui attendait avec impatience le moment où il pourrait réparer les forces que le dîner du savant venait de lui faire perdre, demanda k M. Grimardias :

— A quelle heure les Romains soupaient-ils?

— A la dixième heure, répondit le savant, c'est-k-dire à quatre heures du soir ; mais si plus tard on avait faim, on faisait encore une petite collation. Le souper était presque toujours une réunion d'amis intimes ; en hiver il

se donnait dans un vestibule, et en été sous un platane ou quelque autre arbre touffu. Avant tout, on cherchait h, rendre le repas agréable aux convives, et par les attentions qu'on avait pour eux, et par le^choix des mets.

— Je suis surpris , dit Tristan, que vous ne nous ayez pas encore parlé du repas que les anciens Romains nommaient charistie.^ 11 avait lieu tous les ans, et Ton n'y admettait que les parents et les alliés de la famille. Le but de celui qui l'offrait était de réconcilier ceux qui, dans le cours de l'année, avaient eu quelque querelle ou quelque discussion. L'âge et le caractère des plus pacifiques commençaient à calmer les deux ennemis, et la joie du festin faisait le reste.

Les critiques et le savoir d« Tristan irritèrent plus encore M. Grimardias que les précédentes interruptions. Il ne supposait pas qu'un ennemi de la gastronomie pùl être aussi instruit. 11 abrégea donc la lecture de son mémoire, et supprimant tout ce qui avait rapport à la nourriture des différents peuples, depuis le déluge jusqu'à nos jours, il se contenta de lire ce qui suit à ses auditeurs :

« Les tables des Gaulois étaient rondes , et dans les festins solennels tous les convives se plaçaient en cercle. Celui chez lequel le repas avait lieu s'asseyait à côté du plus riche, du plus noble, ou du plus vaillant. Chacun des autres convives prenait ensuite place suivant son mérite. C'était le premier cercle; un second se formait derrière > il était composé des servants d'aiynes. Les uns portaient les boucliers, les autres portaient les lance^^. A cela près de la différence de place, les servants étaient traités comme tous les invités.

» La suite de ces repas n'était pas toujours exempte de rixes. Sous les plus légers prétextes, les Gaulois se provoquaient et se battaient souvent avec leurs mains. Mais quelquefois ils ne s'en faisaient pas moins de mal , et s'il arrivait que l'un des deux jouteurs se blessât, la colère remplaçait le jeu, et il s'ensuivait un combat terrible. *

«Une autre cause de querelle était aussi la cuisse des animaux qu'on servait sur la table; elle devait appartenir au plus brave. Si l'un des convives la voyait donner à l'un des invités, et qu'il eût la prétention de l'obtenir, un duel sanglant avait lieu entre les deux compétiteurs.... »

— Est-ce que c'est là ce que vous, voulez donner en exemple à la jeunesse? dit en souriant notre philosophe.

— Pour juger de. mes intentions, répondit le savant, il faudrait connaître entièrement mon mémoire , et ici je n'en ai lu que quelques fragments incomplets. L'heure s'avance, et si vous le permettez, je terminerai ma. lecture par quelques détails sur les repas des Français.

— Terminez, terminez ! s'écrièrent impoliment quelques voix.

« Au moyen âge, reprit M. Grimardias, on choisissait pour salle à manger la pièce la plus vaste. Les murs étaient garnis de grandes tapisseries représentant divers sujets, mais le plus souvent des scènes tirées de la Bible, des romans de chevalerie, des chasses, des combats, des oiseaux, etc. On plaçait la table au milieu, et au bout de la salle se trouvait le rfressower, que depuis le xv* siècle nous nommons buffet. Les rois en avaient ordinairement trois : un pour la vaisselle d'argent ; un autre pour les

pièces en argent doré, el un troisième pour la vaisselle d'or pur. C'était là que 1 on voyait d'admirables travaux d'orfèvrerie et de ciselure ; par cet étalage A'aiguière^, de kanaps, de vases^ de bassins^ on pouvait juger de la richesse de leur propriétaire.. .. »

— Pourquoi nommait-on certains individus chevalim de la Table ronde ? demanda timidement M. Martin. Est-ce qu'ils étaient membres d'une société gastronomique^

— Non pas, répondit M. Grimardias. Voici leur origine. A la suite d'un tournoi ou d'un combat à outrance , oi réunissait les rivaux h la même table, et pour éviter d^ nouvelles discussions, toujours dangereuses en pareil ca^ sur le rang et la* préséance, celte table avait la form d'un cercle : de là le nom de chevaliers de la Table rond:

— C'est ce mot de table qui me faisait croire. . . .

— Monsieur Martin, vous m'interrompez encore.

— Ah 1 pardon, monsieur Grimardias ; continuez don^ je vous en prie, répondit à voix basse le rentier.

Le savant reprit aussitôt son manuscrit :

« Lorsque Robert, fils de saint Louis, épousa Mabau! comtesse d'Artois, eu 1237, il y eut comme intermède d festin un spectacle curieux : un cavalier faisait marcht son cheval sur une corde tendue au-dessus de la tête d invités ; il y avait aussi des musiciens montés sur di bœufs placés aux quatre coins de la table; mais le pli récréatif était de voir des chiens habillés en danseurs faii des exercices dans le milieu de la salle, et des singes qi portaient des chèvres , lesquelles avaient l'air de pinct de la harpe.

» C'est Froissard qui nous a conservé tous ces détails.

En voici de non moins curieux sur un autre inlermèdi

LA SAINT-MARTIN. Itt3

» En 1378, Charles V, roi de France, donna à Tempe- ^reur Charles IV un repas splendide. Pour entremets il y avait un vaisseau avec ses agrès, lequel entra dans la salle ; comme pavillon il portait les armes de Jérusalem ; Godefroy de Bouillon , entouré de chevaliers armés, était sur le tillac. Par un ressort caché , ce vaisseau s'avança au milieu de la salle, et ensuite parut la ville sainte avec une multitude de Sarrasins couvrant ses tours. Le vaisseau s'approcha de Jérusalem , les chrétiens quittèrent leur bâtiment, firent le siège de la ville, s'en; emparèrent, et la croix fut arborée. A ce moment les convives se levèrent et dirent leurs grâces .. . »

Quelques livres qui tombèrent sur la table interrompirent encore notre savant , et commencèrent à inquiéter sérieusement ses amis, qui lui firent part de leurs appréhensions.

— Ce n'est rien, répondit M. Grimardias; n'ayez aucune crainte, messieurs. Et quoique nos gastronomes ne fussent pas trop rassurés, il se disposa a reprendre sa lecture , en faisant remarquer qu'il avait puisé les détails suivants dans un excellent livre ayant pour titre: Histoire privée des Français*

— C'est de Legrand d'Aussy, repartit M. Maigret.

— Non , monsieur , cet ouvrage ne porte aucun nom d'auteur. J'arrive, continua-t-il, auxbanquetsdu xv'siècle.

« A cette époque, les repas d'apparat étaient regardés comme un véritable spectacle. Les écuyerâ qui servaient paraissaient montés sur de hauts destriers couverts de drap d'or , et chaque service s'apportait en cérémonie, au son des flûtes et des hautbois.

»Les plats les plus exquis et les plus recherchés

étaient,'comine on peut le penser, destinés au prince e' aux personnes que Ton voulait honorer d'une manier*

particulière Aussi on ne se contentait pas de les pla

cer couverts devant eux , on les fermait souvent avec u»cadenas , dont la clef ne s'offrait qu'à celui qui devait e • manger.

» La table du festin , placée dans la salle la plus vasif du palais ou ou château , était couverte de surtouts immenses, qui représentaient, tantôt des tours fortifiées ( > pâtisseries, tantôt des villes entières dorées ou argentée-, et remplies d'animaux ou d'oiseaux vivants.

» Les armes des princes ou des dames en l'honneur desquels le repas se donnait étaient tracées et blasonnée> avec art sur plusieurs plats. Mais la partie la plus soignée du banquet était le rôti et le dessert , qu'on apportait dans des vases de vermeil ou des chariots d'or do diverses formes. On y servait les animaux les plus rares, et en même temps ceux que nous regardons comme les moins propres à figurer dans un repas. Les paons, les hérons, les cigognes, et même les hérissons , y avaient une place distinguée. »

— Les intermèdes, observa M. Grimardias, s'exécutaient habituellement sur la table même, et la salle du festin était gardée par des archers à la livrée du prince, qui empêchaient le peuple d'entrer. Olivier de la Marche parled'un banquet qui eut lieu à Lille, le 17 février 1^33. . à la suite de la joute du chevalier aux cygnes.

«On dîna, dit-il, dans une vaste salle à cinq portes gardée par des archers vêtus de drap gris et noir.

» Au milieu de. la table s'élevoit une esglise croisée, verrée, et faicte de gente façon, dont le clochier avoit elo •

% LA sâint-màrtin. 165

ches sonnantes , et quatre chantres et enfans de chœur chantoient une très doubce chanson...

i< Sur une autre table plus longue et plus large paroissoient:

w l^Un pasté dans lequel estoient vingt-huit personnages vift, jouant de divers instruments, chacun quand son tour venoit, entre autres un berger d'une musette moult nouvellement.

» 2<» Le château de Lusignan, les fossés remplis d'eau d'orange, et Mellusine en forme de serpent.

» 3» Un dessert où des tigres et des serpents se combattoient avec fureur.

» U° Un fol monté sur un ours, etc.

» Pendant le dîner, on entendit jouer l 'orgue dans l'esglise....

»... En 1468, continua M. Grimardias en tournant plusieurs feuillets de son manuscrit, au mariage de Charlesle-Hardi et de Marguerite d'York, eut lieu un autre banquet où l'on vit des choses plus singulières encore... »

Ces choses curieuses, le savant se disposait à les faire connaître à ses auditeurs, lorsqu'il crut remarquer en eux plusieurs mouvements d'impatience. Tapigini battait la mesure avec son pied, M. Martin mettait la main devant sa bouche pour s'empêcher de bâiller, et Tristan riait sous cape de l'ennui que le docte discoureur avait si bien su procurer à ses amis. Eneflel, quoique tous les convives eussent la plus respectueuse déférence pour le savoir de M. Grimardias, ils trouvaient cependant que les longues citations qu'ilsvenaient d'écouter étaient plus que suffisantes. Ils allaient même en faire la remarque à noire érudit, lorsque celui-ci, pressentant leur projet, s'écria :

166 LE BANQUET DES SEPT GOURMAlfDS.

— Encore un peu de patience, messieurs, j'aî presque fini ; je n'ai plus qu'k vous parler d'un repas, donné à Charles IX.

— Ce nomme fait souvenir, répliqua Tristan, que c'est à table que Catherine de Médicis, étant à Bayonne, convint avec le duc d'Albe d'entreprendre le massacre de la Saînt-Barthélemy.

— Ah! messieurs, de grâce, s'écria le savant, ne mêlons pas la politique à nos entretiens....

— Non, non, reprit le docteur, elle trouble la digestion.

M. Grimardias, enchanté de la ruse qu'il venait d'employer pour faire taire le misanthrope, reprit sa lecture au milieu du plus profond silence.

«Au mariage de Charles IX, dit-il, on joua àm entremets (intermèdes) représentant le siège de Troie.

» Ce même roi étant allé dtner chez un gentîlhomrao. le plafond s'enlr'ouvrit k la fin du repas , et un groï nuage en descendit avec un effroyable vacarme, imitant le bruit du tonnerre; ce nuage creva, et il en sortit une grêle de dragées et une odeur parfumée qui se répandit dans toute la salle. ...»

En ce moment, le savant fut forcé de s'arrêter... L^ planches qui lui servaient de bibliothèque s'étant cassées un craquement épouvantable se fit entendre, et une avalanche de livres poudreux tomba sur la table, éteignit I lumière et brisa la vaisselle....

Dès qu'on eut rallumé la lampe, on s'aperçut que toj les gourmands avaient été victimes de cet affrec accident. M. Brillant était complètement défigur plusieurs in-folios qu'il avait reçus on plein visage rendaient semblable k un athlète sortant d'une lutî

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Tapagiûi jurait de toute la force de ses poumons, et dévouait le savant, sa cuisine et ses bouquins, à tous les démons de Tenfer. M. Martin croyait que sa dernière heure était venue. Le docteur apprêtait sa trousse en cas de fracture ou de contusions. Tristan seul était impassible. Quant à M. Griniardias, il courait après les notes qui, placées sur son bureau, étaient perdues dans la paille. Mais loin d'être troublé par cet événement, le savant suf y trouver encore le sujet d'un nouveau discours :

— Sous le règne d'Auguste, dit-il, un pareil malheur ne fût point arrivé : p^nr préserver de la poussière la table et les convives, on suspendait une grande draperie au-dessus d'eux.

— Cela ne les préservait pas toujours, interrompit M. Patelin, car dans la description du repas que Nasidienus donna à Mécène, Horace parle d'un pareil tapis,

^ et il dit que sa chute couvrit de poussière tous les in* ^ vités, comme si le vent le plus violent se fût élevé dans ' les plaines de la Campanie.

^' — Ehl messieurs, les amis de Mécène ont eu encore ^ plus de bonheur que nous, s'écria Tapagini en montrant les livres épars; ils n'ont été aveuglés que par la pous- '-' sière, et nous sommes gratifiés de quelque chose de plus. l'Et puis, il y a aussi terriblement de diiïérence entre ï' notre dîner et celui de Charles IX : des in-folios ne «ont iii pas des dragées.

— Cbrbleul fit le parasite en se grattant l'échiné, on ne K m'y reprendra pas.

et ^ A la suite de cet événement, tous les convives s'em^ '^pressèrent de quitter M. Grimardias, qui s'excusa à^ \ ^%ieiix qu'il put. Après leur départ, il s'efforça de re-

niellre un peu d'ordre dans sa chambre, ce qui n'empêcha pas que pendant quinze jours il eût à souffrir des ravages causés par ce sinistre. Aussi notre savant se promit-il de ne pas essayer une seconde fois de donner k dîner; et depuis lors il tint parole. En revanche, il continua d'accepter toutes les invitations qu'on lui adressait. Tapagini et M. Martin étant convenus de souper en "sortant, se disposaient k entrer chez un restaurateur, lorsqu'ils virent que le parasite les avait suivis. En effet, malgré l'état déplorable dans lequel il se trouvait, M. Brillant n'avait pas renoncé à l'espd^ de bien souper. Il s'avança donc vers les deux amis, et d'un ton poli leur fit cette question :

— Vous allez sans doute, messieurs, réparer le ton qne le dîner du savant a fait à votre estomac?

— Oui, répondit brusquement Tapagini ; mais j ai besoin de causer avec M. Martin, et nous voulons être seuls. *

Le4)arasite n'en restait pas moins droit comme uu pieu devant la porte du traiteur.

— Vous pouvez entrer, reprit le musicien; rien ne vous gêne, il ne manque pas de place dans cette maison. Mais, je vous le répète, nous ne pouvons être ensemble, et le maître de l'établissement n'a jamais entendu parler de votre poëme.

— Ah ! c'est différent, répondit alors le parasite. Messieurs, fit-il en saluant très humblement, j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.

Et le lauréat déconfit reprit en grommelant le chemin de sa demeure. « Si, à ce mauvais repas, on n'eût tant discuté et tant lu, pensa-t-il, on serait sorti plus tôt, et

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j'aurais pu trouver encore à souper dans une autre maison Minuit sonne, il est trop tard. »

Vingt minutes après avoir marmotté ce monologue, M. Brillant escaladait d'un pas léger les soixante-quinze marches de son cinquième étage, et se jetait sur son lit, en fredonnant ces deux vers qui composent toute sa morale :

Qu^împorle qui sonne la cloche Quand j'entends Tbeure du dîner.

Quant à nos deux gourmands , ils rattrapèrent si bien le temps perdu, que M. Martin put s'écrier en sortant de chez le restaurateur :

• .... O disgrâce funeste !

X'appétit disparaît, TindigesUon reste.

Il en fut malade pendant huit jours.

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