‹ Le siége de La Rochelle; ou, Le malheur et la conscienceChapitre 9 sur 13 · LA MI-CARÊME · texte numérisé non relu

LA MI-CARÊME

— Et VOUS avez bien raison , répliqua M. Grimardias ; vous ne vous seriez guère trouvé à votre aise sous le roi Jean. A défaut d'autre aliment, on mangeait, en carême, du chien de mer et du marsouin; on alla même, dans le Midi, jusqu'à se régaler de petites baleines et de dauphins.

.— J'ai acheté depuis quelques jours, reprit le rentier, une gravure pour orner ma salle à manger, et je n'ai pu encore deviner ce qu'elle signifle. Elle représente des poissons et des animaux aquatiques chassant avec énergie des bœufs, des pourceaux, des coqs, des lièvres, etc.

— C'est le Triomphe du Carême, de Romeyn de Hooghe, que vous possédez, répondit M. Grimardias. On suppose que c'est une pensée politique qui a inspiré l'artiste. Il était Hollandais, et sous l'impression de la guerre que Louis XIV fit à son pays, il a , par une allégorie, personnifié les victoires de l'Angleterre et de la Hollande contre la France.

— Les œufs ont-ils toujours été défendus pendant le carême? demanda M. Martin.

— A peu près, répondit le savant. Un évêque, homme de bon sens, comprenant combien il était difficile aux pauvres gens de suivre les rigoureuses prescriptions de 1 Église, fit, en 1555, un mandement qui permettait de manger des œufs. La cour regarda cet acte comme scandaleux , et l'évêque fut dénoncé, quoique le pape Jules III eût précédemment permis, par une bulle, de manger des œufs en carême. Le parlement attaqua le mandement de révêque ; et en dépit de la bulle papale, en dépit du parlement, on interdit les œufs pendant les jours saints. Depuis cette époque, on ne les permet que d'après les autorisations particulières des archevêques et des évêques.

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— Quelle est donc l'origine des œufs rouget? demanda encore le rentier.

— C'était, répondit M. Grimardias, pour honorer la mémoire de Castor et Pollux que les Romains se faisaient présent à'tmfs rouges au renouvellement de Tannée. Au reste, ils ont toujours vénéré les (Bufs\ ils les employaient dans les sacrifices, et, aux fêtes de Cérès, un csuf était promené pompeusement. L'antiquité Ta regardé comme Temblème du monde et des éléments. Les philosophes prétendaient que la coquille représentait la terre ; que le blanc était rimage de Teau ; que le jaune était le feu et que Tair se trouvait sous la coquille. Pythagore interdisait les «m/s k ses adeptes, parce qu'il ne voulait pas qu'ils détruisissent un germe que la nature destinait à la reproduction. Les Romains avaient emprunté ce proverbe aux Grecs : « Raccommodez donc la coquille d'un oeuf cassé , » ce qui voulait dire : Entreprenez donc quelque chose d'impossible. On disait aussi dans l'antiquité : Ab ovo usque ad mala, « depuis les œufs jusqu'aux pommes, » (depuis le commencement du repas jusqu'à la fin. )

— Est- il vrai que, le jour de Pâques, Louis XV en distribuait à ses courtisans et à ses favorites ? demanda Tapagini.

— Oui ; le jour de Pâques, on voyait dans le cabinet de ce roi une grande quantité A'œufs disposés en pyramides. Ils étaient ornés, dorés, et même gravés avec élégance. Après la grand'messe, Louis XV en donnait un à chacune des personnes qu'il affectionnait le plus.

— Oh I les excellents choux de Bruxelles; quel parfum 1 quel goût ! s'écria le parasite.

— On a beaucoup calomnié le ckour répondit aussitôt

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M. Maigret. Heureusement qu'il a rencontré de valeureux défenseurs. Chrysippe, médecin célèbre, a composé un énorme volume sur ses qualités , et Galien en fait un pompeux éloge. Pythagore et Caton en ont parlé souvent, et ce qui répond à toutes les objections, c'est que les Argiens vénéraient tellement ce légume qu'ils ne juraient que par lui.

— Ils ont eu bien raison , dit le rentier, car j'ai lu que « les légumes sont la plaque d'assurance contre l'incendie de Testomac. »

— L'Egypte, continua le médecin, a fait un admirable présent à Tltalie, en lui donnant les choux verts et les vhoux rouges ; nous devons remercier aussi les maraîchers du Nord, qui nous ont gratifiés des choux blancs. Il est vrai que nous n'avons connu les choux pommés que vers le x* ou le XI* siècle.

— Voudriez-vous, docteur, dit Tapagini, me passer un peu de ces lentilles^ qui me paraissent valoir vos choux?

— Volontiers : je ne saurais vous refuser ce que Pythagore considérait comme un excellent remède contre plusieurs maladies. Cette opinion du vieux philosophe peut lui faire pardonner l'aversion qu'il portait à la viande.

— Les Romains, ajouta M. Grimardias, étaient loin de partager l'opinion de Pythagore, car ils ne regardaient les lentilles que comme un légume destiné seulement aux repas funèbres ; et Cicéron avait pour elles un souverain mépris. Il disait qu'il fallait les laisser aux paresseux {ens à lente). La superstition était poussée .si loin à leur égard, que Crassus, combattant les Parthes,

croyait qu il serait vaincu, parce que, le blé lui manquant, il se vit forcé de distribuer des lentilles à ses soldats. Pour moi, je n'ai aucun préjugé contre les légumes ; je les aime tous, et sous ce rapport je ressemble à Charlemagne. Dans ses CapUulaires, ce monarque nous parle longuement du cresson ^ de la cAicore>, Avl persil, du cerfeuil^ des carottes^ des poireaux, des navets, des laitues pommées

— Pardon , dit M. Maigret , la laitue pommée a été rapportée d'Italie par Timmortel auteur de Pantagruel.

— C'est possible, répliqua le savant*; mais je suis sur qu'il est question de laitue dans le Capitulaire de Villis\ peut-être n'était-elle pas pommée. J'ai partagé en cela l'erreur commune à beaucoup de gens, qui croient que les légumes ou les fruits que nous mangeons dans notre pays, en sont originaires. Rien de plus inexact : Les épinards viennent de la Hollande, et n'ont été cultivés en France que vers la fin duxvi* siècle; les asperges ont été d'abord connues en Asie, et l'on en mangeait beaucoup à Rome où l'on savait les faire cuire avec une excessive promptitude. De Ik, ce mot d'Auguste lorsqu'il voulait qu'une affaire se terminât promptement : « 11 n'y faut pas mettre plus de temps qu'à cuire une asperge; » la capucine est originaire du Pérou; et les haricots ont été rapportés de l'Inde par Alexandre. Qui penserait aussi que les artichauts ont été apportés de Venise en France en 1473?...

— Ils sont beaucoup plus anciens, repartit M. Maigret : Thcophraste en parle comme étant à son époque des chardons comestibles, Quant aux vertus de Y artichaut ^ elles sont nombreuses : il est nourrissant, cordial, sudorifique, et purifie le sang.

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M, Grimardias continua sa dissertation :

— Je regrette, dit-il, de ne pouvoir vous citer l'origine du navet : ]y suppléerai en vous racontant une anecdote :

« Un cordonnier fit présent au czar Basilowilz d'un énorme navet L'empereur, enchanté de ce présent, récompensa celui qui le lui avait fait, et ordonna à tous ses valets de se faire chausser par ce cordonnier, en le payant largement. Un seigneur de la cour, voyant qu'un naveê avait conquis au cordonnier les bonnes grâces de son souverain, imagina d'offrir son plus beau cheval au czar. Celui-ci reçut ce présent avec amabilité ; mais, pour récompense, il ne donna à ce seigneur que le navet du cordonnier. » Revenons à des choses plus sérieuses : les radis sont originaires de la Chine...

— Ils sont apéritifs, ajouta le docteur; c'est pourquoi on en sert toujours au commencement de chaque repas.

— Auriez-vous la bonté de nous dire, demanda Tapagini au savant, si vous connaissez aussi l'origine des petits pois ?

M. Grimardias se gratta Toreille d'un air fort embarrassé.

— Non , répondit-il ; mais je sais seulement que les Romains n'y attachaient pas la moindre importance, car ils en nourrissaient leurs chevaux et leurs esclaves. En France, on ne reconnut leurs qualités qu'au xviii* siècle, et dans une lettre que je crois avoir sur moi, madame de Maintenon en parlait en termes pompeux.

Le savant tira son portefeuille, et déployant une feuille de papier qui n'était pas d'une entière blancheur , il lut ce qui suit :

({ Le chapitre des petits pois dure toujours ; Timpatience

d'en manger, le plaisir d'en avoir mangé, et la joie d'en manger encore, sont les trois points que nos princes traitent depuis quatre jours.

» Il y a des dames qui , après avoir soupe avec le roi et bien soupe, trouvent des pois chez elles pour manger avant de se coucher, au risque d'une indigestion : c'est une mode, une fureur, et l'une suit l'autre. »

— Quel trésor scientifique que l'esprit de M. Grimardias ! dit avec emphase le parasite ; si ce n'était abuser de sa bonté, je lui demanderais ce qu'il pense des fèves et s'il est avéré que Pythagôre les ait interdites à ses disciples; car vous savez, messieurs, que Plutarque a soutenu que le philosophe de Samos aimait ce légume?

— La question mérite une réponse sérieuse, et elle a donné lieu à mainte controverse , répondit le savant. On a écrit que Pythagôre défendait de manger des fèvesy parce que cette plante était consacrée aux morts, qu'on l'offrait aux dieux infernaux, et qu'elle servait & évoquer les esprits

— Ceci n'a trait qu'aux croyances superstitieuses, répliqua M. Maigret; mais une autre raison pouvait engager Pythagôre à interdire les fèves ; c'est qu'elles sont difficiles k digérer. Et là-dessus, Théophraste, Clément d'Alexandrie, Pline et le divin Hippocrate sont unanimes.

— Il est certain, ajouta M. Grimardias, que Pythagôre a dit à ses disciples : « Abstenez-vous des fèves, » Mais entendait-il parler du légume ou des charges publiques que l'on obtenait par l'élection, car k cette époque les suffrages s'exprimaient par des fèves? Je ne puis me décider à me ranger à l'un ou l'autre avis .

-~Ën tous caSi reprit M. Maigret, je puis vous^ifiirmer que les Egyptiens n'en mangeaient pas, et que les élégants i^ moyen âge se lavaient avec de Teau de fèves pour se blanchir le teint. Jean de Milan ne les aimait pas non plus ; je me souviens même qu'à ce propos il disait :

Jamais la fève ne fut bonne Pour ceax que la goutte affaiblit.

— Puisque nous nous occupons des légumes, répliqua M. Patelin, permettez-moi de vous parler de la loi Licinia. Cette loi défendait de dépenser au delà de cent sous d'or dans un repas, mais elle permettait qu'on mangeât à discrétion des fruits et des légupies. tes gourmands accordèrent la loi avec leur estomac, et des cuisiniers habiles rendirent les légumes si délicieux, qu'on les préféra aux viandes. Je me souviens qu'à cette époque, le fils de Lentulus S{)iinther ayant été promu à la dignité d'augure, son père donna un grand dîner, et que Cicéron^ qui y assistait, écrivit à un de ses amis : u Les lois somptuaires, ({ui devaient introduire la frugalité, m'ont fait un très grand tort. Comme ces lois, sévères sur le reste, laissent une pleine liberté pour ce qui regarde les légumes et tous les fruits de la terre, nos voluptueux font apprêter si délicatement des mousserons, des racines, et toutes sortes d'herbages, que j'en ai été dupe ; et mon intempérance a été punie par une indisposition considérable. Ainsi moi^ qui nl'abstiens sans peine d'huîtres et de murènes , î'ai été pris par la bette et par la mauve : me voilk bien averti, je m'en donnerai de garde une autre fois. »

— Savez-vous, messieurs, reprit le savant, qu'en eau-

sant comme nous le faisons en ce moment, nous nou^ éloignons des habitudes antiques. A Athènes et à Rome il y avait toujours, chez les riches particuliers, quelqu'un qui lisait pendant le repas.

— Oui, ajouta M. Maigret, on a cru d'abord que le silence facilitait la digestion ; mais ensuite on a reconnu que c'était une erreur; les philosophes causaient beaucoup dans leurs repas, et leur conversation était même très intéressante; je n'en citerai pour preuve que les Propos de table de Plutarque.

— Cela ne détruit pas un fait avéré, répondit M. Patelin : on trouve une différence marquée entre leurs mœur> et les nôtres. Ainsi, sous Solon, l'archonte qui, ayanl perdu la raison à la suite d'un bon diner, osait paraître en public avec les insignes de sa dignité, était condamne à mort.

— M. Tristan doit connaître cette loi, repartit M. Brillant, auquel l'avocat avait eu l'air de s'adresser.

— Je continue, reprit M. Patelin. Les Lacédémonieni» condamnaient au fouet ceux qui avaient trop d'embonpoint, car ils les considéraient comme des lâches et des paresseux. S'il y avait récidive, ces hommes obèses étaient forcés de se promener tout nus, en hiver, sur la place publique, et ' encore fallait-il qu'ils avouassent k haute voix qa'il> étaient justement punis.

— C'est vraiment fâcheux que le misanthrope ne soit pas ici, ajouta le lauréat provincial ; il éprouverait un bonheur inouï en vous entendant discourir si doctement.

Pour l'honneur de nos gastronomes, ces insidieusc> paroles ne trouvèrent pas d'écho.

Quant an rentier, la punition des hommes obèses le fit

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d'abord S agiter un peu sur sa chaise; mais sou émotion se calma instantanément, et il pria même M. Patelin de continuer à leur faire connaître encore quelques lois somptuaires.

— Je n ai pas besoin de vous dire, reprit l'avocat, que je proteste contre ces lois antiques, et que je les qualifie de barbares et d'attentatoires à la liberté culinaire. Cependant, si cela vous intéresse, je citerai celles dont je me souviens. Voulant empêcher qu'on ne se ruinât en donnant des repas trop somptueux, la loi Orchia défendit que les convives; dépassassent le nombre de neuf. Pour rendre cette loi inutile, on dépensa des sommes plus élevées que si Ton eût été quarante.

— Et Ton a bien fait, repartit M. Martin. De quoi la loi Orchia se mêlait-elle ? Est-ce qu'on ne doit pas toujours être libre de se ruiner si cela fait plaisir? Une telle loi n'eût pas été adoptée de nos jours, et c'est une preuve que sous le rapport gastronomique nous valons beaucoup mieux que nos ancêtres.

— Auguste était sobre, continua M. Patelin Cela

vous étonne, ajouta-t-il en s'adressant au rentier ; vous ignorez donc que cet empereur se plaçait ledernieràtable, buvait au plus trois coups dans un repas , et se régalait mieux d'un morceau de fromage que de tout autre mets ? Auguste, dis-je, malgré sa sobriété, voulut tempérer la loi Orchia. Il permit donc de se réunir au nombre de douze pour un festin, et quant à la dépense, il accorda que pour une noce elle pourrait s'élever jusqu'à mille sesterces.

— 11 y avait là une amélioration dont off doit lui tenir compte, répondit M. Martin; mais c'est égal, Auguste était encore bien sévère.

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— Que direz-vous donc de Jules-César? ajouta Tavocat. Tenant à ce que les lois somptuaires fussent exécutées, ii faisait visiter les marchés pour empêcher qu'on n'y vendit des viandes défendues? Des soldats pénétraient même dans les maisons des partieuliers, au moment des repas, examinaient ce qu on devait y manger, et confisquaient tout ce qui était prohibé.

— Ah I par exemple, voilà qui est abominable ! s'écria d'un ton indigné le naïf habitant du Marais. Ce Jules- César n'avait donc pas d'entrailles?

Tout en écoutant son ami avec une attention suivie, M. Grimardias aurait bien désiré cependant qu'il terminât promptement son énumération des lois somptuaires; la langue lui démangeait d'une façon assez sensible.

^ Eneore quelques roots, et j'ai fini, reprit M. Patelin. En 706, Gharlemagne remit en vigueur une loi des premiers temps de la monarchie^ Lorsque, dans un repas, qu^ue crime se commettait et qti'il y avait plus de sept convives, la loi les en rendait tous responsables^ Pour terminer, )e citerai deux ordonnances ) par la première, Philippe le Bel, en 1294, .défendit de senir dans les festins plus de deux mets après un potage an lard ; et les jours maigres, le dtner devait se eomposer de deux toupei au hareng y de deux plats de légumes^ et d'un moroeau de fromage. La seconde ordontianee est de Gharies IX, k la date de 1563. Elle portait que dans un festin il ne pourrait y avoir {dus de trois services : entrée, r6ti et dessert. Il était aussi interdit de manger dn poisson et de la viande dans un même repas, sous peine d'être condamné à «ne amende de deux cents livres. — Il^fallait alors être bien riche pour pratiquer la

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science gastronomique, ditTapagini, et je suis de l'avis de M. Martin : des lois pareilles ne doivent avoir été faites que par des ennemis du genre humain.

M. Grimardias allait enfin reprendre la parole, lorsqu'il en fut encore empêché par un petit incident que nous allons faire connaître.

Ainsi que nous l'avons vu, M. Martin sur\eillait le parasite, et jusqu'au moment où l'avocat traita dés lois somptuaires, notre rentier parvint à modérer la soif de M. Brillant. Celui-ci s'était bien aperçu qu'il était, depuis le commencement du dîner, l'objet d'attentions particulières; mais il ne s'en plaignit pas, et avala son vin mouillé sans mot dire, espérant se débarrasser, d'une minute à l'autre, des politesses gênantes de son voisin. Par malheur, en maugréant contre la loi Orchia et contre Jules-César, le rentier oublia son rôle de surveillant, et le lauréat de Carpentras, profitant de l'occasion, but du vin pur a diverses reprises. Trouvant ce vin excellent, il craignit qu'on ne le lui mélangeât encore avec de l'eau ; pour n'avoir plus rien à redouter, il prit la carafe placée devant lui, et la laissa fort adroitement tomber à terre, où^ comme par accident, elle se brisa en mille morceaux. Le bruit qu'elle fit, joint aux excuses du parasite, attira sur lai l'attention, et sans M. Grimardias, qui ne trouva dans cet événement qu'un moyen de faire briller son éloquence, nous ne savons trop si M. Brillant eût pu se tirer convenablement de ce mauvais pas.

— Au moyen âge, dit M. Grimardias, un pareil accident ne serait peut-être pas arrivé.

— Comment, objecta Tapagini, est-ce qu'on ne cassait pas de vaisselle h celte époque?

— Ce n'est pas là ce que je veux dire, répondit le savant. Comme on n'avait ni bouteilles ni carafons pour servir le vin et l'eau, on employait des vases de terre, de cuivre, ou d'argent, qui, selon leur forme ou leur grandeur, s'appelaient aiguières, hydres, barils^ estamoieSf pintes, jvstes, on ioui simplement po^s. Cette dernière expression me rappelle aussi les pots à aumônes, qui n'étaient autres que des vases de bois ou de métal que l'on plaçait au bout de la table. On y mettait, ou plutôt on y jetait dç temps en temps des restes de viande, de pain et de légumes, que l'on distribuait aux pauvres rassemblés à la porte du château. Au; xv* et au xvi* siècle, il y avait aussi ce que l'on appelait le pot sur la table. Je dois avoir à ce sujet une note que j'ai extraite des Contes et discours d'Eutrapel, par le seigneur de la Hérissaye.

Le savant fouilla dans ses poches, et cette fois, il y trouva immédiatement la note suivante :

« Du temps du grand roi François, on mettait encore en beaucoup de lieux le pot sur la table, sur laquelle y avoit seulement un grand plat garni de bœuf, mouton, veau et lard, et la grand'brassée d'herbes cuites et composées ensemble, dont se faisoit un brouet, vrai restaurant et elixir de vie, d'où est venu le proverbe : La soupe du grand pot est des friands le pot-pourri. »

— J'ai souvent entendu parler i'hypocf*as, dit Tapagini; qu'était-ce donc que cette liqueur?

— Elle était composée tantôt de cannelle, d'ambre et de musc, tantôt de piment et de girofle, et quelquefois d'amandes, de sucre et d'eau-de-vie, répondit M. Grimardias. Louis XIV l'aimait beaucoup* Au xv* siècle on

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buvait V/typoa'os dans le hanap, coupe de e/istal à larges bords ayant un pied élégamment sculpt^î, et cette coupe passait dans les mains de chaque convive.

— Il n'y a qu'un savant comme M. Grimardias, dit le parasite, qui puisse à tout propos nous instruire d'une manière aussi agréable. Je ne voudrais pas médire de l'Académie, que je respecte infiniment ; mais vous avouerez, messieurs, qu'il est honteux pour la France qu'un homme comme lui n'en fasse pas partie. '

— Oh! cela viendra certainement un jour ou l'autre, s'écria le rentier.

— Je crois, ajoutaM. Brillant, que si nous le voulions, nous pourrions lui aplanir les difficultés ; chacun de nous a de belles relations, de nombreuses connaissances dans le monde scientifique et littéraire, et nous devrions en user pour recommander un savant aussi distingué. Que ne suivons-nous l'exemple donné par la Société de la fourchette? Ses membres se réunissaient deux fois par mois, et restaient à table une journée entière. Ils étaient au nombre de quatorze, et s'étaient engagés sur l'honneur à se procurer mutuellement de la gloire, des places et de l'argent. Si l'on en croit la chronique, les sociétaires de la fourchette sont tous parvenus à une excellente position.. Imitons-les, messieurs ! imitons-les !.. . .

— Oui, oui, cria M. Martin, qui seul répondit à ce chaleureux appel; oui, car les hommes ont été créés pour manger et se rendre service.

Tout en savourant un morceau de pâté d'anguilles, M. Grimardias recevait ces éloges avec la douce satisfaction que le paon éprouve à faire la roue au soleil. Aussi essaya-t-il de justifier la bonne opinion qu'on avait de lui :

— • Messieurs, répondit-il avec beaucoup de courtoisie, la modestie ne me permet pas de répondre aux choses obligeantes que vous venez de m'adresser; mais, pour continuer à les mériter, permettez-moi , h propos de ce pâté, de vous faire connaître quelques détails : les Égyptiens rendaient un culte aux anguilles , et les plaçaient au nombre de leurs divinités. Ainsi que les Syriens, ils n'en mangeaient jamais. Pour nourrir ces poissons, les prêtres leur apportaient chaque jour du fromage et des entrailles d'animaux. Que ce fait ne vous surprenne pas : \ anguille a reçu souvent les hommages des peuples de l'antiquité ; les Béotiens ne croyaient pas pouvoir offrir aux dieux un présent plus agréable. J'ajouterai que ce poisson accommodé comme il doit l'être, a toujours été cher aux gourmands. Tous ont été du même avis sur les qualités de l'anguille de mer, connue dans l'antiquité sous le nom de murène...

L'assemblée, prévoyant que M. Grimardias allait l'édifier complètement sur le compte de l'ancienne divinité égyptienne , écouta le savant en observant un silence honorable pour l'auditoire et le narrateur.

— L'histoire, continua-t-il, est remplie de faits intéressants sur les murêneSy et il m'en vient quelques uns k l'esprit. Nous voyons qu'Antonine , femme de Drusus, mit, ainsi que Crassus, des pendants d'oreilles a ses murènes. Ce dernier porta même le deuil après en avoir

perdu une qu'il chérissait. Cela vous étonne il n'est

cependant pas le seul : Hortensius, ce grand orateur, ce grand gourmand, ce grand buveur qui en mourant laissa dix mille tonneaux de vin pour consoler ses amis, Hortensius pleura comme un enfant lorsqu'on vînt lui ap-

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prendre que Tune de ses murènes venait de mourir.

— Oh I quant à moi, dit Tapagini, je n'aime le poisson que lorsqu'il est cuit ; et quand il est vivant je lui déclare une guerre impitoyable.... je pêche à (aligne.

— Vous êtes sans doute plus adroit que ne Tétait Marc- Antoine, reprit H. Grimardias. Un jour queTancien triumvir péchait devant Gléopàtre et qu'il était très mécontent de ne rien attraper, il commanda tout bas à un esclave d'attacher un poisson à son hameçon, sans que la reine s'en aperçût. Par ce moyen, il eut Tair d'être plus adroit ; mais Gléopàtre découvrit cette ruse, et s'en vengea le lendemain : elle gagna les esclaves d'Antoine, et fit attacher des poissons salés aux hameçons de son amant. La première chose qu'il attrapa fut un hareng saur, ce qui fit rire tout le monde aux dépens du malheureux pê~ cheur.

On applaudit beaucoup k cette anecdote, et M. Martin profita de la bonne humeur du savant pour lui demander pourquoi l'on disait que la ville d'Amsterdam était bâtie sur des arêtes de poisson?

— Parce que, répondit le savant, la pêche du hareng est une des ressources les plus importantes de la Hollande. Gette nation n'a pas été ingrate, car on voit à Amsterdam une magnifique statue élevée k Bucklez, qui, eni3&7, a retrouvé le moyen de conserver le poisson en le salant. Chose digne de remarque, et qui pour nous, gastronomes, a une grande signification, c'est qu'en 1536, Charles-Quint et sa sœur, la reine de Hongrie, visitèrent ensemble la tombe de Yencaqueur de harengs,

— Les religieux de Fabbaye de Fontaine-les-Blanches n'en auraient pas fait autant, fit obsen^er M. Patelin, car

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ils n'aimaient pas ce poisson. En 1340, Isabelle de Blois leur légaa une rente perpétuelle de deux cruches d'huile et d'un millier de harengs^ à la condition que les moines diraient une messe chaque année pour le repos de son âme et de celle de son époux. Les moines obtinrent, au bout de quelques années, que Ton convertît cette donation en une rente de trente sous, ce qui équivalait k peu près à trente-sept francs de notre monnaie.

La conversation de nos gourmands se fût continuée de nouveau sur l'article des harengs, si pour l'interrompre Ton n'eût apporté sur la table un magnifique saumm. L'auteur qu'on applaudit, l'avare près de son trésor, l'amant près de sa maîtresse, eussent pu seuls dans cette circonstance être comparés à nos gastronomes. A ce moment, un incendie, un tremblement de terre, ou toute autre catastrophe, n'eût pas eu le pouvoir d'arracher ces disciples de Comus à leur admiration pour l'énorme et majestueux poisson qu'ils avaient sous les yeux.

Quand ils l'eurent contemplé tout à leur aise, M. Patelin en distribua à chaque convive, et M. Grimardias, selon son habitude, donna une fois de plus essor à sa loquacité:

— A Rome, dit-il, dans une pareille circonstance, nous eussions entendu le son des flûtes et des hautbois. C'était l'habitude de témoigner, par l'harmonie des instruments, la joie que l'on éprouvait en voyant paraître sur la table un poisson ou un oiseau de prix. Aussi, Macrobe cite-t-il une lettre de Sammonicus à l'empereur Sévère, dans laquelle on complimente ce dernier pour les honneurs qu'il a fait rendre à un esturgeon servi sur la table impériale.

— Cet empereur, dit M. Patelin, était plus raisonnable

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qu'Edouard II, roi d'Angleterre, qui par une loi défendit à tous ses sujets de manger de Y esturgeon. Cette défense fut sévèrement observée, et, pendant toute la durée de son règne, Edouard II mangea seul de ce poisson. Etienne, un de ses successeurs, modéra les termes de cette prohibition, et, dans quelques cas, il permit d'en servir sur les tables. A la mort de ce roi on rétablit la défense dans toute sa vigueur, en qualité de prérogative royale. Il faut dire qu'Edouard II pouvait établir un précédent puisé dans l'antiquité, car Gatys, reine de Syrie, avait une passion si violente pour le poisson, qu'elle publia une loi qui forçait tous les pêcheurs à lui apporter intégralement celui qu'ils auraient pris. Par faveur spéciale, elle accordait quelquefois à ses sujets le droit d'en manger; mais il était bien difficile d'obtenir cette permission.

— Cette reine se serait parfaitement entendue avec Lucullus, reprit M. Grimardias, car cet homme, dont le nom est tout un éloge gastronomique, dépensa autant d'argent pour la construction de ses viviers, qu'il en eût fallu pour bâtir une ville entière. Après sa mort, Caton vendit, en sa qualité de tuteur, cette ;piscine au profit des enfants de Lucullus, et il en retira un million de notre monnaie.

— Mes créanciers voudraient bien que je leur laissasse un pareil héritage, répliqua Tapagrai. Jusqu'à présent, cela me paraît impossible.

— Un seul homme peut être comparé à Lucullus pour l'amour qu'il portait au poisson, continua le savant : c'est Orata, qui vivait en l'an 656 de Rome. Souvent contrarié dans ses goûts par le mauvais temps qui ne permettait pas toujours d'aller à la pêche, Orata enferma les flots de la

mer dans des viviers, et y fit jeter une innombrable quan« titéde poissons qui se multiplièrent à l'infini. Non content de cela, il fit encore bâtir, à l'entrée du lac Lucrin, d'immenses édifices qui obstruèrent Tembouchure de ce lac. Son principal but était d'avoir des hullres toujours franches....

-^Oui, mais vous oubliez de nous apprendre, ajouta l'avocat, que cet envahissement de la mer lui attira un procès queConsidius, un des fermiers publics, soutint au nom de l'État. On rapporte même que L. Crassus, qui plaidait contre Orata, dit au tribunal : « Mon ami Considius a tort de dire qu'en éloignant Orata du lac Lucrin il le privera d'huttres ; car si on lui défend d'en prendre là, il saura bien en trouver sur le toit de ses maisons. »

— Je n'aurais jamais cru, dit M. Martin, que les Romtins aimassent tant le poisson.

— Ils en faisaient leurs délices à ce point , répliqua M. Patelin,'que par une loi on défendit aux marchands de marée de s'asseoir avant que toutes leurs marchandises ne fussent vendues. On prétendait que l'incommodité d'être longtemps debout les rendrait accommodants avec leurs pratiques, et qu'alors ils vendraient à meilleur marché.

— Tout nous prouve que les Romains aimaient beaucoup le poisson, ajouta M. Grimardias, puisque chez eux un seul barbot s'est payé deux cent cinquante écus, ce qui faisait dire à Caton « qu'il doutait du salut d'une ville où l'on vendait un poisson plus cher qu'un boeuf. »

— Celte dernière citation ferait honneur k M. Tristan, dit le parasite, qui, n'étant plus surveillé par le rentier, buvait comme un sonneur. J'aurais été curieux de savoir

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ce qu'an philosophe comme lai eût répondu aux éloquents discours de MM. Grimardias et Patelin. Rien, sans doute, car la vérité a le don de convaincre, et....

M; Martin s'aperçut de la faute qu'il avait commise, et se tournant vers leur amphitryon, il lui indiqua par un geste que le lauréat commençait à s*enivrer.

*— Qui n*a pas aimé, qui n'aime pas le poisson?

reprit avec assurance M. Brillant.

— Érasme, répondit M.Maigret; chaque fois qu'il en sentait Todeur il perdait connaissance.

— Il avait tort, répliqua le parasite. Lord Byron ne loi ressemblait pas, car il a écrit : ce Rien de plus délicieux dans la vie que le coin du feu, une salade de homard, du Champagne et la causette. » Âh ! si tous les légumineux, si tous les membres des sociétés de tempérance, si tous les mangeurs de pain see connaissaient le bonheur que nous éprouvons ici, ils ne pouriraietit résister à nos doctrines et à notre exemple, noUs les convertirions à la science du bien vivre*. 4 Si Vous le voulez, messieurs, je vais vous chanter une chanson

On r interrompit aussitôt. Âsa manière de s'exprimer, au ton qu'il avait pris , il n'y avait plus d'espoir que le parasite laissât un instant derepos aux autres gastronomes. Tapagini voulait le mettre tout de suite k la porte, mais le docteur s'y opposa, et k eux deux ils imaginèrent de te faire sortir sans bruit. M. Maigret parla tout bas à chacun des convives , et au moment où le lauréat entonnait sa chanson, ils se plaignirent tous d'atroces douleurs d'estomac. Le docteur poussa même la complaisance jusqu'à courir à la cuisine, pour en rapporter une casserole qui certainement, dit^il, avait été malétamée. M. Patelin soutint

d'abord que les aliments avaient été falsifiés, mais après qiiel<|ittfii instants de controverse, il se rangea à ropinion de M. Maigret. Le rentier, ne se dissimulant pas qu'il était la cause de tous ces désagréments, se promit, au fond du cœur, de ne plus s'y exposer désormais.

Seul entre tous, M. Brillant affirmait qu'il ne souffrait pas, et versant du vin dans son verre, il se disposait k le boire en fredonnant sa chanson, lorsque le docteur, lai prenant le bras, lui dit avec gravité :

— A quoi pensez-vous, monsieur? Vous voulez donc mourir? Vous ne savez donc pas que rien n'est plus dangereux que de boire du vin dans les cas d'empoisonnement? Vous êtes d'uae pâleur extrême, vous pouvez à peine vous soutenir, et si vous m'en croyez, c'est du repos qu'il vous faut avant tout. Demain, ou ce soir, vous pourrez manger une côtelette ou deux afin de chasser la substance que vous avez dans Testomac. Quant à présent, je vous engage à rentrer tout de suite chez vous

— Le fait est que je ne me sens pas bien, répondit le parasite, impressionné par le discours de M. Maigret et par tout ce qu'il voyait autour de lui. Je vous remercie de vos conseils, et je vais «les suivre.

Après avoir avalé un verre d'eau que lui présenta le docteur, il descendit tristement avec lui, et monta dans un omnibus qui passa fort à propos.

Laissons M. Brillant recevoir sa juste punition, cl, débarrassés de cet importun, écoulons la conversation de> autres gourmands pendant l'absence dn docteur.

— Moi, disait Tapagini, je ne me reconnais pas le droit de faire un crime k personne d'aimer la bonne chère et le plaisir; les uns soutiennent que c'est un mal, d'autres

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que c'est un bien ; je û*accuserai donc pas M. Brillant sous ce rapport. Mais être là comme une araignéequi tend sa toile, vivre on ne sait comment, se trouver toujours au milieu de nous sans y être invité, et boire comme un Flamand, voilà ce que je ne pardonne pas.

— Il faut de Findulgence, répliquait. Martin, qui se repentait de plus en plus d'avoir amené Fauteur de VBomme tranquille.

— Mon Dieu! reprit Tapagini, je ne hii souhaite aucun mal, et je ne voudrais pas seulement qu'il se crût empoisonné ; mais il a dit un mot qui me permet de supposer qu'il a un mauvais cœur; il a parlé d'un ton dédaigneux des mangeurs depain sec. Je connais une pauvre famille dont le père et la mère travaillent depuis le matin jusqu'au soir, et ces braves gens n'en mangent pas moins, quelquefois du pain sec à leurdtner. Puis, si nous eussions laissé contmuer ce gaillard-là, il nous aurait dit mille horreurs de M. Tristan, qui vaut mieux que lui, après tout, quoiqu'il ne me paraisse pas très fort en gastronomie. S'il voulait l'attaquer, il n'avait qu'à le faire en sa présence. J'ai connu des pique-assiettes ^ mais ils étaient plus aimables que M. Brillant.

Par un juste sentiment des convenances, M. Patelin ne se mêla pas à la conversation, et chose surprenante, ce fut M. Grimardias qui se trouva le plus affecté de cette scène, dont il était, comme on va le voir, la cause première.

Depuis très longtemps ce savant était reçu tantôt chez le rentier, tantôt chez le médecin, tantôt chez l'avocat, et jamais il n'avait invité aucun d'eux à venir dîner chez lui. Sans que cela le gênât, il eût pu cependant recevoir

ses amis, mais son avarice y avait toujours mis obstacle. Il savait trop par expérience que pour les traiter convenablement, il fallait autre chose que des dissertations sur l'art culinaire, et la moindre dépense était un véritable supplice pour M. Grimardias.

Néanmoins, il comprit qu'il ne pourrait rester dans cette situation, et son amour-propre l'emportant sur sa ladrerie, il prit à ce moment la résolution héroïque d'inviter prochainement ses amis à dîner, et de les traiter selou leurs mérites. Poussant la grandeur d'âme jusqu'au sublime, il décida même qu'il convierait Tristan à cette fête qui devait marquer dans les annales gastronomiques.

Toutefois, il ne communiqua pas sa résolution k ses amis, et leur réserva cette surprise en temps opportun.

En se séparant, nos gastronomes se promirent de se réunir le plus tôt possible, et M. Maigret se chargea d'amener Tristan à leur prochain repas.

Cette détermination prise, ils rentrèrent chez eux : Tapagini fulminant contre le parasite, M. Martin désolé de la faute qu'il avait commise, et M. Grimardias rêvant au banquet qu'il voulait offrir à ses collègues.

Quant au lauréat, son indisposition n'eut aucune suite fâcheuse; il se porta même si bien le lendemain, que dans la soirée on eût pu le voir chez un de ses amis, qui se trouvait très honoré de ce qu'un grand homme comme M. Brillant eût consenti à s'asseoir à sa modeste table.

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