‹ Le siége de La Rochelle; ou, Le malheur et la conscienceChapitre 11 sur 13 · CHAPITRE CmOUIÉME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CmOUIÉME

* Im Suint-Hiiliert.

Le dîner précédent avait laissé de tristes souvenirs dans l'esprit de nos gastronomes. M. Martin, rerais (Te son indisposition , n'espérait plus que dans le Jour des Bois pour convier ses amis, et ses bons auteurs étaient devenus impuissants pour calmer son impatience. Le savant, replongé dans ses études phagotechniques consommait des flots d'encre et des 'rames de papier. Tapagini s'occupait des répétitions d'un opéra dont l'infortuné Valel était le héros principal, maisc'était en vain qu'il se creusait le cerveau pour composer une ouverture dans laquelle les instruments de cuivre imiteraient le bruit des ustensiles de cuisine. M. Patelin préparait un plaidoyer en faveur d'un marchand de vin qui avait des démêlés avec Tautorilé judiciaire, et le parasite continuait à dtner en ville, justifiant de son mieux cet axiome de Colnet :

Un sot , mis à la mode , est toujours fort bien vu. Le mérite n^est rien ; on rit de la vertu , El riionneur tant vanté , Thonneur est peu de chose ; Mais, aux yeux du vulgaire» un habit en impose^

LA SAtNT-HUBBRT. 171

Tous nos personnages étaient donc ainsi occupés selon leur caractère, lorsqu'ils reçurent un beau matin une lettre conçue tii ces termes :

« Monsieur,

» Me disposant à quitter la France pour longtemps , peut-être pour toujours , je désire vous faire mes adieux et vous remercier de la bienveillance que vous avez accordée à un ennemi de vos principes culinaires. Je vous attends à dîner chez moi le jour de la Saint-Hubert^ k six heures ; je serais désolé d'un refus , et j'espère que vous me ferez l'extrême plaisir d'accepter mon invitation.

» Tristan. »

On doit penser qu'à la réception de cette lettre les gastronomes ne furent pas médiocrement surpris ; ils n'eurent qu'une crainte, celle de faire un aussi mauvais repas que chez M. Grimardias. Le plus étonné d'entre eux fut le parasite que Tristan avait convié en le priant d'apporter quelques fragments de Y Homme tranquille.

Il ne pouvait en croire ses yeux , et se trouva fort embarrassé par la demande du misanthrope. Qu'on juge de sa situation.

Pour tous ses amis, le poBme de V Homme tranquille était une réalité, pour lui-même ce n'était qu'une fiction : fiction heureuse, puisqu'elle avait eu le pouvoir de l'aider il vivre pendant plusieurs années; mais oiifin il ne pou-^ vait, en deux jours, composer un po^me eu douze chants. ^ 11 se trouva donc dans la situation d llu homiite partagé entre l'espoir d^m bon dtner et le supplice cruel qu*on allait infliger à son amour-propre. Il cniignaît mim que

M. Grimardias ne lui réclamât la fameuse ode^Hl soutenait toujours avoir composée en Thonneur du savant.

Toutefois, après avoir réfléchi, la gourmandise l'emporta. « J'improviserai quelques vers, ou mieux encore j'en volerai k quelque poëte ignoré, se dit-il, et cela suffira ; le dîner doit être excellent, il n'y a pas à hésiter. »

Il brossa son habit, prit un grave maintien, et se rendit chez Tristan.

Lorsque nos gourmands entrèrent chez le misanthrope, ils le trouvèrent encore plus sombre et plus rêveur que de coutume. Le docteur lui en demanda la cause.

— J'avaisdeuxamis intimes, répondit Tristan; l'un vient de mourir à la suite d'excès ; Tautre, ne pouvant supporter une misère affreuse, s'est brûlé la cervelle. Je vous demande pardon, messieurs, ajoula-t-il, de vous recevoir dans un pareil moment ; mais lorsque je vous ai invités, j'ignorais ces tristes nouvelles. Mettons-nous néanmoins à table, je crois que vous serez contents du dtner.

Pendant ce dialogue M. Martin regardait avec étonnement les tableaux qui décoraient l'appartement. Presque tous étaient des portraits d'hommes remarquables à divers titres , et principalement de ceux qui avaient éle méconnus par leurs contemporains. On aurait pu appeler cette galerie le martyrologe du génie. Parmi les poliles, on y voyait Homère, le Tasse, Dante, Camoëns, Michel Cervantes; parmi les savants et les philosophes , Pythagore , Socrate et Galilée ; et parmi les hommes utiles .

Washington, Franklin, Parmentier et beaucoup d'autres encore.

Le rentier, frouvant ces tableaux moins intéressants que ceux qui décoraient sa salle à manger , les regarda peu et se mit k table , non toutefois sans être un peu embarrassé de sa contenance.

Quoique le dtner fût parfaitement servie et que Tristan fît tous ses efforts pour être agréable à ses convives, ils se trouvèrent d'abord gênés par son sévère maintien. Si M. Grimardias n'eût été lii, personne n'aurait osé prendre la parole.

Mais en voyant des anchois^ le savant se mit à dirô :

— Les Romains aimaient beaucoup ce poisson, et après l'avoir fait fondre et liquéfier dans sa propre saumure, ils l'accommodïrtcpt à- une sauce exquise nommée garum.

— Y a-t-il longtemps que l'on sait faire les sauces en France ? demanda le rentier.

— L'étude des sûwc^5, répondit M. Grimardias, ne date, sérieusement que du règne de Louis XIV. Sous Louis XIII» on ne mangeait presque que des viandes rôties ou bouillies; les boulangers avaient des fours où ils cuisaient de la viande pour tout le monde. Cependant je dois dire que sous Louis XII il se forma à Paris une corporation de sauciers qui eut le privilège de faire les sauces, ce qui n'était permis ni aux pâtissiers ni aux rôtisseurs. Autrefois, parmi les sauces les plus renommées on pouvait citer la, jence, qui se composait d'amandes pilées , de gingembre , de bon vin , de beurre et de verjus ; et la catneline , dans laquelle il entrait du gingembre, des clous de girofle, de la graine de paradis, du pain émietté et d'excellent vinaigre aromatisé.

ilk LE BANQUJST DK9 SEPT GOURMANDS.

-^ Qui donc a inventé la, sauce Robert? demanda Tapagini.

— Broussin, repartit le savant, le célèbre Broiissin sur lequel Chapelle a fait ces vers si connus :

Srôussin dès Tâge le plus tendre • Inventa ïa sauce Robertt Mais jamais il ne put appren^lre Ni son Credo ni sop Pater»

^— Ce grand homme, dit M. Maigret, eût obtenu im prix s'il eût vécu parmi les Sybarites ; ces voluptueuî donnaient une couronne d'or à celui qui inventait un mets nouveau.

—Un pareil concours, répliqua Tristan, était bien digne de ces gourmands qui invitaient les gens à dtner une année à l'avance, afin de leur servir les nietj» Iês plq^ délicats.

Le vin du misanthrope était excellent , et le parasite buvait sec. Comme dans ce cas il était doué d'une grande hardiesse, il s'adressa au maître de la maison et lui demanda pourquoi il les avait invités le jour de la Saint- Hubert.

— Parce que, répondit celui-ci, la chasse étant ouverte, je pourrai vous offrir du gibier, et qu'aussi, devant partir prochainement, je voulais vous faire mes adieux.

servait justement un canard musqué dont Todeur procura une douce satisfaction à nos gourmands.

— Il y a pourtant quarante-deux espèces de canards, dit le docteur, et si celui que notre ami Tristan vient de nous présenter n'eût pas été bien préparé, nous croirions qu'au lieu de manger de la viande nous avalons du musc.

*- En Chine, ajouta M. Patelin, il est défendu de tuer des canarc^^sauvageS; parce qu'ils détruisent les oDauvaises

U 6AIirr-HUBB1IT. 175

herbes dans les champs ensemencés sans endommager les grains , et les voyageurs assurent en avoir rencontré des bandes de plusieurs milliers.

— Ceci me rappelle, ajouta le savant, qu*un Polonais, exilé par Paul I" obtînt sa grâce en envoyant chaque semaine k l'empereur m\ pâté de foies de canard qui arrivait à Saint-Pétersbourg dans un parfait état de conservation.

— Ce pâté n'a pas joué le même tour à, Paul P' qu'au médecin La Meltrie, dit Tristan. Allant voir un malade, ce médecin trouve un pâté chez son client, le goûte, remporte, le mange tout entier, et meurt d'une indigestion. Notre docteur connaît sans doute ladoctrinedeLa Hettrie.

— Vous êtes un entêté, répondit M. Maigret, vous confondez toujours la gastronomie avec la gloutonnerie.

M. Martin avait frissonné en entendant cette anecdote; il se souvenait des suites de son souper avec Tapagini, et nedésirant pas qu'on insistât longuement sur ce sujet, il fit prendre un autre tour à la^conversation.

— Il fut un temps, dit-il, où je chassais beaucoup.. .

— Alors, fil le parasite d'un ton impertinent, vous pouvez chanter :

J'étais bon chasseur autrefois, etc.

Tapagini, s'apercevant queM. Brillant s'enivrait encore, se disposait k lui répondre , mais Tristan l'en empêcha en lui disant tout bas : « Laissez-le , il va bientôt recevoir sa punition. »

— Chaque fois que je revenais de la chasse, reprit le rentier, ma carnassière était remplie de perdreaux, d'alouettes, de lièvres...

-<- Ah! fit le parasite, voilà M. Martin qui ta nous conter

quelques gasconnades; il yen a^ au reste, de fort amusantes.

Tapagîni bouillait de colère , et M. Martin n'était pas moins mécontent, car il rjposta d'un ton piqué :

—Monsieur, je ne ressemble pas k certaines gens; je ne mens jamais.

M. Grimardia^, mécontent de la vivacité de ces répliques, s'empressa de mettre un peu de calme dans celle conversation qui menaçait de dégénérer en dispute.

— Tous les peuples , dit-il, ont eu de célèbres cbas-

• ^ seurs. Ce sera un éternel bonneur pour Pollux d'avoir le

premier dressé des chiens de chasse , et Castor s'est couvert d'une gloire immortelle pour avoir, lui aussi, le pre-

• mler, employé ses chevaux k courir le cerf. Dans leurs chasses les Romains se servaient de chiens, de faucons et d'éperviers; c'est par suite de cettebabilude qu'en France, ceux qui avaient droit de chasse portaient un de ces oiseaux sur leur poing.

— La loi, repritM. Patelin, Refendait à un Français prisonnier de donner pour sa rançon son épée ou son épervier.

— Oui, répliqua Tristan, mais il pouvait livrer tous les paysans de ses terres.

— J'ai dépensé beaucoup d'argent pour ma chasse, repril M. Martin. Je ne sais comment je faisais , mais j'oubliais toujours mon permis, et alors les gardes-champfitres et les gendarmes dressaient à qui mieut mieux des procèsverbaux contre moi.

— Heureusement que vous ne viviez pas sous la première race , ajouta en riant l'avocat , car^ vous le savez sans doute, après avoir été longtemps libre, la chasse fui défendue sous peine de mort. Pour preuve , je citerai ce chambellan que Contran, roi de Bourgogne, fit impitoya-

blement lapider, parce que ce malheureux avait tué un buffle dans la fopét de Versac.

— Henri IV n'a-t-il pas publié des édils sévères sur la chasse? demanda Tapagini.

— Oui, répondit M. Grimardias; un entre autres qui porte que « le paysan surpris autour d'une remise avec un fusil sera mené, fouetté, autour du buisson où il aura été trouvé, jusqu'à effusion de sang. » Pour l honneur dé la mémoire de ce bon roi, j'aime à croire que cet édit n'a pas été exécuté.

La conversation en était là, lorsqu'on servit des joerrfrta? dont le fumet flatta d'une manière sensible Todorat de nos gourmands. Rien n'était plus propre à les mettre d'accord qu'unmetsaussi succulent. Aussi éloigna-t-il toute controverse, et donna-t-il lieu à un nouveau récit de notre savant .

— Voilà, dit-il, un mets que les Athéniens chérissaient, et ils avaient parfaitement raison. Sans le roi René nous n'en aurions peut-être pas encore. Ce roi qui, à ses diverses qualités de poëte et de musicien, joignait celle de gastronome , rapporta des perdrix de l'île de Chio, et lorsqu'on vint lui apprendre qu'il était* détrôné, il était, dit-on, occupé à peindre un de ces oiseaux.

Le dîner donné par Tristan fut parfaitement servi, et tous les mets qui le Composèrent étaient d'une extrême délicatesse. Ajoutons que le dessert fut un digne couronnement du repas , ce qui fît grand plaisir à M. Brillant qui , nous l'avons déjà dit , aimait beaucoup la pâtisserie. Aussi interrogea-t-il M. Grimard^s pour savoir à qui Ton devait de manger d'aussi bonnes choses. Le parasite n'était pas fâché de flatter Tamour-propre de notre érudit. C'était un adroit procédé pour empêcher

178 LB BâNQUXT DBS SBPT OOURMiLNDS.

M. Grimardias de lui redemander Fode qu'il affirmait ton* jours avoir composée en son honneur.

— On attribue à Théarion Tart de la pâtisserie, répondit le savant ; je crois vous avoir dit, le jour delaFe/e des JîoiSt qu'il avait aussi perfectionné la fabrication du pain. Suivant Athénée, la pâtisserie 9i\jLTSLii été inventée en Cappâdoce. Pour moi, je crois qu'elle a existé de tout temps, cardans l'histoire dechaque pays il estquestionde gâteaux. En France, ce furent les châtelaines qui les préparaient pour les preux chevaliers.

— On trouve, répliqua l'avocat, dans une charte de Louis le Débonnaire, qu'il est ordonné a UB fermier de donner à l'abbaye de Saint-Denis cinq muids de farine fine pour que les moines puissent se régaler de bonne pà-

* tisserie.

— Cesmoines me ressemblaient, repartit M. Brillant en mangeant avec bonheur un énorme quartier de gâteau d'amandes.

— Savez-vous, messieurs, fit M. Patelin, que le chancelier de l'Hospilal défendit de crier des petits pâtés dans les rues , donnant pour raison que c'était du luxe.

— Comment, s'écria le savant, le chancelier de l'Hospilal a-t-il pu défendre la- vente des petits pâtés, lui qui était si gourmand et qui payait si cher son cuisinier ? L'histoire ne nous a-t-elle pas appris que Bruyorinus lui a dédie son livre De re dbaria,^i que, dans la dédicace, Tautenr vante avec un luxe inouï d'épithètes l'estomac érudit , le palais savant et la science gastronomique de son protecteur î Avoir , après cela , défendu les petits pâtés , c'est vraiment inconcevable I

— Le chancelier, reprit M. Maigret, n eût pas été d'ac-

cord avec la Faculté de médecine. Autrefois , lorsqu'un étudiant passait sa dernière thèse , cette Faculté exigeait qu'il lui fit cadeau de je ne sais combien de galettes et de petits pâtés , qu'elle distribuait aux plus anciens docteurs et professeurs. C'était pour cette raison qu'on appelait cette thèse Pastillaria,

— J'approuve fort cette ancienne coutume, et Ton auraitdûla conserver, répliquaM. Brillant. Je me trouvais, il y a quelques années, dans le département du Jura, et j'ai vu avec plaisir que les deux jeunes gens qui allaient S6 marier distribuaient des dragées et des beignets à leurs parents; mais je n'ai pu assister à la noce où, sans doute, il dut se consommer énormément àepàtisserfe.

— Vous y auriez vu encore , ajouta M. Grimardias, un des parents présenter à la jeune épouse un morceau de pain noir, un gâteau et du vîn, comme symbole des plaisirs et des peines de son nouvel clat.

— Les beignets dont vous venez de parler, fit l'avocat, me rappellent que, dans la Vie de saint Louis, Joinville iïi que les Sarrasins présentèrent gracieusement des beignets au roi et aux chevaliers de sa suite , lorsqu'on les mit en liberté..

— C'est une attention dont ils durent savoir bon gré aux infidèles, observa M. Brillant, dont l'intempérance de langage annonçait de fréquents sacrifices à Bacchus.

— On connaissait donc déjà la friture à cette époque? demanda M» Martin.

— Certainement, répondit M. Grimardias, puisque Tabbé Robert , confesseur de Louis IX , dit dans un serjnon qtfil prononça devant le roi : Peccata proximorum frixiora sunt justorum , ce qui signifie : « Les péchés

des autres mettent les justes dans la poêle à frire. » Pour en revenir à la pâtisserie proprement dite, J'ajouterai que dans l'ancien temps , il y avait une coutume singulière: le jour de la Pentecôte on plaçait des gens à la voûte des églises, et au moment où l'on entonnait le Vent Creator, ils faisaient descendre des étoupes enflammées, et jetaient des feuilles de chêne et des nieules , qui ressemblaient à ce que, depuis, on a nommé oublies.

— Puisque nous en sommes sur ce sujet, dites-moi ce qu'on entend par Pays de Cocagne? demanda M. Martin. J'ai toujours crtf que c'était un pays où Ton vivait si bien, que ce serait un bonheur ineffable d'y passer son existence.

-— Le Pays de Cocagne est une pure invention, répondit le savant, et voici ce qui y a donné lieu :

En 1560, Petrus Nobilis a dressé une carte de ce pays, qui a tant exercé l'imagination de quelques gastronomes peu instruits. Entre autres choses curieuses et impossibles, on y voyait le volcan de pâtes d'Italie , des melons et des laitues gigantesques, un fleuve de vin muscat, dont les rives étaient des tartes, et le pont un biscuit. On y remarquait aussi des arbres à beignets, une pluie de rôtis, une fontaine de Malvoisie et des taupinières de sucre. Ce qui n'était pas moins intéressant, c'étaient des fours naturels et inépuisables de pâtés chauds. Les monuments se corn* posaient d'un palais du sommeil ouvert à tout venant , et d'une prison d'État ou l'on enfermait ceux qui, en travaillant, commettaient le crime de ne pas s'abandonner à la paresse. Cette forteresse était défendue par des fossés remplis de vin doux et des canons chargés de bouteilles. Le roi de cet admirable Pays de Cocagne se nommait, dil-on, il signorPanigo.

•— Quel malheur que ce ne soit qu'un pays imaginaire, fît M. Martin en poussant un gros soupir I

— Je ne vous ai parlé que de la fiction, reprit M. Griniardias, permettez-moi maintenant de vous parler de la réalité.

Anciennement on appelait une Cocagne le buffet garni de mets de toute espèce, parmi lesquels se trouvait souvent un bœuf tout entier et rôti ; dans cet animal se trouvait aussi un cerf, et dans ce cerf une infinité d'oiseaux. En Italie et en France on appelait cocagnes les réjouissances publiques qui avaient lieu pour les entrées des rois et des reines, ou pour leur mariage. C'est ainsi que lorsque Charles V entra à Paris, on vit une fontaine qui, par quatre robinets, distribuait du vin rouge, du vin blanc, du lait et de l'eau.

— Triste coutume I dit le misanthrope : elle est le véritable thermomètre d'une époque ignorante et barbare.

— Il n'y a pas trente ans, ajouta M. Brillant, que dans ces libations publiques on distribuait en outre dés pains et des cervelas. J'ai vu, s'écria le parasite en déclamant avec emphase :

J*ai vu, sur des tréteaux, le préfet des polices,

Jeter au peuple des saucisses Qu'un gendarme galant couvrait de papier gris.

M. Grimardias n'avait pas envie de discuter ; sans cela, au lieu de sourire à la citation du lauréat, il eut vertement répondu à Tristan ; mais il avait oublié ses notes manuscrites, et cet oubli le gênait à ce point qu'il crut devoir garder le silence. Le docteur ne voulant pas cepen-

182 LE BANQUBT DBS SEPT GOURHAl^DS.

dant laisser tomber la conversation , pria le misanthrope de leur lire un discours qu'il avait prononcé en Angleterre devant les membres d'une société de tempérance. En entendant cette proposition, M. Brillant fut au comble de la joie ; il espéra qu'une discussion entre Tristan et M. Grimardias allait s'élever à propos de cette lecture, et qu'alors on oublierait complètement son ode et son po^me. Mais le sort en décida autrement. En effet, le misanthrope, qui avait toujours supposé que de son poëme de VBomme tranquille , le soi-disant lauréat de Carpentras n'avait composé que le titre, Tristan, disons-nous, était tout disposé as' amuser aux dépens de ce personnage.

— Je veux bien, messieurs, vous lire mon discours, répondit-il ; mais à deux conditions : la première, c'est que vous serez indulgents; la seconde, c*est qu'après ma lecture, M. Brillant aura la complaisance de nous réciter quelques vers de son œuvre poétique.

Le parasite pâlit, voulut s'excuser; mais tous les convives le prièrent si instamment, qu'il promit ce qu*on désirait de lui. A partir de ce moment, il se recueillit et se livra tout entier aux douceurs de l'improvisation, en ayant soin toutefois d'exciter sa verve par quelques copieuses libations. Tristan alla chercher son discours, et, fort de l'assentiment de ses auditeurs, il lut ce qui suit sans être interrompu.

Tout ce que j'ai donné à mon ?entre a disparu ; mais j*ai conserré toote la pAture que j*a) donnée k mon esprit.

Callihaqub.

• Messieurs, on est affligé de l'excès de misère qui af-

LA SÂlNT-HUBERT. 183

fligc certaines populations qui ne se nourrissent que de glands, de châtaignes ou de maïs ; on frémit de douleur en voyant une nation comme l'Irlande être parfois réduite à vivre d'herbes crues; on gémit sur cette mort causée par la faim qui décime parfois des millions d'hommes, et l'on dit avec un écrivain moderne: « Cest un long jour » qu'un jour sans pain ! Ne vous semble-t-il pas entendre » un cri de détresse, un long cri de la pauvreté qui supï) plie avec une effrayante énergie qu'on s'occupe d'elle, » qu'elle a besoin d'être rassasiée (1)? »

» Si ces souffrances inspirentde douloureuses réflexions, Texcès contraire en fait nattre aussi de bien tristes, et l'on ne peut, sans être profondément affligé, examiner les ravages produits par Y intempérance; nous ne voulons parler ici que de celle qui se rapporte aux excès alimentaires. Au nombre des maux qu'elle enfante on doit mettre en première ligne la gourmandise, la gloutonnerie et le parasitisme. Nous allons traiter séparément ces trois sujets, et nous parlerons ensuite de la sobriété,

» Le gourmand est trop bien peint par un philosophedu xvn* siècle, pour que nous en fassions un second portrait:

(c Cliton n'a jamais eu en toute sa vie quedeux affaires, » qui est de diner le matin et de souper le soir ; il ne » semble né que pour la digestion : il n'a de même qu'un » entretien : il dit les entrées qui ont été servies au der- » nier repas où il s'est trouvé; il dit combien il y a eu de ï> potages ; il place ensuite le rôt et les entremets ; il se » souvient exactement de quels plats on a relevé le pre- » mier service; il n'oublie pas le Aors-d'û?Mwv, le fruit

(1) Ferdinand Denis, Philosophie de Sttneho.

iStt LE BANQUET DES SEPT GOURMANDS.

x» et les assiettes ; il nomme tous les vins et toutes les » liqueurs dont il a bu ; il possède le langage des cui- » sines autant qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de » manger à une bonne table où il ne soit point : il a sur- » tout un palais sûr, qui ne prend point le change, et il » ne s'est jamais vu exposé à l'horrible inconvénient de » manger un mauvais ragoût^ou déboire d'un vin mé- » diocre. C'est un personnage illustre dans son genre, et » qui a porté l'art de bien se nourrir jusqu'où il pouvait » aller. On ne reverra plus un homme qui mange tant » et qui mange si bien : aussi est-il l'arbitre des boos » morceaux ; et il n'est guère permis d'avoir du goûl » pour ce qu'il désapprouve. Mais il n'est plus; il s'est » fait du moins porter à table jusqu'au dernier soupir : il » donnait à manger le jour qu'il est mort. Quelque part » où il soit, il mange, et s'il revient au monde, c'est pour » manger (1). »

» Comment espérer de ramener à la raison un homme semblable a celui-lk? Quels sentiments affectueux, élevés, dignes d'un être qui se respecte, peut-on attendre d'an individu qui croit que Dieu ne l'a créé que pour manger? Hélas ! il ne faut pas s' abuser; cet homme est enveloppé dans son égoïsme comme dans un .réseau, et la misère ou le bonheur des autres ne saurait l'affecter: il a mangé, il mange, il mangera. Toute son existence est là ; ne lui demandez rien autre chose. Heureux encore s'il ne devient pas glouton, et s'il ne ressemble pas à celui dont parle AddissonI

« Ne prendrait-on pas pour un chien affamé ce con-

(1) La Bruyère, Caractères,

» vive quif dans un même repas, dévore de la volaille» » du gibier, du bœuf, du poisson; qui avale de l'huile, » du vinaigre, du sel, desépices; qui boit du vin, de » l'eau, des liqueurs, du café, et dont Testomac complai- D sant engloutit une salade composée de vingt différentes » sortes d'herbes; des sauces formées de mille ingré- » dients; des confitures, des pâtisseries, des fruits? Quel 7> effet doit produire dans les intestins tout ce mélange 9 de substances diverses! Quand je regarde une table cou^ » verte de plats, il me semble voir la goutte cachée der- » rière un aloyau; l'hydropisie se glissant entre deux » côtelettes ; la sciatique au milieu des rognons au vin » de Champagne ; la fièvre dans le fond d'un pâté, et le » cortège des maladies en embuscade près de chaque » plat. »

© Nous n'ajouterons aucune réflexion à ce qui précède : nous craindrions d'en affaiblir les termes ; nous dirons seulement qu'un glouton se rapproche plus de la bête que de l'homme.

» Parlons maintenant du pûraseYism^; on le retrouve partout, et ce n'est pas un des moindres vices causés par la gastronomie. Ce qu'il y a de particulier, c'est que, bien que dans tous les temps il y ait eu des gens tenant à dtner sans rien dépenser, ceux qui dans l'antiquité portèrent primitivement le nom de parasites paient honorés et méritaient de l'être.

» Ce mot, en grec, signifiait inspecteur du blé y etcel emploi fut donné d'abord à des prêtres qui surveillaient la récolte dans les terres sacrées, et donnaient des repas dans les temples. '

» A Athènes, on les respecta pendant longtemps, et ils

186 Li bànquit des sept gourmands.

se plaçaient à côté des magistrats dans les réanions solennelles ; lear conduite était exemplaire. Mais leur présence continuelle dans les festins publics et pmés les fit tomber sous le mépris général, et ce mot de parasite est devenu une injure sanglante, mais souvent méritée. II y en avait à gages et d'autres qui allaient dans les maisons sans y être invités, et d'où on les chassait quelquefois. Aristophane les représentait avec une houlette, une bouteille et une étrille »

— J'y suis! j'y suis, s'écria tout à coup M. Brillant qui, complètement absorbé par de graves méditations, n'avait pas entendu les derniers mots que venait de prononcer Tristan. Quel bien, reprit-il en déclamant :

Qael bien est solide aujourd'hui ?

Le plus sûr est celui qu'on mange.. ...

— Ahl pardon, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant aa misanthrope, je. croyais que vous aviez terminé votre lecture, et je me disposais k vous réciter mes vers. . .

— Pas encore, répondit Tristan ; il me reste quelques pages à lire :

c< A Rome, hs parasites perdirent toute pudeur, et sons Auguste on en compta plus de quarante mille. C'étaient de vils bouffons, servant de risée à ceux qui les payaient ou leur donmient à dîner. On les appelait musca (mouches) par analogie avec l'insecte allé qu'on rencontre partout. En général, les parasites étaient de mauvais avocats, de pitoyables rimeurs ou des clients officieux qtfoi endurait à table parce qu'on les employait à toute espèt de corvées ou à des rôles peu honorables.

» A cette époque de la décadence, on en comptait troi

classes principales : les derisores^ les adulatores et les plagipaiidi,

» Les derisores se moquaient de tout le monde, et l'on peut les comparer aux fous des rois de France. Ayant la prétention de connaître les nouvelles avant les autres, ils les débitaient avec impertinence. « Ils savent, disait Plante, ce que Jupiter a dit en secret à Junon. » Mais , avant tout, ils possédaient Fart de boire, de manger et de dire ce qu'il faut pour obtenir ces deux avantages. C'était aussi ce que connaissaient parfaitement les adulatores, qui, pour qu'on les invitât à dîner, auraient flatté les plus grands ennemis du genre humain.

» Il nous reste à parler des plagipatidi ou souffre-douleurs; on leur donnait aussi le nom de laconici^ en souvenir de la fermeté que les Laconiens mettaient k supporter les douleurs les plus vives. Ces derniers parasites étaient de pauvres gens que la misère condamnait à devenir le jouet des riches Romains qui les faisaient venir chez eux pour égayer les convives. On ne leur donnait k manger que des viandes gâtées, et k boire que du vin aigre. Et, lorsque les débauchés étaient ivres, ils s'amusaient k casser la vaisselle sur la tête de ces souffre-douleurs. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que ceux qui agissaient ainsi étaient plus méprisables que les infortunés forcés par la nécessité à endurer cet opprobre.

» Si de l'antiquité nous passons au xvii* siècle, nous verrons qu'en France les poro^îVes étaient nombreux, et qu'ils se recrutaient parmi les beaux esprits du temps. Les écrivains n'ayant, lorsqu'ils étaient pauvres, d'autre appui que la protection des grands seigneurs, donnaient alors

une triste idée de la dignité que devrait toujours conserver rhonime de lettres.

tt Maintenant, lesparasites se rencontrent partout ; aussi bien à la table du pauvre qu'à celle du riche gastronome. Il faut être assez bon observateur pour les reconnaître ; mais ils se trahissent souvent eux-mêmes : on les nomme pique-assiettes. *

A ce moment, tous les yeux étaient fixés sur M. Brillant qui, nous devons Tavouer, paraissait décidément avoir compris la leçon qu'on voulait lui donner. Tristan continua :

«Pour remédiera- la ^owrmanrfise, à la glotUonnerieei^vi parasitisme, ou plutôt pour en préserver les générations qui nous suivront, je ne crois pas qu'il y ait de moyen plus efficace que de prouver par des exemples les avantages de la sobriété. Nous croyons qu'entre un ascétisme auquel quelques individus peuvent seuls atteindre, et la gastronomie qui de nos jours prend des proportions considérables, on peut tirer quelques exemples bons à connaître et à suivre.

» 11 n'est pas un philosophe, même Épicure, qui n'ait enseigné à ses disciples que la sobriété faisait partie de la sagesse et en était le prélude. Théophraste disait qu'en mangeant beaucoup, on aiïaiblissait sa raison, on appesantissait son esprit et qu'on contractait une sorte d'imbécillité. Aristote plaçait l'intempérance au nombre des plus grands excès. Tous les philosophes socratiques ont recommandé la sobriété. Platon ne croyait pas qu'il y eu; "our l'épuration des mœurs quelque chose à espérer de la Sicile tant qu'on y ferait d'aussi grands repas. Tous ceux qui ont commenté Pythagore ont supposé qu'il ne recom-

mandait Tabstinence qu'afin de rendre les hommes justes et désintéressés. »

Un mouvement inusité que l'orateur crut remarquer dans son auditoire, lui fit penser que nos gastronomes n'étaient pas très satisfaits de ce discours, dans lequel ils voyaient, avec raison , une satire de leurs pensées et de leurs actions. M. Grimardias s'agitait beaucoup et regrettait plus que jamais d'avoir oublié son portefeuille. M. Martin, au contraire, se croyait au sermon, et il ressentait une somnolence qu'il combattait de toutes ses forces. Quant k M. Patelin et au docteur, ils souriaient sous cape, et s'amusaient du silence auquel se trouvaient condamnés les autres convives. Pour M. Brillant, il continuait k boire et k improviser mentalement quelques vers, et Tapagini rongeait ses ongles d'un air de mauvaise humeur qui ne présageait rien de bon.

— Messieurs, reprit Tristan, je n'ai plus que quelques pages k lire; mais comme je sais qu'elles ne vous plairont pas davantage que les premières, je serais d'avis de m'en tenir Ik. M. Brillant veut-il me remplacer?

— Non, non, répondit le docteur, lisez, lisez tout; vous allez bientôt nous quitter, et je tiens k connaître votre doctrine, ne fût-ce que pour la combattre.

— Soit, reprit Tristan; en tout cas, je ne lirai plus qu'une citation empruntée k un homme remarquable. Celui-là n'eut pas k se repentir d'avoir abandonné une existence semblable k celle que vous menez , et que vous voudriez voir mener k tout le monde. Je vous demande pardon k l'avance des expressions qui s'y trouvent , et que j'ai textuellement copiées :

fc Je me trouvais si souvent en débauche, que mon tem-

190 LE BANQUfT 0IS SKPT GOURMANDS.

pérament délicat ne put en soutenir les fatigues. Je devins sujet à plusieurs maladies. J'avais presque toujours une flèvre lente et une altération insupportable. Cet état faisait désespérer de ma guérison; et véritablement, quoique je ne fusse âgé que de trente-cinq à quarante ans, je ne croyais trouver la un de mes maux, que dans celle de ma vie.

» Celui qui parlait ainsi se nommait Cornaro ; il mourut en 1566, étant âgé de plus de cent ans, après avoir écrit un excellent livre sur la sobriété, et s'être contenté, dans la seconde partie de sa vie, de quatorze onces de liquide et de solide pour sa nourriture de chaque jour. Aussi, écrivit-il, quand il se sentit renaître h Texistence :

« sainte et heureuse vie réglée! que tu es digne d'estime !. . . Ton nom seul devrait suffire pour t attirer la préférence que tu mérites I Les syllabes qui composent so6n>Ve n'ont-elles pas, en effet, une signification, un sou plus agréables que gourmandise? Quant à moi, j'y trouve autant de différence qu'entre les noms à'ange et de diable (1). »

Cette citation, messieurs, servira de conclusion à mon discours. Je ne saurais, assurément, en choisir de meilleure, mais cependant il me sera permis d'ajouter un axiome que votre sagesse, je lespère, ne désavouera pas. Cet axiome, le voici :

« La gourmandise flétrit l'âme et tue le corps ; la sobriété é!ève l'une et fortifie l'autre. Que tout homme doué de raison choisisse entre les deux. »

— J'ai fini, messieurs, ajouta Tristan, et je vous re-

(1) Traité de la vie sobre^ par Louis Cornaro. T/édileur de ce litre va publier très prochainement une nouvelle édition de cet excellent ouirros^e. Voir le catalogue à la fin du volume»

LA SAINT'HUBBRT. 491

mercie tous de votre bienveillance ; j'avouerai même que M. Grimardias a été plus sage que moi en pareille circonstance, et je lui en sais un gré infini.

— Vous connaissez mes principes, répondit le savant, j'ai jugé convenable de ne pas recommencer ce soir une discussion qui serait inutile. Et , en disant ces mots , M. Grimardias fouillait machinalement dans ses poches.

— Nous n'avons plus que peu d'instants à rester ensemble, reprit le misanthrope : je prierai donc M. Brillant de nous lire quelques fragments de son poëme. Nous ne saurions mieux terminer notre soirée.

Cette fois , il était difficile au parasite de reculer^ et quoique pendant les deux heures qui venaient de s'écouler il n'eût pu composer que quatre vers, il se leva hardi-^ ment, et, d'une voix grave et fortement accentuée, il récita ce qui suit i

Descends du haut des cieux^ doace TranquUliU, Répands sur mes écrits ta forte et ta bonté ; Que Voreille aU méchant Unte comme une cloehé # £t qu'en grinçant des dents il tremble à ton approehei Que.., que... qui.M qui... que».. que..«

Le reste s'arrêta dans son gosier, et il lui fut im* possible d'en dire davantage. On attendit , mais ce fut en vain.

— Permettez, monsieur, dit alors Tapagini, mais il me semble que c'est la Ifenriade que vous venez de réciter.

— Avec quelques petites variations, reprit en souriant M. Grimardias.

-^Ma foi , messieurs, je préfère le texte même, ajouta le docteur.

192 LE bànqust des sept gourmands.

Le parasite, rouge comme une cerise, ne savait que devenir. 11 eut beau vider son verre , chercher à improviser d'autres rimes, recommencer ce qu il avait dit, il ne put aller au delà, et se vit forcé de se rasseoir au milieu des rires moqueurs des gastronomes.

— Soyez indulgents, messieurs, je n*ai pas de mémoire, dit-il d un air contrit, et j'aurais dû certainement apporter un exemplaire imprimé de mon poëme. Si vous le désirez, je ne demeure pas loin , je puis aller le chercher.

— Ce n'est pas la peine, reprit Tapagini ; mais avouez qu'il est désagréable de ne pas se souvenir de ses propres œuvres.

— Monsieur, reprit le lauréat d'un ton colère, cet accident peut arriver à tout le monde.

— Oh I je ne me plains pas, fit le musicien ; je crois d'ailleurs que nous ne perdons pas beaucoup.

— Vous êtes un impertinent.

— Et vous un pique-assiette..»

— Messieurs, messieurs, s écria le rentier, calmezvous ; nous sommes des gens paisible)?, respectez la maison où vous êtes.

Ces sages exhortations ne furent pas écoutées, et Tapagini, que le diable en personne n'eût pu dompter en ce moment, ajouta ces malheureuses paroles:

— Oui, je le répète, M. Brillant n'a jamais écrit de poiJme de sa vie , et son ode à M. Grimardias n'était qu'un mensonge. Cela fait partie de ses procédés pour aller dîner en ville ; cet homme n'est qu'un pique-assiellc

— Vous m'en rendrez raison , lit en tremblant le parasite.

Là SÂlNT-HUBBRt. 193

— Monsieur, quand il vous plaira, répondit Tapagini. Vos armes?...

M. Brillant pâlit.

— Vos armes? répéta le musicien d*un ton furieux, Tépée? le pistolet? choisissez...

Tous les gastronomes se levèrent et entourèrent Tapagini, qui était arrivé au paroxisme de la colère. M. Martin seul restait près de M. Brillant. Après quelques explications, Tristan emmena le musicien dans un coia de la salle, et lui dit d'un ton sévère.

— Voyons, cessez cette plaisanterie. Si vous abusiez de votre adresse ou de votre force, si vous tuiez ou si seulement vous blessiez cet homme, je vous détesterais, et j'aurais d'éternels remords, car j'en serais la cause. Je sait très bien que M. Brillant n'est qu'un parasite , je sais qu'il n'a jamais composé de poëme, et je ne l'ai invité k dîner que pour en avoir la preuve.

— Mais il m'a insulté. ..

— C'est-à-dire que vous l'avez provoqué.

— Vous avez raison Tristan, répliqua le musicien. Eh bien, tenez, pour vous montrer, qu'à défaut d'autres qualités j'ai du cœur, arrangez cette affaire-là comme vous rentcndrez. Je lui ai fait peur, et cela me suffit ; quoi qu'il arrive, je ne me battrai pas avec lui, je vous le promets ; mais, je vous en prie, laissez-moi compléter la leçon que vous vouliez donner à ce misérable.

Tous les gastronomes se réunirent autour de Tristan cl de Tapagini ; celui-ci dit au parasite.

— Monsieur, choisissez vos témoins ; pour moi je prends MM. Tristan et Maigret.

— Et moi , dit douloureusement le soi-disant auteur

i^U LE BANQUET DBS SEPT SOURMANDS.

de V Homme tranquille ^]t choisis MM. Martin et Gritnardias.

Ces deux derniers se récrièrent vainement ; l'affaire paraissait trop grave pour qu'ils pussent se récuser.

Émus par cette scène , nos gastronomes se séparèrcDl et rentrèrent chez eux en proie à de sombres pensées. H. Brillant était encore plus inquiet qu'eux tous. « Si je puis me retirer de cette maudite affaire, pensa-t-il, j'accepterai toujours h, dtner lorsqu'on m'y invitera poliment; mais désormais je renonce à parler de mon poëme... j'ai eu pourtant l'intention de l'écrire, car j'en ai quelques vers dans mes tiroirs. »

Quand Tristan se trouva seul» il so mit à réfléchir sur ce qui venait de se passer : u Si les hommes, se dit-il, pouvaient prévoir ce qu'un vice entraîne après lui de tourments et de regrets, ils ne se laisseraient jamais dominer par lui. On souffre souvent pour défendre la justice et la vérité, mais il reste au moins la ^nscience pour refuge consolateur. »

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