CHAPITRE DEUXIEME
lie IflardU-Gmi.
Avant que les invités de M. Maigret ne soient arrivés, occupons-nous un peu dn personnage dont nous avons parlé au commencement de cette hiétoira^ Célfl est d'autant plus nécessaire que le docteur est occupé des apprêts de son dîner, et que ses malades mômes ne pourraient le distraire d'une aussi grave occupation.
M. Tristan était on homme de trente- deux h trènleeinq ans, d'une physionomie sévère. Des cheveux Hoirs ombrageaient son front, qui paraissait eniprelût de mélancolie. Il y avait parfois dans ses yeux une sorte d'ironie qui se manifestait dès qu'on prononçait devant lui une parole choquante ou contraire h Téquitc. On le disait riche, quoiqu'il ne parlât jamais de sa fortune, et saus la tristesse qui le dominait et le rendait quelquefois d'une misanthropie sauvage, il eût été aimé de tout le monde. Ce qui lui nuisait encore, c'est qu'il avait pour principe de dire hardiment la vérité, au risque de blés-
LE MiBM-GRAS. 16
ser m eontradicteurg. Oa racontait aussi qae dans sa jeunesse il avait beaucoup souffert, et qu un amour malheureux avait contribué h lui donner cet aspect sombre, qui ne prévenait pas en sa faveur. Pour achever le portrait de Tristan» disons qu il était fort instruit, et que malgré ses souffrances morales , il avait une âme compatissante; aucune douleur ne le trouvait indifférent, et s'il ne pouvait la guérir il cherchait à la calmer.
Ses relations avec le docteur dataient déjà de quel^ ques années ; Tristan lui reprochait souvent de donner trop de soins à son estomac; mais il savait que si M. Maigret avait quelques ridicules, que s'il n'entendait pas raison à propos de l'art culinaire, il était loyal et sincère. D'un autre côté, Toriginalité de Tristan plaisait tant à son ami, qu'il lui pardonnait ses philippiqaes contre la science du bien vivre. De temps à autre notre misanthrope consentait à venir dtner chez lui, car il ne pouvait oublier que le docteur était doué d'un cœur excellent. La curiosité, cette fois, lui avait fait accepter l'invitation de H. Maigret, le plaisir devoir six hommes réunis et n'ayant d'autre but que celui de manger, lui ayant para assez étrange. Dès quatre heures du soir, il arriva chez le médecin, et, se plaçant près de la cheminée, il attendait le moment du dtner. Il était absorbé dans de profondes réflexions, lorsque N. I^aigret vint à lui :
— Eh bien I à quoi pensez^^vous, mon philosophe?
— En voyant cette table qui tout^à-l'hcure sera si abondamment couverte, je me rappelais qu'aujourd'hui de pauvres enfants m'avaient demandé l'aumône en me disant qu'hier ils n'avaient pas soupe.
— Et VOUS les avez soulagés, selon votre habitude , n'est-ce pas?
—•Oui, mais demain? Et puis, il y en a tant
d'autres !
, — Allons, pas de tristesse, mon ami, reprit M. Maigret ; ce jour doit être consacré à la joie; et si, comme il est probable, vous connaissez la demeure de ces pauvres enfants, je leur enverrai ce soir quelque chose.
— Docteur, je ne doute pas de vos sentiments ; mais je ne vous dissimulerai pas que cette misère m'a rendu plus triste que de coutume.
— Nous vous égaierons. Je vous permets de nous contrarier autant que vous le voudrez ; j'ai prévenu ces messieurs que vous aviez une mauvaise tète.
Et le docteur quitta Tristan, dont l'esprit retomba dans de sombres méditations.
Nos gastronomes arrivèrent ponctuellement à cinq heures, sauf un seul, H. Tapagini, dont personne ne pouvait s'expliquer l'absence. Composait-il une Fantaisie sur le homard? Etait-ii malade d une indigestion? Ses créanciers Tavaient-ils définitivement logé gratis?... On se perdait en conjectures. On l'attendit pendant un quart d'heure; mais enfin H. Maigret, ne voulant pas abuser de la complaisance de ses autres invités, les pria de passer dans la salle à manger. En entrant, les convives poussèrent un cri de joie; tous avaient aperçu de grandes pancartes sur lesquelles le médecin avait fait peindre les sentences suivantes empruntées au vieux comte de Montluc, et que M. Martin se promit de copier pour les placer dans sa galerie gastronomique :
« I. Compte quatre heures entre chaque repas.
» II. Que ta table ait la forme d'un disque, et ta salle celle d*un œuf.
» III. Que Phébu8 t'éclaire à la fois par l'orient et le couchant.
» IV. Que lair, constamment renouvelé, n'y fasse sentir ni chaleur ni froidure.
» V. Que ta table n'admette jamais plus de neuf, jamais moins de trois couverts.
» VI. Ne t'asseois pas en face de ton ennemi ni près de ta maîtresse; les émotions de l'amour ou de la haine nuisent au travail de maître Gaster.
» VIL Une heure avant le signal du banquet, et trois heures après, ne lis aucune nouvelle, n'ouvre aucune lettre situ peux.
» VIII. Ne permets à tes convives ni controverse ni forte bouffonnerie.
» IX. Que la chaleur de ton sang soit celle de tes mets; ne glace tes vins que pendant le règne de Syrius.
» X. Ton dîner sera toujours une pièce en trois actes, où la gradation des saveurs suivra celle qu'Aristote prescrit pour l'intérêt théâtral.
» XI. Ne reçois jamais Bacchus enfant ni pauvre; qu'il soit adulte au début du repas et riche à la fin.
» XII. Repas de liesse est varié ; moitié cuit, moitié cru; moitié chair, moitié poisson; moitié rôti, moitié bouilli ; sauces moitié blanches, moitié blondes. »
Les convives remarquèrent que, par une délicatesse exquise, le docteur avait mis le programme du dîner sur chaque assiette, et chacun d'eux put lire avec bonheur le nom des mets qu'il allait consommer.
L'éloquent avocat des falsificateurs était malheureuse
liO LE BANQUET DES SEPT GOUaMÂNDS.
— Ce bœuf aux ognons que nous venons de manger, poursuivit M. Grimardias sans s'arrêter à l'interruption de notre misanthrope, me rappelle un fait assez curieux : en Egypte on nommait la fête du bœuf^ Chérub, et Ton y promenait partout le plus gros, le plus beau de ces quadrupèdes , après avoir préalablement doré ses cornes. Comme le bœuf était adoré par les Égyptiens, on n'immolait pas cet animal, on se contentait de le noyer dans le Nil. Le bœuf laboureur des Grecs et des Romains donnait lieu aux mêmes cérémonies. Ainsi, vous voyez qu'en célébrant dignement ce jour, nous ne faisons qu'imiter nos ancêtres.
— Vous me permettrez de vous dire, répliqua Tristan, que. les premiers chrétiens employaient le jour que nous nommons maintenant Mardi-grOè à confesser leurs péchés, et à. se préparer à observer religieusement le carême. Le mot carnaval ne dérive-t-il pas de carni voie, adieu à la chair? Mais nous ne suivons guère Texemple de nos aïeux.
Le savant fut légèrement froissé de n'avoir pas donné lui-même ces détails, et il le regretta plus encore lorsqu'il vit que Tristan se disposait à garder la parole. ERective* ment, le misanthrope reprit ainsi :
— La fête du bœuf laboureur n'a aucun rapport avec les turpitudes connues sous le nom de carnaval. Dans la Grèce antique, les bœufs de labour étaient respectés, et en tuer un était un crime. Vous devez savoir, monsieur, que les Athéniens ayant été forcés, pour je ne sais quel motif, d'immoler un bœuf qui labourait la terre, le viclimaire qui le tua fut poursuivi, et dut s'enfuir non-seulement de la ville, mais de TAttique entière. On alla jus-
LE MÀRDI-GRàS. &i
qu'à mettre ia hache en jugement, et elle fut condamnée comme homicide. Ce dernier trait est ridicule; mais avouez avec moi qu'il y avait dans la fête du bœuf laboureur^ la sérieuse volonté d'honorer l'agriculture jusque dans ses instruments les plus passifs.
M. Grimardias était décidément au désespoir ; il comprenait que si Tristan parlait de nouveau, il allait perdre du terrain, et puis il voyait bien que l'auditoire écoutait son adversaire avec intérêt. Sans intention maligne, le médecin vint augmenter la mauvaise humeur du savant, en priant Tristan de leur raconter ce qui sej passait à la Fête des Laboureurs, à laquelle il savait que notre philosophe avait assisté l'année précédente.
Celui-ci ne se fit pas prier :
— Je vous demande pardon, dit-il, de parler encore; mais je contrarie assez souvent M. Maigret pour ne rien lui refuser aujourd'hui. La Fête des Laboureurs est très ancienne, et, quoiqu'elle ait perdu de son premier éclat, tous les ans, à la Pentecôte, on la célèbre à Hontélimart. Primitivement, elle durait trois jours. Le premier était consacré aux cérémonies religieuses, et les laboureurs allaient à la messe ayant à la main des bouquets d'épis ; leurs syndics portaient des houlettes enrubannées. Au sortir de l'office, on se rendait sur la place des Bouviers, et Ton y dansait.
Le lendemain, les laboureurs et leurs syndics se promenaient sur des mules richement harnachées, portant en croupe une femme ou une fille de laboureur, et ils rendaient ainsi visite aux fermiers des environs auxquels ils distribuaient le pain bénit. Commeilsétaient toujours accompagnés de musiciens, ils donnaient des sérénades, et
kk LE BANQUET DES SEPT GOURMANDS.
les soins dû service, et s'appliquait de son mieux à justifier cet axiome : « Un amphitryon accompli est aussi rare qu'un bon rôtiaeeur. »H. Grimardias redevenait donc maître de la place. L'opposition que lui faisait Tristan , Tenrouement de l'avocat, l'absence de Tapagini et les terreurs de M. Martin, ne pouvaient empêcher notre savant de savourer un à un , avec méthode, tous les mets qui paraissaient sur la table, ni de prouver, par ses discours, qu'il était le digne auteur de Y Alimentation antédiluvienne.
— Si le docteur, dit-il , n'était uniquement occupé à nous bien traiter, il aurait probablement quelque chose à nous apprendre sur les cailles,
— Je puis, répondit M. Maigret, vous dire en deux mots que les cailles y en latin cotumix^ prennent leur nom de leur chant, qu'elles sont excellentes au goût, qu'elles excitent l'appétit , mais.... ( la vie est remplie de mais) qu'elles sont difficiles à digérer.
— J'ajouterai, fit le savant, que les Athéniens aimaient beaucoup les cailles , pour les manger bien entendu.
— Pas toujours, répliqua M. Brillant, qui ce soir semblait doué d'une grande hardiesse, puisqu'à cause de l'humeur belliqueuse de ces oiseaux , on en achetait pour les faire lutter.
— Je sais très bien, repartit M. Grimardias, que l'histoire romaine nous apprend qu'Eros, intendant d'Auguste, ayant acheté et mangé une caille qui remportait souvent la victoire, l'empereur le fit pendre; je crois même que ce fait s'est passé à Alexandrie, mais cela veut-il dire que les cailles n'étaient pas un mets estimé des anciens ? La mythologie elle-même leur rend justice ; lorsque Typhon
voulut tuer Hercule, il ne parvint qu'à le faire évanouir, et lolatis, qui accompagnait le héros, lui mit une caille sous le nez pour ranimer ses sens, ce qui réussit, dit-on, parfaitement.
— Je n'ai jamais entendu vanter la caille a ce point, s'écria d'un ton piqué M. Brillant.
— C'est que vous n'avez pas assez étudié, lui répondit vivement le savant. Rappelez -vous ce passage de la Bible : « Alors l'Éternel fit lever un vent qui enleva des cailles devers la mer, et les répandit sur le camp. »
I — Mais, monsieur, vous oubliez que le verset 33 constate que, dès que les Israélites eurent mangé des cailles^ Dieu les fit mourir par milliers; ce qui me donne lieu de supposer que la chair de cet oiseau est indigeste, ainsi que l'a dit le docteur.
— Comment se fait-il alors que ce soit la troisième que vous mangiez?
— C'est afin de savoir lequel de nous deux a tort ou raison, répondit l'homme de lettres en riant.
— Et puis c'est que vous voulez prouver aussi que, de tous les plaisirs, il n'en est qu'un réel : celui de bien vivre.
— Quand on le peut, dit Tristan.
Sans paraître avoir entendu, le savant continua :
— S'il ne m'était depuis longtemps démontré que c'est le suprême bonheur, je regretterais amèrement le temps que j'ai passé à m'instruire. Mais je possède la science; et, au plaisir 4e manger, je joins celui de savoir ce que je mange.
— Si vous assistiez à un repas donné par un de mes clients, s'écria d'une voix enrouée M. Patelin, je crois que vous n'oseriez pas produire une telle affirmation.
46 LE BANQUST DIS SBPT eOURVÂNDS.
Toujours préoccupé par la pensée qu'il voulait développer, M. Grimardias ajouta :
— Les historiens ne veulent pas convenir de tout ce qu'ils doivent à Tart culinaire. Ils ont tort, car en mangeant des ognons, je réfléchis, et je crois que, selon toute probabilité, nous leur devons Fobélisque du Louqsor.
M, Martin ouvrit de grands yeux.
— Cela vous étonne, poursuivit le savant; ignorez-vous que les Égyptiens faisaient leurs délices des ognons crus, et que les grandes Pyramides n*ont été construites que parce qu'on promettait aux ouvriers beaucoup d'ail et à' ognons?
— Oui , dit Tristan , c'était avec quelques lentilles , la seule nourriture accordée aux pauvres esclaves qui construisaient ces monuments, et les fellcAs de notre temps ne sont guère plus heureux.
— Il est vrai , répondit M. Grimardias , que si les Égyptiens^qui aiment tant l'ai/, avaient connu cette fameuse sauce qu'on nommait ai7/t>, ils auraient été moins à plaindre. Elle se composait d'ail, d'amandes et de mie de pain , et Ton détrempait le tout avec du bouillon. Au XIII' siècle, on la vendait dans les rues, et le peuple en mangeait beaucoup.
Tout enrhumé qu'il était, M. Patelin voulut se mêler à la conversation.
— Les Grecs , dit-il , mmaient bien aussi les ognons. Lorsque Alexandre leur en envoya qu'il avait tirés d'Egypte et de Phénicie, ils furent pénétrés de reconnaissance. Ce qu'il y a de singulier, c'est que la déesse Cybèle n'aimait pas l'odeur de l'otï, puisque l'entréedeson temple était interdite k celui qui en avait mangé. ..
LE MÂllDI-GRÀS, &7
A ce moment, M. Brillant, qui*depais le commencement du repas n'avait cessé de glorifier Bacchus, interrompit brnsquemenl M. Patelin, et d'une voix fortement accentuée, récita ces vers de Berchoux :
Le laitage, le miel et les fruits de la terre Furent longtemps des Grecs raliment ordinaire, £n Asie on connut des repas moins grossiers.
Et les Orientaux, plus savants cuisiniers.
Mélangèrent leurs mets d^une façon nouvelle » Des premiers fricandeaux donnèrent le modèle, Employèrent te lard 9 exprimèrent des jus, Inventèrent des mets jusqu'alors inconnus.
Tous les convives se regardèrent; personne n'ayant traité la question du fricandeau, ils crurent un moment que l'auteur de Y Homme tranquille avait perdu la tête. On ne lui répondit pas, et BL Patelin, tenant k achever ce qu'il avait commencé, reprit la parole t
— Les Egyptiens, dit-il, avaient un goût bizarre; ils tuaient les éléphants et les mangeaient. Ils en consommèrent une si grande quantité, que Ptolémée Philadelphe fit une loi très sévère pour qu'on respectât l'existence de ces quadrupèdes; mais la chair d'éléphant plaisait tant aux Égyptiens, qu'ils bravèrent la défense.
— Messieurs, repartit le docteur, bien que je n'éprouve pas le désir de manger des beeftecks d'éléphant, cette passion pour la viande me semble toute naturelle. Il fallait être fou comme Pythagore, qui défendait à ses disciples d'en manger, ou comme les brahmanes de l'Inde, qui , depuis an moins deux mille ans, ne vivent que d'herbe, pour ne pas préférer la viande k tout antve aliment ; c'est elle seule
qui nourrit Thomme, et à travers les siècles, Hippocrate nous donne encore d'utiles conseils à cet égard.. ..
— Moi! s'écria M. Brillant, je préfère le bon vin et la pâtisserie légèrement sucrée.
Tristan fit un geste de mépris, auquel l'interrupteur ne répondit qu'en remplissant de nouveau son verre. Quant aux autres convives, ils prièrent M. Maigret de leur donner un aperçu de la doctrine culinaire d'Hippocrate, ce à quoi il consentit avec une extrême complaisance.
— En voici en peu de mots le résumé, dit le médecin : la chair du bœuf est forte et d'une digestion pénible, celle du veau Vest moins; celle de l'agneau est plus légère que celle de la brebis, et celle du chevreau moins lourde que celle de la chèvre. Ainsi que celle du sanglier, la chair du porc dessèche, mais elle est d'une digestion facile....
— Oh! pour cela non, objecta M. Brillant; lorsque j'ai obtenu le prix à Carpentras, pour mon Epître à la Lnne^ je me souviens que nous dînâmes avec mon concurrent, et qu'il eut une terrible indigestion pour avoir trop mangé de côtelettes de porc frais....
La patience du docteur ne put tenir contre celte nouvelle interruption, et s' adressant avec sévérité au soi-disant lauréat : « Monsieur, lui dit-il , vous auriez dû attendre que j'eusse fini , pour oser contredireHippocrate. » Je continue. . . Le cochon de lait est pesant » et la chair de lièvre sèche est astriogente. Généralement, la chair des animaux sauvages est moins succulente que celle des animaux domestiques, la viande de ceux qui se nourrissent d'herbes est préférable à celle des animaux qui vivent de fruits : celle des mâles vaut mieux que celle des femelles, celle des
noirs doit toujours être préférée à celle des blancs y et enfin , la chair des animaux velus est bien supérieure à celle des animaux sans poil. J'ajouterai que presque tous les philosophes grecs soutenaient qu'il fallait manger de la viande ; je citerai entre autres, les péripatéticiens, les stoïciens et les épicuriens, qui partagaient entièrement l'opinion d'Hippocrate.
Un murmure approbateur accueillit la fin du discours de M. Maigret. H. Grimardias, que ces applaudissements contrariaient intérieurement , voulût aussi mériter sa part d'éloges :
— Je crois à propos, dit-il, de vous parler de l'origine de l'usage de la viande* Je ne vous citerai que les opinions les plus vulgaires, car, à mon avis, on a mangé en tout temps de la chair des animaux : Un jeune sacrificateur qui vivait sous Pygmalion, roi de Tyr, offrant aux dieux le corps d'une victime, un morceau de chair tomba de l'autel; en le ramassant, le sacrificateur se brûla, et porta les doigts à sa bouche. Le goût de la viande rôtie lui plut , il en mangea, et en bon mari voulut en faire profiter sa femme; il lui en porta donc un morceau. Pygmalion, ayant connu ce fait, accusa les deux époux de sacrilège, et les fit précipiter du haut d'un rocher. On ne sera pas surpris si j'ajoute que, depuis cette exécution , tout le monde mangea de la viande en Phénicie. D'autres auteurs pensent que c'est Prométhée qui le premier tua un bœuf pour le faire cuire....
— Cette belle action, répondit l'avocat, aurait dû l'absoudre d'avoir tenté de dérober le feu du, ciel. —On attribue anssiàCérès, poursuivit M. Grimardias,
S6 Le banquet des sept gourmande.
davoir fait tuer le premier porc pour punir cet animât d'avoir ravagé les blés.
--- Cérès a eu raison, repartit encore M. Brillant, car si on eût laissé faire ces animaux , jamais on n'aurait pu manger de pâtisserie.
M. Grimardias était trop résolu à se faire applaudir par son auditoire, pour s'arrêter en si beau chemin; la foudre fût même tombée à ses pieds, qu'il n'en eût pas moins continué son discours. Malheureusement pour lui, on sonna si fort à 1à porte de M. Maigret, que M. Martin en bondit sur sa chaise. La domestique entra dans la salle à manger, et dit k son maître, qu'un de ses clients désirait le voir tout de suite.
Le docteur tenait un aileron de poularde, et paraissait If prendre un intérêt tout particulier.
— Toînette, pourquoi donc avez-vous dit que j y étais? ié ne puis me déranger en ce moment... ces malades sont d'une exigence...
— Mais, monsieur, répondit la domestique, c'est la demoiselle qui est déjà venue; elle dit que son père a une indigestion; il étouffe, il suffoque...
-*- J'irai demain matin de bonne heure, c'est tout ce que je puis faire. Dites surtout à cette demoiselle qu'elle engage son père à ne pas se mettre à la diète, c'est une mauvaise méthode ; la 4iète nourrit la maladie, tandis qu'au contraire un aliment chasse Vautre.
La domestique sortit, et M. Maigret se remit tranquillement à manger. Tristan, que cette scène avait ému, le regarda d'un air irrité.
— Docteur, lui dit-il , vous auriez pu nous abandonner
pendant quelques instants, et aller donner vos soins k ce malade.
— Pour le devenir moi-même, n'est-ce pas ? pour me faire crotter, mouiller? Et puis, ne vous affligez pas, mon cher misanthrope : je connais le tempérament de cet homme; s'il suit mes prescriptions, il sera guéri demain matin. Songez donc aussi qu'il serait bien péni* ble de quitter en ce moment une société aussi agréable que la v6tre, ajouta le docteur avec un charmant sourire,
— Monsieur Maigret, reprit Tristan, je vous estime, parce que je connais votre cœur ; mais, franchement, vous venez de m'affliger.* J'avais souvent entendu dire que les gourmands étaient insensibles à toute autre chose qu'à la gastronomie, et je m'étais toujours refusé aie croire; vous venez de me convaincre que c'était une vérité.
— Allons, dit en riant le médecin, un peu contrarié au fond, ne me jugez pas plus mauvais que je ne suis ; pour vous faire plaisir, j'irai visiter ce malade après notre dîner, à la condition , toutefois, que vous Ae verrez plus tout en noir. Si nous ne pardonnions aucun défaut aux autres, nous risquerions d'être trop malheureux. Laissons ce sujet, et pour le moment, goûtez de cette poularde à l'estragon ; elle est cuite à point; à moins pourtant que vous ne préfériez un de ces perdreaux bardés ?
— Merci , docteur, vous m'avez ôté l'appétit.
— Alors je vous plains, monsieur, dit le rentier, car rien n'est plus triste que de ne pouvoir manger lorsqu'on est devant une aussi bonne table. Monsieur Grimardias, voudrie^vous avoir la complaisance de nous dire ce que vous savez mcore sur la viande , nous vous écouterons avec plaisir.
52 LE BANQUET DES SEPT GOURIfANDS.
Le savant ne se fit pas prier :
— J'ai toujours plaint , dit-il , ces pauvres sacrificateurs égyptiens, qui s'abstenaient de toutes les viandes et de toutes les boissons qu'ils ne préparaient pas...
— Je ne suis pas de votre avis, répondit l'avocat des falsificateurs, je crois au contraire qu'ils devaient fort bien s'en trouver.
— Pensez donc k ceci, continua M. Grimardias, et vos yeux, comme les miens , s'humecteront de larmes : ces infortunés ne pouvaient manger , ni du poisson , ni des animaux ayant le pied rond ou partagés en plusieurs doigts, ni de ceux qui manquaient de cornes. Semblables aux brahmes indiens, ces malheureux ne se nourrissaient que d'herbes.. .
— C'est sans doute un de leurs descendants qui a fondé en Angleterre la secte des légumineuxj dit M. Brillant.
— Je l'ignore, et je ne m'occupe pas de pareilles bilevesées, répondit le savant avec gravité. Je sais seulement qu'au moment du jeûne, les prêtres dont je parle s'abstenaient encore d'herbes et de légumes.
— Que mangeaient-ils donc alors? demanda M. Martin.
— L'histoire est muette, et nous laisse, à cet égard , dans une profonde incertitude , répondit M. Grimardias qui souffrait cruellement lorsqu'il ne pouvait répondre à une question qu'on lui adressait.
— La loi de Mahomet a le mérite d'être plus explicite , reprit M. Patelin, car le Coran défend de manger de la chair des animaux étouffés, étranglés , assommés, précipités, sacrifiés aux idoles, ou qui se sont tués en se heurtant les uns contre les autres En un mot, le code du
prophète ne permet de manger qae des animaux qui ne 9ont pas réputés immondes.
— On sait au moins k quoi s'en tenir, dit le rentier, qui avait à peu près oublié Tapparition de son homme mystérieux.
— Surtout quant au porc frais ou salé, continua Tavocat » car le Ck)ran répète vingt fois pour une : « La chair du pourceau vous est défendue; si vous en mangez, vous encourrez la colère de Dieu. »
— Ainsi que les Israélites, les Égyptiens regardaient le pourceau comme un animal immonde ; dès qu'ils en avaient touché un, ils se purifiaient, reprit M. Grimardias. Une chose assez curieuse, c'est que Platon dans sa République, met la nourriture des pourceaux au rang des choses superflues que le luxe a introduites.
— Le divin philosophe avait oublié l'histoire de son pays, répliqua vivement le lauréat de Carpentras, car :
La table de Patrocle et du fils de Pelée De plats multipliés n'était pas accablée , Dans un jour d'appareil , une biche, un mouton , Suffisaient au dîner des vainqueurs d'IUion...
— Monsieur Brillant, repartit le savant avec aigreur, vous auriez dû nous prévenir que vous vouliez réciter entièrement le poème de la Gastronomie: néanmoins, si vous y tenez, je vous engage à mieux choisir vos citations. La question que nous traitons maintenant est une des plus graves, et nous sommes tous des gens sérieux; vous devriez le comprendre et ne pas nous interrompre à chaque instant.
— Sans doute, s'écrièrent ensemble les quatre autres gourmands;
. Pour toute réponse , le lauréat baissa les yeux, vida son verre, et acheva sa citation en se parlant & lui-même :
Ulysse fut, dit-on^ régalé chez Eumée
De deux cochons rôtis qui sentaient la Ihmée.
M. Grimardias continua son discours.
•^L'histoire, dit*il, est remplie de traits intéressants dont la viande de porc est le sujet. Nous voyons qu'à Rome, le porc était Temblème de la paix, et que les soldats mettaient son image sur leurs enseignes. Si nous consultons les vieilles chroniques, nous y lisons que les Francs se rassemblaient en grand nombre autour d'un morceau de porc frais, et que, pour faciliter la digestion, ils buvaient force rasades de bière, de poirée, ou de vin d'absinthe. Craignant même que leurs tables ne fussent salies, ils faisaient tenir les flambeaux par leurs valets....
— Tout cela m'est égal, répliqua obstinément le lauréat; depuis que j'ai vu mon concurrent malade, je ne consentirai jamais à manger de l'animal immonde.
— Mangez-en ou n'en mangez pas, lui répondit M. Grimardias avec une colère concentrée, vous ne m'empêcherez pas de dire que les Gaulois possédaient des troupeaux considérables de porcs, et que cette habitude s'est conservée jusque dans les premiers temps de la monarchie. Des bandes de ces animaux parcouraient les rues de Paris, et furent cause de l'événement que je; vais vous raconter: Un jour, Philippe,' petit-fils de Louis-le- Gros, se promenant dans la cité, un cochon effarouché s'embarrassa dans les jambes de son cheval, jeta le cavalier par terre et le tua. A la suite de cet accident, on défendit d'élever des porcs dans l'intérieur des villes» mais
en verta de la légende de leur patron, les religieux de Saint-Antoine refusèrent de se soum^tre à cet ordre, ils obtinrent, en dfet, la faveur de laisser leurs porcs se promener dans les rues. Le bourreau eut même. . .
— Le bourreau I exclamèrent avec effipoi les convives.
— Oui, messieurs, poursuivit H. Grimardias, afin que Fordonnanee fût respectée, le bourreau eut le privilège de s'^iparer de tous les cochons errants qu'il rencontrerait. Dès qu'il en avait un en son pouvoir, il le conduisait à l'HôteMe-Ville, et là on lui remettait la tête de Tanimal ou bien cinq sous d'argent.
—J'aurais prière les cinq sous, dit encore M. IfoiUant.
— Il y a plus, continua le savant : lorsque l'exécuteur des hautes-œuvres avait roué ou pendu un mminel sur le territoire de quelque monastère, les religieux lui donnaient aussi une tète de porc. L'abbaye de Saint-Germain, où il avait probablement plus de besogne qu'ailleurs, s'était arrangée à forfait avec le bourreau, et lui donnait chaque année une tête de cochon. Le jour de la Saint- Vincent, il marchait en tête de la procession , et on lui remettait ensuite la prime à laquelle il avait droit.
— Le bourreau aurait pu s'établir charcutier à peu de frais et se régaler de porc à sa guise ; quoi qu'il en soit, je ne lui aurais pas envié son bénéfice, ajouta l'homme de lettres dont l'entêtement croissait à chaque minute.
Il s'en fallut de très peu que la colère de M. Grimardias n'éclatât, et qu'il ne fît payer cher à M. Brillant toutes ses objections. Mais, en homme sage, il se contint, et préférant avec raison instruire son auditoire , il continua son discours :
56 LE BANQUSt DBS SBPT GOURMANDS.
—Tout le monde, dit-il, ne partageait pas votre opinion, monsieur, car la femme de Ghilpéric P', voulant perdre un courtisan nommé Nectaire , ne trouva pas de moyen plus efficace que de le dénoncer à son époux comme ayant volé des jambons dans le garde-manger royal. On cite le même fait de Catherine de Médicis , qui un jour se plaignit amèrement à son fils de ce qu'on lui avait dérobé des jambonneaux. Je vous.. .
Le discours de M. Grimardias fut interrompu cette fois, non par M. Brillant, mais par un second coup de sonnette plus violent que le premier et qui fit tressaillir tous les gourmands. M. Martin en fut si effrayé qu'il regretta sa paisible demeure du Marais, et qu'en ce moment, au lieu de| la table du docteur, il eût préféré son modeste dtner quotidien.
La servante entra quelques instants après, suivie par un homme masqué et déguisé en Espagnol, mais dont le costume frippé, taché de boue, n'avait pas la moindre ressemblance avec celui de Charles-Quint. Ce personnage prit place à côté du rentier qui tremblait de tous ses membres, et, au milieu des éclats de rire suscités par son costume, on l'entendit répéter à son voisin : « Bon appétit, monsieur Martin. «Cette fois, l'habitant du Marais reconnut la voix de Tapagini, et cela lui fit un bien ineffable ; il pouvait enfin manger de tous les mets qui composaient ce succulent repas.
M. Brillant était seul d'assez mauvaise humeur. Les apostrophes que le savant lui avait adressées lui inspirèrent la méchante pensée de se venger sur le célèbre compositeur. Quand l'hilarité générale fut calmée, et qu il
LE MABDl GRAS. 57
s'aperçut que tous les convives écoutaient attentivement M. Grimardias, il dit tout bas à Tapagini :
— Vous me permettrez de vous faire observer que vous vous êtes présenté au milieu de nous dans un costume peu décent.
— Est-ce qu'il est troué, mon costume ?
— Non; mais pourquoi ce déguisement? Vous auriez dû respecter la société, et changer d'habit avant de venir ici.
— Le dtner eût été terminé, répliqua le musicien, et depuis une heure je souffre bien assez de la pluie en me promenant sous ces fenêtres, sans attendre plus longtemps.
— Enfin... ce n'est pas convenable... les mascarades n'appartiennent ni à notre âge, ni à notre caractère.
— Monsieur Brillant, est-ce que vous croiriez par hasard que c*est pour me divertir que j'ai pris ce costume?
— Vous n'en êtes pas moins déguisé... Pourquoi?
— Pourquoi?... vous êtes bien curieux. Avez-vous des dettes?
Le lauréat provincial rougit un peu , car il comptait aussi une série très nombreuse de créanciers :
— J'ai pu avoir des dettes, reprit-il , mais cela ne m'a jamais forcé à me déguiser en Espagnol.
— Tant mieux pour vous, alors.
Et le compositeur lui tourna le dos, acheva de manger ce qu'on lui avait servi, et fut tout oreilles pour M. Grimardias, qui se disposait à poursuivre son enseignement.
— Je voulais donc dire, messieurs, reprit le savant, qu'il y avait anciennement des festins où l'on ne mangeait absolument que du porc, et qu'on les nommait 6aco-
niques, du vieux mot bacon, signifiant cochon. A certaines époques de Tannée, le chapitre de Notre-Dame ne mangeait pas autre chose, et l'institution si utile de la Foire aux jambons doit son origine aux festins baconiques
— Heureusement qu'on y vend autant de pain d'épice que de jambon, murmura sourdement Thomme de lettres.
— Monsieur Brillant, je ne répondrai plus à vos malveillantes interruptions, répliqua H. Grimardias. Je me contenterai de vous apprendre, si vous Tignorez, qu'un grand homme, le maréchal de Vauban, n'a pas dédaigné d'écrire un traité sur les cochons,
— Certainement, ajouta M. Maigret, et il a même eu la patience d'y joindre un calcul important sur leur vertu prolifique. Il a démontré que la postérité d'une truie pouvait produire 6,434,838 cochons, et que si Ton poursuivait ce calcul pendant une période de seize années, la terre pourrait être entièrement peuplée de ces animaux.
M. Martin était si heureux d'être délivré de ses précédentes terreurs, qu'il s'écria :
— Messieurs, j'affirme avoir vu à Paris, étant encore enfant, un cochon extraordinaire qui pesait 998 livres.
Pendant tout ce dialogue, Tristan était resté impassible. Il voyait avec dépit que des hommes doués de certaines facultés, les dépensaient de gatté de cœur à des choses aussi futiles. S'apercevant qu'il serait difficile de donner un autre cours à leur conversation, il préférait garder le silence.
M. Brillant, se trouvant dans l'impossibilité de continuer ses citations du poCmede la Gastronomie, ne renonça pas k l'envie de tourmenter M. Grimardias, et lui adressa c«tte question :
LB MÀRDI-GRiS. ftd
— t^ourquoi Moïse et Mahomet ont-ils interdit la viande de porc? Etait-ce dans la crainte des indigestions?
Le savant allait répondre, mais M. Maigret le priva de ce plaisir:
— Pour une raison tout hygiénique, monsieur : la lèpre était très commune à leur époque , et l'usage de cette viande donnait à la maladie Toccasion d'exercer de plus grands ravages.
Ravi de cette réponse , M. Brillant dit avec emphase :
•— Je comprends alors la répulsion d'Eléazar, qui pré^ fera mourir plutôt que de manger des viandes impures; mort pour mort, il aima mieux ne pas avoir la lèpre.
— Ahl monsieur, repartit Aivement Tristan, Éléazar est un martyr de sa foi religieuse, et, à et titre, il faut le respecter. Il est de ces plaisanteries qtt'oti ne doit jamais se permettre. . »
M. Brillant resta tout interdit ; cependant il répondit avec douceur :
— Je ne.voulais pas prouver autre chose que ceci : c'est qu'en fait de porc, il y a bien des gens qui sont de mon avis.
— Vous en auriez peut-être changé, répliqua le sa* vaut, si vous eussiez vécu au temps des Romains. On vous eût fait manger du sanglier à la Troyenne.
— De quoi ce mets était-il composé? demanda tapagini dont l'appétit diminuait sensiblement*
— C'était, répondit M. Grimardias, tin sanglier tout entier dont Fintérieur était farci de gibier et de volaille* Les auteurs anciens qui en ont goûté en font le plus gfand éloge, et s'accordent unanimement à affirmer que nul autre mets ne pouvait lui être comparé. Son nom lui venait d'une allusion au cheval de Troie. Quelques mauvais plai-
sants prétendaient même que toutes les friandises cachées dans le ventre de l'animal, étaient autant d'ennemis introduits dans la place.
— A ce propos, monsieur, objecta Tristan en regardant le rentier, vous oubliez le proverbe : Plm gula lethifera quam gladius ; la gourmandise est plus meurtrière que Tépée. C'est au mets dont vous venez de parler qu'il a dû son origine.
Ainsi qu'on doit le penser, ce proverbe ne plut à personne, et si Ton n'eût été averti à l'avance du caractère de notre misanthrope, cette citation fût devenue le signal d'une discussion orageuse; mais aucun des six gourmands n'y répondit, pour deux raisons : la première, c'est qu'ils étaient persuadés qu'en mangeant beaucoup, leur existence serait de longue durée; la seconde, c'est qu'avant tout, ils tenaient à ne pas troubler leur dîner par des controverses qui eussent pu nuire à leur digestion.
— On écrirait des volumes entiers sur la viande de porc, poursuivit le savant, et le succès en serait certain. Il est inutile que je vous parle de cette précieuse tradition qui consiste à manger la veille de Noël une quantité innombrable de boudins et de saucisses; vous connaissez tous cette bonne fête qu'on appelle le Réveillon,
— Pour mon compte, je ne puis faire autrement que de la connaître, dit M. Patelin, puisqu'elle donne lieu à une infinité de procès que je suis chargé de plaider.
— Je veux, continua M. Grimardias, appeler votre attention sur une cérémonie que vous ignorez peut-être, et je suis persuadé qu'après m'avoir entendu, votre esprit sera émerveillé et votre imagination satisfaite. Tous les ans, au 1" janvier, on promenait à Kœnisberg un boudin
énorme; en 1558, ce boudin avait 198 aunes de long, et il fallut US personnes pour le porter. Le plus majestueux des bouchers marchait en avant du cortège, ayant comme une guirlande de fleurs, la tête du boudin passée autour du cou. A la date de 1601, la chronique d'Henneberg nous apprend que les bouchers promenèrent un boudin de 1,005 aunes, porté cette fois par 103 individus qui ployaient sous une si lourde charge. Ce cortège, accompagné de musiciens, parcourut gravement la ville, suivi d'une foule considérable qui ne se lassait pas d'admirer le boudin.
— En eut-elle sa part? demanda Tristan qui n'avait pu tenir son sérieux en entendant ce récit.
— La chronique n'en parle pas, répondit M. Grimardias; mais qu'importe ( Ces sortes de fêtes contribuent puissamment à l'éducation d'un peuple, et lui apprennent que l'art culinaire est le premier de tous , puisqu'il peut réaliser de tels prodiges. Quant aux personnages célèbres qui aimaient la viande de porc, je puis encore riter Henri VIII qui , de son cuisinier, fit un baronnet pour le récompenser de lui avoir servi un marcassin cuit à point. Je n'ajouterai rien à ces exemples, qui sont de nature à convaincre les plus incrédules.
Nos gourmands félicitèrent M. Grimardias, et certes il méritait bien un tel hommage. M. Brillant protestait seul contre la viande de porc : nous ne parlerons pas de Tristan ; il était complètement .désintéressé dans cette affaire.
•— Monsieur Maigret, dît le rentier, il y a une chose que j'ai souvent enten(!b répéter, et qui m*a toujours fait de la
%i LE BÂNQTJBT DS8 gSPT GOURMANDS.
peine. Des gens, qni paraissaient instruits, ont soutenu devant moi que Tintérieur d'un cochon ressemblait à celm d*un homme. Je vous avouerai que, si cela est vrai, mon amour-propre en sera bien froissé.
— Tranquillisez-vous, répondit le médecin : c'est une erreur que Cuvier a complètement détruite ; je vais vous lire cette page du grand naturaliste. M. Maigret alla dans sa bibliothèque et en rapporta un livre dans lequel il lut ce qui suit :
« L'estomac de Thomme et celui du cochon n'ont aucune ressemblance. Dans Thomme, ce viscère a la forme d'une cornemuse, dans le cochon, il est globuleux; dans l'homme, le foie est divisé en trois lobes, dans le cochon, il est divisé en quatre ^ dans l'homme, la rate est courte et ramassée, dans le cochon elle est longue et plate; dans l'homme, le canal intestinal égale sept à huit fois la longueur du corps, dans le cochon, il égale quinze à dixhuit fois la même longueur. L'épiploon, c'est-^à-dire cette partie qu'on appelle vulgairement la toilette, est beaucoup plus étendu et plus chargé de graisse... »
— Ah ! tant mieux ! tant mieux ! s'écria M. Martin; je ne pouvais manger de la viande de porc, sans penser que je ressemblais à cet animal , et cela m'empêchait de digérer convenablement.
— Laissez-moi donc achever ma citation , poursuivit M. Maigret : tt Ce qni est très consolant pour les âmes délicates qui ne veulent rien avoir de commun avec le naturel du cochon, c'est que son cœur présente des différences notables avec celui de l'homme.
» J'ajouterai, dit Cuvier en terminant, pour la satis-
LI MAftDMIAS. 6S
faction des savants et des beaux esprits, que le volume de son cerveau est aussi beaucoup moins considérable ; ce qui prouve que ses facultés intellectuelles sont fort inférieures k celles de nos académiciens. »
Vous voyez, mon cher monsieur Martin, ajouta le docteur, qu'entre l'homme et l'animal immonde, il y a peu de rapports physiques, et que le pape Sergius IV a eu raison de changer son nom de Bucca-porci, qui signifiait grouin de cochon, en celui sous lequel il a été connu depuis.
A la suite de cette dissertation , nos gourmands se remirent à manger avec une vigueur toute nouvelle, et la longe de veau marinée disparut en un instant. Nos héros ne ressemblaient pas à quelques théoriciens : ils joignaient l'exemple au précepte. Mais avec un homme comme M. Grimardias, le silence ne pouvait régner longtemps.
— Chaque chose que je mange, reprit-il, est pour moi un souvenir agréable. En ce moment, il me semble voir Louis XIII (qui par parenthèse faisait aussi très bien les confitures) larder une longe de veau pareille à celle que nous venons de manger. Et, si nous devons en croire Tallemant des Réaux, ce roi s'acquittait de ce soin comme s'il eût été un cuisinier émérite.
— Alors pourquoi, répliqua M. Patelin, Louis XIII défendit-il, en 1629, de dépenser plus d'un écu par personne lorsqu'on irait dtner chez le traiteur? Et pourquoi aussi, par la même ordonnance, ne voulut-il pas qu'on eût plus de trois services, et un seul rang de plats pour chacun d*eux, lorsqu'on dînerait chez soi?
— Je l'ignore, répondit M. Grimardias ; mais cette longe de chevreuil me rappelle encore que j'ai vu servir en Allemagne un chevreuil tout entier. Vous n'ignorez pas que,
dans ce pays, le luxe consiste à faire paraître sur la tablo d'énormes pièces de viande, de volaille ou de gibier. Si TAUemagne n'était affligée par une foule de rêveurs, de poëtes, de philosophes, qui s'égarent dans les nuages, ce pays serait excellent, car on y mange plus qu'en France.
— Vous croyez donc, répliqua Tristan, que l'homme doit uniquement passer sa vie à manger, ou à songer à ce qu'il mangera?
— Mais, à peu près, répondit le savant; tout le reste n'est qu'illusion.
— Jusqu'à présent, poursuivit Tristan, je n'avais pris vos dissertations gastronomiques que comme un délassement passager ; il parait que vous consacrez sérieusement votre existence à une pareille occupation : vous me permettrez de ne pas vous en féliciter, car rien n'est plus fatal à l'intelligence ; franchement c'est du temps perdu, pis encore, mal employé.
— Qu'appelez-vous perdre son temps? repartit M. Grimardias. Sachez , monsieur, que lorsque l'on mange de bonnes choses parfaitement apprêtées , c'est au contraire du temps bien employé. Tous les grands hommes ont été de mon avis, et je vous le prouverai quand vous voudrez.
— Il a pu se rencontrer des hommes de génie qui ai* maient la bonne chère, répliqua le misanthrope; c'est une faiblesse qu'on peut leur pardonner en faveur de leurs autres qualités ; mais je poiurais vous citer aussi des hommes éminents, qui tenaient à honneur d'être sobres.
— Monsieur, brisons là. Si vous nous faites Thonneur d'assister à l'un de nos prochains banquets, j'espère vous
prouver que vous avez tort. Jusqu'à présent, je vous l'ai déjà dit , on n'a pas su étudier l'histoire, et, je crois que si l'on veut avoir maintenant une opinion exacte sur les événements qui se sont accomplis, il faudra commencer par connaître l'art culinaire. Pour le moment, permettezmoi de goûter à ces pommes.
Tristan, voyant qu'il avait affaire à un homme non moins entêté que gourmand, ne poussa pas plus loin la discussion, et tout en mangeant sa pomme, M. Grimar-< dias continua son cours oral de gastronomie. '
— Voici, dit-il, un fruit que nous devons à la Grèce, et c'était la seule chose que Solon voulait qu'un jeune marié mangeât le soir de ses noces. Que ne devons-nous pas aux Grecs? Les poires ont été admirablement cultivées par eux.
— Ils s'occupaient peut-être de cette culture à l'époque où Socrate buvait la ciguB, murmura le misanthrope.
— Je ne parle que de ce que je sais , reprit M. Grimardias. C'est pourquoi je dirai que ce fut saint François de Paule qui apporta de Calabre en France les poires connues sous le nom de bon chrétien. Louis XI avait fait venir près de lui ce saint homme, espérant que ses prières auraient une puissance efficace pour lui rendre la santé; et comme à la cour, François de Paule était appelé le bon chrétien, on donna ce nom 9x0. poires qu'il avait apportées.
— D'après ce que vous nous avez dit sur les pommes, le Paradis terrestre était donc situé en Grèce ? demanda le célèbre compositeur.
Tous les convives attendirent la réponse du savant,
qui, nous l'avouerons, se fit attendre un peu. Néanmoins, il ne se déconcerta pas.
— Rien ne nous prouve, dit-il, que ce soit une pomme qu'Eve ait mangée; les auteurs sacrés ne sont pas d'accord sur ce point, et quelques uns prétendent même que c'est le fruit du bananier qui a été croqué par la femme d'Adam. Pour ne pas abandonner mon sujet, je vous dirai, messieurs, que les anciens étaient beaucoup plus logiques que nous : ils rendaient justice k qui de droit, et donnaient k un fruit ou à un légume le nom de celui qui l'avait cultivé. En France, nous ne connaissons que le nom du pays où il vient.
— C'est juste, dit Tristan ; malgré le dévoument de Parmentier et les réclamations de François de Neufchâteau, la pomme de terre ne porte pas le nom de parmentière.
— A Rome, poursuivit M. Grimardias, on ne s'avisait pas de dire les pommes d'api ou de reinette^ mais les manliennes, deManlius, les claudiennes, deÇlaudius, etc. Cela n'empêchait pas que l'on n'y fit admirablement les gelées de pomme.
— Y a-t-il longtemps que nous mangeons des pommes en France ? demanda le rentier,
— Oui ; les pommes de calville rouge et de calville blanc étaient très communes à Paris au xn* siècle, et les femmes mettaient des pommes de capendu dans leurs ar* moires pour parfumer leurs vêtements.
— Est-ce que l'on connaît l'origine de tous les fruits? dit encore M. Martin.
• — On sait quelle est celle d'un grand nombre. Ainsi les cerises sont originaires du royaume de Pont, et c'est Uicullvs qui les a rapportées eu Italie.
tu MARDI-GRAS. .61
— Est-ce k lui, dit l'avocat, que l'on doit ce proverbe , <f Ne mange pas de cerises avec le grand seigneur, de peur qu'il ne te jette les noyaux au nez? »
— Non, répondit le savant, c'est un proverbe danois. Les citrons viennent de la Médie ; les châtaignes de l'Asie Mineure, d'une ville nommée Castagne. Je me rappelle que l'évéque Fortunat écrivit k ses sœurs qu'il leur envoyait des cAd^aijw^sa dans un panier tressé de sa main, et des prunes sauvages que lui-même avait cueillies dans la forêt. » Les pêches et les noix viennent de la Perse. Pendant longtemps, on n'a mangé que des pêches de vigne; on ne connaissait pas les pêches d'espalier. Louis XIII écrivait en 1615, à ce sujet : w La meilleure pecAe est celle de Corbeil , qui a la chair sèche et solide , ne tenant aucunement au noyau. » Quant aux noix, les Romains en jetaient après le repas de noces dans la chambre qui précédait celle des jeunes mariés ; et pendant que les convives s*OGcupaient k les ramasser, ils laissaient un peu de liberté aux jeunes époux.
— Quelle mémoire ! quelle science ! voilà au moins des détails plus intéressants que ceux que nous avons entendus sur cette abominable viande de porc, s'écria M. Brillant en vidant son verre.
— La vigne et Y amandier, poursuivit M. Grimardîas, sont originaires d'Asie , le grenadier d'Afrique , lé cognassier de Cydon en Crète, et nous devons à la Grèce Volivier et le figuier; ce dernier fut une des causes pour lesquelles Xercès déclara la guerre aux Athéniens. \J oranger, qui a été connu d'abord en Chine, a depuis été cultivé en Europe, et le connétable de Bourbon est le premier qui, en France, se soit occupé de sa culture.
68 LK BANQUET DSS SIPT QOUaMÀNDS.
Lors de sa révolte contre le roi, celui-ci s'empara de cet arbre précieux que Ton a longtemps conservé à Fontainebleau. Pour terminer, je dirai que nous devons Yabricot à TArménie, que Vananas vient de Surinam, et que les Romains ont rapporté le concombre de FAsie.
— Il me semble, dit M. Martin, que vous avez oublié le melon?
— C'est vrai. Le melon sucré vient d'Afrique, et César avait dans ses jardins des cantaloups d'Arménie. On le cultiva ensuite dans les Gaules, et Charles YIII en rapporta d'Italie en France. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'en France on consommait autrefois les fruits avant les viandes, et les épices à la fin du repas.
— Et les prunes, d'où viennentrdles? demanda encore l'habitant du Marais.
— Les chevaliers, répondit M. Grimardias, nous les ont rapportées de Syrie et de Damas, à la suite des croisades. Quant à leur nom, voici ce que l'histoire raconte : Les prunes de reine Claude doivent le leur à la première femme de François P% qui les aimait beaucoup; celles de mirabelle nous rappellent un personnage dont tout gastronome doit chérir la mémoire, le roi René; enfin celles de monsieur ont été ainsi nommées , parce que Monsieur , frère de Louis XIV , ne pouvait s'en rassasier.
—Ces divers personnages devaient avoir souvent la fièvre, objecta M. Maigret, car les prunes la donnent lorsqu'on en mange trop. Il en est ainsi de presque tous les fniits dont on ne doit user qu'avec modération.
Cette remarque du docteur fit réfléchir M. Rrillant qui avait déjkmangé quatre poires de beurré. Il en tenait même
une cinquième , qu'il n'eut pas le courage de remettre dans l'assiette. Toutefois ce ne fut qu'avec crainte qu'il mangea cette dernière poire. On le vit prendre ensuite un énorme morceau de fromage, et on l'entendit demander à M. Maigret s'il n'y avait aucun danger h, en goûter.
— Peut-être, lui répondit le médecin; si nous en croyons l'Ecole de Saleme, le fromage a quelques inconvénients.
M. Grimardias, ayant entendu parler de fromage^ comprit tout de suite qu'il y avait là pour lui une occasion de placer un mot.
— C'est Aristé, roi d'Arcadie, dit-il, qui fit le premier fromage. Mais sa fabrication a été bien améliorée par les Romains, qui ont trouvé l'art de lé persiller en mettant du thym dans la pâte. Quant à son nom, Grotius dit qu'il lui vient de la forme d'osier servant k l'égoutter. Ce n'est que sous Charles VIII, que le parmesan a été connu en France ; et l'on raconte que ce roi envoya deux de ces fromages à la reine et au duc de Bourbon.. .
—Moi , s'écria d'une voix forte M. Brillant, de tous les fromages, il n'y en a qu'un que je déteste, c'est le fromage d'Italie, et je me disputerais volontiers avec celui qui me soutiendrait que c'est une bonne chose.
Un tonnerre d'imprécations accueillit cette interruption, et peu s'en fallut qu'on ne fit à son auteur un très mauvais parti. M. Grimardias était, avec raison, respecté par les autres convives; ils le considéraient comme l'âme de leurs banquets. Son savoir était le flambeau qui les éclairait , et pour tout au monde on n'eût pas consenti à lui causer la moindre peine. On ne pouvait donc concevoir comment un homme tel que M. Brillant, remar-
70 LE BANQUET DES SEPT ëOURMANDS.
qnable sons tant de rapports, Fauteur d un po^me que personne n'avait lu, mais qui n*en était pas moins, disait-on , une œuvre estimable, pouvait à ce point compromettre sa dignité, et troubler l'harmonie qui jusqu'alors avait régné parmi nos gastronomes.
Tapagini ne put maîtriser son indignation, et s'adressant à M. Brillant, il l'apostropha en ces termes :
— Ce que vous venez de dire mériterait une punition exemplaire, et votre conduite est d'autant plus blâmable que vous m'avez amèrement reproché d'être venu ici sous un costume que je n'ai pas l'habitude de porter. Sachez donc, monsieur, qu'il vaut mieux être déguisé en Espagnol et se conduire honnêtement, que d'être en habit noir et se comporter comme vous venez de le faire. Sachez aussi que nous ne supporterons pas davantage vos interruptions.
Le lauréat se sentit piqué au vif; il s'aperçut qu'il était allé trop loin. Disons pour sa défense que le vin du docteur était terriblement capiteux et qu'il aurait dû s'en méfier. Cependant , ne voulant pas se faire exclure d une société aussi bien composée, et dont, par-dessus tout , il estimait la cuisine, il se calma immédiatement, et s'ex« cusa de cette manière :
— Messieurs, dit-il, je ne supposais pas que quelques innocentes plaisanteries pussent vous blesser, et je vous en demande pardon. Si j'ai dit un mot qui vous ait froissés, js le rétracte. J'espère que M. Grinmrdias ne m'en voudra pas , car personne plus que moi n'admire son érudition.
a Parasite I pensa Tristan. Depuis le temps ob les Grecs te faisaient subir mille opprobres, tu as changé de
LS KARDI^RAS. 7i
nom et de forme ; mais je te reconnais : ta n'as pas changé d'âme. »
— Cela nous suffit ; nous avons tout oublié, dit M. Mar tin , avec cette bonhomie qui lui était habituelle*
— Pour moi, je ne saurais garder rancune à M. Bril lant, ajouta Tapagini; mais je tiens à vous dire pourquoi je suis venu ici déguisé en Espagnol.
— C'est inutile , c'est inutile , s'écrièrent les convives.
— Non, messieurs, reprit le compositeur, cela n'est pas inutile, puisque cet habit me pèse autant sur le corps que sur la conscience ; je serai plus tranquille dès que vous connaîtrez la cause de mon déguisement. Prètez-^moi quelques instants d'attention : Je suppose que vous n'ignorez pas quelle est l'avidité des créanciers : tel que vous me voyez , je suis criblé de dettes. Tant que ma réputation artistique n'a pas été bien établie, ces vampires m'ont laissé en repos. Mais j'ai eu le malheur de composer pour le carnaval un quadrille ayant pour titre : Le$ Assiettes cassées; il a obtenu un tel succès , qu'il est de bon genre au dessert de briser maintenant toute la vaisselle. Voulant célébrer dignement mon triomphe, j'ai donné k dîner aux principaux exécutants de ce quadrille, et, par une fatalité que je ne puis m'expliquer, la dépense s'est trouvée audessus de mes ressources. Depuis ce moment , le papier timbré, les huissiers, les saisies, les recors sont tombés sur moi avec un acharnement que je ne puis comparer qu'aux sept plaies d'Egypte. Aujourd'hui même, en vertu d'une contrainte par corps, je devais aller prendre domicile dans une maison que je ne connais que trop; mais
j'ai dépisté mes argus, et, pour mieux les tromper, je me suis déguisé tel que vous me voyez. Je n'osais monter en cet état, lorsque la faim, la pluie que j'avais reçue et lenvie de vous voir, m'ont donné la force nécessaire pour me présenter au milieu de vous. Voilà la vérité tout entière : je souhaite qu'elle m'excuse à vos yeux, et j'ajoute que je désire sincèrement que M. Martin me pardonne le tour que je lui ai joué.
— De tout mon cœur, répondit le rentier, quoique vous m'ayez bien effrayé. Buvons un coup à votre santé, et à l'espérance que les recors ne pourront jamais vous atteindre.
Tous les convives se levèrent et trinquèrent avec cordialité. L'heure les avertissant qu'il était temps de se séparer, chacun fit ses adieux au docteur et le félicita sur l'ordonnance de son dtner et Texcellence des mets qui avaient été servis.
En descendant l'escalier, M. Brillanfdit au philosophe : « J'ai ^ pendant longtemps la pensée de me faire musulman; il y a de bonnes choses dans cette religion. Qu'en pensez-vous ?
— Cela ne pourrait vous convenir, monsieur.
— Pourquoi donc?
— Parce que la loi de Mahomet n*interdit pas seulement la viande de porc , elle défend aussi Tusage da vin*
Le parasite tira son chapeau aussi bas que possible, lit une grande salutation , et rentra chez lui la tête un pcn lourde, les jambes légèrement flexibles, en se disant : « C'est singulier ! aucun de ces Messieurs n'a indiqué le jour oîi l'on irait dîner chez lui. »
LE MiKDl-GRAS. 73
Dans sa route, Tristan rencontra quelques gamins qui couraient après un masque, qu'il crut, à son chapeau a plumes, reconnaître pour Tapagini. «Pourvu, pensat-il, que Tamour du plaisir ne fasse pas perdre à cet homme le précieux trésor de T intelligence; pourvu surtout que son cœur ne se dessèche pas 1 » Et il regagna sa demeure, Tesprit torturé par. un nouvel accès de misanthropie.
avec plus d'amertume que jamais ses malencontreuses interruptions pendant le dîner du Mardi-Gras.
— Qu*avez-vous ? lui dit le rentier. Vous paraissez mal k votre aise; seriez- vous indisposé? Ce serait fâcheux , car il est quatre heures et j'espérais que nous partirions ensemble.
— Je ne puis aller avec vous, répondit le parasite dont rémotion brisait la voix..1... je... je ne suis pas invité...
— C'est une erreur involontaire. Qui sait? on a peutêtre oublié de vous remettre la lettre de M. Patelin, Mais cela ne fait rien ; venez avec moi ; je suis persuadé que tout le monde sera content de vous voir. Surtout , plus de plaisanteries k Tégard de M. Grimardias.
— Non ; je n'accepterai pas. D'ailleurs je suis attendu autre part...
— Raison de plus ; on vous saura gré de la préférence que vous nous donnerez. Allons! venez donc, c'est moi qui vous en prie.
M. Brillant ne se le fit pas répéter. La crainte d'être mal accueilli, le rôle ridicule qu'il allait jouer, rien ne put l'empêcher de céder à l'attrait d'un bon dîner. C'était pourtant bien assez d'être gourmand sans y joindre encore l'abaissement du caractère.
A cinq heures moins un quart, M. Brillant arrivait chez M. Patelin en donnant le bras au rentier. Celui-ci, en entrant, s'adressa à l'avocat qui paraissait surpris de voir le parasite :
LA Ml-CARÈMB. 77
— Je VOUS amène notre bon ami, lui dit-il; il nous sacrifie une invitation qu'il avait reçue pour ce soir. Vous ne me blâmerez pas , car ]*ai eu toutes les peines du monde à le décider à venir.
— Vous avez eu parfaitement raison, répondit M. Patelin ; monsieur Brillant ne sera jamais de trop« Et pendant que le parasite s'asseyait à cdté du savant, Tavocat parla tout bas au rentier : « Je ne Favais pas invité, lui dit-il, parce que je ne puis supporter les gens qui s'enivrent. J'espère qu'aujourd'hui il se conduira mieux; sans cela...
— Que voulez-vous? à tout péché miséricorde 1 répondit M. Martin, D'ailleurs, je vais me mettre à côté de lui, et je le surveillerai.
Tous les convives ê'étant placés, on servit du potage au riz, Le plus grand silence régna pendant ce premier service, mais bientôt Tapagini prit la parole :
— Cet excellent potage me rappelle une anecdote que j'ai souvent entendu raconter en Lombardie. Tous les dîners, en ce pays, comniencent invariablement par \ïn potage au riz. Rossini venait de terminer l'opéra de Tancrede, et le morceau qu'il avait composé pour l'entrée du personnage principal n'avait pu convenir à la fantasque Malanotti. Ennuyé, tourmenté par les exigences de cette actrice, notre maestro rentre chez lui, et son cuisinier lui demande s'il faut mettre le riz au feu, ce qui voulait dire que le dîner était prêt, puisque, selon la méthode italienne, il ne faut que quelques minutes pour faire cuire cette graine, Rossini , quoique pressé par la faim, ne répond pas d'abord à cette question ; tout à coup, comme par une sorte d'inspiration : Oui, s'écria-t-il avec force. Le cuisinier court à ses fourneaux, et le potage était
il peine servi, que rimmortel musicien avait composé le fameux air : Di tonti palpiti, qu'en raison de cette circonstance, on appela Yair du riz.
— C'était sans doute Tespoir de bien dtner, ou peutêtre l'odeur du potage qui avait si tûen inspiré le compositeur, dit M. Grimardias. Je pencherais plut6t vers la dernière opinion, car le riz, que nous devons à rOrient , est le digne rival du pain. Aussi il s'en consomme beau* coup en Amérique, en Afrique et en Asie. Quant ^upotage^ il y a bien longtemps qu'on lui rend justice. Il est même curieux de lire dans Grégoire de Tours que le roi Chilpéric invita gracieusement ce chroniqueur à venir prendre sa part d'un potage k la volaille.
— Les poésies du xii* et du xni* siècle parlent de la purée au lard , au gruau et aux légumes, ajouta M. Bril* lant , qui , grâce aux soins de M. Martin, n'avait pas bu un seul verre de vin pur depuis son arrivée.
— Quand Du Guesclin , continua le savant , fut défié par Guillaume de Blancbourg, avant daller se battre, il mangea trois soupes au vin , pour rendre hommage aux trois personnes de la Sainte-Trinité. Le potage I mais il a été glorifié dans tous les temps. Est-ce que Taillevent ne nous dit pas dans son Traité, qu'il n'y avait rien de meilleur que les soupes à l'ognon , aux fèves et à la moutarde ? Est-ce que Platine ne nous parle pas avec éloge des potages aux amandes, au coing, au verjus, à la citrouille, au sureau et au chènevis? Est-ce que cet immortel auteur ne cite pas aussi des potages que nous trouverions maintenant singuliers, et qui se composaient ou de millet, ou de fenouil , ou de persil?
Notre savant eût achevé la nomenclature de toutes les
LA MNCARÊME. 79
plantes et de tous les légumes du globe terrestre, si Thaleine ne lui avait fait défaut. Mais, semblable au coursier qui sent Téperon, il termina néanmoins son dithyrambe en rhonneur du potage.
—Tout ce que je viens d'énumérer, ajouta-t-il, ne saurait être comparé au potage au riz. Consultons l'histoire, — et à ce propos, je regrette que M. Tristan ne soit pas au milieu de nous, je lui prouverais que Comus et Clio sont presque toujours d'accord. — Consultons l'histoire, et nous verrons qu'en 1/^/^8, les statuts de Tordre de saint Claude spécifient en termes précis que, pendant le carême, les religieux ^e cet ordre auront droit trois fois par semaine à un pblige au riz. La passion pour le potage alla même si loin que dans un repas on en servait plusieurs à la fois C'est ce qui , en 130&, décida le concile de Compiègne i défendre aux ecclésiastiques d'avoir sur leurs tables plus d'un potage et de deux plats, à moins qu'ils n'eussent un invité ; dans ce cas, on leur permettait un entremets en plus. Beaujeu et Champier nous disent qu'au xvi"* siècle le potage au riz jouissait d* une vogue extraordinaire, et qu'il n'y avait pas de festins où l'on n'en servît. Enfin , pour terminer sur ce sujet qui exigerait de grands développements, j'ajouterai que la panade était connue au XVI" siècle, et qu'au xvn" l'auteur du Lutrin parle du potage à l'argent comme d'un mets exquis.
— Qu'est-ce que ce potage? demanda M. Martin.
— Je ne saurais vous dire de quoi il était composé ; je sais seulement que ce nom lui vint de l'enseigne du traiteur qui le préparait.
— Il me semble, repartit le compositeur, que nous n'avons pas parlé du macaroni. Si vous le voulez, je vous en dirai
quelques mots, A Naples, on en mange considérablement. Il est d'ordinaire fabriqué avec des grano^uro, petits grains serrés qui croissent sur les bords de la mer Noire. Les gens riches laiment beaucoup, car malgré le bon marché du macaroni , il y a encore en Italie une iafinilé de pauvres diables qui ne vivent que de pain de sarrasin, d'ognons, d'ail et de minestra verdre. On nomme ainsi un triste ragoût composé de lard et d'herbes. Le macaroni me fait souvenir d'une autre anecdote que je vous racon-» terai , si toutefois je ne vous ennuie pas trop.
— Nous écoutons, répondirent les convives.
— Nicolo était aussi gourmand que bon compositeur, et au-dessus de tout il plaçait le macaroni. Il l'a^^prétait lui-même, et dans chaque tuyau , il introduisait du foie gras, des filets de gibier, des truffes, etc., et mangeait le tout avec un recueillement profond. La main sur ses yeux, le front méditatif, on eût pu supposer qu'il improvisait quelque nouvelle mélodie... Le gourmand ne pensait qu'à ce qu'il pourrait mettre la prochaine fois dans les tuyaux de son macaroni.
M. Grimardias sourit en écoutant cette anecdote, et il mangea de très bon appétit un morceau de langue de bœuf parfaitement assaisonnée dont tout le monde chanta les louanges.
— Je suis content , lui dit l'avocat, que vous ayez le même goût que quelques anciens possesseurs de fiefs. En vertu de leurs privilèges, ils avaient droit à la propriété de toutes les langues de bœufs tués sur leurs domaines ; et sous Louis XI , cette faveur fut souvent revendiquée.
— Le maréchal d'Hocquincourt avait une autre passion, reprit le savant : il raffolait des queties de mouton, et pour
LA Ml-CARÉME. 81
s'en excuser, il assurait que cela le mettait en gaîlé. 11 faut dire aussi que son cuisinier les accommodait parfaitement. Lorsque ce maréchal allait en campagne, on lui préparait une cargaison de gueues de mouton qu'on mettait dans des caisses ; et si nous en croyons les mémoires du temps, ce bagage n'amusait pas moins les officiers de l'armée que le maréchal lui-même. J'ajouterai que ce guerrier eût été très malheureux chez les Egyptiens de Thèbes, qui , adorant Ammon sous la figure d'un bélier, ne tuaient jamais de moutons.
— J'ai lu, continua le rentier, que toutes les fois que le maréchal de Mouchy perdait un de ses amis ou un de ses parents, il disait à son cuisinier : « Tu me donneras pour mon dtner deux pigeons rôtis ; j'ai remarqué qu'après en avoir mangé, je me lève de table beaucoup moins chagrin. »
— C'était se consoler à peu de frais, répliqua Tapagini ; mais si la chair de ces oiseaux eût eu réellement cette propriété, les pigeons seraient devenus bien rares.
— A la manière dont nous traite M. Patelin, on ne se douterait guère que nous sommes en carême, dit M. Brillant , dont le rentier continuait à baptiser le vin. Cet aloyau est si tendre, si bien cuit que je n'oserais affirmer que j'en aie déjà mangé de semblable. Je suis sûr qu'en nous l'offrant, notre ami s'est souvenu que c'était aussi un aloyau qu'Agamemnon fit servir à Ajax , pour le récompenser de la valeur qu'if avait déployée dans son combat contre Hector.
— Mon Dieu, non ! répondit l'avocat : mais je puis vous apprendre que si jadis, en Pologne, nous eussions été surpris à manger de la viande en carême, on nous aurait tout
simplement arraché les dents, en vertu d'une loi que pour mon compte je trouve fort peu chrétienne.
— Quelle horreur ! s'écrièrent avec un ensemble parfait les cinq gourmands; et M. Grimardias ajouta : « C'est sans doute inspiré par une aussi atroce doctrine qu un Italien nommé Parabosco fit une satire contre les dents, »
— Il n'en avait peut-être plus une seule, lorsqu'il composa ce stupide ouvrage, ajouta Tapagini.
— Ne soyez pas surpris, messieurs, reprit l'avocat ; je vais vous citer quelque chose d'encore plus inhumain. En 789, Charlemagne, voyant que l'observance du carême était peu suivie, défendit, sous peine de mort, de manger de la viande pendant ce temps, à moins toutefois que ce ne fût par nécessité ou en secret. Dans ces deux cas, l'évêque avait alors le pouvoir de soustraire le coupable au supplice en lui imposant une pénitence.
— Vous me croirez si vous voulez, mais je préfère Tédil de Charlemagne k la loi polonaise, répliqua Tapagini en mettant avec délices un énorme morceau de viande dans sa bouche.
— Lorsque le protestantisme , poursuivit M. Patelin , s'introduisit en France, les catholiques redoublèrent de vigilance pour l'observation du carême, et les plus petites infractions furent punies bien sévèrement. C'est ce qui faisait dire k Érasme : « On emmène au supplice celui qui, au lieu de poisson, a mangé du porc. Quelqu'un a-til goûté de la viande, tout le monde s'écrie : ciel I ô terre! ô mer! l'Église est ébranlée, le monde est inondé d'hérétiques. » Brant6me nous raconte à ce sujet une scène qui se passa dans une ville de province :
Une femme avait été remarquée à la procession à cause
Là mi-caréme. 83
de son extrême ferveur ; elle marchait nu-pieds, faisant la marmiteuse plus que dix. Mais, en rentrant chez elle, la fausse dévole dîna avec son mari, et ils mangèrent une tranche de jamkon et un quartier d'agneau. On sentit l'odeur jusque dans la rue, et de charitables voisins allèrent dénoncer les deux époux ; la femme fut emmenée et condamnée h être promenée par la ville ayant son jambon pendu au cou et son quartier d'agneau sur Tépaule.
— Si M, Tristan était là, dit le parasite, il ne manquerait pas d'en conclure que cette femme a été punie de sa gourmandise.
— Quoique M. Tristan ne partage pas nos opinions gastronomiques, répliqua Tapagini d'un ton bref, je suis certain que vous lui prêtez une idée qu'il n'eût pas émise ; et quoique ici il ne plaise pas à tout le monde, j'aurais désiré qu'il fût ce soir avec nous.
— Je lui ai adressé une invitation, dit M. Patelin, et j'ai prié le docteur de joindre ses instances aux miennes.
—Tristan ne pouvait venir ce soir, réppndit M. Maigret ; Un devoir impérieux le retient chez lui.
— Ou plutôt un accès de misanthropie ; cela rend malade quelquefois, ajouta M. Brillant d'un ton qu'il tâcha de rendre aussi doucereux que possible.
Tapagini et M. Maigret lancèrent au parasite un coup d'œil où le mépris se mêlait à l'indignation. Il s'en aperçut, et baissant les yeux, il mangea avec lenteur tout ce qui se trouvait sur son assiette. Ne voulant pas rester dans cette situation, et désirant obtenir au moins un appui sérieux dans cette réunion, il s'adressa à M. Grimardias, en le priant de lui faire connaître à quel événement on pouvait rapporter Tinstitution du carême.
— Selon les Pères de l'Église, répondit le savant, le qiiaresme, en latin quadragesima^ remonte aux premiers temps du christianisme, en mémoire du jeûne de Jésus- Christ dans le désert. Mais d'autres, historiens assurent que cette institution vient d'Egypte, et que nous la devons aux prêtres d'Isis. D'après leur dogme religieux, ils pensaient qu'il était utile qu'il y eût une époque dans Tannée où le corps se puriflât de ses souillures, et pour y parvenir ils employaient la macération et le jeûne.
— J'aurais eu beaucoup de peine à m'accoutumer à un pareil régime, même pendant huit jours, ne put s empêcher de répondre l'auteur de la Marche des écrevisses.
Le savant continua :
— Le jeûne du carêmS fut rigoureusement observé par les premiers chrétiens et les premiers moines. Ainsi ceux qui s'établirent en Egypte ne mangeaient que douze onces de pain sec pendant toute une journée ; encore était-ce à trois reprises différentes : le tiers à trois heures de l'aprèsmidi, k nones, et le reste le soir avec un peu d'eau. Afin de rendre hommage aux plaies du Christ, dans certains couvents l'on saignait même les moines pendant le carême, et cette opération s'appelait minutio monachi.
— Mais, demanda M. Martin, le jeûne était-il généralement observé en France ?
— Pas absolument; beaucoup de gens ne s'y conformaient pas.
— A-t-il toujours été défendu de manger de la viande ?
— La défense de certains aliments a subi une infinité de variations depuis le commencement du christianisme. Dans les premiers temps , les fidèles furent très divises sur ce point : les uns s'abstenaient de manger de la
LÀ MI-CAHÉME. 85
viande, quelle qu'elle fût; les autres, plus sévères encore, proscrivaient les œufs, le poisson et les fruits ; mais la majeure partie se nourrissait de poisson et de volaille.
— Pourquoi plutôt cela qu'autre chose? dit Tapagini.
— C'est qu'au livre de la Genèse il est écrit que les oiseaux et les poissons ont été créés le même jour, et l'on en a conclu qu'ils devaient être de même nature.
— Cette opinion me réconcilie un peu avec le carême, répliqua naïvement le compositeur ; mais je voudrais savoir maintenant pourquoi on fait maigre le samedi.
— Si l'on en croit Raoul Glober, chroniqueur duxrsiècle, répondit M. Grimardias, la défense démanger de la viande • le samedi serait due à un concile qui, désolé de voir la France en proie à la guerre et aux calamités, aurait voulu, par l'abstinence de la viande le samedi, rendre grâces à Dieu des quelques jours de paix et de tranquillité qu'il venait d'accorder. Dans les hôpitaux on observait scrupuleusement le carême ; l'on y consommait énormément de poissons, et surtout dehaî^engs. Thibaut VI, comtedeBlois, — il faut toujours en revenir à l'histoire, —fit, en 1215, un don annuel de 500 harengs à l'hôpital de Beaugency, et Louis iX en donna aussi 68,000 aux hôpitaux et aux léproseries de France. J'ai même lu dans VÉtat des biens et dépenses annuelles pour l'Hôtel' Dieu de Parîs^ à la date de 1660, qu'on dépensait tous les ans 9,200 livres pour 23,000 carpes, et 2,320 livres pour des paniers de marée et de harengs fournis aux malades et aux domestiques de l'hôpital.
— Avec toutes ces carpes et tous ces harengs, quelques uns de ces pauvres malades ont dû s'étrangler, fit observer Tapagini, qui, n'étant plus gêné par un costume excentrique, parlait avec une entière liberté d'esprit.
86 LE BÂNQUEf DÈ8 3£PT GOURMÂNbS.
— On a publié, reprit M. Patelin, depuis le commencement du xvi" siècle jusque vers le milieu du xvir, une multitude d'ordonnances et d'édits sur Tabstinence pendant le carême. On ne periqit qu'aux malades Tusage de la viande; encore cette faveur ne put-elle être accordée que sur les certificats du médecin et du curé. La vente de la viande de boucherie avait lieu dans les hôpitaux, car la volaille et le gibier furent décidément interdits. Les Parisiens, amoureux du fruit défendu, et tenant it conserver les bonnes traditions culinaires, allaient à Gharenton, où il y avait un prêche, et là ils se régalaient de viande en plein carême. Malheureusement, une ordon* nance de 1659 mit obstacle k ces voyages gastronomiques et défendit, sous les peines les plus sévères, l'usage de la viande. Cette interdiction contraria beaucoup les Parisiens^ peu disposés à imiter les anciens habitants de Constantinople...^
-^ Comment, objecta le compositeur, ils étaient donc chrétiens f
M. Grimardiàs et Tavocat souril'ent de l'ignorance du maestîo , mais^ en gens bien appris, ils ne la lui firent pas sentir; M. Patelin se contenta d'achever le récit qu'il avait commencé;
■^ £n 5&6, ditHl, Justinien permit aux bouchers de Constantinople de vendre de la viande pendant le carême, en raison de la disette des blés, du vin, de Thuile et du poisson. Le peuple tout entier refusa de profiter de cette faveur. 11 y avait un grand mérite a se conduire ainsi, puisqu'une erreur ayant été commise dans le calcul des jours de l'année, le carême dura cette fois bien plus longtemps qu'à l'ordinaire.
U MI-CâRÉME. 87
Pendant que Tavocat parlait ainsi , M. Grimardias retournait SCS poches en tous sens ; vainement il en avait tiré une masse de petits papiers, écrits d'une façon indéchiffrable pour tout autre que pour lui , il cherchait ton* jours; enfin, il parvint à réunir quelques feuillets, et lut ce qui suit :
a Le jeûne était en usage chez les Romains et chez les Grecs. Àristote nous apprend que les Lacédémoniens, voulant secourir une ville assiégée, imposèrent un jeûne sévère k tous les peuples qui leur étaient soumis. Ils n*en exceptèrent pas même les animaux domestiques. En agissant ainsi, ils espéraient ménager leurs provisions, et at^ tirer aussi la protection des dieux sur la ville qu'ils vou* laient sauver.
» Plusieurs fêtes religieuses étaient précédées, chez les Athéniens, A'àjeûne» rigoureux. On peut citer, entre autres, celles d'Eleusine et des Thesmophories. Les femmes se revêtaient d'habits dedeuil, s'asseyaient à terre, et passaient ainsi un jour entier sans prendre de nourriture.
» On jeûnait aussi en Thonneur de Gérés et de Jupiter. Les prêtres de ce dieu qui habitaient Ttle de Grète s'engageaient k ne manger pendant toute leur vie ni viande ni poisson, et à ne se nourrir que de crudités. Le paga-^ nisme exigeait souvent ces sortes de sacrifices, non seu-lement de ses prêtres et prétresses, mais encore de ceux ([ui voulaient être initiés à ses mystères. Pour obtenir des réponses des oracles, pour se rendre les dieux favorables, on passait la nuit dans les temples, ou bien on jeûnait ou l'on se purifiait de quelque manière que ce fût. Géné« ralementjey^ne précédait toutes les cérémonies religieuses. C'est ce qui prouve que le christianisme... »
Notre savant s'arrêta tout à coup ; il ne put retrouver la suite de ses feuillets, et après avoir de nouveau fouillé dans ses poches avec un soin tout particulier, il se vit forcé de dire :
— Je vous demande pardon, messieurs,... j'aurai sans doute laissé le reste à la maison. Je n'ai plus là que ce qui regarde les Chinois et les mahométans.
— Lisez tout de même, répondit M. Brillant ; vous nous ferez toujours plaisir.
M. Grimardias lut donc encore les lignes suivantes :
a En Chine, le^rôn^ est très fréquent. Les mandarins le prescrivent pour obtenir du beau temps ou de la pluie, et pendant ce jeûne aucun boucher ne peut vendre de viande, sous peine de sévères punitions. Les jours d'absti^ nence font partie du deuil, et dès qu'un père est mort, ses enfants restent plusieurs jours sans boire de vin ni manger de viande.
)) Chez les musulmans le jeûm a lieu principalement pendant la lune du Rhamadan. D'après le Coran, celui qui n'observe pas cette abstinence est tenu de donner un repas à soixante pauvres, de jeûner soixante jours, et de mettre un de ses esclaves en liberté. Quelques casuistes mahométans ont décidé qu'on rompait h jeûne en mangeant de la pierre, de la terre, de la toile ou du papier. »
Le savant remit ses notes dans sa poche, où elles se trouvèrent mêlées comme des cartes qu'on aurait battues. M. Martin dit alors avec un profond accent de vérité :
— Ma foi I on peut, si l'on veut, médire de notre époque ; mais quand je pense à tout ce que vous venez de lire, je remercie le ciel de m'avoir fait naître au xix« siècle. Quarante jours sans manger de viande!..