I^E SIÈGE
« encore s'arrêter là , et se mettre à « table. Les pâtres se pressoient autour « de moi, en parlant tous à la fois. L'un « se vantoit de m'avoir le premier re- € connu , l'autre d'être allé chercher « ses voisins; plusieurs femmes me re- « mercioient de les avoir mariées jadis. « On m'amenoit des cnfans de neuf à « dix ans que J'avois baptisés dans mon « dernier voyage, on me supplioit de « séjourner dans ces montagnes , et l'on o m'accabloit de questions sans écouter « les réponses. Pendant mon repas champêtre, d'autres montagnards ac- « coururent de tous côtés, et bientôt la « multitude qui m'environuoit se trouva « triplée, enfin je parvins à me faire « écouter. A cette scène bruyante suc- « céda tout à coup le plus profond « silence. Je déclarai que j'étois obligé « de me rendre le soir au lieu où l'on « passe le bac , pour aller à Rosmal , -j t mais que je promeltois de revenir « l'été prochain , uniqncment pour eux
DE LA ROCHELLE. igS
« si mes supérieurs me le permeltoient , « et si Dieu ne disposoit pas de moi « d'ici là. Alors on ne me retint plus; « mais on s'écria qu'il falloit m'accom- « pagner durant les doux premières K lieues, parce que c'étoit le chemin le 0 moins praticable de toute cette côte, « et qu'ils me porteroient dans les en- « droits les plus dangereux. Il fut déa cidé qu'on tireroit au sort pour me « donner quatre guides, et le sort tomba « sur quatre jeunes montagnards qui « me suivirent en effet. Comme je me « disposois à partir, toute la multitude « me demanda ma bénédiction, que je « leur donnai avec un profond atten- « drissement, debout sur la roche qui « m'avoit servi de siège pendant le a dîner. Ce fut ainsi que je me séparai c de ces bonnes gens ; et jamais un « guerrier, un potentat, en revoyant « le pays conquis par sa valeur, n'étf prouva une satisfaction comparable «t à celle que je ressentis en me retrou-
« vant dans ces contrées sauvages , au « milieu de ce troupeau fidèle dont je « fus le premier pasteur. Mes guides t me furent très-nécessaires ; ils m'é- « pargnèrent toutes les fatigues de la « route la plus pénible ; car , malgré ma « résistance , ils me portèrent durant « une partie du chemin , et même ils « me l'abrégèrent beaucoup en me pre- « nant sur leurs épaules pour passer « un torrent dans lequel ils se plongè- « rcnt, s'enfoncant dans l'eau jusqu'à « la ceinture. Arrivés à un lieu nommé « la Roche des Eglantiers, nous nous t quittâmes; je tirai de mon bréviaire «"'quatre images que je leur distribuai, « et qu'ils reçurent avec la foi et la sim- « plicité de reconnoissance la plus tou- « chante.
« J'arrivai au bac à sept heures du f< soir. En moins de vingt minutes je « me trouvai sur l'autre rive, et à deux « cents pas du château de Rosmal. Il « fuisoit uuit, mais le temps étoit clair
« et serein , et je bénis le ciel en aper-
« cevant les tours de ce vieux château.
« Je vis une lumière au second étage ,
« et je m'attendris , en pensant que
« c'étoit peut - être là votre chambre :
« je vous vis , ma fille, reni'^lie de
a craintes sinistres , de terreurs , de
« résignation et de piété. J aimois à
« penser que , tandis que vous invo-
< quiez Dieu, votre prière s'exauçoit
« et que Dieu me conduisoit vers vous
« pour vous délivrer! Je m'avan-
« cal seul vers la grille du château,
« dont la morne tranquillité me sur-
« prit. Je sonnai : au même instant
« une vieille servante , avec un accent
« allemand , vint me parler. Je me fis
« connoître pour un religieux; je de-
« mandai l'hospitalité : elle m'ouvrit
« la grille sur-le-champ. Elle me con-
« duisit dans une petite chambre au
« rez-de-chaussée , m'y laissa seul , et
« revint un moment après en appor-
u tant de la lumière et des draps pour
igS LE SIÈGE
tf faire mon lit. Je lui demandai si Ir « maître dti château étoit chez lui.
« Non, répondit-elle; mais il arrivera « sous peu de jours. Jç lui fis encore « quelques questions ; je m'apereiis « que cette femme n'osoit parler , et « qu'elle en avoit néanmoins grande « envie , ce qui donnoit un singulier t tour à sa conversation. Elle me r«- « pondoit d'abord avec une sécheresse t qui m'imposoit silence ; et ensuite , « sans être interrogée, elle me contoit « d'elle-même plusieurs choses avec le « ton mystérieux de la confiance. C'est » ainsi qu'elle m'apprit que Frickmann, « concierge du chAteau , étoit Ailef mand , ne savoit pas un mot de fran- « cois , aimoit beaucoup l'argent , cl « disposoit de tout en l'absence de son « maître , qu'il servoit par intérêt et % par habitude beaucoup plus que par « attachement. Je profitai de toutes « ces lumières , et je connus que le « ciel m'avait véritablement choisi
« poUr vous délivrer, puisque, par un « bonheur qui ne peut être l'effet du « hasard , je sa vois parfaitement l'alle- « niand , ayant passé ma première jeu- « nesse chez des parens de ma mère, et M si je n'avois pu m'exprimer dans cette t< langue , mon voyage eût été entière- « ment inutile.
« Je me couchai plein d'espérance.
« Je me levai avec le jour, et je fis
V dire à Frickmann , par la servante , « que je désirois l'entretenir un mo- « ment, que je l'attcndrois sur le bord « du Pvhône près de la maison du « batelier , et je sortis aussitôt du « château , ne voulant pas , après ma « confidence ^ m'y trouver renfermé « au pouvoir du concierge. Frickmann « vint me joindre sur les sept heures w du matin. Je lui dis brièvement
V qu'une personne charitable, touchée « de vous savoir entre les mains d'uû
V père sévère et rigoureux , vouloit « vous placer , pour le reste de vos
« jours , dans une solitude où vous ne « seriez jamais connue ; que vous chan- « gériez de nom ; que l'on feroit cou- " rir le bruit de votre mort , et que j'a- « vois imaginé une manière de vous « emmener qui rendroit ce plan très- « possible ; et je lui en rendis compte. « Enfin , j'ajoutai que s'il acquiesçoit à « ma proposition , je lui donneroi^ « cinquante louis. Frickmann réfléchit « comme un homme très-lenté ; puis « il me répon<lit que son maître lui « mandoit qu'il le récompenseroit ma- « gnifiquement, s'il vous gardoit avec « une parfaite vigilance. Je lui dis que « son maître éloit ruiné. Frickmann « n'eut fs lair Je me croire; il me « demanda quelques heures pour faire « ses réflexions , et me quitta sans rien « conclure. Un événement inattendu « le détermina tout à coup. Ce jour « même des gens de justice , conduits « par deux créanciers , viarent visiter « le château , et mettre les scellés par-
« tout. Alors Frickmann , connoissant , « à n'en pouvoir douter , l'état des af- « faires de son maître , n'hésita plus , il « vint me retrouver : nous coiivinmes « qu'il vous amèneroit à miiiuil pour « vous remettre entre mes mains. Je « lui donnai dix louis d'arrhes , et je « promis de lui donner le reste quand « vous entreriez dans le bateau ; ce « que je fis effectivement. Tous étiez « si troublée que vous ne remarquâtes « pas que je lui donnois une bourse « qu'il reçut en tenant une corde atta- « chée à la barque , et qu'il ne lucha « cette corde qu'après avoir examiné « et compté la somme. Je revis encore « Frickmann , qui m'apporta la valise « qui contenoit vos vêtemens. Voici « la fable que Frickmann doit conter à « son maître : il lui écrira que vous « ayant logée dans l'appartement déor signé par lui, vous aviez conçu la « folle idée de vous échapper par l'une « des fenêtres qui donne directement
i< ?ur le Rhône, parce que tous ayiez « pu Toir un bateau vide attaché à un « anneau de la muraille; que durant « la nuit vous aviez lié à votre fenêtre ce vos draps coupés en lanières ; que « le îcndem«in on avoit trouvé cette « lanière rompue, votre fenêtre ou- « verte , l'un des rebords du bateau « ensanglanté, et un pan de robe de « mousseline accroché au bateau. En M effet , toutes ces choses seront ainsi « préparées par Frickmann et vues par « des témoins ; ainsi il passera pour « certain que vous avez péri dans le « Rhône. D'ailleurs Frickmann ne peut « être soupçonné de séduction, puis- « que vous n'aviez ni or ni pierreries a à lui donner. Il ne craint plus le « retour de son maître, qui, prévenu « par un courrier de la saisie faite au « château, n'osera plus y revenir. Il « va chercher à se placer d'une aulro « manière, et je lui ai dit que s'il vous « gardoit fidèlement le secret sur voire
DE LA ROCHELLE. 2o5
« existence, même après avoir quitté « son maître , il pouvoit avec confiance « recourir à moi pour le protéger et le « servir avec zèle , et je lui ai donné « une adresse pouF m'écrire en cas de « besoin. J'aurois désiré vous instruire « moi-même de ces détails, et vous « épargner une partie des terreurs que « vous avez dii éprouver lorsqu'on « vous entraîna au milieu de la .nuit « sur les rives du fleuve ; mais Frick- « mann , par une défiance ridicule , « n'a jam.^'is voulu se charger de vous « remettre un billet écrit en francois , « qu'il n'auroit pu lire. 11 a même re- « fusé de vous porter ma simple si- « gnature, répétant toujours que cela « étoit inutile au succès de la chose. « Il est vrai qu'ignorant le crime de « son maître , il ne pouvoit savoir tout « ce que vous aviez à craindre de lui. « Je ne puis vous exprimer ce que je « ressentis en vous attendant dans le « bateau, depuis neuf heures du goir
2o4 LE SIÈGE
« jusqu'à minuit! Non que je doutasse « du succès ; la tempête afFi euse qui « s'élev? n'ébran'a pas un seul instmt « ma foi ; mais je songeois à vus crain-
« tes, et je souffrois avec vous!
» Grand Dieu! d»sois-jc, c'est pour « faire éclater mie^ix votre puissance « aux yeux de celte enfant, que vous « avez choisi pour son libérateur un « foiblc vieillard! Vous voilez que ses « débiles mains îa conduisent au port, « malgré la nuit profonde, n^algré les « flots irrités, les Vcnls coulrsires et t l'orage! Elle ne s'est point appuyée « sur un bras de chair; elle a mris en • vous toute son espérance, et vous « voulez qu'elle reconnoisse que c'est à
u vous seul qu'elle doit son salut!
« Kon , ces nuées épaisses qui voilent « les cieux , ces éclats de la foudre ne « sauroient m'effrayer! Ne pouvcz-vous « pas, Seigneur, par un mot de misé- « ricordc, dissiper les ténèbres, éclai- » /v/' ceux qui aoiU assis dan.^i Nombre
DE LA ROCHELLE. 2o5
cf de la mort j et conduire nos pieds
a dans le chemin de la paix (i)?
« Tout à coup j'entendis se rompre , « avec un fracas épouvantable , les mâts « d'un grand bateau amarré près du a bac , et dont j'avois admiré , durant « le jour, la grandeur et la solidité; et « notre frêle barque , si violemment « ballotée , résistoit à tout l'effort de
« la tempête ! . . , Ah ! m'écriai-je ,
« qu'est-ce que la force apparente, si
« Dieu ne la soutient pas? Comme
« je disois ces paroles, j'entendis la voix « de Frickmann , qui me parloit en alle- « mand pour me donner le signal con- « venu. Quand vous entrâtes dans le « bateau , je remerciai Dieu qui , en me « confiant un dépôt si cher, me com- « mandoit de consacrer tous mes soins « à sa conservation; puisqu'il me don- « noit pour vous une affection si paternelle Vous étiez presque éva-
(i) Cantique de Zacharie.
2o6 LE SIÈGE
« nouie; je craignis de vous causer Uïie
« révolution funeste en me faisant cour
« noître brusquement et j'hésitai
« quelques minutes à vous parler!
t Vous savez le reste, ma fille » Clara,
pénétrée d'attendrissement et de reconnoissance , essuya ses yeux pleins de larmes. Oui, dit-elle, je suis votre enfant , je ne veux vivre désormais que pour vous obéir, certaine que je ferai toujours ainsi la volonté de Dieu.
Dans ce moment on entendit sonner une cloche, ce qui, dans ce lieu désert, surprit Clara. 11 est sept heures, dit le père Arsène; venez, ma fille, entendre la messe ; j'aurois voulu vous informer de mes projets sur ndus... — Mon père, interrompit Clara, dans cette nuit où le ciel nous a guidés si miraculeusement , m'avez-vous vouée à Dieu? Mon âme tout entière ratifieroit cet engagement 1 — iNon, ma fille, vous êtes
libre. Qui sait les desseins de Dieu sur vous?... — J'avoue qu'un cloître scroil
l'asile que je préférerois à tout autre, si vous me permettiez d'y fixer à jamais ma destinée par des vœux irrévocables.
— Dans votre situation, c'est une chose impossible : si l'on déclaroit qui vous êtes , on ne vous recevroit pas , ou votre père pourroit s'y opposer; vous retomberiez sous son autorité , et d'ailleurs vous me feriez manquer à la parole que j'ai donnée à Frickmann. Il faudroit donc vous faire admettre sous un nom supposé , et même produire un faux acte baptistaire. Ainsi , vous voyez qu'il n'y faut pas penser; et, puisque vous me donnez sur vous les droits d'un père, je vous défends, ma fille, de vous lier sur ce point par aucun vœu secret et conditionnel. — Je vous obéirai, et croyez, mon père, que jamais je n'aurois fait un vœu sans vous consulter.
En parlant ainsi , le père Arsène et Clara traversoient le bois : après avoir marché un demi-quart d'heure , Clara
3o8 LE SIÈGE
aperçut un hermitage bâti sur une colline, entouré d'une jolie vigne. Presqu'au même moment on \it descendre de la colline un vénérable ermite , quoique moins âgé de dix ou douze ans que le père Arsène. Voilà, dit ce dernier,
mon ami le plus cher 1 En effet, la
joie brilloit sur le visage de l'ermile en s'avançant vers le père Arsène, qu'il aborda avec l'expression de la tendresse la plus respectueuse. Clara, qui n'avoit jamais vu d'ermite, regardoit celui-ci avec une curiosité mêlée d'étonnemeut; car la beauté de sa figure , la noblesse et la politesse de ses manières donnoient à toute sa personne quelque chose de très-frappant. Il étoit suivi d'un jeune homme de treize ou quatorze ans, sou élève , seul compagnon de sa solitude , qui, par son ordre, débarrassa le père Arsène de la valise de Clara, et la porta à l'ermitage. On monta la colline, et, laissant à gauche l'hermitagc, on cuira
dans nue grotte assez spacieuse , creusée dans le rocher par la seule nature ; une simple haie de bois d'épine en fermoit l'entrée. L'intérieur étoit parfaitement éclairé par une ouverture faite au milieu du plafond ; des festons et des guirlandes de pampre , de lierre , de roses sauvages et de liserons s'échappoient autour de cette ouverture, et, suspendus en l'air, retomboient dans la caverne, en formant à cet endroit de la voûte une élégante couronne de verdure et de fleurs. Au fond de la grotte s'élevoit un simple autel de pierre grise polie, entouré de superbes orangers, et placé à côté d'une fontaine naturelle dont l'eau limpide et pure s'étoit creusé un ruisseau dans le milieu de ce temple champêtre. L'ermite, en consacrant cette grotte où sa sépulture étoit marquée , avoit fait une fondation Ipar laquelle l'un des religieux du coupent de la petite ville Yoisine étoit 1. lô
obligé d'y venir dire la messe tous les
jours.
On n'entra jamais dans cette église rustique par hypocrisie , ou par bienséance, ou par curiosité , pour admirer les chefsd'œuvre des arts. La prière y fut toujours l'expression fidèle d'un sentiment profond ; la foi plus parfaite , la piété plus tendre y trouvoient aussi plus de consolation. Ce fut là que Clara, remerciant Dieu avec toute l'elTusion d'un cœur sensible et reconnoissant , reprit nonseulement de nouvelles forces, mais une vie nouvelle. Clara pria avec espérance pour Yalmore ! Elle pouvoit là s'occuper encore de lui; la religion lui pcr- Tnettoit de déposer dans le sein de Dieu des vœux si purs, que la seule charité chrétienne auroit pu les former. Dieu
daigna lui répondre Tout à coup
elle tressaille, ses joues se colorent du
plus vif incarnat , ses yeux , baignés
, de larmes, restent fixés à la voûte; ses
mains jointes se serrent avec transport Dieu lui parle ! elle ne
respire plus , elle écoute ; une voix secrète . mais distincte , lui dit : Tu seras heureuse même sur la terre.
Plus d'un demi-' siècle de bonheur te dédommagera de quelques mois de souffrances. Cet oracle consolateur , qui pouvoit être produit par l'imagination , fut recueilli par la foi la plus vive, et il changea subitement le destin de Clara. Au lieu de la force donnée par le courage et la résignation qu'elle avoit eus jusqu'alors , elle fut revêtue , non , pour un moment d'exaltation, mais à jamais, de la force triomphante, inspirée par la confiance et par la certitude d'un éclatant succès. Une joie céleste entra dans son cœur, en guérit toutes les blessures , le remplit tout entier, et s'y fixa. Débarrassée de toute prévoyance comme de toute inquiétude, elle ne vit plus dans son existence qu'un seul soin
nécessaire, celui de ne jamais s'écarter un instant de la route glorieuse de la vertu. Elle sortit de la grotte sainte , fortifiée contre le passé , satisfaite du présent, et calme sur l'avenir.
Cette révolution dans l'exbstence de Clara fut préparée par tant de pensées habituelles, par une vie si remplie d'innocence , et par un si grand nombre de sacrifices généreux , que , même en la considérant seulement comme le simple eflet produit par une imagination exaltée , elle n'aura rien de surprenant pour ceux qui connoissent le cœur humain. Mais cette puissance merveilleuse et souveraine de l'imagination n'est donnée qu'à la vertu , le vice ne peut l'avoir. Toujours matériel , le vice agit sur les sens, et non sur les plus nobles parties de nous-mêmes; il enflamme le sang, la vertu élève l'ûme : une extrême exaltation ne sauroit exister sans un grand motif d'admiration et d'amour j et l'une
DE LA ROCHELLE. 3i3
des malédictions de la Sagesse suprême contre le vice et la fausse vertu fut cet anathême : Ta n éprouveras jamais de véritable enthousiasme.
On quitta la grotte pour aller à l'ermitage , où l'on trouva un repas champêtre d'une élégante simplicité. Le père Arsène dit à Clara qu'il comptoit la mener chez sa nièce , dans une riche ferme auprès de la Rochelle : et pour éviter d'être remarqués dans ces environs , poursuivit-il , nous resterons ici jusqu'à la nuit ; alors , avec des chevaux qu'on nous procure , nous nous rendrons à la petite ville voisine ; nous y trouverons , à neuf heures du soir, une voiture publique qui nous conduira à la Rochelle. Clara trouva cet arrangement parfait ; et , après le dîner, montrant un extrême désir de connoître les causes de l'amitié réciproque de l'ermite et du père Arsène :
J'aurai , lui dit l'ermite , un grand plaiiir à satisfaire \otre curiosité , car le
2i4 LE SIEGE
père Arsène est le seul héros de mon histoire; et le récit de mes malheurs sera toujours aussi celui de ses bienfaits et de ses actions généreuses. Ici le père Arsène interrompit son ami avec une sorte de sévérité pour refuser ces éloges et pour les défendre ; l'ermite promit de ne plus le louer que par les faits ; et , après un moment de recueillement, il reprit la parole et conta l'histoire suivante ;
« Je. n'entrerai point dans les détails « des erreurs de ma Jeunesse. Je ne « dois me les rappeler que pour les dé-
« plorer devant Dieu! Je ne vous
« entretiendrai que des résultats de mes « fautes , et de l'événement qui m'a con- « duit ici.
« Je suis le dernier rejeton d'un
« sang illustre Mon nom, que j'ai
« fait vœu de taire, ne sera jamais
p connu que du père Arsène Dos
« passions violentes égarèrent ma jeu-
DE LA ROCHELLE. 2i5
€ nesse ; elles m'entraînèrent dans des « imprudences et dans des profusions « qui causèrent ma disgrâce à la cour « et la perte presque entière de ma « fortune. Ce fut à cette époque (j'a- «i- vois vingt-cinq ans) qu'un accident «r malheureux me prociira le bonheiir « de connoitre le père Arsène. Étant; à « Paris, an mois de septembre, je fus « réveillé tout à coup, sur la fin de la « nuit, par un grand tumulte; je me « levai précipitamment, et j'appris que « le feu venoit de prendre avec vio- « lence à la maison qui touchoit à la « mienne. Les premiers secours furent « mal donnés , et en moins de vingt « minutes l'incendie fit des progrès « effrayans. J'étois descendu dans ma « cour; le jour commençoit à paroîlre, « et je vis que le feu ailoit gagner « ma maison , si la communication « n'ctoit pas promptement coupée, et « je n'eus à cet égard aucune espé- • rance, parce ^ue c« côté étoit trop
2i(i LE SIÈGE
« embrasé pour qu'on osât en appro- « cher ; les maçons placés sur les toits « s'en éloiguoient tous, lorsque je vis « paroître une troupe de religieux a marchant courageusement sur ces « toits brûlans qui s'écrouloient de « toutes parts : soldats intrépides de la € religion , héros de la charité chréa tienne, bravant le danger et la mort, « non pour la gloire humaine, ou pour Œ la fortune , mais pour sauver îa vie « ou seulement les propriétés de leurs « frères , eux qui renoncent pour ja-
« mais à tous les biens terrestres!
« Ils s'emparèrent des haches que te- « noient les maçons fuyards; mais ils « étoient devancés par l'un d'entre « eux qui s'avançoit à leur tête , et u qui par sa taille haute et majes- « tueuse, et l'assurance de son main- € tien, pnroissoit fait pour commander « aux autres. Eu effet, il se précipita « dans l'emlroit le plus dangereux , et « douuu le picuiicr coup de ^achc , cq
DE LA KOCliELLE. 217
même temps il avoit l'œil sur ses compagnons , et leur indiquoit c# qu'ils dévoient faire ; ils coupèrent la communication , et leur retraite fut très-périlleuse , sur-tout pour celui dont j'avois particulièrement admiré le courage et la présence d'esprit ; car , s'étant beaucoup plus avancé que les autres , il se retira le dernier , et son agilité ne put le préserver de plusieurs brûlures aux jambes et aux bras ; il reçut une blessure plus grave encore : une solive enflammée , tombant sur son épaule j la lui démit
La violence du coup le terrassa ; tous les spectateurs rassemblés dans ma cour et dans la rue le crurent tué ; il avoit fixé sur lui l'attention générale , et l'intérêt qu'il inspiroit se manifesta par un seul cri de toutes les voix réunies de cette multitude ; aussi la joie fut-elle universelle lorsqu'on le
vit se relever et marcher Je volai
ai8 LE SIÈGE
« dans cette maison voisine , et j'y arri- V vai au moment où ce brave religieux , « couvert de blessures et dans l'état le « plus déplorable, étoit enfin descendu a dans un petit jardin ; plusieurs perce sonnes le soutenoient dans leurs bras , « car ses forces l'avoient tout à fait « abandonné. Je m'emparai de lui , en « disant que j'en avois le droit, puis- « qu'il venoit de préserver ma maison « de Tincendie; j'aidai à le transporter « dans la mienne ; j'envoyai chercher un ce chirurgien , je le vis panser , et je le « gardai jusqu'à ce qu'il fût en état d'être « transporté sans danger dans son couce vent, où, malgré mes instances , il ce vouloit absolument retourner. Vous w devinez facilement que ce religieux ce étoit le père Arsène , âgé alors de
ce trente-huit ans! Trente années se
« sont écoiflées depuis Le temps a
« produit de l'altération dans ses traits , ce mais son cœur n'a point changé!
DE LA IIOCHELLE. 519
« Depuis cette époque , ma vie ne « fut qu'un enchaînement affreux d'in- « fortunes. Enfin, la trahison la plus « noire et l'abandon total d'une per- « sonne que j'avois le malheur d'aimer « passionnément , mirent le comble à « tant de maux. Cependant un lien me « retenoit encore à la vie ; il me restoit
« un ami fidèle! La guerre s'étant
« rallumée, je partis avec mon ami pour « l'armée des royalistes , et nous nous « trouvâmes au combat de Villemur, « où le duc de Joyeuse, qui comman- « doit les rebelles , fut défait et se noya « dans le Tarn (1). La victoire commençoit à se déclarer pour nous , lorsque je vis tuer à mes côtés le seul ami
qui me restât sur la terre
« Je lui avois promis de supporter la vie; dans l'égarement de ma douleur , je pensai que sa mort me don-
(1) Antoine-Scipion de Joyeuse, frère du l^uerrier capucin, le père Ange de Joyeuse.
220 LE SI liGE
• noit le droit de disposer de moi-
« même Il m'est donc permis de
« mourir! m'écriai-je , et je m'élançai « dans les rangs ennemis , non pour y « chercher la gloire , dont j'étois même 'i détaché , mais pour y trouver la fin « d'une existence abhorrée. Je com- « battis long-temps en désespéré , sans t recevoir une seule blessure ; enfin , à < la nuit tombante , et dans le moment « même de la déroute de l'ennemi , je « fus percé de deux coups de baïon- « nette : renversé , foulé aux pieds des « chevaux , je perdis connoissauce , et « l'on me laissa pour mort sur le champ « de bataille. Le combat , qui avoit été « long, ne finit qr'à la nuit; et les vain- « qucurs , fatigu 'j , décidèrent qu'on « n'enlèveroit les morts qu'à la pointe j « du jour. Le champ de bataille étoit « éloigné de toute habitation. La mai-j « son la plus voisine de celte plaine a étoit le presbytère d'un petit village, « dont le curé venoit de mourir. De*]
t puis huit jours un religieux dosser- « voit celte cure , en attendant la no- « minalion d'un nouveau pasteur. Ce « religieux , apprenant par quelques " soldats fourvoyés ou fuyards que le ' combat étoit fini , imagina d'aller seul '■ visiter le champ de bataille , dans 9- l'espoir d'arracher à la mort qucl- « ques victimes de la guerre. Après • avoir fait un quart de lieue , il «e « trouva dans cette plaine qui , peu « d'heures auparavant , préscntoit le « tableau le plus tumultueux de la « haine et de la fureur , et qui main- « tei>ant , silencieuse , solitaire , n'of- « froit plus à ses regards que les funestes <-< résultats de la discorde, des champ? « ravagés , et la mort. Le religieux . n guidé par le plus tendre sentiment <• d'humanité , traversa ces tristes lieux » en versant de pieuses lajrmes à la vue t de ces guerriers étendus dans la pous- « sière ; osant interroger la mort , il « examina tous ces cadavres. Là . sa
322 LE SliGE
« voix plaintive les appelle , l'écho , que « des cris belliqueux ont fait retentir <f dans le jour , ne répète plus dans cette « nuit lugubre que les accens de la pi-
« tié Ici cet envoyé du ciel met un
« genou en terre, se penche pour écou- « ter s'il pourra recueillir un soupir et « donner une dernière bénédiction!..., « Tandis que sa charité brûlante pro- « digue tant de soins superflus, tout est « glacé , tout est immobile autour de « lui ; en pressant dans ses bras des « corps inanimés, il a vainement souillé « de sang se&vêtemens et ses mains!...
« Mais Dieu qui l'inspire est avec lui. « Un zèle si saint ne sera point infruc- « tueux ; il va recevoir sa récompense ,
« un infortuné sera sauvé! Il s'ap-
« procha de moi , posa sa main sur mon « cœur, sentit un foiblc battement, et, « transporté de joie, me soulève, bande « mes plaies, me charge sur ses épau- « les, et se décide à m'emporter che?
« lui {d)^
DE LA IlGCHiiLLE. 225
« En reprenant l'usage de mes sens, « je me trouvai dans une chambre , sur « un lit, et dans les bras d'un homme « dont je ne voy -4 pas le visage — Je « fus quelques iastans sans pouvoir « renouer le fil rompu de mes idées; « enfin , recouvrant toute ma connois- « sance , je ne revins à la vie qu'avec « horreur , et je me livrai à tous les
« transports insensés du désespoir ,
a Qui m'a réveillé d'entre les morts , « m écriai-jc , quelle main ennemie
« veut prcloDger mon supplice ?
« Qui que tu sois, n'attends point de oc reconnoissance d'un infortuné qui a
« tout perdu et qui veut mourir..
« laisse-moi A ces mots je fis un
Il pénible effort pour me soulever; en « me retournant, je regardai celui qui « me tcnoit dans ses bras , et je fus pé- « trifié d'étonnement en reconnoissant
« le père Arsène! Je ne l'a vois pas
« revu depuis l'époque où il sauva ma « maison d'uu incendie, c'est-à-dire
« de|Hiis deux ans ; sa vue . sans rien « changer à mes résolutions , m'interdit et me frappa , je gardai le silence. Non, dit- il, vouf p: mourrez point, non , j'ose en répondre. Ces paroles me rendirent toute ma fureur. Écoutez , lui dis-je , épargnez-vous des sermons superflus , je sais tout ce qu'on peut dire contre le dessein de s'ôter la vie , mais je suis abandonné du ciel ainsi que des hommes , je goûterai du moins un dernier plaisir , celui de satisfaire toute ma rage. En disant ces mots , je voulus arracher l'appareil qu'il avoit mis sur mes blessures. 11 se saisit de mes mains qu'il retint fortement dans les siennes ; dans Télat d'épuisement où j'étois , je ne pouvois lui opposer qu'une foible résistance , la colère
me sulfoquoit Écoutez-moi à
votre tour , me dit-il , je vois que vous avez abjuré tout sentiment do religion. Mais vous êtes militaire ;
DE LA ROCHELLE. .i:>.5
« peul-étre l'honneur vous est-il cher n encore : dans un Français il peut sur-
« vivre à la raison Ici je cessai de
« me débattre , j'écoutai. IN 'est-ce j)as « une action indigne , poursuivit-il , « après la fatigue que j'ai supportée <? j)our vous transporter ici au milieu « de la nuit , de me donner dans ma « maison , dans mon lit que je vous ai • cédé, l'aîFreux spectacle du crime que € vous médite/? Hors de cette enceinte, « je n'ai nuls droits sur vous ; mais ici^
« l'hospitalité me les assure tous Ce
« discours me fit une profonde impres- « sioa ; le père Arsène en profita pour « me faire donner ma parole d'honneur > « que , tant que je serois chez lui , je € n'attenterois point à mes jours , que « je me laisserois panser , et que je « prendrois les boissons et les aJimens « qu'il me présentcroit. Je promis so- « lennellement toutes ces choses , mais Cl à condition qu'il ne feroit point venir « de chirurgien , qu'il ne m'appelleroit
« qae par mon nom de baptême : et « qu'il laisseroit croire que je n'ëtois « qu'un simple soldat; car je ne voulois « pas qu'on vînt me chercher dans cetle « maison , dont les troupes n'étoient V pas encore fort éloignées. Le petit « village , voisin du presbytère , éloit « dans ce moment absolument désert ; « la guerre en avoit chassé tous les haa bilans , à l'exception de cinq ou si* « vieillards et de quelques infirmes , « dont le père Arsène prenoit soin.
« Le père Arsène , qui désiroit avec « une égale ardeur le rétablissement « de ma santé et ma conversion , se « conduisoit avec autant de prudence « que de zèle. J'aurois repoussé des ex- « horlations ; il ne m'en fit point : mais a sa présence et ses actions me parloient « de Dieu dans tous les instans. La « doctrine évangélique brilloit dans « toute sa conduite. 11 me soignoit avec « une afl'cction et une simplicité qui , « malgré moi , subjuguoieut ma rccour
« noissance. Je me faisois la loi de ne « lui parler qu'avec sécheresse et briè- « veté , et souvent avec rudesse ; car je « sentois qu'en me livrant à ce que j'é- « prouvois , il auroit pris sur moi un « empire que Je ne voulois pas lui don- « ner. Je lui dis plusieurs fois qu'il « m'importunoit en me veillant ; il me « répondoit seulement : Si je me couce chois , je ne dormirois pas : et il « passoit toutes les nuits. Il me ser- « voit toujours en silence. Dès qu'il «< étoit assis , il lisoit dans un livre M d'Heures. Il prioit une grande par- « tie de la nuit , mais tout bas , à ge- « noux derrière mon lit , et placé de « manière que je ne pouvois le voir « qu'en me soulevant et me retournant « de son coté. Tant qu'il étoit ainsi « prosterné , je me sentois vivement
« ému Je ne doutois pas que Je ne
a fusse le principal objet des vœux qu'il « adressoit au ciel. Il me sembloit que « ses prières agissoient sur moi; moa
« trouble croissoit graduellement pen-
« dant leur durée Mais je combat-
« tois encore ces mouvemcns salutai- « res . et souvent un seul retour sur « ma situation me replongcoit dans tout « mon désespoir.
(t Mes blessures étoient dangereuses ; « le père Ar?ène ayant étudié <Jès sa « première jeunesse l'art de la chiruv- <f gie , connut aisément mon état , et le « huitième jour il désespéra de ma \ie. f< Le soir, après m'avoir pansé, il s'as- « sit au pied de mon lit; et, me regar- <f dant avec un profond attendrisse- '( ment : Jeune infortuné , me dit-il ,
« tu vas mourir! et je pleurerai sur
'< toi toute ma vie! Le ton dont il
" prononça ces paroles me pénétra jus- " qu'au fond du cœur. IVe t'afflige pas, « lui dis-je, il ne me reste aucune con- « solation sur la terre, et le malheur a « flétri mon âme : je suis indigne de tes
« regrets Je m'arrêtai; une o})prc?-
« sien affreuse me coupa la parole. Le
« père Arsène- crut que j'allois expirer ; « il me tâte le pouls, et, plein d'efifroi, « il se jette à genoux : 0 Dieu de mi- « séricorde î s'écria-t-ii , conservez ses « jours , ou daignez vous montrer à lui
« par une lumière soudaine! L'cflet
* que produisirent ces paroles sur mon « cœur et sur mon imagination est im-
ii possible à décrire ! Je n'avois
« jamais entendu le père Arsène prier « tout haut; je ne l'avois même vu se « mettre à genoux que mystérieuse- « ment et à la dérobée : son action pas- « sionnée , sa voix éclatante , son accent « pathétique, me causèi'ent un saisis-
« sèment inexprimable Mes vains
« regrets , le souvenir de mes malheurs , « tout s'effaça de ma mémoire , tout fit « place à une seule pensée, nouvelle et <t terrible , la crainte des jugemcns « de Dieu , prononcés irrévocableflaent
t dans quelques minutes peut-être
« Je me trou vois sur le bord glissant c d'un abîme, sans autre appui que
« l'ange tutélaire dont les prières fer-
« ventes m'y retenoient suspendu!
« Il avoit cessé de parler ; mais , encore « à genoux , il prioit toujours intérieu- « rement pour moi. La vue distincte « de mes fautes m'empêchoit même « d'invoquer Dieu ; je m'anéantissois « devant la suprême Puissance, je n'o- « sois l'implorer! — J'attendois en fré- « missant mon arrêt... Tout à coup le « père Arsène se lève avec transport, «f vient m'embrasser , en disant avec « tout l'enthousiasme de l'inspiration : V Oui , tes yeux vont être dessillés ! ils « seront frappés d'une clarté céleste; « Dieu lui-même daignera parler à ton « cœur : purifie toi pour l'écouter. Ces « paroles , dans la bouche d'un pro- « phète , ne m'eussent pas inspiré plus « de respect et de soumission. J'obéis , « ^ns hésiter, avec toute la candeur « de la foi la plus vive; car la foi reli- « gieuse peut s'acquérir en un moment , M et alors elle ne se perd jamais. Pout
DE LA ROCHELLE. 25i
« durer , elle n'a pas besoin , comme « toutes les opinions humaines , d'ha- « bitude, de sentimens et d'idées pré- « paratoires. Elle vient quelquefois par « gradations insensibles ; mais elle peut « de même être accordée comme je l'ai « reçue ; et ce miracle si connu devroit « du moins montrer à l'incrédule toute « l'utilité de la religion. A-t-on vu ja- « mais la sagesse humaine calmer ainsi « subitement tous les transports du dé- « sespoir, donner à la parole de l'homme « ce degré de puissance , verser tout « à coup un baume bienfaisant sur les « blessures d'un cœur déchiré, et, par « ses exhortations , obtenant les sacri- « fices les plus pénibles , rendre en un « instant à la vertu le jouet infortuné
« des passions? Je confessai sans
' M déguisement tous mes égaremens, et « j'aimois à penser que mon ami, mon « bienfaiteur avoit reçu de Dieu même « le pouvoir de m'absoudre!... Pour « toute exhortation, il me dit ces pa-
33a LE SIÈGE
•< rôles : Mon fils, si déjà vos jours sont 8 comptés, mourez en paix; si Dieu « vous rappelle à îa vie, souvenez-vous " qu'il n'est point de piété sans recon- « noissance , point de vrai repentir sans « expiation.
«Je passai une nuit paisible. Le len-
* demain matin , le père Arsène me « trouva moins mal ; et trois jours après « je fus tout-à-fait hors de danger. Il
* ne me resta de mon désespoir qu'une « profonde misantropie, et la décision « inébranlable de laisser croire que j'a- « vois perdu la vie au combat de Vil- « lemur. Je pouvois réaliser ce projet; « j'avois payé toutes mes dettes, et je « me trouvois une somme d'argent assez « considérable que j'avois mise sur moi t dans une ceinture le jour du com- « bat. Je n'eus point l'idée de me reti- « rer dans un cloître ; j'avois besoin « non-seulement d'une retraite , mais « d'une solitude absolue. Je restai huit « mois avec l'inestimable ami que la
DE LA HOC H ELLE. ii55
<r Providence m'avoit donné. Au bout '( de ce temps il quitta sa cure; il fut « envoyé en mission sur cette côte sau- « vage; je l'y suivis. Ces rives soîi- « taires me charmèrent; j'y bâlis un
• ermitage , et je m'y fixai sans retour. ^ C'est ici cfu'après avoir éprouvé tout ^ ce que les passions ont de plus vio- « lent et de plus amer, je jouis , depuis
• vingt-huit ans, d'une tranquillité dont « l'expérience a du me faire sentir tout « le charme. Délivré de toute inquié-
• tude, et des tourmens affreux d'une « sensibilité mal dirigée, mes jours, « dévoués à la contemplation, ne sont « pas néanmoins sans utilité pour les « autres; cette humble maison, comme « tous les ermitages , sert d'hospice if aux voyageurs; et, à l'exemple des « anciens solitaires , je me rends à la R ville voisine dans tous les temps de « maladies épidémiques et contagieu- « ses , pour y soigner les malades ; ce « qui malheureusement n'arrive que