L E SIEGE
ne IraTailîcrez plus au profit de la maison , vos ouvrages vous appartiendront ; enfin , rien ne vous manquera de ce que vous pourrez raisonnablement désirer dans cette retraite. Les six religieuses , ( en me comptant ) qui sont chargées du gouTernement de cotto maison , iront vous voir tour à tour ciicz vous , quand vous serez disposée à les recevoir. Les autres ne font point do visites; elles sont entièrement dévouées au service intérieur de la communauté.
A l'égard du petit nombre de pensionnaires qui sont logées dans notre intérieur, vous serez maîtresse de les voir. — Non, madame, répondit Clara, je me consacre à la solitude la plus absolue, et je désire ne connoître ici que vous, madame, et la mère sous-prieure. D'ailleurs, ajouta-t-elle, la charité chrétienne peut seule euf^ager à supporter la vue tl'une inforlimée qui fut condamnée à la mort
pour un crime inouï Elle s'arrêta,
elle vit fivmir la religieuse. Cependant ,
madame, reprit-elle d'une voix basse et tremblante , j'ai protesté de mon
innocence jusque sur î'échafaud
et j'aurai toujours ce langage , avec découragement sans doute (parce que
je sais qu'on ne me croira pas );
mais c'est celui dé la vérité. — Ecoutez, lui dit la prieure , nous ne permettons jamais aux personnes renfermées ici de nous parler de leurs malheurs ; ces récits , ou seulement des plaintes, pourroient produire des déguisemens coupables. Ne me parlez donc jamais de votre funeste aventure; je ne veux pas la connoîlre. Mais, en refusant de vous entendre , je r>e vous juge point ; je n'ai ni le droit de vous condamner , ni le pouvoir de vous absoudre. Il mo suffit poiu^ vous plaindre , pour vous soigner et pour vous aimer, d'avoir vu couler vos larmes et de savoir que vous soulFrez. — Ah ! s'écria Clara , votre compassion est si douce et si généreuse, qu'elle peut tenir lieu d'amitié; elle
w8 LE SIÈGE en a du moins tout le charme. Mais, poursuivit-elle, mon intention n'étopt pas de vous conter ma déplorable histoire ; le mot que j'ai hasardé étoit le seul que je puisse dire ; vous l'avez entendu , il m'a soulagé. Je garderai désormais le silence que vous prescrivez.
Comme elle disoit CCS paroles, ta prieure se leva, et la conduisit dans son appartement composé de trois jolies petites pièces meublées simplement, mais avec une extrême recherche de propreté.
Les fenêtres de ce logement donnoient sur un grand jardin , dont on offrit à Clara la libre disposition. La prieure la quitta , et Clara jouit du plaisir de se trouver seule. Dieu étoit là ; elle pouvoit lui parler et l'entendre sans distractions C'étoit la providence qui,
par les mains de Valmore , veiioit de l'arracher de cet hôpital , à l'instant même où elle s'étoit courageusement décidée à y rester. Pourquoi n'envisageroil-elle dans celte solitude , devc^
nue si paisible, que des jours remplis d'amertume? est-il un sort que Dieu ne puisse embellir ? ÎS'avoit-elle pas connu déjà qu'il est possible d'attendre la mort avec un calme délicieux , et d'éprouver dans cette situation , et jusque sur l'échafaud même, tous les transports , tous les ravissemens de la joie la plus vive et la plus pure? Après de tels miracles , quels bienfaits de la souveraine puissance pourroient l'étonner désormais? Pourquoi rejetteroit-elle l'espérance d'un changeaient inopiné dans son sort? Dieu peut-être a préparé pour elle des moyens légitimes de justification; peut-être cette épreuve terrible n'a-t-elle été faite que pour amener un jour , dès cette vie, le triomphe éclatant de l'innocence ! Mais , s'il faut qu'elle soit jusqu'au tombeau mécomiue des hommes , Dieu n'a-t-il pas de quoi suffire au cœur fidèle qui se donne à lui
sans réserve?
Telles étoient les pensées de Clara;
i3o LE SIÈGE et c'est ainsi que la religion répond à tout ; c'est ainsi qu'elle sait donner , pour cette vie même , des espérances sans bornes, et qu'en même temps elle apprend à s'en passer , ou à les perdre sans désespoir et sans murmure. Quel système inventé par les hommes auroit cette puissante influence sur nos sentimens , notre conduite et notre destinée? A la place de Clara , que l'on suppose l'héroïne de la sagesse humaine, privée de la foi religieuse, son histoire sei'oit dé'à finie , un suicide eût prévenu sa condamnation. Si Ton veut peindre la vertu lutlant avec une patience et un courage inébranlables contre le plus affreux malheur, il faut donc choisir une héroïne chrétienne. Et quel -pins utile, quel plus noble l;i])loau pourroit-on offrir à l'admiration des grandes ânïes! La plus imparfaite esquisse d'un tel sujet ne sera même pas sans intérêt pour elles.
Clara désira être au lendemain, afin de
DE LA ROCHELLE. i3i
revoir le père Arsène. Elle étoit sûre qu'il jouiroit (le sou changement de situation, et qu'il en béniroit la providence. Les jours suivans , Clara resta peu dans sa chambre. Elle étoit encore incapable de la moindre application ; elle ne pouvoil que prier Dieu et se promener. Dès qu'elle vouloit se mettre au travail , les plus déchirantes pensées s'offroient à son esprit. Le souvenir afireux de son père la remplissoit d'épouvante , sa scélératesse lui paroissoit un oppirobre qui jusnnoii: a ses yeux toutes les humiliations qu'on lui faisoit souffrir ; quand elle se représentoit sa farouche figure , elle le voyoit toujours saisissant l'infortimé Jules et lui plongeant un poignard dans le sein ; elle voyoit celte innocente créature baignée dans son sang, et Valmore
désespéré Cet horrible tableau
Iroubloit souvent son imagination ; alors , éperdue, elle se levoit en appelant ù son secours; elle s'écrioit : Verrai-.
i32 LE sil:gk
je toujours ce sang innocent, ce sang qui retombe sur moi! Cet égarement, ces terreurs ressembîoient tellement aux remords, et à l'aveu le moins équivoque du crime, que les religieuses, témoins de ces scènes, se confirmoient dans une erreur que , sans ce trouble involontaire , Clara leur eût facilement ôtée par le charme de sa figure , par sa douceur et sur-tout par sa piété.
Clara passoit presque toutes ses jour- TiécS dans l'église et dans le jardin ; elle ainioit à se promener seule, au déclin du jour, dans ce jardin rempli des monumens d'une tendre ]Àélé. Nul ornement profane n'embellissoit cette soli- \ tudc; nul autre bruit que le chant des oiseaux et le murmure d'une fontaine n'en troubloit la tranquillilé. Clara conlemploit avec attendrissement ce lieu solitaire, renfermé dans l'enceinte d'ime grande ville, au milieu de la dépra\ation et des joies insensées du
DE LA ROCHELLE. i53
îiionde; temple mystérieux de la miséricorde ouvert au repentir . inaccessible à la Taine curiosité. Clara voyait les recluses dispersées , couvertes de longs voiles noirs , s'avancer lentement sous des cloîtres de verdure , semblables à des ombres silencieuses et mélancoliques; car, dans ce monastère, les religieuses dévouées à la pénitence ii'avoient point entre elles cette communication franche qui , dans les autres couvens , présente un tableau dont la simplicité, l'innocence et la gaîté rappellent sans cesse les beaux jours' de l'enfance. Ici , disoit Clara , tous les souvenirs sont des regrets, on y pleure, on y gémit ; mais la conscience agitée s'y apaise , les remords devorans s'y
changent en amour! La religion ,
toujours si belle , est sur - tout admirable ici Elle y purifie des cœurs
égarés ; elle ranime , dans des âmes avilies , tous les sentimens délicats ; elle y éteint le feu destructeur des pas-
i54 LE SIEGE
sions; elle y rallume la flamme généreuse de la vertu ! Ces humbles pénitentes , dégagées des liens honteux du vice, sont heureuses sans doute; elles doivent tant aimer le Dieu qui pardonne ! C'est sur-tout dans cette enceinte que l'on trouve tout ce qui peut Je mieux exciter l'admiration et toucher le cœur , la suprême puissance et la miséricorde , la foiblesse et la reconnoissance [a).
Un matin Clara fit acheter des fleurs pour en parer ime chapelle. Le jardin en manquoit : une servante alla en chercher dans la ville. En rentrant , elle passa dans la classe, y déposa son panier de fleurs qu'elle oublia pendant une heure. Les pensionnaires surent que ces fleurs appartenoient à Clara :
la gouvernante de Jules trouva le moyen de glisser furtivement im petit papier dans la corbeille. La servante revint , reprit le panier et le porta à Clara. Cette dernière, après avoir mis
DE LA ROCHELLE. i55
les fleurs dans des vases , aperçut au fond de la corbeille un biiîet ; elle l'ouvrit, et y lut ces mots : Valmore
est à l'agonie! Meurtrière de son
fils 3 c est toi qui l'assassines !
le papier tomba des mains de Clara; ses yeux se fermèrent , et elle perdit l'usage de ses sens. En reprenant connoissance , son premier mouvement fut de se jeter à genoux, en versant un
torrent de larmes Elle demandoit
à Dieu de conserver les jours de Valmore ! Après avoir prié plus d'une
heure, elle se releva en s'écriant : Il
vivrai Cette confiance prophétique
de la ferveur et de la foi ne fut point déçue.
Valmore en effet étoit à l'extrémité ; mais une crise heureuse lui sauva la vie. Sa convalescence fut longue et languissante. Au bout de trois semaines . il se leva , malade encore , pour aller voir les ouvriers qui travailloient par ses ordres au tombeau de Jules.
i56 LE SIÈGE
Valmore , dès les premiers moniens , lî'avoit pu supporter l'idée d'hériter de son fils , de cet enfant adoré qu'il avoit perdu d'une manière si tragique.
Renonçant à se marier, il avoit déclaré à sa sœur qu'il vouloit consacrer à un établissement de charité le fonds et les revenus de cette superbe terre. Amélie , qui connoissoit la fermeté de ses résolutions , ne songea point à l'en faire changer ; elle voulut même s'associer à cette pieuse action. Il fut convenu que l'on établiroit deux cents pauvres enfans dans ce château transformé en hôpital.
Amélie promit de se dévouer au soin de les conduire , et de passer le reste de sa vie dans ce lieu. Les enfans dévoient être divisés en classes , et admis depuis l'âge d'un an jusqu'à cinq. On s'engageoit à les garder jusqu'à dix , et à les mettre ensuite en apprentissage , ou à les placer d'une autre manière.
Le produit de la vente des meubles magnifiques du château devoit fournir
DE LA PiOGHELLE. loy
aux premiers frais de cet établissement. La religion consacra la grande coiir du château , dans laquelle on déposa le corps de Jules. Son tombeau étôit de marbre blanc , construit pour contenir encore les cendres de Yaîmore et d'Amélie. On entoura ce monument d'une grille dorée et d'un double rang de cyprès, et sur une des façades de la tombe on lisoit celte inscriplion qui s'adressoit aux enfans qui dévoient habiter le château :
11 eut les vertus de sou âge.
Il fut pieux, docile , reconnojssant.
Enfans, imitez soa exemple;
Vous jouisse* de ce qu'il devoit posséder sur la terre.
Honorez sa niéjiioire;
Du haut du ciel il veillera sur vous.
Le soir du jour où le corps de Jules fut solennellement déposé dans sa tombe , Valmore voulut veiller plus longtemps que de coukune ; il ordonna même à tous ses domestiques de se coucher. Resté seul dans son cabinet
ij5 le Sli^GE avec sa sœur, il s'assit à cote cl'ello^ et, la regardant en silence pendant qnelques iiistans , il fut aussi frappé qu'attendri do sa pâleur et du changement de sa figure. Combien vous avez souffert ! — lui dit-il. — Oui, répondit Amélie, je souffre toujours doublement!
— 0 ma sœur , reprit Valmore , mon unique amie! je ne suis point ingrat! Venez, je vais m'acquitter. En
disant ces paroles, il se lève, la prend par la main , et , sortant du cabinet avec elle, il la conduit dans la grande cour où reposoieut les cendres de sou fds.
Amélie, vivement émue, le questionnoit en vain : il étoit agité ; mais , pour la première fois; depuis sa maladie, il marchoit d'un pas ferme et rapide : le sublime élan d'une àme ardente et sensible rcdonnoit la force et la vie à sork corps abattu. Parvenu au tombeau de ouk«, il ouvrit la grille, et se jetant à genoux sur les marches du monument :
0 mon fîîs , s'écria-t-ij , je jure sur ta
DE LA ROCHELLE. log tombe de consacrer ma vie eiilière à la vertu! ce sera vivre aussi pour la reconnoissance et pour la sainte amitié 1... Ici je dépose ma haine et le ressentiment qui déchire mon cccnr ! ici je
renonce à la vaine et frivole espérance d'une félicité trompeuse ou fugitive ; tous mes r^ves de bonheur sont évanouis sans retour! Mais, privé des
illusions qui m'ont charme, j'achèverai courageusement le songe pénible de la vie; et, lorsqu'un souvenir affreux viendra malgré moi me poursuivre , je fais ie vœu solennel de m'en distraire par une action généreuse : du moins une douleur si légitime ne produira que d'heureux fruits , et j'immortaliserai mes regrets et ta mémoire.
Aces mots, Amélie se précipita dans^ les bras de son frère , leurs jiieurs se confondirent : Yalmore serra sa sœur ■avec transport contre son sein, il connut dans cet instant que Li source des
^i4o LE SIEGE
émotions les plus douces et les plus purt» n'étoit pas épuisée pour lui.
Depuis ce jour, quoique sa mélancolie fût si profonde qu'elle parut être l'effet d'une disposition naturelle née avec lui , il ne montra plus d'abattement, il s'occupa de ses affaires, et traça lui-même le plan de l'établissement qu'il vouloit fonder : le château fut rempH d'ouvriers, et les actes de donation, revêtus des formes qui pouvoient le mieux les rendre irrévocables , furent signés.
Tous ces soins ne consoloient pas Val^ more, mais ils le rattaclioient à la vie : on peut bien , en spéculation . ne projeleF de faire le bien que par principes ou par calcul, mais on le fait toujours avec goût; et l'homme constamment bienfaisant n'est jajnais complètement malheureux.
Cependant Valmore ne pouvoit bannir de son imai^iualion le souvenir de
Clara ; malgré toutes ses résolutions . il })arloit souvent d'elle à sa sœur, qui jamais ne lui répondoit. Après mille réflexions sur l'affreux événement , il s'étoit arrêté à l'idée que la passion et une jalousie effrénée avoient porté Clara à commettre ce crime incompréhensible ; elle est barbare , elle est atroce, disoit-il , mais elle est incapable de cupidité , tout en elle annonçoit le désintéressement et l'élévation d'âme
Eélas ! n'y vo} ois-je pas aussi la candeur et la bonté! Grand Dieu! j'ai
désiré passionnément d'être aimé d'elle!
et mes soins , pour y parvenir , préjja-
roient la mort de mon fils! Une
tendresse si pure inspiroit une passion
si féroce! Si je pouvois me rappeler
d elle , avant cette horrible époque ,
un trait, un mot condamnable!
mais non, jusque-là un ange, et tout
à coup une furie, un monstre!
!V],a raison s'anéantit devant cette pensée comme devant celle de l'eiifer. Je crois ,
â43 LE SIÈGE
je frémis, et je ne pais comprendre! — En parlant ainsi , Yalmore souvent répandoit des larmes amères ; ensuite, se reprochant vivement ces momens de foiblesse, il rcnouveloit le serment de ne plus parler de Clara; et il quitloit impétueusement sa sœur; car il n'étoit jamais tenté de s'entretenir de ses peines avec toute autre personne.
Cependant Clara apprit dans sa retraite que Yalmore étoit hors de tout danger; et, s'informant chaque jour de ses nouvelles , elle fut instruite successivement, par le père Arsène, de tous les progrès de sa convalescence, et de la transformation bienfaisante de son château. Ce dclail toucha profondément Clara sans l'étonner. Père infortuné , dit-elle, si digne d'un meilleur sort!.... privé de son fds, la première pensée de sa doul.'ur fut de recueillir de niall.eureux orphelins! Ah! que j'aimerois à partager les nobles soi os de la \crtueuse Amélie! £t, tandis que
DE LA ROCHELLE. i45
rimaginatioii me transporte sans cesse aux lieux qu'elle habite, tandis que je pleure a\ec elle , et que je partage et toutes ses peines et tous ses sentimens , je suis pour elle un objet d'exécration!... Dans ce séjour où la vertu malheureuse trouve en elle-même toutes ses consolations, on me mandit, on m'abhorre !
Mais le sort voulut en vain briser les liens qui nous unissoient , ces nœuds chéris d'une si douce sympathie sont entiers pour moi : on peut les méconnoître et non les rompre. Ah! si l'on me voyoit , si je pouvcis me faire entendre Oui, sans dévoiler mon
horrible secret , je ccnvaincrois leurs
cœurs! ce n'est qu'en tâchant de
m'oublier, qiï'iîs peuvent persister dans leur tunrste erreur. 8:îns doute, dans ce château consacré à ia vertu , on aura déUuit tout ce qvii pouvoit rappeler mon souvenir! Mon portrait est brisé, ma chambre est dén.olie , les fleurs que j'ai plantées sont arrachées, les arbres
i44 LE SIEGE
qui portoient mon chiffre sont abattus!
il ne leste plus rien de moi autour d'eux 1
Ces pensées déchiroient le cœur de Clara ; elle s'étoit promis d'écarter de son imagination le souvenir de Yalmore, elle croyoit beaucoup faire en ne prononçant plus son nom , et en tâchant de porter toutes ses pensées sur Amélie ; et lorsqu'elle queslionnoit le père Arsène , elle ne lui parloit jamais que d'Amélie et du nouvel établissement auquel elle devoit présider. Ainsi sa tendresse secrète, devenant plus réservée, plus délicate encore, se forlifioit par le soin même de la concentrer au fond de son âme.
Ln jour , le père Arsène lui dit qu'à la place du petit p^'villon où le malheureux Jules avoit perdu la vie , on avoit bâti une chapelle sous l'invocation des Anges. Clara, depuis un mois , Iravailloit à broder un superbe devant d'aulel (jui Oloit presque liai , et clic désira pus-
DE LA ROCHELLE. i45
sionnément que son plus bel ouvrage pût servir à décorer cette chapelle. Elle avoit fait vendre le diamant confié au père Arsène , et sur cet argent elle donnoit de petites pensions à quelques infortunés ; dans ce nombre étoit une pauvre veuve qu'une sœur converse lu avoit fait connoître. Elle chargea cette femme, en lui recommandant le plus profond secret , de porter cette broderie au château de Valmore, et de l'offrir à Amélie pour un prix infiniment audessous de sa valeur. La commission fut faite avec intelligence et fidélité. Amélie acheta la broderie , qui sur-le-champ fvit posée devant l'autel de la chapelle des Anges. La pauvre femme, pour sa récompense, reçut en don l'argent qu'elle rapporta.
Cet hommage rendu à la mémoire de Jules procura à Clara quelques instans de consolation ; il lui fut doux de penser que cette chapelle devoit à son travail son plus grand ornement , et que 1. i3
i!lQ LE SIÈGE
Vaimore chaque jour jeteroit les yeux sur son ouvrage.
Clara, depuis plus de deux mois dans ce couvent , y vivoit dans une solitude absolue, ne recevant chez elle que la prieure et la mère Sainte- Anne qu'elle édifioit par sa conduite. Elle travailloit sans relâche pour Tcglise et pour les pauvres ; elle n'avoit aucune communication avec les femmes renfermées dans ce couvent , et pensionnées par leurs familles. Ces dernières montroient pour Clara , dont l'histoire est si publique et si connue, un éloignement et une horreur qu'il étoit naturel d'éprouver, mais dont les souffrances de cette infortunée dévoient au moins contrain- <ire l'expression. Toutes ces femmes, au contraire , affichèrent leur mépris de la manière la plus indécente et la plus cruelle. Il sembloit qu'elles fussent charmées de pouvoir s'indigner : c'est ime jouissance pour le vice; il croit se relever de sou abaissement en exer-
çant avec barbarie le triste droit de mépriser. Ces femmes , non contentes de fuir avec affectation Clara , quand elles la rencontroient dans les cloîtres ou dans le jardin, lui refusèrent formellement à l'église l'entrée de la tribune destinée à les contenir toutes.
La prieure , ayant vu cette scène , quitta le chœur où elle étoit déjà placée , et alla chercher la tremblante Clara qu'elle conduisit dans l'église , et qu'elle fit placer entre elle et la sous-prirure ; distinction qu'aucune pensionnaire n'avoit encore obtenue. Elle dit à Clara ; Vous resterez toujours là désormais ; lorsqu'il s'agit de vous défendre d'une injuste oppression , je ne crois pas pouvoir vous placer trop près de moi ; car je dois être votre appui : que ne dépend-il de moi de devenir aussi votre
consolation ! Après le service
divin , la prieure suivie des cinq religieuses dignitaires, se rendit dans une ialle par laquelle toutes les peusion-
i48 LE SIÈGE
naires dévoient passer en sortant de leur tribune; et là, les arrêtant : Mesdames, leur dil-elle, permettez -moi de vous représenter que vous n'avez pas le droit d'exclure une pensioni^aire de la tribune de notre église, tant qu'il y reste des places. Psous pourrions donc faire entrer dans cette tribune celle que vous en avez injustement bannie, mais nous aimons mieux la garder avec nous; et nous voulons seidement vous prévenir que nous nous chargerons toujours ainsi de réparer vos torts envers elle, et que chaque humiliation que vous lui ferez éprouver nous imposera le devoir d'une préférence en sa faveur.
Ce discours inspira des dispositions •plus pacifiques , et Clara ne fut plus insultée.
Clara étoit si touchée des bontés de la prieure et de la mère Sainte- Anne, qu'elle eut la pensée de se faire religieuse dans ce couvent. Elle en parla au père Arsène, qui l'en détourna. Ce
seroit, lui dit-il, avouer que vous êtes criminelle , et vous ne devez jamais vous accuser faussement : songez qu'on ne reçoit aux Filles du repentir que des personnes coupables ; cette institution n'est pas faite pour vous. — Hélas ! reprit Clara , on ne me recevra dans nul autre couvent! — Hé bien! ma fille, c'est que Dieu ne vous destine pas à cet état.
Clara renonça à ce projet; mais elle le regretta vivement.
Un soir , à six heures , la prieure entra dans la chambre de Clara, qui fut très-étonnée de la revoir , ne recevant jamais sa \isite aussi tard. Je viens , lui dit la prieure, vous apporter une bonne nouvelle. Ces paroles, qui annonçoient à Clara un changement de situation, ne lui causèrent que de l'inquiétude ; car elle n'attendoit plus de bonheur sur la terre. Elle resta interdite : un violent battement de cœur l'empêcha de répondre........ Vous êtes libre, reprit la
i5o LE SIIÎGE prieure, j'ai reçu l'ordre signé du mi- Bistre — 0 ciel! Et qui donc à
demandé cet ordre? — Monsieur votre père. A ces mots, Clara fut prête à s'évanouir Oui, continua la prieure,
il a obtenu la permission de vous transférer dans un château qu'il possède à cent lieues d'ici, sur les bords du Rhône : il a promis que vous n'en sortirez point; mais vous serez dans un beau pays , et
sous la garde d'un père Ici Clara
cessa d'entendre : une pâleur mortelle couvrit ses traits , ses yeux se fermèrent , et elle perdit l'usage de ses sens. La prieure crut que la joie lui causoit cette rétolution. La malheureuse Clara, en reprenant connoissancc , dit à la prieure d'un air égaré ; Eh quoi, madame , ne puis-je pas demander à rester ici ? peut - on m'en arracher malgré moi?... — Que vous m'étonnez ! répondit la prieure. Comment ne sentez-vous pas que la maison paternelle est un asile
DE LA ROCHELLE. i5i honorable, et qu'après ce quevousavez souffert, vous n'avez rien à craindre de la sévérité d'un père?... D'ailleurs on ne vous laisse point le choix, c'est un ordre que nous recevons ; il faut obéir. . . — 0 mon Dieu I s'écria douloureusement Clara en joignant les mains Et quand
viendra-t-on me chercher? — Ce soir
même, tout à l'heure. — Juste ciel!
Et je ne pourrai parler au père Arsène!.. — Il est absent et ne reviendra que demain — Daignerez-vous , madame,
vous charger d'un billet pour lui? — Oui, je vous le promets.
Clara aussitôt écrivit ce qui suit :
« 0 mon père, mon seul protecteur^ » on m'enlève , on m'entraîne loin de » vous au château de Rosmal, sur les » bords du Rhône. Oh! n'abandonnez » pas la malheureuse Clara..... »
Elle cacheta ce billet et le remit à la prieure. Une demi-heure après, on vint
133 LE SIÈGE lui dire qu'une voiture avec des chevaux de poste l'attendoit à la porte du couvent. Tremblante , éperdue , elle n'avoit pas le courage de demander si son père étoit dans la voiture; elle ne pouToit proférer son nom , ou lui donner un titre que tout son cœur désavouoit. On lui dit heureusement que des affaires retenoient son père à Paris , mais qu'il iroit la rejoindre incessamment. Elle reprit un peu de force ; elle se Jeta dans les bras de la prieure. O ma mère , lui dit-elle , que n'ai-je pu passer mes tristes jours sous votre obéissance ! Dansée moment où je ne puis
avoir le moindre intérêt à vous tromper, souffrez que je vous répète que je suis innocente!.. — Ah! reprit la prieure attendrie, qui pourroit en vous regardant vous croire coupable ! votre souvenir ne me rappellera jamais que l'idée
la plus touchante du malheur —
Adieu; ma mère, dit Clara en fondant en larmes, priez Dieu pour moi ! A
DE LA ROCHELLE. i53
ces mots, elîe s'arracha de ses bras et sortit précipitamment de sa chambre.
On étoit au milieu du mois d'octobre : huit heures sonnoient ,' le son de l'horloge fit tressaillir Clara. Quelles seront higubres pour moi , s'écria-t-eîle , les
heures qui vont suivre celle-ci I En
traversant le cloître éclairé par une lampe, elle s'arrêta en jetant les yeux sur le cimetière. J'espérois , dit-elle ,
que mes cendres reposeroient là! Et
qui sait?... Elle frémit , et n'acheva pas ; elle pensoit que peut-être ies ondes du
Rhône lui serviroient de sépulture
Elle s'appuya sur un pilier de pierre; et regardant à travers les arcades un ciel pur et sans nuages, cette vue adoucit l'horreur de ses pensées. O mon Dieu, dit -elle, dans quelques mains que Von puisse être, n'est-on pas toujours dans les vôtres? Disposez de moi , les terreurs sont une espèce de rébellion contre vos volontés, je veux surmonter les miennes En disant ces mots,^ elle
i54 LE SIÉGir
poursuivit rapidement son chemin. Arrivée à la porle du couvent, son cœur se déchira en quittant cette maison de douleurs consacrée aux regrets , ses pleurs recommencèrent à couler : on la porta dans uue chaise de poste ^ elle ne pouvoit plus se soutenir.
Montalban , décidé à s'expatrier pour échapper aux poursuites de ces créanciers , avoit voulu se ressaisir auparavant de la malheureuse Clara , craignant toujours qu'elle ne finit par dévoiler la vérité, sur-tout lorsqu'elle apprcndroit qu'il avoit quitté la France. }i n'obtint que difficilement l'ordre dq» ministre , qu'il sollicita secrètement y mais à l'époque où Clara lui l'ut reinisc , il pouvoit rester encore un iiiois en France sans risquer d'être £u»rêtc. Il avoit dè»lors plusieurs de^es exigibles pour lesquelles on pojtîvoit saisir ses biens ; mais les lettre^ de change qui donuoicnt contre Kii droit de prise de corps, ne dévoient échoir que sur la fin de
DE LA ROCHELLE. i55
novembre de cette même année. Ce monstre ne s'étoit fait livrer sa fille que
pour l'immoler ! Il n'avoit que des
domestiques nouveaux , à l'exception d'un seul, le concierge de son château de Rosmal. Cet homine l'avoit servi jadis en Allemagne ; il ne savoit pas un mot de français ; il étoit placé depuis un an dans ce château avec une servante alsacienne qui lui servoit d'interprète^ ïvf ontalban , le croyant incapable de faire un crime , et ne voulant d'ailleurs se fier à sa personne, ne le mit nullement dans sa confidence. Il l'avoit fait venir à Paris, et l'ayant instruit du jugement porté contre Clara , il le chargea de la conduire à Rosmal et de l'y garder. Il dit à cet homme , qu'il eonnoissoit trèsinterressé, qu'il l'autorisoit à confisquer à son profit tout ce que Clara pourroit avoir d'argent et de pierreries , dont il lui ordonnoit de la dépouiller. Par cette précaution il ôtoit à Clara toute possibilité de gagner son geôlier. Mais Clara
r5G LE SIÈGE
n'emporta avec elle que ses habits et quelques pièces d'or , elle avoit déposé dans les mains de son confesseur et son argent , et tout ce qu'elle possédoit de précieux. Montalban , arrêté par quelques affaires à Paris, se saisissoit toujours de sa proie , et se hâtoit de l'en- Yoyer dans sa terre, en attendant qu'il pût l'aller rejoindre, pour se délivrer d'elle par le poison.
Clara , enfermée dans une chaise de poste , ayant à sa portière un homme à cheval , poursuivoit rapidement sa route. La beauté de la nuit et du clair de lune lui causoit une vive sensation qui mêloit un attendrissement douloureux à son invincible terreur. Les craintes les plus sinistres glaçoicnt son imagination , et le vague de ses idées portoit au comble son effroi. Le courage ne peut s'exercer qu'avec une^ connoissance positive du danger; on n'a point d'armes contre un péril dont on ignore tous les détail», et peut-être
que la lâcheté n'est autre chose que la foiblesse qui fait détourner la vue de l'objet qu'on redoute. Souvent on s'est follement précipité dans un abîme pour éviter de le voir; et quiconque se décide à le regarder fixement , ou trouve des ressources , ou se résigne. .
Au point du jour, on s'arrêta pour changer de chevaux ; on se trouvoit en face d'une immense et sombre forêt vers laquelle on se dirigeoit. Clara considéra avec effroi cette prodigieuse étendue de bois ; elle imagina que peutêtre elle alloit être immolée sous ces épais ombrages , presque insurmontables
au jour Dans cet instant , tandis
que son conducteur aidoit à atteler les .chevaux , une pauvre femme , tenant deux petits enfans dans ses bras , vint .lui demander l'aumône. A celte voix suppliante Clara tressaille. 0 mon Dieu ! dit -elle, vous daignez donc m'offrir
encore une bonne action à faire !
, celle-ci peut-être sera la dernière ! . . . .
j58 le siège
Ah ! jouissons encoie de la vie ! . . . En disant ces paroles , elle tira sa bourse , -qui contenoit dix louis , et elle la donna •à la pauvre femme. Au moment même la voiture partit; et Clara, certaine d'emporter avec elle les plus tendres bénédictions d'une infortunée , sentit son courage se ranimer et ses craintes sinistres s'affaiblir.
On fit voyager Clara nuit et jour , sans s'arrêter. Elle vouloit questionner son conducteur; mais elle connut qu'il n'entendoit pas le français. Frickmann (ainsi se nommoit cet Allemand) étoit un homme de cinquante-cinq ans, d'une figure sévère , d'un sang-froid imperturbable. 11 avoit de la probité et de bonnes mœurs ; mais il n'imaginoit pas qu'il y eût dans la vie un autre but que celui d'amasser de l'argent; et tout son attachement pour ses maîtres se bornoit à ne les pas voler , à ne point juger leurs actions , à s'acquitter avec une scrupuleuse exactitude des ordres qu'ili»
DE LA ROCHELLE. iSg
lui donnoient, et à ne les point quitter tant qu'il étoit bien payé. Frickmann n'étoit pas un homme délicat et sensible, mais il n'existoit point de domestique plus parfait.
On arrive au château de Rosmal , après deux jours et demi de route, à huit heures du matin. Clara éprouva un affreux serrement de cœur en entrant dans ce vieux châteavi vaste , désert et délabré qui ressembloit à une forterese. Le silencieux Frickmann la conduisit sur-le-champ dans un appartement situé au second étage; il l'y laissa seule. Il sortit aussitôt. En s'en allant il ferma toutes les portes à double tour, et il emporta les clefs.
Frickmann, croyant que Clara avoit assassiné un enfant, trouvoit fort simple qu'elle fût prisonnière le reste de ses jours. D'ailleurs , ne réfléchissant jamais que sur ses intérêts , il n'arrêtoit point sa pensée sur cet événement,
i6o LE SIEGE
il ne considéroit les voleurs et les meurtriers que comme des espèces particulières d'individus jetés sur la terre comme les animaux carnassiers. Aucune de leurs actions ne le surprenoit ; et , classant ainsi tous les hommes , il étoit également incapable d'étonnement, d'indulgence et d'indignation. Il remonta dans la chambre de Clara pour lui porter ses malles ; car il avoit reçu l'ordre de ne pas soufFTir que la servante s'approchât d'elle. Après avoir posé les malles dans la chambre , il fit entendre à Clara qu'il vouloit examiner ce qu'elles contenoient ; car il cspéroit y trouver un écrin , que , d'ajM'ès les ordres de son maître, il u'auroit pas manqué de saisir. Il parut fort mécontent de ne trouver que du linge et des habits. Clara fut obligée de détacher ses poches et de les confier à Frickmann , qui ne fut pas plus satisfait <le cet examen , car il ne vit ni argent , ni pierreries , ni bijoux. Clara avoit dérobé à
DE lA ROCHELLE. i6i-
ravidité de ses recherches un cœur d'or émaiUé, qu'un instinct secret lui rentîoit cher , et qu'elle portoit dans son sein depuis sa première enfance. Sur ce cœur étoit gravé d'un côté ce nom : ÉUsUj, et de l'autre celui-ci : Gustave. Il s'ouvroit , et , dans l'intérieur , ces mots étoient tracés autour d'une gerbe de che^^ux blonds ', Gardez toujours ce premier gcge.
Cependant Qara examina , avec un soin mêlé de frayeur , les quatre pièces de son appartement; elle ouvrit ses fenêtres , et elle vit qu'elles donnoient sur une terrasse dont le Rhône baignoit les murs. La vue de ce fleuve impétueux , qui rouloit ses ondes avec bruit au-dessous de ses fenêtres , renouvela dans son esprit les idées tes phis funestes. Elle ne put s'en distraire qu'en prenant son livre d'heures. La nuit augmenta encore ses anxiétés. Malgré la fatigue d'un voyage pénible, elle ne s'endormit qu'au grand jour. Elle pensa 1. .4
j6a LE SIÈGE alors qu'elle n'avoit rien à craindre de Frickmann , et elle devina que l'exécution du crime ne seroit] confiée à personne , et que celui qui en avoit conçu l'idée s'en chargeroit seul. Alors tout son eflfroi se porta sur le retour de Montalban; le moindre bruit qu'elle croyoit entendre dans ce château solitaire la pénétroit de terreur. Le troisième jour , au soir de son arrivée , elle entendit aboyer des chiens ; elle ne douta pas que ce ne fût l'annonce d'un événement si redoutable pour elle. Au pouvoir du barbare qui l'avoit accusée de son propre crime , et qui l'avoit vue d'un œil sec aller à l'échafaud sans lui donner la moindre marque de pitié quand elle se laissoit immoler pour lui , il étoit impossible qu'elle s'aveuglât sur »on pressant danger. Tout son courage succomboit à l'idée d'un sort si déplorable! Ce n'étoit pas assez de perdre la vie , il falloit périr par un forfait exécrable , et de la main d'un père ! Elle
DE LA rxOCHELLE. i63
vouioit se préparer à ce moment terrible; mais elle ignoroit le geme de mort qu'on lui destinoit ; et son esprit préoccupé, cherchant à le deviner, ou, pour mieux dire , se représentant avec horreur mille supplices divers et les agonies les plus douloureuses, ne pouvoit ni se livrer à la méditation , ni s'appliquer à la prière. Cet état de tiédeur , que sa piété se reprochoit avec amertume , n'étoit pas le moindre de ses tourmens. Lorsque Frickmann vint lui apporter son souper, elle crut qu'elle alloit voir paroitre son père , et machinalement elle s'élança à l'autre extrémité de la chambre , et alla se cacher derrière les rideaux de son lit. Frickmann ne la voyant pas , l'appela d'un ton grave et tranquille , et le son de cette voix rauque fut plus agréable à son oreille que la plus délicieuse mélodie. Voulant savoir si Montalban étoit arrivé, elle essaya de questionner Frickmann ; ce dernier ne comprenant point
i64 LE SIÈGE
et ne potivant répondre, n'avoit même pas l'air d'entendre : sans suspendre un instant son service , sans la regarder, il continuoit , avec son flegme accoutumé , de mettre le couvert ; il l'écoutoit comme s'il eût été parfaitement sourd . et il la quitta sans avoir donné à ses discours le plus léger signe d'attention. Une nouvelle pensée vint effrayer Clara; elle se persuada que les alimens qu'on lui préscntoit étoient
empoisonnés par Montalban
et elle ne mangea que du pain. Elle ne se coucha point. Le lendemain matin elle dormit à diverses reprises , couchée sur un canapé, se réveillant continuellement en sursaut , croyant toujours entend re o u vrir ses portes ^ et même distinguer dans le lointain la voix terrible de son père. Dans cette journée entière elle ne prit que du pain pour toute nourriture. A deux heures après midi elle ouvrit sa fenêtre; il faisoit du vent, le ciel étoit oragçux et le Rhône
DE LA ROCHELLE. i65
agité ; la terreur fait dé tout des présages : la superstition naquit du malheur et de la crainte. Quel jour sombre !
dit Clara ; il paroît fait pour éclairer le crime ! . . . . Elle jeta un triste regard sur les rives enchantées du Rhône ; et , s'attend ri ssant à mesure qu'elle contemploit ce spectacle ravissant , elle dit un adieu solennel à toute la nature. . . , . . Ensuite , fermant brusquement la fenêtre , elle tomba dans un fauteuil et donna un libre cours à ses pleurs.
Sur les dix heures du soir elle entendit distinctement une voiture entrer dans l'une des cours du château. . . . Il se fit aussitôt un mouvement extraordinaire dans toute la maison; on montoit des escaliers , on ouvroit des portes avec bruit , on marchoit dans tous les corridors. Ah ! s'écria Clara , pour cette fois ce n'est point une illusion ; il arrive. . . . c'est lui. . . . Une demi-heure après 5 Frickraann parut; il avoit l'air
i66 LE SIÈGE
agité , et rien ne pouvoit être plus frappant qu'une trace d'émotion sur ce visage naturellement si froid. Frickmann s'approche de Clara , la prend par la main et l'entraîne. Clara , épouvantée , oppose de la résistance. Frickinann s'apprête à l'enlever de force.
Clara , ne voulant pas qu'un homme la saisisse dans ses bras , se décide à le suivre. Ce mouvement de pudeur et de dignité lui redonna de la force (car tous les ressorts de notre âme ont entre eux un merveilleux enchaînement. ) Clara se laissa conduire , persuadée qu'on la menoit à la mort. On la fit descendre un étage , on la mena dans le grand appartement du château, celui du maitre, et on l'y enferma. Son sang se glaça dans ses veines en se voyant dans cet appartement où elle auroit dû trouver toute protection , et où elle s'attendoit à chaque instant à voir pa-
roître son assassin Combien alors
elle saflligeoit qu'on l'eût arrachée de
l'échafaud ! combien elle regrettoit le vénérable père Arsène ! Ah ! si du moins , disoit-elle , Je pouvois , dans ce moment affreux , entendre sa voix chérie et recevoir sa bénédiction ! . . . , Elle se mit à genoux, et, levant les yeux, ses regards se portèrent sur un tableau qui représentait une belle femme
allaitant son enfant Elle ne douta
point que ce ne fût le portrait de sa mère; ses larmes inondèrent son visage.
0 ma mère! s'écria-t-elle , ce sont vos traits que je contemple ; et cet enfant infortuné que vous tenez dans vos bras,, c'étoit moi sans doute!. . . Vous souriez en le regardant ! . . . Vous souriez, juste ciel! Oh!... si vous aviez pu lire dans l'avenir , avec quelle horreur vous seriez deseendue dans la tombe ! . . . . Et moi, que n'ai -je trouvé la mort sur
votre sein maternel! , Non, l'on
ne tranchera point ma vie devant cette image révérée ; ce portrait sera ma sâuve-garde. . . . Comme elle disoit ces
i68 lE SIÈGE
mots, Frickmaiîu reparut et lui fit ^igne
(le le suivre C'en est donc fait ! . . .
dit Clara d'une voix éteinte. 0 mon Dieu , prenez pitié du meurtrier et de la victime ! Elle n'en put dire davantage ; la parole expira sur ses lèvres décolorées , et , sans perdre connoissance , elle tomba dans un état d'anéantissement et de défaillance qui ne lui permit ni de marcher, ni même de se soutenir sur ses jambes. Frickmann lui donna le bras , ou , pour mieux dire , la porta , en se hâtant de sortir de l'appartement. Après avoir passé trois grandes pièces , il lui fit traverser un long corridor étroit et obscur ; ensuite ils descendirent un petit escalier dérobé , et ils se trouvèrent sur ime terrasse. Clara entendit là distinctement le mugissement des flots du Rhône trèsagité dans ce moment. Je connois donc enfin , se dit-elle intérieurement (car elle ne pouvoit articuler une parole), je connois donc le genre de mort qui
m'est destiné 1 On va me précipiter
dans le fleuve! La lune, cachée
par des nuages , ne donnoit aucune
clarté Les sifllemcns du vent, le
bruit tumultueux des flots , un tonnerre menaçant , roulant au loin sans intervalle , l'obscurité profonde , rendue plus frappante par les traits rapides de lumière qui de temps en temps sembloienc embrast'r le rivage : tout , aux yeux de Clara, paroissoit en harmonie avec l'horreur de ses pensées. 11 lui sembloit que la nature entière se révoltoit contre un crime qui vioioit toutes ses lois. Tout à coup Frickmann s'arrêta, et, d'une voix forte et ténébreuse, il dit en allemand cinq ou six mots qui furent répétés par les échos des deux rives. Une minute après , on entendit trois coups de sifflet ; et Frickmann , ouvrant une porte , se trouva sur le rivage. Il fît encore une trentaine de pas, en côtoyant le Rhône; alors, un éclair éblouissant découvrit à Clara \jn 1. i5
bateau tout près d'elle, dans lequel étoit un seul homme , enveloppé dans un manteau qui cachoit entièrement
sa figure C'est lui ! se dit Clara
en frémissant Elle l'a vu 1 elle l'a
reconnu ! elle a déjà senti l'atteinte du coup mortel 1 car elle pense qu'elle sera poignardée avant d'être plongée dans
le fleuve Ses cheveux se dressent
sur sa tête Frickmann la remet
mourante dans les bras de cet homme,
et s'éloigne aussitôt avec rapidité
Clara immobile et glacée , ferme volontairement les yeux, afin de ne pas même entrevoir encore une fois l'assassin. Son cœur flélri n'a plus la force de palpiter : elle ne respire plus ; mais elle a conservé le sentiment et la coniioissance Elle reste ainsi suspendue un instant entre la vie et la mort... Tout à coup , o surprise, ô saisissement
inexprimable ! elle sent les bras
qui la soutiennent la presser doucemont, et elle entend sou))iror et gé-
mir ! Ce n'est point une erreur
on répand des larmes! Dieu 1 le
meurtrier de Jules , le père dénaturé qui sacrifia sa fille , seroit-il capable d'un mouvement de pitié! La nature outragée reprend-elle ses droits et va-t-elle triompher de tant de barbarie ! Ces étranges idées, loin de
ranimer Clara, lui causèrent une nouvelle sorte d'effroi! Si la cruauté
l'emporte, ce combat aura seulement prolongé son supplice ; si la compassion est la plus forte , quelle scène va suivre ces momens pleins d'horreurs ! Comment recevoir les embrassemens de ce père inhumain? Que feroit-on de son
inconcevable et tardive tendresse?
Comment baiser cette main homicide? Comment reprendre l'ombre
même du respect filial? Toutes ces
pensées s'offrirent rapidement à l'imagination de Clara ; et l'appareil d'une mort effroyable ne lui parut pas plus
terrible Cependant les nuages qui
ir2 LE SIÈGE
déroboient la clarté de la lune se dissipent, on voit renaître le jour le plus
doux le vent s'apaise , le violent
balancement du bateau attaché sur la rive se modère; dans cet instant, les bras , qui soutiennent Clara , la soulèvent et la posent assise sur un banc . et çlle se trouve vis-à-vis l'objet d'une si douloureuse terreur ; la lune éclairoit
son visage baigné de larmes Clara
lève sur lui avec épouvante un œil sombre et timide ; mais à peine l'a-tclle aperçue , qu'elle reprend toutes ses facultés, toute sa sensibilité ; et se prosternant, elle s'écrie, avec un transj)ort impossible à décrire : ô mon libérateur ! Elle reconnoît enfin son
vénérable ami , elle embrasse les genoux du père Arsène! Ma fille,
lui dit-il, c'est Dieu qu'il faut remercier 1 c'est lui qui vous sauve , c'est lui qiû daigne calmer cette effrayante tempête, afin que vous ne soyez point engloutie dans les flots, car vor.s li'aurez ,
DE LA ROCHELLK. 175
pour vous conduire pondant plus de cinq heures sur ce dangereux fleuve ,
que le foible bras d'un vieillard
mais Dieu , protecteur de l'innocence , va guider cette frêle nacelle , ne crai-
gnons rien 1 Une enfant et un
vieillard, qui se livrent à la Providence, ne seront point abandonnés sur les
ondes C'est à l'impie de trembler
sur le vaisseau le plus solide et le m:eux construit , un abîme est sous ses
pieds! Mais nous, qui n'attendons
rien de notre force et do notre industrie , nous voguerons avec sécurilé
sous îa garde du Très-Haut! Voyez,
ma fille , voyez ces uuagçs s'abaisser , se dissiper vers l'Iiorizon , et découvrir
ce ciel d'azur! On n'entend plus
le tonnerre , on ne sent plus qu'une
douce fraîcheur jouissons avec
reconnoissance de ce calme subit
adorons celui qui commande aux élémens Ainsi qu'il dissipe les tempêtes de§ ondes et des airs , il peut , ma
fille , faire succéder aux orages de la
TÏe des jours purs et sereins Clara
écoutoit le père Arsène avec ravissement , elle ne pouvoit se rassasier du plaisir de le revoir ; elle venoit de passer subitement d'une horrible agitation et du comble de la terreur à la douce sécurité et au repos le plus parlait ; elle savouroit avec délices le bonheur de cette révolution , aussi miraculeuse
qu'inopinée Mon père, dit-elle,
en pressant dans ses mains les mains tremblantes du pieux vieillard , c'est votre sainteté qui fait mon salut ; le ciel veille sur rinforlunée que vous
protégez! Ah! malgré mon sort
déplorable, vous me rattachez à cette "vie si souvent menacée que je vous
dois! Vous venez de me faire
connoîlre que mon cœur peut encore éprouver toutes les émotions et tous les transports de la joie la plus vive et
la plus pure ! Oui , je pourrai du
moins désormais me rappeler un soU"
DE LA ROCHELLE. lyS venir ravissant , celui ovi , jetant les yeux sur vous dans cette nuit mémorable , j'ai reconnu vos traits vénérables et chéris! Allons, mon père,
laissons-nous aller au cours de ce fleuve, les ondes nous porteront vers une rive heureuëc , où nous trouverons un asile
paisible! — Oui, ma fille, reprit le
père Arsène , je l'ai déjà choisi pour vous , dans ma pensée , cet asile, et vous y jouirez d'une parfaite tranquillitjé ; vous saurez tout demain , maintenant ne songeons qu'à notre navigation. A ces mots , le père Arsène fît asseoir Clara sur de la paille fraîche , étendue dans le bateau , elle appuya sa tête sur la planche qui servoit de banc; car elle étoit si foible qu'elle ne pouvoit se soutenir. Quand elle fut ainsi couchée , le père Arsène délacha le bateau et se mit à voguer ; mais , au bout d'une heure , les forces épuisées du vieillard ne lui permirent plus de ramer ; il fut obligé de suivre le conseil de Clara : il
i;(i LE SIÈGE
laissa flotter le bateau , que le vent et le courant dirigeoient naturellement vers ]e lieu où il vouloit aller. Il leva au ciel ses mains défaillantes qui ne pouvoient plus qu'implorer l'Eternel !
Grand Dieu ! dit-il , je remets cette
enfant dans vos bras paternels
Après avoir dit ces paroles , plein de confiance , il se leva ; et , s'appuyant sur les deux rames , il se tint debout , afin de surveiller mieux la marche du bateau; il coniempioit alternativement, et les cicux parsemés d'étoilog , et Clara dont toute l'attitude exprimoit le plus doux repos. En eîTet , après tout ce qu'elle avoit souffert , après avoir été , durant six mortels jours prisonnière et dr.ns l'at lente à\ui crime afficux qui devoit lui coiilor la vie , elle jouissoit d'un calme délicieux , en songeant qu'elle ctcit sous la garde du plus vertueux de tous les hommes; elle aimoit à se voir à la merci des flots, et privée de tout secours humain : -avec une
conscience aussi pure que la sienne , c'ëtoit se trouver plus spécialement sous la protection toute puissante de Dieu. Bientôt , cédant moins à la fatigue qu'à la douceur de ses pensées , elle s'abandonna sans prévoyance et sans inquiétude à la providence , elle se laissa aller à un assoupissement plein de charme , qui répandit un baume rafraîchissant dans ses veines. O mou Dieu ! dit-elle , nous flottons parmi des écueiis , dans une barque fragile , sur un iieuve redouté ; mais vous êtes avec nous 1 — qui pourroit nous allarmer? ce doux sommeil qui s'empare do mes sens est un hommage de
ma fui A ces mots, ses paupières
appesanties se fermèrent, et elle s'endormit profondément. Le saint vieillard attendri veilla sur elle; il la regardoit avec complaisance en souriant , et cependant ses yeux étoient remplis de jarmes! Cette nacelle offrit alors ua
1^8 LE SIÈGE tableau digne d'attirer les regards du Créateur. On y voyoit, sous les traits les plus respectables et les plus touchans , l'heureuse sécurité de l'innocence et de la vertu ! Des songes
ravissans enchantèrent le sommeil de Clara; elle vit la troupe fortunée des anges entourer son baleau : les uns plaiioient sur sa tète ; les autres imprimoient à la barque un mouvement rapide cl doux; elle se senloit mollement bercer sur les ondes , et elle ('écouvroit dans le lointain des rivages charmans et la perspective la plus
brillante Son imagination lui retra-
çoit mille passages consolans et sublimes des saintes Ecritures 11 lui
sembloit que des voix céiestes et prophétiques lui répétoient ces paroles divines :
11 s'est levé pendant les ténèbres une lumière pour les boas
Celui qui vit sous la protection du Très-Haut , demeurera ferme sous Tappui du Dieu du ciel
Il vous couvrira de ses ailes sa vérité vous
servira de bouclier
Dieu a commandé à ses anges de vous garder daus toutes ses voies
Le Seigneur a fait éclater sa puissaa€e en notre faveur.,...
Ceux qui sèment dans les larmes , moissonueront dans la joie (1).
Tandis que le sommeil bienfaisant du juste réparoit les forces de Clara , et lui rendoit la fraîcheur et la santé, le père Arsène trouvoit aussi les plus douces consolations dans ses méditations et dans ses souvenirs. Dans cette vie consacrée tout entière à la religion et à l'humanité, il ne pouvoit pas se rappeler un seul malheur personnel.
Orphelin dès son enfance , né d'une
(1) Psaumes 90, lu et 11 5.
iSo LE SIÈGE
mère allemande qu'une mésalliance avoit placée en France dans imé famille d'agriculteurs, il n avoit connu de ses parens qu'un oncle établi en Allemagne , et une sœur et des nevoux qu'il chérissoit , et qui vivoifiit dans une ferme auprès de la Rocîielle. Engagé dans les ordres sacrés depuis sa première jeunesse , il avoit toujours été le religieux le plus exemplaire et le plus parfait. Dénué de toute ambition , il s'étoit constamment refusé aux honneurs de l'épiscopat. Louable modestie dont ce saint religieux a présenté plus d'un exemple {/>).
Ou ne fera point le portrait du père Arsène , parce qu'un s«int n'a point de 'caractère particulier ; il n'a ni penchant ni système qui lui soit propre ; il n'agit que d'après des préceptes connus ; ce qu'il fait de plus héroïque n'est jamais qu'une suite de son obéissance; il a perdu le droit frivole d'étonner; on ne se récrie point sur ses actions les
DE LA ROCHELLE. ï8i
plus siiblimes, on dit seulement : Il est fidèle , il est conséquent ; ce n'est pas lui qu'on admire ; c'est la loi divine qui le guide.
La religion peut seule nous détacher de nous-mêmes , en nous donnant par ses magnifiques promesses le plus puissant intérêt à nous attacher à tous les êtres souffrans. Le père Arsène ne connoissoit que les nobles douleurs causées par la pitié ; chacune de ses peines a\oit laissé dans sa conscience un sentiment consolateur, et préparé pour son heure dernière un souvenir précieux. Kul homme n'étoit aussi facile à pénétrer que lui. Quand on le voyoit rêveur ou vivement occupé , on étoit sûr qu'il méditoit une bonne œuvre, ou qu'il travailloit à l'accomplir. Ver&oit-il des larmes, on pouvoit dire : Tl pleure sur les maux d'autrui. La gaîîé bri'Ioit-elle sur sa vénérable physionomie . on s'honoroit de partager sa joie, certain que le prin-
i82 LE SIÈGE cipe en étoit touchant et vertueux. Le père Arsène étoit-il né sensible? on l'ignore. Comment la pratique constante de la perfection évangélique ne donneroit-elle pas la sensibilité la plus délicate et la plus exaltée? Peut-on voir sans cesse des infortunés sans s'attendrir ?
Peut-on se dévouer sans aimer? Peut-on s'imposer la loi de cacher avec soin tout ce qu'on fait de bien, sans en jouir intérieurement avec plus de charme?
Hélas ! qui de nous n'a pas connu que le récit, ou même la confidence d'une action vertueuse , altère toujours la douceur et la pureté du souvenir qu'elle
laisse!
Le père Arsène avoit pour Clara un attachement paternel , qui , fortifié par les n^alheurs et la conduite de cette infortunée , étoit devenu le sentiment dominant de son cœur, et le plus tendre qu'il eût jamais éprouvé. Sa piété le préservoit des inquiétudes déchirantes qu'il
DE LA ROCHELLE. i85
aiiroit dû naturellement avoir. Ce n'est que dans les âmes religieuses que l'espérance, appliquée même à cette vie , peut avoir une force que rien n'altère; elle est sans bornes , parce qu'elle se fonde sur la puissance de Dieu; et comme elle ne peut naître que par le désir de voir triompher la justice et l'innocence , elle est inébranlable. Le père Arsène étoit persuadé que Clara seroit un jour justifiée d'une manière éclatante. 11 le demandoit à Dieu avec tant d'ardeur, qu'il étoit parvenu à n'en pas douter ; car l'une des récompenses des prières ferventes est de soulager l'âme du poids de l'inquiétude, et de la remplir de la plus ferme confiance.
Durant le reste de la nuit, le père Arsène reprit plus d'une fois les rames , et se remit au travail. Clara dormoit toujours; mais un quart d'heure après le lever du soleil, le vieillard enchanté, découvrant le bois où l'on devoit s'arrêter : B.éveillï'z-vous , ma fi^lîe , s'écria-
î84 LE SIÈGE
t-il j réveillez-vous ; nous voilà près du rivage solitaire où nous allons débarquer!.... A ces mots, Clara se soulève,
joint les mains et remercie le ciel!
Maintenant, dit le vieillard, vous voilà
hors de tout danger! Enfant de la
Providence! non, ce n'est point en
vain que Dieu vous a préservée deux fois ^'une mort affreuse qui paroissoit inévitable; puisque sa bonté vous fit descendre de l'échafaud , et qu'elle vient de vous tirer du sinistre châleau de Kosnial , elle vous réserve de hautes
destinées Ma fille, tout est possible
à Dieu , vous serez heureuse !.. .. — Ah ! répondit Clara , depuis que je vous dois la \ie, j'ai le })ressenliment que j'obtiendrai, sinon le bonheur, du
moins la tranquillité ! C'est à vous,
mon généreux protecteur, à me rendre digne d'un meilleur sort , en perfectionnant cette raison dont vous avez dé>e-
loppé les pix'mières lueurs L'école
du malheur me sera moins utile que
DE LA ROCHELLE. i85
vos sages conseils! — Mon entant,
reprit le père Arsène, je ne vous demande qu'une seule chose, c'est d'écarter de votre souvenir un homme intéressant et vertiieux , mais qui ne peut jamais devenir votre époux. — Oui, je vous promets de ne jamais penser à lui volontairement. Mais cet effort me sera moins pénible , quand je pourrai croire que cet infortuné supporte la vie sans désespoir. Si le temps amène pour lui quelques consolations , ne me le laissée point ignorer; alors j'aurai moins de
peine à ne pas m'occuper de lui!
Gh ! puisse-t-il trouver une épouse tendre et vertueuse ! puisse le ciel lui redonner un fils digne de le consoler!
Mes vœux les plus ardens seroient exaucés! — Ma fille, vous apprendrez par moi tous les changemens qui pourront arriver dans sa situation.
1 Gomme il disoit ces mots, la barque touchoit le rivage. Le bon religieux [chargea sur ses épaules une petite valise 1, 16
i86 LK SIÈGE
qui contenoit une partie des vêtemens de Clara , et que Frickmann avoit portée dans le bateau , tandis que Clara arrachée de - son appartement , étoit ^ans celui de Montalban. On descendit à terre, et le père Arsène, donnant le bras à Clara : Maintenant , lui dit-il , vous devez quitter pour toujours le nom malheureux que vous portez. Désormais vous vous appellerez Olympe.
D'ailleurs vous ne serez point obligée ^e faire des mensonges ou de conter une fausse histoire ; il suffira de dire dans les lieux où je vous mène , que vous avez éprouvé de grands malheurs sans le méiiter, et que vous avez besoin d'asile. Clara fut charmée de changer de nom, il lui sembla que c'étoit changer de destin , qu'elle alloit re- àl naître et recommencer une nouvelle carrière : elle ne pouvoit envisager de bonheur avec des souvenirs alfreux , incirai;abkë ; mais elle jouissoit de la douceur de se trouver délivrée du
poids accablant de rignominie et de ne plus dépendre que du père Arsène.
Après avoir fait cinc|. ou six cents pas, en tournant le dos au fleuve , on se trouva sur la lisière d'un bois charmant ; et Clara se retournant admira la vue délicieuse formée par le Ilhône sur la rive opposée, et la beauté du soleil levant. Le père Arsène lui proposa de s'arrêter, et de déjeuner là , car il avoit apporté du fruit dans un petit panier que Clara tenoit à sou bras. Ils s'assiicnt sur 1 herbe; et, après un repas frugal, Clara questionnant le père Arsène sur les moyens qu'il avoit employés pour la délivrer, il satisfit sa curiosité dans ces termes :
(t En recevant votre billet , je fus « d'autant plus affligé, que j'imaginai « facilement le sort qu'on vous prépa-
« roit ! Cependant, sachant que le
« maître du château de Pvosmal étoit « retenu pour une.xjuinzaine de jours à « Paria, j'eus l'espoir, avec laide du
i88 LE SI^GE
a ciel , de vous sauver. Je désirois , « suivant vos intentions , ne pas tou- « cher à la somme qui me restoit de « votre diamant vendu; et, tandis qu'un « ami prt-paroit tout pour mon voyage , « je vendis toutes vos pierreries; j'en » eus quatre mille francs. Ne trouvant « pas cette somme suffisante , je m'at visai, pour l'augmenter, d'un moyen 1 qui me réussit. Je suis connu de l'As- « sociation cliaritable , composée des « dames de tout rang et de tout âge, « formée par les soins du vertueux « Vincent de Paul. Je savois que ces « dames n'hésitent jamais à foire une (' bonne œuvre, que leur magnifique « libéralité fournit à la fois les fonds « nécessaires pour des établissemens « publics, et -des sommes immenses t pour des aumônes particulières et « secrètes (c). J'allai trouver la jeune « dame qui les préside (i) : sans nom-
()) La présidente Goussault.
« mer ni désigner personne , et sans em-
« ployer de dégiiisemens , j'intéressai
« vivement cette dame. Je lui dis qu'une
» jeune personne , parfaitement inno-
t' cente , dont j'étois le directeur , ve-
« noit d'être enlevée par les ordres
a d'un homme pervers ; mais que , si je
« pouvois aller promptement à son se-
« cours, j'avois une espérance très-fon-
« dée de la sauver. Ce récit me valut
« cent louis. Je partis aussitôt en poste
« dans une petite carriole qui me fut
« prêtée. Je connoissois ce pays, où je
« suis venu plusieurs fois en mission.
« Je me rendis d'abord dans le lieu où
« je vais vous mener, certain de trou-
« ver là un ami fidèle qui pourroiî
« m'être utile. J'avois laissé ma voiture
a à trois lieues de cette solitude , et je
* vins ici à cheval. Je dis seulement à
« mon ami que je reviendrois chez lui
t passer un jour avec une jeune per-
« sonne nommée Olympe ^ et je con-
« vins avec lui de ce qu'il pouvoit faire
igo LE SIÈGE
« pout* moi. Il y a huit lieues dici à « Rosiual ; mais , voulant m'y rendre « seul, il m'eût été impossible d'aller « ainsi par eau contre le cours du fleuve. « Le chemin par terre est excessive- « ment diflicile; on ne peut le faire « qu'à pied ; il faut sans cesse gravir « des montagnes et des roches escar- 4i pées , ou suivre des sentiers étroits « et torlueux entourés de précipices. « Cependant il fallut prendre celte « route. Mercredi dernier je partis une « heure avant le jour, un peu avant fl cinq heures du matin ; j'avois mis «< quelques provisions dans un havre- « sac , car je devois être treize ou qua- « forze heures en route , et je ne vout lois m'arrêter dans aucune chaumière.
« Comme je vous l'ai dit, j'avois déjà « fait deux fois ce voyvige pour aller « donner des instruclious religieuses « aux pâtres dispersés sur cos montait gncs , qui n'av oient alors ni pasteurs, • ni églises. J'ai contribué depuis à leur
« procurer ces secours spirituels , et j'ai « eu la satisfaction de poser la première « pierre de la première église rustique « bâtie parmi ces rochers. Aussitôt que « parut le jour, je me retrouvai avec « plaisir dans ces lieux sauvages que « j'avoi& parcourus pour la première « fois dans ma jeunesse. J'aimois à me « rappeler combien la religion avoit « adouci les mœurs rudes et grossières « de ces paysans , et les })reuves de reff connoissance et d'attachement qu'ils « m'avoient prodiguées; en même temps « ce souvenir me faisoit craindre de les « rencontrer , certain qu'ils voudroient « m'arrêter plusieurs jours. J'évitai » avec soin de passer devant les chau- « mières et devant le seul petit village « qui soit situé dans cette étendue de « pays. Dix ans s'étoient écoulés depuis « mon dernier voyage , et je reconnois- € sois parfaitement ma route. Les pays « très-peuplés changent sans cesse d'as- « pect; rhopiixje, qui doit rest-er si peu
et de temps sur la terre, n'est jamais cona tent de son séjour : son inconstance « même prouve que rien là ne doit le sa- Œ tisfaire et le fixer; dès qu'il est en force « et qu'il en a les moyens, il bouleverse « ce qu'il ne peut embellir. Dans les dé- « serts , tout est immuable comme la « nature. Je reconnoissois tout ce que « j'avois vu jadis; je n'admirois rien de 0 perfectionné , mais je ne trouvois rien « de détruit.
« A midi je fus obligé de me repo- < ser : la chaleur étoit excessive , et ma « fatigue extrême. Je m'assis à l'ombre, • auprès d'une source dont le murmure ^ et la fraîcheur sembloient inviter au « repos, et, au bout de quelques mi»
« nutes, Je m'endormis. Je nie réveillai « après une heure de sommeil ; mais je « me trouvai si appesanti , que j'eus « beaucoup de peine à me relever pour M continuer ma marche. J'aurois vive- € meut regretté la vigueur que les an- « nées m'avoient ôlée , si je n'eusse
« pensé que Dieu donne toujours la « force nécessaire pour accomplir luie « bonne œuvre. En effet , sans un se- « cours divin , je n'aurois jamais pu me « rendre le jour même à Piosmal. En- « core assoupi , je marcliois lentement ; « et j'avois à peine fait cent pas, que « j'entendis un grand nombre de voix « parler bas tout {irès de moi. J'avançai^ « et mon étonnement fut extrême en « voyant une table dressée sous l'oin- « brage formé par six beaux mûriers :
« la table , posée devant une roche ta- « pissée de verdure et qui pouvoit servir « de siège , étoit couverte de fruits et « et de laitage ; à la droite du siège rus- « tique s'élevoit un autre rocher, d'où « s'élançoit en cascade une fontaine de « l'eau la plus pure. Ces bons patres « m'avoient aperçu dans l'instant où je à venois de m'endormir; ils s'étoient . « rassemblés à la hâte au nombre de « vingt-cinq ou trente , et m'avoient « préparé cette douce surprise. Il fallut i. 17