K LE SIÈGE
passions fougueuses exalloient tous ses
Yices ; chacun de ses projets éloit
un complot ténébreux ; ses désirs , ses
vœux , ses espérances même étoient des
crimes.
Cependant tout se préparoit pour les noces de Valmore et de Clara. Valmore jouissoit délicieusement de son bonheur , de la gaîté réiîandue dans toute la maison , et sur-tout de la joie naïve de Jules , et de la tendresse touchante de Clara pour cet enfant qu'il idolâlroit. Il vouloit, et confondre ensemble ces deux objets si chers , et que Clara ellemcme ne séparât jamais dans son cœur Jules et Valmore. Il fit peindre Clara de grandeur naturelle , tenant Jules dans ses bras ; il plaça ce tableau dans son cabinet ; donna à Clara un bracelet qui renfermoit son portrait et celui de Jules. Clara le fit river à son bras, afin, dit-elle, de le garder jusqu'au tombeau. I/alégresse étoit tellement universelle dans le chdtcau , que
DE LÀ ROCHELLE. iS
^îoîitaîban même eut l'air de la partager. Clara en fit la remarque avec une douce satisfaction ; mais lorsqu'elle vit son père san6 témoins , elle ne put se défendre d'une sorte d'effroi en lui trouvant un ton plus sinistre et des manières plus rudes et plus farouches que jamais.
Un matin que Montalban étoit à la chasse , on apporta à Clara une boîte qui veuoit d'Allemagne , que l'on supposoit être pour elle, car on n'avoit pu lire l'adresse écrite en allemand. Clara recevoit souvent directement d'Allemagne des envois de bijoux et de pierreries. Montalban lui avoit dit que ces présens venoient d'un parent qu'il avoit dans la principauté de ***, et qui ne joi^noit point de lettres à ces dons^ parce qu'il ne savoit point le français. Clara recevoit avec reconnoissance ces magnifiques présens , sans réfléchir à la singularité de ce profond silence du bienfaiteur. Elle ne douta donc point
î44 LE SIÈGE
que cette boîte ne fût pour elle , et aussitôt, la metiant sur une table, elle l'ouvrit, mais elle fut très - surprise en ne trouvant dans cette petite cassette qu'un mouchoir de soie bleue à bordure rouge, un grand couteau dont le oianche d'ébène se terniinoit en pied de biche , et une échelle de cordes. Alors elle regarda attentivement l'adresse, et elle connut que cet envoi s'adressoit à son père. Comme elle craignoit excessivement sa dure sévérité , elle fut trèsiachée d'avoir ouvert la boîte. Cependant elle pensa qu'elle pourroit la refermer de manière qu'il ne s'en aperçut pas. Dans ce moment Valmore passa devant sa fenêtre ouverte qui étoit au rez-de-chaussée et donnant sur le jardin. Il s'arrêta : Clara lui tournoit le dos ; mais il vit dans ses mains le couteau , le mouchoir de soie bleue et l'échelle de cordes qu'elle lonoil encore, et qu'elle s'apprètoil à romcllre dans la boite. Après avoir regardé un instant
DE LA ROCHELLE. i5
^n silence et sans être vu , Valmore continua son chemin ; il vint frapper à la porte de Clara , pour lui demander si elle vouloit aller à la promenade. Au même instant il ouvrit la porte s Clara crut d'abord que c'étoit son père. Elle rougit , et se hâta de refermer la boite et de la cacher , en jetant dessus un grand voile de mousseline qui se trouvoit sur la table. Valmore vit son embarras et son émotion sans en deviner la cause et sans s'en inquiéter, certain qu'il n'étoit produit que par un. enfantillage. Que faisiez - vous donc là ? lui dit-il en souriant. A cette question , Clara, déjà troublée, répondit, sans savoir ce qu'elle disoit , quelle brodoit. Valmore fut un peu surpris de ce petit mensonge ; mais , ne voulant pas l'embarrasser davantage , il changea d'entretien et ne resta qu'un instant. Aussitôt qu'il fut parti , Clara referma bien la cassette et la porta dans la chambre de son père qui ne sut point
îU LE SIÈGE
que celte boîte avoit été ouverte; car Clara, en la recevant, avoit prié le domestique ûe nu point parier de cet envoi.
Montalban partit pour Pontoise en assurant qu'il reviendroit sous deux ou trois jours. Yalmore, le jour même, se rendit à Paris pour une affaire , en promettant de revenir le lendemain. S^i terre n'étoit qu'à douze lieues de Paris. Amélie et Clara , s€ trouvant seules dans ce vaste château , se rappelèrent avec quelque frayeur que la forêt qui bordoit une partie du parc étoft remplie de voleurs, et que même on y avoit i-commis récemment plusieurs meurtres.
On savoit qu'un château voisin , trois mois auparaTant , en l'absence de ses maîtres , avoit été attaqué à force ou- VKTte et pillé par ces brigands. Prés de Yalmore on rairoit bravé tous les dangers, mais en son absence on craignoit tout. On fit faire aux domestiques la garde toute la nuit, et le lendemain.
DE LA ROCHELLE. îj
lu point du jour , toutes les craintes s'évanouirent : Yalmore de\oit revenir dans la matinée.
Clara se leva de bonne heure. On étoit au mois d'août. Jules , la veille , avoit témoigné le désir d'avoir des pèches , et Clara se faisoit une fête de lui procurer dans cette matinée une agréable surprise... Après avoir rempli une corbeille de pêches , elle alloit descendre dans le pavillon de Jules , lorsqu'on lui annonça l'arrivée du père Arsène . im vénérable religieux qui possédoit toute sa confiance , et depuis sa plus tendre enfance. Elle vola audevant de lui , et l'entraîna dans un cabinet : là , Clara ouvrant son cœur tout entier , peignit au bon religieux tout le bonheur dont elle jouissoit. 0 ma fille ! dit le père A'rsène , puisse le ciel réaliser vos espérances 1 — Ah !
mon sort est assuré , j'épouse Yalmore
dans deux jours ! Je m'unis à la
raison, à la vertu, à la bonté la plus
i8 lE SIÈGE
parfaite ! Mon père , désormais vous n'avez à craindre pour moi, ni les dangers du monde et des mauvais exemples, ni l'inexpérience de la jeunesse : Valmore sera mon modèle et mon guide. Pour suivre la route heureuse que vous m'avez tracée , je n'aurai qu'à l'imiter et à lui obéir. Pourrois-je faire une action douteuse , une démarche imprudente ? Son estime et sa confiance me sont plus chères que ma vie! Ma fille , reprit le saint religieux , vous aurez un devoir à remplir dont je ne vous ai jamais parlé : un enfant d'un premier
lit réclamera vos plus tendres soins !
Ah! dit Clara, cet aimable Jules m'est
si cher! IN'a-t-il pas mon premier
sentiment maternel? et quel autre enfant Valmore pourra-t-il jamais aimer autant? Il sera donc toujours mon fils bien-aimé !
Le vertueux père Arsène applaudit du fond de l'ame à de tels sentimeas.
Il Usoit avec délices dans ee cœur
DE LA ROCHELLE. î^
ingénu qu'il avoit formé. Ma fille, lui dit-il, jouissez de votre bonheur; mais gODgez toujours qu'il est fragile , comme le sont tous les biens de la terre. Soyez prête dans tous les instans de la vie à le sacrifier sans murmure à la volonté toute-puissante de l'Arbitre de nos destinées. En disant ces paroles , le père Arsène se leva. 11 étoit obligé de se rendre dans un château voisin ; il promit de revenir la veille du jour fixé' pour les noces de Clara. Aussitôt qu'il fut parti , Clara prit son ptsnier de pêches pour le porter à Jules. Cet enfant logeoit dans un petit pavillon au bout duquel étoit un joli jardin entièrement séparé par les murs du parc du château. A l'extrémité' du jardin se trouvoit une porte donnant dans îa forêt , mais qui , depuis les inquiétudes causées par les voleurs , étoit sofgnewfement fermée , et dont Yâlmore gardoit îa clef. Jules étoit dans ce pavillon' communiquant à ^appartement de son
père, sous la garde d'une jeune g^ouvernante et d'un vieux domestique. Ce dernier, malade de la goutte depuis dix jours , quoiqu'il ne fût pas alité , étoit hors d'état de suivre Jutes dans le jardin. La gouvernante , ayant une intrigue secrète , avoit imaginé de recevoir son amant avant que ses maîtres fussent éveillés ; elle se hâtoit d'habiller Jules et de l'envoyer tout seul dans son petit jardin. Elle ne l'alloit retrouver , ou ne le rappeloit qu'au bout d'une heure et demie. Clara arriva au pavillon un quart d'heure après l'amant de cette fille; elle trouva la première porte entrouverte ; elle passa sans s'arrêter et sans entrer dans l'appartement de Jules , qu'elle n'alloit jamais voir de si bonne heure. D'ailleurs , lui préparant une surprise, c'étoit dans le jardin qu'elle vouloii^aller , ne croyant pas qu'il y fût encore. Elle traversa le jardin sans rencontrer Jules qui s'amusoit dans un bosquet. Elle entra dans un polit cabinet
où elle savoit que Jules ailoit déjeuner tous les malins. Elle posa sa corbeille de pêches sur une table ; et , comme la table étoit entièrement couverte d'un grand tapis qui retomboit tout autour jusqu'à terre , elle imagina de se cacher sous ce tapis et d'attendre là Jules ,. afin de jouir de son étonnement. L'innocente Clara venoit d'entrer dans ce cabinet , heureuse , chérie , florissante de jeunesse , de gaîté , de bonheur ,
et la foudre ailoit tomber sur elle ! ,
Ce drap fatal , ce drap mortuaire dans lequel elle s'enveloppe en riant , voile déjà la plus infortunée de toutes les victimes; on ne l'en arrachera que pour la plonger dans le plus profond abîme des misères humaines ! Gloire . félicité , réputation, biens fragiles de la terre, vous serez dans un instant anéantis pour elle. Hélas ! que lui restera-t-il ? le dédommagement de tous les maux, le prix de tous les sacrifices , une conscience pure.
22 lt; siège
Clara n'étoit que depuis dix ou douze minutes cachée sous la table , lorsqu'elle entendit marcher et s'approcher du cabinet, et bientôt sa surprise fut extrême en reconnoissant la voix de son père qu'elle croyoit à dixhuit lieues. Un sentiment vague de crainte la retint sous la table ; cependant elle alloit en sortir, lorsqu'elle entendit entrer dans le cabinet son père et le jeune Jules. Interdite, étonnée,
Clara reste immobile et silencieuse
Mon Dieu , monsieur de Montaiban , dît
Jules , que me voulez-vous donc?
Vous me faites peur Je veux
aller auprès de ma bonne Ici
la douce voix de Jules s'arrêta subitement Aussitôt un cri étouffé
s'échappe de sa bouche, il tombe
On soulève le tapis , sans regarder sous la table , on jette précipitamment un poignard sanglant sur la robe de Clara ;
linibrtunée s'évanouit Le meurtrier,
l'exécrable Montaiban s'évade Ce
DE lA ROCHELLE. 25
monstre avoit su par son valet de chambre l'intrigue secrète de la gouvernante du malheureux Jules , et que cet enfant, tous les matins, passoît une heure et demie tout seul dans le jardin. Le scélérat étoit muni d'une clef de la porte qui donnoit dans la forêt. Il avoit calculé que si , contre son attente , fl eût trouvé la gouvernante dans le Jardin , il auroit donné à son apparition un tour de plaisanterie ; car qui jamais eût pu concevoir l'idée d'un tel forfait? Lorsqu'en entrant dans le jardin il fut assuré que l'enfant y étoit seul, il prrt la précaution de fermer à double tour du côté du jardin la porte du pavillon, afin de se donner dans tous les cas le temps de consommer un crime qui
devoit s'exécuter en trois minutes
Après le meurtre , il sortit par la porte de la forêt , qu'il referma soigneusement. Avant de monter à cheTaî pour retourner à toute bride à Pontoise par un chemin détourné, îl jeta sur le mur
et y laissa l'échelle de cordes qu'il avoit reçue d'Allemagne, et que la malheu- Kuse Clara avoit tenue dans ses mains , ainsi que le couteau , le mouchoir , qu'elle avoit remis ensuite dans la chamhre de son père à l'insu de ce dernier. Montalban , certain d'échapper au soupçon de ce forfait inouï , imagina qu'on altribueroit ce meurtre aux brigands de la forêt : l'échelle laissée sur le mur devoit . selon lui, donner cette idée; on savoit qu'ils avoient ainsi escaladé quelques murs de jardins. Enfin, ce crime assuroit à Yalmore la propriété pleine et entière du duché de ***. Alors Clara épousoit le plus riche seigneur de la cour , et l'on a déjà dit que , par une cause jnystérieuse qui s'écluircira dans la suite , ce n'étoit qu'ainsi que Montalban pouvoit recevoir une somme considérable qui devoit payer une dcUe , sans l'acquit de laquelle il étoit , sous trois mois, ruiné et privé pour jamais de sa liberté, ou
DE LA ROCHELLE. aS
forcé de fuir et de s'expatrier sans retour.
Cependant , au bout d'une heure , la gouvernante de Jules voulant aller le rejoindre, fut très -étonnée de trouver la porte fermée du côté du jardin ; elle fait d'inutiles efforts pour l'ouvrir , elle appelle vainement cet enfant infortuné
qui n'existoit plus! Alors elle va
chercher des domestiques ; on force la serrure , on ouvre la porte , on parcourt le jardin , on n'y trouve point l'enfant. La gouvernante et les domestiques entrent dans le cabinet. Quel spectacle d'horreur s'offrit à leur vue î Jules ! un mouchoir attaché sur la bouche , privé de la vie , percé de deux coups de poignard , baigné dans son
sang, et couché sur le plancher!
Les domestiques poussent des cris lamentables ! on court au château : l'affreuse nouvelle se répand. Amélie éperdue sort de son appartement. Dans ce moment Valmore afrivoit de Paris , il 1. 3
3G LE SIÈGE descendoit de voiture. Frappé -de la rumeur qu'il remarque dans la maison , il interroge , on ne répond que par des pleurs : il se précipite dans le château; il entend prononcer le nom de Jules, il vole au pavillon , il s'élance dans le cabinet , il y voit Amélie pâle , échevelée; elle vcnoit d'y arriver, elle preuoit dans ses bras le corps sanglant de Jules pour lui prodiguer d'inutiles secours Yalmore se jette sur le corps
de son fils; il Tarrachc des mains de sa sœur , il <:roit qu'il va expirer en le pressant contre son sein ; il l'appelle d'une voix étouffé."' , il répète avec un
accent terrible : Le meurtrier 1 le
meurtrier 1 où est - il ? Dans le mouvement convulsif qui l'agite , il lire un pan du tapis de la table ; le tapis glisse et tombe , et Val more découvre Clara qui se soulève en ouvrant des yeux égarés; il voit sur sa robe blanche le couteau teint de sang qu'il a vu dans 6pB mains d<'ux jours auparavant , il
reconnoît niissi le mouchoir de soie bleu passé encore autour du cou de
Jules Le désespoir, l'étonnemeut,
l'horreur le pétrifient Dans ce moment un domestique apporte l'échelle de corde prise sur le mur , en disant que sans doute les assassins ont oublié de l'emporter. Dieu! Dieu! dit Valmore, l'échelle de cordes , le mouchoir , le couteau!.... Et cachée sous cette table ,x et teinte du sang de mon malheureux
fils! Parlez! poursuivit-il d'une
voix tonnante, en s'adressant à Clara,
parlez A ces mots, Clara, réduite
au choix affreux ou de dénoncer son père et de l'envoyer à l'échafaud , ou rie se charger d'un crime exécrable , l'infortunée Clara désespérée, anéantie, répond avec égarement : Je n'ai rien à dire pour ma défense. Qu'on la charge de chaînes , s'écrie impétueusement Yalmore, ranimé par la fureur et par la vengeance! qu'elle soit garrottée avec ces cordes que sa ruse infernale a jetées
28 LE s î lie E
sur le mur pour donner le change
Qu'on l'enferme élroitement , jusqu'à ce qu'elle soit remise entre les mains vengeresses de la justice. Monstre! tu périras dans les tourmens , et ^e veux
vivre pour voir ton supplice En
prononçant ces paroles , le malheureux \almore, perdant l'usage de ses sens, tombe évanoui dans les bras de su sœur. On le porte dans son appartement, on le met au lit , on le rappelle à la vie ; mais il resta dans un état de stupeur qui fit craindre également pour sa raison et pour ses jours. 11 ne versoit pas •me larme , ne proféroit pas une plainte ; de temps en temps seulement ses mains lepoussoient avec horreur un objet qui sembloit l'obséder , et deux ou trois /bis le nom de Clara s'échappa de sa
•bouche!
Cependant les domestiques de Yalmore arrachent avec ignominie la malheureuse Clara de dessous la table; on (itlache fortement ses innocentes mains
DE LA SOCnELLE. 29
avec de grosses cordes, et dans cet état on la traîne dans la tour du château^ on l'y enferme, et on la laisse seule.
Clara , insensible à tous les outrages , ne conservoit que deux idées diitinctes, si- étroitement unies qu'elles n en formoient qu'une seule dans son imagination : le meurtre de Jules et Lt funeste erreur de Yalmore. Elle voyait toujours Valmore lui lançant des reganis terribles et menaçacs ; elie entendoit encore ces paroles foudroyantes : Monstre ! je veux vivre pour voir toit
supplice ! Tu veux voir mon su|>-
plice, dit-elle, sois content, tu l'as vu, nul autre n'égalera l'horreur de ce que
j'ai senti, de ce que j'éprouve 1,.,
J'ai vu ta fureur et ta haine , j'ai entendu ta bouche me maudire ! Dans
cet instant toutes les douleurs humaines ont déchiré , flétri mon cœur ; et j'ai supporté tout l'opprobre réservé aux
plus grands forfaits!.. ., Quand je
monterai sur l'échafaud , du moins j'y
3o LE SIÈGE
verrai la mort ! La mort , mon
rtnique refuge! A ces tristes plaintes
succédoient , non des pleurs, mais une effrayante immobilité. Elle restoit quelques minutes pâle , glacée , les yeux fixés avec égarement devant elle, regardant sans voir , souffrant sans penser , heureusement privée de toutes les facultés de la mémoire et de l'imaginalioD , et soustraite par un accablement apathique à la moitié de ses douleurs.
Mais ses tourmens ne sembloient être suspendus que pour lui donner la force d'en supporter ensuite sans mourir toute l'énergie. Tout à coup baissant les yeux , ses regards tombèrent sur sa robe teinte
de sang Dieu ! s'écria-t-elle en se
levant avec impétuosité , le crime et le
meurtre m'environnent! De quel
sang, juste ciel , suis-je souillée!... Du sang innocent que je voudrais racheter
au prix de tout le mien! Et qui l'a
versé! A ces mots elle retombe sur
sa chaise. Oh! se peut-il, dit-elle, que
DE LA ROCHELLE. îi
l'auteur de ce forfait inconcevable m'ait
donné le jour! Et je dois m'immoler
pour lui!... Que dis-je! sacrifier cette vie déplorable que je tiens de lui ne seroit rien ; mais mourir déshonorée l laisser un nom exécrable que l'alrocité da crime immortalisera! emporter dans la tombe les malédictions de Yalmore ! et ne pouvoir prouver mon innocence qu'en commettant un crime affreux ; car je ne puis me justifier que par u» parricide , en devenant l'accusatrice de mon père! Quand j'aurois la lâcheté de dénoncer le vrai coupable ,que ferois-je d'une existence justement flétrie? Valmore seroit toujours perdu pour moi. 11 auroit horreur d'une fille dénaturée ; et j'éprouverois le seul sup-^ plice qui me manque , je serois forcée d'approuver son mépris. Du moins ma-
conscience ne me reproche rien .■
Mourons ! le ciel le veut , soumettonsnous. En prononçant ces dernières paroles , ses pleurs enfin coulèrent, et
bientôt ce fut avec une abondance qui sans doute l'empêcha d'expirer , dans celte tour , de saisissement et de douleur.
On avoit envoyé chercher les gens de justice pour leur livrer la malheureuse Clara. Le prévôt de la maréchaussée arriva avec sa brigade , à cinq heures après midi. La cour et l'avenue du château étoient remplies de paysans bouillans de fureur contre celle qu'ils croyoient coupable du plus horrible crime. Ils adoroient leur seigneur , et s'étoient promis de le venger ; car ils pensoient que Clara séduiroit ses juges par sa jeunesse et sa beauté : ainsi ils avoicnt résolu de l'immiler eux-mêmes et sans délai. Fort supérieurs en nombre aux archers de la maréchaussée , ils étoient presque tous armés. Cependant ils laissèrent passer sans résistance la brigade qui se rangea au pied de la lour. Le prévôt entra dans la tour, et alla chercher Clara; mais aussitôt que
DE LA ROCHÏLLE. 55
parut cette infortunée , la multitude furieuse se précipita vers elle pour l'arracher des mains de la maréchaussée.
Néanmoins la seule vue de Clara auroit du désarmer la colère et la haine : ses mains délicates , attachées derrière le dos, laissoient voir toute la perfection de sa taille; ses lon^s cheveux blonds abattus couvroient ses épaules , et la douleur et l'eiFroi qui se peignoient sur son visage donnoient à sa physionomie céleste une expression pathétique et sublime. Quoiqu'elle eût fait le sacrifice de sa vie , le genre de mort qui s'offrit à elle lui fit horreur. Le glaive de la loi frappe sans passion et sans emportement; c'est la Parque rendue visible qui coupe avec ime morne tranquillité la trame de la vie : il est possible de mourir avec calme sur un échafaud , mais il est affreux de périr victime de la rage inhumaine d'une multitude irritée, et d'exhaler son dernier soupir au milieu des cris féroces de la vengeance et de la
54 tE SIÈGE
haine. La maréchaussée fît son dcToiry elle défendit Clara. Le prévôt la tenoit dans ses bras, et menacoit de tirer sur le peuple. Cette menace porta la fureur au comble : deux séditieux tirent chacun un coup de fusil , un archer est blessé , un combat terrible s'engage. Clara , pénétrée de terreur, invoque le ciel ; elle désire avec ardeur qu'une mort soudaine puisse la délivrer à l'instant des angoisses inexprimables de cette afireuse agonie.
Le peuple étoit au moment de triompher, de forcer la brigade, dont plusieurs archers étoient déjà culbutés; il alloit saisir sa proie , lorsque tout à coup une voix révérée, une voix puissante et libératrice se fit entendre en criant avec force : Arrêtez! arrêtez!... On obéit... Cette voix retentit jusqu'au fond du cœur de Clara, c'étoit celle de Valmore... La frénésie du peuple fut calmée comme par enchantement : on vit dans cette troupe forcenée la confusion , la crainte
et îe repentir succéder subitement à la fureur. Valmore, commençant à sortir d'un long accablement, avoit entendu ce tumulte effrayant, et se jetant hors de son lit, en passant une robe de chambre dans ses bras , il étoit sorti précipitamment pour voler dans la cour ; là , perçant la foule du peuple intimidé , et s'élançant au milieu de la brigade qui gardoit la tremblante captive , il se trouva en face de Clara , et à deux pas
d'elle! A l'aspect de cette figure an-
gélique et touchante dont tous les traits exprimoient là plus cruelle souffrance, Valmore oppressé , glacé , reste immobile Une irrésistible pitié, le souvenir désespérant de son amour, celui de l'horrible catastrophe qui excitoit. en lui tous les transports violens d'une haine implacable, tous ces mouvemens contraires déclîiroient , bouleversoient son
âme II mit ses deux mains sur son
visage , en disant : Qu'on détache ses liens 5 et qiu'on la conduise à Paris avec
les égards dus à son sexe et à sa naissance. Il seroit lâche d'insulter celle que la loi Ta juger. A ces mots , il s'éloigna rapidement. Le peuple avoit déjà fui.
On porta Clara dans la voiture, car elle ne pouvait se soutenir ; et le prévôt se mettant à îa portière , à la tête de sa brigade , fît aussitôt prendre le chemin de Paris. Val more ordonne à tous ses domestiques d'escorter la voiture jusqu'au bout de l'avenue : ce soin étoit inutile , aucim paysan n'osa la suivre , . ni même se montrer.
Yalmore rentra au château. Il s'habilla. Son intention étoit de se rendre lui-même sur le champ à Paris chez le cardinal de Richelieu , ami de sa famille et son protecteur depuis son enfance.
Lorsqu'il fut habillé , voulant prendre quelques papiers dont il avait besoin, il entra dans son cabinet. Quel objet y frappa ses regards 1 il y vit Ic tableau qui rcprésentoit Cîr.ra tenant le malheureux Jules dan& SCS bras! Des pleurs de-
DE LA ROCHELLE. 5; rage jet de douleur inondèrent son -visage. 0 furie sous les traits d'un ange , s'écria-t-il ; monstre d'hypocrisie et de cruauté , tu n'embrassois cette innocente victime que pour l'égorger! .
La candeur est sur ton front , et l'homicide trahison est dans ton cœur !
0 Dieu! délivrez-moi du tourment de me rappeler cette figure trompeuse qui trouble ma haine et qui confond ma raison ! En achevant de prononcer ces
paroles il décrocfia le tableau ; il appela ses gens, et leur ordonna de couper en deux la toile, de conserver l'image de sou fils, et de brûler celle de Clara. Ensuite , quoiqu'il eût une fièvre violente , il partit aussitôt pour Paris.
La malheureuse Clara fut conduite à Paris dans les prisons destinées aux grands criminels : un lit de sangle , une chaise de paille, une petite table de boiî composoient tout l'ameublement de cette triste chambre. Clara s'assit en jetant autour d'elle de sinistres regards. Voilà
donc, dit-elle, ma dernière habitation
sur la terre ! la dernière demeure du
crime! Que de gémissemens ont fait
Tetentir ces murs 1 que de larmes ont
été versées dans ce lieu! Du moins
j'y pleure sans remords! Pourquoi le
sommeil n'y suspendroit - il pas mes maux? Mes jours, il esterai, sont compotes ; dans quelques heures je n'existerai plus! — Mais, pour l'opprimé dont la ^conscience est tranquille, dont la vie est irréprochable , le sommeil n'est -il pas ici l'heureux avant- coureur d'un
éternel repos ? Cependant mourir
abhorrée de Valmore ! Ah ! comment supporter ce poids accablant de douleur
ot d'ignominie ! Un torrent de pleurs
interrompit ce Irhla discours. Il étoit onze heures du soir : Clara se jeta tout habillée sur son lit ; l'accablement lui procura quelques heures d'assoupissement. Que son réveil fut affreux !
Toutes ses douleurs vinrent à la fois J'a&saillir ! Elle les scjitit -avec ime éuer-
grle nouvelle ; elle vit Valmore désespéré demandant sa mort; elle vit dans toute leur horreur l'échafaud et l'opprobre,
et tout son courage l'abandonna
A neuf heures du matin , «lie entendit ouvrir les verroux de sa porte ; elle frémit croyant qu'on allait la conduire devant ses juges , mais elle vit
paroître le vénérable père Arsène!
Son saisissement fut extrême ; elle ne concevoit pas qu'elle pût éprouver encore un mouvement de joie. Dieu ! s'écria-1- elle , voilà donc un être sur la terre auquel je puis ouvrir mon cœur , et qui va connoître mon innocence !. .. . ..
0 mon père , poursuivit-elle , c'est devant Dieu que je veux vous parler, écoulez-moi A ces mots elle se précipite à ses genoux. Le saint religieux se dispose à recevoir sa confidence , sous le sceau sacré de la confession. Clara, loin d'avoir des aveux à faire , n'avoit qu'à se justifier ; elle ne nomme point son père , elle évite même de le désigner ;
jjo l-E SIÈGE
mais elle conte tous les détails de cette
horrible matinée , elle dit comment
l'assassm immola l'infortuné Jules
Malgré sa réserve, le père Arsène , d'après ce récit et les -réponses faites à ses questions , ne peut douter que Montalban ne soit le meurtrier.... Et, pour la première fois , en exerçant sont saint ministère, non-seulement il n'a pas besoin d'indulgence , mais son cœur est pénétré du plus profond sentiment de compassion et de tejxh'esse. Cependant il voulut en afToibltr l'expression , en répondant c\ celle qui devoit , au milieu de cet héroïsme, conserver toute l'huinililé chrétienne. Ma fille , lui dit il , si le monde connoissoit votre conduite , il diroit que vous avez fait une action sublime ; mais ces louanges profanes , inventées par orgueil , ne sont pas celles qu'il m'est permis de vous donner.
La piété n'admire aucune action humaine , elle ne peut que les approuver comme les simples résultats de l'obéis-
DE LÀ ROCHiîLLÉ 4»
sance aux décrets divins ; car il rs'y a vien de grand que la religion n'enseigne et ne prescrive. L'idée du beau moral portée au plus haut point de perfection, c'est elle seule qui la donne ; source éternelle de la vertu, elle en est encore le motif, le but et la récompense. Aussi n'accorde-t-elle aux saints même que le nom de justes. De quoi serions-nous enorgueillis? Sans la révélation, connoîtrions-nous^ la véritable vertu? Sans la soumission , pourrions-nous la pratiquer?
Quand nous faisons le bien, nous suîvons l'esprit du précepte , ou le précepte même qui le command©^; nous n'avons que le mérite de nous soumettre. Eh quoi de plus juste que d'obéir scrupuleusement au Créateur ! Alors même que nous paroissons parfaits , nous n'avons donc pu faire que des actes de justice. Ainsi , ma fille , glorifiez Dieu qui vous éclaire et qui vous inspire , et gardez-vous de vous élever à vos propres yeux. Mais , victime innocente de
cet événement affreux, vous ne devez cependant pas vous accuser faussement , il faut tâcher de vous justifier , si vous pouvez le faire sans dénoncer l'assassin. Vous pouvez dire qu'un meurtrier venu
de la forêt fit le crime Hélas!
reprit Clara , à quoi servirmt ce récit opposé à tant d'apparences contre moi , qui forment un ensemble de preuves dont la vérité toute entière pourroit seule
démontrer la fausseté ? Je me suis
rendue furtivement dans ce pavillon , et à une heure indue pour moi 1 — Dans ce premier moment d'effroi, de trouble et d'horreur , ma bouche en proférant la vérité" , a paru faire l'aveu formel du crime : ces mots, je il\iI rien à dire pour nui défense , peignoient ma situation , et cepend;iuî me dénonçoient
comme l'auteur du mieurtre Enfin
Vahnore a reconnu le poignard , le mouchoir et l'échelle de cordes qu'il avoit vus la veille entre mes mains, et que j'avois cru dérober à ses regards;
DE LA ROCHELLE. 4j
il a dû se rappeler que son aspect dans ce moment m'avoit causé un extrême
embarras et que j'ai même fait uil.
mensonge pour lui cacher ce que rcnfermoit cette fatale boîte. Comment pourroit-il n'être pas convaincu que c'est moi qui ai commis ce forfait atroce?.,... A ces mots, lé père Arsène pendant quelques instans garda tristement le silence ; ensuite reprenant la parole : ïl est vrai, dit- il, que votre
justification est presque impossible
Et savez-vous , ma fille , que votre père est arrêté, et qu'aujourd'hui il vous sera confronté? — Grand Dieu ! s'écria Clara , je le reverrai I..... Oui , ma
fdle Je ne crois pas que l'auteur
d'un tel crime se dénonce pour vous sauver, mais il peut se trahir. ........*
ISon, non, mon sort est décidé !.....,.
Ah ! n>on père , concevez- vous l'horreur de ma situation? Pour arracher à l'échafàud celui que les lois même humaines ^- divines ne peuvent maintenant me
prescrire d'aimer, je me dévoue à la mort la plus igaomiaicuse , à l'exécration publique, à celle du seul objet que j'aie aimé !..., Car enfin, il est inutile de vous rien taire , vous avez facilenwent
tout deviné Ce n'est point la piété
filiale qui m'ordonne de m'immoler , c'est seulement le respect d'un nom sacré? Je meurs dans l'infamie pour
celui que la plus abominable ambition rendit le meurtrier le plus barbare; je sacrifie l'estime , la tendresse , ou du moins la pitié de Valmore , l'honneur , la réputation, la vie, à celui qui jamais ne s'occupa de mon éducation , et dont je n'ai jamais reçu une caresse , un conseil paternel ! à celui que je ne pourrois revoir sans frémir jusqu'au fond des entrailles! — Ma fille, votre sacrifice est fait. Nul motif humain, nulle vanité mondaine n'en souille la pureté.
Vous n'êtes plus connue que de Dieu seul.' Détachez entièrement vos regards de ce séjour mortel ; vous venez d'en dis-
paroître, puisqu'on ne vous y voit plus tjUe que vous êtes : haïe des hommes en vous immolant à la vertu, qui peut mieux que vous mépriser la gloire humaine et la renommée? Vous êtes toute à Dieu : tandis qu'on vous accable ici de malédictions , il vous bénit ; tandis qu'on vous condamne , il vous approuve j tandis que des juges fJjusés se disposent à vous flétrir et à vous priver de la vie, le juge souverain vous prépare une couronne glorieuse , et vous destine une heureuse immortalité !. . . — Cependant , mon père , une terreur secrète s'est emparée de moi... — Est-ce à vous de redouter la mort? — Je ne îa crains pas : pourrois-je désirer de prolonger ma déplorable existence?
Mais les tourmens Je ne m'accuserai
point du crime : on voudra peut-être un aveu 1 — Eh bien ! Dieu soutiendra votre courage; il vous donnera cette force surnaturelle qui fit triompher tant de martyrs de tout sexe et de tout âge,..