‹ Le siège de La Rochelle (volume 2)Chapitre 7 sur 15 · S LE SIEGE · texte numérisé non relu

S LE SIEGE

recevoir et de les ressentir : nul retour inquiétant sur le passé , nul trouble de la conscience n'en corrompit la douceur. Elle recevoit la plus précieuse récompense d'une vie religieuse et pure; Dieu lui révéloit , dans cet instant , toute la félicité des anges.

A quatre heures du matin elle prit son livre de prières , et elle pria jusqu'à six heures. Alors elle se revêtit d'une longue roLe blanche , ensuite elle reprit son livre , et se remit à genoux. Dans ce moment le père Arsène entra dans sa chambre. Ce saint rehgieux s'attendoit à trouver Clara pale , tremblante, abattue , et il fut frappé d etonnement et d'admiration en jetant les yeux sur elle :

il la voyoit à la fois calme , animée , rayonnante ! Où suis-jc ! s'écria-t-il ; de quel éclat brille ici la majesté divine ! Grand Dieu ! votre toute-puissance me jiaroit moins admirable quand elle change tout-à-coup la face des empires ou qu'elle suspend les lois de la nature ,

que lorsqu'elle sait revêtir ainsi de force et d'héroïsme, une jeune fille si foible ni si timide. 0 Clara! poursuivit-il, je viens d'assister dans ses derniers momens un homme , un vieux guerrier fameux entre les braves par sa vaillance et ses hauts faits, et je n'ai pu dissiper ses terreurs; on l'a vu tourmenté jusqu'au dernier moment par les regrets de l'ambition et par l'effroi de l'éternité !...- Et vous , ma fille , vous qui n'avez connu qlie la sainteté du cloître , vous qui n'avez cherché dans le mariage qu'un protecteur vertueux et qu'un ami fidèle,, vous, enfin, dont les passions humaines n'ont jamais altéré l'innocence , vous ne voyez dans la mort qu'un but heureux et que la récompense des peines de la vie. Venez, ma fille, venez fortifier encore votre courage , venez ache\^r de vous unir au Dieu , plein de miséricorde et de bonté, qui vous appelle, et qui va vous recevoir dans son sein. J'ai obtenu les permissions nécessaires pour vous

7» LE SIÈGE administrer ici le plus auguste des sacremens. A ces mots , Clara se prosterne , le père Arsène s'assit à côté d'elîo; il écouta Clara pendant qvielques minutes ; ensuite ouvrant une boîte d'argent qui renfeniioit une hostie consacrée , il la communia. Ce fut alors qu'elle se crut véritablement transportée dans le ciel , elle possédoit Dieu ! La pureté de ses idées , le calme délicieux de son âme, l'ardeur de sa joie, sa reconnoissance passionnée : tout lui attesloit cette union surnaturelle et divine ; l'univers acheva de s'anéantir pour elle. Il ne fut plus au pouvoir des maîtres de là terre , armés de toute l'autorité souveraine , de troubler ou d'intimider ce cœur élevé au-dessus de la nature humaine par une croyance toute- puissante , par les plus hautes espérances , et par un sentiment indéfinissable et sublime Elle

ne parloit plus : à côté du père Arsène elle étoit seule avec Dieu , lorsque le geôlier eulrft. II a\oit ub air mystérieux

DE LA ROCHELLE. n

qui frappa le père Arsène : après un moment de silence , il prit la parole poin demander un secret inviolable sur ce qu'il alloit dire. On le promît. Alors, présentant à Clara une lettre cachetée:

Voici , lui dit-il , un billet que l'un de vos juges, et le plus âgé, est venu m'ap^ porter pour vous , en me recommandantde vous le doilner en secret, et de vous cacher son nom ; souvenez-vous de la parole que vous m'avez donnée. Clara reçut le billet , et le geôlier sortit aussitôt. Clara remit la lettre au père Arsène, qui , rompant le cachet , lut tout haut ce qui suit :

« Vous êtes innocente. Je n'en ai i> d'autre certitude que celle que m'ont 1 donnée votre physionomie , votre » maintien, l'assurance et le calme de » vos réponses ; mais après les preuves » foudroyantes accumulées contre vous, » il falloit avoir l'expérience d'un demi- » sicele pour vous absoudre, La jeu-

s liesse ne peut ni ne doit juger ainsi ; » elle n'a pas eu le temps de comparer » assez le langage du crime hypocrite » avec celui de l'innocence. La vérité » obscurcie par de fausses apparences » peut l'émouvoir et non la convaincre, » D'ailleurs , une grande partie de vos )> juges a dû craindre , en vous écoutant', à de céder à la séduction de la beauté , ou )> d'en être accusé. J'ai soixante-dix ans; j» je vous ai donné ma voix , et je vou- » drois encore vous sauver ; il est un » moyen : feignez un mal subit et vio- » lent, le médecin de votre prison, déjà » gagné par moi , secondera ce strata- > gème ; prolongez cette feinte : pendant ■ ce temps j'agirai , je verrai le ministre, » je me constituerai votre avocat et vo- » tre défenseur , j'obtiendrai la révision » de la procédure; et je vous réponds » du succès. Vivez, c'est le souhait sin- » cère du plus vieux de vos juges. »

Eh bien, ma fille? demanda le père

DE LA liOCHELLE. r;5

Arsène. Mon père, répondit Clara, hier je désirois la mort , mais sur-tout pour être délivrée d'une existence odieuse ; aujourd'hui j'ai oublié le songe pénible de la vie : durant la nuit entière qui vient de s'écouler, le souvenir de mes affections terrestres et de ma tragique aventure ne s'est pas une seule fois offert à mon imagination ; je n'ai vu que Dieu , je n'ai écouté que lui : la^ terre a disparu pour moi : mon âme a pris son essor vers le ciel , elle ne retomberoit désormais sur la terre qu'avec une extrême douleur. Cependant je sais qu'il ne m'est pas permis d'abréger moi-même mon exil , et que si j'avois un moyen légitime de prolonger ma vie , il faudroit l'employer ; mais on me propose un mensonge et des artifices qu'il me seroit impossible de soutenir : je puis et je dois rejeter une telle proposition. A ces mots , le père Arsène éprouva une si ^iye émotion ç qu'il lui fut impossible

de répondre. Il ne se lassoit point d'admirer tant de courage uni à tant de simplicité , ou , pour mieux dire , il admiroit la religion qui peut seule donner de semblables vertus. Après un moment de silence ; ma fille , lui dit-il , remplissez donc votre noble destinée. Vous n'avez vécu que pour la vertu , allez mourir pour elle. Votre vie fut heureuse et paisible ; un orage terrible en termine le cours : mais Dieu a permis cette tempête d'un moment , afin de doubler dans l'éternité le prix qui vous est réservé ! Employons utilement tous les momens précieux qui vous restent , donnons-les tous à la prière. En disant ces paroles , il se mit à genoux à côté de Clara , et il lut tout haut les prières solennelles que l'Eglise a consacrées pour les mourans. Plus d'une fois le vénérable religieux sentit ses yeux se remplir de larmes , en voyant la touchante ferveur et la fermeté do la jeune victime dont la figure , loin

d'annoncer l'approche de la mort, briiloit d'un éclat surnaturel.

Le père Arsène venoit de finir la lecture des prières , lorsque l'horloge de la prison sonna onze heures trois quarts... Clara écoute et dit d'un ton calme :

Bientôt ma dernière heure va sonner !

O mon Dieu , s'écria-t-elle , c'est avec toute l'effusion d'un cœur pénétré de reconnoissance que je vous remercie de vos bienfaits sans nombre ! je vous remercie de m'avoir préservée de la contagion du vice et d'avoir placé ma jeunesse dans un saint asile., sous la direction de ce respectable religieux; je vous remercie de m'appeler à vous avant que j'aie pu connoître le trouble des passions et les séductions du monde ; je vous remercie enfin de m'avoir choisi un genre de mort sans souffrances, et qui m'a donné le temps de me préparer , avec toutes mes facultés , à paroître devant vous !... A ces mots, se tournant vers le vénérable vieillard qui l'écou-

tG le SIEGE toit avec ravissement : et vous , poursiii- >it-elle, vous, mon véritable père, daignez me donner une bénédiction paternelle. Oui, ma liile, répondit le vieillard; mais n'oublit^z pas devant Dieu l'infortuné qui vous donna la vie. Ah ! c'est lui qu'il faut plaindre ; et non son innocente victime ! 0 mon père, reprit

Clara , je serai bientôt au pied du suprême tribunal, et j'implorerai pour lui

la miséricorde divine

1( i Clara s'arrêta , croyant entendre du bruit dans le veslibule de la prison. RIon père , dit-elle , bénissez votre enfant ; que je reçoive, avant de mourir,

un adieu paternel! O mon Dieu,

s'écria le saint vieillard en étendant sur la tête de Clara ses deux mains tremblantes , souverain protecteur de l'innocence, recevez celte enfant dans votre sein , et pardonnez-moi les larmes que

je répands sur son sort ! Je sens

que je ne devrois que vous bénir d'une mort iii glorieuse , quand , dans ce

moment , toutes les puissances célestes s'en réjouissent... Et vous, ma fille, allez recevoir la couronne immortelle suspendue déjà sur votre tête; allez, vierge pure , Dieu vous appelle et les

anges vous attendent Allez en

paix : que nulle inquiétude ne trouble la joie d'un si beau triomphe ; Dieu ne permettra point que votre mémoire sur la terre reste indignement calomniée; reposez-vous sur lui du soin de la justifier d'une manière éclatante.

Quant à moi , fidèle à ma parole, j'irai demain trouver Yalmore, et je lui dirai avec tout l'accent de la vérité : Clara fut innocent p.... Au nom de Valmore, Clara tressaille : ce nom fit sur elle l'impression d'un ancien souvenir tout à coup retracé. Depuis quinze heures , son âme étoit si intimement unie à Dieu , que nulle pensée terrestre n'avoit pu

s'offrir à son esprit, Vahnorel

reprit-elle, non, mon père, ne le voyez point c'est à Dieu soûl que j'adresse

mes derniers vœux, ^on , ne parlez point à Yalmore : ne serons-nous pas réunis , et ne snis-je pas sûre de me justifier en

présence de Dieu?

Dans ce moment , l'horloge sonna midi... Le père Arsène frémit : Clara, toujours à genoux , lève ses mains innocentes vers le ciel , en s'ccriant avec transport : La voilà donc cette heure

suprême? En prononçant ces mots

avec l'expression la plus véhémente , elle croisa ses bras sur son sein , et elle resta quelques inslans plongée dans le plus profond recueillement. Ensuite se levant, elle prit le sablier; et, le rendant au père Arsène : reprenez ceci, lui dit-elle, le temps est fini pour moi... Yoici le livre de prières , il a fait ma consolation et

ma force, conservez-le toujours

Mais je garderai ce crucifix jusqu'à mon

dernier soupir! Comme elle disoit

ces paroles , la porte de la prison s'ouvrit brusquement : on venoit chercher Clara pour Ja conduire à l'échafaud....

Clara tira de son doigt une superbe bague; et, la donnant au père Arsène, elle le chargea de vendre ce diamant, et d'en distribuer l'argent aux pauvres. Alors se ressouvenant qu'elle portoit un bracelet qui renfernioit les portraits de Yalmore et de Jules, elle rompit la chaîne qui l'attachoit à son bras , et , le remettant au père Arsène , elle le pria d'envoyer ce bracelet à la sœur de Yalmore. Ensuite elle prit son crucifix , se couvrit d'un grand voile blanc , et se remit entre les mains de ses conducteurs. Le père Arsène la suivit : on la fit monter avec lui dans une voiture de deuil qui traversa lentement tout Paris. Clara , cachée par son voile , trompa l'avide curiosité de la foule qui se précipitoit sur son passage; et, pour elle, exaltée par les plus sublimes senlimens de j)iété , elle ne vit rien de ce qui se passoit autour d'elle, et elle n'entendit'que les douces exhortations du père Arsène.

Arrivée à la place où se trouvoit l'écha-

«o lE SIÈGE

faud , la vciturc eut beaucoup de peine à percer la foule immense rassemblée sur la place. Les gardes firent ranger le peuple ; la voiture s'arrêta au pied de l'échafaud , on ouvrit la portière.

Clara descendit : deux gardes voulurent la soutenir, elle les repoussa douccmenf. Elle s'avança , d'un pas rapide autant qu'assuré , Yers l'échafaud ; et là , se retournant pour voir si son vénérable confesseur la suivoit, elle s'arrêta un instant pour l'attendre, ensuite elle monta les degrés de l'échafaud. Parvenue au sommet , elle ôta son voile : dans ce moment, sa beauté parut si éclatante et si majestueuse qu'elle frapj:rt d'étonncment et d'admiration tous les spectateurs. Clara , debout , tenoit son cru( ifix fortement appuyé contre sa poitrine , ses yeux étoi( nt levés vers le ciel , et , dans cette altitude sa physionomie charmante exprimoit toute la candeur d'une imiocence angelique et toute la ferveur d'une piété sublime. On la regardoit avec une

DE LA ROCHELLE. Si

immobilité silencieuse; la surprise sembloit avoir pétrifié toute cette multitude. Après un moment de silence, Clara se mit à genoux en disant à haute voix : Je meurs innocente 1 Mon Dieu , pardonnez à l'auteur inconnu du crime, ouvrez son cœur au repentir!... Pardonnez-moi mes fautes , et daignez accepter, avec votre bonté paternelle, le sacrifice volontaire de ma vie... A ces mots, on entendit mille voix s'écrier et répéter avec une extrême véhémence J Elle ei>t innocente! elle est innocente!.,. Clara, ne voyant que Dieu , ne désirant que la mort , se retourna vers le père Arsène pour recevoir sa dernière bénédiction; ensuite elle dit, en penchant sa tête sur le billot fatal : 0 mon créateur ! ô mon

père me voilà donc toute à vous!

On frémit alors en voyant briller dans les mains dvi bourreau le fer meurtrier qu'il élcvoit en l'air... Dans ce moment, un homme à cheval fendit la presse en s'écriant : Grdc€ ! grâce ! Sa Majesté fait

grâce à (a coupable. A cette nouvelle inattendue, les acclamations de joie les plus bruyantes firent retentir la place et la plus grande partie du quai... Le père Arsène remercia Dieu ; mais Clara , retombée du ciel sur la terre , ne put supporter celte révolution sans une vive douleur. Hélas! dit-elle, il faut attendre

et souffrir encore ! En prononçant

ces paroles , elle voulut se lever ; ses forces l'abandonnèrent ; elle tomba évanouie dans les bras du père Arsène. Elle descendit sans connoissance de cet échafaud sur lequel elle venoit de monter avec tant de courage. On la porta dans la voilure, et les gardes eurent ordre de la conduire dans un couvent cloîtré , uniquement desliné à recevoir , par lettres de cachet, les personnes de son sexe souillées de quelques crimes ou déshonorées par une vie scandaleuse.

La grâce de Clara avoit élé obtenue par Val more avant même que la scuitence eût été prononcée. Lorsque (.Hara

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emmenée par une brigade de la maréchaussée , eut quitté le château , Valmore , comme on l'a dit , partit luimême pour Paris deux ou trois heures après Clan. Il arriva trop tard à Paris pour voir le cardinal de Richelieu ; mais il en obtient une audience le lendemain à sept heures du matin. Le cardinal étoit instruit déjà de sa funeste aventure. Ce ministre, que plusieurs actions rigoureuses représentent à la postérité comme un homme cruel et vindicatif, eut cependant un cœur généreux et sensible (i).

Eu jugeant la conduite de ce grand homme, on auroit dû songer qu'il fut dépositaire et non possesseur véritable de la suprême puissance. La clémence en politique est une vertu d'une telle hauteur , une vertu si divine , qu'elle n'est l'attribut que de la souveraineté qui seule a le droit de l'exercer. Ainsi

(i) Voyez tous les mémoires particuliers de ce temps.

lo prince peut quelquefois n'écouter dans les affaires d'État que les niouvemens de son cœur ; lo ministre auquel il a donné toute sa confiance lac doit agir que pour l'intérêt du souverain, et pour soutenir l'autorité royale. L'un peut souvent lléchir avec grandeur .

l'autre doit être inilexible comme la loi; il scroit infidèle, et il usurperoit le plus beau droit de la royauté , s'il osoit être clém nt avec quelque risque seulement apparent. TA est le malheur d'être gouverné par un preni:<r ministre. Pius ce ministre aura r^e géni 3 et de principes, et plus le gf uvem ment sera sévère. Le pouvoir suprême ne sauroit être paternel que lorsqu'il n'est exercé que par le maître même. Richelieu, parvenu au comble de la faveur, se promit de soutenir les droits du troue , d'accroître la gloire et la postérité de sa patrie , et d'abaisser l'orgueil des ennemis de la France. En formant ces nobles projets , il fallut aussi prendre

Li résolution de se maintenir dans sa place, et de renverser tout ce qui s'opposeroit à son plan. Il examina ses ennemis ; mais ses ennemis eussent anéanti ses grands desseins ; et ils ne furent tous que des conspirateurs. Ces actions violentes ne doivent être regardées que comme des coups d'état, qui, commandées par la politique , ne violèrent point les lois sévères d'une stricte justice; et la France leur dut son salut et son élévation. Cette rigueur , attribuée au caractère le plus implacable , ne fut qu'un calcul de prévoyance. Richelieu eut des mœurs douces et faciles; il inspira la terreur aux factieux , mais il se fit adorer de tous ceux qui l'entourèrent. Dédaignant les routes vulgaires , ce fut par le seul charme de son esprit et non par l'intrigue qu'il parvint à la faveur. Armé d'une autorité souveraine , il ne chercha point à se faire un parti pour la conserver ; il déjoua les cabales et n'en forma jamais. 11 ne maintint sa

puissance que par une surveillance infatigable , il ne la fortifia que par de grandes actions. Enfin il fut le seul favori qui sut obtenir l'admiration de ses contemporains et celle des cours étrangères et rivales.

Valmore, en entrant dans le cabinet du premier ministre , courut se jeter à ses pieds, en disant d'une voix étouffée :

Monseigneur! point de torture et

point de mort j'ai dû recevoir sa

main Quelle soit enfermée pour

jamais dans un cloître Sa mort

affoibliroit ma haine, et je veux conserver toute l'horreur qu'elle m'inspire.

— Mon cher Yalmore , dit le cardinal attendri , en le relevant affectueusement et en le faisant asseoir , combien je

vous plains! Ce crime est inouï!

11 faudroit un exemple — Ah!

monseigneur! qui pourra jamais commettre un semblable forfait? — 11 est

vrai qu'un tel excès de férocité ne doit pas se renouveler Si jeune, avoir

un cœur si barbare! Et sa beauté, diton, est incomparable? — A ces mots, Valmore tressaille, se soulève, et retombe sur sa chaise en pâlissant. Dans ce moment son imagination lui représentoit si vivement la figure de Clara , qu'il crut la voir elle-même, et qu'il auroit voulu fuir de cette chambre pour

l'éviter Ah! s'écria-t-il , périsse sa

funeste beauté, ou que du moins j'en perde à jamais l'insupportable souvenir ! Mais , monseigneur , je conjure votre Éminence de m'accorder sa grâce — Pour qu'il me fût possible de vous refuser quelque chose dans l'état où vous êtes , il faiulroit que l'intérêt de l'état s'opposât à vos désirs. Elle aura sa grâce, je me charge de l'obtenir; mais le roi voudra sûrement qu'elle soit jugée solennellement et conduite à l'échafaud : il faut qu'au moins elle éprouve toute la terreur d'une si juste condamnation. Pour vous, mon cher Valmore, vous pouvez

attendre de mon amitié toutes les consolations qu'il me sera possible de vous donner. Tâchez de \ous calmer, soignez votre santé qui me paroît être si altérée, et quand vous serez en état de réfléchir sur les choses que vous pouvez désirer, el qui dépendent de moi, venez me retrouver , me parler à cœur ouvert , et soyez sur d'avance que je ferai tout pour votre avancement et j)our élever votre fortune. Monseigneur, répondit Yalmore , je n'ai plus qu'une seule ambition , celle de me distinguer dans les armées ; j'aurai l'espoir d'y trouver une mort honorable. Non , dit le cardinal , il faut vivre pour servir le roi et la patrie. A ces mots le cardinal se leva; Yalmore prit congé de lui et sortit. 11 retourna sur-le-champ dans son château. Une fièvre brûlante ne l'avoit point quitté depuis le jour de l'affreuse catastrophe. Cependant , arrivé dans son château , il ne voidut se mettre au lit, malgié les instances de sa

DE LA ROtJHELLE. 89

sœur, qu'après avoir préside aux funérailles de son fils , dont il fit déposer le cercueil dans la chapelle du château. On avoit embaumé son corps qui devoit être mis dans un magnifique tombeau , que son malheureux père se proposoit de lui faire élever,

Valmore ^ accablé de fatigue et de douleur, consentit enfin à se coucher à huit heures du soir : ta triste Amélie s'assit au chevet de son lit, décidée à le veiller une partie de la nuit. Quoique le médecin eût prescrit le silence, Valmore, quî avoit sa parfaile connoissance, s'entretint toute la nuit avec sa sœur. Ah! laissez-moi parler, lui disoitil ; le silence me dévore 1 Que m'ordonnez>-vous de renfermer dans ce cœur déchiré 1 Des tourmens inexprimables..

Hélas ! je ne les soulagerai pas en gémissant ; mais comment interdire la

plainte à de telles souffrances! 0^

délii^e de l'ambilion ! Le cardinal

a cru m'offrir q^uelqiiea consolations cin

90 lE SIEGE me parlant d'aYancement et de fortune ! Ah! que je méprise la puissance humaine 1 Ce fameux ministre,

ce grand lionime, tient entre ses mains les destinées de l'Europe ; et quand il lui scroit possible de changer la face entière du globe, et de conquérir toute la terre, que pourroit-il sur un cœur

qui \ieQt de perdre ce qu'il aime?

Sans doute , reprit Amélie , les consolations d'un tel malheur ne peuvent être données que par la Puissance divine; c'est donc à elle qu'il fa\it recourir. Ah! dit \a'more en soupirant, ose-t-on

lui demander un miracle? , —

Oui, tous ceux qui peuvent guérir un cœur piofondément blessé. Dans de tels maux , la force d'âme nécessaire pour les siipporter, la puissance, la résignation , sont des prodiges ; la religion seule peut les faire : en doutez-vous?

— Je consens à vivre, n'est-ce pas un acl(» de foi? Sans la religion, qui ponrroit m'empécher de me délivrer de celte

existence abhorrée? — Cette religion si sainte qui vous empêche de commettre le seul crime irrémissible , ne vous offre-t-elle pas déjà la plus puissante de toutes les consolations ?

Comme vous le disiez , tous les monarques de la terre voudroient en vain adoucir votre douleur, mais la religion vous dit : Votre fils est heureux ; il jouit d'un bonheur suprême , il en jouira

toujours! Quelle est bienfaisante,

quelle est adorable la voix céleste qui nous fait entendre ces paroles ravissantes 1 Ecoutons-la, n'écoutons

qu'elle 1

C'étoit ainsi que la sage Amélie cherchoit à calmer le désespoir de son malheureux frère qui , détaché de tout , dépouillé de toutes les espérances humaines, désabusé des illusions qui font aimer la vie , ne pouvoit en effet que par des idées religieuses reprendre de la force et du courage.

Il n'y, a que les saints , ou les coeurs

profondément tendres , qui puissent soîitir le néant de toutes les vanités! Que sont pour eu.t les succès , les louanges , le faste, la fortune, aux prix des jouissances de l'âme 1 0 comme ils sàcrificroient sans effort tous les biens frivalcs de conyention , pour se délivrer d'une \ive inquiétude sur l'objet de leur affection , ou seulement pour abréger une

absence! Et dans la douleur, quel

triomphe d'amour- propre , ou quel succès d'ambition pourroit les consoler ou les distraire ! Ah ! que la sensibilité , dans sa joie ou dans ses peines , rend raisonnable sur-tout ce qui ne l'intéresse pas ! Jamais la philosophie n'a fait comme elle mépriser les faux biens,, et connoilre la petitesse et la puérilité de l'orgueil.

Sur les dix heures du soir Valmore cessa de parler , mais non de s'agiter et de gémir; tout à coup à minuit il s'écria : ISon, je ne veux pas que son sang soit versé!... Cet ange du haut du ciel m'or-

DELAROCHELLE. gS

donne d'empêcher sa mort... Cependant si le cardinal oublioit sa promesse, dans

quelques heures elle périroit! A ces

mots il demanda une écritoire, et il écrivit à la hâte au cardinal pour le conjurer, dans les termes les plus pressons, de ne point oublier qu'il lui avoit promis formellement la grâce de Clara , et il envoya sur-le-champ à Paris un homme à cheval chargé de cette dépèche. Jusqu'au retour du courrier Valmore fut dans un état d'agitation qui augmenta sa fièvre de la manière la plus effrayante. 11 eut même des momens de délire : tantôt il voyoit Jules , sous la figure d'un ange , lui demander de défendre les jours de Clara , tantôt il cvoyoit être témoin du supplice de Clara ^ alors il frémissoit , il vouîoit s'élancer hors de son lit , il rempiissoit d'épouvante tous ceux qui l'entouroient. Dans d'autres inslans , reprenant sa connoissance , il demandoit si son courrier étoit revenu : on ne pouvoit le tromper « cet égard ,

P4 le SIEGE

car on savoit qu'il ne croiroit que le rappjit du courrier même. Enfin le courrier revint charcé d'un billet écrit

de la propre main du cardinal qui mandoit en peu de lignes que Clara, conduit' sur Técliafau ' , avo t montré un courage extraordinaire , qu'elle avoit eu sa grâc«", et qu'elle étoit renfermée pour sa vie dans un couvent. Yahnore respira , et reprit ini peu de calme. Il avoit défendu que, sous aucun prétexte, on lui dit im seul mot relatif à C'ara, et même, avoit-il dit à sa sœur , s'il m'arrive de \ous parler d'elle , ne me répondez point ; écoutez-moi en silence , et que sur-tout ce nom exécrable ne frappe jamais mou on ille : il n'y a pas de puissance humaine qui pût me le faire prononcer.

Quelques heures après i'iirrivée du courrier. ,1 lit p'usiturs qucsl on .-ur le couv nt tic Cl^ra, et sur la manière dont on y tr .itoit les recluses enfermées par lettre de cachet. Amélie répomiit

DE LA ROCHELLE. gS

brièvement, que lorsque leurs familles pa} oient leurs pensions elles étoient dans des appartemens parliculiers , tandis que les autres couchoient dans des dortoirs, et mangeoient enseniMe dans des réfectoires. A.*i bout d'une heure de silence, Valniore reprenant la parole : Ma

sœur, dit-il, vous me croirez J'ai

bien ma tète 11 s'arrêta. Il étoit

vivement ému, et il avoit , pour la première fois depuis son malheur, un ton doux et affectueux. Amélie saisit sa main qu'elle serra dans les siennes, et la plus tendre sympathie fit couler ses larmes... Ma chère Amélie , reprit Valmore , cet ange m'est apparu , ce n'étoit point une illusion, je l'ai vu Ses pleurs lui coupèrent la parole... Oui, reprit-il, je l'ai vu !... et j'ai besoin que vous n'en doutiez pas.... Eh! pourquoi, dit Amélie, doulcroîs-'p rir. (.p doux prodige? ne s'act:orde-t-iI pas avec notre croyance ?

— Je l'ai vu ! il étoit beau comme

l'innoceace heureuse , tout rayonnant

d'une joie divine 1 Mais écoutez....»

Il a prononcé avec une douceur céleste le nom détesté... et il m'a dit : Tu dois la protéger^ la défendre et l'aimer

— Eh bien ! n'est-ce pas là le langage de l'évangile? ce doit être celui des anges»

— La protéger et la défendre , je l'ai fait; mais l'aimer, grand Dieu ! — Dans l'immorlel séjour de la paix , de l'amour et du bonheur, les âmes innocentes qut sur la terre furent victimes de l'injustice et de la cruauté , bénissent leiu-s persécuteurs qui ont abrégé leur exil ; elles invoquent pour eux cette puissance miséricordieuse qui daigna plus d'une fois faire un saint d'un scélérat, en ouvrant les yeux du vice toujours aveugle, en lui. montrant dans toute sa splendeur la vertu , fille du ciel , soutenue et perfectionnée par la religion.

Amélie ne dit rien de plus , ne voulant point parler de Clara. Ma sœur, reprit Valmore , celle malkeureus^e est sûrement abandomiéc de l'univers cur*

DE LA ROCHELLE, 97 lier Elle n'a point de pension peutêtre il faudroit s'en informer Je

le saurai , repartit Amélie , et je me conformerai à cet égard à vos intentions. ■N'y pensez plus. Pour toute réponse , Yalmore serra la main de sa sœur. Depuis ce moment il parut être moins agité ; mais il tomba dans un affaissement qui bientôt fit craindre pour sa vie.

Tandis que la douleur conduisoit rapidement V-almore aux portes du tombeau , et que les médecins , en lui prodiguant tous les secours de l'art, le forçoient de lutter péniblement contre la mort , l'infortunée Clara éprouvoit de nouveaux tourmens qui exercèrent également sa patience et son courage.

On se rappelle que Clara fut portée évanouie de l'échafaud dans la voiture qui la conduisit au monastère des Filles du Repentir : le mouvement de la voiture lui fit reprendre l'usage de ses sens; elle se retrouva avec son confesseur qui lui apprit dans quel lieu on la condui- »• 9

08 lE SIÈGE soit. Clara fit un profond soupir; je passerai là toute ma vie, dit-elle, et j'ai dixsept ans! Ma fille, reprit le père Arsène, nul être vivant n'a vu ainsi que vous , avec toute sa force physique et toutes ses facultés intellectuelles , la mort d'aussi près. Rappelez -vous toujours l'instan-t où , prête à recevoir le coup mortel , vous adressâtes à Dieu une si fervente prière : la mort ne sembl(>it pas seulement inévitable , elle étoit présente,

elle vous saisissoit Vous avez touché

la dernière limite de la vie ! Vos yeux alors , en s'élevant vers le firmament . dû-rent en percer l'épaisseur ; ils ont découvert sans nuages et le ciel et l'éternité !. . . Que doivent donc vous paroitre maintenant CCS momens rapides qui s'écoulent sur la terre? et murmurerez-vous poiu* un si court délai ? — Murmurer ! ah 1 jamais. Je me soumets. Cependant, quand Dieu m'a rejetée de son sein pour tant d'années , peut-il m'étre défendu de s;<'mir? — Vous avez montré tout le cou-

rage de la piété, Dieu veut que vous ayez encore le mérite de la patience. — Guidezmoi toujours, mon père, et je l'aurai

— Je ne vous abandonnerai jamais , vous êtes ma fille bien aimée, je veillerai sur vous jusqu'à mon dernier soupir,

— 0 mon père ! mon unique appui sur la terre , vous seul connoissez la malheureuse Clara!... En disant ces paroles , ses pleurs inondèrent son visage. Toujours, aussi pieuse, toujours aussi soumise, elle n'étoit plus cependant cette femme héroïque, inaccessible à la crainte et à toute émotion étrangère à la religion.

Dépouillée de l'espérance d'une mort prochaine , elle ne revenoit à la vie qu'avec les foiblesses humaines : peu d'instans auparavant elle avoit cru qu'elle alloit posséder un bonheur suprême, une gloire immortelle , et elle reprenoit un lugubre avenir dans lequel elle ne voyoit plus que douleurs et qu'ignominie. Plus la piété avoit exalté son âme et son imagination, et plus, en effet, elle

devoit éprouver de découragement. Abat« tue, anéantie, n'envisageant sa récompense que dans un grand éloignement , son imagination fatiguée n'avoit plus assez de force pour la lui représenter sous de vives couleurs ; environnée maintenant de honte et d'opprobre, cet affreux tableau, fixé pour long-temps sous ses yeux , sembloit voiler à ses regards la perspective heureuse qu'elle avoit contemplée de si près.

Elle arriva au monastère à deux heures après midi. Elle sentit son cœur se déchirer en se séparant du Jpère Arsène qui cependant lui promit de la venir voir tous les jours.

Cette maison étoit gouvernée par une prieure et une sous - prieure , et quatre autres religieuses appelées , dans les couvens , dignitaires. Ces six personnes étoient irréprochables par la pureté de leur vie. Lorsqu'une d'elles mouroit , on la remplaçoit par une religieuse choisie dans un couvent de

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profiDce; mais d'ailleurs toutes les autres religieuses de cette maison étoient des personnes converties qui , après une jeunesse licencieuse , se consacroient à la pénitence. Ainsi , les victimes flétries des passions et du vice , rejetées du sein de la société , étoient admises dans cet asile : plus indulgente que le momie , la religion les recevoit dans son sanctuaire ; elle les accueilloit avec une tendre compassion ; elle daignoit mettre elle-même sur la tête profane de ces pécheresses scandaleuses le saint voile de la pudeur et de la virginité. Là , le regret exploit tout, le vice repentant pouvoit reprendre toute la dignité de la vertu , et jouir de tous les droits de l'innocence. Ces institutions religieuses ne permettoient pas de discerner les coupables y l'exercice austère de la pénitence étoit commun à tous ; et , dans ce refuge du vice détrompé , la charité chrétienne interdisoit tout reproche ; la douco

humilité s'y confondoit avec le repentir , et les actes les plus apparens du remords n'y paroissoient être que les fruits de la piété. Telle étoit la communauté religieuse ; mais il y avoit en outre dans cette maison un grand nombre de pensionnaires enfermées là , pour mauvaise conduite , par lettres de cachet , et sous la garde et le gouvernement de la prieure et des cinq religieuses dignitaires. Les femmes dont les familles payoient des pensions , étoient logées dans des appartemens solitaires tous séparés les uns des autres , et ne voyoient que les religieuses. Les autres formoient des classes , couchoient dans de grands dortoirs, vivoient en commun, mangeoient ensemble et travailloient , sous l'inspection des religieuses , à difierens ouvrages. Les unes étoient renfermées pour leur vie, et les autres seulement pour un temps limité. Ce fut dans ces classes , et non dans un logement par-

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fieulier qii€ la malheureuse Clara fut

conduite! Elle étoit si tremblante

et si foible , que les deux religieuses^ qui la reçurent furent obligées de la porter dans la salle d'assemblée où les' pensionnaires venoient de rentrer après le dîner. Clara éprouva un sentiment inexprimable de douleur , de honte et d'effroi , en jetant les yeux sur toutes ces femmes souillées de crimes , et en pensant qu'elle seroit désormais leur compagne On savoit déjà sa déplorable histoire ; et au murmure qui se fit entendre dans toute l'étendue de la salle, et à l'expresion insultante de tous les visages , elle connut facilement qu'elle inspiroit , s'il étoit possible , encore plus d'horreur qu'elle n'en éprou- ■voit elle-même. On la posa sur une chaise. Une religieuse s'assit à côté d'elle , et lui fit respirer du vinaigre. Saisie , suffoquée , elle ne pouvoit ni soutenir sa tête , ni proférer une seule parole. Au bout de quelques minutes

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on lui apporta un bouillon ; elle le prit. On lui demanda si elle voulait manger , elle fit signe qu'elle désiroit se coucher. Aussitôt on la conduisit dans le dortoir ; la prieure , qui lui donnoit le bras, la voyant tressaillir à l'aspect de cette multitude de lits qui remplissoient le dortoir , lui dit du ton le plus doux : Vous n'aurez jamais rien à craindre ici , on sait trop que l'insulte y seroit grièvement punie ; l'état où vous êtes demande tous mes soins , et il n'en «s( point que je ne sois disposée à vous donner, Clara ne répondit que par un regard douloureux et touchant , qui acheva d'attendrir la bonne religieuse que sa seule présence avoit déjà vivement émue.

Lorsque Clara fut couchée , la prieure s'assit au chevet de son lit, en disant: Tâchez de vous calmer , je resterai là jusqu'à ce que vous soyez assoupie ; ensuite je placerai près de^ vous une sœur converse pour vous garder, pour vous servir ; et , quand vous voudrez

DE LÀ ROCHELLE. io5

me parler , faites-moi demander , je reviendrai sur-le-champ.

Clara , entièrement privée de sommeil depuis deux jours , céda bientôt à l'excès de son accablement ; elle s'endormit ; elle retrouva pendant quelques heures le doux et profond sommeil de la jeunesse et de l'innocence.

Elle ne se réveilla qu'à huit heures et demie du soir , au bruit que firent toutes les pensionnaires en entrant pour se toucher. Clara ferma avec soin ses rideaux entr'oiiverts , afin de ne voir personne. Elle fut extrêmement troublée de l'idée qu'elle alloit passer la Buit au milieu de toutes ces femmes.

Elle reconnut la voix de la prieure qui lut tout haut les prières. Clara se mit à genoux sur son lit pour l'écouter ; cette lecture , qui fut assez longue , et le son de voix d'une personne respectable , adoucirent un peu l'amertume des réflexions de Ciara ; elle pensa que dans ce grand nombre de femmes

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bannies de la société , il y en avoit surement plusieurs que la religion avoit touchées , et que peut-être il en étoit quelques-unes d'innocentes , que Ton avoit condamnées sur de fausses apparences. Cette idée l'attendrit , et lui rendit moins insupportable cette affreuse association. Après les prières on se coucha dans le plus profond silence, on alluma les lampes, et Clara se rendormit. A minuit elle fut réveillée en sursaut par un bruit étrange : elle écoute,, et elle entend près de son lit une voix basse lui adresser , avec l'accent de lafureur, les injures les plus atroces; au même instant son rideau s'^entr'ouvre , une figure menaçante se montre en levant le bras sur elle, et Clara reconnoît dans cette furie la gouvernante du malheureux Jules, renfermée pour sa vie dans cette maison en punition de' l'intrigue criminelle qui lui avoit fait négliger la garde de cet enfant. Clara, épouvantée non- seulement par cette

DE LA ROCHELEE. 107

action, mais par le seul aspect de cette malheureuse , se jette éperdue sur le plancher, de l'autre côté du lit, en poussant un cri perçant. Les sœurs converses de veille se levèrent à la hâte ; elles ne trouvèrent plus que Clara hors de son lit, qui, ne voulant point dénoncer la créature qui veuoit de l'insulter, se contenta de dire qu'elle avoit cruentendre un bruit efFrayanto Elle supplia l'une des sœurs de rapprocher son' lit de sangle du sien, la sœur y consentit, et Clara se recoucha. Mais l'image de cette fille , qui lui retraçoit si vive- 'ment celle de l'infortuné Jules , la priva de tout repos pendant le reste de lanuit. Jusque-là l'idée de son jugement,, de sa mort, et là ferveur de sa piété, avoient écarté tout autre objet de son knagination; mais, condamnée à vivre dans cette maison ignominieuse , elle reprit tous ses souvenirs désolans.

Valmore s'offrit à sa pensée sous des traits à là fois terribles et touchans ;,

io8 LE SIÈGE elle le vit également à plaindre par l'horreur de son ressentiment, et par celle qui se mêloit à ses plus tendres regrets. L'infortuné 1 se disoit - elle , il est forcé de me haïr jusqu'au tombeau , et moi du moins je puis l'admirer toujours et l'aimer encore! Il est donc

un tourment que je n'ai pas souffert , celui de passer rapidement de la tendresse à la haine! mon cœur n'a point été bouleversé par cette affreuse , cette

inconcevable révolution ! Il est une

douleur que le ciel a daigné m'épargner ! Mais Valmore l'éprouve. Ah ! n'est - ce pas la ressentir! Non, malgré l'évidence et l'illusion des plus fortes apparences , je n'aurois jamais pu le croire capable

d'un crime! Et il n'a point hésité

à me condamner! Hélas! l'elFroi ,

l'égarement peints Sur mon visage , mes propres paroles , la vue de son fils égorgé , son désespoir , tout , dans ces

premiers momens , a dû l'abuser!

Ah ! s'il eût entendu mon interroga-

foire , s'il m'eût vue alors , n'auroit-ii pas reconnu mon innocence , comme cet inconnu, ce juge, que les dépositions, et les prétendues preuves n'ont

pu tromper? Eh quoi! par la suite,

si la réflexion ne l'éclairé point , ne pourra-t-elle pas du moins jeter quelques doutes dans son esprit , quand il se représentera l'infortunée Clara , qu'il se rappellera son éducation , sa vie, ses entretiens, sa tendresse, lui sera-t-il impossible de persister dans son

horrible erreur? « Non, non, il

m'abhorrera toujours! .. Il est vrai

que c'est lui qui vint me soustraire à la cruauté de cette multitude furieuse prête à m'immoler; c'est encore lui, je n'en doute pas, qui m'a fait arracher de l'échafaud , et j'ose croire encore qu'il n'a point désigné ma place ici , dans ces classes composées de femmes vicieuses les plus abjectes : il auroit demandé pour moi une prison décente et par conséquent solitaire. Sa gêné-

îio LE SIÏGE

rosité ne se démentira jamais, je le sais, mais sa haine aura la même constance!,.. -Ces pensées accablantes occupèrent Clara durant la nuit entièra A six heures , on donna le signal du réveil ; «lie se leva ainsi que toutes les autres femmes. Elle subit alors une nouvelle humiliation : on lui fit prendre l'habUlement \iniforme de la classe, du linge d'une toile grossière, et une robe de bure grise; et, quand elle se vit ainsi revêtue de la livrée de l'infamie , elle se crut souillée comme les courtisanes qui la porloient justement, et dont on la rendoit extérieurement l'égale. Après un déjeuner de pénitence (du pain et de l'eau ) , que le besoin d'alimens lui iit prendre, elle suivit la prieure et la ^ous-prieure , qui la firent asseoir devant la table de travail : on lui donna sa tâche , en l'exhortant avec douceur à la remplir. La prieure sortit, la sousprieure resta pour présider au travail.

Clara, affaissée sous le poids accablant

DE LA ROCHELLE. m

de la honte, n'osoit ni faire un mouvement, ni lever les yeux; elle étoit dans cet état de stupeur et de confusion qui rend inutile le témoignage de la conscience. Assise entre deux courtisanes^ elle craignoit également de rencontrer leurs regards effrontés , ou seulement de toucher leurs vêtemens : la tête et les yeux baissés , elle étoit immobile à sa place ; ses mains , étendues sous la table , teuoient fortement rapprochés contre son corps les plis de sa robe : sa seule pensée étoit de tâcher de mettre un peu d'espace entre elle et ses viles compagnes. Tout à cou^i l'une de œs femmes saisit violemment sous la table une des mains de Clara : un fer brûlant, appliqué sur cette main si pure , n'auroit pu produire une impression plus douloureuse et plus terrible. Elle se leva précipitamment avec une expression si pathétique et si touchante , que la religieuse en fut émue jusqu'au fond du

cœur. Elle avoit vu le mouvement et devine la cause de cet effroi machinal , produit par l'antipathie qui se trouvera toujours entre l'effronterie et la pudeur. La religieuse , debout, et tenant Clara par le bras, jeta sur la courtisane un regard sévère. Vous savez, lui dit-elle, que toute familiarité est défendue dans ce lieu , et que toute plaisanterie y seroit déplacée. ÎNous sommes ici comme on devroit être partout sur cette terre d'exil , qui n'est qu'un triste passage; nous y sommes pour gémir de nos fautes passées , et pour sanctifier le présent , en le rendant constamment utile par la prière et par le travail.

Celle qui parloit avec tant de douceur , en s'assimilant à des femmes deshonorées , étoit une vierge sainte et pure, mais ce langage, si délicat et si sublime de la charité chrétienne, étoit dans sa bouche également humble et

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sincère. Cetoit ainsi que tous les jours, dans le secret de la selluie, elle parloit à Dieu- d'elle-même»

Après avoir fait cette réprimande , la mère Sainte-Anne (c'étoit le nom de la sous-prieure) se tourna vers Clara en lui demandant si elle sayoit broder ; et, sur sa réponse, elle fit apporter un métier. Clara sur-le-champ se mit à î'ouvrapge, en établissant son métier de manière à tourner le dos à toutes les autres femmes. On travailla près d'une heure dans le plus profond silence ; ensuite on vint chercher la mère Sainte- Anne cfQÏ sortit en disant qu'elle revicndroit bientôt. Deux sœurs converses restèrent dans la salle. Au bout de quelques minutes, Clara tressaille; elle entendoit des éclats de rire : ce bruit si discordant à son oreille lui parut à la fois une insulte , une cruauté , et le comble de l'indécence. Elle voyoit réuni sous ses yeux ce qu'il y a de plus hideux sur la terre ; le vice dans l'op-

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j>robre sans Jionte et sans repentir. Elle eut un moment de saisissement, ensuite ses larmes coulèrent ; les sœurs imposèrent silence; la mère Sainte- Anne reparut , et tout rentra dans Tordre.

A midi , on se leva pour aller au réfectoire. Clara, pouvant à peine se soutenir , la tête toujours baissée , laissoit passer tout le monde avant elle , voulant se trouver la dernière, afin d'être libre dans sa marche , et de n'avoir personne derrière elle. IMais la religieuse lui faisant signe d'avancer , elle obéit , et fut obligée de se placer dans le file. Au mom(,^nt où l'on entroit dans le réfectoire, on se pressa les unes contre les autres, et, dans cette espèce de désordre, une femme , s'approchant de l'oreille de Claia, lai dit rapidement tout bas ; ISous n'avons à nous reprocher que dos foiblesscs ; lu as fait un crime épouvantable ; nous sommes toutes conjurées contre toi , tu périras par le fer ou par le poison! Clara frissonnoit , elle

DÉ LA Rochelle; hS

reconnoissoit la voix de la gouvernante de Jules; elle voulut fuir, mais une main robuste et furieuse la retint fortement par sa robe jusqu'à ce qu'elle eût tout entendu. Alors on lui permit de s'échapper, et Clara s'élança dans la salle , où , s'appuyant sur le dos d'une chaise , elle resta glacée de terreur.

Bientôt les pensionnaires s'approchèrent et l'entourèrent ; en la voyant au milieu de ces femmes qui toutes avoient un maintien si dégagé , on eût cru , à la pâleur de son front , à sa contenance abattue, consternée, qu'elle étoit la seule coupable, si la modestie virginale répandue sur toute sa per-sonne n'eût donné à sa figure angélique l'air de la pudeur souffrante, et non celui de la confusion.

La mère Sainte-Anne vola au secours^ de Clara qui lui dit qu'elle avoit craintde se trouver mal , mais qu'elle se sentoit mieux. On se mit à table, Clara se

ii6 LE SIÈGE

trouva placée vis-à-vis son ennemie, elle rencontra une fois son affreux regard , et depuis ce moment ses yeux se fixèrent sur son assiette jusqu'à la fin du dîner. Clara qui avoit envisagé la mort avec tant d'héroïsme , s'anéantissoit sous la crainte du vice et de l'audace; elle avoit un courage incomparable dans toutes les situations qui demandoient de la grandeur d'âme, elle étoit femme dans toutes les autres. Tout ce qui pouvoit exciter de grandes pensées l'élevoit au-dessus d'elle-même ; mais quand rien ne touchoit son cœur et n'enflammoit son imagination , elle étoit la plus foible et la plus timide de toutes les créatures.

Pendant le dîner , elle eut la consolation d'entendre la douce voix de la mère Sainte- Anne qui fit tout haut une lecture pieuse. Cette voix respectable, qui n'articuloit que des paroles saintes , offroit à l'oreille et à l'esprit la

douceur et l'idée de la plus touchante harmonie ; elle suspendit les maux, et les terreurs de Clara,

Après le diner , on eut la permission de se promener une heure dans les cours, mais Clara n'en profita pas, elle retourna dans la salle , et elle y respira ; elle s'y trouva seule avec une sœur qui resta avec elle. Clara se remit à l'ou- Trage. Au moment ou les pensionnaires rentroient, on lui annonça la visite du père Arsène : ce digne religieux étoit l'un des meilleurs prédicateurs de cetemps, les religieuses le révéroient, et l'on permit à Clara d'aller seule au parloir recevoir sa visite. Quand le père Arsène vit paroître Clara avec l'habit uniforme des femmes renfermées en commun dans cette maison , il se troubla, il la regarda un instant sans parler , ses yeux étoient remplis de larmes ; mais une réflexion rapide lui rendit bientôt toute sa sérénité. La sagesse humaine et profane, à cette vue, n'auroit pu que

s'indigner et s'affliger ; la religion a des consolations pour toutes les situations de la vie. Eh ! qui pourroit douter que la véritable sagesse ne soit celle qui relève le courage , celle qui fortifie et qui console!...

Ma fille, dit le religieux, vous voilà^ avec la livrée de la honte et de la misère; et, tandis que vous la portez, il existe un nombre prodigieux de femmes dépravées qui sont dans la pompe et dans les grandeurs!.. Dieu nous apprend ainsi à mépriser des biens périssables qu'il donne si rarement à ses amis, et qu'il ne leur accorde jamais comme récompense; car ils ne sont pour eux que des charges ou des épreuves. 0 ma fille ! aimez cet habit , il vous rend

si touchante aux yeux de Dieu!

Qu'il est beau de le porter avec une âme pure et résignée !, . . . — llélas ! mon père, reprit Clara, vous prenejz mon accablement pour de la résignal ion ! je ne murmure point, mais je suis at-

térée !...... A ces mots, Clara, racontant tout ce qui lui étoit arrivé, répandit toutes ses douleurs dans le sein de son vénérable ami. Vous n'avez point, de parens , lui dit le père Arsène , votre inhumain père vous abandonne ; et d'ailleurs ses affaires sont dans un si mauvais état, tant de créanciers se présentent , qu'on mettroit une oppo-^ sition sur une pension faite par lui, et qu'ainsi, quand il auroit voulu la don* ner , les créanciers l'auroient saisie , et vous seriez toujours réduite à vous réfugier dans la classe commune payée par le gouvernement. Mais il est un moyen facile de vous tirer de cette société ignominieuse et menaçante , et de vous mettre en sûreté dans ce même couvent dans l'intérieur intime des religieuses. Le diamant que vous m'avez confié vous reste : je l'ai fait estimer , il vaut douze mille francs; il est à vous, puisqu'il vous a été envoyé directement d'Allemagne il y a six semaines y

et même à l'insu de votre père. Je vais le vendre aujom'd'hui ; vous paierez une pension , et vous coucherez ce soir dans un appartement particulier.

A cette proposition, Clara réfléchit un moment; ensuite, prenant la parole :

IVon , mon père , dit-elle , non ; ce diamant n'est plus à moi. En allant à 1 échafaud j'en ai disposé ; J'ai promis à Dieu de le donner aux pauvres : ce fut mon testament; il n'est plus en mon pouvoir de le révoquer. Ne suis -je pas morte civilement ? ma voix en justice n'est plus comptée, ma signature est nulle. Clara n'existe plus. Que du moins le peu de bien qu'elle a pu faire lui survive I Gardez ce diamant , nous le vendrons pour accomplir la première bonne œuvre que vous m'indiquerez — Ma chère fille , vous n'aviez donné ce diamant que dans la croyance que vous alliez cesser d'exister. Vous vivez , il est aujourd'hui votre seule ressource ; vous pouvez

sans scrupule en faire usage. — Non, mon père , j'aime- mieux rester à jamais dans l'état où je suis ; le souvenir de cette action m'y soutiendra. Hélas î c'est la seule de ce genre que je pourrai faire; dois-je la laisser échapper?

— Je ne devois pas vous la conseiller, mais elle me touche et m'édifie. Quant au bracelet qui vous fut donné par Valmore , il doit toujours être rendu, îl ne vous est pas iierrais de garder le portrait d'un homme qui n'est plus destiné à devenir votre époux. — Cependant, mon père j'avois fait le serment de porter ce bracelet toute ma vie. — Oui, parce que vous ne doutiez pas que \almore ne dût recevoir votre

foi sous peu de jours — Oui, je n'eu

doutois pas , s'écria douloureusement Clara; il n'y a pas encore six jours qu'il ne m'étoit possible de voir dans l'avenir que bonheur, tranquillité!

Valmore m'estimoit, me. chérissoit, et

maintenant , grand Dieu ! Ses

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