G LE SIEGE
connoît que depuis un an ; et , froid et sévère avec elle , il n'a nullement l'air de l'aimer. — Que nous importe qu'il ait de la singularité dans le caractère !
il n'a point élevé Clara — Grâce au
ciel , elle n'a pas avec lui le moindre trait de ressemblance. À ces mots , Valmore sourit et changea d'entretien. Peu d'instans après le ciel se couvrit de nuages , et le coup de tonnerre le plus
éclatant fit retentir le vallon
Jules ! Jules ! s'écrie Valmore éperdu , en s'élançant vers la prairie. A la lueur d'un éclair éblouissant il avoit cru voir à l'extrémité de la prairie Jules terrassé
par la foudre! Hais bientôt Jules
fut dans ses bras. Après une telle secousse , 1 ame tout entière ébranlée ne peut se rouvrir à la joie qu'avec un attendrissement douloureux. Valiçnrc étoit si bouleversé de ce spectacle effrayant, qu'il sembloit qu'il vînt de connoître pour la première fois la possibilité de perdre son fils. Ah ! quel cœur
DE LÀ ROCHELLE. fi
paternel eut jamais de lui-même cette désolante prévoyance 1 L'amour fait si facilement une certitude de l'espérance que notre enfant doit nous survivre !
nous voyons sa tombe si loin de la
nôtre ! Hélas! c'est un vœu de la
nature plutôt qu'une loi ; c'est une promesse nécessaire , mats trop souvent trompeuse, et qui, sous nos yeux, peut être trahie mille fois, sans que nous perdions jamais entièrement la sécurité qu'elle donne. Yalmore , avec un mouvement passionné , serroit Jules contre son sein. Un profond sentiment de tristesse imprimoit dans son âme abattue le plus funeste pressentiment : ses pleurs inondoient son visage ; Amélie lui partait en vain; il ne l'écoutoit pas. Cependant, au bout de quelques minutes, il parut se calmer. Alors Amélie le pressa de retourner au château , observant que le temps sombre et les éclairs annonçoient un nouvel orage. Oui , reprit Yalmore en soupirant, la foudre
paroîl cachée sous ces nuages noirs!
Et tout à l'heure l'horizon qui s'offroit à
notre vue étoit si brillant et si pur!
hélas! trop fidèle image de la vie et de
mon avenir peut-être! En disant ces
paroles, il se leva , il saisit Jules par la main; car dans ce moment de trouble, il n'auroit pas souffert qu'il s'éloignât de lui , et il prit tristement le chemin du château.
Ces douloureuses impressions furent bientôt effacées par la présence de Clara qui, sortie du couven! , vint le soir même avec son père. On devoit célébrer les noces aussitôt que Montalban seroit de retour d'un voyage de quelques jours qu'il alloil faire.
Clara, âgée de dix-sept ans, sensible, innocente , ingénue , aimoit Valmore sans trouble et sans chercher à cacher le sentiment si pur qu'elle éprouvoit.
Elle révéroit tant Valmore , qu'en s'occupant des moyens de lui plaise . elle ne songeoit qu'à gagner son estime.
Le suffrage de Yalmore étoit pour elle d'un prix inestimable ; elle n'étoit sûre de la droiture même de ses intentions que lorsqu'elle se voyoit approuvée par lui. A cette âme remplie de candeur et de sensibilité Clara joignoit tous les charmes extérieurs. Elle avoit un teint éblouissant , un visage délicat et régulier, et sa taille, à la fois élevée , élégante et majestueuse , donnoit à sa beauté le caractère le plus frappant.
Clara ne connoissoit son père que depuis un an : ne recevant jamais de lui la plus légère marque de tendresse ,. elle ne pouvoit que le respecter ; elle le craignoit sur-tout. Montalban avoit d'abord désiré avec passion le mariage de Valmore et de Clara ; mais il étoit alors dans l'erreur sur la fortune de Valmore. Lui voyant une des plus belles terres du royaume , il avoit cru qu'il en pourroit disposer en faveur des enfant d'un second lit , et Yalmore n'en étoit pas le maître. Le duc de**%
io" LE SIÈGE
père de la première femme de Valmore , et du même nom que lui , avoit survécu trois ans à sa fille : en mourant il avoit légué sa terre sous les conditions suivantes : que Valmore en auroit la jouissance toute sa vie s'il ne se remarioit point ; qu'après sa mort seulement elle retourneroit à Jules ; mais que , si Valmore se remarioit , Jules , à sa majorité , en auroit la propriété ; qu'enfin , si Jules mouroit avant son père et sans enfans légitimes , Valmore hériteroit de la terre.
Aussitôt que Montalban eut connoissance de ces dispositions , il forma le projet de rompre le mariage ; non que les intérêts de Clara lui fussent chers, mais par des considérations personnelles qui pouvoient tout sur lui.
Une ardente passion pour le jeu , des débauches secrètes avoient épuisé sa fortune. Parmi ses dettes , il en étoit une sur-tout qui mettoit en péril sa réputation et sa liberté. Si Clara faisoit
DE LA ROCHELLE. n
un grand mariage > Montalban , sans avoir recours à celui qu'elle épouseroit , avoit un moyen certain d'acquitter cette dette ; mais cette ressource manquoit , si Clara ne faisoit qu'un établissementmédiocre* Valmore , avec la propriété de la terre du duc de * * * , étoit l'un des plus grands partis de France; mais, sans cet héritage , il n'étoit qu'un parti ordinaire. Montalban fut donc tenté de rompre avec Valmore ; cependant il dissimula soigneusement ce dessein, et bientôt , changeant de pensée , il se décida à consentir à cette union, sans qu'on eût pu soupçonner son irrésolution à cet égard.
Montalban étoit un de ces êtres monstrueux qu'il est impossible de dépeindre t la connoissance la plus approfondie des hommes , de leurs passions et de leurs vices , ne peut faire pénétrer dans les replis d'un cœur qui n'a plus rien d'humain : une corruption prématurée avoit avili son âme dès l'enfance ; des
ro LE SIÈGE
passions fougueuses exalloient tous ses vices ; chacun de ses projets étoit un complot ténébreux ; ses désirs , ses vœux j ses espérances même étoient des crimes.
Cependant tout se préparoit pour les noces de Valmore et de Clara. Yalmore jouissoit délicieusement de son bonheur , de la gaîté répandue dans toute la maison , et sur-tout de la joie naïve de Jules ,. et de la tendresse touchante de Clara pour cet enfant qu'il idolâlroit. ïl vouloir/, et confondre ensemble ces deux objets si chers , et que Clara ellemême ne séparât jamais dans son cœur Jules et Valmore. 11 fit peindre Clara de grandeur naturelle , tenant .Iule?
clans ses bras ; il plaça ce tableau dans «on cabinet ; donna à Clara un bracelet qui renfermoit son portrait et celui (le Jules. Clara le fit river à son bras, afin, dit-elle, de le garder jusqu'au tombeau. J/alégresse étoit tellement universelle dans le château , que
DE LA ROCHELLE. i3
îïontalban même eut l'air de la partager. Clara en fit la remarque avec une douce satisfaction ; mais lorsqu'elle vit son père sans témoins , elle ne put se défendre d'une sorte d'effroi en lui trouvant un ton plus sinistre et des manières plus rudes et plus farouches que jamais.
In matin que Montalban étoit à la chasse , on apporta à Clara une boîte qui veuoit d'Allemagne , que l'on supposoit être pour elle, car on n'avoit pu lire l'adresse écrite en allemand. Clara recevoit souvent directement d'Allemagne des envois de bijoux et de pierreries. Montalban lui avoit dit que ces présens venoient d'un parent qu'il avoit dans la principauté de ***, et qui ne joignoit point de lettres à ces dons., parce qu'il ne savoit point le français. Clara recevoit avec reconnoissance ces magnifiques présens , sans réfléchir à la singularité de ce profond silence du bienfaiteur. Elle ne douta donc point
î4 LE SIÈGE
que cette boîte ne fût pour elle , et aussitôt, la mettant sur une table, elle l'ouvrit, mais elle fut très - surprise en ne trouvant dans cette petite cassette qu'un mouchoir de soie bleue à bordure rouge, un grand couteau dont le manche d ebène se terminoit en pied de biche , et une échelle de cordes. Alors elle regarda attentivement l'adresse, et elle connut que cet envoi s'adressoit à son père. Comme elle craignoit excessivement sa dure sévérité , elle fut trèsfâchée d'avoir ouvert la boîte. Cependant elle pensa qu'elle pourroit la refermer <le manière qu'il ne s'en aperçut pas. Dans ce moment Valmore passa devant sa fenêtre ouverle qui étoit au rez-de-chaussée et donnant sur le jardin. 11 s'arrêta : Clara lui tournoit le dos ; mais il vit dans ses mains le coutvMii , le mouchoir de soie bleue et IWhelle de cordrs quelle tenoit encore, et qu'elle s'appretoil à remettre dans la boite. Apres a\oir regardé un instant
DE LA ROCHELLE. ï5
.en silence et sans être vu , Val more continua son chemin ; il vint frapper à la porte de Clara , pour lui demander si elle vouloit aller à la promenade. Au même instant il ouvrit la porte s Clara crut d'abord que c'étoit son père. Elle rougit , et se hâta de refermer la boîte et de la cacher , en jetant dessus un grand voile de mousseline qui se trouvoit sur la table. Yalmore vit son embarras et son émotion sans en deviner la cause et sans s'en inquiéter, certain qu'il n'étoit produit que par un enfantillage. Que faisiez - vous donc là ? lui dit-il en souriant. A cette question , Clara, déjà troublée, répondit, sans savoir ce qu'elle disoit , quelle brodoit. Valmore fut un peu surpris de ce petit mensonge ; mais , ne voulant pas l'embarrasser davantage , il changea d'entretien et ne resta qu'un instant. Aussitôt qu'il fut parti , Clara referma bien la cassette et la porta dans la chambre de son père qui ne sut point
sli LE SIÈGE
que cette boîte avoit été ouverte; car
Clara, en la recevant, avoit prié le
domestique de ne point parler de cet
envoi.
Montalban partit pour Pontoise en assurant qu'il reviendroit sous deux ou trois jours. Valmore, le jour même, se rendit à Paris pour une affaire , en promettant de revenir le lendemain. Sa terre n'éloit qu'à douze lieues de Paris. \mélie et Clara , se trouvant seules dans ce vaste château , se rappelèrent avec quelque frayeur que la forêt qui bordoit une partie du parc étoit remplie de voleurs, et que même on y avoit «commis récemment plusieurs meurtres.
On savoit qu'un château voisin , trois mois auparavant , en l'absence de ses maîtres , avoit été attaqué à force ouverte et pillé par ces brigands. Près de Valmore on auroit bravé tous les dangers, mais en son absence on craignoit tout. On fit faire aux domestiques la le toute la nuit, et le lendemain,
au point du jour , toutes les craintes s'évanouirent : Val more devoit revenir dans la matinée.
Clara se leva de bonne heure. On étoit au mois d'août. Jules , la veille , avoit témoigné le désir d'avoir des pêches , et Clara se faisoit une fête de lui procurer dans cette matinée une agréable surprise... Après avoir rempli une corbeille de pêches , elle alloit descendre dans le pavillon de Jules , lorsqu'on lui annonça l'arrivée du père Arsène, un vénérable religieux qui possédoit toute sa confiance , et depuis sa plus tendre enfance. Elle vola audevant de lui , et l'entraîna dans un cabinet : là , Clara ouvrant son cœur tout entier , peignit au bon religieux tout le bonheur dont elle jouissoit. 0 ma fille ! dit le père A'rsène , puisse le ciel réaliser vos espérances ! — Ah !
mon sort est assuré, j'épouse Valmore
dans deux jours ! Je m'unis à la
raison, à la vertu, à la bonté la plus 1. 2
îS LE SIEGE
parfaite ! Mon père , désormais vous n'avez à craindre pour moi, ni les dangers du monde et des mauvais exemples, ni l'inexpérience de la jeunesse : Valmore sera mon modèle et mon guide. Pour suivre la route heureuse que vous m'avez tracée , je n'aurai qu'à l'imiter et à lui obéir. Pourrois-je faire une action douteuse , une démarche imprudente ? Son estime et sa confiance me sont plus chères que ma vie! Ma fille , reprit le saint religieux , vous aurez un devoir à remplir dont je ne vous ai jamais parlé : un enfant d'un premier
lit réclamera vos plus tendres soins !
Ah! dit Clara, cet aimable Jules m'est
si cher! IN'a-t-il pas mon premier
sentiment maternel? et quel autre enfant Valmore pourra-t-il jamais aimer autant? Il sera doue toujours mon fils bien-aimé !
Le vertueux père Arsène applaudit du fond de l'âme à de tels sentimeus.
Il lisoit avec délices dans ce cœur
ingénu qu'il avoit formé. Ma fille, lui dit-il, jouissez de votre bonheur; mais songez toujours qu'il est fragile , comme le sont tous les biens de la terre. Soyez prête dans tous les instans de la vie à le sacrifier sans murmure à la volonté toute-puissante de l'Arbitre de nos destinées. En disant ces paroles , le père Arsène se leva. 11 étoit obligé de se rendre dans un château voisin ; il promit de revenir la veille du jour fixé' pour les noces de Clara. Aussitôt qu'il fut parti , Clara prit son panier de pêches pour le porter à Jules. Cet enfant logeoit dans un petit pavillon au bout duquel étoit un joli jardin entièrement séparé par les murs du parc du château. A l'extrémité du jardin se trouvoit une porte donnant dans la forêt, mais qui, depuis les inquiétudes causées par les voleurs , étoit soigneiwement fermée, et dont Yàlmore gardoit ïa clef. Jules étoit dans ce pavillon' communiquant à ^appartement de son
20 LE SILGE
père, sous la garde d'une jeune gouvernante et d'un vieux domestique. Ce dernier, malade de la goutte depuis dix jours, quoiqu'il ne fût pas alité, étoit hors d'état de suivre Jules dans le jardin. La gouvernante , ayant une intrigue secrète , avoit imaginé de recevoir son amant avant que ses maîtres fussent éveillés ; elle se hâtoit d'habiller Jules et de l'envoyer tout seul dans son petit jardin. Elle ne l'alloit retrouver , ou ne le rappeloit qu'au bout d'une heure et demie. Clara arriva au pavillon un quart d'heure après l'amant de cette fille; elle trouva la première porte entr'ouv.ertc ; elle passa sans s'arrêter et sans entrer dans l'appartement de Jules , qu'elle n'alloit jamais voir de si bonne heure. D'ailleurs , lui préparant une surprise, c'étoit dans le jardin qu'elle vouloji^aller , ne croyant pas qu'il y fût encore. Elle traversa le jardin sans rencontrer Jules qui s'amusoit dans un bosquet. Elle entra dans un pelit cabinet
DE LA ROCHELLE. vn
où elle savoit que Jules alloit déjeuner lous les matins. Elle posa sa corbeille de pêches sur une table ; et , comme la table étoit entièrement couverte d'un grand tapis qui retomboit tout autour jusqu'à terre , elle imagina de se cacher sous ce tapis et d'attendre là Jules., afin de jouir de son étonnement. L'innocente Clara venoit d'entrer dans ce cabinet , heureuse , chérie , florissante de jeunesse , de gaîté , de bonheur ,
et la foudre alloit tomber sur elle ! .
Ce drap fatal , ce drap mortuaire dans lequel elle s'enveloppe en riant , voile déjà la plus infortunée de toutes les victimes; on ne l'en arrachera que pour la plonger dans le plus profond abîme des misères humaines ! Gloire . félicité , réputation , biens fragiles de la terre, vous serez dans un instant anéantis pour elle. Hélas ! que lui restera-t-il ? le dédommagement de tous les maux, le prix de tous les sacrifices , une conscience pure.
Clara n'étoit que depuis dix ou douze minutes cachée sous la table , lorsqu'elle entendit marcher et s'approcher du cabinet, et bientôt sa surprise fut extrême en reconnoissant la voix de son père qu'elle croyoit à dixhuit lieues. Un sentiment vague de crainte la retint sous la table ; cependant elle alloit en sortir, lorsqu'elle entendit entrer dans le cabinet son père et le jeune Jules. Interdite , étonnée ,
Clara reste immobile et silencieuse
Mon Dieu, monsieur de Montaiban , dît
Jules , que me voulez-vous donc?
Vous me faites peur Je veux
aller auprès de ma bonne Ici
la douce voix de Jules s'arrêta subitement Aussitôt un cri étouffé
s'échappe de sa bouche, il tombe
On soulève le tapis , sans regarder sous la table , on jette précipitamment un poignard sanglant sur la robe de Clara ;
lin fortunée s'évanouit Le meurtrier,
l'exécrable Montaiban s'évade Ce
DE LA ROC HT L LE. a3
monstre avoit su par son valet de chambre l'intrigue secrète de la gouvernante du malheureux Jules , et que cet enfant , tous les matins , passoit une heure et demie tout seul dans le jardin. Le scélérat étoit muni d'une clef de la porte qui donnoit dans la forêt. Il avoit calculé que si , contre son attente , ri eût trouvé la gouvernante dans le jardin , il auroit donné à son apparition un tour de plaisanterie ; car qui jamais eût pu concevoir l'idée d'un tel forfait? Lorsqu'en entrant dans le jardin il fut assuré que l'enfant y étoit seul , iî prit la précaution de fermer à double tour du côté du jardin la porte du pavillon, afin de se donner dans tous les cas le temps de consommer un crime qui
devoit s'exécuter en trois minutes
Après le meurtre , il sortit par la porte de la forêt , qu'il referma soigneusement. Avant de monter à cheval pour retourner à toute bride à Pontoise par un chemin détourné, îl jeta sur le mur