‹ Le siège de La Rochelle (volume 4)Chapitre 5 sur 12 · IE SIÈGE · texte numérisé non relu

IE SIÈGE

Tous l'invoquerez , ma fille ; il répond à la voix de l'innocent opprimé... Vous avez mieux que l'innocence , vous pourriez échapper aux supplices, à l'échafaud. Si vous périssez, combien votre

mort sera précieuse devant Dieu I

Que peut produire tout l'effort de la puissance humaine , lorsque Dieu fortifie contre elle? pourrez-vous sentir vos douleurs quand vous verrez Dieu vous tendre les bras , quand vous l'entendrez vous appeler , et quand votre âme toute

entière s'élancera dans son sein?

ÎS'en doutez point , ma fille , la foi s augmente par les sacrifices : la vôtre , à vos derniers instans , sera celle des saints; vous jouirez du ciel avant de le posséder. Dieu ne permettra pas que des douleurs matérielles l'emportent sur ces joies sublimes de l'âme : ses promesses sont des réalités , ses consolations effacent tous les maux ; elles sont des bienfaits qui surpassent toutes les félicités de la terre. Dieu voudra , qu'au milieu de l'ignoini-

nie des tourmens terrestres , vous connoissez la gloire immortelle et le bonheur des élus , dont la foiblesse de nos organes ne nous permet de concevoir ni l'excès ni l'étendue ; enfin votre mort sera plus belle et mille fois plus heureuse que celle du juste qui , dans les bras des siens, meurt tranquillement dans son lit. 0 mon père! s'écria Clara, c'est Dieu qui vous inspire et qui daigne me parler par votre bouche ! vous me fortifiez , que dis-je ! vous m'élevez audessus de moi-même ! je ne songeois qu'à ma foiblesse ; je ne penserai plus qu'à la puissance qui me soutiendrai... Mais mon père, promettez-moi de dire à Valmore , quand je ne serai plus , ces seuls mots : Elle étoit innocente. — Je vous le promets. — Il suffit, je mourrai satisfaite. Comme elle disoit ces paroles , on entendit marcher sous les voûtes du vestibule qui couduisoit à la pinson. Clara joignit les mains et s'inclina profondément et en silence devant le véné-

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rable Arsène qui se hâta de lui donner sa bénédiction. Dans ce moment , le geôlier [vint annoncer que Clara étoit demandée , et qu'on alloit la conduire devant ses juges. Allez, ma fille, lui dit le saint religieux , allez avec sérénité ; le courage et la résignation ne vous manqueront pas. Clara resta un instant recueillie , toujours à genoux , les mains jointes , et la tête penchée sur son sein ; ensuite elle se releva d'un air ferme, et suivit le geôlier. Après avoir traverse les cours de la prison , elle arriva aux portes extérieures ; là , on la fit monter dans une voilure qui la conduisit au palais de justice où ses juges étoient rassemblés.

Lorsqu'elle entra dans la salle où l'on interroge les criminels , son aspect causa une sorte de saisissement à ces vieux magistrats , qui , sur les seules dépositions des domestiques de Val more , l'avoient déjà jugée dans le fond de leurs consciences. Sa beauté, sa jeunesse, la

majesté de sa taille, l'air d'innocence et de candeur répandu sur toute sa figure firent succéder dans tous les cœurs l'étonnement et la pitié à la plus profonde indignation. On la fit asseoir sur la sellette.... Dans ce moment elle aperçut Montalban qui devoit lui être confronté , et que l'on invitoit à s'approcher d'elle. Clara frémit; et, détournant les yeux, ses regards se portèrent sur un grand crucifix placé vis-à-vis d'elle : cette vue la ranima ; son visage , qui venoit de pâlir , reprit sa couleur naturelle et la plus douce expression de sérénité. Montalban , par les accusations portées contre Clara , venoit d'apprendre avec autant de surprise que d'effroi qu'il avoit eu cette infortunée pour témoin de son crime. Etonné qu'elle ne l'eût point encore dénoncé, il s'attendoit à l'entendra tout révéler dans cet interrogatoire , et il se préparoit à tout nier. Il s'avança vers elle d'un air farouche et avec des yeux enflammés de colère : Malheureuse!

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lui dit-il , montre du moins du repentir ;

songe qu'il seroit inutile de rétracter

l'aveu formel que tu fis hier! A ces

paroles de la scélératesse la plus audacieuse , Clara tressaille , lève les yeux au ciel , et garde le silence. Alors l'un des juges commence l'interrogatoire. Il demande à Clara quel motif a pu la porter au crime qu'elle a commis. Je n'ai point commis de crime, répondit-elle.

Comme elle disoit ces mots , on lui présente et le fatal couteau teint encore du sang de l'innocente victime , et le mouchoir de soie , et les cordes. Clara , prête à s'évanouir, met ses deux mains sur ses yeux , et ses pleurs inondent son visage. Reconnoissez - vous ces instrumens du crime? lui dit-on. Ses sanglots l'empêchèrent de répondre. Voici , reprit-on , le domestique qui vous remit la boîte qui les contenoit; il dit qu'en recevant cette boîte vous lui recommandâtes le secret sur cet envoi? Il est

vrai. — Valmore , avant le meurtre , a

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vu dans vos mains ce poignard ; quand il entra dans votre chambre, il remarqua que vous étiez troublée ; lorsqu'il vous questionna sur cette boîte, vous fîtes un mensonge dans lintention de lui cacher ce qu'elle renfermoit; niez-vous ces faits?

— jNon. Ils sont conformes à la vérité.

— Cette boîte vient d'xUlemagne ; qui vous l'envoya? — Je l'ignore. Le hasard la fit tomber entre mes mains. — Pourquoi la reçûtes - vous mystérieusement ? pourquoi l'ouvrîtes - vous ? — Il m'est impossible de répondre à ces questions , et cependant je suis innocente. — Qui donc a commis le crime? — Je ne puis rien dire de plus. — C'est vous avouer coupable. — Je suis innocente. — Vous a-t-on conseillé ce forfait ? — I\on. — Votre père vous a-t-il fait entendre que des vues d'intérêt dévoient vous faire désirer la mort de cet enfant? — Jamais.

— Voire passion pour Valmore a-t-elle rendu cet enfant qu'il chérissoit l'objet de votre jalousie secrète? — J'avois pour

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ce malheureux enfant une affection maternelle. — Pourquoi donc l'avez - vous immolé avec tant de préméditation? — Ma conscience et mes mains sont également pures. — Avez-vous des complices?

— Je n'en puis avoir , puisque je n'ai rien fait de criminel. — A quoi peut vous servir la simple et vague dénégation du crime avec l'aveu formel de tous les faits qui vous condamnent ? Défendezvous donc. Expliquez - nous comment les instrumens du crime se sont trouvés entre vos mains. Expliquez - nous votre mortel embarras dans cette occasion ; pourquoi vous vous introduisîtes furtivement, à une heure indue , dans le pavillon ; pourquoi vous étiez cachée sous «elle table; pourquoi vous y éliez évanouie après l'assassinat commis; pourquoi, en reprenant vos sens, vous avez de premier mouvement proféré ces paroles : Je n'ai rien à dire pour ma d<-

ftnse Répondez donc. — J'entrai

furtiwmenl d;ms le pavillon, parce que

je voulois causer une surprise agréable au malheureux enfant. Je lui portois un panier de fruits que je posai sur la table, et je me cachai pour jouir de son étonnement Cette explication naïve parut si puérile et si peu vraisemblable; elle offroit par son enfantillage un contraste si révoltant avec l'atrocité des dépositions précédentes , qu'elle fît horreur à tous les juges : ces magistrats indignés ne purent s'empêcher de manifester le sentiment qu'ils éprouvoient par un murmure sourd , mais universel qui mit le comble au découragement de l'infortunée Clara , déjà attérée par la force des fausses preuves rassemblées contre elle,

Après un moment de silence , l'un des juges , reprenant la parole : Vous éprouvâtes, lui dit -il, de pressans remords à l'instant même du meurtre , puisque vous perdîtes connoissance , et qu'ensuite vous avez tout avoué : que la religion ranime en vous ces sentimens

salutaires. Une entière sincérité pourroit peut-être faire commuer eu une prison perpétuelle la peine de mort que vous méritez. — Que \otre conscience prononce mon jugement; la mienne a dicté mes réponses. — Vous n'ignorez pas à quels tournions cette obstination vous expose ? — Je ne brave point cette effrayante rigueur, je l'ai prévue, je m'y attends ; mais j'ose espérer que Dieu soutiendra mon courage. — Le Dieu de vérité ne protège point le mensonge. — Ah ! le Dieu de vérilé sera ma force et mon appui — L'appareil de la torture vous fera peut-être quitter ce langage hypocrite qui ne peut exciter qu'une profonde indignation. — Je parlerai ainsi jusqu'à la mort. — Allez. Ce mot fut prononcé d'un ton qui pétrifia Clara de terreurs: son imagination lui présenta tout à coup l'appareil affreux des supplices, et son sang se glaça dans ses veines. L'idée qu'elle alloit périr dans les tourinens lui fit désirer l'assistance

du père Arsène; elle voulut le demander, mais la parole expira sur ses lèvres tremblantes ; ses yeux se couvrirent d'un nuage , ses idées se brouillèrent , sa raison égarée ne lui montra plus que con-' fusément l'horreur de son sort ; elle ne

conserva qu'un effroi machinal...,

Agitée de mouvemens convulsifs , et ne pouvant se soutenir sur ses jambes, il lui fut impossible d?obéir à l'ordre de se retirer dans la salle prochaine ; on l'entraîna en la soutenant sous les bras, Lorsqu'elle fut dans la pièce voisine on la posa sur une chaise , on lui fit respirer des sels ; elle resta plus de trois quarts d'heure dans un élat de stupeur et d'immobilité dont elle ne fut tirée que lorsqu'on vint lui annoncer qu'elle étoit jugée , et qu'elle devoit aller entendre sa sentence. Elle reprit toute sa tête, et regardant autour d'elle avec étonnement : Je ne vois point , dit-elle , d'appareil de supplices ; ne dois-je les subir qu'après mon jugement? — ]Non , lui

répondit-on , vous ne serez point appliquée à la question. 0 Dieu de bonté !

s'écria Clara , je n'ai donc plus rien à craindre ! Allons. En disant ces mots elle se leva; et, délivrée d'une affreuse terreur , elle suivit d'un pas ferme ses conducteurs. Cependant à l'aspect de ses juges elle se troubla ; mais, une réflexion rapide sur sa situation , et sa piété triomphèrent bientôt de cet instinct de la nature. Avant de lui lire sa sentence , on lui déclara qu'elle étoit condamnée à la mort. Elle resta un instant immobile; ensuite croisant ses mains sur sa poitrine, elle se mit à genoux en levant

la tête et les yeux vers le ciel Rayée

du nombre des vivans , elle qnittoit déjà la terre , elle se réfugioit dans l'asile

éternel! La ferveur passionée de

son attitude, l'expression sublime et céleste de sa figure, frappèreut d'étonneinent tous ses juges : l'auguste caractère de l'innocence et de la piété , plus fort, plus convaincant que les preuves

matérielles et que l'intime conviction de la foible raison humaine , fit passer rapidement le doute dans tous les esprits , imprima le remords dans tous les cœurs; chacun se dit en secret : Se

peut -il quelle soit coupable !

Et tandis que , soutenue par une puissance divine , elle étoit inaccessible à la crainte et soustraite à la douleur,, aux regrets , ses juges interdits la contemploient en silence , et n'osoient lire son arrêt. Enfin , on lui ordonna de se lever et d'écouter sa sentence. On l'arrachoit à son extase , on la forçoit de redescendre sur la terre ; elle ne s'y retrouva qu'avec une douloureuse émotion. Elle éprouva un sentiment indéfinissable lorsqu'elle entendit acquitter entièrement Montalban : elle eut besoin de réprimer ce violent mouvement d'indignation , et en même temps elle s'applaudit devant Dieu de sauver les jours de son père aux dépens des siens , et de ne plus rien devoir au plus scélérat de

tous les hommes Elle frisonna

lorsqu'on lui annonça le genre de mort auquel elle étoit condamnée ; ce détail présentoit une image terrible qui ébranla son courage ! Elle étoit debout , et on la vit chanceler et pâlir , quand on proféra ces paroles : Anne-Clara de Montalban 3 âgée de dix -sept ans 3 convaincue du meurtre prémédité du jeune Jules de Valmore , est condamnée à avoir la tête tranchée , demain à midi y sur la place de Grève , etc. A ces mots, convaincue de meurtre , elle

s'écria avec véhémence : iNon. non !

Les juges lui imposant silence , elle se tut ; et , baissant la tête sur son sein ,

elle fondit en larmes Lorsqu'on

eut achevé de lire sa sentence, elle demanda la parole ; et , l'ayant obtenue : Je proteste , dit-elle , contre cet arrêt , non par aucun espoir d'échapper â la mort, mais par respect pour la vérité; je n'ai point demandé de défenseur , parce que. forcée de me taire sur les

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points les plus importans , je n'aurois pu fournir de raisons en ma faveur. Je suis condamnée injustement , cependant j'ai dû letre, et mes juges n'en sont à mes prores yeux ni moins intègres, ni moins respectables. Je me résigne , mais sans me soumettre ; car je déclare hautement et je soutiendrai jusqu'à mon dernier soupir que ma sentence n'est fondée que sur des erreurs , et que je suis parfaitement innocente. Clara prononça ces paroles avec tant de calme , de douceur et de dignité , que tout l'auditoire en fut attendri. Dans ce moment les gardes qui dévoient la reconduire dans sa prison s'avancèrent. Ciara , rassemblant toutes ses forces, alla au-devant aeux ; elle les suivit avec une contenance modeste , mais d'un pas assuré.

Il étoit six heures après midi ; on la ramena dans sa prison. Elle trouva dans sa chambre un crucifix, un livre d!heures et un sablier. Elle reconnut le soin paternel du père Arsène. Le geôlier

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lui dit que le saint religieux viendrait

auprès d'elle à la pointe du jour , et

qu'il ne la quitterait plus A ce

dernier mot elle soupira : cette promesse ne l'engage, dit -elle, qu'à me

consacrer quelques heures ! Le

geôlier ajouta que le père Arsène devoit , durant une partie de la nuit , assister dans ses derniers momens un homme de la cour qui l'avoit fait appeler. C'est le comte de ***, poursuivit le geôlier , il n'est plus jeune , mais il a d'énormes richesses; c'est le plus grand seigneur de la cour : il doit bien regretter la vie. En disant ces paroles le geôlier sortit, et Clara resta seule. Elle éprouvoit un besoin de prier Dieu, qui suspendoit en elle toute autre idée. Ce fut avec une consolation d'une douceur inexprimable qu'elle se disposa à parler à ce juge suprême que rien n'abuse , et qui, pour connoître l'innocence, n'a besoin ni de témoins , ni de preuves , ni de discours éloquens. Dans le cours

ordinaire de la vie, la foi même a trop souvent besoin d'efforts pour se préserver des distractions dans la prière; mais à l'approche d'une mort inévitable , la piété devient le sentiment dominant du cœur ; la prière prend naturellement alors un caractère véhément et passionné, et elle est délicieuse, si l'àme est exempte de remords. Que doit-elle être , lorsqu'on meurt généreusement pour la vertu? lorsque, dans tout l'éclat de la jeunesse, on offre à Dieu le sacrifice volontaire d'une vie pure? —

Clara se mit à genoux devant le crucifix. Avec quel profond sentiment d'attendrissement , de reconnoissance et d'amour s elle contempla cette image révérée qui lui retraçoit toutes les idées qui , dans cette situation , pouvoient le mieux fortifier , élever et toucher son âme! Elle trouvoit à la fois dans cette contemplation l'exemple du dévouement le plus sublime, le modèle divin du courage héroïque et de la résigna-

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tibn parfaite. Qui pouvoit mieux lui enseigner à supporter sans fiel et sans aigreur l'injustice des hommes, à souffrir avec douceur , avec patience les outrages, l'ignominie et la mort? Chaque pensée accroissoit sa force, exaltoit *on imagination , épuroit , ennoblissoit ses sentimens. Chaque élan de son cœur sembloit doubler en elle la faculté d'admirer et d'aimer; et, parvenue au dernier degré d'enthousiasme religieux , perfectionné par l'amour divin , elle n'étoit plus capable de regretter des biens périssables. Elle n'avoit plus besoin de résignation ; le ciel s'entr'ouvroit pour elle ; son âme , dégagée de toutes les affections humaines, brûloit de s'y élancer et de jouir de sa glorieuse immortalité. 0 rédempteur de la race humaine l s'écria-t-elle , vous voyez à vos pieds la plus foible et la plus imparfaite de toutes vos créatures ! Jusqu'ici je n'envisageai jamais sans frémir le malheur ou la mort , et sur-tout la perte de la

réputation; et dans cette nuit terrible, la dernière de mes nuits , après être devenue pour celui que j'aimois un objet de haine et d'horreur, après avoir entendu la sentence qui nie dévoue à F exécration publique et à celle de la postérité , je ne trouve au fond de mon âme que du calme et la plus sublime espérance 0 prodige d'une divine miséricorde! Oui, sans doute , ce courage est un don du ciel : plus je sens qu'il m'est étranger, plus il affermit ma foi , plus il accroît mon amour et ma gratitude Tout est miracle maintenant

dans mon existence ! C'est en vain que la mort s'offre à moi sous une forme menaçante , ignominieuse , et dépouillée même du repos de la tombe ; c'est en vain que la voix redoutable de la Justice humaine me dit avec opprobre :

Tu seras privée des honneurs de la sépulture ; une puissance surnaturelle anéantit pour moi ces horribles images ; une voix céleste qui parle à mon cœur

m'empêche d'écouter ces vains murmures ! C'est Dieu qui m'anime , et qui chasse loin de moi la crainte et la terreur. Sa bonté sans mesure ne se contente pas de protéger, de soutenir l'être fragile qui s'abandonne à lui ; il fait plus , il le transforme : mes pensées même ne m'appartiennent plus , elles ne viennent pas de moi ; une heureuse et bienfaisante inspiration les produit!.. A ces mots , Clara jeta les yeux sur son sablier, et elle vit que le sable étoit'entièrenient écoulé ; alors , elle le retourna pour la troisième fois : elle connut ainsi qu'il étoitune heure après minuit, et que le dernier jour de sa vie venoit de

commencer Elle regarda un instant

couler ce sable : ('cite image, dit-elle, n'a rien tf 'effrayant pour moi , puisqu il ne me reste plus sur la terre une minute de bonheur! Ce sable, en se précipitant , n'emportera désormais ni mes plaisirs ni ma joie : sa rapidité ne peut qu'abréger tnCS peines Ici la seusr-

DE LA ROCHELLE. Go'

bilité déchira mon cœur, ici l'erreur et l'aveuglement causèrent ma perte ; et bientôt je contemplerai avec ravissement l'auguste vérité sans voiles , sans nuages, toujours éclatante, toujours inaltérable ; bientôt j'admirerai , j'aimerai avec enthousiasme et sans inquiétude !... Dans peu d'instans ma captivité va finir; ceux même qui m'ont condamnée vont me délivrer. Lorsqu'on viendra me chercher pour me conduire à l'échafaud, lorsque ces deux battans, cerclés de fer, s'ébranleront, et qu'on entrera dans cette prison, je verrai s'ouvrir pour moi

la porte de l'éternité! Avec quelle

ardeur je franchirai le seuil de cette triste

enceinte! Ces dernières réflexions

plongèrent Clara dans une profonde rêverie; sa situation et sa piété éîevoient tellement son âme , que son intelligence n'étant plus en proportion avec cette hauteur de pensées, elle n'avoit plus la faculté de suivre ses idées. Elle se perdit dans un vague sublime et délicieux. Sans i,. 6

doute l'âme religieuse épurée , animée par la foi, peut pressentir les biens éternels; mais, dans ces momens d'une extrême exaltation , l'imagination se trouble , l'esprit s'anéantit , la pensée n'est plus distincte , nul langage humain ne pourroit l'exprimer : la méditation a des bornes , la sensibilité n'en a pas. Ainsi donc , il est des limites pour tous ces dons éclatans , ces facultés brillantes qui flattent notre orgueil ; il n'en est point pour l'âme : elle peut s'élancer dans l'infini , s'unir aux habitans du ciel, et se reposer dans le sein même de la Divinité.

Clara ne fut arrachée à cet état de contemplation , que par l'éclat du grand jour; elle aperçut tout-à-coup une lueur éblouissante qui sembloit éteindre la lumière de sa lampe. 0 rayon d'immortalité ! s'écria-t-elle; oui, ce jour si brillant et si pur, est pour moi l'aurore d'un jour éternel. Oh! que m'importe la sentence qui me couvre d'iguomiuie aux

yeux des hommes ! à peine aiira-t-on exécuté l'arrêt , qu'il sera révoqué par le juge souverain de toutes les puissances de la terre. Déjà l'on annonce au peuple mon supplice , déjà l'on en fait les apprêts ; dans peu d'heures je monterai sur l'échafaud ; mais avec quel sentimentd'amour, d'espérance et de joie! Chaque degré de l'échafaud m'éloignera sans retour de cette terre de douleur, et me rapprochera du ciel! „. Dans ce moment les cris insultans de l'indignation publique proclament partout ma mort; mais Dieu me dit s Tu vivras à jamais dans la gloire !.....,. En prononçant ces paroles elle serra fortement ses mains ; jointes contre sa poitrine, et elle resta quelques instans dans cette attitude , absorbée dans le plus profond sentiment de reconnoisance et d'amour que la foi' puisse produire, Tous les dons de la grâce divine, toutes les joies mystérieuses de la piété , se trouvèrent rassemblés dans ce coeur innocent , si digne de lëô '

fi

recevoir et de les ressentir : nul retour inquiétant sur le passé , nul trouble de la conscience n'en corrompit la douceur. Elle recevoit la plus précieuse récompense d'une vie religieuse et pure; Dieu lui révéloit , dans cet instant , toute la félicité des anges.

A quatre heures du matin elle prit son livre de prières , et elle pria jusqu'à six heures. Alors elle se revêtit d'une longue robe blanche , ensuite elle reprit son livre > et se remit à genoux. Dans ce moment le père Arsène entra dans sa chambre. Ce saint religieux s'attendoit à trouver Clara paie , tremblante, abattue , et il fut frappé d etonnement et d'admiration en jetant les yeux sur elle :

il la voyoit à la fois calme , animée , rayonnante ! Où suis-jc ! s'écria-t-il ; de quel éclat brille ici la majesté divine ! Grand Dieu ! votre toute-puissance me paroît moins admirable quand elle change tout-à-coup la face des empires ou qu'elle suspend les lois de la nature ,

que lorsqu'elle sait revêtir ainsi de force et d'héroïsme, une jeune fille si foible fît si timide. 0 Clara! poursuivit-il, je viens d'assister dans ses derniers momens un homme , un vieux guerrier fameux entre les braves par sa vaillance et ses hauts faits, et je n'ai pu dissiper ses terreurs; on l'a vu tourmenté jusqu'au dernier moment par les regrets de l'ambition et par l'effroi de l'éternité !..„. Et vous, ma fille , vous qui n'avez connu que la sainteté du cloître , vous qui n'avez cherché dans le mariage qu'un protecteur vertueux et qu'un ami fidèle, vous, enfin, dont les passions humaines n'ont jamais altéré l'innocence , vous ne voyez dans la mort qu'un but heureux et que la récompense des peines de la vie. Venez, ma fille, venez fortifier encore votre courage , venez achever de vous unir au Dieu , plein de miséricorde et de bonté, qui vous appelle, et qui va vous recevoir dans son sein. J'ai obtenu les permissions nécessaires pour vous

70 LE SIÈGE administrer ici le plus auguste des sacremens. A ces mots, Clara se prosterne , le père Arsène s'assit à côté d'elle; il écouta Clara pendant quelques minutes; ensuite ouvrant une boîte d'argent qui renfermoit une hostie consacrée , il la communia. Ce fut alors qu'elle se crut véritablement transportée dans le ciel , elle possédoit Dieu ! La pureté de ses idées , le calme délicieux de son âme, l'ardeur de sa joie, sa reconnoissance passionnée : tout lui attesloit cette union surnaturelle et divine ; l'univers acheva de s'anéantir pour elle. Il ne fut plus au pouvoir des maîtres de là terre , armés de toute l'autorité souveraine , de troubler ou d'intimider ce cœur élevé au-dessus de la nature humaine par une croyance toute- puissante , par les plus hautes espérances , et par un sentiment indéfinissable et sublime Elle

ne parloit plus : à côté du père Arsène elle étoit seule avec Dieu , lorsque le geôlier entra. Il avoit un air mystérieux

DE LA ROCHELLE. f\

qui frappa le père Arsène : après un moment de silence, il prit la parole pour demander un secret inviolable sur ce qu'il alloit dire. On le promît. Alors, présentant à Clara une lettre cachetée:

Voici , lui dit-il , un billet que l'un de vos juges, et le plus âgé, est venu m'apporter pour vous , en me recommandantde vous le donner en secret, et devons cacher son nom ; souvenez-vous de la parole que vous m'avez donnée. Clara reçut le billet , et le geôlier sortit aussitôt. Clara remit la lettre au père Arsène, qui , rompant le cachet , lut tout haut ce qui suit :

« Vous êtes innocente. Je n'en ai » d'autre certitude que celle que m'ont » donnée votre physionomie , votre » maintien, l'assurance et le calme de » vos réponses ; mais après les preuves » foudroyantes accumulées contre vous, » il falloit avoir l'expérience d'un demi- » siècle pour vous absoudre, La Jeu-

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