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s nesse ne peut ni ne doit juger ainsi ; « elle n'a pas eu le temps de comparer » assez le langage du crime hypocrite.
» avec celui de l'innocence. La vérité » obscurcie par de fausses apparences » peut l'émouvoir et non la convaincre. » D'ailleurs , une grande partie de vos > juges a dû craindre , en vous écoutant', >> de céder à la séduction de la beauté , ou » d'en être accusé. J'ai soixante-dix ans; » je vous ai donné ma voix , et je vou- * drois encore vous sauver ; il est un » moyen : feignez un mal subit et vio- » lent, le médecin de votre prison, déjà » gagné par moi , secondera ce strata- » gème ; prolongez cette feinte : pendant » ce temps j'agirai , je verrai le ministre, » je me constituerai votre avocat et vo- » tre défenseur , j'obtiendrai la révision » de la procédure; et je vous réponds » du succès. Vivez, c'est le souhait sin- » eère du plus vieux de vos juges. »
Eh bien , ma fille ? demanda le père
Arsène. Mon père, répondit Clara, hier je désirois la mort , mais sur-tout pour être délivrée d'une existence odieuse ; aujourd'hui j'ai oublié le songe pénible de la vie : durant la nuit entière qui vient de s'écouler, le souvenir de mes affections terrestres et de ma tragique aventure ne s'est pas une seule fois offert à mon imagination ; je n'ai vu que Dieu , je n'ai écouté que lui : la^ terre a disparu pour moi : mon âme a pris son essor vers le ciel , elle ne retomberoit désormais sur la terre qu'avec une extrême douleur. Cependant je sais qu'il ne m'est pas permis d'abréger moi-même mon exil , et que si j'avois un moyen légitime de prolonger ma vie , il faudrait l'employer ; mais on me propose un mensonge et des artifices qu'il me seroit impossible de soutenir : je puis et je dois rejeter une telle proposition. A ces mots , le père Arsène éprouva une si ^rive émotion, qu'il lui fut impossible »■ 7
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de répondre. Il ne se lassoit point d'admirer tant de courage uni à tant de simplicité , ou , pour mieux dire , il admiroit la religion qui peut seule donner de semblables vertus. Après un moment de silence ; ma fille , lui dit-il , remplissez donc votre noble destinée. Vous n'avez vécu que pour la vertu , allez mourir pour elle. Yotrc vie fut heureuse et paisible ; un orage terrible en termine le cours : mais Dieu a permis cette tempête d'un moment, afin de doubler dans l'éternité le prix qui vous est réservé ! Employons utilement tous les inomens précieux qui vous restent , donnons-les tous à la prière. En disant ces paroles, il se mit à genoux à côté de Clara , et il lut tout haut les prières solennelles que l'Eglise a consacrées pour les mourans. Plus dune fois le vénérable religieux sentit ses yeux se remplir de larmes , en voyant la touchante ferveur et la fermeté de la jeune victime dont la figure, loin
d'annoncer l'approche de la mort, briiloit d'un éclat surnaturel.
Le père Arsène venoit de finir la lecture des prières , lorsque l'horloge de la prison sonna onze heures trois quarts... Clara écoute et dit d'un ton calme :
Bientôt ma dernière heure va sonner !
O mon Dieu , s'écria-t-elle , c'est avec toute l'effusion d'un cœur pénétré de reconnoissance que je vous remercie de vos bienfaits sans nombre ! je vous remercie de m'avoir préservée de la contagion du vice et d'avoir placé ma jeunesse dans un saint asile., sous la direction de ce respectable religieux; je vous remercie de m'appeler à vous avant que j'aie pu connoître le trouble des passions et les séductions du monde ; je vous remercie enfin de m'avoir choisi un genre de mort sans souffrances , et qui m'a donné le temps de me préparer , avec toutes mes facultés , à paroître devant vous !... A ees mots, se tournant vers le vénérable vieillard qui l'écou-
çG LE SIEGE toit avec ravissement : et vous , poursuivit-elle, vous, m 011 véritable père, daignez nie donner une bénédiction paternelle. Oui. ma fiile, répondit le vieillard; mais n'oubliez pas devant Dieu l'infortuné qui vous donna la vie. Ah ! c'est lui qu'il faut plaindre; et non son innocente victime ! 0 mon père, reprit
Clara , je serai bientôt au pied du suprême tribunal, et j'implorerai pour lui
la miséricorde divine
Ici Clara s'arrêta , croyant entendre du bruit dans le vestibule de la prison. Mon père , dit-elle , bénissez votre enfant ; que je reçoive, avant de mourir,
un adieu paternel! O mon Dieu,
s'écria Je saint vieillard en étendant sur la tête de Clara ses deux mains tremblantes, souverain protecteur de l'innocence, recevez celle cnianl dans votre sein , et pardonnez-moi les larmes que
je répands sur son sort ! Je sens
que je ne d exrois que vous bénir d'une mort *i glorieuse , quand , dans ce
DE LA ROCHELLE. f)
moment, toutes les puissances célestes s'en réjouissent... Et vous, ma fille,
allez recevoir la couronne immortelle suspendue déjà sur votre tête; allez, vierge pure , Dieu vous appelle et les
anges vous attendent Allez en
paix : que nulle inquiétude ne trouble la joie d'un si beau triomphe ; Dieu ne permettra point que votre mémoire sur la terre reste indignement calomniée; reposez-vous sur lui du soin de la justifier d'une manière éclatante.
Quant à moi , fidèle à ma parole, j'irai demain trouver Yalmore, et je lui dirai avec tout l'accent de la vérité : Clara
fut innocente Au nom de Valmore ,
Clara tressaille : ce nom fit sur elle l'impression d'un ancien souvenir tout à coup retracé. Depuis quinze heures, son âme étoit si intimement unie à Dieu , que nulle pensée terrestre n'a voit pu
«'offrir à son esprit, T^ahnore!
reprit-elle, non, mon père, ne le voyez point c'est à Dieu seul que j'adresse
mes derniers vœux. <\on , ne parlez point à Yahnore : ne serons-nous pas réunis , et ne suis-je pas sûre de me justifier en
présence de Dieu?
Dans ce moment , l'horloge sonna midi... Le père Arsène frémit : Clara, toujours à genoux , lève ses mains innocentes vers le ciel , en s'écriant avec transport : La voilà donc cette heure
suprême? En prononçant ces mots
avec l'expression la plus véhémente , elle croisa ses bras sur son sein , et elle resta quelques inslans plongée dans le plus profond recueillement. Ensuite se levant, elle prit le sablier; et, le rendant au père Arsène : reprenez ceci, lui dit-elle, le temps est fini pour moi... Voici le livre de prières , il a fait ma consolation et
ma force, conservez-le toujours
Mais je garderai ce crucifix jusqu'à mon
dernier soupir! Comme elle disoit
ces paroles , la porte de la prison s'ouvrit brusquement : on venoit chercher Clara pour la conduire à l'échafeud. . . .
Clara tira de son doigt une superbe bague; et, la donnant au père Arsène, elle le chargea de vendre ce diamant, et d'en distribuer l'argent aux pauvres. Alors se ressouvenant qu'elle portoit un bracelet qui renfermoit les portraits de Valmore et de Jules, elle rompit la chaîne qui l'atlachoit à son bras , et , le remettant au père Arsène , elle le pria d'envoyer ce bracelet à la sœur de Yalmore. Ensuite elle prit son crucifix , se couvrit d'un grand voile blanc , et se remit entre les mains de ses conducteurs. Le père Arsène la suivit : on la fit monter avec lui dans une voiture de deuil qui traversa lentement tout Paris. Clara , cachée par son voile , trompa l'avide curiosité de la foule qui se précipitoit sur son passage; et, pour elle, exaltée par les plus sublimes sentimens de piété , elle ne vit rien de ce qui se passait autour d'elle , et elle n'entendit'que les douces exhortations du père Arsène.
Arrivée à la place où se trouvoit L'écha-
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faud , la voiture eut beaucoup de peine à percer la foule immense rassemblée sur Ja place. Les gardes firent ranger le peuple ; la voiture s'arrêta au pied de l'échafaud , on ouvrit la portière.
Clara descendit : deux gardes voulurent la soutenir, elle les repoussa doucement. Elle s'avança , d'un pas rapide autant qu'assuré, vers l'échafaud; et là, se retournant pour voir si son vénérable confesseur la suivoit, elle s'arrêta un instant pour l'attendre, ensuite elle monta les degrés de l'échafaud. Parvenue au sommet , elle ôta son voile : dans ce moment, sa beauté parut si éclatante et si majestueuse qu'elle frappa d'étonnement et d'admiration tous les spectateurs. Clara, debout . lenoit son crucifix fortement appuyé contre sa poitrine , ses yeux étoient levés vers le ciel, et, dans cette altitude sa physionomie charmante exprimoit toute la candeur d'une innoeence angelique et toute la ferveur d'une piété sublime. On la regardoit avec une
immobilité silencieuse; la surprise semblent avoir pétrifié toute cette multitude. Après un moment de silence, Clara se mit à genoux en disant à haute voix : Je meurs innocente ! Mon Dieu , pardonnez à l'auteur inconnu du crime, ouvrez son cœur au repentir!... Pardonnez-moi mes fautes , et daignez accepter, avec votre bonté paternelle, le sacrifice volontaire de ma vie... A ces mots, on entendit mille voix s'écrier et répéter avec une extrême véhémence i Elle est innocente! elle est innocente!... Clara, ne voyant que Dieu , ne désirant que la mort , se retourna vers le père Arsène pour recevoir sa dernière bénédiction; ensuite elle dit, en penchant sa tête sur le billot fatal : 0 mon créateur ! ô mon
père me voilà donc toute à vous!
On frémit alors en voyant briller dans les mains du bourreau le fer meurtrier qu'il élevoit en l'air... Dans ce moment, un homme a cheval fendit la presse en s'écriant : Grâce ! grâce ! Sa Majesté fait
grâce à (a coupable. A cette nouvelle inattendue, les acclamations de joie les plus bruyantes firent retentir la place et la plus grande partie du quai... Le père Arsène remercia Dieu ; mais Clara , retombée du ciel sur la terre, ne put supporter cette révolution sans une vive douleur. Hélas! dit-elle, il faut attendre
et souffrir encore ! Eu prononçant
ces paroles, elle voulut se lever; ses forces l'abandonnèrent ; elle tomba évanouie dans les bras du père Arsène. Elle descendit sans connoissance de cet échafaud sur lequel elle venoit de monter avec tant de courage. On la porta dans la voilure, et les gardes curent ordre de la conduire dans un couvent cloîtré , uniquement destiné à recevoir, par lettres de cachet, les personnes de son sexe souillées de quelques crimes ou déshonorées par une vie scandaleuse.
La grâce de Clara avoit été obtenue par Val more avant même que la sentenc< < ùi été prononcée. Lorsque Clara
emmenée par une brigade de la maréchaussée , eut quitté le château , Valmore , comme on l'a dit , partit luimême pour Paris deux ou trois heures après Clara. 11 arriva trop tard à Paris pour voir le cardinal de Richelieu ; mais il en obtient une audience le lendemain à sept heures du matin. Le cardinal étoit instruit déjà de sa funeste aventure. Ce ministre, que plusieurs actions rigoureuses représentent à la postérité comme un homme cruel et vindicatif, eut cependant un cœur généreux et sensible (1).
En jugeant la conduite de ce grand homme, on auroit dû songer qu'il fut dépositaire et non possesseur véritable de la suprême puissance. La clémence en politique est une vertu d'une telle hauteur , une vertu si divine , qu'elle n'est l'attribut que de la souveraineté qui seule a le droit de l'exercer. Ainsi
(1) Voyez tous les mémoires particuliers de ce temps.