L E SIÈGE
Le prince peut quelquefois n'écouter dans les affaires d'Etat que les mouvemens de son cœur ; le ministre auquel il a donné toute sa confiance ne doit agir que pour l'intérêt du souverain, et pour soutenir l'autorité royale. L'un peut souvent fléchir avec grandeur .
l'autre doit être inflexible comme la loi; il seroit infidèle, et il usurperoit le plus beau droit de la royauté , s'il osoit être clém nt avec quelque risque seulement apparent. Tel est le malheur d'être gouverné par un premier ministre. Pins ce ministre aura de géni ? et de principes, et plus le g< uvern ment sera sévère. Le pouvoir suprême ne sauroit être paternel que lorsqu'il n'est exercé que par le maître même. Richelieu, parvenu au comble de la faveur, se promit de soutenir les droits du troue , d'accroître la gloire et la postérité de sa pairie , et d'abaisser l'orgueil des ennemis de la France. En formant ces nobles projets , ii fallut aussi prendre
la résolution de se maintenir dans sa place, et de renverser tout ce qui s'opposeroit à son plan. 11 examina ses ennemis ; mais ses ennemis eussent anéanti ses grands desseins ; et ils ne furent tous que des conspirateurs. Ces actions violentes ne doivent être regardées que comme des coups d'état, qui, commandées par la politique, ne violèrent point les lois sévères d'une stricte justice; et la France leur dut son salut et son élévation. Cette rigueur, attribuée au caractère le plus implacable , ne fut qu'un calcul de prévoyance. Richelieu eut des mœurs douces et faciles; il inspira la terreur aux factieux , mais il se fit adorer de tous ceux qui l'entourèrent. Dédaignant les routes vulgaires , ce fut par le seul charme de son esprit et non par l'intrigue qu'il parvint à la faveur. Armé d'une autorité souveraine , il ne chercha point à se faire un parti pour la conserver ; il déjoua les cabales et n'en forma jamais, li ne maintint sa
puissance que par une surveillance infatigable , il ne la fortifia que par de grandes actions. Enfin il fut le seul favori qui sut obtenir l'admiration de ses contemporains et celle des cours étrangères et rivales.
Valmore, en entrant dans le cabinet du premier ministre , courut se jeter à ses pieds, en disant d'une voix étouffée :
Monseigneur! point de torture et
point de mort j'ai dû recevoir sa
main Quelle soit enfermée pour
jamais dans un cloître Sa mort
affoibliroit ma haine, et je veux conserver toute l'horreur qu'elle m'inspire.
— Mon cher Valmore , dit le cardinal attendri , en le relevant affectueusement et en le faisant asseoir , combien je
vous plains! Ce crime est inouï!
Il faudroit un exemple — Ah!
monseigneur! qui pourra jamais commettre un semblable forfait? — 11 est
vrai qu'un tel excès de férocité ne doit pas se renouveler Si jeune, avoir
un cœur si barbare! Et sa beauté, diton, est incomparable? — A ces mots, Valmore tressaille, se soulève, et retombe sur sa chaise en pâlissant. Dans ce moment son imagination lui représentoit si vivement la figure de Clara , qu'il crut la voir elle-même, et qu'il auroit voulu fuir de cette chambre pour
l'éviter Ah! s'écria-t-il , périsse sa
funeste beauté, ou que du moins j'en perde à jamais l'insupportable souvenir ! Mais , monseigneur , je conjure votre Éminence de m'accorder sa grâce — Pour qu'il me fut possible de vous refuser quelque chose dans l'état où vous êtes , il faudroit que l'intérêt de l'état s'opposât à vos désirs. Elle aura sa grâce, je me charge de l'obtenir; mais le roi voudra sûrement qu'elle soit jugée solennellement et conduite à l'échafaud : il faut qu'au moins elle éprouve toute la terreur d'une si juste condamnation. Pour vous, mon cher Valmore, vous pouvez
attendre de mon amitié tontes les consolations qu'il me sera possible de vous donner. Tachez de vous calmer, soignez votre santé qui me paroît être si altérée, et quand vous serez en état de réfléchir sur les choses que vous pouvez désirer, et qui dépendent de moi, venez me retrouver , me parler à cœur ouvert , et soyez sur d'avance que je ferai tout pour votre avancement et pour élever votre fortune. Monseigneur . répondit Yalmore , je n'ai pins qu'une seule ambition , celle de me distinguer dans les armées ; j'aurai l'espoir d'y trouver une mort honorable. INon , dit le cardinal , il faut vivre pour servir le roi et la patrie. À ces mots le cardinal se leva; Yalmore prit congé de lui et sortit. 11 retourna sur-le-champ dans son château, lue fièvre brûlante ne l'avoit point quitté depuis le jour de l'affreuse catastrophe. Cependant . arrivé dans son château, il ne voulut se mettre au lit, malgré les instances de ea
sœur, qu'après avoir préside aux funérailles de son fils , dont il fit déposer le cercueil dans la chapelle du château. On avoit embaumé son corps qui devoit être mis dans un magnifique tombeau , que son malheureux père se proposoit de lui faire élever.
Val more , accablé de fatigue et de douleur, consentit enfin à se coucher à huit heures du soir : la triste Àmélio s'assit au chevet de son lit, décidée à le veiller une partie de la nuit. Quoique le médecin eût prescrit le silence, Valmore, qut avoit sa parfaite connoissance, s'entretint toute la nuit avec sa sœur. Ah! laissez-moi parler, lui disoitil ; le silence me dévore ! Que mordonnez*-vous de renfermer dans ce coeur déchiré ! Des tourmens inexprimables..
Hélas ! je ne les soulagerai pas en gémissant \ mais comment interdire la plainte à de telles souffrances !..... 0
délire de l'ambition ! Le cardinal
a cru ni'oiïrir quelques consolations en lu 8
go IE SIEGE me parlant d'avancement et de fortune 1 Ah! que je méprise la puissance humaine ! Ce fameux ministre,
ce grand homme, tient entre ses mains les destinées de l'Europe ; et quand il lui seroit possible de changer la face entière du globe, et de conquérir toute la terre, que pourroil-il sur un cœur
qui vient de perdre ce qu'il aime?
Sans doute , reprit Amélie , les consolations d'un tel malheur ne peuvent être données que par la Puissance divine; c'est donc à elle qu'il faut recourir. Ah! dit Yalmore en soupirant, ose-t-on
lui demander un miracle? —
Oui, tous ceux qui peuvent guérir un cœur profondément blessé. Dans de tels maux , la force d'âme nécessaire pour le:? supporter, la puissance, la résignation, sont des prodiges; la religion seule peut les faire : en doutez-vous?
— Je consens à \i\re. n'est-ce pas un acte de foi? Sans la religion, qui pourrait m'empêcher de me délivrer de cette
DE LA ROCHELLE. gi
existence abhorrée? — Celte religion si sainte qui vous empêche de commettre le seul crime irrémissible , ne vous offre-t-elle pas déjà la plus puissante de toutes les consolations ?
Comme vous le disiez , tous les monarques de la terre voudroicnt en vain adoucir votre douleur, mais la religion \ous dit : Votre fils est heureux ; il jouit d'un bonheur suprême , il en jouira
toujours! Quelle est bienfaisante,
quelle est adorable la voix céleste qui nous fait entendre ces paroles ravissantes ! Ecoutons-la, n'écoutons
qu'elle !
C'étoit ainsi que la sage Amélie cherchoit à calmer le désespoir de son malheureux frère qui , détaché de tout , dépouillé de toutes les espérances humaines, désabusé des illusions qui font aimer la vie , ne pouvoit en effet que par des idées religieuses reprendre de Ja force et du courage.
11 n'y, a que les saints , ou les cœurs
profondément tendres , qui puissent sentir le néant de toutes les vanités! Que sont pour eut les succès , les louanges , le faste, la fortune, aux prix des jouissances de l'âme ! 0 comme ils sâerificroient sans effort tous les biens frivoles de convention , pour se délivrer d'une "vive inquiétude sur l'objet de leur affection , ou seulement pour abréger une
absence! Et dans la douleur, quel
triomphe d'amour- propre , ou quel succès d'ambition pourroit les consoler ou les distraire ! Ah ! que la sensibilité , dans sa joie ou dans ses peines . rend ruisonnable sur-tout ce qui ne l'intéresse pas ! Jamais la philosophie n'a fait comme elle mépriser les faux biens , et connoilre la petitesse et la puérilité de l'orgueil.
Sur les dix heures du soir Val more cessa de parler , mais non de s'agiter et de gémir; tout à coup à minuit il s'écria : I\<»n, je ne veux pas que son sang soit yersé!... Cet ange du haut du ciel m'or-
DE LA ROCHELLE. o3
donne d'empêcher sa mort... Cependant si le cardinal oublioit sa promesse, dans
quelques heures elle périroit! A ces
mots il demanda une écritoire, et il écrivit à la hâte au cardinal pour le conjurer, dans les termes les plus pressans, de ne point oublier qu'il lui avoit promis formellement la grâce de Clara , et il envoya sur-le-champ à Paris un homme à cheval chargé de cette dépèche. Jusqu'au retour du courrier Valmore fut dans un état d'agitation qui augmenta sa fièvre de la manière la plus elfrayante. 11 eut même des momens de délire : tantôt il voyoit Jules , sous la figure d'un ange , lui demander de défendre les jours de Clara , tantôt il croyoit être témoin du supplice de Clara ;. alors il frémissoit , il vouîoit s'élancer hors de son lit , il rempîissoit d'épouvante tous ceux qui l'entouroient. Dans d'autres instans , reprenant sa connoissance , il demandoit si son courrier étoit revenu : on ne pouvoit le tromper -à cet égard 3
car on sa voit qu'il ne croiroit que le rapport du courrier même. Enfin le courrier revint chargé d'un billet écrit de la propre main du cardinal qui mandoit en peu de lignes que Clara, conduit' sur l'échafau! , avoit montré un courage extraordinaire , qu'elle avoit eu sa grûcf, et qu'elle étoit renfermée pour sa vie dans un couvent. Yalmore respira , et reprit un peu de calme. Il avoit défendu que. sous aucun prétexte, on lui dit un seul mot relatif à Clara, et même, avoit-il dit à sa sœur , s'il m'arrive de vous parler d'elle, ne me répondez point ; écoutez-moi en silence , et que sur-tout ce nom exécrable ne frappe jamais mon on ille : il n'y a pas de puissance humaine qui put me le faire pronoDcer.
Quelques heures après l'arrivée du courtier, .1 lit plusieurs question mit U couvent dt Clara, et sur la manière dont on y Ir.iloit les recluses enfermées par lettre de cachet. Amélie répoudit
DE LA ROCHELLE. gS
brièvement, que lorsque leurs familles payoient leurs pensions elles étoient dans des appartenons particuliers , tandis que les autres couchoient dans des dortoirs, et mangeoient ensemble dans des réfectoires. Au bout d'une heure de silence, Val more reprenant la parole : Ma
sœur, dit-il, vous me croirez J'ai
bien ma tète 11 s'arrêta. Il étoit
vivement ému, et il avoit , pour la première fois depuis son malheur, un ton doux et affectueux. Amélie saisit sa main qu'elle serra dans les siennes, et la plus tendre sympathie fit couler ses larmes... Ma chère Amélie , reprit Valmore , cet ange m'est apparu , ce n'étoit point une illusion, je l'ai vu Ses pleurs lui coupèrent la parole... Oui, reprit-il, je l'ai vu !... et j'ai besoin que vous n'en doutiez pas.... Eh! pourquoi, dit Amélie, douterois-je de ce doux prodige? ne s'acvorde-Ml pas avec notre croyance?
— Je l'ai vu ! il étoit beau comme
l'innocence beureuse , tout rayonnant
d'une joie divine! Mais écoutez...»*
Il a prononcé avec une douceur céleste le nom détesté... et il m'a dit : Tu dois la protéger j ta de fendre et l'aimer
— Eh bien ! n'est-ce pas là le langage de l'évangile? ce doit être celui des anges.
— La protéger et la défendre , je l'ai fait; mais l'aimer, grand Dieu ! — Dans l'immortel séjour de la paix, de l'amour et du bonheur, les âmes innocentes qui sur la terre furent victimes de l'injustice et de la cruauté , bénissent leurs persécuteurs qui ont abrégé leur exil ; elles invoquent pour eux cette puissance miséricordieuse qui daigna plus d'une fois faire un saint d'un scélérat, en ouvrant les yeux du vice toujours aveugle, en lui montrant dans toute sa splendeur la vertu, fille du ciel, soutenue et perfectionnée par la religion.
Amélie ne dît rien de plus, ne voulant point parler de Clara. Ma sœur, reprit Valmore , aile malheureuse est sûrement abandonnée de l'univers eiir«
lier Elle n'a point de pension peutêtre il faudroit s'en informer Je
le saurai , repartit Amélie , et je me conformerai à cet égard à vos intentions. N'y pensez plus. Pour toute réponse , Valmore serra la main de sa sœur. Depuis ce moment il parut être moins agité ; mais il tomba dans un affaissement qui bientôt fit craindre pour sa vie.
Tandis que la douleur conduisoit rapidement Y-almore aux portes du tombeau, et que les médecins , en lui prodiguant tous les secours de l'art, le forçoient de lutter péniblement contre la mort, linfortunée Clara éprouvoit de nouveaux tourmens qui exercèrent également sa patience et son courage.
On se rappelle que Clara fut portée évanouie de l'écbafaud dans la voiture qui la conduisit au monastère des Filles du Repentir : le mouvement de la voiture lui fit reprendre l'usage de ses sens; elle se retrouva avec son confesseur qui lui apprit dans quel lieu on la condui- »■ 9
98 1E SIÈGE soit. Clara fit un profond soupir; je passerai là toute ma vie, dit-elle, et j'ai dixsept ans ! Ma fille , reprit le père Arsène, nul être vivant n'a vu ainsi que vous , avec toute sa force physique et toutes ses facultés intellectuelles , la mort d'aussi près. Rappelez -vous toujours l'instant où , prête à recevoir le coup mortel , vous adressâtes à Dieu une si fervente prière : la mort ne semblait pas seulement inévitable , elle étoit présente ,
elle vous saisissoit Vous avez touché
la dernière limite de la vie ! Vos yeux alors , en s'élevant vers le firmament . durent en percer l'épaisseur ; ils ont découvert sans nuages et le ciel et l'éternité !... Que doivent donc vous paroître maintenant ces momens rapides qui s'écoulent sur la terre? et murmurerez-vous pour un si court délai ? — Murmurer ! ah! jamais. Je me soumets. Cependant, quand Dieu m'a rejetée de son sein pour tant d'années , peut-il m être défendu de srêmir? — Vous avez montré tout le cou-
rage de la piété, Dieu veut que vous ayez encore le mérite de la patience. — Guidezmoi toujours, mon père, et je l'aurai
— Je ne vous abandonnerai jamais , vous êtes ma fille bien aimée, je veillerai sur vous jusqu'à mon dernier soupir,
— 0 mon père ! mon unique appui sur la terre , vous seul connoissez la malheureuse Clara!... En disant ces paroles , ses pleurs inondèrent son visage. Toujours aussi pieuse , toujours aussi soumise , elle n etoit plus cependant cette femme héroïque, inaccessible à la crainte et à toute émotion étrangère à la religion.
Dépouillée de l'espérance d'une mort prochaine , elle ne revenoit à la vie qu'avec les foiblesses humaines : peu d'instans auparavant elle avoit cru qu'elle alloit posséder un bonheur suprême, une gloire immortelle , et elle reprenoit un lugubre avenir dans lequel elle ne voyoit plus que douleurs et qu'ignominie. Plus la piété avoit exalté son âme et son imagination, et plus, en effet, elle
ioo LE SIEGE
devoit éprouver de découragement. Abattue , anéantie , n'envisageant sa récompense que dans un grand éloigne ment , son imagination fatiguée n'avoit plus assez de force pour la lui représenter sous de vives couleurs ; environnée maintenant de honte et d'opprobre, cet affreux tableau, fixé pour long-temps sous ses yeux , seinbloit voiler à ses regards la perspective heureuse qu'elle avoit contemplée de si près.
Elle arriva au monastère à deux heures après midi. Elle sentit son cœur se déchirer en se séparant du Jpère Arsène qui cependant lui promit de la venir voir tous les jours.
Cette maison étoit gouvernée par une prieure et une sous - prieure , et quatre autres religieuses appelées , dans les couvens , dignitaires. Ces six personnes étoient irréprochables par la pureté de leur vie. Lorsqu'une d'elles mouroit , on la remplaçait par une religieuse choisie dans un couvent de
province; mais d'ailleurs toutes les autres religieuses de cette maison étoient des personnes converties qui , après une jeunesse licencieuse , se consacroient à la pénitence. Ainsi , les victimes flétries des passions et du vice ? rejetées du sein de la société , étoient admises dans cet asile : plus indulgente que le monde , la religion les recevoit dans son sanctuaire ; elle les accueillent avec une tendre compassion ; elle daignoit mettre elle-même sur la tête profane de ces pécheresses scandaleuses le saint voile de la pudeur et de la virginité. Là , le regret expioit tout , le \ice repentant pouvoit reprendre toute la dignité de la vertu , et jouir de tous les droits de l'innocence, Ces institutions religieuses ne permettoient pas de discerner les coupables ; l'exercice austère de la pénitence étoit commun à tous ; et , dans ce refuge du vice détrompé , la charité chrétienne interdisoit tout reproche ; la douco
humilité s'y confondoit avec le repentir , et les actes les plus apparens du remords n'y paroissoient être que les fruits de la piété. Telle étoit la communauté religieuse ; mais il y avoit en outre dans cette maison un grand nombre de pensionnaires enfermées là , pour mauvaise conduite , par lettres de cachet , et sous la garde et le gouvernement de la prieure et des cinq religieuses dignitaires. Les femmes dont les familles payoient des pensions , étoient logées dans des appartenons solitaires tous séparés les uns des autres , et ne voyoient que les religieuses. Les autres formoient des classes , couchoient dans de grands dortoirs, vivoient en commun, mangeoient ensemble et travailloient , sous l'inspection des religieuses , à différens ouvrages. Les unes étoient renfermées pour leur vie, et les autres seulement pour un temps limité. Ce fut dans ces classes , et non dans un logement par-
DE LA ROCHELLE. ro3
ticulier que la malheureuse Clara fut
conduite! Elle étoit si tremblante
et si foible , que les deux religieuses qui la reçurent furent obligées de la porter dans la salle d'assemblée où les pensionnaires venoient de rentrer après le dîner. Clara éprouva un sentiment inexprimable de douleur , de honte et d'effroi , en jetant les yeux sur toutes ces femmes souillées de crimes , et en pensant qu'elle seroit désormais leur compagne On savoit déjà sa déplorable histoire ; et au murmure qui se fit entendre dans toute l'étendue de la salle, et à l'expresion insultante de tous les visages , elle connut facilement qu'elle inspiroit , s'il étoit possible , encore plus d'horreur qu'elle n'en éprouvoit elle-même. On la posa sur une chaise. Une religieuse s'assit à côté d'elle , et lui fit respirer du vinaigre. Saisie , suffoquée , elle ne pouvoit ni soutenir sa tête , ni proférer une seule parole. Au bout de quelques minutes
io4 LE SIÈGE
on lui apporta un bouillon ; elle le prit. On lui demanda si elle voulait manger , elle fit signe qu'elle désiroit se coucher. Aussitôt on la conduisit dans le dortoir ; la prieure , qui lui donnoit le bras, la voyant tressaillir à l'aspect de cette multitude de lits qui remplissoient le dortoir , lui dit du ton le plus doux : Vous n'aurez jamais rien à craindre ici , on sait trop que l'insulte y seroit grièvement punie ; l'état où vous êtes demande tous mes soins , et il n'en est point que je ne sois disposée à vous donner. Clara ne répondit que par un regard douloureux et touchant , qui acheva d'attendrir la bonne religieuse que sa seule présence avoit déjà vivement émue.
Lorsque Clara fut couchée , la prieure s'assit au chevet de son lit, en disant: Tâchez de vous calmer , je resterai là jusqu'à ce que vous soyez assoupie ; ensuite je placerai près de~ vous une sœur converse pour vous garder, pour vous servir ; et , quand vous voudrez
DE LÀ ROCHELLE, io5
me parier , faites-moi demander , je reviendrai sur-le-champ,
Clara , entièrement privée de sommeil depuis deux jours , céda bientôt à l'excès de son accablement ; elle s'endormit ; elle retrouva pendant quelques heures le doux et profond sommeil de la jeunesse et de l'innocence.
Elle ne se réveilla qu'à huit heures et demie du soir , au bruit que firent toutes les pensionnaires en entrant pour se coucher. Clara ferma avec soin ses rideaux entrouverts , afin de ne voir personne. Elle fut extrêmement troublée de l'idée qu'elle alloit passer la nuit au milieu de toutes ces femmes.
Elle reconnut la voix de la prieure qui lut tout haut les prières. Clara se mit à genoux sur son lit pour l'écouter s cette lecture , qui fut assez longue , et le son de voix d'une personne respectable , adoucirent un peu l'amertume des réflexions de CSara ; elle pensa que dans ce grand nombre de femmes
io6 LE SIÈGE
bannies de la société , il y en avoit surement plusieurs que la religion avoit touchées , et que peut-être il en étoit quelques-unes d'innocentes , que Ion avoit condamnées sur de fausses apparences. Cette idée l'attendrit , et lui rendit moins insupportable cette affreuse association. Après les prières on se coucha dans le plus profond silence, on alluma les lampes, et Clara se rendormit. A minuit elle fut réveillée en sursaut par un bruit étrange : elle écoute,, et elle entend près de son lit une voix basse lui adresser , avec l'accent de lafureur, les injures les plus atroces; au même instant son rideau s'entrouvre, une figure menaçante se montre en levant le bras sur elle, et Clara reconnoît dans cette furie la gouvernante du malheureux Jules, renfermée pour sa vie dans cette maison en punition de l'intrigue criminelle qui lui avoit fait négliger la garde de cet enfant. Clara, épouvantée non- seulement par cette
action, mais par le seul aspect de cette malheureuse , se jette éperdue sur le plancher, de l'autre côté du lit, en poussant un cri perçant. Les sœurs converses de veille se levèrent à la hâte ; elles ne trouvèrent plus que Clara hors de son lit, qui, ne voulant point dénoncer la créature qui venoit de l'insulter, se contenta de dire qu;elle avoit cru> entendre un bruit effrayant. Elle supplia l'une des sœurs de rapprocher sonlit de sangle du sien, la sœur y consentit, et Clara se recoucha. Mais l'image de cette fille , qui lui retraçoit si vivement celle de l'infortuné Jules , la priva de tout repos pendant le reste de la1 nuit. Jusque-là l'idée de son jugement,, de sa mort, et là ferveur de sa piété, avoient écarté tout autre objet de son imagination; mais, condamnée à vivre dans cette maison ignominieuse , elle reprit tous ses souvenirs désolans.
Valmore s'offrit à sa pensée sous des traits à là fois terribles et touchans j
io8 LE SIÈGE elle le vit également à plaindre par Ihorreur de son ressentiment, et par celle qui se mêloit à ses plus tendres regrets. L'infortuné ! se disoit - elle , il est forcé de me haïr jusqu'au tombeau , et moi du moins je puis l'admirer toujours et l'aimer encore ! Il est donc
un tourment que je n'ai pas souffert , celui de passer rapidement de la tendresse à la haine ! mon cœur n'a point été bouleversé par cette affreuse , cette
inconcevable révolution! 11 est une
douleur que le ciel a daigné m'épargner ! Mais Val more l'éprouve. Ah ! n'est - ce pas la ressentir! Non, malgré l'évidence et l'illusion des plus fortes apparences , je n'aurois jamais pu le croire capable
d'un crime!., Et il n'a point hésité
à me condamner! Hélas! l'effroi,
l'égarement peints sur mon visage , mes propres paroles , la vue de son fils égorgé , son désespoir , tout , dans ces
premiers momens , a dû l'abuser!
Ah ! s'il eût entend a mon interroga-
foire, s'il m'eût vue alors, n'auroit-tf pas reconnu mon innocence , comme cet inconnu, ce juge, que les dépositions, et les prétendues preuves n'ont
pu tromper? Eh quoi! par la suite,
si la réflexion ne l'éclairé point , ne pourra-t-elle pas du moins jeter quelques doutes dans son esprit , quand il se représentera l'infortunée Clara , qu'il se rappellera son éducation , sa vie, ses entretiens, sa tendresse, lui sera-t-il impossible de persister dans son
horrible erreur? < Non, non, il
m'abhorrera toujours! .". Il est vrai
que c'est lui qui vint me soustraire à la cruauté de cette multitude furieuse prête à m'immoler; c'est encore lui, je n'en doute pas, qui m'a fait arracher de l'échafaud , et j'ose croire encore ■qu'il n'a point désigné ma place ici , dans ces classes composées de femmes vicieuses les plus abjectes : il auroit demandé pour moi une prison décente et par conséquent solitaire. Sa gêné-
no LE SIEGE
rosité ne se démentira jamais, je le sais , mais sa haine aura la même constance!... -Ces pensées accablantes occupèrent Clara durant la nuit entière. A six heures , on donna le signal du réveil ; ^lle se leva ainsi que toutes les autres femmes. Elle subit alors une nouvelle humiliation : on lui fit prendre l'habillement uniforme de la classe, du linge d'une toile grossière, et une robe de bure grise; et, quand elle se vit ainsi revêtue de la livrée de l'infamie , elle se crut souillée comme les courtisanes qui la portoient justement, et dont on la rendoit extérieurement l'égale. Après un déjeûner de pénitence (du pain et de l'eau), que le besoin d'alimens lui fit prendre, elle suivit la prieure et la sous-prieure , qui la firent asseoir devant la table de travail : on lui donna sa tâche , en l'exhortant avec douceur à la remplir. La prieure sortit, la sousprieure resta pour présider au travail. Clara, affaissée sous le poids accablant
DE LA ROCHELLE. ni
de la honte, n'osoit ni faire un mouvement, ni lever les yeux; elle étoit dans cet état de stupeur et de confusion qui rend inutile le témoignage de la conscience. Assise entre deux courtisanes, elle craignoit également de rencontrer leurs regards effrontés , ou seulement de toucher leurs vêtemens : la tète et les yeux baissés , elle étoit immobile à sa place ; ses mains , étendues sous la table , tenoient fortement rapprochés contre son corps les plis de sa robe : sa seule pensée étoit de tâcher de mettre un peu d'espace entre elle et ses viles compagnes. Tout à coup l'une de -ces femmes saisit violemment sous la table une des mains de Clara : un fer brûlant, appliqué sur cette main si pure , n'auroit pu produire une impression plus douloureuse et plus terrible. Elle se leva précipitamment avec une expression si pathétique et si touchante , que la religieuse en fut émue jusqu'au fond du
lia LE SIÈGE
cœur. Elle avoit vu le mouvement et deviné la cause de cet effroi machinal , produit par l'antipathie qui se trouvera toujours entre l'effronterie et la pudeur. La religieuse , debout, et tenant Clara par le bras , jeta sur la courtisane un regard sévère. Vous savez, lui dit-elle, que toute familiarité est défendue dans ce lieu , et que toute plaisanterie y seroit déplacée. Nous sommes ici comme on devroit être partout sur cette terre d'exil , qui n'est qu'un triste passage ; nous y sommes pour gémir de nos fautes passées , et pour sanctifier le présent , en le rendant constamment utile par la prière et par le travail.
Celle qui parloit avec tant de douceur , en s'assimilant à des femmes deshonorées , éloit une vierge sainte et pure, mais ce langage, si délicat et si sublime de la charité chrétienne, étoit dans sa bouche également humble et
DE L'A ROCHELLE. n3
sincère. Cetoit ainsi que tous les jours, dans le secret de la selluie, elle parloit à Dieu- d'elle-même.
Après avoir fait cette réprimande .
la mère Sainte-Anne (c'étoit le nom de la sous-prieure) se tourna vers Clara en lui demandant si elle savoit broder ; et, sur sa réponse, elle fit apporter un métier. Clara sur-le-champ se mit à l'ouvrage, en établissant son métier de manière à tourner le dos à toutes les autres femmes. On travailla près d'une heure dans le plus profond silence ; ensuite on vint chercher la mère Sainte- Anne cpui sortit en disant qu'elle revicndroit bientôt. Deux sœurs converses restèrent dans la salle. Au bout de quelques minutes, Clara tressaille; elle entendoit des éclats de rire : ce bruit si discordant à son oreille lui parut à la fois une insulte , une cruauté , et le comble de l'indécence. Elle voyoit réuni sous ses yeux ce qu'il y a de plus hideux sur la terre ; le vice dans l'opi. 10
n4 LE SIÈGE
probre sans Jhonte et sans repentir. Elle eut un moment de saisissement, ensuite ses larmes coulèrent ; les sœurs imposèrent silence; la mère Sainte- Anne reparut , et tout rentra dans l'ordre.
A midi , on se leva pour aller au réfectoire. Clara, pouvant à peine se soutenir , la tête toujours baissée , laissoit passer tout le monde avant elle , voulant se trouver la dernière, afin d'être libre dans sa marche , et de n'avoir personne derrière elle. Mais la religieuse lui faisant signe d'avancer , elle obéit , et fut obligée de se placer dans le file. Au moment où l'on entroit dans le réfectoire, on se pressa les unes contre les autres, et, dans cette espèce de désordre, une femme , s'approchant de l'oreille de Clara, lui dit rapidement tout bas : Nous n'avons à nous reprocher que des faiblesses; tu as fait un crime épouvantable; nous sommes toutes conjurées contre toi , tu périras par le fer ou par le poison! Clara frissonnoit , elle
DE LA ROCHELLE. n5
reconnoissoit la voix de la gouvernante de Jules; elle voulut fuir, mais une main robuste et furieuse la retint fortement par sa robe jusqu'à ce qu'elle eut tout entendu. Alors on lui permit de s'échapper, et Clara s'élança dans la salle , où , s'appuyant sur le dos d'une chaise , elle resta glacée de terreur. Bientôt les pensionnaires s'approchèrent et l'entourèrent ; en la voyant au milieu de ces femmes qui toutes avoient un maintien si dégagé , on eût cru , à la pâleur de son front , à sa contenance abattue , consternée , qu'elle étoit la seule coupable, si la modestie virginale répandue sur toute sa personne n'eût donné à sa figure angélique l'air de la pudeur souffrante, et non celui de la confusion.
La mère Sainte-Anne vola au secours de Clara qui lui dit qu'elle a voit craint de se trouver mal , mais qu'elle se sentoit mieux. On se mit à table, Clara se
n6 LE SIÈGE
trouva placée vis-à-vis son ennemie, elle rencontra une fois son affreux regard , et depuis ce moment ses yeux se fixèrent sur son assiette jusqu'à la fin du dîner. Clara qui avoit envisagé la mort avec tant d'héroïsme , s'anéantissoit sous la crainte du vice et de l'audace; elle avoit un courage incomparable dans toutes les situations qui demandoient de la grandeur d'âme, elle étoit femme dans toutes les autres. Tout ce qui pouvoit exciter de grandes pensées l'élevoit au-dessus d'elle-même ; mais quand rien ne touchoit son cœur et n'enflammoit son imagination , elle étoit la plus foible et la plus timide de toutes les créatures.
Pendant le dîner , elle eut la consolation d'entendre la douce voix de la mère Sainte- Anne qui fit tout haut une lecture pieuse. Cette voix respectable, qui n'articuloit que des paroles saintes , offroit à l'oreille et à l'esprit la
douceur et l'idée de la plus touchante harmonie ; elle suspendit les maux et les terreurs de Clara,
Après le dîner , on eut la permission de se promener une heure dans les cours, mais Clara n'en profita pas, elle retourna dans la salle , et elle y respira ; elle s'y trouva seule avec une sœur qui resta avec elle. Clara se remit à l'ouvrage. Au moment ou les pensionnaires rentroient, on lui annonça la visite du père Arsène : ce digne religieux étoit l'un des meilleurs prédicateurs de cetemps, les religieuses le révéroient, et l'on permit à Clara d'aller seule au parloir recevoir sa visite. Quand le père Arsène vit paroître Clara avec l'habit uniforme des femmes renfermées en commun dans cette maison , il se troubla, il la regarda un instant sans parler, ses yeux étoient remplis de larmes; mais une réflexion rapide lui rendit bientôt toute sa sérénité. La sagesse humaine et profane, à cette vue, n'auroit pu que
nS LE SIEGE
s'indigner et s'affliger ; la religion a des consolations pour toutes les situations de la vie. Eh ! qui pourroit douter que la véritable sagesse ne soit celle qui relève le courage , celle qui fortifie et qui console !...
Ma fille, dit le religieux, vous voilà avec la livrée de la honte et de la misère; et, tandis que vous la portez, il existe un nombre prodigieux de femmes dépravées qui sont dans la pompe et dans les grandeurs!.. Dieu nous apprend ainsi à mépriser des biens périssables qu'il donne si rarement à ses amis, et qu'il ne leur accorde jamais comme récompense; car ils ne sont pour eux que des charges ou des épreuves. 0 ma fille ! aimez cet habit , il vous rend
si touchante aux yeux de Dieu!
Qu'il est beau de le porter avec une âme pure et résignée !. . . . — Hélas ! mon père , reprit Clara , vous prenez mon accablement pour de la résignation! je ne murmure point, mais je suis at-
térée !...,... A ces mots, Clara, racontant tout ce qui lui étoit arrivé, répandit toutes ses douleurs dans le sein de son vénérable ami, Yous n'avez point, de parens , lui dit le père Arsène , votre inhumain père vous abandonne ; et d'ailleurs ses affaires sont dans un si mauvais état, tant de créanciers se présentent , qu'on mettroit une opposition sur une pension faite par lui, et qu'ainsi, quand il auroit voulu la donner,, les créanciers l'auroient saisie, et vous seriez toujours réduite à vous réfugier dans la classe commune payée par le gouvernement. Mais il est un moyen facile de vous tirer de cette société ignominieuse et menaçante , et de vous mettre en sûreté dans ce même couvent dans l'intérieur intime des religieuses. Le diamant que vous m'avez confié vous reste : je l'ai fait estimer , il vaut douze mille francs; il est à vous, puisqu'il vous a été envoyé directement d'Allemagne il y a six semaines >