LE SI£QE
et dans l'attente d'un crime affreux qui devait lui coûter la vie, elle jouissait d'uu calme délicieux, en songeant qu'elle était sous la garde du plus vertueux de tous les hommes ; elle aimait à se voir à la merci d^es flots, et privé de tout secours humain. Avec une conscience aussi pure que la sienne, c^était se trouver plus spécialement sous la protection toute-puissante de Dieu. Bientôt, cédant moins à la fatigue qu'à la douceur de ses pensées, elle s'abandonna sans prévoyance et sans inquiétude à la Providence, elle se laissa aller à un assoupissement plein de charme, qui répandit un baume rafraîchisrsant dans ses veines. — O mon Dieu ! dit-elle, nous flottons parmi des écueils, dans une barque fragile, sur Un fleuve redouté ; mais vous êtes avec nous, qui pourrait nous alarmer ? Ce doux sommeil qui s'empare de mes sens est un hommage de ma foi. A ces mots, ses paupières appesanties se fermèrent, et elle s'endormit profondément. Le saint vieillard attendri veilla sur elle ; il la regardait avec complaisance en souriant, et cependant ses yeux étaient remplis de larmes. Cette nacelle offrait alors un tableau digne d'attirer les regards du Créateur. On y voyait, sous les traits les plus touchants, l'heureuse sécurité de l'innocence et de la vertu ! Des songes ravissants enchantèrent le sommeil de Clara; elle vit la troupe fortunée des anges entourer son bateau : les uns planaient sur sa tête ; les autres imprimaient à la barque un mouvement rapide et doux ; elle se sentait mollement bercer sur les ondes, et elle découvrait dans le lointain des rivages charmants et la perspective la plus brillante. Son imagination lui retraçait mille passages consolants et sublimes des saintes Ecritures. Il lui semblait que des voix célestes et prophétiques lui répétaient ces paroles divines.
Il s'eàt levé pendant les ténèbres une lumière pour les bons. . « Celui qui vit bous la protection du Très-Haut demeurera ferme sont l'appui du Dieu du cieL . .
n TOUS couvrira de ses ailes. . . Sa vérité vous servira de bouclier . . . Dieu a commandé à ses anges de vous garder dans tontes ses voies. Le Seigneur a ùàt éclater sa puissance en notre foveur. . . Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie. (1)
Tandis que le sommeil bienfaisant du juste réparait les forces de Clara, et Uii rendait la fraîcheur et la santé, le père Arsène trouvait aussi les plus douces consolations dans ses méditations et dans ses souvenirs. Dans cette vie consacrée tout entière à la religion et à l'humanité, il ne pouvait pas se rappeler un seul malheur personnel. Orphelin dès son enfance, né d'une mère allemande qu'une mésalliance avait placée en France dans une famille d'agriculteurs, il n'avait connu de ses parents qu'un oncle établi en Allemagne, et une sœur et des neveux qu'il chérissait et qui vivaient dans une ferme auprès de La Rochelle. Engagé dans les ordres sacrés depuis sa première jeunesse, il avait toujours été le religieux le plus exemplaire et le plus parfait. Dénué de toute ambition, il s'était constamment refusé aux honneurs de l'épiscopafr Louable modestie dont ce saint religieux a préseiité plus d'un exemple.
On ne fera point le portrait du père Arsène, parce qu'un saint n'a point de caractère particulier ; il n'a ni penchant ni système qui lui soit propre ; il n'agit que d'après des préceptes connus ; ce qu'il fait de plus héroïque n'est jamais qu'une suite de son obéissance ; il a perdu le droit frivole d'éfonner ; on ne se récrie point sur ses actions les plus sublimes ; on dit seulement : Il (1) Psaumes 90, 111 et 116.
f4 LE SIEGE
est fidèle, il est conséquent; ce n'est pas lui qu'on admire, c'est la loi divine qui le guide.
La religion peut seule nous détacher de nous-mêmes, en nous donnant par ses magnifiques promesses le plus puissant intérêt à nous attacher à tous les êtres souffrants. Le père Arsène ne connaissait que les nobles douleurs causées par la pitié ; chacune de ses peines avait laissé dans sa conscience un sentiment consolateur, et préparé pour son heure dernière un souvenir précieux. Nul homme n'était aussi facile à pénétrer que lui duand on le voyait rêveur ou vivement occupé, on était sûr qu'il méditait une bonne œuvre, ou qu'il travaillait i l'accomplir. Versait-il des larmes^ on pouvait dire : Il pleure sur les maux d'autrui. La gaieté brillait-elle sur sa vénérable physionomie, on s'honorait de partager sa joie, certain que le principe en était touchant et vertueux. Le père Arsène était-il né sensible ? on l'ignore. Comment la pratique constante de la perfection évangé» lique ne donnerait-elle pas la sensibilité la plus délicate et la plus exaltée ? Peut-on voir sans cesse des info^ tunés sans s'attendrir ? Peut-on se dévouer sans sâmeti Peut-on s'imposer la loi de cacher avec soin tout ce qu'on fait de bien, sans en jouir intérieurement avec plus de charmes ? Hélas ! qui de%ous n'a pas connu que le récit, ou même la confidence d'une action vertueuse, altère toujours la douceur et la pureté du souvenir qu'elle laisse !
Le père Arsène avait pour Clara un attachement pateF nel, qui, fortifié par les malheurs et la conduite de cette infortunée, était devenu le sentiment dominsuit de son cœur, et le plus tendre qu'il eût jamais éprouvé. Sa piété le préservait des inquiétudes déchirantes qu'il aurait dû naturellement avoir. Ce n'est que dans les âmes
religieuses que l'espérance, appliquée même à cette vie, peut avoir une force que rien n'altère; elle est sans bornes, parce qu'elle se fonde sur la puissance de Dieu ; et comme elle ne peut naître que par le désir de voir triompher la justice et l'innocence, elle est inébranlable. Le père Arsène était persuadé que Clara serait un jour justifiée d'une manière éclatante. Il le demandait à Dieu avec tant d'ardeur, qu'il était parvenu à n'en pas douter; car l'une des récompenses des prières ferventes est de soulager l'âme du poids de l'inquiétude, et de la remplir de la plus ferme confiance.
Durant le reste de la nuit, le père Arsène reprit plus d'une fois les rames, et se remit au travail. Clara dormait toujours ; mais un quart d'heure après le lever du soleil, le vieillard enchanté, découvrant le bois où l'on devait s'arrêter: — Réveillez-vous, ma fille, s'écria-t-il, réveillez-vous ; nous voilà près du rivage solitaire où nous allons débarquer. A ces mots, Clara se soulève, joint les mains, et remercie le ciel ! — Maintenant, ditie vieillard, vous voilà hors de tout danger. Enfant de la Providence ! non, ce n'est point en vain que Dieu vous a préservée deux fois d'une mort affreuse qui paraissait inévitable ; puisque sa bonté vous fit descendre de l'échafaud, et qu'elle vient de vous tirer du sinistre château de Rosmal, elle vous réserve de hautes destinées ... Ma fille, tout est possible à Dieu, vous serez heureuse! — Ah ! répondit Clara, depuis que je vous dois la vie, j'ai le pressentiment que j'obtiendrai, sinon le bonheur, du moins la tranquillité. C'est à vous, mon généreux protecteur, à me rendre digne d'un meilleur sort en perfectionnant cette raison dont vous avez développé les premières lueurs. L'école du malheur me sera moins utile que vos sages conseils. — Mon enfant, reprit le père
Arsène, je ne vous demande qu'une seule chose, c'est d'écarter de votre souvenir un homme intéressant et vertueux, mais qui ne peut jamais devenir votre époux. — Oui, je vous promets de ne jamais penser à lui volontairement. Mais cet effort me sera moins pénible, quand je pourrai croire que cet infortuné supporte la vie sans désespoir. Si le temps amène pour lui quelques consolations, ne me le laissez point ignorer ; alors j'aurai moins de peine à ne pas m'occuper de lui ! Oh ! puisse-t-il trouver une épouse tendre et vertueuse ! puisse le ciel lui redonner un fils digne de le consoler ! Mes vœux les plus ardents seraient exaucés ! . . . — Ma fille, vous apprendrez par moi tous les changement^ qui pourront arriver dans sa situation. Comme il disait ces mots, la barque touchait le rivage. Le bon religieux chargea siir ses épaules une petite valise qui contenait une partie des vêtements de Clara, et que Frickmann avait portée dans le bateau, tandis que Clara, arrachée de son appartement, était dans celui de Montalban. On descendit à terre, et le père Arsène donnant le bras à Clara: — Maintenant, lui dit-il, vous devez quitter pour toujours le nom malheureux que vous portez. Désormais vous vous appellerez Olympe. D'ailleurs vous ne serez point obligée de faire des mensonges ou de conter une fausse histoire ; il suffira de dire dans les lieux où je vous mène, que vous avez éprouvé de grands malheurs sans le ftiériter, et que vous avez besoin d'asile. Clara fut charmée de changer de nom ; il lui sembla que c'était changer de destin, qu'elle allait renaître et recommencer une nouvelle carrière : elle ne pouvait envisager de bonheur avec des souvenirs affreux, ineffaçables ; mais elle jouissait de la douceur de se trouver délivrée du poids accablant de l'ignominie et de ne plus dépendre que du père Arsène.
Après avoir fait cinq ou six cents pas, en tournant le dos au fleuve, on se trouva sur la lisière d'un bois charmant, et Clara se retournant admira la vue délicieuse formée par le Rhône sur la rive opposée, et la beauté du soleil levant. Le père Arsène lui proposa de s'arrêter, et de déjeuner là, car il avait apporté du fruit dans un petit panier que Clara tenait à son bras. Us s'assirent sur l'herbe ; et, après un repas frugal, Clara questionnant le père Arsène sur les moyens qu'il avait employés pour la délivrer, il satisfit sa curiosité dans ces termes : —
" En recevant votre billet, je fus d'autant plus affligé, que j'imaginai facilement le sort qu'on vous préparait ! . . . Cependant, sachant qne le maître du château de Rosmal était retenu pour une quinzaine de jours à Paris, j'eus l'espoir, avec l'aide du ciel, de vous sauver. Je désirais, suivant vos intentions, de ne pas toucher à la somme qui me restait de votre diamant vendu ; et, tandis qu'un ami préparait tout pour mon voyage, je vendis toutes vos pierreries ; j'en eus quatre mille franes. Ne trouvant pas cette somme suffisante, je m'avisai, pour l'augmenter, d'un moyen qui me réussit. Je suis connu de l'Association charitable, composée de dames de tout rang et de tout âge, formée par les soins du vertueux Vincent de Paul. Je savais que ces dames n'hésitent jamais à faire une bonne œuvre, que leur magnifique libéralité fournit à la fois les fonds nécessaires pour des établissements publics, et des sommes immenses pour des aumônes particulières et secrètes. J'allai trouver la jeune dame qui les préside : sans nommer ni désigner personne, et sans employer de déguisements, j'intéressai vivement cette dame. Je lui dis qu'une jeune personne, parfaitement innocente, dont j'étais le directeur, venait d'être enlevée par les ordres d'un homme pervers ; malK
que, si je pourais aller promptement à son secours, j'avais une espérance très-fondée de la sauver. Ce récit me valut cent louis. Je partis aussitôt en poste dans une petite carriole qui me fut prêtée. Je reconnaissais ce pays, où je suis venu plusieurs fois en mission. Je me rendis d'abord dans le lieu où je vais vous mener, certain de trouver là un ami fidèle qui pourrait m'être utile. J'avais laissé ma voiture à trois lieues de cette solitude, et je vins ici à cheval. Je dis seulement à mon ami que je reviendrais chez lui passer un jour avec une jeune personne nommée Olympe^ et je convins avec lui de ce qu'il pouvait faire pour moi. Il y a huit lieues d'ici à Rosmal ; mais, voulant m'y rendre seul, il m'eût été impossible d'aller ainsi par eau contre le cours du fleuve. Le chemin par terre est excessivement diflicile ; on ne peut le faire qu'à pied ; il faut sans cesse gravir des montagnes et des roches escarpées, ou suivre des sentiers étrortSîCt tortueux entourés de précipices. Cependant il faHut prendre cette route. Mercredi dernier je partis une heure avant le jour, un peu avant cinq heures du matin ; j'avais mis quelques provisions dans un havresac car je devais être treize ou quatorze heures en route, et je ne voulais m'arrêter dans aucune chaumière. Comme je vous l'ai dit, j'avais déjà fait deux fois ce voyage pour aller donner des instructions religieuses aux pâtres dispersés sur ces montagnes, qui n'avaient alors ni pasteurs, ni églises. J'ai contribué depuis à leur procurer ces secours spirituels, et j'ai eu la satisfaction de poser la première pierre de la première église rustique bâtie parmi ces rochers. Aussitôt que parut le jour, je me retrouvai avec plaisir dans ces lieux sauvages que j'avais parcourus pour la première fois dans ma jeunesse. J'aimais à me railler combien la religion avait adouci les
DE LA KOCHELLE. 99
raœurs rudes et grossières de ces paysans, et les preuves de reconnaissance et d'attachement qu'ils m'avaient prodiguées ; en même temps ce souvenir me faisait craindre de les rencontrer, certain qu'ils voudraient m'arrêter plusieurs jours. J'évitai avec soin de passer devant les chaumières et devant le seul petit village qui soit situé dans cette étendue de pays. Dix ans s'étaient écoulés depuis mon dernier voyage, et je connaissais parfaitement ma route. Les pays très-peuplés changent sans cesse d'aspect ; l'homme, qui doit rester si peu de temps sur la terre, n'est jamais content de son séjour : son inconstance même prouve que rien là ne doit le satisfaire elt le fixer : dès qu'il est en force et qu'il en a les moyens, il bouleVerse ce qu'il ne peut embellir. Dans les déserts, tout est immuable comme la nature. Je reconnaissais tout ce que j'avais vu jadis ; je n'admirais rien de perfectionné, mais je ne trouvais rien de détruit.
" A midi je fus obligé de me reposer : la chaleur était excessive, et ma fatigue extrême. Je m'assis à l'ombre, auprès d'une source dont le murmure et la fraîcheur semblaient inviter au repos, et au bout de quelques minutes, je m'endormis. Je me réveillai après une heure de sommeil ; mais je me trouvai si appesanti, que j'eus beaucoup de peine à me relever pour continuer ma marche. J'aurais vivement regretté la vigueur que les années m'avaient ôtée, si je n'eusse pensé que Dieu donne toujours la force nécessaire pour accomplir une bonne œuvre. En effet, sans un secours divin, je n'aurais jamais pu me rendre le jour même à Rosmal. Encore assoupi, je ' marchais lentement; et j'avais à peine fait cent pas, que j'entendis un grand nombre de voix parler bas tout près de moi. J'avançai, et mon étonne-
ment fut extrême en voyant une table dressé sous l'ombrage formé par six beaux mûriers : la table, posée devant une roche tapissée de verdure et qui pouvait servir de siège était couverte de fruits et de laitage ; à la droite du siège rustique s'élevait un autre rocher, l'où s'élançait en cascade une fontaine de l'eau la plus pure. Ces bons pâtres m'avaient aperçu dans l'instant où je venais de m'endormir ; ils s'étaient rassemblés à la hâte au nombre de vingt-cinq ou trente, et m'avaient préparé cette douce surprise. Il fallut encore s'arrêter là, et se mettre à table. Les pâtres se pressaient autour de moi, en parlant tous à la fois. L'un se vantait de m'avoir le premier reconnu, l'autre d'être allé chercher ses voisins, plusieurs femmes me remerciaient de les avoir mariées jadis. On m'amenait des enfants de neuf à dix ans que j'avais baptisés dans mon dernier voyage, on me suppliait de séjourner dans ces montagnes, et l'on m'accablait de questions sans écouter les réponses. Pendant mon repas champêtre, d'autres montagnards accoururent de tous côtés, et bientôt la multitude qui m'environnait se trouva triplée; enfin je parvins à me faire écouter. A cette scène bruyante succéda tout à coup le plus profond silence. Je déclarai que j'étais obligé de me rendre le soir au lieu où l'on passe le bac, pour aller à Rosmal, mais que je promettais de revenir l'été prochain, uniquement pour eux, si mes supérieurs me le permettaient, et si Dieu ne disposait pas de moi d'ici là. Alors on ne me retint plus; mais on s'écria qu'il fallait m'accompagner durant les deux premières lieues, parce que c'était le chemin le moins praticable de toute cette côte, et qu'ils me porteraient dans les endroits les plus dangereux. Il fut décidé qu'on tirait au sort pour me donner quatre guides, et le sort tomba sur quatre jeunes mon-
tagnards qui me suivirent en effet. Comme je me disposais à partir, toute la multitude me demanda ma bénédiction, que je leur donnai avec un profond attendrissement, debout sur la roche qui m'avait servi de siège pendant le dîner. Ce fut ainsi que je me séparai de <îes bonnes gens ; et jamais un guerrier, un potentat, en revoyant le pays conquis par sa valeur, n'éprouva une satisfaction comparable à celle que je ressentis en me retrouvant dans ces contrées sauvages, au milieu de ce troupeau fidèle dont je fus le premier pasteur. Mes guides me furent très-nécessaires, ils m'épargnèrent toutes les fatigues de la route le plus pénible ; car, malgré ma résistance, ils me portèrent durant une partie du chemin, et même ils me l'abrégèrent beaucoup en me prenant sur leurs épaules pour passer un torrent dans lequel ils se plongèrent, s'enfonçant dans l'eau jusqu'à la ceinture. Arrivés à un lieu nommé la Roche des Eglantiers, nous nous quittâmes ; je tirai de mon bréviaire quatre images que je leur distribuai, et qu'ils reçurent avec la foi et la simplicité de reconnaissance la plus touchante.
** J'arrivai au bac à sept heures du soir. En moins de vingt minutes je me trouvai sur l'autre rive, et à deux cents pas du château de Rosmal. Il faisait nuit, mais le temps était clair et serein, et je bénis le ciel en apercevant les tours de ce vieux château. Je vis une lumière au second étage, et je m'attendris, en pensant que c'était peutêtre là votre chambre : je vous vis, ma fille, remplie de craintes sinistres, de terreurs, de résignation, et de piété. J'aimais à penser que, tandis que vous invoquiez Dieu, votre prière s'exauçait et que Dieu me conduisait vers vous pour vous délivrer ! Je m'avançai seul vers la grille du château, dont la morne tranquillité me surprît. 9*
102 LE SIÉQE
Je sonnai : au même instant une vieille servante, avec un accent allemand, vint me parler. Je me fis connaître pour un religieux, je demandai l'hospitalité : elle m'ouvrit la grille sur-le-champ. Elle me conduisit dans une petite chambre au rez-de-chaussée, m'y laissa seul, et revint un moment après en apportant de la lumière et des draps pour faire mon lit. Je lui demandai si le maître du château était chez lui. Non, répondit-elle, mais il arrivera sons peu de jours. Je lui fis encore quelques questions; je m'aperçus que cette femme n'osait parler, et qu'elle en avait néanmoins grande envie, ce qui donnait un singulier tour à sa conversation. Elle me répondait d'abord avec une sécheresse qui m'imposait silence, et ensuite, sans être interrogée, elle me contait d'elle-même plusieurs choses avec le ton mystérieux de la confiance. C'est ainsi qu'elle m'apprit que Frickmann, concierge du château, était Allemand, ne savait pas un mot de français, aimait beaucoup l'argent, et disposait de tout en l'absence de son maître qu'il servait par intérêt et par habitude, beaucoup plus que par attachement. Je profitai de toutes ces lumières, et je connus que le ciel m'avait véritablement choisi pour vous délivrer, puisque, par un bonheur qui ne peut être l'effet du hasard, je savais parfaitement l'allemand, ayant passé ma première jeunesse chez des parents de ma mère, et si je n'avais pu m'exprimer dans cette langue mon voyage eût été entièrement inutile.
"Je me couchai plein d'espérance. Je me levai avec le jour, et je fis dire à Frickmann, par la servante, que je désirais l'entretenir un moment, que je l'attendais sur le bord du Rhône près de la maison du batelier, et je sortit aussitôt du château, ne voulant pas, après ma confidence, m'y trouver renfermé au pouvoir du concierge.
Prickmann vint me joindre sur les sept heures du matin. Je lui dis brièvement qu'une personne charitable, touchée de vous savoir entre les mains d'un père sévère et rigoureux, voulait vous placer, pour le reste de vos jours, dans une solitude où vous ne seriez jamais connue ; que vous changeriez de nom; que Ton ferait courir le bruit de votre mort, et que j'avais imaginé une manière de vous emmener qui rendrait ce plan très-possible, et je lui en rendis compte. ^-Enfin j'ajoutai que, s'il acquiesçait à ma proposition, je lui donnerais cinquante louis. Prickmann réfléchit comme un homme très-tenté ; puis il me répondit que son maître lui mandait qu'il le récompenserait magnifiquement, s'il vous gardait avec ime parfaite vigilance. Je lui dis que son maitie était ruiné. Prickmann n'eut pas l'air de me croire, il me demanda quelques heures pour faire ses réflexions, et me quitta sans rien conclure. Un événement inattendu le détermina tout à coup. Ce jour même des gens de justice, conduits par deux créanciers, vinrent visiter le château, et mettre les scellés partout. Alors Prickmann, connaissant, à n'en pouvoir douter, l'état des affaires de son maître, n'hésita plus, il vint me retrouver: nous convînmes qu'il vous amènerait à minuit pour vous remettre entre mes mains. Je lui donnai dix louis d'arrhes, et je lui promis de lui donner le reste quand vous entreriez dans le bateau ; ce que je fis effectivement. Vous étiez si troublée que vous ne rémarquâtes pas que je lui donnais une bourse qu'il reçut en tenant une corde attachée à la barque, et qu'il ne lâcha cette corde qu'après avoir examiné et compté la somme. Je revis encore Prickmann, qui m'apporta la valise qui contenait vos vêtements. Voici la fable que Prickmann doit conter à son maître : il lui écrira que vous ayant logée dans l'apparte-