‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 10 sur 30 · OUI NON · texte numérisé non relu

OUI NON

Population et garde nationale . . . 340.000 54.000 Troupes régulières, mobiles et marins 218.000 8

Le vote des vrais soldats est remarquable et prouve combien l'esprit militaire, même à son minimum de puissance, rectifie le jugement.

PiOchefort donna sa démission de membre du gouvernement ; le plus grand nombre de ceux qui avaient voté oui déclaraient qu'ils ne tenaient à conserver que le général Trochu et Jules Favre : le reste importait peu.

Ce plébiscite, honorable au point de vue de l'ordre, encourageait peut-être trop l'inaction du général Trochu qui, fort de l'opinion publique, ne chercherait pas à secouer sa torpeur.

Comme tous les plébiscites, celui-là était obscur. Entre les oui et les 7i07i, il y a toujours des liens invisibles qui tourmentent les consciences, en donnant à la pensée une portée qu'elle n'a pas.

En cette circonstance, oui signifiait : le général Trochu et non Flourens.

Mais cela voulait dire aussi : ordre à Tintérieur ; vigueur aux remparts ; lutte acharnée ; patriotisme toujours et partout.

Lorsque nous avons parlé des trois armées formées par le gouverneur de Paris, la première commandée par Clément Thomas, la seconde par le général Ducrot, la troisième par le général Vinoy, nous n'avons pas insisté sur ce dernier nom.

Cependant Vinoy si brave, si bon, si capable, si cruellement traité, a cessé de vivre et mérite enfin que justice lui soit rendue.

Laissons la parole à un officier qui a vu à l'œuvre le général Vinoy. « C'était à l'intervention du général Le Flô qu'était due cette nomination. Le ministre de la guerre, peu ou point consulté pour la composition des trois armées, fut affligé du sans-gêne avec lequel on en avait distribué les postes importants. Il vit là un esprit exclusif de coterie, et trouva singulier qu'on n'eût aucunement considéré s'il était convenable de mettre en sous-ordre le général Vinoy qui avait ramené le i?*^ corps sain et sauf de Mézières, donnant là, comme commandant en

chef, des preuves incontestables de capacité militaire, sans compter qu'il était plus ancien que le général Ducrot et que ce dernier n'avait encore pour fait d'armes bien saillant dans la guerre contre la Prusse que son évasion fort commentée de Pont-à-Mousson.

« Le général LeFlô,qui passait volontiers sur les manques d'égard à son adresse, ne toléra pas qu'on soumît à une injuste épreuve le patriotisme d'ailleurs si noble et si désintéressé de son vieux compagnon d'armes. 11 plaida chaudement sa cause au sein du conseil, et obtint que le général Trochu se désisterait en faveur de Vinoy du commandement particulier de l'armée de Paris, que lui Trochu s'était réservé.

« Le général Vinoy était d'ailleurs un vieillard admirablement conservé, plein de vigueur et surtout doué de

qualités militaires précieuses il aurait pu sauver

Paris, si on lui avait confié deux mois plutôt le commandement suprême. Estimé de toute l'armée, il en eût vite acquis la confiance ; et son ancienneté de grade et d'âge aurait prévenu toute jalousie, puisqu'il ne s'était pas révélé un seul chef jeune et de talent digne de se faire pardonner d'occuper la première place par sa supériorité reconnue (1). »

Ceci est moins un hommage rendu à la mémoire du général Vinoy , qu'une révélation qui peint l'un des côtés du caractère du général Trochu. Il n'avait pas le sentiment de la justice, et ne pouvait s'élever dans les régions sereines où l'âme se dépouille des petitesses de la vie mondaine. Ce président d'un gouvernement, ce chef d'une armée n'avait pas l'énergie de soutenir les officiers qui tenaient tête à l'émeute au nom de l'honneur et de la disciphne ; lui, fier de son indépendance envers

(1) Histoire critique du siège de Paris, par un officier de marine ayant pris part au siège.

la cour et les commis, courbait la tête devant les gardes nationaux qui le bravaient impunément.

Il était né pour les temps calmes et non pour les époques orageuses. Son rôle ici-bas était de donner l'éclat de sa parole à quelque théorie nouvelle, de présider quelque commission dans le silence d'un bureau, mais l'action énergique n'était point dans sa nature. Il était de ceux que savent si bien utiliser les hommes forts. Aussi fut-il choisi par le maréchal Bugeaud et plus tard par Saint-Arnaud, qui voulaient près d'eux un honnête aide de camp interprète de leurs pensées.

Le général Trochu serait mort le 31 octobre fort bravement si un seul coup de fusil eût été tiré, mais on se demande comment il n'avait pas prévu cette journée. N'était-elle pas inévitable avec les clubs et les journaux révolutionnaires?

Les clubs depuis le 4 septembre ont fait grandbruit, et causé aux bons bourgeois de terribles frayeurs. Cependant ils n'ont pas acquis sur les esprits et sur la direction des affaires publiques une influence comparable à celle de la première Révolution. Nos jacobins du dix-neuvième siècle sont des copistes, qui parlent du comité de salut public, du tribunal révolutionnaire, et répètent volontiers, sans en comprendre le sens, les noms de Pitt et de Cobourg.

Ces souvenirs des gouvernements de la démagogie ont été réveillés par le second Empire, qui a autorisé les réunions publiques par la loi de juin 18G8. Tout en invoquant le nom de César on laissait insulter la rehgion, la famille, la propriété et la patrie. Mais il fallait respecter l'administration et les fonctionnaires, le commissaire de police y veillait en tremblant.

Au lieu d'interdire les clubs et de veiller sur la presse, le gouvernement de la Défense nationale voulut fournir des aliments à cette population nerveuse et impressionnable, ignorante et crédule pour laquelle la conversation

parlée ou écrite est, disait-on vulgairement, un article de première nécessité. Il y eut donc des clubs un peu partout, même sur les trottoirs où orateurs et auditeurs se mettaient alternativement en état d'arrestation comme espions prussiens.

Le public des clubs fermés se compose de gardes nationaux, de francs-tireurs, de gardes mobiles, de femmes et d'enfants. Le prix d'entrée est de 25 à 50 centimes. On fait des discours sur la défense nati07iale; on y prend des résolutions, on écoute les réclamations et surtout les dénonciations contre les bourgeois, les absents, les mauvais citoyens. Les actes d'accusation ne sont pas rares et les condamnations se prononcent au club de Belleville. Ainsi, une condamnation à mort fut prononcée contre « le traître Bazaine et ses complices Canrobert, Lebœuf et Gofflnières. » Ce jugement fut confirmé à l'unanimité par les clubs du IV^ arrondissement ; « tous les citoyens présents ont été invités à exécuter eux-mêmes la sentence (séance du 19 novembre). » Les citoyens s'accusent réciproquement d'avoir appartenu à la police impériale, de sortir de prison pour vol.

L'un des sujets les plus goûtés dans les clubs a été toujours l'éloge emphatique des simples soldats mis à la tête des armées. « Il y a dans nos rangs, dit un garde national, des centaines de Hoche et de Marceau ; donnons-leur les places des généraux. » Les opinions de ce clubiste étaient partagées par M. l'ingénieur de Freycinet, avec cette aggravation que celui-ci ne voulait pas même de soldats pour improviser des généraux, mais de simples citoyens guidés par l'inspiration !

Les clubs flattent bassement le peuple. « Le monde a les yeux sur vous, disait un orateur de la salle Favié à son auditoire qui s'exaltait ; vous faites l'admiration de l'univers, et c'est Belleville qui sauvera l'Europe. » — « Le peuple seul, s'écriait un autre, jouit du privilège

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