‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 11 sur 30 · MO · texte numérisé non relu

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de ne pas se tromper. » Les orateurs ne possèdent pas tous le diplôme de bachelier. L'histoire, lagéograjDhie, la grammaire recevaient chaque jour de cruelles blessures. Au club de la Cour des Miracles, un orateur, qui traitait de la politique étrangère, recommandait l'alliance de la Russie. « N'oubhez pas, dit-il, que c'est l'empereur Nicolas qui a empêché, en 1815, le partage de la France ! » Aux FoHes-Bergères, on traitait les Prussiens de vils insulaires, eiV armistice se prononce toujours armistie; à Ménilmontant, un orateur accusait le général Trochu d'affamer le peuple et de le faire tomber dans la raansuètude.

« La première chose que le gouvernement doit faire, disait un orateur au club des Folies-Bergères, dans la séance du 16 septembre, c'est de décréter la victoire et la déchéance du roi de Prusse, Guillaume. »

Après le 31 octobre, les clubs ne furent pas plus modérés. Jules Alix, dans un discours au club Favié, disait : « Notre parti (la Commune) n'a pas désarmé ; il n'attend qu'une occasion propice pour prendre sa revanche du 31 octobre. »

Et au club de Belleville, le 19 novembre : « Nous étions trop doux le 31 octobre, trop confiants ; nous n'avons pas fait ce qu'il fallait ; nous le ferons aujourd'hui. Ce qu'il nous faut, c'est un 93. Eh bien, 93 reviendra, soyez-en sûrs, citoyens ; nous retrouverons des Robespierre et des Marat (1) ! »

Comment le gouvernement de la Défense nationale ne comprenait-il pas que les clubs étaient les plus puissants auxiliaires des Prussiens ? Au reste, parmi les orateurs, un préfet de police patriote, habile et dévoué, eût découvert bon nombre d'Allemands et d'Italiens.

(1) G. de Molinari, Les clubs pendant le siège de Paris.

On lit dans les Caractères de La Bruyère : « Les femmes sont extrêmes ; elles sont meilleures ou pires que les hommes. »

Le siège de Paris a prouvé que le moraliste était bon juge. Les femmes ont été meilleures que les hommes pendant les jours d'épreuves. A peine en compterait-on quelques-unes qui se sont laissées vaincre par la misère.

Dans toutes les classes, les femmes se sont montrées grandes, fortes et dignes.

Les favorisées de la fortune, habituées au luxe et aux fêtes, sont devenues du jour au lendemain de véritables sœurs de charité partageant les privations des malades et dès blessés. Ces femmes du monde consolaient de pauvres soldats, et sous leurs mains délicates la mort semblait plus douce. Un acteur du grand drame (1), racontant la journée de Villers-Champigny, a écrit ces lignes : « A droite, dans les champs, on a installé un poste de campement d'ambulanciers et de brancardiers... Là sont encore, circulant dans ce fouillis indescriptible et sanglant, quelques vaillantes Parisiennes appartenant à toutes les conditions sociales, et quelques-unes aux plus hautes. Toutes sont vêtues de noir, avec le tablier blanc et le brassard de Genève. Elles ont apporté ou fait apporter avec elles des petits fourneaux de campagne, pareils à ceux qui servent le matin aux halles aux marchandes de café noir, de « petit noir », comme on dit. La plupart tête nue, manches relevées, elles vont, viennent, actives douces, dévouées, tendres et belles comme des anges consolateurs, portant à deux mains des

(1) Journal d'un officier d'ordonnance, par le comte d'Uérissou.

tasses de bouillon chaud, do chocolat fumant. C'était un spectacle à fendre l'âme. Dix degrés de froid.

(( Oh ! femmes ! pauvres femmes , chères femmes ! vous méritiez mieux des hommes. S'ils avaient dépensé en courage la moitié de ce que vous avez dépensé en dévouement, s'ils eussent versé de leur sang la moitié de ce que vous avez versé de vos larmes, je jure que nous nous en serions tous tirés. »

Sous les lambris dorés des salons la maîtresse du logis veille au chevet d'un lit. Elle ne connaît pas l'homme que Dieu lui a envoyé, mais cet homme est un soldat... et pendant que la grande dame veille pour soulager les souffrances, la femme du peuple stationne à la porte des bouchers, des boulangers, pendant les longues heures de la nuit.

Au mois de décembre, un officier faisait sa ronde un peu après minuit. L'obscurité était profonde, et il tombait une neige fondue qui traversait les vêtements les plus épais. L'officier, précédé de l'ordonnance qui portait le falot, cherchait vainement à combattre le froid qui le gagnait. Tout à coup l'ordonnance s'arrêta au milieu d'une rue, et dit avec inquiétude : « Je vois un rassemblement nombreux, mais immobile. »

Après quelques secondes d'arrêt, l'offlcier s'avança à la lueur de sa lanterne.

Ce qu'il vit ne s'effacera jamais de son souvenir : devant la maison d'un boulanger, dont la porte était fermée, deux ou trois cents femmes attendaient la distribution ; il était deux heures de la nuit, et le pain devait être distribué à huit heures du matin. Il fallait supporter encore pendant six heures la faim, le froid, une fatigue inouïe ! Et ces femmes ne se plaignaient pas ! Quelques-unes soutenaient dans leurs bras des enfants endormis, enveloppés de tous les lambeaux du logis, et dans ce logis Taïeul attendait le morceau de pain.

Cette scène se renouvelait toutes les nuits et dans tous les quartiers de Paris. Les hommes étaient ailleurs, et leurs misères exigeaient moins de courage.

Parfois, lorsque l'obscurité ne permettait plus de distinguer, le passant vêtu en bourgeois était abordé par une femme âgée, dont le costume vieilli, mais distingué, indiquait une aisance passée. Cette femme, aux traits flétris,, pâle et tremblante, demandait un morceau de pain. Ce passant devinait toutes les souffrances humaines et se sentait ému. Le mari était sans doute sous les armes, les enfants pleuraient au logis, et la mère se condamnait à demander la charité.

Que de scènes sublimes ont dû se passer dans l'obscurité ! que de mj^stères se sont ensevelis au milieu de ces foules armées !

D'autres femmes moins timides et plus heureuses sollicitaient la faveur d'être vivandières. On vit même des actrices, Dica Petit, Linamunte, Berthe Legrand, Massin et d'autres encore, marcher crânement avec leur bataillon. El].}s allaient au combat en spencer, bottées à la Souvarow, gantées à la mousquetaire, le képi et le tonneau d'ordonnance.

La femme, pendant le siège, avait donc ses gaîtés à côté de ses tristesses, celles-ci plus puissantes.

Les ateliers chômaient, la plupart des magasins étaient fermés, l'ouvrier n'avait plus d'ouvrage, et les hommes fuyaient leurs demeures pour le rempart ou le cabaret ; la femme était seule pendant de longues journées ; mille souffrances venaient la torturer, et toutes supportaient les épreuves avec résignation.

Les privations, les veilles, les chagrins engendraient de nombreuses maladies. L'épidémie de variole avait produit une effrayante mortahté depuis le commencement du siège. Ainsi, du 18 septembre 1869 au 24 février 1870, le nombre des décès avait été de 22.000, et dans

la môme période de temps, en 187U-1S71, ce nombre fut de 64.200. Dans la semaine qui précéda l'armistice, il mourut 2.500 enfants.

Les chevaux manquant pour traîner les corbillards , l'administration des pompes funèbres employait des brancards, et l'on enterrait jour et nuit.

Les suicides qui, à Paris, sont si nombreux chaque semaine, diminuèrent tellement, qu'il n'y en eut que cinq pendant tout le siège ; au contraire, les cas de folie augmentèrent considérablement.

Le menu peuple ne souffrit pas de la faim, à cause des distributions régulières aux boucheries et boulangeries, et de la solde que recevaient tous les gardes nationaux. Mais les petits bourgeois et les boutiquiers dont le commerce n'avait pas trait à la nourriture et au vêtement furent cruellement éprouvés. Dès que les économies eurent été dépensées, ils éprouvèrent une sorte de honte à s'adresser aux sociétés charitables et à toucher l'indemnité du garde national, et un grand nombre souffrit de la faim. Les réfugiés de la campagne, bien logés d'ailleurs, manquaient du nécessaire. Les sujets sans honneur, les mauvais ouvriers, jouaient toute la journée dans les cabarets, à l'abri du danger ; ils se nourrissaient presqu'exclusivement de café et de liqueurs fortes.

On organisa un grand nombre de cantines municipales et de sociétés de secours. En outre, des distributions d'argent étaient accordées par les mairies et le gouvernement à toutes les mères et lemmes des soldats et mobiles sous les drapeaux.

La charité prit un caractère divin, et parmi ceux qui recevaient, comme parmi ceux qui donnaient, on n'entendit jamais demander la capitulation de la place. L'indignation publique aurait étouff'é la voix assez insensée pour manquer de respect au patriotisme de Paris.

GÉNÉRAL DUCRO.T

Le siège durait depuis deux mois, et, dans les réunions, la garde nationale faisait entendre des cris presque séditieux, demandant des sorties et des batailles.

Le gouvernement, toujours obéissant, décréta, le 8 novembre, que la garde nationale serait divisée en garde sédentaire et en compagnies de guerre, composées de 120 hommes environ.

Le 16 octobre, il avait fait appel, comme nous l'avons dit, aux volontaires, pour l'exécution de son projet de compagnies de guerre. L^écbec fut complet, et, au lieu de volontaires, on eut des hommes désignés. Dès le mois d'octobre, le gouvernement avait à sa disposition une mihce nombreuse qui déployait, à tout prendre, un ensemble de qualités inespérées, mais ces qualités se trouvaient balancées par de grands vices. Les sous-offlciers manquaient, les habitudes d'ivrognerie et l'esprit d'indiscipline régnaient ouvertement.

Le 15 octobre seulement, après avoir perdu un temps précieux, le général Trochu écrivit au maire de Paris pour faire savoir comment il entendait former les bataillons de guerre : « Les bataillons mobilisés de la garde nationale, appelés à concourir à des opérations extérieures avec l'armée réguhère et la garde mobile, seront soumis, comme elles, aux lois et règlements militaires. Ils recevront les prestations en nature (vivres de campagne) et la solde des troupes, en échange de la solde que reçoit aujourd'hui la garde nationale sédentaire, à dater du jour où ils auront été mobilisés. »

Ce document ne fut ni goûté, ni compris. On y chercha vainement ce que le gouvernement exigerait au juste des volontaires, et quehes garanties il leur offrait en retour de

BÉCITS MILIT. — LE SIÈGE DE PATvlS. — 40 SÉRIE. 10

l'engagement demandé. La garde nationale est raisonneuse, et dans ses raisonnements elle trouva que les gardes nationaux ainsi enrôlés seraient soumis aux mêmes obligations que la garde mobile et l'armée régulière, sans participer aux avantages dont jouissent les soldats enrôlés dans l'armée ou dans la mobile. On ignorait pour combien de temps on serait incorporé. Resterait-on autour de Paris? Irait-on en Allemagne, si la fortune y conduisait nos armes? Quant à la solde et aux prostations, les gardes nationaux néccssitcuxleurprélcraientla somme de 1 fr. 50 c. touchés jusqu'alors. Enfin l'art. 7 du décret laissait à la charge des mobilisés les frais obligatoires d'habillement et d'équipement, la ville de Paris devant seulement venir en aide à ceux qui seraient hors d'état de faire face à ces dépenses. A bien peser les termes du décret, il était préférable de s'engager dans un régiment de ligne.

Cinq ou six rectifications successives de MM. Jules Favre, Tamisier et Etienne Arago aplanirent les principales difficultés; mais le début avait tout compromis. L'insurrection du 31 octobre arrêta les élans, et le gouvernement, malgré le plébiscite qui le conservait, perdit toute confiance.

Lorsque la République avait été proclamée au 4 septembre par les députés de Paris, les plus fiers accents de vengeance retentissaient; lorsque, plus tard, la réponse de Jules Favre à la Prusse faisait tressaillir la France entière, le gouvernement de la Défense nationale n'avait qu'à suivre l'essor patriotique; et quand il fahut exciter, entretenir cette ardeur, l'autorité se laissa aller à une sorte de découragement. Elle fut moins prompte à l'exécution qu'aux discours.

Le coup soudain de la chute de Metz trouva la population non affolée, mais énervée et mal préparée pour le véritable devoir.

Dans Paris, cinq ou six journaux et des clubs contribuaient à pervertir l'esprit patriotique ; au dehors, les vrais militaires, mal disposés pour l'institution de la garde nationale, et n'ayant nulle confiance dans l'énergie du gouvernement, critiquaient trop hautement ce qui se faisait. Les soldats, tout en se battant bien, disaient qu'il n'y avait plus qu'à bien mourir « sous les ordres du général De profundi.s-. »

La garde nationale ne pouvait échapper à ces impressions fâcheuses. Ce fut précisément alors que parut le décret qui concernait les bataillons de guerre.

Ils se formèrent cependant et mieux qu'on ne pouvait l'espérer.

Le gouvernement eut donc entre ses mains plus de 100.000 hommes revenus à de bons sentiments.

Trois mois de vie nouvelle apportèrent dans les mœurs de véritables changements. Ce qui frappait, tout d'abord, était la fusion rapide et facile que les circonstances imprimaient aux éléments les plus divers. La même cause patriotique réunissait, fusil en main, l'homme du monde à l'élégant scepticisme, et le bourgeois avec ses préoccupations étroites et ses vues timorées sur les affaires ou l'honneur du pays. L'ouvrier qui était à côté d'eux avait conservé la foi robuste, en dépit d'appétits grossiers. Celui-là poursuivait un certain idéal généreux, mélangé d'erreurs presque criminelles. Ces trois hommes ont vécu ensemble, apprenant à se connaître. Ils ont partagé le lit de camp et la paille, ont marché du même pas et se sont prêtés un mutuel appui. L'homme du monde a vu que l'ouvrier et le bourgeois sont utiles, ceux-ci ont appris que leur camarade d'un jour sait mourir fièrement. Les riches et les éclairés ont compris qu'il ne fallait reprocher aux malheureux et aux ignorants ni tant d'aveuglement ni tant de colères, les pauvres et les ignorants ont deviné que ceux qui les maudissaient souvent ne les

connaissaient pas et s'éloignaient d'eux par d'autres sentiments que la haine et le mépris.

Combien n'y a-t-il pas de malentendus entre ceux qui vivent au château et leurs voisins qui habitent la chaumière !

Les forts ont sauvé Paris. Leur garnison se composait de fusihers marins, troupe admirable par sa discipline, sa tenue, sa bravoure et son esprit particulier. Au lieu de consacrer trop de pages de ces Récits à rappeler le rôle des marins pendant le siège, il nous semble préférable de laisser la parole au plus novice des marins. Il est comme un trait d'union entre le bourgeois de Paris et le vieux loup de mer; il a toute la philosophie du premier, et le patriotisme du second.

Le jeune fusilier marin se nommait Louis Lande et suivait les cours de l'Ecole normale. Ce titre d'élève de la célèbre école donne tout d'abord la mesure intellectuelle de l'homme. Son engagement volontaire prouve l'énergie, la bravoure, le patriotisme.

« Paris, dit-il, était dans la stupeur. On ne prononçait que deux noms ignorés la veille : Forbach et Reischoffen. C'était un dimanche, l'atmosphère était lourde, orageuse, chargée d'épaisses vapeurs. Les jeunes normaliens fermaient leurs livres et parlaient de s'engager quoique la loi les exemptât du service militaire.

« La patrie faisait oublier les soucis universitaires. Une vingtaine de normaliens s'engagèrent les uns dans les régiments de hgne, les autres dans la mobile ou les francs-tireurs.

« La prochaine arrivée des marins dans les forts était annoncée et, le 14 août au soir, je partis pour Brest en

qualité de fusilier marin. Je n'avais jamais vu le corps dont un ancien officier vantait devant moi les vertus militaires.

« En arrivant à Brest, il fut question de me soumettre aux travaux de l'instruction professionnelle. On ne voulait pas m'incorporer avec des marins qui avaient fait les campagnes du Mexique, de Chine ou de Cochinchine, tous anciens serviteurs rappelés avant la guerre. Mais être embarqué sur le vaisseau-école la Bretagne n'était point mon affaire. Je voulais me battre contre le Prussien et non carguer les voiles, laver le pont ou manier la rame.

« A force de sollicitations et de protections, je fus inscrit parmi les partants. Cette faveur me fut accordée en grande partie sur ma rapide façon d'écrire. Sur les cinq cents camarades embarqués à bord de Vaher' crach, pas un seul ne maniait la plume à la façon de l'Ecole normale, et je devins immédiatement le secrétaire de tous les matelots, le confident de leurs secrets, l'interprète de leurs sentiments. J'écrivais les lettres d'adieu, les recommandations à l'épouse, et les promesses d'un prompt retour. Me trouvant fort habile, les braves gens ne pouvaient croire que j'ignorais le maniement du fusil. Rien de plus naïf que les lettres des matelots ; rien de plus touchant aussi, car le coeur en déborde, et moi, rédigeant sous la dictée de ces pauvres gens qui, pour la plupart, laissaient au pays une petite famille ou de vieux parents, je sentais les larmes me monter aux yeux.

« Je rendais des services tout en comprenant que plus que tout autre j'avais besoin de protection. Qu'était-ce donc que ma littérature, ma rhétorique, ma philosophie, lorsqu'il fallait travailler en compagnie des camarades ? Dix fois, vingt fois par jour, je sentais mon infériorité, et je me demandais si devant les Prussiens je ferais aussi bonne contenance que les pêcheurs et les voiHers?

« En attendant le départ pour Paris, je faisais l'exercice deux fois par jour, avec les arriérés. L'ordre du départ arriva et fut accueilli par un immense cri de joie. Le 26 août 1870 les canonniers, les timoniers, les gabiers, les fusiliers munis de deux jours de vivres, mirent sac au dos. La population nous attendait au passage, les dames saluaient des balcons et des fenêtres; les rues inondées de mères, de femmes, de fiancées, d'amis qui cherchaient à s'approcher, chargés de provisions et de bouteilles ; mais nos officiers empêchaient toute communication. C'était le premier effet de cette sévère discipline qui devait être notre grande force et distinguer le corps des marins entre les autres troupes de l'armée de Paris.

(( Notre voyage de Brest à Paris se fît sans un soûl cas d'ivresse. Trop souvent les convois de militaires offrent le spectacle honteux d'hommes n'ayant plus le respect de l'uniforme. Grâce à la faiblesse des chefs, le jour du départ devient une occasion de débauche, le prétexte de chants grossiers et de libations immodérées.

« Nous arrivâmes à la gare Montparnasse le 27 août et bientôt après au fort d'Ivrj^ non loin de Bicêtre. Le 3 septembre l'ordre fut donné de coucher tout habillé, le fusil à portée de la main et la baïonnette au canon. Pour ma part, je ne devais plus quitter mes vêtements avant le 30 janvier, après l'armistice.

« Notre commandant était M. Krantz, alors capitaine de vaisseau, l'un des officiers les plus distingués delà flotte. Lorrain de naissance, il avait une antipathie pour le Prussien et il leur fit une guerre si acharnée qu'ils l'avaient surnommé le ravageur cCIvry.

« Nous voyions avec douleur le cercle qui entourait Paris se resserrer de jour en jour. Cependant nous ne craignions pas de pousser au loin des reconnaissances et d^affronter l'ennemi. Tantôt, fusil en bandoulière, pelle

et pioche à la main, nous partions pour cueillir des légumes et chercher sous le feu des Prussiens la récolte que les paysans n'avaient pu rentrer. Tantôt, armés de haches, nous abattions les maisons et les arbres qui masquaient le tir de nos batteries. D'autres fois encore nous aUions avec deux pièces de douze jusque dans Vitry reconnaître les travaux de l'assiégeant; les obus du fort fouillaient la route devant nous. C'est ainsi que notre temps s'écoulait, utilement employé pour la défense et pour l'attaque.

(( Nous fûmes acteurs ou témoins d'un grand nombre de combats. Je n'en ferai pas le récit parce que le soldat est mal placé pour voir et pour juger. Chaque combattant ignore ce qui se passe à cent pas de lui. Ce n'est souvent que le lendemain que nous apprenions par les journaux ce qui s'était passé ou ce qu'on avait raconté au journaliste. Les combats se ressemblent beaucoup entre eux, et les officiers qui sont appelés à rédiger les rapports accommodent les choses à leur façon. Cela est si vrai que nous avons une demi-douzaine de versions sur Austerlitz. Les rédacteurs des rapports officiels, après avoir assisté à la bataille, ont gravé dans leur esprit une série de faits enchaînés les uns aux autres. Il s'en trouve de faux qui s'enchevêtrent dans les vrais, et tout le drame se trouve transformé. De la meilleure foi du monde, l'offlcier est convaincu qu'il a vu, il le dit, le répète et l'affirme. Et cependant la chose est fausse. Le récit des opérations tactiques ne mérite qu'une confiance très limitée; les opérations stratégiques demeurent toujours plus claires.

« Mes camarades et moi n'avions jamais entendu les mitraiUeuses avant le combat de Châtillon. Nous fûmes beaucoup plus émus que par les canons et les obusiers. Rien de plus épouvantable, en effet, que ce bruit rauque et persistant qu'on ajustement comparé au bruit d'une

toile qui se déchire, ce crépitement sonore qui domine le tumulte de la bataille, et qui ne peut s'oublier. Au moins le canon a-t-il quelque chose de grand, de majestueux ; mais cet odieux instrument de massacre, cette petite roue qui tourne en crachant des balles, cette machine qui fauche les hommes méthodiquement, par coupes réglées, comme la faucheuse à vapeur couche l'herbe dans les champs! Je n'ai pas vu de soldat, même aux derniers jours de la guerre, qui, en entendant la mitrailleuse, ne se sentît le cœur tristement serré.

« Paris assiégé était vraiment beau, lanuit, surtout aux heures silencieuses. Des milliers d'hommes veillaient pendant le sommeil de la cité. Combien d'heures ai-je passées ainsi, le fusil au bras, les yeux fixés sur l'horizon, tandis que ma pensée s'égarait en mille détours ! Un soir, il m'en souvient, j'étais de faction à l'extrémité du bastion qui regarde Paris ; toute la rive gauche, avec ses maisons et ses monuments, s'étendait à mes pieds ; une sorte de brouillard lumineux montait de la grande cité comme d'une fournaise, en même temps qu'un long murmure vague, où se mêlaient le bruit des voix, le roulement des voitures, le fracas des machines. Par intervalles, un sifflement aigu déchirait l'air, et le chemin de fer de ceinture passait, portant des vivres et des munitions, la nourriture des hommes et la pâture des canons. Je songeais à ces souffrances cachées dans ces maisons. Sous les toits, je voyais de petites lumières immobiles, témoins, sans doute, d'un travail obstiné. Une longue ligne de lumières se détachant sur un fond sombre marquait le cours de la Seine. En face, au loin, sur les hauteurs, à Villeneuve-Saint-Georges, à Chevilly, à Thiais, les lumières brillaient aussi ; mais c'étaient les feux prussiens, et mon cœur se gonflait de rage quand je songeais à l'insolent Germain qui nous emprisonnait. Je détournai les yeux et, du revers de ma main, j'essuyai une larme.

<( L'idée de patrie m'envahit, et je cherchai à me rendre compte des sentiments que j'éprouvais. Nous aimons tous cette chère patrie, mais par des points divers. Le guerrier voit en elle Fontenoy, Austerlitz, Wagram, Alger, Sébastopol, Magenta ; j'y voyais bien ces victoires, mais autre chose encore. Le fusil ne m'avait pas fait oiibher mes livres, et la patrie m'apparaissait sous la forme de l'histoire : Charlemagne, saint Louis, François I", Henri IV, Louis XIV passaient lentement et majestueusement devant moi. Je voyais les grands ministres d'autrefois : les Suger, les Rosny, les Colbert ; puis les capitaines : Bayard, Montluc, Turenne, Vauban ; les grands prélats venaient aussi en foule et sans ordre : Fénelon, Bossuet, Massillon. Je voj^ais passer les conseillers d'Etat, les magistrats éminents ; autour de ces hommes, souvent confondus dans leurs rangs, venaient Corneille, Molière, Racine et les vieux écrivains qui ont immortalisé la langue française. Poètes et conquérants, grands esprits et grands coeurs formaient une foule immense autour de la pauvre sentinelle du rempart, qui voyait apparaître la patrie dans son passé glorieux. Au cabinet de travail, à la veillée, à l'ombre de la bibliothèque, peut-être aurais-je pu composer un beau discours sur le patriotisme qui est ma passion ; mais debout sur le bastion, entouré de canons, en face de l'ennemi, tout était confus dans mon esprit, et je ne pouvais exprimer ce que contenait mon âme.

« Le vent m'apporta le tintement lointain d'une cloche qui sonnait minuit. Je reconnus l'horloge du Panthéon ; je la reconnus entre toutes. En effet, bientôt de tous les édifices publics, de tous les couvents partit un furieux concert d'horloges sonnant, à leur tour, les douze coups de minuit ; mais nulle n'avait la voix grave et douce, un peu lente, de la cloche du Panthéon, cette voix que j'aimais pour l'avoir entendue si souvent. Maintenant, ces

accents m'arrivent encore, non plus penché sur mes livres, mais appuyé sur un fusil. J'étais soldat de la France vaincue ; le Prussien foulait notre sol chéri ; des bandes venues du Nord entouraient Paris affamé, et Tennemi campait à 3.000 mètres de la rue Soufflet ! Tous les forts avaient été munis de feux électriques pour surveiller l'approche de Tenncmi. On s'en servait pendant les nuits obscures. Projetée à 2.000 mètres, la lumière courait d'un endroit dans l'autre. Il nW avait pas de nuit où le fort d'ivry n'envoyât plusieurs bordées sur les positions ennemies.

« Les fusiliers marins n'avaient que rarement et difficilement la permission d'aller à Paris. Ils nommaient cette courte absence aller à terre, car le fort était pour eux un navire. Le jeu n'était permis que le dimanche, après la messe, et ce jeu était le loto, mais un loto spécial aux matelots, parce qu'à chaque numéro on substituait un mot ou une phrase caractéristique.

« Comme les enfants, les fusiliers aimaient les contes ; et le soir, lorsque chacun avait pris place dans son hamac, quelque vieux marin racontait ses voyages dans des pays imaginaires, et des naufrages aux îles les plus fortunées. Celui qui demandait la parole criait: C}^ic ! puis débitait son histoire. Presque toujours un jeune matelot de Toulon ou de Brest était le héros de l'aventure ; son navire périssait et les vagues le jetaient sur une terre inconnue. Il épousait la reine, et rendait son peuple heureux tout en économisant cinquante millions. Lorsque le conteur touchait au terme de son récit, les camarades en chœur criaient : Crac! Après un ou deux cric! et un ou deux crac! tout le monde dormait.

« Pour satisfaire l'opinion pubhquc qui réclamait une grande sortie, on forma avec les marins des forts trois bataillons de marche de 000 hommes chacun. Je demandai à en être et l'amiral voulut bien m'accepter. Le fort

de Bicêtre fournit un bataillon à lui seul, 600 hommes ; Ivrj^ et Montrouge, 300 hommes chacun, ce fut le 2" bataillon. Quant au 3% il fut tiré des forts de l'Est, Noisy, Rosny, Romainville. Celui-là s'est fait hacher au Bourget.

« On distribua aux nouveaux bataillons le sac de marche que nous nommions l'as de carreau, puis la capote d'infanterie, et en dernier lieu la peau de mouton. Après la distribution de ces peaux, les fusihers marins qui en étaient couverts imitaient le bêlement du mouton.

« Une erreur s'était répandue parmi le peuple. Les journaux avaient propagé cette erreur en disant que nous étions armés de haches d'abordage. Nous n'avions d'autres armes que la baïonnette et le fusil, et seulement trois haches par compagnie pour le service de la cuisine.

« Mon bataillon, le 2% avait pour chef M. Desprez, un brave s'il en fut, tué à l'attaque de la gare aux Bœufs, en criant Vive ta France ! Les fusiliers marins réunis en bataillons quittèrent les forts pour faire campagne. Les combats étaient de tous les jours. Après le combat le séjour aux tranchées, après les balles et les obus, le froid, l'insomnie, la faim. Au demeurant les balles valent mieux. Il faut plus de vrai courage pour supporter la misère que pour marcher à l'ennemi, et deux jours de tranchée sont plus durs à passer qu'un jour de combat. En France, pour tout homme de cœur, le jour de bataille est un jour de fête. On parle, on rit, on s'agite, l'émotion vous donne une certaine gaieté communicative qui semble abréger les heures ; mais vivre des mois entiers au fond d'un fossé, passer quatre nuits sur cinq les pieds dans la boue et le dos sur la neige, rester en faction jusqu'à dixhuit heures de suite, voilà vraiment pour les caractères une cruelle épreuve. Quelquefois, au matin, tombant de sommeil, épuisés de fatigues, nous demeurions le menton appuyé sur le canon de notre fusil pour nous tenir debout. Nous n'avons jamais été 7^elevés, et depuis notre

départ des forts jusqu'à la fin du siège nous n'avons pas quitte la tranchée.

« Les fusiliers naarins possédaient comme les autres soldats la tente et les piquets qui servent à l'établir, mais nous n'en fîmes pas usage.

« Notre existence était dure. L'exemple do nos officiers soutenait notre courage. Vivant sans cesse au milieu de nous, ils partageaient noblement nos privations et nos fatigues. Qui aurait eu le droit de se plaindre, lorsque les chefs se montraient patients, résignés et fermes? Jamais ils n'ont quitté leurs hommes un seul jour. Pour leur faire honneur nous leur avions creusé un petit trou en arrière de la tranchée ; quelques mauvaises planches servaient de toiture, et garantissaient tant bien que mal du vent et de la pluie. En revanche, la fumée, s'échappant avec peine par les interstices, rendait ce séjour presqu'inhabitable. C'est là, qu'ayant pour tout meuble un tronc d'arbre à peine équarri, ils mangeaient dans leur assiette de fer blanc une tranche de cheval ou une poignée de riz semblable à celui des matelots. Souvent ils venaient causer avec nous, bienveillants sans faiblesse, affables sans familiarité, conservant toujours leur rang, et parlant du devoir et de la patrie. L'amiral Pothuau attirait l'admiration de tous par son intrépidité. A ce propos il me revient un souvenir. L'amiral se trouvait en compagnie de quelques officiers sur le pont de Vitry; les ennemis, s'en étant aperçus, se mirent à tirer du haut des maisons crénelées qu'ils occupaient en face du pont. Les balles passaient rapides et nombreuses ; un officier supérieur inclina légèrement la tête. Ce mouvement tout instinctif n'exclut en rien le courage, et il est

permis aux plus braves de saluer les balles ; mais l'amiral, se retournant, de cette voix brève qu'on lui connaît : — Je crois, monsieur, qu'on tire sur nous, dit-il. — Le mot était cruel et immérité, car nul n'eût osé mettre en doute la valeur éprouvée de l'offlcier. Lui-même plus tard racontait en riant sa mésaventure. On peut juger par là de l'homme qui nous commandait.

« Ah ! si les gouvernants connaissaient l'importance du commandement, s'ils savaient combien le soldat et le marin jugent leurs chefs avec justice, la faveur n'entrerait pour rien dans la distribution des grades ; de grandes fautes et de grands malheurs seraient évités.

« Tandis que nous étions à demeure dans nos tranchées, les autres troupes se succédaient autour de nous. Le village de Vitrj^ fut occupé par les régiments de ligne, les mcbiles de l'Hérault, de la Somme, de Bretagne et de la Côte-d'Or. Tout le monde se battait bien. Les gardes nationaux qui n'avaient jamais servi prétendaient, pour la plupart, avoir fait le siège de Sébastopol, et toute la campagne de Crimée.

« A l'heure matinale où le fusilier marin qui avait passé la nuit espérait un moment de repos, un garde national s'approchait de lui, en émaillant son langage d'expressions et de jurements pittoresques empruntés au vocabulaire maritime. Par respect pour la couleur locale, il parlait de bâbord et de tribord. — Eh bien ! vieux frère, comment va ? il vente frais ce matin. Nord-nord-est, bonne brise. Bruun ! voilà trois jours que nous ne démarrons pas ; ah I il faudra bien que les Prussiens virent de bord, tout de même, et nous leur donnerons la chasse jusqu'au PJiin, tonnerre de Brest ! Voyons, vieux frère, un peu de brise-lame... — Et le brave homme tendait sa gourde remphe par les soins de sa bourgeoise, et l'on buvait une rasade.

« Ces gardes nationaux commandés par nos ofiîciers ne

servaient pas mal. Chaque nuit notre commandant faisait sa ronde suivi d'un second-maître et d'un matelot. Une nuit, je l'accompagnais après une journée de neige. La lumière, frappant sur le sol blanchi, éclairait de ses reflets blafards la plaine silencieuse où nos ombres glissaient. Nous marchions à grands pas ; de loin en loin partait le qui vive ? d'une sentinelle ; le commandant donnait le mot d'ordre, et nous passions. Alors, autour des feux allumés pour combattre le froid, tout le monde se levait vivement et saluait avec respect,

« Les gardes nationaux, les mobiles et surtout les soldats de la ligne prenaient, en voyant ce respect au miheu de la nuit, dans la neige, une leçon qui manque, même au foyer de la famille.

« Cependant la fin approchait. Les désastres se succédaient coup sur coup, au nord, à l'ouest, au midi, partout. Je faisais les fonctions de vaguemestre et j'allais chaque matin au fort d'Ivry chercher le courrier qui n'était pas lourd à porter. Un jour, j'appris au fort la prise du Mans, la défaite de Chanzy, notre dernier espoir; j'appris que la France était vaincue et que Paris, faute de vivres, allait se rendre. Je revins à pas lents, le cœur navré. J'étais porteur d'un pli pour le lieutenant de vaisseau commandant auprès de Vitry la batterie de la Pépinière. Cet officier, M. Chasseriau, homme instruit, spirituel, laborieux, me vit arriver pâle et tremblant. Il ne m'adressa pas une parole et prit le journal que je lui tendais. A peine eut-il lu quelques lignes qu'il pâlit à son tour et me regarda. Je détournai la tête : nous avions tous deux de grosses larmes dans les yeux

(( M. Hamet, commandant du fort de Montrouge, a raconté le fait suivant qui se passa sous ses yeux.

« L'heure fixée par les conventions était arrivée. Un officier prussien à la tête de son détachement attendait

que le fort fût évacué pour y entrer à son tour. Grave, rude, empesé, l'air fier et méprisant, cet officier regardait les fusiliers marins passer en rangs tristes et silencieux. Au moment où les derniers franchissaient la poterne, les lèvres de Tofficier prussien, dédaigneusement plissées, eurent comme un sourire d'orguefi. Un vieux quartier-maître s'en aperçut, un de ces loups de mer qui n'ont jamais eu peur. Il alla droit à l'allemand, et d'une voix vibrante :

« — Ne riez pas, au moins ! dit-il en serrant les poings.

« L'officier comprit sa faute, sa figure devint sérieuse.

« — Rire de vous, je ne le voudrais pas, répondit-il aussitôt avec la courtoisie la plus parfaite, je songe plutôt à vous admirer ! »

« Vous êtes rentrés au pays, camarades ; vous avez revu la mer. Pour moi, rendu à une existence plus tranquille, je ne vous oublie pas. Partout où abordent nos navires, partout où flotte notre pavillon, je vous suis avec le cœur. Lorsqu'enfin, au jour de la revanche, la patrie appellera encore à elle tous ses enfants, oh! ce jour-là nous nous retrouverons, camarades. Comme autrefois nous marcherons ensemble à l'ennemi. Nous reverrons les champs de bataille, et nous braverons les balles et les obus. Le ciel alors nous donnera la victoire, et puissions-nous, dans l'histoire de nos triomphes, avoir une page aussi belle que dans le douloureux récit de nos malheurs (1)! »

(1) Revue des Deux-Mondes.

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