FRAPPÉ A MORT POUR LA FRANCE
A BaGNEUX , LE 13 OCTOBRE 1870.
Le buste en marbre du commandant de Dampierre est placé contre l'un des pans de la pyramide.
Sans remonter aux siècles passés, on trouve les Dampierre aux premiers rangs de l'armée :
Le comte Henry était généralissime de l'armée du Nord et mourut sur le champ de bataille ; ses lils Achille, général aide de camp de son père, Pierre, Charles, se distinguèrent à Austerlitz et dans toutes les guerres du premier Empire ; le comte Auguste fut couvert de blessures aux journées de Friedland, de Wagram et de Leipzig. Le général Dessollies de Dampierre était président du conseil des ministres sous le règne de Louis XVIIL
Le commandant des mobiles de l'Aube a servi sa patrie comme un vaillant chevalier.
La veille do la bataille de Sadowa, le général autrichien Benedeck déclarait qu'il avait un plan, mais il ne faisait pas savoir si ce plan était déposé chez son notaire. Le général Trochu fut moins discret, et, dans une proclamation célèbre, il entretint le public de son plan mystérieux.
Cette proclamation eut un plein succès, tant il est vrai que la foule aime les mystères et s'amuse à les deviner.
On se confiait, dans Paris, que le plan du général Trochu était de profiter du cours de la Seine pour la grande sortie du côté de Rouen.
En attendant, les mobiles de province, logés chez l'habitant à l'intérieur de Paris, prenaient des habitudes d'oisiveté et de mollesse. Ils ne s'habituaient pas aux fatigues de l'hiver. On leur demandait de se bien battre à l'occasion, mais rien de plus. Ils n'étaient ni vêtus chaudement, ni instruits, ni disciplinés. Les mêmes hommes restaient trop longtemps aux avant-postes, abandonnés à eux-mêmes, sans que des revues fréquentes et des exercices incessants entretinssent chez eux une certaine ardeur et une certaine cohésion. Aussi y avait-il chez les meilleurs lassitude et dégoût, tandis que les pires se livraient à de vrais pillages dans les villages de la banlieue.
Les collègues du général Trochu désiraient depuis longtemps l'abohtion de la peine de mort. Aucun sujet ne prête plus à l'éloquence, mais la doctrine, si elle triomphait dans les armées, nous conduirait fatalement et promptement aux révoltes.
Vers le milieu du mois d'octobre, le gouvernement, qui en toutes circonstances parodiait la Révolution de 1792 et courtisait les clubs, fit faire des engagements volontaires sur la place publique, à la porte des mairies. Une sorte de théâtre élevé, ombragé de drapeaux, laissait voir les membres de la municipalité flanqués de tambours et de clairons. Le maire pérorait, les tambours battaient, les clairons sonnaient et les volontaires étaient rares. A la première Révolution, le gouvernement ordonnait aux citoyens de devenir volontaires.
Augmenter le nombre d'hommes sous les armes était inutile ; mieux eût valu diminuer les fusils qui traînaient de tavernes en tavernes et qui ne voyaient jamais l'ennemi.
11 ne faut pas demander aux hommes plus qu'ils ne peuvent donner. Lorsqu'il s'agit de sacrifier sa vie, il n'y a que la loi, loi impcneusc, la même pour tous, inflexible et redoutée. Quelques volontaires se présentaient, appartenant aux classes intelligentes, élevées par l'éducation jusqu'à la hauteur des sacrifices. Mais les masses populaires ne marchèrent qu'au nom de la loi. Toutes les légendes mensongères de 1792 ne trompèrent que les ignorants, rêveurs terre à terre qui de loin excitaient aux combats.
Parmi les légendes de la première Révolution, la plus persistante est celle des volontaires. Le public a répété en 1870 que notre patriotisme n'égalait pas celui de nos pères de 1792. Les archives du ministère de la guerre donnent un démenti à cette prétention.
Du mois de juin au mois d'août 1791, l'Assemblée législative demandait aux gardes nationales de France, dont l'effectif sur le papier était de 2.500.000 hommes, 161.000 volontaires. Au 25 septembre de la même année, on n'avait pu trouver encore 30.000 engagements. Cependant \es volontaires devaient toucher une solde de 15 sous par jour (somme élevée pour l'époque), nommer leurs officiers, et, de plus, on leur accordait le droit de retourner dans leurs foyers au 1" décembre de chaque année. La loi avait dit que Paris fournirait six bataillons de 574 hommes. Ce senties seuls volontaires que la Révolution ait jamais cherché à lever dans la population parisienne : deux de ces bataillons ne parvinrent point à se former; quatre seulement furent réunis. C'est donc à un total d'un peu plus de 2.000 hommes qu'il faut réduire les chiflVes si facilement adoptés par l'imagination populaire. L'Assemblée législative reconnut bientôt qu'elle s'était trompée. En une année, elle avait formé à grand' peine 168 bataillons, dont l'effectif réel n'était connu de personne, ainsi que l'avouait le ministre de la guerre.
Nombre d'entre eux n'existaient que sur les états, beaucoup d'autres étaient tombés par la désertion à 2 ou 300 hommes, et quant aux volontaires qui restaient sous les drapeaux, bien peu étaient disciplinés ou assez robustes pour faire la guerre. Il faut lire à ce sujet les lettres officielles des généraux de Montesquiou, de Kellermann et de leurs collègues, les rapports de M. de Narbonne et surtout les discours des membres de l'Assemblée. L'appel des volontaires avait été une erreur. Ce mode de recrutement fut donc abandonné pour être repris, en 1870, par le gouvernement de la Défense nationale, qui revint, le 9 novembre, sur sa décision du 18 octobre. L'erreur ne dura même pas un mois, tant il y eut peu de volontaires.
La loi du 11 juillet 1792, promulguée lorsque la patrie fut déclarée en danger, ne laissait pas aux gardes nationales la liberté de partir ou de rester ; elle imposait à chaque compagnie l'obligation de choisir dans son sein par tel moyen qu'il lui plairait, au prorata des contingents demandés, un certain nombre d'hommes destinés à marcher à l'ennemi. La levée en masse de 1793 ne fut jamais qu'une application en grand de la loi du 11 juillet. Pendant quelques semaines, on donna aux gardes ainsi rassemblés le nom de volontaires, mais ils étaient incorporés par réquisition.
Les armées ne sauraient se recruter par des volontaires. A côté de quelques hommes énergiques dont le patriotisme est ardent^ il y a la foule. Celle-ci attend qu'on lui ordonne d'agir, qu'on lui prescrive ce qu'elle doit faire, qu'on la conduise enfin.
« De ceux qui sontpartis sans sourciller en 1870, combien sont les favorisés de l'intelligence ou de la fortune ! Artistes, savants, avocats, hommes pohtiques, grands industriels, ils ont répondu aussitôt à l'appel de la loi ou à l'appel de la patrie. Ils pouvaient se payer de sophis-
mes, ils pouvaient se dire que dans le temps de ruine générale nous pouvions au moins sauver le capital intellectuel de notre pays, et, avec un peu d'habileté, nombre d'entre eux fussent restés loin de la lutte. Ils ont pensé que, dans ces jours douloureux, le capital moral de la France avait seul une valeur. Lorsqu'ils tombaient, d'autres les remplaçaient pour tomber à leur tour. Quand les générations sont viriles, Tefflorescence en beaux talents est inépuisable. Le cœur vaut mieux que l'esprit, ou plutôt c'est le cœur qui est la source où l'esprit retrouve des forces toujours vives. Ces hommes savaient que c'est par le caractère que nous avons péché, que le défaut de sérieux dans la nation a seul amené les maux qui nous éprouvent (1). »
Ces artistes, ces savants, ces avocats, ces hommes politiques, ces industriels qui ont porté le sac et le fusil, se souviendront de l'école qui les a abrités. Beaucoup d'entre eux s'ignoraient eux-mêmes et savent désormais ce qu'ils valent. Ils se sont sentis grandir, ils comprennent pour toujours ce qu'est le respect de soi-même ; un souffle vivifiant, le souffle de la bataille, leur a rendu en un jour toute leur sève. De tout ce qui vivait en eux autrefois, la guerre n'a plus laissé debout que deux sentiments immortels : celui do l'honneur national et du devoir envers la patrie.
Les préjugés sur la dernière guerre n'ont pas encore disparu, et déjà d'autres préjugés se joignent aux premiers. On entend dire chaque jour par des hommes sérieux que, la guerre ayant changé de caractère, le rôle de l'officier n'est plus le même. L'élan de Bourbaki a fait son temps, affirment-ils, et. dans l'avenir, on ne verra plus le capitaine, le lieutenant, le sous-lieutenant ni même le commandant se placer au-devant de sa troupe
(1) Albert Dumont.
pour aller dans la fournaise. L'officier est la tête, le soldat les membres. La tête doit demeurer calme, tout en agitant les membres ; la tête demeure immobile et s'expose d'autant moins que, si elle tombe, la troupe est un corps inintelligent.
Autant dire : éteignons le feu sacré. Ce feu sacré part du cœur de l'offlcier pour embraser le cœur de sa troupe. Tous les regards sont tournés vers lui, sa voix domine celle du canon, il entraîne ses hommes qui le suivent avec orgueil, on le dépasse, chacun veut le couvrir de son corps, et l'ennemi disparaît dans le flot qui monte encore, qui monte toujours.
Voilà l'école française, vieille comme notre armée. Avant Bourbald, Henri IV en usait à Arques et à Ivry ; le maréchal de Saxe, couché sur sa litière, souriait fièrement en voyant, à Fontenoy, la maison du roi charger la colonne anglaise flamberge au vent, des nœuds de rubans à la garde des épées ; le général Bonaparte, au pont d'Arcole, s'élançait comme un simple grenadier ; le général Lasalle, à Wagram, entraînait tout son monde et tombait devant le front du régiment.
Ils n'étaient pas froidement immobiles tous les héros connus et leurs compagnons inconnus qui nous donnaient des victoires en jetant à tous les vents le feu sacré de leur âme.
Il n'était pas immobile ce jeune prince (1), flls de roi, qui, l'épée à la main, suivi de ses cavaliers, traversait au galop la smala d'Abd-el-Kader et donnait à l'armée d'Afrique sa page la plus militaire et la plus poétique.
Nous avons notre génie français. Conservons-le au milieu des progrès de la science. Habituons notre soldat à rester debout sur le champ de bataille et donnons-lui l'exemple.
(1) Le duc d'Aumale.
Le temps des prouesses est passé, répète-t-on. Sans doute, les prouesses sont rares en présence des batteries d'artillerie, mais la prouesse n'est pas morte.
Le général Trochu avait procédé à une réorganisation de ses forces en formant trois armées. La première, commandée par M. Clément Thomas, qui avait été sousofficier de cuirassiers une trentaine d'années avant 1870, comprenait 266 bataillons de garde nationale, une légion d'artillerie, une légion de cavalerie, et comptait environ 130.000 hommes. C'était beaucoup trop pour un homme complètement étranger au service militaire ; mais M. Clément Thomas avait une grande fermeté, une vie honnête, et ne devait, d'ailleurs, que garder l'enceinte et maintenir Tordre. Garde national lui-même, M. Clément Thomas convenait peut-être mieux qu'un vrai général pour se contenter de cette demi-obéissance qui place le chef à la discrétion de la foule. L'honorable commandant de la première armée devait être assassiné par les hommes portant l'uniforme de la garde nationale.
La deuxième armée, commandée par le général Ducrot, était destinée à exécuter des sorties. Elle se divisait en trois corps à trois divisions (sauf le dernier); elle avait, en outre, une division de cavalerie et une réserve générale d'artillerie. Elle comptait 100.000 hommes et 300 bouches à feu. La troisième armée, sous les ordres du général Vinoy, comptait 70.000 hommes, formant six divisions de gardes-mobiles et une division de cavalerie. Elle était chargée des démonstrations et des fausses attaques. Outre ces forces, on avait 80. 000 gardes -mobiles dans les forts et 35.000 dans les ouvrages de Saint-Denis.
Le général Trochu avait un peu conscience de soninac-
tion. Sa popularité de l'Empire, uniquement basée sur une opposition entourée de faveurs, diminuait de jour en jour. Le public, qui avait cru trouver en lui un caractère ferme et une vaste intelligence, commençait à voir que son idole reposait sur des pieds d'argile. Pour le grand rôle auquel était appelé le gouverneur de Paris, le courage du champ de bataille ne suffisait pas. Après avoir été d'une indulgence plus qu'extrême, le public appelé à faire les réputations se montrait peut-être trop sévère pour l'homme qui était passé en quelques minutes du service de l'empereur au service de la Ptépublique. Ce subit changement de camp peut trouver son excuse, sa raison, dans une conférence diplomatique, mais un loyal militaire en repousse la pensée comme une félonie.
Mieux que personne, le général Trochu sentait tout cela, car son cœur était honnête, lien souffrait silencieusement et cherchait à satisfaire l'opinion, en tentant des sorties. 11 ne croyait pas à leurs succès, mais jetait à la foule cet aliment glorieux qui nous ramenait invariablement, le lendemain, au point de départ de la veille.
Vers le milieu du mois d'octobre, on éprouva le besoin d'un fait d'armes. On essaya, cette fois, d'éviter les fautes commises dans les autres attaques. Il fut convenu qu'on agirait avec une artillerie puissante, et que le secret de l'opération serait mieux gardé.
Le vendredi 21 octobre, une partie de la deuxième armée attaqua vigoureusement les avant-postes prussiens du côté de la Malmaison. Les Allemands furent surpris. Promptement délogés de leur première ligne, ils furent accablés des projectiles du Mont-Valérien et des bastions du Point-du-Jour. Le général Trochu, quiavaitprisle commandement, admira les mêmes soldats qui s'étaient débandés à Châtillon le 19 septembre et qui, à la Malmaison, s'avançaient avec un entrain admirable en refoulant devant eux les troupes allemandes.
Malheureusement, le gouverneur avait négligé de se faire soutenir par des corps de Farméc de Vinoy. S'il eût eu cette réserve sous la main, le général Trochu aurait pu tenter de pousser jusqu'à Versailles. Ses attaques réussissaient tellement bien, qu'il devait tout espérer. Mais il avait peut-être pensé que le général Ducrot s'en tirerait seul, sans l'aide de Vinoy.
Toujours est-il « qu'au milieu de son succès, vers les trois heures et demie du soir, le général Trochu, avec son irrésolution habituelle, fit sonner la retraite, au grand désappointement de tous. Il n'avait même pas fait donner tout le corps do Ducrot, dont une partie était encore là au port d'armes, et qui, engagé en entier, eût probablement suffi pour passer outre (1). »
A cette affaire, plusieurs aumôniers d'ambulance furent faits prisonniers par les Allemands et conduits à Versailles. Relâchés le lendemain, ces prêtres accoururent à Paris. Ils firent savoir que notre attaque avait été si vigoureuse et produit un tel désordre, qu une véritable panique s'était emparée de l'état-major général prussien à Versailles. On y demandait de tous côtés des renforts, et il avait été question d'abandonner cette ville pour se retirer à Saint-Germain.
Les Parisiens furent heureux et fiers de ces nouvelles, d'autant plus qu'ils apprirent en même temps la belle défense de Ghâteaudun, et l'attaque infructueuse des Allemands contre Saint-Quentin.
Cette joie du peuple fut troublée par l'annonce de la perte d'Orléans.
Mais ce qui inquiétait toutes les classes do la population était le départ de Paris des chefs de légations. Les ambassadeurs d'Angleterre, de Russie, d'Autriche, avaient abandonné Paris, et M. Vashburne, ministre des Etats-
(1) Histoire critique du siège de Paris, par un oilicier de niurine ayant pris part au siètre.
Unis, montrait plus de sympathie pour les Prussiens que pour les Français. Les étrangers sollicitaient en foule l'autorisation de s'éloigner. On en concluait avec raison que l'heure des privations et des souffrances s'avançait fatalement.
Il ne faut pas croire cependant que le Parisien se décourageait. Loin de là, il semblait se raidir contre l'infortune.
Un matin, le vendredi 28 octobre, lorsque chacun descendait dans la rue, un bruit étrange se répandit, causant une joie bruyante. On racontait que le général de Bellemarre avait fait exécuter une surprise sur le Bourget par les francs-tireurs de la Presse sous les ordres du capitaine Roland.
Dans la journée, une artillerie nombreuse et des forces considérables d'infanterie ennemie, descendues de Gonesse et d'Ecoiien, avaient tenté vainement de reprendre le village. Nos troupes avaient aussi occupé Drancy et se fortifiaient sur ces deux points.
Très fiers et très émus de cette victoire, les Parisiens attendirent.
Le lendemain, 29 octobre, les Allemands ne continuèrent à tirer que par intermittence. Notre position était excellente, car nous pouvions nous considérer comme bien établis au Bourget.
Pour la première fois depuis l'investissement, nous avions enlevé à l'ennemi une position avancée et nous nous y étions maintenus.
Cependant le général de Bellemarre sentait bien que, pour conserver le Bourget, il lui fallait le secours d'une puissante artillerie.
Dans la journée du samedi, il se rendit à Paris pour hâter l'expédition des pièces de 12 demandées le vendredi même à l'état-major général de l'artillerie. Le général Guiot lui opposa de nombreuses difficultés.
Le dimanche matin, sa déception tut grande, quand, se rendant sur les lieux au bruit du canon, il apprit que plus de trente mille allemands soutenus par de grosses pièces de campagne avaient attaqué le Bourget et s'en étaient rendus maîtres.
C'est là que se fit tuer le commandant Baroche, des mobiles de la Seine.
Ernest Baroche commandait le 12° bataillon. Après la prise du Bourget il y fut envoyé pour la défense.
Dès que l'attaque commença, Baroche se tint au milieu des jardins crénelés situés en haut du village. Bientôt il descendit.
Les Prussiens pénétraient alors dans l'enclos, tandis que d'autres tournaient la position. Les mobiles battent en retraite, et le commandant reste avec une quinzaine d'hommes. Les Prussiens entourent le village, et quelques groupes de Français se défendent de maison en maison. Le commandant Baroche était retranché dans une de ces maisons. Pendant plus de trois quarts d'heure il est à l'une des fenêtres, faisant feu et le corps à découvert. <( C'était un spectacle étrange, racontait un officier prussien qui avait assisté au combat, un spectacle étrange et terrible que celui de cet homme qui paraissait seul tenir tête à nos colonnes profondes ! Nous voyions tomber les nôtres ; la rage nous emportait ; de nos rangs on dirigeait sur lui une fusillade furieuse; à chaque décharge on le croyait frappé à mort, et lorsque le nuage de poussière et de fumée se dissipait , on l'apercevait encore tête nue, qui continuait à décharger ses armes avec autant de régularité qu'à la manoeuvre ; il semblait invulnérable. Il y a un Dieu pour les braves. »
Baroche veut aller encourager les débris de la 4" compagnie embusquée de l'autre côté de la rue. Il descend, fait quelques pas à découvert, et tombe foudroyé par une balle qui le frappe au cœur.
Il n'y eut qu'une voix pour prononcer l'éloge du commandant Baroche ; les Prussiens eux-mêmes le proclamèrent brave entre les braves (1).
Quelque temps après , le Journal officiel du 19 novembre publiait une proclamation du gouverneur qui citait à l'ordre ceux qui s'étaient distingués dans la défense. Un nom y avait été inscrit d'avance par le jugement populaire, celui d'Ernest Baroche ; sur la liste officielle arrêtée par le général Trochu ce nom était absent.
Devant les réclamations unanimes du public et de la presse contre cet oubli extraordinaire, le gouverneur dut céder ; il se résigna donc à formuler par erratum un tardif hommage au commandant Baroche (2) tué à l'ennemi.
Le gouvernement, en apprenant la prise du Bourget, avait annoncé pompeusement une grande victoire ; lorsqu'il connut notre défaite, il déclara que ce poste était sans valeur.
Le Bourget nous eût été fort précieux. Ce village servait de point de jonction à une série de routes en excellent état, et dont la possession était d'une importance capitale pour les Prussiens, afin de conserver à leur ligne de circulation de troupes et de matériel dans le nord de Paris, le moindre développement possible.
L'aâ"aire du Bourget eut heu les 28 et 29 octobre. Paris en ressentit une profonde émotion. Ce fut dans cet état fiévreux que, le lundi 31 octobre, la nouvelle de la reddition de Metz se répandit dans la ville assiégée. On apprit en même temps l'arrivée de M. Thiers, venant avec l'appui des grandes puissances proposer un armistice au roi de Prusse.
Depuis un certain temps, le parti révolutionnaire demandait la Commune. Il trouva l'occasion favorable
(1) Le prince Auguste de Wurtemberg.
(2) Journal officiel du 23 novembre.
RÉCrrS MILIT. — LE SIKGR DE PARIS. — 4= SlillIK. '•)
et choisit le 31 octobre pour s'emparer du pouvoir. Le major Flourens, à la tête de ses gens de Belleville, devait jouer le rôle actif.
Donc, le 31 octobre vers midi, la place de l'Hôtel de ville se couvrit de gardes nationaux armés ou sans armes. Après quelques pourparlers, et bon nombre de trahisons, la salle du Trône fut envahie et l'hôtel de ville au pouvoir de l'insurrection.
La journée du 31 octobre occupe une grande place dans l'histoire révolutionnaire.
Les jacobins voulurent frapper un coup décisif; mais, au lieu de la tragédie qu'ils avaient préparée, ils se contentèrent d'une comédie, la chose allant mieux à leur courage. Le major Flourens et ses tirailleurs de Belleville allaient exiger l'élection immédiate de la Commune, soutenus qu'ils étaient par tous les clubs qui régnaient et gouvernaient.
Une foule de gardes nationaux et de citoyens sans uniforme arriva vers midi sur la place de l'Hôtel de ville. Grâce à la connivence au moins tacite du maire de Paris et du commandant de l'hôtel, elle envahit la salle dite du Trône. Le général Trochu s'y trouvait avec ses épaulettes et sa plaque de grand officier de la Légion d'honneur; il fut entouré plus que familièrement. Jules Favre accourut et se joignit au gouverneur dont il voulait partager les dangers.
Les délégués du club central interpellaient brutalement le général Trochu, les uns sur l'aftaire du Bourget, les autres sur la capitulation de Metz, la mission de M. Thiers et l'armement de Paris. Mais tous étaient d'accord pour demander au gouvernement de se retirer.
Le général voulut en vain prononcer un discours, force lui fut de se réfugier dans une pièce voisine où se tenaient ordinairement les réunions des membres du gouvernement. Plusieurs d'entre eux s'y trouvaient déjà réunis avec le ministre de la guerre, celui des travaux publics et le commandant de la garde nationale. On ferma les portes à clef. Elles furent enfoncées à coups de crosse vers deux heures et demie, et la foule se précipita dans le cabinet.
Une scène de violence commença. On menaça le gouvernement, on l'injuria et Flourens monta sur la table, écrasant, sous le talon de ses bottes à Téouyère, les papiers, les plumes, les pièces officielles, et réclamant la Commune. Bientôt cette même table servit de tribune à tous les forcenés plus ou moins ivres. Assis autour d'elle, pâles, silencieux, le gouverneur de Paris et les ministres conservèrent une dignité calme, mais soumise.
Les communeux voulaient constituer par acclamation un gouvernement provisoire. La république de 1848 et la révolution du 4 septembre 1870 n'étaient-elles pas des gouvernements constitués par acclamation ? Flourens et ses amis, grands criminels sans doute, n'étaient-ils pas logiques ? Bientôt la liste des membres du nouveau gouvernement acclamé circula dans la foule ; c'étaient : Dorian, Victor Hugo, Louis Blanc. Nul d'entre eux n'avait été consulté, mais en révolution il faut savoir oser. Après Victor Hugo, Flourens se fît inscrire, puis Blanqui, Félix Pyat, ensuite Ledru-Rollin, Delescluze, sans compter plusieurs autres. Chacun de ces misérables composait la liste où son nom figurait.
Le gouvernement de la Défense nationale était gardé comme otage par les clubistes et les bandes de Flourens.
Dans l'intérieur de Paris on ignorait ce qui se passait à l'hôtel de ville. Les Prussiens avaient beau jeu pen-
dant que le gouverneur, prisonnier, ne pouvait donner aucun ordre.
Les commandants de secteurs n'en savaient pas plus que le public. Ils s'adressèrent au chef d'ôtat-major du gouverneur, qui se contenta de répondre que le général Trochu était à Thôtel de ville. « Une réponse aussi amphigourique est demeurée inexcusable aux yeux de tous les hommes de cœur, malgré toute l'énergie que le général Trochu, avec la générosité habituelle de ses sentiments, mit à approuver quelques jours plus tard la conduite de son chef d'état-major (qui était libre au quartier général), pendant le cours de l'émeute (1). »
L'un des commandants de secteurs, mieux avisé que les autres, et apprenant par des récits contradictoires qu'un événement grave se passait à Thôtel de ville, y envoya un de ses meilleurs bataillons de la garde nationale, afin d'agir pour le mieux dans l'intérêt de l'ordre. C'était le 106% commandé par M. Ibos et appartenant au faubourg Saint-Germain. Il était composé d'hommes d'honneur, résolus et dévoués à la patrie. Les communeux le surnommèrent, depuis, le bataillon des sacristains.
Or, les sacristains chassèrent les jacobins sans tirer un coup de fusil.
Le lOO*^ bataillon traversa la place de l'Hôtel de ville, gagna la salle du Trône, jeta à droite et à gauche les gens de Flourens et entra dans le cabinet où se jouait le drame du soir.
Sept heures et demie sonnaient au moment de cette irruption. Le gouvernement de la Défense nationale était depuis plus de cinq heures prisonnier de ces bandits. Au milieu d'un bruit effroyable, dans une atmosphère suffocante, insultés grossièrement par leurs gardiens, les
(1) Histoire critique du siège de Paris, par uu officier de marine, ayant pris part au siège.
captifs tenaient tête à cet orage épouvantable. Jules Favre, d'une pâleur livide, s'essuyait le front inondé de sueur. Trochu, qui avait enlevé ses épaulettes et ses plaques pour les passer à l'un de ses officiers placés derrière lui, était accoudé sur la table dans l'attitude de l'homme qui attend la mort avec courage et résignation,
A la vue des gardes du 106'' et d'autres bataillons aux physionomies décidées, les carabiniers de Flourens hésitèrent. Il y eut un moment solennel. Le tambour-major du 106% homme d'une vigueur herculéenne, se précipita vers le général Trochu et l'enleva dans ses bras. Entouré aussitôt par quelques hommes de son bataillon, il emporta le gouverneur avant que les jacobins eussent le temps de se reconnaître. Emmanuel Arago profita du tumulte pour s'évader, grâce aussi au képi ramassé sur la table. Les autres membres du gouvernement restèrent prisonniers avec le commandant de la garde nationale, M. Tamisier, et le général Le Flô, ministre de la guerre.
Ils ne furent délivrés que le lendemain, à quatre heures du matin.
On s'est demandé ce que faisait à ce moment le chef d'état-major général; on s'est demandé pourquoi le ministre de la marine, intérimaire il est vrai, demeurait dans son cabinet , peu soucieux du sort de ses collègues.
L'un de ceux-ci, Ernest Picard, toujours spirituel, avait eu l'esprit de ne pas se laisser prendre et s'était réfugié chez lui ; il fit appeler le chef d'état-major de la garde nationale, ainsi que les généraux et amiraux commandant les troupes, afin de prendre avec eux les mesures de salut.
Furieux d'avoir été joués, les émeutiers, après le départ du gouverneur, voulurent agir sur l'esprit des
membres du gouvernement restés entre leurs mains. Ils ne pensaient plus qu'à s'assurer l'impunité.
Faut-il croire, comme on l'a dit, qu'il y eut des actes de faiblesse et que des hommes d'Etat, ou du moins des hommes politiques, promirent aux émeutiers de prêter la main à l'élection d'une Commune, si la hberté leur était rendue ?
Flourens cherchait d'un regard inquiet une issue pour s'enfuir en abandonnant la partie. Mais il était surveillé avec cette méfiance que s'inspirent mutuellement les révolutionnaires.
Une foule de gardes nationaux, accourus de tous les quartiers de Paris pour soutenir le gouvernement contre la Commune, couvraient la place de l'Hôtel de ville, les quais et la rue de Rivoli. La nuit s'avançait. Vers trois heures du matin, des gardes mobiles de province pénétrèrent par détachements dans les souterrains qui conduisent de la caserne Napoléon à l'hôtel de ville ; ils débouchèrent dans la cour de l'hôtel en même temps que des gardes nationaux qui venaient d'enfoncer les portes ordinaires, faiblement défendues par les hommes de Flourens.
La salle du Trône fut promptement dégagée, car il y avait plus d'émeutiers ivres, sommeillant par terre, que de combattants debout. Ce fut à coups de pieds qu'on fit rouler ces misérables dans les escaliers.
Les membres du gouvernement restés prisonniers purent à peine se soulever de leurs sièges, tant la fatigue les avait épuisés. Seuls peut-être, Jules Favre et le général Trochu se montrèrent fermes et dignes pendant cette longue et cruelle épreuve.
De grands cris se firent entendre sur la place ; ils saluaient le gouverneur de Paris qui revenait de son quartier général pour délivrer ses collègues.
Pendant qu'à l'hôtel de ville Flourens donnait ainsi la
mesure de sa valeur, Jules Vallès, révolutionnaire de bas étage, s'emparait de la mairie de la Villette, dont on le chassait le lendemain.
L'émeute du 31 octobre demeura impunie, mais elle fut la cause principale du refus des Prussiens d'accorder un armistice avec ravitaillement. L'impunité se couvrit d'un semblant de poursuites, mais en réalité il n'y eut rien de sérieux.
Cette journée regrettable, précédée par les discours incendiaires des clubs, par les motions les plus sanglantes, parles projets révolutionnaires les plus atroces, fut en vérité le triomphe du patriotisme. Spontanément, l'immense majorité des gardes nationaux vint protester contre la conspiration si lâche qui éclatait en présence de l'ennemi. Le gouvernement de la Défense nationale était moins énergique, moins éclairé que l'opinion qu'il était censé représenter. Il se défendait mollement, et le pubHc le protégeait vigoureusement.
Le jeudi 3 novembre, le gouvernement fit procéder à un plébiscite. Ceux qui voulaient le conserver devaient voter oui, ceux qui désiraient le remplacer voteraient non.
Les voix furent ainsi réparties :