‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 12 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SOMMAIRE

Les marias de la flotte. — Le vice-amiral Baron de La Roncière Le Noury. — Michel-Ange et le penseur. — Les frères des écoles chrétiennes.

— Aumôniers. — Au Théâtre-Français le Dépit amoureux ei Amphitryon.

— Le Parisien est heureux de voir M. de Bismarck refuser l'armistice.

— Conflits entre les divers chefs de services. — Une pensée de Louis XIV.

— Réflexions. — Un exemple de sortie. — Travaux défensifs. — Le génie territorial. — La question des vivres. — Boucheries de chiens et de chats. — Les animaux du Jardin d'acclimatation sont livrés à la boucherie. — Leur prix. — Les denrées alimentaires à. la tin du siège.

— Les logements, l'éclairage. — Les théâtres. — Le capitaine de Neverlée. — Le sergent HolL — Lettre du général Le Flô. — Le mobile de la Vienne Courault. — Le sergent Hoff est blessé le 22 mai IdTl. — Il est réformé et retraité. — Il a été pendant cinq ans gardien de la colonne Vendôme. — Il est maintenant à l'Arc de Triomphe. — Ordre du jour du gouverneur de Paris.

Plus d'un Parisien, après le siège, croyait n'avoir vu défiler, avant et après les combats, que le corps des fusiliers marins dont nous venons de parler. Cependant toute la marine fut représentée à Paris, depuis les amiraux jusqu'aux simples matelots.

Cinq jours après Reischoffen, les 11 et 12 août, les premiers marins arrivèrent à la gare de l'Ouest et presque jour par jour des convois analogues se succédèrent. On forma promptement neuf bataillons de six compagnies chacun. Le bataillon était commandé par un capitaine de frégate, et la compagnie par un lieutenant de vaisseau ou

un enseigne. La compagnie d'environ 120 marins portait le bataillon à 720 hommes. L'effectif des marins appelés à la défense de Paris peut être évalué à 9.000 hommes. 1.200 hommes d'artillerie de marine furent employés aux batteries de campagne, et 4 bataillons de marche d'infanterie de marine, s'élevant à 3.200, arrivèrent à la fin du mois d'août. En additionnant ces diverses catégories on obtient un effectif de 12.000 marins.

Le commandement de ces forces fut confié au début du siège au vice-amiral La Roncière Le Noury qui, plus tard, commanda aussi les forts de Saint-Denis et les ouvrages qui en dépendent. Les forts de Rosny, Noisy, Romainville, commandés par un capitaine de vaisseau ou un capitaine de frégate, formèrent une division sous les ordres du contre-amiral Saisset ; trois autres forts au sud : Ivry, Ricêtre , Montrouge , en composèrent une autre sous le commandant Pothuau. Deux batteries importantes, celle de Montmartre (depuis démembrée) et celle de Saint-Ouen, eurent pour commandants deux capitaines de frégate, MM. Gouderis et Lamotte-Thenet. Souvent les amiraux-divisionnaires, parfois même les capitaines de vaisseau, ont eu la conduite d'opérations extérieures dont les marins ne composaient que l'un des éléments.

Une règle domina constamment et maintint la discipline : c'est qu'un fort était considéré comme un vaisseau et tenu comme tel.

Le grand mérite de la marine est d'avoir, au milieu du vertige général, gardé un admirable sang-froid, d'être restée ferme dans son devoir lorsque tant d'autres oubhaient le leur. On lui avait confié les forts de Paris, et pas un seul n'a été insulté. La marine ne s'est jamais associée aux passions de la foule. Elle a donné à l'armée de terre un grand exemple : celui de la fierté militaire au miheu de corps turbulents et disparates souvent oublieux

RÉCITS MILIT. — LE SIÈGE DE PARIS. — 4e SÉRIE. 11

de leur dignité. On peut affirmer que les marins, pendant le siège, ont contribué à donner aux citoyens et aux soldats des cœurs plus fermes et une discipline plus vraie.

Dans la défense de l'enceinte, on vojait peu de marins des équipages, tout juste ce qu'il en fallait pour le service de quelques pièces de gros calibre; en revanche, beaucoup d'officiers supérieurs, et des états-majors où la marine était largement représentée. Sur neuf secteurs, sept relevaient d'un amiral. Il fallait, pour commander un secteur, une grande modération, et il aurait fallu joindre à cette modération une grande fermeté, mais le gouverneur ne soutenait pas les amis- de la discipline ; les amiraux, habitués à la vie du bord, eurent de cruelles épreuves à supporter.

Au passage de la Marne, les marins ont rempU les fonctions de pontonniers. Au nombre de 250 environ, des gabiers et des matelots fournis par les forts avaient été exercés à ce service près du Champ de Mars. Habitués au maniement des embarcations, cette éducation fut bientôt faite, et, sous la direction de leurs officiers, ils jetèrent, dans la nuit du 29 au 30 novembre, les ponts sur lesquels nos troupes ont passé. Le jeune enseigne qui les commandait en second a été tué par un obus. Dans les engagements combinés, les marins marchent en tête, comme les grenadiers de l'ancien temj)s.

Le vice-amiral baron de La Roncière Le Noury est le représentant le plus éminent de la marine au siège de Paris.

Fils d'un général du premier Empire, celui qui devait devenir vice-amiral entra à l'Ecole navale en 1829. Il fit ses premières campagnes au Brésil et dans l'Océan Pacifique. De 1838 à 1840, il fut en station sur la côte méridionale d'Espagne. En 1844, de La Roncière publia un ouvrage fort intéressant : Considérations sur les

navires à voiles et ci vapeur de France et d'Angleterre.

Il avait été nommé lieutenant de vaisseau et chevalier de la Légion d'honneur en 1843.

La Révolution de février 1848 avait trouvé M. de La Roncière à Constantinople commandant de la Vedette^ où il remplissait une mission diplomatique autant que militaire.

A son retour, il fut nommé rapporteur de la Commission chargée de reviser l'ordonnance de 1827 sur le service de la mer. Cette ordonnance a été le point de départ du décret du 15 août 1851, qui est encore notre code maritime.

A la fin de cette même année, M. de La Roncière pubha, au sujet d'une enquête prescrite par l'Assemblée nationale sur la marine française, un travail fort important. L'auteur s'y livre aux études comparatives les plus intéressantes sur les marines européeimes ; il démontre l'inanité de la plupart des griefs articulés à la tribune, tout en signalant les critiques fondées auxquelles donnaient heu certains points de notre organisation maritime. Cet ouvrage, fort remarqué, portait les marques irrécusables d'une profonde connaissance du métier et le caractère de l'indépendance et de l'impartialité (1).

Le grade de capitaine de frégate fut, en 1851, la tardive récompense de M. de La Roncière, qui comptait vingt-deux ans de services. Bientôt après, il devint aide de camp du ministre de la marine , marquis de Chasseloup-Laubat.

Pendant la campagne de Crimée, le capitaine de frégate commandait la corvette à vapeur le Roland dans la mer Noire.

Le Roland rendit de tels services que M. de La Ron-

(1) La marine et V enquête parlementaire, par M. de La Roncière Le Noury. {Revue des Deux- Mondes, 15 décembre 1849.)

cière fut élevé au grade de capitaine de vaisseau et siégea au sein du conseil d'amirauté.

C'est lui qui était à la tête de la licinc Hortcnse pendant cette belle campagne où tant de difficultés furent vaincues en Ecosse, au Groenland, en Islande, à Tile de Jean Moyen , en Norvège , en Danemark , sur les côtes de Prusse et de Hollande, le tout en moins de quatre mois.

Par cette rude et délicate navigation il préludait à la campagne des côtes de Terre-Neuve qu'il allait diriger en chef. Il appareilla de Brest à la fm d'avril 1858. Après de véritables succès, le Gaffendi, qui avait arboré le guidon de chef de division, rejoignit Brest le 17 octobre.

Le commandant de La Roncière devait, selon l'usage, recommencer la campagne de Terre-Neuve au printemps suivant; mais des devoirs plus importants et de plus hautes destinées l'attendaient. Ses mérites comme négociateur, ses connaissances étendues, l'élévation de son caractère avaient attiré déjà l'attention de son souverain. Il fut chargé auprès de l'empereur Alexandre d'une mission diplomatique qui exigea deux voyages à Saint-Pétersbourg ; la finesse de son esprit et l'autorité de sa parole lui permirent de s'en acquitter avec un entier succès.

Cette mission se rattachait aux graves événements qui se préparaient en Italie.

Quoiqu'il ne fût que capitaine de vaisseau, il obtint le commandement de la division du Levant.

Dès son arrivée devant Beyrouth, le commandant de la station avait télégraphié au gouvernement pour demander l'envoi, sur les côtes de Syrie, d'une division de l'escadre de la Méditerranée et d'un corps expéditionnaire de 6.000 hommes. A l'arrivée de ces forces, il se rendit sur la côte de la Palestine.

Lorsqu'il rentra en France, il fut nommé chef d'état-

major et directeur des mouvements de la flotte au ministère de la marine. Son influence, de 1861 à 1865, a été considérable. C'est donc avec juste raison qu'un ancien ministre de la marine a pu dire : <c Le transport d'une armée de 40.000 hommes de France au Mexique, dans des conditions de prévoyance, de régularité et de sécurité admirables, comptera dans l'histoire navale contemporaine. »

Travailleur infatigable, accablé d'audiences qu'il ne refusait à qui que ce fût, il trouvait le temps de suffire à tout en prenant sur sa vie privée les heures qui lui manquaient. Lorsque sa santé fléchissait sous l'effort, il ne voulait rien retrancher de ses audiences : « C'est la consolation des affligés, disait-il, et pour les autres, s'ils m'importunent quelquefois en me parlant d'eux-mêmes, ils y mêlent souvent, à leur insu, d'utiles informations qui ne me parviendraient pas sans cela. »

La Roncière avait été nommé contre-amiral à la suite delà campagne du Levant, le 4 mars 1861, c'est-à-dire après trente-deux ans de service effectif; il avait quarante-huit ans.

Le l^"" juillet 1865, il était appelé au commandement de la division cuirassée de Cherbourg. A Biarritz, l'Empereur remit lui-même à l'amiral sa propre plaque de grand officier de la Légion d'honneur.

Nommé vice-amiral le 4 mars 1868, à cinquante-cinq ans d'âge et après trente-neuf ans de service effectif, il participa, jusqu'à la fin de 1869, à la direction de la marine comme membre du conseil d'amirauté.

En 1870, la vie de l'amiral de La Roncière était complète, et cependant de plus hautes destinées lui étaient réservées, de plus grands services encore lui étaient demandés.

Le 7 août 1870, l'amiral Rigault de Genouilly sollicita et obtint pour la marine la mission de défendre les forts

de Paris. Le commandement en chef fut confié au viceamiral La Roncière Le Noury.

L'assimilation du fort au vaisseau était un trait de génie ; dans son rèii'lement l'amiral La Roncière employait le langage du marin : la garnison est ï équipage ; aller en 'permission est aller à terre; les parapets sont des bastingages^ les embrasures des sabords... Il y a dans cette pensée une profonde connaissance du cœur humain ; et lorsque le 13 août 1870 l'amiral réglant le service écrivit cet article premier : « Les forts seront tenus comme des vaisseaux », il créait cet homme discipliné, brave, digne, qui, simple matelot en allant à terre., est devenu le modèle de Farmée, l'honneur de la défense, l'orgueil du pays, l'effroi de l'ennemi.

La main qui avait régie minutieusement l'emploi du temps écrivait avec le même calme aux commandants des forts : « Vous aurez dans vos casemates qui renferment vos vivres de campagne quelques barils de poudre auxquels doivent aboutir les fils d'une pile électrique placée convenablement. C'est afin que si, dans un moment suprême, après avoir épuise tous les moyens possibles de défense, après avoir perdu une grande partie de votre équipage, vous vous voyez réduit à faire sauter le fort, vous puissiez en même temps détruire les approvisionnements utiles à l'ennemi. »

L'amiral La Roncière a publié un beau livre (1) auquel nous empruntons ces lignes : « ...Nos marins sentaient que là où le doigt de la Providence laissait une empreinte si éclatante, l'oubli de Dieu, qu'eux n'oublient jamais, avait fait naître l'oubli du devoir et menaçait d'engendrer l'oubli de la patrie... et c'est là, on peut le dire sans forfanterie, que l'on a pu voir ressortir la puissance des institutions fondamentales de l'armée de mer.

(1) La Marine au siège de Paris.

Porter sur ces institutions une main téméraire, sous prétexte de réformes nécessaires, serait tenter une entreprise bien périlleuse. C'est notre autonomie qui fait notre force, et c'est la différence de notre origine, de nos habitudes, de notre langage même qui constitue cette autonomie.

« Nos traditions sont simples d'ailleurs. Dans la marine l'obéissance est passive. Le matelot ne discute pas l'ordre de l'officier dans lequel il a une confiance absolue et qu'il sait n'agir que dans son intérêt. Son officier, c'est son tuteur. Insouciant comme tout homme qui est souvent en danger, il sent qu'il a besoin d'être conduit, et sa docilité, pour l'exécution de tout travail, n'a d'égale que son abnégation, d'autant plus entière que le travail est plus périlleux. Il a l'instinct et l'orgueil du dévouement. S'il reconnaît la supériorité de son chef, il sait en même temps son affection : c'est un trait caractéristique de la vie du marin que cet attachement réciproque des hommes et des officiers. Il prend sa source dans cette existence pour ainsi dire commune, au miheu d'un espace restreint où les qualités comme les défauts des uns et des autres ne tardent pas à paraître au grand jour, et engendrent une indulgence mutuelle. Les caractères se jaugent, alors, et les affinités se développent.

« Dans l'enceinte étroite du fort, la vie commune a produit les mêmes eff'ets que sur le vaisseau. Nos règlements placent constamment l'officier à côté du matelot; ils exigent de plus que tout le monde, à bord, soit continuellement occupé ; il n'est pas une heure du jour ou de la nuit dont l'emploi ne soit fixé d'avance. Ces deux principes comptent parmi les éléments de notre puissance disciplinaire ; nous ne pouvions manquer de les faire observer scrupuleusement dans les forts. »

Après avoir lu ces lignes écrites par un officier-général de notre marine, on se prend à regretter qu'au lieu

de décider que « les forts seront tenus comme des vaisseaux » on n'ait pas été plus loin en proclamant que <^ les Etats seront tenus comme des vaisseaux. » La nation serait Vèquqmge, obéissant à l'amiral, c'est-à-dire au règlement.

Il est vraiment singulier que les sociétés humaines consentent à vivre au jour le jour, dans un état violent, sans autorité, sans hiérarchie, sans lendemain, lorsque dans leur propre sein existent des vaisseaux, des ordres religieux, des régiments où rognent l'ordre, la liberté, la justice, parce que chacun est à sa place, que tous ne veulent pas commander à la fois, et que le premier a été dernier, et que le dernier peut devenir premier par son inteUigence et son talent.

En parlant des marins au siège de Paris, notre but n'a pas été de réveiller le souvenir de tous les faits de guerre. Il aurait fallu rappeler Montrouge, Bourg-la-Reine, Chevilly, Bagneux, l'Hay, Choisy, le Bourget. Il aurait fallu redire les exploits de notre artillerie servie par nos marins.

L'amiral La Roncière eut sous ses ordres jusqu'à 48.000 hommes et plus de 800 pièces. Il commandait, en effet, le front nord avec les forts de la Briche, de la Double- Couronne et de l'Est ; le front sud avec les forts d'Ivry, Bicétrc et Montrouge; le front est, enfin, avec les forts de Romainville, Noisy et Rosny.

Le 8 décembre 1870 La Roncière fut élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur.

Le jour vint où il fallut se soumettre à la force des événements. L'amiral, avant de se séparer de ses marins, leur adressa quelques paroles : «... Vous avez été des guerriers lidèles au drapeau, dociles à vos chefs; vous serez des citoyens honnêtes et considérés ; dans vos villages, qui ne s'inclinerait devant vous ?

« Votre sang largement répandu rappelle vos luttes

héroïques et le nombre de ceux qui manqueront, hélas î au retour, sera un triste et éloquent témoignage de votre valeur. »

Le \ice-amiral de La RoncièreLe Nourj^ n'est phis; il a été le digne chef de nos marins au siège de Paris, et ce n'est pas peu dire.

Homme de bien, dévoué à la patrie, très instruit, laborieux, simple en ses manières, d'une ambition modeste, indulgent pour autrui, d'un caractère digne, il est de ces hommes très rares qui font honneur à l'homme.

Un jour Michel-Ange voulut personnifier la pensée, il sculpta cette figure connue sous le non de il Pensiet^o.

C'est le type le plus parfait du recueillement ; le génie de l'artiste n'a pas revêtu la pensée de la robe du magistrat, ou du manteau du philosophe. Il est passé sans s'arrêter devant les orateurs, les savants, les législateurs, et son penseur a eu le front meurtri par le casque du guerrier, la poitrine serrée par le fer de la cuirasse.

Si Michel-Ange revenait en ce monde et qu'il eût à personnifier le courage, peut-être préférerait-il au guerrier le frère des écoles chrétiennes. Nous aimerions à voir ce noble sentiment, qui est l'accomplissement du devoir, prendre une forme simple jusqu^à la naïveté, et se montrer aux peuples vêtu de la robe de bure du religieux.

Nous sommes enfants du paganisme. Nous ne savons peindre nos admirations qu'à la façon des Grecs et des Romains. Si quelque Michel-Ange égaré dans notre milieu moderne élevait une statue au courage sous la forme d'un pauvre frère ignorantin, nous détournerions les yeux avec dédain et sans comprendre.

Arrêtons-nous quelques instants devant le frère des écoles chrétiennes et montrons ce qu'il fut pendant le siè^-e de Paris, car il personnifie le courage.

Lorsque la France envahie fit appel au dévouement de ses enfants, le frère Philippe adressait, dès le 15 août 1870, au ministre de la guerre, la lettre suivante :

« Monsieur le ministre,

« Malgré les travaux de l'année scolaire, opérés sous les excessives chaleurs qui ont eu lieu pendant l'été, nos frères veulent profiter du temps des vacances pour payer à la patrie un nouveau tribut de dévouement.

« En conséquence, monsieur le Ministre, je viens mettre à votre disposition tous les établissements libres que nous possédons, tels que : Passy, Saint-Omer, Thionville, Dijon, Beauvais, Dreux, Lille, Reims, Lyon, Chambéry, le Puy, Béziers, Toulouse, Marseille, Avignon, Rodez, Nantes, Quimper, Tours, Orléans, Mouhns, Clermont, notre Maison-Mère, rue Oudinot, à Paris, etc., etc., et, en ce qui nous concerne, les maisons et écoles communales que nous dirigeons dans toute l'étendue de l'Empire, pour être transformées en ambulances.

« Tous les frères qui dirigent ces établissements libres et pubhcs s'offrent pour prodiguer leurs soins aux malades et aux blessés qui leur seront confiés.

« Les soldats aiment nos frères, et nos frères les aiment ; un grand nombre d'entre eux, ayant été élevés dans nos écoles, seront heureux de recevoir des soins inspirés par le zèle et le dévouement de leurs anciens maîtres.

« Les membres de mon conseil, nos frères visiteurs et moi-même, oubhant nos fatigues et les nombreuses années que nous avons consacrées cà l'éducation de la classe ouvrière, nous nous ferons un devoir de surveil-

1er ce service et d'encourager nos frères dans cet acte de charité et de dévouement.

<( C'est dans ces dispositions que j'ai l'honneur d'être, etc. »

Ce noble langage s'adressait à des cœurs sur lesquels on pouvait compter. Quelques jours plus tard, toutes les maisons du vénérable de La Salle étaient prêtes à recevoir nos soldats. Les frères de province répondirent à l'initiative de leur chef, sans se préoccuper des nombreux sacrifices qui en devaient résulter : on les trouva partout où l'on avait besoin d'eux. A Beauregard-les- Thionville, ils distribuent des vivres à cinq cents blessés qui manquent de tout. A Dieppe, installés dans la citadelle, ils fabriquent plus de cent vingt mille cartouches. A Saint-Denis, où le conseil municipal vient précisément de les renvoyer, ils travaillent activement aux bureaux de l'Intendance. Dans la plupart des villes, ils tiennent les écritures militaires, établissent les cadres de la garde nationale, font des quêtes, reçoivent des dons en nature, organisent le service des ambulances , dont plusieurs demandèrent dès lors à faire partie. Entraînés par leur exemple, leurs élèves renoncèrent à leurs prix, pour en consacrer l'argent aux victimes de la guerre. On juge de la grandeur du sacrifice pour de pauvres enfants I

Le 17 août, deux cents pompiers de Dinan et de Saint- Brieuc, accourus à la défense de Paris, sont reçus à la Maison-Mère par le frère Philippe. « Considérez-vous ici comme chez vous », leur dit-il avec bonté, « et regardez cette maison comme la vôtre. Les frères sont tous les serviteurs des serviteurs de la patrie. » Puis — attention touchante — il mit à leur disposition ce qu'il fallait pour écrire à leurs familles. Le lendemain, il s'occupa activement de procurer à ses hôtes les provisions nécessaires.

Après le désastre de Sedan, le siège de la capitale était facile à prévoir ; mais le frère Philippe tint à rester dans

Paris, maigre son grand âge — il avait quatre-vingts ans — pour partager les souffrances de ses fils. En vain plusieurs doyens de l'Institut succombaient à ses côtés ; avec l'aide de trois assistants et d'autres fidèles compagnons, l'ambulance de la rue Oudinot put rendre d'importants services : temps , argent , exercices de piété môme, tout y fut offert et subordonné au soin des blessés. Les novices furent relégués au grenier pour faire place aux soldats. Bientôt des frères furent requis dans les ambulances fixes , d'antres pour remplir l'office de brancardiers ; toutefois, cette dernière mission étant fort périlleuse, le supérieur voulut qu'elle ne iût confiée qu'à ceux qui la demanderaient. Il se trouva que tous réclamèrent comme une faveur d'être envoyés au feu.

« Nos braves soldats, écrivait un jeune frère, donnent leur vie pour la patrie ; j'offre volontiers la mienne pour les soulager, et surtout pour aider à bien mourir ceux qui seraient mortellement blessés. »

« Le Seigneur, disait un novice, nous présente aujourd'hui l'occasion de lui faire un sacrifice pour sa gloire, pour le bien de l'Institut et do l'Eglise. Je serais bien aise de ne pas la laisser échapper, et je me mets entièrement à votre disposition. »

c( Sans me dissimuler le danger, ajoutait un troisième, je voudrais aller sur le champ de bataille remplir notre mission chrétienne. Notre-Seigneur, qui regarde comme fait à lui-même ce que l'on fait au prochain, au dernier jour, fût-ce demain, no comptera pas ma vie comme ayant été entièrement inutile. »

De telles paroles expliquent suffisamment les actes d'héroïsme que nous allons rappeler.

Le 29 novembre, à six heures du matin, par un froid intense, cent cinquante frères, sous la conduite du frère Philippe, étaient réunis près du Champ de Mars. Répondant à l'appel du comité de la Presse, ils attendaient

l'ordre de marcher. On disait que le général Trochu cherchait à opérer une trouée dans les hgnes ennemies, pour joindre l'armée de la Loire ; mais l'attaque fut retardée par une crue subite de la Marne et par la nécessité de jeter de nouveaux ponts sur la rivière pendant la nuit. Les frères attendirent donc patiemment, jusqu'à deux heures de l'après-midi, un ordre d'avancer qui ne vint pas. Revenus au même endroit le lendemain 30 novembre, ils reçurent Tordre de se diriger en voiture vers la barrière de Gharenton, et partout sur leur passage d'enthousiastes acclamations se firent entendre. Le bruit du canon et de la fusillade retentissait alors au sud-est de la capitale, où les troupes des généraux Renault et Blanchard attaquaient vigoureusement Champigny et le plateau de Vilhers. Les frères franchissent la Marne sur un pont de bateaux, se partagent en escouades de dix hommes commandées par un chirurgien, se munissent de brancards et, portant au bras et au chapeau la croix rouge de Genève, ils s'avancent jusqu'aux premiers rangs à la recherche des blessés. Ils les placent ensuite sur les voitures d'ambulances qui les attendent, pour les ramener à Paris au moyen des bateaux-mouches. Plus d'une fois, quand les brancards manquaient, on vit ces jeunes gens à la démarche grave et modeste charger nos blessés sur leurs épaules ou dans leurs bras, et franchir avec eux de grandes distances à travers champs. G'est ainsi que le frère directeur de Montrouge releva le général Renault, frappé à la jambe d'un éclat d'obus.

— Allons, mon général, du courage, lui dit le frère, en lui offrant quelques gouttes de rhum. Avec de bons soins. Dieu aidant, vous marcherez encore.

— Ah! mon frère, repartit le noble soldat, voyez ma tête : j'ai blanchi sur les champs de bataille, j'ai fait vingtdeux campagnes, mais je n'ai jamais vu d'engagement aussi meurtrier que celui-ci.

Quatre frères, apprenant qu'un capitaine blessé est sans secours dans une maison du côté des Prussiens, s'élancent à travers la mitraille et transportent loin de là le pauvre officier, dont la reconnaissance est si grande, qu'il en oublie son mal pour bénir ses sauveurs. Témoins de leur sang-froid, les soldats s'écrient avec élan : (( Frères, vous êtes des nôtres, revenez avec nous! » A ce moment un obus éclate, renverse un cheval, tue son cavalier qui tombe aussi, et son cœur sanglant est projeté sur un frère, dont la robe noire venait d'être traversée par un éclat de ce même obus. A ce spectacle affreux, le jeune frère pâlit ; mais, dominant sa légitime émotion, il s'agenouille avec respect, et remet dans la plaie béante ce pauvre cœur qui ne bat plus. Il se dirigeait, l'àme navrée, vers d'autres misères, lorsqu'il aperçut au loin trois hommes qui semblaient le fuir.

C'étaient des Bavarois. Comprenant leur intention, le frère leur fait signe de ne rien craindre et les introduit en lieu sûr, d'où ils sont menés au fort de la Faisanderie.

« — Croyez-moi », disait le général Ducrot à trois autres frères, qu'il apercevait calmes et fermes autour d'une batterie, prêts à remplir leur pénible office : « croyez-moi, l'humanité et la charité ne demandent pas qu'on aille aussi loin. 11 y a ici un danger réel, retirezvous ! ^> Alors l'aumônier qui l'accompagnait répondit : « Général, ils s'éloigneront parce que vous l'ordonnez ; mais jamais vous ne verrez les frères reculer devant le danger. »

L'un d'eux, en portant un soldat, se sent blessé au bras ; il n'en poursuit pas moins sa route, puis revient en face de l'ennemi. Un second éclat d'obus le blesse à la jambe, le sang coule, on lui crie de se retirer ; mais lui se serre la jambe tant bien que mal avec son mouchoir, pour continuer sa mission de dévouement.

Quelquefois de pieuses consolations adoucissent l'hor-

reur d'une scène de carnage. Des frères accouraient pour relever un lieutenant, qui venait de recevoir une balle dans la poitrine. — « Ah ! s'écria ce jeune homme, à leur aspect, voilà les bons frères ! Ce sont eux qui m'ont élevé, et ce sont eux encore qui viennent me secourir sur le champ de bataille. »

La nuit qui suivit la bataille de Champigny, quelques frères se jetèrent sur la paille à côté des soldats, pour se reposer en vue du lendemain. Deux autres qui s'étaient attardés en cherchant les blessés dans les lignes, à la clarté de la lune, s'aperce vaut du départ de leurs confrères, se disent : Restons jusqu'au jour. Peut-être pourrons-nous rendre encore quelques services. Mais depuis le matin ils n'avaient rien pris, et après tant de fatigues la faim se faisait sentir. Apercevant des soldats occupés à faire rôtir au feu du bivouac les morceaux d'un cheval tué près d'une batterie : Allons, disent-ils, à la guerre comme à la guerre ! Et, s'armant de leur couteau, ils coupent à leur tour une tranche plus ou moins appétissante, qu'ils font griller. L'un des deux songe alors à ses frères de la rue Oudinot, qui ne reçoivent chaque matin que trente grammes de viande. Aussitôt, retournant au cheval, il taille un superbe morceau qu'il arrange proprement, et avec lequel il rentrera triomphalement à Paris.

lïl

<c Pour moi, écrit le frère directeur de Montrouge, plus fort, plus robuste que les autres, je montai dans un fourgon de la maison Potin, et revins battre la campagne de Champigny, Petit-Bry et Tremblay.

« Arrivé sous le plateau de Noisy, où de nombreux blessés poussaient des cris de douleur et de désespoir, un soldat qui détachait un morceau de viande d'un cheval

tué lo matin, me dit que les Prussiens n'avaient pas permis qu'on les enlevât, et que si j'allais plus loin, je serais fait prisonnier. Mon désir de porter secours à ces braves soldats me faisait marcher quand même ; mais après quelques minutes, un feu de patrouille me barre le chemin et me fait croire à la parole du soldat maraudeur. Il était une heure du matin. Je revins donc l'âme triste et le cœur brise, en pensant que ces malheureux gisaient là, sur la terre qui s'abreuvait de leur sang, par un froid rigoureux, et sous l'œil inquiet de l'ennemi.

« L'homme qui conduisait ma voiture avait peur, et ses chevaux, arrivés de la veille, ne voulaient plus marcher. Je les laissai sur la route, et, une lanterne à la main, je courus les chemins, les bois, la plaine, mais je ne rencontrai que des cadavres.

« J'appelais et je prêtais l'oreille: un silence de mort régnait partout. Enfin j'allai aux feux pétillants où bivouaquaient nos soldats, et j'appris que, sur les hauteurs, dans une maison restée debout, plusieurs blessés avaient été apportés à la fin du jour. Là, en effet, des hommes trouvés dans les fossés, derrière quelque talus, au pied d'un mur où ils s'étaient tramés, pour y mourir peutêtre, attendaient, calmes et résignés, qu'on vînt à leur secours.

(( Parmi eux était un brave Vendéen que je reconnus. Il avait été blessé la veille, à neuf heures du matin, et c'est moi-même qui l'avais relevé et déposé à l'ambulance volante. Un mouvement de troupes et l'encombrement l'avaient fait oublier ; combien ce pauvre enfant a dû souffrir sur le bord du fossé où il était resté toute la journée !

« Ces infortunés étaient au nombre de vingt et un. Heureusement la Providence ne m'avait pas envoyé seul à leur secours : deux autres voitures avaient précédé la mienne. Nous les y plaçâmes aussi doucement et com-

modément que possible, et nous partîmes. Nos voitures se suivaient. Sur le haut de Joinville, un obus prussien vint éclater près de nous, éteignit nos lampes, mais sans nous faire aucun mal.

« A quatre heures et demie du matin, nous étions à Paris, dans la rue Saint-Antoine, cherchant à loger nos vingt et un blessés, car toutes les ambulances du quartier avaient été remplies la veille. Nous leur trouvâmes un gîte cependant, et aussitôt je repartis pour Champigny.

« Mais qu'étaient devenus les malheureux blessés dont les cris m'avaient fendu l'àme, sans que je pusse les secourir ? J'allai sur le plateau de Noisy, et là, plus de quatre-vingts cadavres gelés me redirent la cruauté des ennemis.

(( Les uns étaient morts dans des contorsions horribles, grattant la terre et arrachant l'herbe autour d'eux; d'autres, les yeux ouverts, le poing fermé, semblaient terribles et menaçants. Quelques-uns, les mains levées vers le ciel, annonçaient, par la régularité de leurs traits, qu'ils avaient expiré dans le calme et la résignation, peut-être même en pardonnant à leurs bourreaux les tortures morales et physiques qu'ils enduraient... »

Presque chaque jour, un vieillard à cheveux blancs, le frère Philippe, allait conduire sa généreuse phalange aux fortifications ; puis lentement, les larmes aux yeux, il reprenait le chemin de sa demeure. « Ils partent nombreux et forts, se disait-il, mais nous retrouverons-nous tous ce soir ? » S'il éprouvait une inquiétude bien naturelle, il se montra digne de ses fils en recevant avec effusion de cœur, le soir même du 30 novembre, quatrevingt-cinq blessés qui arrivèrent rue Oudinot entre huit et dix heures du soir. Les lits manquaient, les brancardiers n'étaient pas encore revenus, et, par suite d'un malentendu regrettable, on supprima ce soir-là le gaz dans tout Paris, mesure qui ne devait avoir lieu que le

lendemain. Ce fut donc à la lueur des cierges de la chapelle qu'on s'organisa avec une chanté ingénieuse, pour accueiUir et soulager le mieux possible nos pauvres soldats.

A onze heures du soir seulement la phipart des brancardiers arrivèrent, les membres brisés mais l'âme sereine. N'avaient-ils pas sauvé la vie à bon nombre de leurs compatriotes ? Plusieurs d'entre eux étaient même légèrement touchés par des éclats d'obus.

Le 1" décembre, par un froid de 9", le frère Philippe, quoique souffrant d'une attaque de goutte, accompagne de nouveau les siens à la Bastille ; mais un armistice conclu le matin les condamnait jusqu'au soir à l'immobilité. Il n'en fut pas ainsi le lendemain (2 décembre). Nos avant-postes ayant été attaqués avant le jour, depuis Champigny jusqu'à Bry-sur-Marne, nos troupes avaient soutenu le choc de forces considérables avec un grand courage. Après une lutte acharnée, nos batteries réussirent à arrêter l'ennemi sur le plateau. Inutile de répéter que là encore les frères remplirent leurs fonctions avec une simplicité héroïque.

Leurs voitures arrivèrent à neuf heures du matin à Joinville. De là ils se rendent, pour la troisième fois, à la fourche des chemins de Villiers et de Champigny; puis, se divisant en groupes nombreux, ils vont surtout aux endroits où la lutte semble être plus opiniâtre, c'est-àdire où ils trouvent le plus de victimes.

Un zouave, ancien élève des frères, aperçoit un de ses professeurs et court lui serrer la main. A la même minute, un obus éclatant aux pieds du frère atteint le zouave, qui tombe entre les bras de son maître. Celui-ci emporte aussitôt le blessé à une grande distance, au péril de sa vie. Dieu les protégea, et le blessé put guérir.

« A la Plàtrière, raconte M. Jézierski, nos tirailleurs, à couvert dans les tranchées, tirent toujours sur les bou-

quets d'arbres espacés sur la pente opposée du ravin ; de ce point, les balles prussiennes arrivent, en essaim sonore, et dépassent presque Champign}-. Une ambulance est là, qui transporte des blessés sur des brancards; deux portedrapeaux agitent en l'air la croix de Genève, pour avertir l'ennemi. La fusillade continue. Les ambulanciers n'abandonnent pas les blessés; ils franchissent, avec leurs fardeaux, cinq cents mètres de pente, à découvert sous le feu. »

« Quant aux frères des écoles chrétiennes, dit un anglais, ils semblaient vraiment le corps d'élite — la vieille garde (old guard) des infirmiers ; leur activité était prodigieuse (prodigious). On les reconnaissait bien à leur grand chapeau rond, à leur rabat blanc, à leur longue robe noire, courant sur tous les points du champ de bataille, assistant les mourants, emportant les blessés, en un mot, accomplissant l'oeuvre dont ils s'étaient chargés, comme les plus braves et les plus dévoués des hommes.

« J'en ai vu un qui avait ramassé un obus, et comme un soldat lui criait de prendre garde, parce que cet obus venait justement de tomber et pouvait éclater, le frère, au heu de le jeter au plus vite, ce que neuf civils sur dix n'auraient pas manqué de faire, eut" la présence d'esprit de le poser doucement à terre, avec autant de sang-froid que s'il se fût agi d'un oeuf; et se tournant vers nous, qui faisions au projectile une mine assez piteuse (n'étant pas sans doute aussi bien préparés que le bon religieux à être mis en morceaux), il nous dit tranquillement qu'il est très dangereux de laisser tomber ça trop lourdement, parce qu'il y aurait alors explosion. »

Le soir du 2 décembre, apercevant deux Saxons qui portaient avec peine l'un de leurs camarades blessé, un frère leur offrit son brancard, qu'ils acceptèrent, en promettant de le rapporter. Mais le frère les attendit

inutilement. Désespérant de les voir revenir, il rentre clans nos lignes et, s'adressant à un zouave : — « Avezvous vu passer nos frères? lui demanda-t-il. — Mais nous sommes tous frères sur le champ de Lataille », répond ce brave homme qui, le lendemain, devait faire des prodiges de valeur avant de tomber à son tour.

D'autres frères allaient jusque dans les lignes des ennemis pour leur rapporter leurs blessés, et, en échange, ils avaient le bonheur de ramener quelques-uns des nôtres. En se dirigeant ainsi vers les Prussiens, le frère Hyacinthe trouve un des leurs accroupi dans un fossé, près d'un français qui gémit. Depuis plusieurs heures, ces infortunés attendent vainement du secours; ils ont partagé leur dernier morceau de biscuit. Le frère se penchait sur eux, lorsque quatre sifflements successifs se font entendre à ses oreilles. « Nous retirer n'était pas possible, racontait le lendemain le frère Hyacinthe ; avant d'arriver à nos avant-postes, nous pouvions être tués cent fois. De plus, recevoir des balles prussiennes par derrière n'était nullement de mon goût; au choix, je préférais de beaucoup leur donner ma poitrine à cribler. Pour être vrai jusqu'au bout, je dois confesser que, pendant quelques instants, j'ai éprouvé une joie pleine de fierté française et chrétienne, à la pensée que j'allais montrer à nos ennemis comment, sous Paris, savait mourir un enfant de la France, un frère des écoles chrétiennes, occupé à secourir des blessés. Cette fière joie, je l'ai éprouvée en allant subitement droit à eux. Et afin qu'il leur fût plus facile de viser juste, tenant mon drapeau haut, ma poitrine large et bien en face, je pris le milieu de la voie. Je m'attendais à chaque instant à recevoir une balle dans la poitrine. Ils ne tirèrent pas.

« Cette noble intrépidité sauva la vie à un malheureux soldat qui gisait aux pieds des Prussiens, complètement dévalisé. Enhardi par la présence du frère, il se relève,

puis réclame à grands cris son sac. « Ce sont ceux-là qui Font, dit-il en montrant des Prussiens. Il n'y a pas dix minutes qu'ils me l'ont pris. » Alors, l'un de ces hommes s'avance et remet des papiers insignifiants, un autre apporte une chemise. Ce n'était pas cela que voulait le soldat. Pour le calmer, le frère dut lui promettre qu'à Paris on saurait bien lui trouver un autre sac. »

Au retour, lorsque le prussien qui était dans le fossé aperçut le frère, il donna tous les signes de l'épouvante. Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction, lorsque ce même frère lui offrit à boire ! Il remercia comme il put, et ceux qui étaient venus le cherccher acceptèrent aussi de se rafraîchir. C'était une bonne leçon de politesse en réponse aux coups de feu que leurs camarades avaient fait pleuvoir sur les brancardiers.

Le supérieur général des Ecoles chrétiennes pouvait être fier de ses fils. Leur vaillante conduite excitait l'admiration de tous. — <( Si les frères n'étaient pas là, disait à Champigny le médecin américain Valdès, que de pauvres blessés resteraient de droite et de gauche, abandonnés sur le terrain ! »

Le docteur 0. de Lanzenhagen écrivait : « Les hauts faits et les traits d'héroïsme chrétien de ces hommes ont déjà retenti dans tous les cercles de la capitale, et il est presque superflu de redire leurs exploits, dont l'éclat n'a d'égal que la modestie, l'abnégation et le dévouement avec lesquels ils procèdent. Leur conduite commande le respect, et leur exemple convertirait à la religion et à la vérité tous-ceux qui doutent ou que le scepticisme égare. Pour ma part, tout hérétique que je suis, j'ai été saisi d'étonnement et d'admiration devant les faits dont j'ai été témoin , comme tant d'autres de mes confrères , à Champigny, à Villiers, à Petit-Bry, etc. (1). »

(1) Le docteur de Lanzenhagen était protestant.

« Laissez-Tiioi vous dire, écrit le docteur Dccaisno au frère Philippe, combien je suis heureux de voir la presse hostile déposer les armes devant l'admirable dévouement de vos religieux. Je m'en réjouis de tout mon cœur et de toutes mes forces, pour la grande et sainte cause que nous servons ensemble. »

Après les sanglants combats des 29, 30 novembre et 2 décembre, un parlementaire prussien vint signaler au général Ducrot la présence d'un grand nombre de cadavres sur la ligne des avant-postes. Les ambulances de la Presse furent chargées de leur rendre les derniers devoirs, et, dans ce but, une suspension d'armes de trois jours fut conclue avec l'ennemi.

Le premier jour, trente frères attaquaient avec la pioche le sol durci par la neige, pendant que trente autres allaient chercher les cadavres. Mais le fort de la Faisanderie, ignorant sans doute l'armistice, tira sur les brancardiers, qui durent abandonner le travail commencé, pour revenir à Joinville.

Le second jour, on se remit à l'ouvrage, et quatre tranchées furent creusées à gauche de la route de Villiers, à l'angle formé par le petit chemin du Trembla3\ La première tranchée, perpendiculaire à la route et parallèle au sentier, a 33 mètres de long. La deuxième, qui en a 16, est destinée aux officiers et se trouve encadrée dans deux autres tranchées parallèles ayant chacune 52 mètres de longueur. Largeur et profondeur sont de 2 mètres, et le fossé général de 153 mètres.

Pendant le travail des frères, les Prussiens déposaient dans nos fourgons vides les cadavres de nos malheureux soldats revêtus de leurs. uniformes, non sans les avoir

au préalable dépouillés de leur argent et de leurs effets précieux, mais en leur laissant les scapulaires et les médailles qu'ils portaient presque tous. Lorsque cinq heures du soir sonnèrent au clocher d'un village voisin, 485 morts avaient été ensevelis.

Nous ne pouvons résister au désir de citer à ce sujet une page du beau livre de M. J. d'Arsac (1) :

« Les voitures, chargées de frères que ces rudes exercices ont bien fatigués, rentrent à pas lents dans Paris, sous les flocons de neige qui présagent une journée rigoureuse. Quelques-uns des frères, toutefois, ayant voulu achever un travail commencé, ont été laissés par les cochers, ennuyés d'attendre. Les bons frères sont revenus à pied, mourant de faim, à Joinville-le-Pont, et de là à Paris. On n'a su que par hasard leur mésaventure. Alors même qu'on les oublie, ils ne réclament pas; aucun d'eux n'avait ouvert la bouche pour se plaindre.

« Le lendemain, la terre est entièrement recouverte d'un manteau blanc. La neige, tombée en abondance pendant la nuit, s'est glissée partout; elle garnit tous les points obscurs, tous les détours de la route qui mène de Vincennes à Champigny. Le froid est vif et glace le regard. Le convoi des frères, avec les fourgons chargés d'outils et de chaux vive, longe des chemins sans trace et sans issue, traverse un paysage éblouissant et terne à la fois, comme un souvenir terrifiant de la retraite de Moscou.

« Des groupes de soldats disséminés çà et là, des campements dont la fumée traverse avec peine l'atmosphère grise et sombre, tout un attirail de guerre, tout un mouvement militaire complètent cette ressemblance et ce tableau dont l'image navre de douleur.

« On arrive enfin au lugubre rendez-vous. On se dispose pour l'enlèvement des derniers cadavres ; les fosses à

(1) Les Frères pendant la yi<erre, par J. d'Arsac.

moitié remplies par la neige de la nuit sont débla^'ées, et on reprend courageusement l'œuvre des deux premiers jours. Les morts arrivent par charretées. On procède à la vérification des numéros matricules, à défaut d'indications plus précises. Chaque rangée , aussitôt après avoir été reconnue, va prendre sa place à côté des autres.

« Ce pâle linceul qui recouvre le sol, ces arbres décharnés qui étendent les bras vers le ciel , ces trous béants où les cadavres, roidis et blêmes, dorment du dernier sommeil sur un lit de chaux, ces ombres noires qui se profilent violemment sur le fond blanc ; tout , dans cette nature et dans ce mouvement, concourt à une mise en scène extraordinaire , impossible à oublier pour le petit nombre de ceux qui l'ont vue.

« Nos soldats sont couchés dans leur vêtement de combat, mais pieds nus. Comme ils sont tombés fièrement ! Les cadavres, tout gisants qu'ils sont, expriment encore la vaillance. La face de plusieurs a une expression de sombre énergie.

« Les frères ont été admirables devant le feu ; mais c'est ici, au milieu de ce champ solitaire, qu'il faut les voir, en face de la mort, graves, calmes, respectueux et doux. Le frère démentis, qui commande, donne les ordres d'une voix nette, sans paroles inutiles ; il fait signe aux voitures d'avancer ; il mesure la profondeur de la fosse ; il indique comment les corps doivent être disposés ; il met un ordre parfait dans tous les mouvements qui s'exécutent. »

Les officiers prussiens eux-mêmes, frappés d'admiration et do respect devant ces hommes en quelque sorte surnaturels, se disent entre eux : « Nous n'avons rien vu d'aussi beau jusqu'ici ! »

L'armistice touchait à sa fin, il fallait se hâter. A la lueur blafarde des torches, on rangea les derniers cada-

vres qui attendaient leur tour au bord des fossés, le sol fut nivelé, et les frères, s'agenouillant sur cette terre sacro-sainte, dont ils venaient de recouvrir tant de victimes du devoir, récitèrent à leur intention le De profundis.

Sur chaque tumulus fut plantée une croix de bois noir, avec cette inscription éloquente dans sa brièveté :

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