‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 13 sur 30 · LE 8 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LE 8 DÉCEMBRE

Le 20 décembre au soir, trente frères étaient allés coucher à Saint-Denis, en prévision de la bataille qui devait avoir lieu le lendemain au Bourget. Le frère démentis, visiteur, déjà remarqué à Champigny, les dirigeait. C'étaient des brancardiers modèles; on les citait à toutes les escouades de brancardiers mercenaires ou dont l'organisation laissait à désirer. Ces bourgeois voulaient bien ramasser les blessés, mais seulement après la bataille, sans s'exposer aux projectiles ennemis. Cent nouveaux frères, partis le 30 au matin du quai d'Orsay pour la barrière de la Villette, où ils sont reçus par le D'' Larrey et M. Jules Ferry, s'empressent de chercher les blessés, les déposent dans les voitures d'ambulance, selon leur coutume, puis retournent en chercher d'autres, sous une pluie d'obus.

Mais, les Prussiens opposant toujours leur artillerie à notre infanterie, nos soldats ne peuvent les rejoindre, et ils ont à souffrir d'un tel froid, que neuf cents cas de congélation lurent constatés dans les tranchées. Les bran-

cardiers du frère démentis s'étaient d'abord portés vers la Gourneuve, et leur escouade s'avançait toute seule, précédée du drapeau de la convention de Genève, tenu par un frère, lorsqu'elle reçut une décharge de coups de fusil. Une balle atteignit l'un des deux frères qui portaient le premier brancard ; il tombe tout sanglant sur ce brancard qu'il réservait à d'autres, ses compagnons le déposent dans une voiture d'ambulance, devant les soldats qui saluent respectueusement, et de là, après un premier pansement, il est conduit à l'ambulance de la Légion d'Honneur, à Saint-Denis, puis à la maison que les frères possèdent en la même ville, pour qu'il ait, du moins, la consolation de mourir au milieu des siens. Malheureusement, la balle entrée par l'épaule avait pénétré jusqu'au poumon; il devenait impossible de l'extraire, la blessure était mortelle I

Celui qui venait d'être ainsi frappé n'avait que trente et un ans, il se nommait J.-B. Baffie (1), en religion frère Néthelme, et était professeur de la première division à l'école Saint-Nicolas, qui comptait trente-huit de ses frères parmi les brancardiers.

Dès que la douloureuse nouvelle lui parvint, le frère Philippe se rendit immédiatement auprès du blessé, auquel il prodigua ses soins et ses encouragements les plus paternels, lui montrant le ciel comme prLx de son sacrifice. Quant aux autres frères, bien loin de se laisser intimider par le sort do leur compagnon, ils réclamèrent avec plus d'instances que jamais l'honneur de s'exposer au péril. Touché jusqu'aux larmes de cet élan subhme, le frère Philippe fut obligé de leur répondre qu'il lui fallait encore trop de sujets dans le service des ambulances delà capitale, pour qu'il les envoyât tous sur les champs de bataille.

(1) Né le 4 octobre 1840, au hameau de Nozières (Lozère).

Le 22, on ne s'occupa que des blessés de la veille, et le nom du frère Néthelme vola de bouche en bouche. Par sa douceur et la générosité avec laquelle il offrait à Dieu sa vie pour la France, il édifiait tous ceux qui lui rendaient visite. Ses atroces souffrances ne lui arrachaient ni plaintes, ni regrets. Le D*' Ricord étant allé demander de ses nouvelles et ayant appris qu'on n'avait aucun espoir de le sauver, dit tout ému à l'un des brancardiers qu'il avait vus à l'œuvre : « Mon frère, s'embrasse-t-on chez vous? — Mais il n'y a pas de règle pour cela, répondit le rehgieux. — Eh bien, continua le brave docteur, permettez-moi d'avoir l'honneur de vous embrasser. Vous êtes admirables, vous et les vôtres. Portez ce baiser au frère Phihppe et à tous vos frères, et dites-leur que nous vous remercions tous en notre nom et au nom de la France. »

Après trois jours de grandes souffrances supportées avec résignation, le frère Néthelme rendit sa belle âme à Dieu. Son corps fut transporté à Paris et exposé pendant un jour dans une chapelle ardente, à la maison Saint- Nicolas. Le comité des ambulances de la Presse, que servaient si bien les frères, voulut s'associer à leur deuil de famille. Dans une lettre adressée au frère Philippe, M. de la Orangerie disait :

« Le comité me charge de vous exprimer combien il est touché de cet événement si triste pour nous et pour vos frères, mais aussi si glorieux pour votre ordre, qui continue sous votre direction ses traditions anciennes de dévouement et de charité sans bornes. Nous vous remercions, monsieur le supérieur général, d'avoir devancé l'expression de nos sentiments, en nous associant dans les lettres de faire-part aux personnes qui regrettent le plus le frère courageux que vous avez perdu. Nous assisterons tous aux obsèques du frère Néthelme; je donne

des ordres pour que tout le personnel médical et administratif de nos ambulances flxes et mobiles vienne également rendre un dernier hommage à ce vaillant martyr de notre oeuvre, qui nous montre à tous l'exemple à suivre. »

Répondant à cette lettre, le frère Philippe remerciait les membres du comité et les assurait de la disposition des frères à « continuer avec un nouveau courage l'œuvre de charité et de dévouement à laquelle ils avaient été associés ; trop heureux, ajoutait-il, si, par de nouveaux sacrifices, il nous était donné de mettre fin aux douleurs de la patrie. »

Le lendemain de Noël eurent heu les funérailles du jeune martyr de la charité. Elles furent l'occasion d'une touchante et populaire manifestation, prélude de celle qui, trois ans plus tard, devait se faire pour l'héroïque vieillard condamné alors à la suprême épreuve de conduire le deail de l'un des siens. Il était suivi d'une délégation de tous les pouvoirs publics, d'une foule de soldats de toutes armes, d'ecclésiastiques, d'élèves des écoles, de femmes du peuple. Tous contemplaient à la fois avec attendrissement et indignation, sur le modeste cercueil, le brassard à croix rouge et les insignes qui auraient dû protéger la victime contre les balles prussiennes. Cette gloire que l'hurablc frère n'avait jamais cherchée, il la trouvait involontairement dans une immolation héroïque et obscure. A la fin du service, M. le curé de Saint-Sulpice remercia l'auditoire d'être venu si nombreux à cette cérémonie; et, rendant de justes hommages à l'Institut des frères, il montra que la religion seule pouvait inspirer de semblables dévouements.

Au Bourget, les lois internationales n'avaient pas été respectées non plus, car, au moment où le frère Néthelme tombait, une seconde balle déchirait la robe d'un de ses compagnons, une troisième trouait leur drapeau.

Voyant un autre frère chanceler à son tour, un brancardier s'élance vers lui.

« — Ma blessure n'est rien, dit celui-ci; secourez les plus pressés. »

Et comme on lui demande son nom :

;gf.^ ((''1 Pourquoi? répond-il. Je remplis ici un devoir dont Dieu seul, et non pas les éloges de mes semblables, doit me récompenser. »

A l'affaire de Buzenval, une centaine de frères brancardiers se réunirent à sept heures du matin dans la cour des Tuileries, puis se rendirent à Rueil, où le comité de la Presse avait établi une ambulance. De là les uns se dirigèrent vers la Fouilleuse et la Bergerie, les autres vers le parc de Buzenval. La tâche était laborieuse. Ils cheminaient avec peine, le pied s'attachant à la terre glaise, sur un sol détrempé par la neige et défoncé par les roues des voitures ; obligés de se réunir au nombre de quatre pour porter les blessés sous une pluie de balles, en face de Fennemi. S'oubliant toujours, ils reçoivent les bénédictions de ceux qu'ils sauvent, pansent avec délicatesse et encouragent.

Le 19 janvier au soir, les frères se retirèrent dans une maison de Rueil pour y prendre un peu de repos. Deux heures à peine s'étaient écoulées, lorsqu'on vint les prier de céder leurs matelas à des blessés qu'on amenait. Ils le firent avec empressement. Mais vers minuit un officier entrant dans la salle se mit à crier : « Dépêchez-vous de partir ! Dans une heure le village sera bombardé ; nous ne pourrons répondre de votre vie. » On se lève, on charge à la hâte les fourgons par une nuit fort obscure. Les uns traversent Rueil et arrivent à Paris à deux heures du matin. Les autres se retirent à Courbevoie, où ils demandent asile à un poste de soldats jusqu'au jour, qui leur permet de retourner à la recherche de nouveaux blessés.

Le 20, nos troupes, épuisées par un combat aussi sanf^lant qu'inutile, opéraient leur mouvement de retraite. Le samedi et le dimanche suivants, ceux des frères qui n'étaient pas occupés dans les ambulances revinrent à Buzenvalpour y ensevelir les morts. Ils creusèrent, dans un champ qui va de la Malmaison à Garches, une fosse qui fut bénite par Taumônier du Mont-Valérien.

Au mois de septembre, un soldat nommé Adrien Blanc entra à l'ambulance des Arts-et-Mé tiers, où en peu de jours la petite vérole noire le réduisit à rextrémité. « Il n'y a plus rien à faire, dit le docteur Audhoui, le corps de ce malade est dans un tel état de pourriture, que dans quelques heures la vie aura cessé. » Et comme le frère qui soignait ce pauvre garçon insistait pour savoir ce qui pourrait être tenté : « Il est déjà en état de décomposition ; tout devient inutile », repartit le docteur. « Pourtant, ajouta-t-il, si quelqu'un en avait le courage, on pourrait lui percer toutes les pustules et le laver ensuite avec de l'eau phéniquée, pour le débarrasser de la trop grande quantité de matière purulente qui l'empoisonne. »

Aussitôt le bon frère se fabrique une sorte de petit bistouri, et le voilà qui suit à la lettre la recommandation du docteur. Le malade avait heureusement perdu toute sensibilité. Les témoins de cette action héroïque sont frappés de stupeur. Aucun d'eux ne voudrait, pour tout l'or du monde, se résoudre à pareille besogne ! Mais, faisant taire ses répugnances, le frère se dévoue tout simplement par charité. Le lendemain, le soldat était un peu soulagé ; et quelques jours plus tard, le docteur Audhoui pouvait lui apprendre qu'il devait la vie au frère infirmier.

A Tambulance des Irlandais, le frère Berrier, qui n'avait que dix-neuf ans, mourut martyr de son dévouement aux fiévreux, qui ne voulaient être soignés que par lui. Il avait si bien le secret de les ranimer par sa gaieté, ses paroles affectueuses ! Pendant cinq mois, il ne quitta pas leur salle. Doué d'une constitution robuste, il devait néanmoins être vaincu un jour par les maladies qu'il avait si souvent combattues avec succès dans les autres. Atteint de la fièvre typhoïde, il expira en murmurant le nom de Jésus. Les médecins disaient de lui : « Dieu a fait le frère Berrier à son image. » Quelle plus belle oraison funèbre?

« Le cher frère qui me soignait, écrit un malade de Fambulance Tournefort, avait pour moi les attentions et les tendresses d'une mère. C'était vers lui que je me tournais pour éprouver, au milieu de mes souffrances, un peu de consolation. Oh ! que ce frère était bon ! Je pense souvent à lui, et la reconnaissance que je lui ai vouée n'est égalée que par ma vénération. »

Un garçon boucher, Hippolyte Prieur, ne se contenta pas de cette reconnaissance. Il a promis sa vie durant, en mémoire de sa guérison, un gigot lous les ans à Pâques à une communauté de frères des écoles chrétiennes.

Le frère Philippe fournit aussi des infirmiers à l'ambulance de la Légion d'Honneur, à Saint-Denis, à celles de Saint-Paul, de Sainte-Glotilde, de la rue de l'Université, de Grenelle, Bullier, place de l'Observatoire, de la société des Dépôts et des Comptes courants, de la place de l'Opéra, de la Paix, de Notre-Dame de Plaisance, du ministère de la Justice, de Saint-Nicolas d'Issy, à l'hôtel Lambert, aux ambulances de la Presse établies rue de Sèvres, rue Saint-Lazare , aux Ponts-et-Chaussées, rue du faubourg Poissonnière, rue de Monceau, etc. Partout les frères, rivalisant de zèle et de charité, ont été les

meilleurs amis des malades, les vigilants auxiliaires des médecins dont ils acquirent l'alTection et Testime.

« Appelé par mon ami M. Ricord à faire un service dans la Maison-Mère des frères des écoles chrétiennes, dit le docteur Horteloup (1), j'ai été, pendant sept mois, en contact avec un personnel qui a souvent varié ; mais quels qu'aient été les frères qui m'ont bien voulu seconder dans les soins à donner aux malades qui m'étaient confiés, je n'ai eu que des éloges à donner à tous. 11 est impossible de montrer plus de zèle, plus de dévouement, plus d'abnégation. Beaucoup de novices, qui n'avaient jamais approché du lit d'un malade, ont réclamé l'honneur dangereux de rester jour et nuit dans nos salles.

« Ce qui m'a le plus frappé dans ces jeunes hommes chargés de soins si nombreux et si pénibles, c'est la simplicité et la bonne humeur avec laquelle ils rendaient ces services. C'était avec la même simplicité qu'on voyait le matin se former les escouades destinées à aller sur le terrain, les jours de combat, ramasser les blessés sous la conduite d'un frère assistant.

« Je garde pour tous ces hommes, si simples et si calmes, le meilleur et le plus affectueux souvenir. Tous les étudiants qui m'entouraient, à titre d'élèves, ont les mêmes sentiments ; souvent je me suis entretenu avec eux, et je les ai toujours trouvés dans les mômes idées. Plusieurs de ces étudiants, tombés malades, ont reçu des frères les soins les plus dévoués.

« Jamais nous n'avons vu que le zèle religieux ait été indiscret chez les frères ; je n'aurais rien toléré de ce genre, et me serais retiré. Je n'ai pas eu la plus légère observation à faire à ce sujet ; la convenance et la discrétion ont été parfaites.

« J'ai l'air partial en faveur des frères ; je ne dis que

(1) Médecin honoraire de l'Hôtel-Dieu de Paris.

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