L'AMIRAL LA RONCIERE LE NOURY
la vérité pure. Je les ai toujours trouvés tels que je viens de le dire, et la mort de l'un d'entre eux n'a rien exalté ni rien diminué de leur calme ni de leur charité simple et, par conséquent, vraiment pleine de dignité. »
Les ambulances installées dans vingt-neuf pavillons construits à Longchamps (1) furent desservies par les frères, sous la direction d'un des hommes les plus distingués de l'Institut, le frère Exupérien, qui montra, au milieu de difficultés sans nombre, la plus active sollicitude. Le bois de chauffage manquait, les approvisionnements étaient difficiles ; et que de courses, que de démarches pour assurer le fonctionnement des divers services! Les frères restèrent une fois deux jours sans prendre de nourriture, tout en passant auprès des blessés des nuits particulièrement pénibles, la température s'étant abaissée dans quelques pavillons à 15° au-dessous de zéro. Combien ils souffraient alors de ne pouvoir entretenir dans les salles la chaleur que nécessitait l'état des blessés ! Souvent il fallait courir chercher les médecins à de grandes distances. Les frères suffisaient à tout, et comme ils savaient parler le langage du peuple, ils en profitaient pour améliorer la situation morale de ceux dont leur bonté avait gagné les cœurs.
« J'abordais avec réserve et charité ceux qui devaient mourir, dit le frère F. ; leur affection m'était vite acquise. Quand je croyais le moment propice, je leur disais avec douceur : Puisque le bon Dieu n'a pas permis que vous fussiez tué sur le champ de bataille, ne serait-ce pas une bonne chose que de lui témoigner votre reconnaissance en récurant le chaudron? Les uns répondaient en riant : Oui, c'est compris ; quand l'aumônier passera, dites-lui de venir me parler. Les autres ne se décidaient pas si vite, mais tous finissaient par remplir leur devoir. »
(1) 19 janvier 1871.
RiiCITS MILIT. — I,E SIÈGE DE PAHIS. — 4» SliniE. 1.3
« Je ne me serais jamais attendu à trouver tant de dévouement chez les frères, disait à Longchamps le docteur Ricord. Ce sont eux qui ont fait en partie notre fortune. Sans eux, avec un personnel double, nous n'aurions pas obtenu la moitié des résultats que nous avons pu obtenir. »
Un frère lui demandant si le service ne laissait rien à désirer :
« Oh! mon bon frère, reprit-il, vous en faites bien plus que nous n'attendions. »
« Je pars content, répétait le docteur Bastion, parce que je sais qu'en mon absence les pansements seront bien faits. »
Pour récréer les malades et tromper la douleur, les frères avaient disposé dans leurs salles un grand nombre de jeux variés. Les gagnants recevaient du tabac, des cigares et quelques menus objets. On organisa aussi des conférences sur l'histoire de France, l'histoire naturelle, l'industrie, les voyages. Elles étaient suivies avec un empressement extraordinaire. Le mardi gras, une soirée musicale eut lieu. Des chœurs furent montés, et quelques soldats chantèrent avec entrain des chansonnettes.
Le règlement des hôpitaux avait été mis en vigueur relativement aux exercices de piété auxquels tous s'associaient librement. Les frères faisaient de temps en temps le catéchisme, et M. l'abbé Mamet donnait trois instructions religieuses par semaine. Presque tous les malades remplirent fidèlement leur devoir pascal : témoignage de foi qui était pour les frères le dédommagement le plus envié.
Désireux de répondre au vœu de la population parisienne, le gouvernement de la Défense nationale voulut faire accepter au frère Philippe la croix de la Légion d'honneur, qu'il avait refusée maintes fois depuis trente ans. Aussi, quand le docteur Ricord, en quahté de prin-
cipal témoin de l'héroïsme des frères, fut chargé de transmettre à leur chef cette distinction si bien méritée : C'est la communauté tout entière qu'on décore, lui dit-il, vous ne pouvez refuser la croix. Et il l'attacha lui-même sur cette noble poitrine. Mais après son départ, l'humble rehgieux se hâta de retirer cette décoration qu'il se jugeait indigne de porter, et il la cacha si bien, que nul ne l'a retrouvée depuis.
Dans le cours de l'année terrible, une vingtaine de frères ont payé pour l'Institut l'impôt du sang. Tous ont donné leurs soins à plus de dix mille blessés et de trente mille malades, et sur ce nombre une dizaine ont seuls refusé l'assistance du prêtre.
Leurs écoles, foyers bienfaisants de la science et de l'honnêteté publique, ne furent jamais fermées, ni leurs classes interrompues un seul jour. Et que de services rendus aux pauvres de Paris par leurs fourneaux économiques ! à nos prisonniers, soit dans les ambulances de province, soit dans les logements militaires !
Tous les ordres rehgieux se sont mis au service de la patrie avant et après le siège de Paris. Aucun bataillon ne marchait au feu sans être suivi de son aumônier ; chaque ambulance avait un prêtre près de ses malades.
On peut affirmer avec la plus grande vérité que la religion a exalté le sentiment patriotique.
Pendant que les soldats tombaient sur les champs de bataille, que les frères venaient à leur aide, le siège de Paris poursuivait son cours. Le gouverneur cachait toujours son plan et prononçait de longs discours; ses collègues du gouvernement de la Défense nationale regardaient autour d'eux, surpris de leur grandeur nou-
vellc, et ne comprenant rien aux événements qui se déroulaient.
Jamais d'aussi grandes choses n'avaient été mises aux mains d'hommes aussi médiocres.
Paris acceptait la vie nouvelle qui lui était faite, et le vieux parisien s'étonnait de ne pas voir autour de lui plus de houleversements. En apparence, les événements allaient suivant leur train ordinaire pour l'immense majorité. Les riches aux beaux équipages manquaient, les splendides hôtels étaient fermés et l'habit râpé avait remplacé les riches livrées. D'un autre côté, l'absence du mendiant se faisait remarquer. Chacun ayant sa solde, la mendicité se trouvait supprimée. Mais dès que l'œil se fut habitué à la vue des fusils, des sabres, des cartouchières, des baïonnettes et autres engins de guerre, la vie reprit son cours normal. Le matin, les flâneurs aux pas lents, aux regards distraits, voyaient circuler autour d'eux les commis pressés de se rendre à leurs bureaux. Le bruit du canon ne surprenait personne, pas même la concierge debout devant les portes. Autour des marchands ambulants, les ménagères se montraient économes. Les voitures publiques devenaient rares, et les voitures de maîtres, marchant au pas, se mettaient à la disposition des passants indifférents aux signes des cochers.
Les gens d'esprit s'étonnaient et beaucoup écrivaient leur journal particuher, confident de leurs secrètes pensées. Lorsque, plus tard, ils ont relu ces pages, presque tous ont éprouvé une sorte de désillusionnement. Leur prose leur a semblé un peu froide, et il n'en est pas parmi ceux qui ont supporté les journées du siège et les longues nuits qui leur succédaient, qui ne retrouve, dans des souvenirs vagues, des sensations beaucoup plus puissantes que tout ce que renferment les journaux particuliers.
La langue écrite ne saurait donc exprimer les élans du cœur.
Le sentiment public s'était élevé, etles optimistes l'emportaient sur les pessimistes.
La Revue des Beux-Mondes publiait des articles instructifs à propos des événements; ces articles sont tous pleins d'encouragement.
Pour donner une idée très exacte de ce sentiment public, nous citerons quelqueslignes empruntées à l'homme qui a senti et parlé comme sentait la France, et comme elle eût parlé si la parole lui avait été donnée :
« Dimanche 15 janvier. Le canon a grondé presque toute la nuit. Ce matin, il tonne avec rage. On m'envoie une carte pour le Théâtre-Français, où l'on donne une représentation pour l'anniversaire de Molière. J'hésite un instant. Cette comédie mêlée d'obus avec intermèdes d'incendies et d'assassinats; les bruits et les rires du théâtre avec accompagnement de bombes, me donnent un peu le frisson... Cependant, il faut tout voir au temps où nous sommes : à une heure, je m'achemine vers le Palais-Royal.
« Sous les galeries du théâtre, la queue des beaux jours, patiente et gelée, attendant son plaisir; au dedans, une salle pleine. On joue le Bèpit amoureux et Amphitryon! Voilà bien des gaîtés pour un jour de massacre; et on aurait pu trouver des dissonnances moins brutales avec les tristesses du dehors. Mais Marinette et Gros- René sont des drôles si amusants et si vrais; Sosie et le fabuleux amphitryon parlent avec tant d'esprit notre vieille langue claire et sonore, que pendant deux heures on ne pense plus guère aux Prussiens et à leur stupide ferraille. C'est la revanche immortelle du génie français sur les pédants sinistres. La Franco a produit des Bismarck, des de Moltke et même des Krupp. Elle en pourra produire encore; mais l'Allemagne ^out entière, même
avec les contingents du Schwerin et de Schaûembourglippe, n'enfantera jamais un Molière (1). »
« Tai foi au succès, disait M. Dufaure. Ce n'est pas pour moi un raisonnement^ c'est une intuilio7i, une religion ; nous réussirons . »
Telle était l'impression intime de la France. Le gouvernement de la Défense nationale ne partageait pas cette illusion pati-io tique. Mais il voulait conserver le pouvoir jusqu'à l'extrême limite, jusqu'à l'heure fatale où tout s'écroulerait. Alors, on donnait quelque pâture à l'opinion : c'était une sortie. Notre attaque faisait reculer l'ennemi, et, le soir, nos troupes se repliaient en bon ordre. L'expédition n'avait pas réussi, mais les Allemands se souviendraient de la leçon. Les rapports officiels, les ordres du jour, les récits intimes, les discours succédaient aux actions, et le calme régnait pendant quelques jours encore.
Lorsque la fièvre des combats reprenait le dessus, on faisait circuler une quantité considérable de canons se dirigeant vers Tune des portes. C'était un aliment de conversation. Ces mises en scène portaient le nom de calmants dans les états-majors, extrêmement sceptiques.
A l'occasion, le 19 janvier, par exemple, le gouvernement publiait une proclamation courte, mais énergique : « Souffrir et mourir, s'il le faut ; mais vaincre ! »
On lisait, on se sentait ému, et l'on se croyait prêt à mourir.
Revenons un peu en arrière.
Au commencement du mois de novembre, M. Jules Favre avait adressé à nos agents diplomatiques une cir-
(1) Edmond Rousse, Œvvres diverses, t. H, p. 348.
culaire sur le rejet de l'armistice. A cette époque, le refus de la Prusse produisit uu excellent effet. Les Parisiens ne voulaient pas d'une paix qui serait imposée par un vainqueur impitoyable. La paix que nous désirions devait être fièrement discutée ; nous voulions paraître devant l'Allemagne, la tête haute, l'épée au côté, non comme une victime qui demande gTcâce, mais comme un vaillant soldat trop blessé pour continuer la lutte.
Le Français éprouvait une sorte de malaise en voyant couler les larmes de M. Jules Favre sous le regard insolent de M. de Bismarck. Ce n'était pas là ce que nos pères nous avaient enseigné du passé. M. de Bismarck, la tête couverte d'un casque, recevait le représentant de la France, désarmé, chapeau bas, les yeux mouillés de larmes ! Ce tableau nous révoltait. Nous sembhons craindre que, se levant tout à coup de son fauteuil, et debout devant M. Jules Favre, M. de Bismarck ne s'écriât : « Mais c'est vous qui avez fait la France plus faible que l'Allemagne, en refusant à l'Empire le moyen de former une armée ; c'est vous et ceux qui composent le gouvernement actuel, les Arago, les Ferry, les Pages, les Picard, les Pelletan, sans compter les Emile Ollivier et les idéologues. Pleurez, pleurez tous en demandant grâce à la France pour tout le mal que vous lui avez fait. »
Oui, M. de Bismarck pouvait tenir ce langage.
N'avions-nous pas subi assez d'humiliations en voyant, à Sedan, l'épée du souverain de la France passer aux mains du roi Guillaume?
Sur de tels sujets, la discussion est interdite, parce qu'elle serait impossible. Il ne s'agit pas de faits, mais de sentiments. Notre éducation française, nos préjugés, si l'on veut, nos entraînements, avaient fait de nous des soldats, des patriotes qui acceptaient les souffrances, les misères, les défaites, mais non la honte ou les humiliations.
Aussi faut-il le dire et le répéter, nous avons été heureux de voir M. de Bismarck sourd aux prières de M. Jules Favre.
Ceux qui viendront après nous, dans nos villes et dans nos champs, se souviendront du tableau où le Germain portait la cuirasse.
M. Jules Favre lui-môme ne s'y était pas trompé, car il termine sa circulaire par cette phrase : «. Le ministre des affaires étrangères interroge Paris, et Paris tout entier se lève en armes pour montrer au pays et au monde ce que peut un grand peuple quand il détend son honneur, son foyer et l'indépendance de la patrie. »
Dès le mois de septembre, des conflits s'élevaient dans^ les commandements. Le 19, au moment où le général Vinoy recevait l'ordre de protéger Tenceinte contre une incursion possible de l'ennemi, il s'aperçut que lesbatteries de 12 de son artillerie de réserve ne pourraient lui être utiles si l'ennemi tentait sur Paris une attaque de vive force, parce que les parapets des remparts n'étaient pas disposés pour recevoir ces pièces ; armés seulement de pièces de flanc, ils n'avaient pas une seule embrasure sur les faces. Vinoy donna aussitôt l'ordre de faire percer six embrasures au bastion 75. Le général d'artillerie réclama tout d'abord l'indépendance absolue du service de l'artillerie vis-à-vis de celui des troupes. Le gouverneur de Paris donna raison au général d'artillerie. Dans une lettre confidentielle au général Vinoy, le gouverneur dit : (( Je vous demande instamment de ménager avec soin des susceptibilités qui sont respectables parce qu'elles ont pour origine des sentiments de dévouemont à la chose publique, supérieures aux susceptibihtés-
d'armes spéciales, auxquelles, d'ailleurs, le règlement donnerait raison dans le cas présent. »
En citant cette lettre confidentielle du gouverneur de Paris, notre but n'est pas de faire ressortir le peu de vigueur du commandement supérieur, réduit à demander instamment des sacrifices lorsqu'il fallait donner des ordres formels.
Il y avait longtemps que les armes spéciales tentaient des efforts pour se rendre indépendantes du commandement des troupes. Le corps d'état-major lui-même aussi bien que l'administration voulaient avoir leur action propre, dirigée vers un même but, mais sans la suprématie du commandant en chef.
Le mal remontait aux dernières années du règne du roi Louis-Philippe. Les vrais principes avaient été défendus par le général Préval, notre plus grand organisateur après le maréchal Soult.
L'Empire avait trop d'ambitions à satisfaire, et pas assez de savoir pour remettre chacun à sa place, et renfermer les spécialités dans leur rôle déjà si beau.
Il résulta des dispositions adoptées par le gouverneur de Paris, que, pendant toute la suite du siège (depuis le 19 septembre), les services de l'artillerie et du génie furent absolument distincts du commandement des troupes.
La confusion, pour ne pas dire plus, à laquelle cette mesure donna lieu eut parfois de graves inconvénients. Ainsi l'on put voir des batteries fixes, établies sans que le chef des troupes postées de leur côté eût été averti, demeurer sur place, puis ouvrir leur feu sans qu'aucune garde préservatrice les appuyât, risquant ainsi de se faire enlever à la première démonstration de l'ennemi. Mais les conflits de cette nature présentent surtout ce péril que, les jours de combat, l'entente entre les diverses armes n'existant plus, chacune ne songe qu'à son action
spéciale, à son rôle particulier, sans se préoccuper des autres. Les résultats obtenus sont inférieurs à ce qu'ils eussent été dans les conditions d'un ensemble concerté d'avance. Par exemple, l'artillerie doit faire feu pour aider l'action de l'infanterie, mais elle peut aussi parfois la gêner, si le chef de l'infanterie n'est pas consulté. L'artillerie doit recevoir de l'infanterie ou de la cavalerie la protection qu'elle est impuissante à s'assurer par ellemême. D'après les dispositions adoptées pendant le siège de Paris, les deux armes infanterie et artillerie ne pouvaient plus se donner ce mutuel et indispensable appui.
Aucune action sérieuse n'est possible sans la subordination complète des services de l'artillerie et du génie au commandement d'armée.
Notre surprise est extrême lorsque nous voj^ons que sous le règne de Louis XIV, quand vivait Vauban, le plus célèbre ingénieur, et lorsque cet homme dirigeait tous les sièges, il n'en était pas moins sous les ordres du commandant des troupes. Les correspondances de Louis XIV, de Louvois, de Turenne et de Vauban prouvent qu'au xvii« siècle les vrais principes sur le commandement étaient mieux compris que de nos jours.
Sous le second empire, après le siège de Rome, le général Vaillant, chef du génie, emporta le bâton do maréchal de France qui ne pouvait être accordé qu'au commandant en chef, général Oudinot, duc de Reggio.
Un officier-général de l'arme du génie, instruit dans sa spécialité, caractère très honorable, estimé de tous, fut, en 1870, placé à la tête d'un corps d'armée, et perdit la bataille de Forbach.
L'armée a été atteinte du mal qui dévore la société civile. Au lieu de concourir au bien général en se soumettant, en acceptant sa part quelque modeste qu'elle soit, chacun veut être indépendant. L'autorité n'est plus de force à soumettre les orgueils et les vanités, et nous
sommes assez aveugles ou assez naïfs pour chercher ailleurs la cause de nos échecs.
Il existe à la bibliothèque de la rue Richelieu un mémoire entièrement écrit de la main de Louis XIV, et qu'il avait confié au maréchal de Noailles. On ht dans ce mémoire :
« Les fautes que j'ai faites, et qui m'ont donné des peines infinies, l'ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop nonchalamment aux avis des autres. Rien n'est si dangereux que la faiblesse, de quelque nature qu'elle soit. Pour commander aux autres, il faut s'élever au-dessus d'eux... »
De complaisances en complaisances, ceux qui ont eu le gouvernement des peuples on laissé le principe d'autorité se perdre entre leurs mains. Les natures les meilleures, entraînées insensiblement dans la voie de l'indépendance personnelle, ont créé sans le vouloir l'indépendance collective. Les armées en sont venues à voir discuter l'obéissance passive. On pourrait suivre pas à pas, depuis un siècle, les progrès du mal qui nous dévore et qu'il faut arrêter à tout prix si nous voulons sauver le patriotisme.
L'histoire du siège de Paris est fort instructive à tous les points de vue. D'abord il faut reconnaître que tout était à créer. On se mit à l'œuvre et des prodiges furent accomplis. En aucun temps et chez aucun peuple, têtes et bras n'improvisèrent de telles choses. Ce fut merveilleux. L'armée entière était captive, et l'on eut en peu de jours, non une armée nouvelle, mais d'intrépides combattants. Le jour, la nuit, de braves ouvriers forgeaient des canons et l'Allemagne surprise s'arrêtait devant nos murs. Placé à une grande hauteur, l'historien ne peut qu'admirer en silence. Mais, si ce même historien descend vers la terre, s'il se mêle à la foule, son enthousiasme se refroidit. Les faiblesses compromettent tout,
et le fou qui se rallume dans les cœurs n'est même pas compris par le gouvernement civil qui ne veut pas mourir pour la patrie. Le gouverneur, au lieu de dominer ses collègues, de les soumettre, do se servir d'eux au besoin, mais comme sufiérieur, discute longuement ses projets militaires, si bien que toute sortie est connue de l'ennemi et qu'il devient impossible de remporter un avantage sérieux et durable. Autour de ce gouvernement, dont aucun membre n'a charge d'âmes, vivent les clubs et les journaux les plus révolutionnaires. Ce monde, ennemi de toute autorité, règne et gouverne, il a ses chefs, ses bataillons, son drapeau. En un mot, il fait peur.
Président du gouvernement de la Défense nationale, le général Trochu n'a pas été longtemps à mesurer la taille de ceux qu'il est appelé à présider. Deux séances ont dû lui faire savoir que les hommes d'esprit, habitués aux plaidoiries, sont incapables d'agir, et ne peuvent que paralyser ses actions. Pourquoi, dès lors, ne s'entouret-il pas de caractères énergiques, éclairés, enflammés de patriotisme ? Il n'en manquait pas, dans ce Paris en ébullition. Mais c'eût été peut-être jeter un voile sur le drapeau de la République, et le gouverneur n'osait toucher à l'arche sainte.
Il ne croyait pas à la défense de Paris et cependant défendit Paris avec une grande bravoure personnelle ; mais, étranger au commandement des troupes, il conduisait au feu de nombreux bataillons ; ignorant de la tactique, il arrêta des plans de bataille ; enfin, jouissant d'une grande popularit('' dans les états-majors de l'Empire, il tomba jusqu'au ridicule au milieu des défenseurs de Paris, y compris même la garde nationale.
Dans ce siège mémorable, tout semble contradiction. On s'arrête pour admirer un beau trait, un grand caractère, et soudain le regard est attiré à droite ou à gauche où des scènes ignobles se déroulent publiquement. Les
bourreaux et les victimes se coudoient, l'oreille entend presque en même temps les plus horribles blasphèmes et les prières les plus sublimes.
Alors la plume s'échappe des doigts, la tête s'incline sur la poitrine, et l'on serait tenté de murmurer ces paroles : « Combien tu serais grand, peuple de France, si l'on ne te trompait sans cesse ! »
Le récit détaillé des diverses opérations militaires, qui toutes se ressemblent, offrirait peu d'intérêt au lecteur et serait privé de tout élément instructif. Mieux vaut prendre au hasard l'une des expéditions, depuis sa pensée première jusqu'à son terme, et laisser voir ce qu'ont été ces sorties demandées par les Parisiens et dont le gouvernement affectait de se montrer fler.
Le 28 septembre, le générai Vinoy fut prévenu par des reconnaissances que les avant-postes allemands, du côté de Choisy-le-Roi , étaient occupés par des Prussiens appartenant à la landwehr, troupe inférieure, facile à vaincre.
Vinoy pensa qu'un cowp de main pouvait être tenté sur ce point. Use rendit auprès du gouverneur pour demander l'autorisation d'agir, et développa son plan, fort modeste d'ailleurs. Le gouverneur donna son approbation. Le plan du général Vinoy consistait à atteindre le pont de Choisy-le-Roi et à le détruire pour couper à l'ennemi une route qui lui était utile. Cette opération avait en outre l'avantage, si elle réussissait, d'obliger les Prussiens à reculer de ce côté leur ligne d'investissement.
11 fut donc décidé entre le gouverneur et le général Vinoy que cette expédition se ferait le lendemain et que
le mouvement de troupes préparatoires serait commencé le soir même très secrètement.
Vers trois heures, le général Trochu changeait d'avis. Il prescrivait un ajournement de vingt-quatre heures « pour avoir le temps de prévenir tout le monde. »
En effet, tout le monde fut prévenu, non seulement la bourgeoisie, mais aussi les Prussiens.
Ce retard de vingt-quatre heures détruisit en partie l'élan vigoureux qui, à la guerre, est un élément de succès ; pendant ces vingt-quatre heures, il y eut de nombreux conseils, des journalistes confièrent le projet à leurs amis, et les Allemands eurent le temps de relever leurs mauvais soldats par de meilleurs. Si bien qu'au lieu de surprendre l'ennemi, on fut surpris par lui.
Le 29 septembre, dans l'après-midi, le gouverneur donna l'ordre au général Vinoy de réunir chez lui, en conseil de guerre, les principaux officiers-généraux placés sous ses ordres. On vit arriver, non sans bruit, au quartier du commandant du IS"" corps, les généraux d'Exéa, de Maud'huy, Blanchard et d'Ubexi, suivis de leurs escortes. Tout cela produisit une véritable sensation. Vers une heure et demie, un aide de camp apporta, au galop, l'ordre détaillé du gouverneur. Quoique tout ait été arrêté et convenu, le général Trochu veut faire ses preuves de tacticien : IMe but de la reconnaissance; 2° elle sera offensive ; 3" Choisy-le-Roi est l'objectif; 4° le plateau de Villejuif deviendra la base d'opérations ; 5° le nombre des colonnes sera de quatre ; 6° mouvements préparatoires, fixation des chemins, directions combinées, etc., etc.
L'artillerie des forts donnera le signal du dôpart; « après une demi-heure, montre en main, de ce feu d'artillerie, qui ne devra pas être précipité, l'infanterie commencera son mouvement...
« L'opération devra être rapidement conduite ; la re-
traite se fera en bon ordre les troupes réoccuperont,
en passant, le Moulin-Saquet, Villejuif et la Haute-Bruyère, avec le canon qui garnit ces positions. »
Au début et dans la pensée du général Vinoy, il ne s'agissait que d'une affaire d'avant-postes, conduite vigoureusement et enlevée d'un coup de main par trois ou quatre bataillons.
Il fallait agir promptement, et le général gouverneur de Paris, après avoir approuvé, était tombé dans ses irrésolutions. Il lui avait fallu vingt-quatre heures de réflexion, des conseils de guerre, une laborieuse rédaction, enfin un plan comme Austerlitz en avait à peine enfanté.
Cette affaire d'avant-postes devenait de taille à envahir l'esprit tout entier du général Trochu. La hgne de bataille devait s'étendre de la Bièvre à la Seine, sur un front de 6.000 mètres ; 20.000 hommes seraient engagés sur ce front ; ils en auraient 6.000 autres en réserve pendant que, sur leur droite et sur leur gauche, 10.000 hommes opéreraient des diversions. Ainsi le nombre total des troupes qu'on allait mettre sur pied dans la journée du lendemain ne serait pas inférieur à 40.000 hommes. Une action livrée avec un semblable effectif se nomme une bataille et non pas une reconnaissance.
On s'amusa fort, dans l'artillerie, de cette demi-heure montre en main, qui ne tient aucun compte de l'effet produit par le tir, qui peut avoir plus ou moins de justesse, plus ou moins de vivacité.
Pendant que le général Vinoy présidait le conseil de guerre où siégeaient ses quatre principaux heutenants, le gouverneur de Paris, suivi d'une escorte considérable, se rendait au fort de Bicetre, puis à celui d'Ivry. Là, il donnait publiquement ses ordres pour le feu du lendemain. Dans la soirée, la nouvelle d'une sortie pour le jour suivant circulait dans tout Paris, si bien que les ora-
teurs des clubs discutaienl hautement les ordres du gouverneur.
Pendant cette soirée et toute la nuit, l'ennemi renforça ses avant-postes, augmenta le nombre de ses travailleurs et fit ses préparatifs pour la surprise que lui préparait le général Trochu.
Fortement impressionné de tout ce qu'il voyait et entendait, le général Vinoy se rendit, le soir, chez le gouverneur pour lui faire part des appréhensions qu'avaient fait naître en lui les renseignements qui venaient de lui arriver. Le but à atteindre avait-il une importance proportionnée aux pertes que nous ferions ? Ne pouvait-on, sans abandonner l'idée d'une action vigoureuse, en différer l'exécution de quelques jours, de manière à laisser d'abord aux exagérations répandues dans le public le temps de se rapprocher un peu plus du bon sens et de la vérité, mais surtout de façon à tromper l'ennemi sur nos intentions, en lui donnant à croire qu'il avait été induit en erreur sur notre projet de sortie ?
Si faible avec le moindre caporal de la garde nationale, le gouverneur croyait que sa dignité l'obligeait à ne rien céder au commandant du 13" corps. Il ne resta plus au général Vinoy qu'à obéir aveuglément.
Ce fut en effet une véritable bataille qui porte le nom de combat de Chevilly, ou combat de Bicetre. Nos troupes montrèrent une grand vigueur, mais durent rentrer dans leurs lignes.
Nos pertes en tués, en blessés ou disparus, fut de 1.988 hommes. Le général Guilhem avait été frappé mortellement au début de l'action.
On voit qu'au milieu de ses nombreuses qualités le gouverneur de Paris n'avait pas celle de simplifier les questions et de faciliter l'exécution des plans les moins comphqués.
Des travaux défensifs d'une réelle importance furent entrepris dans les premiers jours du mois d'octobre. Le général du génie Tripier qui appartenait au cadre de réserve se trouvait enfermé dans Paris. Ceux qui ont connu cet offlcier-général conserveront toujours le souvenir de son esprit et des ressources de son imagination. La pensée lui vint d'exécuter sur la rive gauche de la Seine des travaux de contre-approche, du genre de ceux que les Russes avaient étabhs à Sébastopol. Le général Tripier fut autorisé à les entreprendre et se mit à l'œuvre le 7 octobre en avant de l'Hay. Ces travaux furent ensuite continués jusqu'à Issy ; leur achèvement enveloppa nos positions d'un réseau de tranchées de 25 kilomètres au moins d'étendue. Les assiégés purent les utihser pour la première fois à l'attaque du 13 octobre, puis à celle du 29 novembre. Elles ont rendu de grands services pendant le bombardement.
Le génie territorial intervint également et proposa le 6 octobre de prendre la direction des travaux de défense exécutés par les troupes « pour imprimer aux travaux d'organisation des lignes en question une marche systématique uniforme et lever toutes les difficultés matérielles. » Les travaux furent immédiatement commencés.
Tous ces efforts étaient des plus louables et devaient donner d'excellents résultats. Mais ils avaient l'inconvénient d'être entrepris sous trois directions différentes. Ainsi les travaux de campagne nécessités par les actions militaires demeuraient dans le ressort du commandant du génie du 13" corps, général Javain. Ceux des communications et des ouvrages défensifs permanents regardaient le génie territorial ; enfin une série spéciale était
entreprise par le général Tripier. 11 devait naturellement résulter de ces directions diverses une certaine confusion et parfois un manque d'entente nuisibles pour l'exécution générale. On voit, un peu partout, des efl'orts individuels ou collectifs, mais le grand organisateur manque pour imprimer un mouvement uniforme, et réunir toutes les forces.
Au milieu de tant de préoccupations les vivres diminuèrent. Le rationnement aurait dû être imposé dès le début du siège, mais le gouverneur et ses collègues ne croyaient pas à une longue résistance. Il fallut cependant en arriver à rationner la population. Chaque ménage reçut de la mairie une carte établissant son droit à tant de grammes de viande et de pain. La mère de famille, la fille ou la domestique stationnait de longues heures à la porte des boutiques, sous la pluie, les pieds dans la neige, le corps glacé.
On vit bientôt les provisions s'épuiser. Les boucheries de chiens et de chats s'ouvrirent dans tous les quartiers, et le rat, bien préparé et quelque peu dissimulé, devint une précieuse ressource.
Les animaux du Jardin des Plantes, qui sont une des richesses nationales, avaient été pourvus de provisions qui semblaient suffisantes en foin, en grains et aussi en viandes.
Dès les premiers jours de septembre, M. Geoffroy Saint-Hilaire, directeur du Jardin d'Acchmatation du bois de Boulogne, se décida, en prévision du siège de Paris, à éloigner un certain nombre d'animaux précieux et faciles à transporter ; la plus grande partie fut déposée au Jardin zoologique de Bruxelles, quelques autres furent confiés à celui d'Anvers. Un certain nombre d'oiseaux précieux furent dirigés sur Tours et remis, les uns à M. Barnsby, administrateur du Jardin botanique de cette ville, et les autres îi M. Cornély Van Heemstra, proprié-
taire du château de Beaujardin. Quelques jours plus tard ce qui restait d'animaux fut conduit au Jardin des Plantes, avec trente jours de vivres (1). Mais les ressources devinrent insuffisantes, et vers le milieu d'octobre, il fallut faire de grands sacrifices.
Des animaux furent vendus, tués et mangés :
Le 18 octobre 1870, un zèbre nain vendu. . 350 fr.
Le même jour, deux buffles 300 fr.
Le 23 octobre, deux cerfs d'Aristote. . . . 500 fr.
Le même jour, douze carpes 150 fr.
Le 24 octobre, deux yacks 300 fr.
Le 25 octobre, trois oies 60 fr.
Le 27 octobre, un petit zèbre 400 fr.
Le 28 octobre, un lot de poules et de canards 862 fr.
Le 31 octobre, un lot de canards 115 fr.
Le 3 novembre, onze lapins 100 fr.
Le 17 novembre, deux rennes 800 fr.
Le 21 novembre, deux antilopes nilgaux. . 1.000 fr.
Le 22 novembre, un paon axis 300 fr.
Le 26 novembre, deux cerfs wapitis. . . . 2.500 fr.
Le 9 décembre, un antilope nilgau 050 fr.
Le 15 décembre, deux chameaux 4.000 fr.
Le même jour, un veau yack 200 fr.
Le 20 décembre, deux chameaux 5.000 fr.
Le 29 décembre, deux éléphants 27.000 fr.
La viande d'éléphant se vendit de 50 à 60 francs le kilogramme. Le kilogramme de trompe atteignit même 80 francs.
Une portée de louveteaux fut enlevée à raison de 24 fr. le kilogramme. Un petit agneau vivant qui pesait 25 livres
(1) Rapport h Ta-ssemblée générale des actionnaires du Jardin zoologique cr Acclimatation du bois de Boulogne, 1<^' août 1871. M. Geoffroy Saint- Hilaire a bien voulu nous communiquer tous ces curieux reuseiguements.
fut payé 500 francs. Des poulains furent mangés comme viande d'élan, et les perroquets, sous des noms divers, eurent de grands succès.
M. Deboos, propriétaire de la boucherie anglaise de l'avenue de Friedland, paya :
Deux petits sangliers 1.200 fr.
Casoars de la Nouvelle-Hollande 200 fr.
Un ours 500 fr.
Deux oies et sept volailles diverses 155 fr.
Deux louvards et une biche 570 fr.
Deux porcs-épics 100 fr.
Un kanguroo 100 fr.
Un idem 150 fr.
Un grand casoar GOO fr.
A la fin du siège, les denrées alimentaires atteignirent ces chiffres, d'une parfaite exactitude :
Un kilogramme de cheval 20 fr.
Un kilogramme de chien 8 fr.
Un kilogramme de jambon 80 fr.
Un chat 15 fr.
Un lapin 50 fr.
Un dindon 150 fr.
Un œuf 5 fr.
Un rat 2 fr.
Un pigeon 15 fr.
Un kilogramme de beurre 160 fr.
Un litre de haricots 8 fr.
Un boisseau de carottes 75 fr.
Un boisseau de pommes de terre 35 fr.
Un boisseau d'oignons 80 fr.
Un chou 16 fr.
Un poireau 1 fr.
Un pied de céleri 2 fr.
Une échalotte 0 50
Bois vert, les 100 kilogrammes 20 fr.
Le vin, Teau-de-vie et le tabac ne manquèrent pas un seul jour.
La plupart des locataires parisiens ne pouvant payer leur loyer s'entendirent avec les propriétaires.
On avait réquisitionné des logements inoccupés pour les réfugiés de la campagne. Des paysans se trouvaient installés dans des appartements luxueux, habités ordinairement par de riches familles. De magnifiques salons servaient à faire sécher le linge. Ces mêmes salons étaient parfois transformés en cuisines.
Une des plus rudes privations fut l'absence d'éclairage. Faute de lumière on se couchait dès que la nuit venait; pendant que l'un cherchait le sommeil, son voisin allait au théâtre, où la compagnie du gaz éclairait encore quelques rampes.
Deux fois par semaine le Théâtre-Français donnait son répertoire classique ; l'Opéra ouvrait ses loges ainsi que la Porte Saint-Martin. Les représentations étaient souvent à bénéfice : tantôt il fallait venir en aide à quelque ambulance, parfois c'était un canon qu'il fallait fondre, un pauvre artiste auquel on tendait la main.
« La France s'ennuie », avait dit Lamartine sous le règne de Louis-Philippe; quelqu'autre poète aurait pu penser que, sous l'Empire, la France s'amusait. De ces deux états opposés, la France en était venue à une sorte de déUre dont les eff"ets surprenaient à peine des témoins blasés sur les choses de la vie.
« Le 28 novembre dînaient ensemble chez Bignon : le comte de Coriolis, officier d'ordonnance du général Mellinet; le duc de Gastries, sous-lieutenant de cavalerie; M. Arthur Meyer et le capitaine de Neverlée.
¥. On devait sortir et se battre le l(3adciiiain, on buvait donc du vin de Champagne.
« Tout à coup Neverlée, un beau et intelligent garçon, dit en levant sa coupe, comme pour un toast :
u — C'est mon dernier verre de Champagne, je serai tué demain.
« Les autres de se récrier.
« — Je serai tué demain, répétait Neverlée.
« Il était tué, à quelques mètres d'un mur crénelé. Lui et son cheval avaient reçu trente-huit balles (1). »
On se racontait de telles choses sans étonnement, tant Tesprit pubhc était préparé au merveilleux. Certaines histoires couraient les rues et prenaient le caractère de légendes : c'était d'ordinaire un canonnier de la marine qui poinlait si bien que le roi de Prusse n'osait sortir de Versailles. Mais l'homme légendaire par excellence fut le sergent HofF.
11 fut pendant deux mois le héros du peuple de Paris. On raconta sur lui de telles aventures qu'il devint difficile de découvrir la vérité. Elle se fit jour enfin, et le sergent Hofi", accusé d'avoir servi d'espion aux Prussiens, sortit de cette odieuse calomnie, aussi pur qu'il le méritait.
Deux mois durant, les journalistes se rendaient aux avant-postes pour voir le sergent Hofi', écouter ses récits et lui faire subir de véritables interrogatoires ; les peintres dessinaient son portrait, et chacun connaissait cette tête de soldat qui n'avait rien de terrible, et ressemblait plus ou moins au fils de la maison.
Lorsque commence le siège de Paris, Hofi" a treize ans
(1) Journal d'^in officier d" ordonnance, par le comte d'Hérisson.
de services, et son nom est inconnu hors de son régiment. A la fin du siège il a tué vingt-sept prussiens, comme l'attestent ses états de services officiels signés par les membres du conseil d'administration, conformément aux règlements militaires, et d'après l'ordre du jour du gouverneur.
Un vieux zouave qui aurait longtemps guerroyé en Afrique n'eût pas été au cœur du Parisien comme ce soldat de la ligne que le siège avait enflammé. C'est en respirant l'air de Paris que cet homme devenait un héros; c'est, dit-on, ce contact fiévreusement patriotique qui a réveillé cette nature assoupie. Le peuple adopte le sergent Hoff et en fait son idole.
Simple ouvrier, il parle peu et se montre toujours modeste. Tout naturellement les ouvriers sont fiers de ce compagnon, qui, dans l'histoire, est leur personnification.
Le peuple aime le merveilleux. Un sergent qui, dans les sorties, eût fait brillamment son devoir, ne l'eût pas surpris. On sait, en France, dans le château comme sous le chaume et dans la mansarde, que notre simple soldat sait se faire tuer comme son colonel.
Mais dans les causeries du peuple de Paris, HofF surgit tout à coup. Le 10 novembre les journaux annoncent qu'il a déjà tué ses trente prussiens. Seul ou presque seul, il s'éloigne dans les champs, se glisse de buisson en buisson, s'approche à pas de loup des sentinelles ennemies, s'élance sur eUes, les frappe sans coup de fusil, surprend les postes et disparaît comme par enchantement. On trouvait un charme dans ces récits, et l'orgueil national se sentait à l'aise.
Tout à coup, lorsque l'héroïsme du sergent Hoff était sur toutes les lèvres, on sut qu'à Champigny le sergent Hoff" avait disparu.
On chercha. Il n'était ni parmi les morts, ni parmi les
blessés; un journal fit savoir que Tintrépidc sergent n'était qu'un espion prussien. Il se nommait Hentzel, lieutenant en premier aux chasseurs bavarois. Ce journal ajoutait, qu'en sa qualité d'allemand, il traversait les lignes, et qu'en retour de ses rapports, on lui donnait des armes qu'il rapportait comme trophées.
Quelques camarades de Hoff, qui l'avaient accompagné dans ses expéditions, protestèrent en vain. Le coup était porté, et le Parisien, honteux de son enthousiasme de la veille, accabla d'outrages le pauvre sergent.
Un autre journal ajouta qu'il avait reçu son châtiment : des francs-tireurs de la Seine, dans une expédition, auraient surpris le sergent en compagnie des Prussiens, sur l'autre rive de la Seine, près de Bezons, et deux balles dans la tête avaient terminé sa carrière.
Tous ces récits étaient faux, mais il semblait impossible aux Parisiens que le sergent Hoff disparût sans bruit comme un simple conscrit.
Pendant que son nom était voué au mépris, le brave sergent, prisonnier de guerre, se rendait en Allemagne sous l'escorte des uhlans.
Longtemps après, l'ancien ministre de la guerre, général Le Flô, devenu ambassadeur de France en Russie, écrivait, le 9 mars 1873, à une parente du sergent Hoff :
« Je suis vraiment confondu, madame, de cette lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrirc, relativement au sergent Hoff. Un article récent de la Revue des Deux- Moiides (1) rendait assez exactement compte des rapports que j'ai eus avec cet homme que je n'ai eu l'idée de considérer autrement que comme un brave et vaillant soldat. 11 m'avait été recommandé de la façon la plus chaleureuse par son général de division d'Exéa, et, chaque fois
(1) Article signé L. Louis Lande.
que je l'ai vu, il m'a louché par sa simplicité, sa modestie, et j'ajoute par son désintéressement.
« Il est très vrai que j'ai eu un jour l'idée d'en faire un officier et qu'il fut le premier à répondre que son défaut d'instruction ne lui permettait pas d'être autre chose que sergent.
(( Il est également vrai qu'au moment de quitter Paris pour essayer de porter une lettre de moi à M. le maréchal Bazaine, et, ayant reçu la promesse d'une récompense de 20.000 francs, je crois, s'il me rapportait une réponse à cette dépêche, il me dit encore :
« — Merci, mon général, mais permettez-moi de refuser toute récompense pécuniaire, je ne veux pas d'argent. ))
« Hoff avait déjà, je pense, la croix à cette époque, ou je la lui ai donnée plus tard, je ne mêle rappelle pas.
« Quoi qu'il en soit, imaginer que ce soldat, mutilé depuis dans nos rangs, qui, pendant le siège, a risqué cent fois sa vie et qui refusa mes 20.000 francs, n'ait été qu'un vulgaire et stupide espion, c'est dépasser, ce me semble, toutes les limites de la plus sotte crédulité et de la plus coupable calomnie.
« Veuillez agréer, etc.
Signe : « Général Le Flô, « amhassadew de France en Russie (1). »
Le sergent HofF à ce moment devait, en effet, traverser les lignes prussiennes, entrer dans Metz, et rapporter la réponse du maréchal Bazaine. Hoff, qui était alsacien et parlait la langue allemande, avait été enfermé à la Roquette avec des prisonniers prussiens, se disant aussi prisonnier de guerre. Il espérait, en causant avec ces étrangers, savoir le chemin le plus sûr pour arriver à
(1) Cette lettre était adressée à Mme Dupuis, directrice des prisons de* jeunes détenus.
Metz. -Tout dtait prêt, la dépêche du ministre Le Flô réduite à la grosseur d'un noix, lorsque la nouvelle de la capitulation de Metz parvint à Paris.
Quelques sceptiques s'étonneront, peut-être, que la capture du sergent Hoff par les Prussiens n'ait pas produit un grand effet dans les rangs ennemis. Voyant qu'il allait être pris, Hoff avait jeté ses papiers et son argent dans un fossé plein d'eau, et arraché ses galons à peine faufdés. Tombé entre les mains des Allemands, il fut fouillé par des soldats qui lui enlevèrent sa montre d'argent et son couteau. On lui parla allemand, il fit semblant de ne pas comprendre. Sa tête avait été mise à prix, et sa seule crainte était d'être reconnu par quelque français qui, sans le vouloir, aurait attiré sur lui l'attention.
Prisonnier, il prit le nom de "Wolf et déclara être né à Colmar. Avant de le suivre dans sa captivité, exposons les états de services du brave sergent :
Hoff (Ignace), fils de Rinhard et de Marie-Anne Diétrich, est né le 20 juillet 1836 à Marmoutier (Bas-Rhin). H quitta de bonne heure la maison paternelle pour faire son tour de France comme ouvrier plâtrier.
Appelé par la loi du recrutement, il fut incorporé au 25° de ligne.
Voici le premier feuillet de son livret :
Entré au service au 25" de ligne à compter du 29 novembre 1857, classe de 1856.
Arrivé au corps le 15 décembre 1857 ;
Voltigeur le 21 avril 1862 ;
Rengagé le 10 mars 1863 pour sept ans à partir du 31 décembre 1863 ;
Caporal le 13 juillet 1867 ;
Caporal de grenadiers le 20 octobre 1867 ;
Sergent de 2« classe le 6 mai 1869 ;
Sergent de 1" classe le 12 octobre 1870 ;
Chevalier de la Légion d'honneur le 6 novembre 1870.
A côté de ces états de services se trouve Tordre du régiment ainsi conçu :
« Le lieutenant-colonel commandant le 107" de ligne est heureux de porter à la connaissance du régiment, que, par décret du 6 novembre, le sergent Hoff est nommé chevalier de la Légion d'honneur.
« Le lieutenant-colonel est persuadé que la satisfaction qu'il éprouve de voir récompenser les services de ce digne sous-offlcier est partagée par tous au 107°.
« Jamais le signe de l'honneur n'aura brillé sur la poitrine d'un plus brave soldat.
« Nogent-sur-Marne, le 9 novembre 1870.
Signe : « T araire. »
Du 18 janvier 1858 au 14 octobre 1861, Hoff avait fait partie de l'armée d'occupation de Rome. Il allait donc terminer son deuxième congé lorsque la guerre de 1870 fut déclarée.
Après l'avoir présenté au lecteur, suivons-le dans quelques-unes de ses expéditions.
La guerre le trouva sergent au 25*^ de ligne en garnison à Belle-Isle-en-Mer. Il remplissait ses modestes devoirs, sans ambition, lorsque, vers le milieu du mois d'août, il apprenait que son père, vieillard de soixante-quatorze ans, avait été fusillé par les Prussiens. La nouvelle était fausse, mais le sergent devint tout à coup exalté jusqu'au délire. Lui, le vieux soldat alsacien, voyait son foyer déshonoré par le Prussien qu'il méprise, il voyait le père massacré au seuil de sa chaumière, et la rage s'emparait de lui.
Demander à marcher contre le Prussien, partir, arriver à Paris au 7' de marche, fut l'affaire de quelques jours.
Il se mit en route avec le 13" corps et débutait sous le général Vinoy. Après avoir entendu le canon de Sedan, le 13" corps put rentrer dans Paris. Le 7* de marche était posté en avant de Vinconnes, et la nuit les uhlans passaient au galop non loin de nos soldats.
Le sergent Hoff, qui n'avait jamais combattu, observa pendant quelque temps et fut surpris de la tranquillité de nos avant-postes qui voyaient d'un œil assez indifférent les patrouilles ennemies passer et repasser à portée de fusil.
Sa première pensée avait été d'attaquer seul l'un de ces petits détachements pendant une nuit obscure, mais la discipline le retint. Il demanda l'autorisation à ses chefs qui d'abord repoussèrent sa demande. Il insista, et obtint la permission de réunir une quinzaine d'hommes résolus pour tenter quelque aventure.
A la tète de braves camarades, Hoff partit un soir vers dix heures pour s'embusquer dans un fossé le long de la Marne, en face des premières maisons de Bry. Quatre heures s'écoulèrent dans un profond silence, Hoff et ses compagnons couchés dans le fossé, les fusils armés. Vers deux heures du matin, des cavaliers allemands paraissent sur le chemin de halage. Ils sont près de trois cents, calmes et sans la moindre inquiétude. On entend leurs conversations, on voit le feu de leurs pipes. D'un geste de la main, le sergent Hoff ordonne de ne pas tirer. Il laisse approcher les cavaliers et, lorsqu'ils sont à bonne portée, un second signe fait partir les quinze fusils. Pas un coup n'a manqué son homme, les chevaux se cabrent et tombent, les cavaliers jettent des cris, le désordre est à son
comble, on ne peut fuir tant la rue est étroite, des coups de fusil se succèdent, et les chevaux sans cavaliers se cabrent et tombent.
Enfin des maisons de Bry sortent des fantassins prussiens qui commencent à riposter. En même temps quelques coups de feu se font entendre vers la gauche. Craignant d'être enveloppé, Hoff ordonne la retraite à voix basse, et ses compagnons disparaissent pour rentrer au camp.
Telle fut l'une des expéditions du sergent. On en parla beaucoup dans les bivouacs, et les Parisiens se chargèrent de donner à l'aventure un caractère dramatique.
Hoff était observateur comme tout alsacien. Il avait remarqué l'endroit d'où venaient les coups de fusil partis de l'autre rive, pendant son attaque contre l'escadron prussien. 11 pensa que là devait se trouver un poste, peut-être une grand'garde. Un soir, seul cette fois, le sergent se dirige vers la Marne, moitié rampant, moitié marchant, s'arrêtant de dix pas en dix pas, se défilant derrière les arbres. Il aperçoit un bavarois en faction, les yeux distraits. Cet homme songeait, sans doute, à son pays, au foyer, au vieux père, à la jeune fiancée. Il regardait couler l'eau dont le murmure caressait ses rêveries.
Hoff s'élance, renverse le bavarois et lui fend la tête. A l'autre extrémité du pont, sur la rive gauche, se trouve une autre sentinelle. Le sergent, cette fois, a recours au fusil, et la sentinelle tombe.
Toutes ses expéditions étaient calculées, carie sergent ne donnait rien au hasard. Il exigeait de ses compagnons une obéissance passive. On devait garder le silence, ne pas fumer, et préférer l'arme blanche au coup de feu.
Il marchait le fusil armé, le revolver au flanc, le sabrebaïonnette passé dans la ceinture, sans fourreau, pour éviter le bruit.
L'historien du sergent Hoff, M. Louis Lande, raconte
ce souvenir de son liéros, qui était un très habile tireur ; c'est le sergent qui parle :
« J'étais, avec mon lieutenant, dans nne maison de Nogent, une petite maison roug-e au bord de la Marne ; on voit encore les trois créneaux que j'avais percés près du toit. Tout en haut du viaduc, sur l'autre rive, nousaperçûmes comme un point noir ; à cette distance, on aurait dit une branche d'arbre. Le lieutenant prend sa lorgnette :
(( — Mais c'est un homme, un officier », me dit-il.
« Je regarde à mon tour ; avec la lorgnette, on le distinguait fort bien ; un grand beau garçon, ma foi I à favoris blonds, à casquette plate. Je voudrais le reconnaître, s'il vivait encore. Appu3'é sur le parapet, il prenait des notes. Je mets la hausse à quatre cents mètres, j'épaule, je tire, il s'affaisse et, par-dessus le parapet^ va rouler dans le chemin creux qui, de chaque côté, conduit au viaduc. »
Hoff voulut aller chercher les papiers de l'officier prussien ; le lieutenant s'y refusa, car c'était marcher à une mort certaine.
Un soir, le brave sergent Hoff" ne trouva pour l'accompagner dans ce qu'il nommait ses battues qn'un jeune mobile de la Vienne qui n'avait jamais tiré un coup de fusil. Tous deux arrivent près d'un poste important. Hoff tue une sentinelle d'un coup de sabre-baïonnette ; une deuxième tombe encore sous ses coups. Le jeune mobile, enthousiasmé, décharge son chassepot sur un troisième allemand ; au bruit de la détonation, le poste prend les armes. Le sergent ordonne à son compagnon de se retirer, mais le jeune homme veut charger l'ennemi à la baïonnette. Hoff lui administre des coups de crosse, puis une volée en règle pour lui apprendre à obéir.
« — Il me doit une fameuse chandelle », disait le sergent. (( Ces enfants s'enivrent en respirant la poudre. »
Le jeune mobile, qui se nommait Courault, reçut plus tard la médaille militaire. Ce brave soldat est aujourd'hui mécanicien au chemin de fer d'Orléans.
Nous ne suivrons pas le sergent Hofï dans ses autres expéditions.
Fait prisonnier à Ghampigny, il fut conduit en Allemagne, dans le camp de Grimpert, aux environs de Cologne.
Pendant sa captivité, il lut dans les journaux les odieuses calomnies qui l'accusaient de n'avoir été qu'un espion. Il en pleurait de rage. Quelques vagues indiscrétions de ses camarades attirèrent sur lui l'attention, et le malheureux fut emprisonné. 11 n'y eut contre lui d'autre preuve qu'un bout de ruban de la Légion d'honneur trouvé dans sa poche.
Lorsqu'il rentra en France, le sergent Hofî" fut incorporé dans un corps que formait à la hâte le général Clinchamp pour marcher contre la Commune.
Dans la rue de Lisbonne, non loin de la gare Saint- Lazare, le sergent faisait le coup de feu, lorsqu'il reçut une blessure grave, ainsi mentionnée dans ses états de services : « Coup de feu à l'avant-bras gauche, avec fracture communicative du cubitus, le 22 mai, à Paris. »
Conduit d'abord à l'hôpital Beaujon, il fut évacué sur la ville d'Arras.
Le père et la mère du sergent sont morts aujourd'hui. L'un de ses frères a été tué à Gravelotte. Il lui reste deux frères, anciens soldats.
Hoff s'est marié. Après avoir été pendant cinq ans gardien de la colonne Vendôme, il est aujourd'hui à l'Arc de triomphe de l'Etoile.
Son jeune fils a obtenu une bourse dans un des lycées de Paris, et va concourir pour l'entrée à l'Ecole polytechnique.
Le général Trochu, signalant les noms des défenseurs
de Paris qui ont bien mérité du pays depuis le commencement du siège, a publié cet ordre du jour :
« Paris, 19 novembre 1870.
(( Le gouverneur met à l'ordre du jour les noms des défenseurs de Paris, appartenant à la garde nationale et à l'armée de terre et de mer, à la garde mobile et aux corps francs, qui ont bien mérité du pays, depuis le commencement du siège. Plusieurs ont payé de leur vie les services qu'ils ont rendus, tous ont fait plus que leur devoir. Les témoignages de la gratitude publique seront la haute récompense de leur sacrifice et de leurs efforts.
« Cet ordre, inséré au Journal officiel et au Journal militaire, tiendra lieu de notification aux divers corps pour Tinscription des présentes citations sur les états de services des ayants droit (1).
Sig}ié : « Général Trochu. »
Suivant le mot du maréchal Lefebvre, ce soldat est un ancêtre.
(1) Voir à la fin du volume l'appendice A.