CHAPITRE TV
SOMMAIRE
Conditions essentielles pour la délivrance de Paris. — Les Parisiens pouvaient-ils rompre le cercle sans le secours des armées de province ? — Que devait faire le gouverneur de Paris ? — Que fit-il ? — Deux courages.
— L'autorité militaire trop obéissante. — Le général Vinoy. — Résumé du plan qui semble le meilleur. — Coup d'œil du bourgeois autour de Paris. — Promenade autour de Paris, dans les postes allemands. — Quelques opinions des Allemands sur la conduite de leurs armées autour de Paris. — Les dons volontaires. — Les trois camarades. — Les plaques d'identité. — L'amulette allemande. — Opinion d'un général russe sur l'armée prussienne. — Retour du lecteur dans Paris. — La rentrée des classes. — Les bibliothèques sont ouvertes. — Symptômes officiels d'irréligion. — Fondations utiles. — Les Châtiments de "Victor Hugo. — Lettre de M. Got. — La santé publique. — Travaux intellectuels. — Un jugement de la Franc-Maçonnerie. — Le retour de Victor Hugo à Paris.
— Les avocats aux places. — Lettre du général Trochu au général Ducrot. — Un souvenir historique du xvi" siècle. — Deux proclamations.
— La bataille de Champigny. — Consolations.
Depuis plusieurs mois les habitants de Paris soutenaient le siège, espérant qu'une armée du dehors arriverait à leur délivrance ; de son côté la province pensait que l'armée de Paris, par un grand effort, briserait le cercle qui entourait la capitale et rejetterait l'ennemi loin de nos forts.
Après la catastrophe de Sedan, l'unique préoccupation du gouvernement français devait être de sauver Paris.
Or, cette ville considérée comme place de guerre ne pouvait échapper à la défaite ni par ses propres forces isolées, ni par le seul secours de la province.
II fallait une entente complète entre l'armée de Paris et les armées de l'extérieur. Les actions de ces armées devaient se combiner et pas une opération ne pouvait se faire sans influer sur l'ensemble.
Ce qui surtout avait son importance était de faire agir avec entente les armées de province. Clianzy sur les bords de la Loire, Faidherbe dans le Nord, Bourbaki dans l'Est n'auraient dû être considérés que comme des corps d'une môme armée ; et les manœuvres de ces corps, combinées entre elles, devaient tendre au même but : la délivrance de Paris.
Ces armées arrivant simultanément devant la ville assiégée, et celle de Paris attaquant l'ennemi en même temps que Chanzy, Faidherbe et Bourbaki, nous conservions notre capitale, et probablement l'Alsace et la Lorraine.
Loin d'agir ainsi, le gouvernement de la Défense nationale se renferma dans Paris. Le général Trochii ne devait pas s'amoindrir. Son rôle était tout tracé : nommer le général Vinoy général en chef de l'armée de Paris, gouverneur de la place, se rendre avec le gouvernement dans les provinces, et faire de Chanzy le généralissime des armées en campagne.
Libre de toute préoccupation tactique, placé très haut pour mieux voir, Trochu aurait pu choisir un ministre de la guerre tel que le général d'Aurelle, et rendre Gambetta aux tribunes politiques et M. de Freycinet à ses travaux d'ingénieur.
Mais entre l'armée de Paris et les armées de province, il n'y eut pas la moindre entente ; bien plus, chacune des armées de province manœuvrait pour son propre compte, luttant avec l'ennemi qui était devant
elle, et impuissante à sortir d'un cercle où elle était enfermée.
Comment pouvait-on supposer un seul instant que Gambetta et M. de Freycinet, complètement étrangers aux études militaires, sauraient combiner les opérations de plusieurs armées, et les conduire aux portes de Paris à jour fixe ?
C'était là, cependant, le seul moyen de nous sauver. Dans les villes de province, dans les campagnes surtout, la présence du général président du gouvernement de la Défense nationale eût produit un grand effet. Trochu pouvait seul donner des ordres dans toute la France comme à Paris. Son caractère honorable lui attirait le respect ; il avait d'ailleurs l'avantage de porter l'épée, et, par là, jouissait de plus d'influence lorsqu'il s'agissait de faire mouvoir des armées.
La postérité pourra-t-elle croire que, pendant que la capitale de la France était assiégée, pendant que les provinces se levaient en masse pour résister à l'ennemi le plus implacable, nos armées étaient sous les ordres d'un jeune avocat secondé par un ingénieur?
Dans de telles conditions, les victoires nous étaient impossibles ; l'usurpation de Gambetta, improvisé ministre de la guerre, sera considérée c omme un crime, et M. de Freycinet, dirigeant plusieurs armées, laissera sur notre époque une tache de ridicule et de honte.
Le général Trochu acceptant ces faits y perdra tout prestige.
Nous venons d'exposer ce qui aurait dû être fait au point de vue de l'ensemble.
Revenons aux détails du siège de Paris.
La bourgeoisie aime cette phrase souvent répétée : « Le général Trochu a tâté toutes les positions prussiennes. Il les a tâtées au Sud, à Ghevilly et à l'Hay ; à l'Est, à Vilhers et à Champigny ; au Nord, au Bourget ; à
r(3ucst, à la Malmaison et à Buzenval. Il les a trouvées imprenables. »
Mais, sans l'appui des armées de province, on ne saurait trop le redire, les bataillons parisiens ne pouvaient briser le cercle ennemi.
Si quelque chose nous surprend, c'est que M. de Moltke n'ait pas donné Tordre à ses Allemands de feindre une résistance et de nous laisser franchir la brèche le soir d'une froide journée d'hiver. Vingt mille, trente mille, soixante mille hommes seraient passés. Epuisés de fatigues, sans bagages, ils n'auraient pu s'éloigner avant la venue du jour. Pendant ce temps les Prussiens eussent fermé la brèche et renouvelé la manœuvre de Sedan.
Le général Trochu ne pouvait pas dire à la garde nationale de Paris : Seuls, nous ne sortirons pas. Mais le gouverneur connaissait assez son métier pour ne pas caresser de folles illusions. Il ne voulait ni ne pouvait sortir, et sacrifiait ses convictions aux clameurs de la foule. Durer autant que les vivres, sauver l'honneur des armes, prouver aux Allemands que nous étions un brave peuple, devait être alors la pensée de Trochu. Il gémissait en secret de voir tant de victimes, mais sa consolation de soldat était d'assister à ces combats où nos mobiles et nos gardes nationaux battaient souvent l'ennemi.
Les gens de guerre ne songeaient donc pas à sortir sans le secours des armées de province. Les tentatives de sortie n'étaient pas un jeu cruel, comme on pourrait le supposer, mais un aliment, le plus noble de tous, à l'exaspération des Parisiens.
A ceux qui disaient : « Nous sortirons aujourd'hui » on aurait pu répondre : « Et après? »
Toutes les armées de province réunies près des forts de Paris ne pouvaient point lever le siège sans le concours des assiégés. Il est facile de s'en convaincre en étudiant la composition de l'armée allemande autour
de la cité, les points occupés et la force des réserves.
Plus d'une fois, pendant ce long siège, les Allemands furent saisis de terreur. A Versailles même, le grand état-major royal mit en question une retraite précipitée, tant il est vrai que, mieux dirigée, la défense pouvait être couronnée de succès. ».
Soit modestie, soit tout autre sentiment, le gouverneur ne comprit pas la grandeur de sa mission. Il se considéra comme appelé à la présidence d'une sorte de comité législatif composé des députés de Paris. On prononçait des discours suivis de décrets, et la patrie semblait réduite aux champs renfermés dans le département de la Seine.
Le général Trochu, même emprisonné dans les murs de la capitale, n'en était pas moins le chef du pouvoir exécutif de la France entière. C'est ainsi que les provinces avaient considéré son avènement à la présidence du gouvernement de la Défense nationale; au moment où l'Empire s'écroulait, Trochu devenait, par le choix des hommes pohtiques, le chef de toutes nos armées et, pour tout dire en quatre mots, l'épée de la patrie.
Ses devoirs étaient supérieurs à ses droits; il fallait user de ceux-ci avec sagesse et modération, et ne pas imposer de bornes à ceux-là.
Il se contenta de peu. Gouverneur de Paris, président du conseil des ministres, il passait tour à tour d'une revue à une délibération. Esclave de la foule, il ne rendait pas la justice et laissait naître et grandir les insurrections qui sont devenues la Commune.
Pendant ce temps, le ministère de la guerre était, à Paris, entre les mains du général Le Flô, et passait, en province, de Crémieux, le vieil avocat, à Gambetta, son jeune confrère. Celui-ci créait des généraux et les brisait le lendemain; il confiait les armées de la France à l'incapacité de M. de Freycinet.
Témoin de ces usurpations, le général Trochu ne se
sentait pas révolté. Il ne voyait pas que la patrie était mise en lambeaux par ses propres enfants, et que son devoir de chef, son devoir de soldat, son devoir de chrétien lui commandaient tous ensemble de briser ces ambitions mesquines pour sauver son pays.
Des esprits étendus et profonds ne peuvent comprendre qu'un homme soit sur le champ de bataille d'une bravoure extrême, qu'il ne sourcille pas sous une pluie d'obus et de mitraille, et que, dans les épreuves de la vie civile, ce même homme devienne tremblant au moindre bruit menaçant. On a imaginé deux courages : le courage militaire et le courage civil. C'est à tort. Il n'y a qu'un courage, qui est l'accomplissement du devoir quel qu'il soit; mais il est souvent plus difficile de connaître le devoir que de l'accomplir. Ce que nous nommons courage militaire est d'une admirable simplicité et ne demande pas de longues méditations. Le courage civil, au contraire, soulève parfois la conscience ; le devoir est confus, et l'homme d'épée éprouve la crainte d'abuser de sa force. Cette crainte le rend timide, par cela même qu'il est fort.
Ceux qui, dans l'armée, sont investis de hauts grades éprouvent un respect superstitieux pour les autorités civiles d'un ordre élevé et même d'un ordre secondaire. Ainsi, les généraux employés dans les provinces s'inclinaient devant les citoyens Gambetta, deFreycinel ou de Serres. A la moindre résistance, ils eussent été comparés à César franchissant le Rubicon.
Lorsque les Allemands arrivèrent devant Paris, ils ne tentèrent pas de s'en emparer de vive force. Cependant, rien n'était prêt pour la résistance sérieuse et de longue durée.
L'ennemi entoura la capitale, en occupant des points importants, choisis cVavance, au delà de nos forts. Il s'y établit, cherchant à se rapprocher, tout en rendant ses positions plus solides.
De leur côté, les assiégés tentaient d'élargir le cercle dans lequel ils étaient enfermés. De là, des combats sur des points divers, à des époques indéterminées, qui ne modifiaient ni l'attaque ni la défense d'une façon décisive.
Le gouvernement de la Défense nationale considérait Paris moins comme une place de guerre assiégée, que comme la capitale d'une nation envahi e. La défense proprement dite avait ses journées sanglantes, mais aussi son temps de repos, un peu trop prolongé.
Le mieux, ce nous semble, eût été de combattre tous les jours, toutes les nuits, sur des points plus ou moins éloignés de la circonférence occupée par les Allemands, de chercher à les déloger de leurs postes, à nous établir dans de bonnes positions, en avançant et en faisant reculer l'ennemi. Au lieu d'une bataille importante livrée sans but arrêté, il y aurait eu de petites affaires continuelles. Nos troupes se seraient aguerries, l'inquiétude de l'ennemi n'eût pas cessé un seul instant. Un pas en avant chaque jour aurait élargi le cercle en rendant plus mince et plus fragile la circonférence.
Ce système ne faisait pas renoncer aux tentatives de sortie, si les armées de province étaient à bonne portée.
Les expéditions journahères peu nombreuses ne coûtaient pas beaucoup d'hommes et maintenaient le moral de tous.
Nous aurions été maîtres, après un certain temps, de tous les points principaux. Ce genre de guerre eût créé de trop nombreuses occupations au président du gouvernement; aussi, tout en conservant l'autorité suprême, il aurait dû commencer par où il a fini : laisser au général
Vinoy le commandement de Tarmce, et le titre secondaire de gouverneur qui n'est pas celui du président d'un gouvernement. Le général Trocliu, esprit critique, intelligence éclairée, aurait pris la haute direction de la politique abandonnée à tort à ses collègues, trop timides et peu expérimentés. Nous étions autant en révolution qu en état de siège. Cette situation révolutionnaire a donné naissance à la Commune, et la Commune vaincue a dominé ses vainqueurs, si bien qu'après quinze ans elle menace de renaître de ses cendres.
Il y avait là, pour la conscience de Trochu, de graves préoccupations qui souvent ont dû porter le trouble dans son àme.
Le général Vinoy n'était point un militaire politicien, mais un soldat qui, peut-être, aurait sauvé Paris si le commandement des troupes lui eût été confié quelques mois plus tôt. Sous une apparence calme et froide, il possédait la qualité suprême d'un chef, le sentiment de l'autorité. Il avait une main de fer gantée de velours. Jamais il n'eût souffert la moindre atteinte à la discipline, ce que les politiciens supportent trop souvent dans Tintérêt de leur popularité.
L'éducation de l'officier de troupe est tout autre que celle de l'offlcier d'état-major : celui-ci commentait les ordonnances, discutait les règlements, et trouvait parfois qu'il est, avec l'indisciphne, des accommodements ; celui-là obéissait et faisait obéir. Vinoy était un officier de troupe. Sa parole ne visait pas à l'éloquence, ses ordres du jour n'avaient aucun souffle académique; mais entre lui et les soldats on sentait une entente parfaite : c'étaient d'anciennes connaissances des armées d'autrefois.
A la tête de l'armée, un officier de troupe eût établi la discipline qui n'a pas régné à Paris pendant le siège. 11 faut avoir vécu longtemps dans l'intimité du soldat pour
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mesurer la gTandeur de la discipline, qui renferme le respect de l'autorité, fait naître la confiance, crée les dévouements, et très certainement augmente le courage.
Grandeur et servitude militaire^ a dit un poète qui avait porté Tépée (1). Pour mesurer notre grandeur, il faut être fier de notre servitude. Le général Vinoy pensait ainsi et les beaux esprits retrouvaient, dans leurs souvenirs classiques, des vieilles expressions du xviii" siècle : officier de fortune ou culotte de peau.
Comme il n'avait aucune présomption, Vinoy n'eût pas dédaigné de consulter pour les travaux de défense les ingénieurs en chef des ponts et chaussées, les directeurs des chemins de fer, les administrateurs des grandes compagnies.
Habitués à diriger un matériel et un personnel importants, ces hommes eussent prêté un utile concours aux gens de guerre, tantôt pour les transports qui seraient devenus plus rapides , tantôt pour Tétabhssement des batteries de position.
« Vinoy aurait adopté un plan, non pas nébuleux, mystique et inflexible, mais un plan militaire pratique, suffisamment élastique pour être modifié suivant les circonstances ; mais surtout un plan suivi avec une ténacité et une persévérance de toutes les heures. Nul mieux que lui, peut-être, ne serait parvenu à inculquer à nos troupes les instincts de prudence des Prussiens, qui ne se battent à découvert qu'à la dernière extrémité, à tel point que, dans beaucoup de nos engagements sous Paris, nos soldats n'en ont pas aperçu un seul (2). »
En résumé, le gouvernement de la Défense nationale ne devait pas s'enfermer dans Paris assiégé, mais se rendre dans les provinces pour y organiser la résistance ; ne pas sacrifier le patriotisme à l'idée républicaine réser-
(1) Alfred (le Vigny.
(2) Histoire du siège de Paris, par Constant, officier de marine.
vaut la politique afin de ne pas désunir; nommer un général gouverneur de Paris avec l'unique mission de sauver la capitale.
Si, au contraire, nous admettons le gouvernement emprisonné dans Paris, il fallait également nommer un gouverneur commandant des troupes sous l'impulsion supérieure du président Trochu ; ne pas caresser l'idée fixe des sorties torrentielles , mais de l'élargissement du cercle ; entreprendre des attaques continuelles sur la circonférence, enlever les positions ennemies, se créer pas à pasjles postes permanents, les défendre, les conserver en éloignant d'heure en heure les Allemands ; être toujours prêts pour les grandes sorties, si les armées de province tendent la main ; rendre l'armée de Paris active, disciplinée, infatigable ; inquiéter l'ennemi sur tous les points à la fois ; entretenir le moral des Parisiens, et comprendre enfin qu'un siège est une œuvre plus considérale qu'une bataille, car, à côté des soldats qui se battent, se trouvent les citoyens dont l'existence troublée a besoin d'être soutenue, éclairée, et mise en quelque sorte en tutelle.
Ces explications seraient insuffisantes pour un ouvrage technique, mais elles suffiront à des esprits éclairés et à des cœurs patriotiques. Nous leur laissons beaucoup à deviner.
Pendant le siège de Paris le bourgeois do la ville promenait un regard curieux sur les environs de la capitale et sur les fortifications. Autour de l'enceinte continue qui formait presqu'un cercle, se déployaient les forts, comme des sentinelles avancées. Au delà de ces forts l'ennemi campait, s'étendant au loin. Pour le bourgeois de Paris, c'était l'inconnu. 11 revoyait Versailles, Saint-
Cloiid, Argenteuil, Saint-Denis, le Bourget,Villemomble, Champigny, Choisy-le-Roi, Sceaux, et ne s'imaginait pas sans peine que ces campagnes si voisines étaient habitées par des Allemands enivrés de victoires. Il y avait si peu de mois que le Parisien s'était laissé aller aux cris : A Berlin ! à Berlin !
Maintenant son horizon ne s'étendait pas au delà de la ligne des forts. Il ne savait que les nouvelles du carrefour voisin et n'entendait que le bruit lointain du canon de Fennemi.
Combien il eût été douloureusement affecté si sa vue avait embrassé le cercle occupé par l'ennemi, dont les avant-postes entourent Paris !
A Versailles est le grand état-major, le Roi, M. de Bismarck, M. de Moltke, des ministres, des princes, toutes les puissances allemandes, [les vanités prussiennes, les ambitions et les orgueils de la race germanique. Dans les antichambres de ces palais improvisés, les journalistes d'Outre-Rhin étaient en quête de nouvelles insolentes à l'adresse de la France.
VersaiUes compte une très nombreuse garnison, qui eh quelques heures se doublerait ou se triplerait. Les journaux allemands annoncent tous la victoire prochaine et définitive. Avec leur jactance habituelle, les officiers prussiens parlent sans cesse de leurs promenades futures sur les boulevards de Paris ; mais le roi Guillaume dans un moment de philanthropique expansion avait prononcé ces paroles : « Nous ne livrerons pas d'assaut, et nous prendrons la ville par la faim et par la soif. »
Avant de poursuivre ce récit, il n'est pas inutile, pour l'intelligence des faits qui suivront, de détailler les éléments dont se composait l'armée allemande qui assiégeait Paris.
La troisième armée commandée par le prince royal de Prusse comprenait le 5% le 6% le 11'' corps, les premier et
deuxiànc corps bavarois , le contingent Avurtembergeois et les 2" et i" divisions de cavalerie.
La quatrième armée, ou armée de la Meuse, se composait de la garde placée sous les ordres du prince de Wurtemberg et des i° et 12'= corps auxquels avaient été adjointes les 5e et 0" divisions de cavalerie. Les forces des deux armées réunies représentaient un total de 230 bataillons et 248 escadrons, sans compter les troupes appartenant au génie et au train. L'artillerie ne comprenait pas moins de 810 bouches à feu (1).
Le 19 septembre dans la soirée, Paris fut complètement entouré. En effet, le prince royal de Prusse donnait Ig main au prince de Saxe à Gournay-sur-Marne et à Bougival, ce dernier ayant établi ses troupes de la Seine à la Marne. La chaîne qui nous entourait était rivée, et les Allemands avaient donné tort à l'affirmation de Napoléon P"" qui prétendait dans sa lettre au maréchal Davoust (27 mai 1815) « qu'il était impossible que 150.000 hommes vinssent se placer partout autour de Paris. »
Dans les premiers jours qui suivirent l'installation des troupes ennemies devant Paris, celles-ci cherchèrent à se rapprocher de la place. Des combats c».charnés se livrèrent en avant de Villejuif ; mais l'avantage resta aux Parisiens, car les Allemands furent repoussés jusqu'à l'Hay, qui marque de ce côté la ligne de leurs extrêmes avant-postes, avec Bagneux à gauche et Chevilly adroite.
Il n'en fut pas de même à Saint-Cloud et à Meudon, qui se virent occupés par l'ennemi vers la fin de septembre.
Maintenant que le bourgeois de Paris connaît la force des assiégeants, nous pouvons le conduire sur le cercle ou son imagination cherche à pénétrer.
(l)Ces chiffres sont empruntés à l'ouvrage publié après la guerre sous le titre : La campagne de France, par M. Niemanu, oflicier allemand. Ouvrage fort impartial.
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Versailles lui est connu, il sait que malgré la nombreuse garnison et la présence de M. de Moltke on y ressent parfois des inquiétudes. On craint de faire naufrage au port. Paris qui manque de pain, Paris mal gouverné, Paris sans secours fait encore trembler l'Allemagne, la plus grande puissance militaire de l'Europe et du monde à cette époque lamentable.
En sortant de Versailles on dirige ses pas vers Sèvres. Les villages ressemblent à des camps. Sur les bords de la route, les recrues font l'exercice, car il y a des recrues dans l'armée envahissante, il y en a même un grand nombre que l'on tire incessamment d'Outre-Rhin : vaste dépôt de conscrits, étudiants, professeurs, marchands, ouvriers du pays, soldats en France et pour la durée de la guerre. Ils font l'exercice pendant que nos mobiles attendent en flânant la grande trouée promise à la garde nationale. Sur la route, des convois succèdent à des convois, entremêlés de calvacades, de détachements d'artillerie, de charrettes de blessés et de malades. Les uniformes suspendus aux fenêtres, les hommes qui remplissent les maisons, les officiers qui surveillent, les ordonnances qui passent au galop, prouvent que le pays est à eux, qui en usent et en abusent.
Voilà ce qui se voit à Viroflay, puis à Chaville. On s'arrête à Sèvres devant une usine en pleine activité. Les Bavarois, ayant trouvé une brasserie bien installée, ont mis à la porte le propriétaire et occupé la place. Le général Hartmann, qui commande les Bavarois, est tout heureux de la façon dont ses soldats exploitent l'usine et fournissent d'excellente bière aux amateurs. Les Allemands sont gens pratiques : ils ont réparé nos chemins de fer au lieu de les détruire, ils ont battu notre grain dans nos granges, tiré leur pain de nos fours, couché dans nos lits, pris notre linge dans nos armoires, et même emporté nos pendules.
C'est ainsi qu'au village de Chelles, à portée du canon de nos forts, une fabrique à haute cheminée, de laquelle sortait un long panache de fumée noire, intrig-ua durant tout le siège nos sentinelles avancées et nos grand' gardes. C'était une fabrique de nouilles^ dont les Saxons s'étaient emparés et où ils continuaient à confectionner ces rubans de pâte que les Allemands du Sud préfèrent à tous nos mets de France.
Sèvres est occupé par les détachements du cinquième corps. Sur la droite, à Meudon, commencent les avantpostes bavarois. Ceux-ci s'étendent vers Clamart et Châtillon.
Il ne faut aborder les Bavarois qu'avec prudence. Les sujets du roi Louis II ne plaisantent pas. M. Wellmer, excellent germain, raconte qu'un soir, à Châtenay, il fit rencontre de deux soldats poriantla tunique bleu de ciel, qui les distingue du prussien.
Le sourire aux lèvres, M. Wellmer leur dit :
« — Vous êtes Bavarois ?
« — Vous le voj^ez bien.
« — Étes-vous nombreux dans le village ?
(( — Est-ce que ça vous regarde ? Nous ne répondons pas aux espions. Si nous avions nos fusils, nous vous apprendrions à espionner les Bavarois... Tournez les talons, et vite ! y
M. Wellmer prit sa course à travers champs et, depuis ce jour, n'entretient aucune relation avec les Bavarois.
Ces soldats si méfiants occupent des positions que couvrent de projectiles les canons de Bicêtre, des Hautes- Bruyères, des forts de Montrouge, de Vanves et d'Issy.
Il faut, pour éviter les obus, inchner à gauche vers Saint-Cloud. Les pièces françaises du Point-du-Jour couvrent de projectiles les abords du parc. Ce feu terrible est dirigé contre la batterie prussienne n" 1, dite du Pavillon de Breieiiil, dont les huit canons gigantesques
battent les remparts et croisent leurs feux avec ceux des batteries de Meudon, de Clamart pour bombarder Auteuil et Passy.
Dès les premiers jours du siège, un régiment allemand s'était installé dans le parc de Saint-Cloud. Lorsque les soldats prussiens entrèrent dans le château, où les obus du Mont-Valérien faisaient rage, ils remarquèrent dans le cabinet de Napoléon III une pendule dont les aiguilles s'étaient arrêtées sur la date du dimanche 4 septembre. M. de Moltke étant venu deux jours après visiter le château, s'arrêta devant le lit renversé de l'Empereur et dit en secouant la tête : « Je crois qu'il ne couchera plus ici. »
Le séjour du parc de Saint-Gloud était fort dangereux, aussi les bataillons allemands s'étaient-ils installés dans les tunnels, à l'abri de la bombe. Ces tunnels, garnis de poêles et de meubles, avaient fort bon air. Les villas de Sèvres et de Ville-d'Avray fournissaient le vin, les livres et les jeux, si bien qu'officiers et soldats menaient joyeuse vie dans les tunnels de Saint-Cloud.
Mais, hors de leurs abris, les soldats ennemis avaient fort à souffrir du Mont-Valérien. Un auteur allemand (1) écrivait : « Je pense qu'on ferait bien de s'acharner contre ce fort pour donner un peu d'air à nos batteries, qui sont le point de mire d'un nombre infini de canons, et dont les ouvrages sont labourés à tel point par les projectiles, que nos artilleurs sont obligés de ramper sur le ventre pour se rendre de leurs casemates à leurs pièces. »
Les Allemands affirment que le château de Saint-Cloud n'a pas été brûlé par eux. Voici le récit d'un écrivain d'Outre-Rhin : « Le 11 octobre, la 2^ compagnie du 5" chasseurs vint prendre le poste du château. Aussitôt le Mont-Valérien dirigea son tir sur ce point. Le premier
(1) M. Wachenhusen.
projectile éclata dans le cabinet de Is'apoléon III, où il lit de grands ravages. Le second, qui suivit de près, pénétra dans la pièce voisine, où il brisa des vases de Sèvres. Le même jour il y eut un commencement d'incendie ; mais le leu fut promptement éteint par la garnison prussienne. Le 13, les obus se succédèrent sans interruption et le feu éclata sur plusieurs points. »
Les Allemands, dont le château de Saint-GIoud masquait les travaux et qui avaient intérêt à ce qu'il ne brûlât pas encore, jetèrent de l'eau et du sable sur les flammes, puis ils s'efforcèrent de circonscrire le foyer. A ce moment, l'aile sud tout entière était en feu. L'on ne s'occupa plus que de sauver les richesses que la succession rapide des événements n'avait point permis de mettre en sûreté. C'est ainsi qu'on déménagea les appartements et la bibliothèque. Celle-ci fut transportée à Versailles et confiée à la garde du conseiller Schneider, lecteur du Roi et rédacteur des bulletins officiels.
Un écrivain allemand (1) affirme qu'on trouva dans cette bibliothèque des documents qui prouvaient qu'on se préparait, en France, depuis longtemps, à la guerre contre la Prusse.
L'incendie du château de Saint-Cloud ne l'avait pas rendu iiihabilablo pour les soldats prussiens. Bien plus, ceux-ci trouvaient dans ses ruines, et surtout dans ses caves, un asile d'autant plus sûr que désormais le tir du Mont-Valérien, plus étendu, se dirigeait moins souvent de ce côté. L'existence de nos ennemis s'écoulait donc aussi confortablement dans les sous-sols du château que dans les tunnels du parc.
C'est à la suite de la sortie du 21 octobre que les Allemands mirent le feu aux maisons de la ville de Saint- Cloud. Un journal d'Outre-Rhin (2) donnait de précieux
(1) Campagne de France, par Niemauu.
(2) La Gartenlaube.
FRERE l'HILIPPE
détails sur rincendic. « Pour faire flamber les maisons qui brûlaient difficilement, les soldats prussiens entassaient, dans le milieu des appartements, des meubles et des pianos qu'ils avaient enduits de pétrole. » Le journaliste ajoute : « On mit le feu aux maisons de Saint-Cloud parce qu'elles servaient les projets des Français. »
L'incendie de la ville pèse lourdement sur la conscience des Allemands ; ils ne peuvent nier leur crime lorsqu'on voit des portes et des volets qui montrent encore l'inscription : Maison à épargner. Au reste, Frédéric II n'a-t-il pas dit : « La guerre est un métier où le plus petit scrupule gâterait tout'!' En effet, quel est l'honnête homme qui voudrait la faire, si l'on n'avait pas le droit de poser des règles qui permettent le pillage, le feu et le carnage ? »
Eloignons-nous de cette ville de Saint-Cloud que l'on ne peut voir sans un serrement de cœur, allons vers Montretout, Garches et Buzenval. Nous suivons la ligne des avant-postes ennemis ; puis, inclinant à gauche, nous allons vers la Malmaison.
A l'entrée de Bougival, les ennemis ont élevé une formidable barricade, nommée la barricade musicale , \)diVQ.Q qu'elle est construite avec des instruments de musique, violons, basses, contre-basses et pianos. Ces instruments ne sont pas tous brisés, et souvent il s'élève de la barricade des valses de Strauss et de Gungl. Les Prussiens sont très fiers de cette barricade qui a coûté cinq mille thalers (environ vingt mille francs).
Bougival a sa légende racontée par un témoin, le docteur Blum, de l'armée allemande : « Tandis que nos troupes (prussiennes) se battaient à la Malmaison, plusieurs habitants de Bougival, confiants dans la victoire des Français, tirèrent sur des soldats du 46° régiment. Dixneuf de ces fanatiques furent arrêtés. On fusilla deux d'entre eux le 22 au soir, et les maisons d'où l'on avait
RÉCITS MILIT. — LE SIÈGE DE l'ARIS. — 4" SÉUIE. 16
tiré furent rasées. Bougival fut, en outre, frappé d'une contribution de 50.000 francs. »
Personne n'avait entendu la moindre détonation, et deux soldats du 46" prétendirent qu'ils avaient été atteints par des projectiles. Les habitants de Bougival furent accusés de s'être servis à'arquebuse à vent. Dix-huit braves gens sont traduits devant un conseil de guerre, deux sont condamnés à mort, MM. Martin et Cardon, contre-maîtres de fabrique : on les fusille; deux autres, MM. Duborgier et Anthéaume , sont transportés en Allemagne ; toute la population est expulsée après avoir assisté au supphce des deux victimes absolument innocentes.
Ce docteur Blum, l'un des historiographes du roi de Prusse, se promenait pendant le siège autour de Paris et s'était arrêté à Bougival. Il faisait, en compagnie d'un officier de ses amis, quelques haltes dans les maisons inhabitées. En cherchant, dit-il, un observatoire, il se trouva par hasard sous le toit du peintre Gérôme.
« Il y avait, écrit M. Blum lui-même sans rougir de honte, il y avait dans l'atelier de l'auteur du Duel des deux Arlequins plusieurs tableaux bien autrement précieux que cette toile célèbre. Ils étaient à la merci du premier venu. Je ne crois pas avoir commis une violation des droits de la guerre en les mettant en Ucu sûr. »
M. Blum était connu comme docteur, avoué de son état, député auReichstag, écrivain politique à la suite des armées en campagne ; mais c'est à Bougival, dans l'ateher de Gérôme, que son goût pour les beaux-arts s'est développé.
En quittant Bougival nous suivons les bords de la Seine pour noue rendre à Saint-Germain.
Plus d'un prussien a dû se comparer au soldat d'Annibal après la bataille de Cannes. Saint-Germain offre plus de délices que Capoue. Ces bruits d'ivresse, ces chants de victoire, ces foules agitées dans les cafés et les salles de festin nous attristent profondément. Nous ne pouvons nous arrêter dans cette ville française où la langue allemande frappe seule nos oreilles, où le vin de Champagne coule à flots , et où tous nos sens sont révoltés.
Poursuivons notre route.
Après avoir traversé la Seine sur le pont de bateaux que les Prussiens ont établi à Saint-Germain, nous prenons la direction de Carrières, village situé sur la rive droite, entre Chatou et Bezons.
Les soldats allemands ont conservé un bon souvenir de Carrières. Ils ont été à l'abri des feux du Mont-Valérien en se réfugiant dans les puits d'extraction qui ont donné leur nom au village. Ils ont trouvé des meubles, des provisions et de nombreuses caves, riches en vins de choix. Pour charmer leurs loisirs, les soldats fabriquaient, avec des roseaux qui croissent en abondance en cet endroit, des pipes devenues légendaires en Allemagne, et qui se vendent sous le nom de pipes de Carrières.
Après le village la hgne d'investissement suit les bords de la Seine jusqu'à Epinay. Nous entrons là dans la véritable ligne des avant-postes, avec ses tranchées, ses murs crénelés et ses abris. Cette ligne décrit d'abord une demi-circonférence, s'appuyant à gauche sur le village d'Epinay, à droite sur le moulin de Roma incourt en avant de Stains et passe par Ormesson, la Barre, Montmagny et Pierrefltte. C'est là l'extrême ceinture des avant-postes. En arrière, les troupes sont cantonnées à Sartrouville, à Sannois, à Montmorency, à Groslay, etc. Rendons-nous dans ce village.
Il a été mis en état de défense comme tous les villages formant la seconde ligne. Des bairicades sont élevées à l'entrée des routes et des rues ; les murs sont crénelés ; les maisons avancées sont entourées de tranchées. En cas d'alerte, chaque compagnie, chaque escouade, chaque homme a sa place de combat indiquée d'avance. A cet effet, des inscriptions sur les murs marquent les points à occuper avec le nom des détachements qui doivent y combattre. Aux endroits propices, les emplacements des batteries de campagne, choisis avec soin, sont prêts à être armés. Tout est prévu, pas un seul détail n'est laissé à l'inspiration.
Au premier appel, chacun sera à son poste, en même temps que, par le télégraphe ou par des signaux, on demandera des compagnies de secours. La réserve est sous les armes.
Dès leur arrivée autour de Paris, les Allemands entourèrent la place d'un réseau de fils télégraphiques se ramifiant à l'infini et permettant à M. de Moltke de correspondre de son cabinet avec les points les plus avancés de la hgne d'investissement. En outre, pour demander des secours immédiats on avait les fanaux et les signaux sémaphoriques. Les fanaux étaient disposés d'avance sur tous les points apparents. Ils se composaient de perches enduites de goudron, ou de paille imprégnée de substances propres à produire une épaisse fumée. Les Parisiens, à cette vue, croyaient aux incendies. Il est vrai que, faute de fanaux, les Prussiens brûlaient volontiers une ou plusieurs maisons après les avoir enduites de goudron ou de pétrole. C'est ainsi que, dans la soirée du 2 décembre 1870, on incendia la villa qui se trouvait à l'entrée de Chennevières, sur le chemin de Champignv.
On voit que dans leurs cantonnements les Allemands se livraient à la joie, mais n'oubliaient jamais les précautions de sûreté.
A Groslay les officiers avaient établi un casino dans une sorte de castel remarquable par les armoiries qui le décorent. Là, ils buvaient du punch, faisaient sauteries bouchons de vin de Champagne et entendaient la musique allemande. De temps à autre, les obus interrompaient ces plaisirs. Les soldats se réjouissaient aussi à Groslay ; ils avaient découvert des provisions chères aux armées du roi Guillaume, beaucoup de vins et de précieuses cachettes. Ils buvaient donc dans de solides abris et dormaient en paix.
C'est à Groslay que les Allemands trouvèrent cette inscription dans le salon d'une villa : « Cette maison est mise sous la protection des Allemands ; car les parents de son propriétaire étaient eux-mêmes allemands. »
Au-dessous de ces lignes , un soldat prussien avait écrit : « S'il en est ainsi, les habitants de cette maison auraient dû savoir que les Allemands ne sont pas des vandales, et par conséquent demeurer chez eux. »
En arrivant devant Paris, l'état-major général de l'armée ennemie s'empressa de publier un avis par lequel on engageait les habitants à revenir chez eux, leur promettant l'appui de l'armée allemande. Quelques émigrés se décidèrent à reprendre le chemin de leurs demeures. Ils n'y trouvèrent pas la protection promise. De son côté l'autorité allemande, redoutant l'espionnage et les communications entre Paris etlabanheue, rapporta l'autorisation donnée. Il fallut pour habiter sa propre maison une autorisation personnelle difficile à obtenir.
Un allemand (1) qui était à Groslay raconte qu'il rencontra deux soldats donnant le bras à un homme de la campagne. Ils dirent à M. Hiltl : « Nous occupons la maison qui lui appartenait dans le temps. Gomme il revient pour voir si elle est encore debout, nous lui avons offert Thospitalité. Ce bon homme est notre paysan. »
(1) M. Hiltl.
En quittant Groslay rendons-nous à Montmagny. Là, les précautions prises par les Prussiens pour ne point se laisser surprendre sont plus grandes qu'à Groslay. Mais elles sont d'une autre nature, car elles ont principalement pour Lut d'éviter tout engagement, et de lavoriser, suivant les instructions de l'état-major général, la retraite sur les réserves. Aussi les indications qui se lisent sur les murs de Montmagny diflerent-elles de ce qui s'est vu précédemment. Les premières désignaient les positions à occuper pour la défense, tandis que les secondes servent de guides pour la retraite des grand' gardes : — retraite sur la 1'" ligne de défense ; — retraite sur la 2"° lig7ie de défense ; — repliez-vous vivement ; — rejjliez-vous lentement, — telles sont les inscriptions qui frappent les regards du soldat, suivant la distance à laquelle il se trouve des postes de secours, et suivant qu'un endroit est à découvert ou qu'il peut servir à une défense momentanée.
A partir de Montmagny, la ligne des extrêmes avantpostes, continuant l'arc de cercle commencé à Epinay, se rapproche de Paris, en passant par la Butte-Pinson, Pierrefitte, le moulin de Stains et le château pour atteindre le moulin de Romaincourt. Arrivée à ce point, cette ligne s'enfonce brusquement jusqu'à Dugny, en suivant le cours du ruisseau le Rouillon ; puis elle revient parallèlement à elle-même, en longeant la Croud jusqu'à l'endroit où ce cours d'eau rencontre la Mollette qu'elle suit jusqu'au Bourget, où finissent les avant-postes de la garde royale prussienne et où commencent les contingents saxons.
Le Bourget ne présente d'autre intérêt que celui des terribles souvenirs qui s'y rattachent.
A partir de ce village, la ligne des avant-postes suit le chemin de fer de Laon. A l'endroit où l'on rencontre la forêt et où se trouve le moulinneuf, la ligne incline brus-
qiiement vers le Sud, en suivant d'abord la lisière jusqu'au village^ puis en longeant les hauteurs, jusqu'à ce que, rencontrant le chemin de fer de Strasbourg, à Gagny, elle descende par la onaison hlanche et la Ville-Evrard sur la Marne où sont les premiers avant-postes wurtembergeois de laS^ armée.
Sur ce parcours, les grand' gardes établis à la lisière de la foret présentent un véritable intérêt. C'est en effet de là que partent chaque nuit les patrouilles rampantes [SchTeich-Patrouillen) chargées d'inquiéter nos postes avancés. On se souvient, à Paris, des escarmouches continuelles dont les environs de Bondy furent le théâtre ; car, pendant que les Allemands venaient vers nous, nos francs-tireurs allaient à eux. Les Allemands tentèrent plusieurs fois de brûler Bondy, mais ils ne purent y parvenir. Ce qui a fait dire à l'un de leurs historiens de la guerre (1) : « Ces villages français, avec leurs lourdes bâtisses, brûlent mal. »
Le poste le plus important des Allemands sur ce point était à l'endroit nommé la Voirie.
Les soldats s'y étaient cantonnés en creusant des casemates dans des tas de poudrette. Ils y vivaient au sein de la plus douce quiétude, à l'abri du canon des forts de Romainville et de Noisy, et protégés par des travaux extrêmement puissants. En voici la description empruntée à un ouvrage allemand :
« Un première ligne de défense suit la lisière de la forêt, qui a une éclaircie sur une largeur assez considérable. Dans cette zone, des redoutes soigneusement cachées ont été préparées et peuvent être armées à la première alarme. En avant de ces ouvrages s'élève une seconde Ugne de défense, composée d'obstacles naturels : murs, maisons, haies, reliés entre eux par des tranchées et par
(1) M. Gerstaecker (de la Gartenlaii.be).
des barricades. Enfin, le canal, détourné, couvre cette seconde ligne ; il rend toute surprise impossible, l'ancien lit ayant été soigneusement garni de broussailles et d'abatis. »
On voit par ces détails, venus d'un témoin, que le poste de la Voirie était l'un des mieux fortifiés de la ligne d'investissement. Au reste, il s'en trouvait de semblables tout autour de Paris, et les hommes sérieux doivent être surpris que M. de Moltke n'ait pas laissé réussir fune des sorties torrentielles.
En quittant la Voirie nous traversons les bois, et par les hauteurs nous gagnons le village de Montfermeil.
Une prussienne, femme de lettres (1), parle ainsi de ce village : « Nos guerriers reposent actuellement dans des palais enchantés. Ils se promènent dans des parcs aux hautes futaies, dans des jardins remplis de fleurs embaumées et ornés de fontaines de marbre. Puis, quand la nuit est venue, ils s'étendent sur des divans de velours et de soie. »
Un saxon du 1.3° chasseurs avait écrit de son côté : « Peut-on donner à Montfermeil le nom de village? C'est une réunion de palais. »
A ce propos, l'auteur d'un excellent ouvrage (2) fait cette observation : « Il n'est pas inutile de remarquer combien le confortable de nos maisons de campagne et leur riant aspect ont vivement frappé l'imagination des Allemands. La moindre villa bourgeoise leur apparaissait sous la forme d'un palais des Mille et une nuits, et dans leurs récits ils atteignent parfois les dernières limites du lyrisme. »
Nous n'en ferons pas un reproche aux Allemands. Leur simplicité a entretenu la vertu militaire, et notre
(1) Mme Elise Polrke.
(2) Edmond Neukoinm, Le Prussien devant Paris, d'après les documents alle.iiauds.
luxe insensé n'a pas peu contribué dans notre pays à la corruption des caractères.
Le jeune saxon du 13° chasseurs, qui avait pour Montfermeil une si grande adDfiiration et se nommait Heine, avise une villa qu'on lui dit appartenir au maréchal de Mac-Mahon. Des artilleurs y sont installés ; ils en ont transporté le mobilier dans le jardin, et mangent en plein air, assis autour d'une table que recouvre une nappe damassée et sur laquelle figure un magnifique service de Sèvres.
« Pour embellir davantage leur installation champêtre, ajoute M. Pleine, ils ont accroché dans les arbres des portraits de famille trouvés au logis, les portraits de dames s'entend, car, pour ceux des hommes, ils gisent à terre dans tous les coins. »
Le saxon s'élève contre ce manque de convenance et s'éloigne de Montfermeil pour aller à Gourtry, un peu audessus, dans les bois. Il y relève des camarades et fait ses observations : « Il ne nous fallut pas moins de huit jours pour nettoyer les appartements et mettre en ordre les logements que nous léguaient nos prédécesseurs. Les armoires, les commodes étaient brisées; les glaces, les tableaux jonchaient la terre de leurs débris; aux fenêtres il n'y avait plus de vitres; les matelas étaient hachés, les pendules en morceaux, les livres déchirés, brûlés, et tout cela — ajoute M. Heine, parce que nos devanciers n'avaient pas trouvé les cigares, le vin et les vivres auxquels ils ciaient en droit de s'attendre, car il est exact que les soldats allemands se laissent parfois entraîner à de sauvages façons d'agir, quand la fuite des habitants leur ravit les satisfactions qu'ils s'étaient promises. Ils
l'ont alors sauter les portes et les fenêtres à coups de crosse et à coups de hache, et Ton doit concevoir que la vue de ce luxe, dont ils n'ont que faire, augmente leur fureur. »
Les écrivains allemands, qui ont publié de très nombreuses relations de la guerre de 1870, reprochent aux propriétaires d'avoir abandonné leurs maisons. Cependant l'un de ces écrivains (l) raconte qu'il se rendit dans un château situé en avant de la boucle de la Marne. Le château était habité par le régisseur qui représentait le propriétaire et se trouvait entouré de la domesticité. M. Wachenhusen s'attendait donc à voir le château respecté par les soldats. Il est forcé de faire cet aveu : « les armoires, les commodes étaient brisées. Il en était de même des meubles de Boule dont le contenu était éparpillé sur les parquets. Dans les chambres qui avaient été occupées par les dames, les toilettes et les correspondances étaient à la merci des soldats. »
A Bonneuil, nous touchons aux avant-postes en avant de Creteil et nous approchons du pont jeté à Villeneuve, pont conduisant à Versailles.
De tous les points de l'Allemagne, les voyageurs se rendent près de ce pont : on vient voir la France et le siège de Paris. Il y a sans cesse un flot de visiteurs. La route qui mène de Nanteuil, tête de ligne du chemin de fer, à Villeneuve-Saint-Georges est sillonnée nuit et jour de convois de vivres, d'artillerie, de troupes en marche, de cavahers civils, de voitures particulières; on entend le canon gronder de tous côtés. Le village de Villeneuve- Saint-Georges est tellement encombr() qu'il n'y a plus le moindre abri. Les soldats donnent l'hospitahté à quelques visiteurs venus de leurs provinces lointaines.
Un journaliste d'Outre-Rhin (2) fait le récit de son
(1) M. ^\'achenhusen.
(2) M. Ililtl, du Baheim.
séjour à Villeneuve, où il fut reçu dans une maison du village : « C'était un délicieux cottage, moitié renaissance, moitié chalet suisse, avec une véranda donnant sur le parc.
« A gauche, en entrant, se trouvait une pièce tendue de cuir de Gordoue à fleurs et à ornements dorés. Les boiseries qui la décoraient étaient d'un travail merveilleux, ainsi que les meubles et les étoffes dont ils étaient revêtus.
« Dans cette pièce, on avait installé nos chevaux qui mangeaient tranquillement leur avoine en se mirant dans une glace haute de sept pieds. Leurs harnais étaient appendus aux girandoles placées aux deux côtés de cette glace.
(c La tenture, arrachée par places, pendait en lambeaux; et les magnifiques vitraux peints, par lesquels s'éclairait la pièce , jonchaient le parquet de leurs débris.
(( Dans la salle voisine, un billard aux pieds de marbre noir servait de couche à plusieurs soldats du train. Le drap du billard, l'étoffe des meubles et des tentures étaient déchirés.
« Et partout c'était le même apect. La vaisselle, les cristaux, les bronzes gisaient à terre entièrement brisés. Dans un ravissant boudoir chinois, deux chevaux de selle piaffaient; et pêle-mêle du linge, des fruits gâtés, des livres rares, une précieuse collection de minéraux et des fossiles couvraient le carreau de la cuisine. »
M. Hiltl raconte qu'il a dormi dans cette villa sur un ht fait de paille, de livres et de rideaux , ayant la tête appuyée sur trois volumes d'une édition illustrée de Thomas à Kempis. Tous les bons français qui ont au cœur le vieux patriotisme doivent conserver le souvenir de ces aveux échappés aux germains.
« Nos soldats ne sont pas des anges, écrit l'un des
rédacteurs de la Gartenlauhe (1), ce sont des hommes comme les autres ; et si Ton peut déplorer, au point de vue de l'humanité, qu'ils ne se soient pas toujours conduits avec modération dans le pays qui nous a déclaré la guerre^ il ne faut pas cependant s'en étonner et jeter les hauts cris, comme nous le voyons faire chaque jour. Il est certain qu'il eût mieux valu que bien des choses qui sont arrivées n'eussent pas eu lieu ; mais ce qui est fait est fait, et, en somme, ilfautbien se dire que l'avenir peut s'en ressentir heureusement. »
Un autre écrivain allemand exprime plus franchement la pensée de ses compatriotes.
C'est le docteur Blum.
« Qu'y a-t-il d'étonnant, dit-il, à ce que nos soldats manifestent leur mécontentement, lorsque, après une longue étape, ils n'ont à leur disposition que des maisons abandonnées où l'on ne saurait trouver un pigeon, une poule ou un lit? Ils n'ont, on en conviendra, aucun ménagement à garder vis-à-vis des propriétaires absents. Aussi faut-il voir avec quel sans-gêne chevaleresque ils s'installent dans les villas des riches, se couchent dans le lit à baldaquin do la dame du logis, et boivent le vin du maître de la maison, à la gloire de l'Allemagne. »
Ce docteur Blum raconte qu'un détachement de passage à Lagny, ayant trouvé dans les caves du château de Rentilly, qui est situé à peu de distance de cette ville, « mille bouteilles du meilleur vin », les soldats le réquisitionnèrent, non sans avoir pris soin d'en remercier le propriétaire absent « en couvrant les murs de la salle à manger de dessins, dans lesquels ils se sont efforcés de faire montre de la haine patriotique qui les anime. »
Un autre écrivain allemand (2) fait des aveux presque semblables : « Nos soldats couchent le plus souvent sur
(1) M. Gerstaecker.
(2) M. de Wickede, Esquisses de la guerre.
des divans recouverts de velours. Dragons prussiens et clievau-légers bavarois fraternisent dans les boudoirs somptueux, et les livres les plus rares servent à allumer les feux de bivouac, qu'entretiendront les arbustes de l'orangerie, s'il ne se trouve point d'autre bois à la portée des bommes de corvée.
(c Nous-mêmes, en arrivant à Moussy, nous nous
jetâmes tout bottés et éperonnés sur de moelleux canapés, avec des rideaux de damas et des tapis somptueux en guise de draps et de couvertures. »
Les Prussiens ne se bornaient pas à détruire, ils emportaient.
C'est encore l'un de leurs bistoriens qui le dit (1). Pendant le siège de Paris, telle troupe prussienne trouvait de beaux meubles confortables dans son cantonnement, telle autre en manquait. On créa l'usage des déménagements « pour venir en aide aux pauvres soldats qui, après avoir dormi dans le velours et dans la soie durant quelques semaines, n'avaient plus qu'un carreau humide pour étendre leurs membres fatigués. »
Alors les postes se faisaient connaître entre eux les ressources de chaque localité, et les moins bien partagés emportaient leur mobilier, leur batterie de cuisine et jusqu'à leurs pianos. Jamais une colonne ne se fût mise en route sans ses voitures de déménagement. « Les officiers, dit M. Gerstaecker, veillaient en personne à ce que des voitures et des chevaux fussent réquisitionnés en nombre suffisant pour que le transport des objets appartenant kleiirs soldats ne souffrît pas d'encombre. »
Le même écrivain déclare avoir rencontré souvent sur sa route, aux environs de Paris, pendant le siège, des colonnes allemandes accompagnées de leurs mobihers. Il cite un détachement composé seulement de deux com-
(1) M. Gerstaecker, Impressions de voyage en France {pendant la, guerre).
pagnies, et qui était suivi de vingt-cinq voitures traînées par des chevaux de labour, et de nombreuses charrettes tirées à bras par des paysans réquisitionnés. Un troupeau de bœufs fermait la marche. « On eût dit le déménagement d'une ville entière », ajoute l'historien.
Il est utile d'emprunter ces récits aux Allemands ; leur témoignage est irréfutable.
Nous lisons dans un ouvrage d'Outre-Rhin (1) : « Vers la fin de septembre 1870, je visitai les environs de Paris. C'était partout la destruction, la désolation. Les meubles les plus précieux servaient à entretenir les feux de bivouac ; nos soldats fendaient à coups de hache les plus beaux pianos pour faire cuire leur soupe ; on déchirait les tentures de damas pour en faire des torchons. Pendant trois jours, je n'aperçus que destruction. Le pillage allait aussi bon train. Une nuée de pillards, s'intitulant vivandiers, fournisseurs, infirmiers, se précipitaient de l'Allemagne sur la France ; mais ce n'étaient que des gens de sac et de corde. Ils affluèrent surtout autour de Paris, volèrent, rançonnèrent, escroquèrent les Français à cœur joie, et poussèrent nos soldats à piller, leur offrant quelque menue monnaie pour le produit de leurs vols.
« Dans les gares, dans les magasins, les déprédations se faisaient sur une plus grande échelle ; et les coupables, qui étaient presque toujours des ADemands, enlevaient même ce que nos sociétés de secours envoyaient à nos soldats. Nos autorités civiles et militaires, divers personnages haut placés accordaient avec une légèreté qui mérite d'être flétrie des laisser-passer et autres papiers à une foule de gens sur lesquels ils n'avaient pas le moindre renseignement, et ainsi des vagabonds, des escrocs et autres canailles se faufilaient dans notre armée.
(1) Histoire de la guerre, par île Wickede.
« Il se passa alors bien des faits qui ne sont pas à Thonneur du nom allemand, et qui ont, à bon droit, révolté les Français. Il ny a rien à répondre quand ils nous accusent de barbarie et de brutalité. »
Le Parisien, que le siège rendait si malheureux et qui souffrait de la faim, du froid, de l'absence de nouvelles, pensait que l'ennemi dont il était entoure souffrait aussi. Il n'en était rien. Bien abrités dans nos maisons, chauffés avec nos meubles, les mains dans nos armoires et nos secrétaires, les gens de l'Allemagne menaient une existence plus heureuse que dans leurs foyers. Grâce aux réquisitions^ le moindre soldat ne manquait de rien. Chaque commandant de troupe, quelque modeste que fût son grade, formait, au besoin, sa colonne de réquisition. Un jeune sous-heutenant saxon raconte, dans une lettre, qu'il fut ainsi envoyé pour battre le pays pendant cinq jours. « Envoyant, dit-il, les pauvres vieilles femmes se traîner à mes genoux et me supplier de leur laisser au moins une vache ou un mouton, je ne pouvais m' empêcher de maudire la guerre, et, de bon cœur, je me fusse enfui de la maison. »
Les Prussiens accusent les Bavarois d'être les plus pillards de l'armée allemande ; l'un des écrivains prussiens dit : « Pour ma part, je pense en moi-même, lorsque nous arrivons dans un village occupé par des Bavarois : Lasciale ogni speranza (1). »
L'Allemagne se montra généreuse pour son armée. Il y eut l'institution des dons yoZon^a/re.v (hebesgaben). Ala fin de 1870, le comité central chargé de provoquer les
(1) Laissez ici toute espérance.
dons avait recueilli trois millions de thalers et envoyé en France plus do quatre-vingt-dix mille colis, dont le transport avait exigé neuf cents wagons. Un grand nombre de trains spéciaux furent dirigés sur Paris. Ils renfermaient des appareils de chirurgie, des produits pharmaceutiques, des couvertures, du linge, des comestibles, des conserves, du vin, du tabac, des lanternes, des thermomètres, des allumettes et une grande quantité de petites bibles de la société des Missions. •
A leur arrivée, ces envois étaient emmagasinés dans des baraques et répartis gratuitement par les soins des chevaliers de Saint-Jean. Ces chevaliers portaient la croix rouge de Genève, et rendirent de véritables services à l'armée prussienne pendant la guerre. Cependant, un écrivain (1) allemand a écrit : «Ces chevaliers étaient pour la plupart des parasites auxquels il plaisait assez de faire la guerre à proximité des colonnes d'approvisionnement, et qui ne quittaient le voisinage des provisions destinées aux blessés que pour s'abattre comme des sauterelles sur les auberges et réquisitionner pour leur propre compte. »
La distribution des dons volontaires se faisait dans les cantonnements. Tout soldat pouvait demander ce qu'il désirait.
A l'époque de Noël, les dons volontaires s'augmentèrent de saucissons et de pain d'épice, nos vins coulèrent à flots, et ce fut, autour de Paris, une débauche de barbares. Les Allemands excellaient dans l'art de découvrir les cachettes, en perçant les murs, en défonçant les jardins. Le vol était devenu une science.
Le propriétaire, que nous pourrions nommer, d'un beau domaine non loin de Versailles, avait enterré trois pièces de vin de Bordeaux au milieu de son jardin. Cela
(1) M. Wachenhusen.
figurait une tombe surmontée d'une grande croix. La tombe portait cette inscription en allemand :
Ici reposent trois camarades.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans que le propriétaire revît sa maison.
Lorsque le siège fut levé, notre homme, tout heureux de son idée, attendit le départ du dernier prussien. Il arriva et trouva la tombe dans le meilleur état, quoiqu'elle eût été élevée le 19 septembre 1870. Les Prussiens avaient même déposé des couronnes de feuillages sur la croix.
On creusa le sol. Les barriques de vin avaient disparu, et le malheureux propriétaire recula d'horreur en voyant trois Prussiens, casque en tête, sabre au côté, le visage décharné.
Les trois camarades avaient été tués dans une rencontre et reposaient là parles soins de leurs compagnons vivants.
Frédéric II a ordonné que le soldat prussien ferait trois choses : V exercice d'silûOYd, la cuisine ensuite, et enfin la propreté. Cette dernière occupation consiste à nettoyer armes et fourniment.
L'armée allemande imite la Prusse en ces trois points. Pendant que l'armée assiégée se dispensait de l'exercice et de l'entretien des armes, l'armée assiégeante n'était inoccupée qu'aux heures de libations.
L'armée française élargit, en temps de guerre, les liens de la discipline, l'armée allemande les resserre. Ainsi, dans les garnisons prussiennes, pendant la paix, il y a la salle de police peu différente de la nôtre ; cette punition devient cruelle pendant la guerre. Un allemand (1) raconte qu'on attache le soldat fautif à un arbre, en le
(1) Arnold AVellmer.
liant par les bras, par le milieu du corps et par les jambes. La discipline prussienne rompt les corps en les exerçant aux fatigues, elle rompt les esprits en détruisant jusqu'au ^iermc d'une volonté individuelle.
Non pas que le prussien soit naturellement discipliné, mais il est ce qu'on le fait. Il obéit toujours, parce qu'il sent une main de fer peser sans cesse sur sa tête.
On a beaucoup parlé, pendant la guerre, des plaques d'identité que portaient, suspendues au cou, les soldats allemands. Ces plaques, qui se nomment iodesmarhen (plaques mortuaires), indiquent le numéro du régiment et le numéro matricule du soldat. Elles font partie de la tenue d'ordonnance, et les soldats la passent au cou avec la même insouciance que s'il s'agissait de leur cravate ou de leur amulette ; car le plus grand nombre des soldats du roi Guillaume portent des amulettes.
L'amulette allemande consiste en une lettre qui, suivant une croyance répandue dans l'armée, a la vertu de rendre invulnérable. Elle est copiée à la main et conçue en ces termes :
« Il faut avoir la foi,
« Car, sans la foi, cette lettre n'a aucune vertu.
« Cette lettre vient du ciel : en 1579, on la trouva flottant sur le bénitier de l'église de Rudnau, dans le Holstein. Elle était écrite en lettres d'or; toutes les fois qu'on voulait la prendre, elle reculait. En 1591 seulement, un saint homme conçut l'idée de la copier. Alors la lettre se leva d'elle-même et se tint droite devant lui. Si vous saignez du nez ou que votre sang coule de toute autre façon, prenez cette lettre et placez-la sur votre sang. Ceux qui possèdent cette lettre ne peuvent être ensorcelés et leurs ennemis ne leur feront aucun mal. Ceux qui possèdent cette lettre n'ont rien à craindre de l'éclair, du tonnerre,
du feu et de l'eau Celui qui possède ce talisman est
protégé contre le canon et contre le fusil de l'ennemi...
Celui qui a cette lettre sur soi ne peut être fait prisonnier, aussi vrai que le Christ est né, qu'il a vécu sur cette terre et qu'il est remonté au ciel. Amen ! »
Un grand nombre de superstitions existent parmi les soldats de l'Allemagne (1). « C'est une croyance très répandue parmi nos hommes, dit un officier, qu'avant de marcher au combat, il faut se défaire de trois objets usuels. Cette superstition explique le coup d'oeil singulier que présente la place où un bataillon s'est assemblé ; la terre est jonchée de petits miroirs, de boutons et surtout de cartes à jouer; caries cartes sont, au dire de nos soldats, l'œuvre du diable, et elles attirent les balles. L'argent jouit du même privilège, il attire également les balles ; mais comme les balles s'aplatissent sur lui, les militaires le tiennent en haute estime; aussi ont-ils soin, quand leurs moyens le leur permettent, de faire provision de thalers en argent, qu'ils répartissent dans toutes leurs poches. »
Ces superstitions prouvent combien le soldat allemand est un être passif. Est-ce une faiblesse ou une force pour l'homme de guerre ? Cet homme marche au cri de /"wr Kœnig und Vaterlmid (pour le Roi et la Patrie), ce qui est le contraire de la superstition. Ce soldat mérite donc une étude philosophique des plus sérieuses.
Un général russe (2) a publié un travail sur l'armée prussienne ; il juge ainsi le soldat : « Les soldats de la Prusse se battaient (1870-1871) sous les yeux de leur Roi, qu'ils adorent, tandis que l'armée française combattait sans général en chef, et les Français se battaient bien, malgré la supériorité du nombre des ennemis.
« Le soldat prussien supporte difficilement les fatigues
(1) Voir le journal Die Gartenlaube, qui contient les révélations d'un officier.
(2) Le prince Urusoff, attaché à l'état-major prussien pendant la guerre de 1870 ; a adressé son travail au journal russe Beseda.
(le la guerre, la faim, le froid et les longues marches, comme, en général, l'homme de vingt à vingt-cinq ans. Que serait devenue cette armée sans la présence du Roi? que serait devenue la Prusse si les Français, en passant la frontière allemande, avaient gagné une bataille tant soit peu décisive? Et quels énormes sacrifices ne furent pas imposés au peuple prussien par la loi militaire ?
« La base du développement naturel de l'homme est la famille, et l'organisation militaire prussienne détruit la famille. Le développement intellectuel de l'homme se fait de vingt à vingt-cinq ans, et quelquefois jusqu'à la trentième année ; et ce développement est tué par le militarisme.
« Chaque soldat prend les armes sans murmurer quand il s'agit de défendre sa patrie ; mais de prendre à la France l'Alsace et la Lorraine, cela me semble un triste motif pour braver toutes les horreurs de la guerre, pour apprendre à porter la guêtre selon le règlement, ou forcer la jeunesse entière à la vie démoralisante des casernes. Ne nous étonnons donc pas de voir les armées régulières de l'Allemagne ravager la France comme des bandes de sauvages, pires que les hordes d'Attila, pires que les Vandales. »
Retenons ce jugement d'un général russe.
Les Parisiens assiégés ne se rendaient pas un compte exact de leur situation. La première ceinture était formée de l'enceinte continue occupée par la garde nationale ; plus loin se trouvaient les forts qui étaient un second cercle défendu en général par la marine ; au delà des forts se voyaient les travaux de défense des Français, par exemple à Gennevilliers, Colombes, Nanterre, l)ugny,Villemomble, Chennevières,etc.: c'étaient comme les postes avancés des forts. Enfin la grande circonférence habitée par les assiégeants ; au delà de cette circonférence se trouvaient les batteries prussiennes, qui, rappro-
cliées les unes des autres , formaient une cinquième circonférence.
Après avoir parcouru les lignes allemandes et montré les assiégeants dans les villages où ils se livrent au pillage et au vol, rentrons dans la grande ville assiégée.
Aux émotions nerveuses, aux paniques, aux histoires d'espions, le Parisien a fait succéder le calme du vrai courage. Il souffre depuis trois mois et devient de plus en plus fort. L'aspect de Paris a été profondément modifié. La blouse a disparu pour faire place à Tuniforme de garde nationale; l'habit noir et la cravate blanche n'existent plus qu'à l'état de souvenir. Riches et pauvres portent l'habit militaire.
Une grande quantité de magasins, surtout ceux de meubles et d'objets de luxe, ne sont plus ouverts. Les boucheries et les charcuteries ferment à leur tour pour ne s'ouvrir qu'aux heures où la distribution des rations commence. De longues, d'interminables queues se forment à l'entour.
La foule s'assemble près des kiosques où se vendent les journaux. On discute les nouvelles et l'on rit des caricatures contre les Prussiens.
Sillonné de gardes nationaux le jour, Paris devient lugubre vers le soir.
A dix heures le bruit cesse, et le Parisien toujours railleur dit à son voisin en rentrant au logis : « Sparte s'endort à l'heure où s'éveillait Babylone. »
La Bourse a fermé ses portes.
L'éclairage même se fait rare.
Le passant va lentement ; il s'arrête sous une lumière pour lire un discours du gouverneur, ou un décret du gouvernement.
Depuis le 4 septembre, il s'est fondé à Paris de nombreux journaux: 15 en septembre, 13 en octobre, IG en novembre. L'un d'eux, le Trac, annonçait qu'en cas de bombardement, le numéro serait porté dans la cave de l'abonné. Beaucoup de ces journaux n'ont publié que deux ou trois numéros.
Le gouvernement voulant donner un témoignage de sa quiétude s'est occupé de l'instruction publique. Le 20 septembre parut l'avis suivant :
« La rentrée des classes reste fixée au samedi 3 octobre pour les élèves des classes inférieures, jusqu'à la quatrième inclusivement. »
M. Jules Simon, ministre de l'instruction publique, propose de fonder à Paris, pendant le siège, une école normale primaire pour les institutrices. Ce projet est adopté.
Les lecteurs sont demeurés fidèles à la Bibliothèque nationale , comme à celles de Sainte-Geneviève et du Luxembourg. Ces bibliothèques sont ouvertes au public le 24 octobre.
La création de vingt bibliothèques communales est décrétée.
Le 28 octobre, le budget d'enseignement de la ville de Paris est porté de huit millions à seize.
On remarque combien la population se rend à l'éghse de Sainte-Geneviève (ancien Panthéon). Sainte Geneviève est vraiment populaire, et son souvenir attire les prières qui consolent.
Une autre observation qui mérite de fixer l'attention : Les élèves de dix-sept à vingt ans, des établissements rehgieux , maisons de Jésuites et d'autres ordres , ont contracté à l'envi des engagements volontaires; ils sont soldats, combattent et meurent.
Sans parti pris , il faut reconnaître loyalement que l'éducation religieuse développe le patriotisme.
Le 14 octobre, M. Mottu, maire du IP arrondissement,
donne aux instituteurs et aux institutrices laïques qui remplacent les Frères et les Sœurs les instructions suivantes :
Défense d'enseigner et de faire aucune prière dans les écoles ;
Défense de faire apprendre le catéchisme aux élèves ;
Défense de les conduire à l'église le dimanche et au catéchisme dans les paroisses ;
Défense de s'occuper en quoi que ce soit de leur première communion.
Une' fois sur le terrain rehgieux, les révolutionnaires, que le gouvernement craignait, dépassèrent toutes les tyrannies.
Les autorités municipales s'occupèrent d'organiser le travail. Le V^ arrondissement ouvrit un atelier de couture pour les femmes le 19 novembre, et le IIP arrondissement en avait installé un autre le 15.
Mme Jules Simon fonda une société de secours aux victimes de la guerre, qui organisa des fourneaux économiques, des salles d'asile, des ateliers de travail pour les femmes.
Le 1" janvier 1871, le maire de Paris consacra 100.000 francs au dégagement gratuit du linge, vêtements et literie déposés au mont-de-piété.
Les représentations théâtrales avaient généralement pour but une offrande à la souscription pour les canons, une ambulance à former, un fourneau économique à étabhr avec le produit de la représentation. Mais aussi et beaucoup trop souvent la passion pohtique s'en mêlait. On a fait un abus honteux des œuvres de Victor Hugo, et surtout des Châtiments.
Après avoir été récités à la porte Saint-Martin, avec une solennité trop bruyante, il fut question de les lire au Théâtre-Français .
M. Got écrivit à cette occasion une lettre qui mérite d'être conservée.
A M. Charles Valois, membre du comité de la Société des gens de lettres.
« Paris, le 9 novembre 1870.
« Monsieur,
(( Je descends d'une garde aux remparts, et me hâte de répondre à la demande que vous me faites Thonneur de m'adressor, au nom de la Société des gens de lettres.
« Je suis autant que personne admirateur passionné des Châtiments.
« J'ai pour amis les amis intimes de Victor Hugo.
« Je serais fier et heureux de servir cette haute renommée dans la mesure de mes forces, et je puis dire enfin que, si quelque artiste a droit de se targuer d'indépendance, assurément, je suis au moins un des plus anciens et des plus convaincus.
(( Eh bien, malgré tout, un sentiment que je n'ose pas bien définir ici, mais que j'éprouve invinciblement au fond de la conscience, m'empêche de venir m'associer à une lecture publique des Châtiments, sur une scène qui acceptait bénévolement, il y a quelques semaines, le titre de théâtre des Comédiens ordinaires de VEm^ocreitr.
« Les cadeaux, les dîners de fêtes de Compiègne et Fontainebleau m'ont toujours soulevé le cœur, je l'atteste, et on le sait ; mais si j'étais un des rares opposants de la veille, qu'on me permette aujourd'hui de me tenir encore à part des trop nombreux fanfarons du lendemain.
« Veuillez agréer, etc.
« E. Got, « de la Comédie française. »
Dans une lettre lue à haute voix, Victor Hugo autorisait la lecture des Châtiments.
Etait-ce bien l'heure des haines et des faciles vengeances? Victor Hugo ne sentait-il pas au fond de son coeur que nous n'avions pas de châtiment à exercer entre français parce que nous étions tous malheureux ? H eût été plus digne du religieux poète de la Restauration de prononcer des paroles d'amour, de fraternité, de courage.
Si la haine débordait de son cœur, que ne prêtait-il l'oreille un seul instant! La grande voix du Mont-Valérien lui eût dit que pour l'instant le châtiment national partait des soldats canonniers, et non pas des poètes.
Le comédien Got donnait, sans le vouloir, une prudente leçon aux souverains, qui doivent être économes de cadeaux, de fêtes et de familiarités.
D'après la lettre de Victor Hugo autorisant la lecture des Châtiments au théâtre de l'Opéra, la quête devait s'y faire dans des casques prussiens ! Or, la monnaie tomba dans un casque russe soutenu par une actrice qui avait cueilli plus d'un bouquet dans les jardins de Gompiègneet confondait Sébastopol et Ghâtillon.
Jetons un coup d'oeil sur la santé publique. Du 16 au 22 octobre, la mortalité augmenta de 1. G 10 décès à 1.746. Du commencement de décembre, la mortalité s'est élevée de 2.455 à 2.728. Le 31 décembre le nombre des décès a été de 3.280.
Pendant ce temps, les inteUigences ne sommeillaient pas. Il s'élevait des débats politiques et philosophiques entre les docteurs allemands et les historiens ou gens de lettres français. Une discussion entre M. Ernest Renan et le docteur Strauss attira l'attention. Ce dernier prétendait justifier la nécessité pour l'Allemagne d'abaisser à jamais la France. M. Renan lui démontrait son erreur avec une grande supériorité.
Des travaux de M. (rHaussonvillo attirèrent de la part des Allemands une riposte anonyme intitulée : Ncmesis gei^raanica.
Les curés des paroisses de Paris ont reçu l'ordre d'inscrire sur les églises : Liberlè, Egalité, Fraternité.
On chang-e les noms d'un grand nombre de rues, ainsi que le sceau et la monnaie de France. Le type de la croix de la Légion d'honneur est modifié.
Le peintre Courbet adresse au gouvernement une pétition tendant à faire déboulonner la colonne Vendôme. La statue de Napoléon I" placée à Courbevoie est enlevée par ordre du maire de Paris.
La Franc-Maçonnerie prononce un jugement contre les F. F.-, (faux frères).
« Guillaume P"", roi de Prusse, et Frédéric-Guillaume- Nicolas-Charles de Prusse, prince royal héréditaire,
« Au nom de rhumanité outragée,
« Au nom de la liberté de conscience violée,
« Au nom du droit et de la justice méconnus :
« Ces deux personnages sont cités à comparaître le samedi 29 octobre 1870. rue Jean-Jacques Rousseau, 35, à sept heures du soir pour répondre à l'accusation de parjure portée contre eux par la franc-maçonnerie parisienne. »
La bouffonnerie dans la douleur !
Le gouvernement fit rechercher les papiers renfermés dans les tiroirs privés des Tuileries pour les rendre publics.
Le retour de Victor Hugo donna heu à une certaine émotion. En quittant Guernesey le poète des Châtiments rentrait, dit-il, « avec la Liberté et la Répubhque, ces deux grandes proscrites. » Après avoir vu, le premier jour, ses intimes, ses amis politiques et les membres du nouveau gouvernement, il- s'est rappelé qu'il était membre de l'Académie française. Il s'y rend, et l'auteur de Ruy-
Blas dit, en sortant de la séance : <( Il y a six mois, je leur aurais fait peur ; à présent que la révolution est accomplie, ils se sont avancés au-devant de moi, en saluant jusqu'à terre. »
Il se trouva des juges assez malveillants pour reprocher à Victor Hugo de se souvenir de la prose dans le temple de la poésie. En effet, il passa à la caisse et toucha 24.000 francs.
En vertu des règlements, tout académicien reçoit, indépendamment des jetons de présence, un appointement de 1.200 francs par an.
Or, depuis vingt-deux ans le poète n'avait rien voulu percevoir. Des admirateurs jaloux de la gloire du poète auraient aimé que les 24.000 francs fussent consacrés à la souscription des canons qu'attendaient les défenseurs de la patrie.
Un journal (le Réveil) a publié un talDleau des avocats qui ont pris place dans le gouvernement à divers titres. Ils sont au nombre de soixante-seize dans les emplois élevés.
Pendant le mois de septembre le public prit un vif intérêt à la première circulaire de Jules Favre, à la mission de M. Thiers (1), à la réponse de M. de Bismarck et à l'ajournement des élections.
Au mois d'octobre la prise de Strasbourg déchira tous les cœurs ; l'arrivée à Paris du général Burnside fit penser un moment que les Etats-Unis allaient intervenir en notre faveur ; mais le ministre américain n'avait pas de mission diplomatique.
On murmure dans les réunions contre le major Flourens, qui s'est adjugé deux chevaux de selle des écuries impériales , Capitan et Passi/lor, de six à sept mille francs chacun.
(1) Voir Récits militaires, 3" série.
Le d<''part de Paris de Gambotta, qui arrive à Tours le 9 octobre, ne produit qu'un médiocre effet. Le décret du gouvernement ne le nomme pas ministre de la guerre, mais adjoint à la délégation de Tours.
La Commune, qui ne fut victorieuse que plus tard, se montrait déjà au commencement du mois d'octobre. Blanqui provoquait des manifestations, mais le général Trochu n'en était pas moins acclamé par la partie saine de la garde nationale.
Le 17 octobre, le général Ducrot, accusé par les Prussiens de s'être évadé malgré sa parole donnée, écrivit au gouverneur de Paris une lettre qui provoqua cette réponse du général Trochu, réponse qui fut insérée au ^Journal officiel.
« Mon cher général,
(( Votre conduite avant et après la capitulation de Sedan ajoute im trait de plus à tous les traits d'énergique fermeté qui ont marqué le cours de votre carrière. Au milieu d'un désastre qui avait ébranlé les âmes les mieux trempées, vous n'avez voulu avoir avec l'ennemi aucun rapport qui eût le caractère d'une transaction ; vous avez donné votre parole d'aller vous constituer prisonnier à Pont-à-Mousson, rien de plus; et là, après vous être officiellement constitué prisonnier, dégageant ainsi votre parole, vous avez conçu et réalisé, au prix des plus évidents périls, une audacieuse évasion dont vous avez voulu que la défense de Paris bénéficiât immédiatement.
« L'ennemi sait ce que vaut votre concours, et c'est là, au fond, l'unique grief que le sentiment pubUc ait contre vous en Allemagne. Soyez sûr que celui de l'armée prussienne, dont je vais invoquer le loyal témoignage en adressant votre lettre au Roi lui-même, vous fera la plus complète justice. Nous n'avions pas besoin, pour
vous la rendre, de votre affirmation. Recevez cette assurance dont vous n'avez besoin non plus par le plus ancien et le plus affectionné de vos compagnons d'armes. »
En 1567 le prince de Condé et l'amiral de Coligny, à la tète du parti protestant, n'ayant pu enlever le roi âgé de dix-sept ans, formèrent le projet d'assiéger Paris. Ils s'emparèrent de Montereau, de Poissy, de Pontoise, d'Argenteuil, du château de Buzenval, afin d'empêcher le ravitaillement de la capitale.
Le peuple de Paris s'agitait et demandait une grande sortie. Le connétable Anne de Montmorency résistait pour éviter la guerre civile. Mais, cédant aux vœux ardents des Parisiens, il se décida à marcher contre les assiégeants qui campaient à Saint-Denis.
Ceux-ci n'avaient que douze cents hommes de pied et seize cents chevaux.
Montmorency donna ses ordres avec tristesse, mais il voulait calmer l'irritation et l'inquiétude des Parisiens. Il se mit à la tête de la sortie. Au moment de franchir la porte Saint-Denis où des milliers de bourgeois étaient réunis, le connétable arrêta son cheval, et, se tournant vers la foule , prononça ces paroles que tous entendirent : « Cette journée me délivrera des reproches du peuple, et de l'envie de mes ennemis; on connaîtra par les effets quelles ont été mes intentions. J'irai si avant que peutêtre je ne serai pas suivi de tous : mais on ne me verra