‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 16 sur 30 · QUE VAINQUEUR OU MORT RENTRER PAR CETTE PORTE · texte numérisé non relu

QUE VAINQUEUR OU MORT RENTRER PAR CETTE PORTE

Donc, le dixième de novembre 1567, veille de la Saint- Martin, le vieux connétable attaque les assiégeants. Il reçoit un coup de masse d'arme sur la tête, cinq blés-

sures au visage, et une balle de gros pistolet dans les reins.

Le vieillard tomba de cheval, et, couché sur la terre, il dit : « Mon cousin de Sansay, je suis mort ; je n'eusse su mourir ni m' en terrer en un plus beau cimetière. Dites à mon roi et à la reine que j'ai trouvé à la fin l'heureuse et la belle mort dans mes plaies que tant de fois j'avais pour ses pères et ayeuls recherchée. »

Après avoir ainsi parlé, il fit ses oraisons, voulant mourir en ce champ, puis il s'évanouit.

Aj^ant repris connaissance, il fut transporté à Paris, n'ayant qu'un souffle de vie. Un cordelier l'encourageait à supporter l'épreuve à laquelle Dieu le soumettait ; le connétable lui dit : « Pensez-vous, mon père, qu'un homme qui a vécu près de quatre-vingts ans avec honneur n'ait pas appris à mourir un quart d'heure? »

Il succomba aux blessures reçues à la sortie le troisième jour après la bataille de Saint-Denis, 13 novembre 1567, âgé de quatre-vingts ans moins six mois.

Nous devons supposer que le général Ducrot connaissait cette page d'histoire et qu'elle plaisait à son caractère chevaleresque ; peut-être a-t-il été inspiré par la même pensée qu'Anne de Montmorency. Comme le grand chevaher du xvi^ siècle, il n'a voulu rentrer dans Paris que mort ou vainqueur.

De telles paroles vont droit aux cœurs en tous temps et en tous lieux, et nous ne mettons pas en doute que celles du général Ducrot n'aient excité de nobles dévouements.

Le patriotisme perdrait-il de sa grandeur en se dépouillant, au xix" siècle, de ces formes d'un autre âge et de cette rhétorique pompeuse ?

Le général Trochu fait une proclamation pour dire : Le gouverneur ne capitulera pas. A la veille de la capitulation il se dépouille de son titre de gouverneur pour laisser à un autre la douleur de capituler.

Que devient cette promesse solennelle ? et peut-on se dérober ainsi, lorsqu'on est le premier entre tous?

Le 6 octobre 1870, M. Glais-Bizoin publie dans toute la France, M. Léon Gambetta le répète, le général Trochu le fait afficher sur les murs de Paris, M. Jules Favre le dit à M. de Bismarck : Ni un 2^ouce de tey^rain, ni une pien''e de nos fo)' 1er esses.

C'est beau, c'est magnifique ! mais nous donnons bientôt après deux provinces, Strasbourg et Metz !

A l'aspect de la patrie sanglante le recueillement, la méditation, le sacrifice complet valaient mieux assurément que les mots héroïques. Mais ils viennent instinctivement de notre éducation universitaire, de nos constitutions parlementaires, du goût de nos fonctionnaires pour les discours, de la suprématie du barreau, de l'engouement du théâtre.

Dans Paris assiégé, souffrant de la faim et du froid, dans les bataillons qui revenaient décimés des avantpostes, il y avait encore, malgré tout, un reste de mise en scène. Les cris de vive la République! ne se prononçaient qu'emphatiquement, d'un ton de colère et de menace.

Sans doute les temps étaient extraordinaires, mais il eût fallu, sinon des vertus, du moins des qualités de circonstance. Chacun peut bien mourir pour son pays, mais en silence. De fort braves gens sont tombés sur le champ de bataille sans proférer une parole.

Le mardi 29 novembre 1870 la population de Paris fut, en s'é veillant, profondément émue, en lisant ces deux proclamations énergiques, inspirées par les plus nobles sentiments et respirant toutes deux un véritable élan patriotique.

La première est du général Trochu, la seconde du général Ducrot :

« Citoyens de Paris,

« Soldats de la garde nationale et de l'armée,

« La politique d'envahissement et de conquête entend achever son œuvre. Elle introduit en Europe et prétendfonder en France le droit de la force. L'Europe peut souffrir cet outrage en silence, mais la France veut combattre et nos frères nous appellent au dehors pourla lutte suprême.

« Après tant de sang verso, le sang va couler de nouveau. Que la responsabilité en retombe sur ceux dont la détestable ambition foule aux pieds les lois de la civilisation moderne et de la justice. Mettant notre confiance en Dieu, marchons en avant pour la patrie.

« Général Trochu. »

« Soldats de la 2" armée de Paris,

« Le moment est venu de rompre le cercle de fer qui nous enserre depuis trop longtemps et menace de nous étouffer dans une lente et douloureuse agonie. A vous est dévolu l'honneur de tenter cette grande entreprise : vous vous en montrerez dignes, j'en ai la certitude.

« Sans doute nos débuts seront difficiles ; nous aurons à surmonter de sérieux obstacles ; il faut les envisager avec calme et résolution, sans exagération comme sans faiblesse.

« La vérité la voici : dès nos premiers pas, touchant nos avant-postes, nous trouverons d'implacables ennemis, rendus audacieux et confiants par de trop nombreux succès. Il y aura donc à faire un vigoureux cftort, mais il n'est pas au-dessus de vos forces ; pour préparer notre action, la prévoyance de celui qui nous commande en chef a accumulé plus de 400 bouches à feu, dont deux

tiers au moins du plus gros calibre ; aucun obstacle matériel ne saurait y résister, et pour vous élancer dans cette trouée, vous serez plus de 150.000, tous bien armés, bien équipés, abondamment pourvus de munitions et, j'en ai l'espoir, tous animés d'une ardeur irrésistible,

« Vainqueurs dans cette première période de la lutte, votre succès est assuré, car l'ennemi a envoyé sur les bords de la Loire ses plus nombreux et ses meilleurs soldats ; les efforts héroïques et heureux de nos frères les y retiennent.

« Courage donc et confiance ! Songez que, dans cette lutte suprême, nous combattrons pour notre honneur, pour notre liberté, pour le salut de notre chère et malheureuse patrie, et, si ce mobile n'est pas suffisant pour enflammer vos cœurs, pensez à vos champs dévastés, à vos familles ruinées, à vos sœurs, à vos femmes, à vos mères désolées.

« Puisse cette pensée vous faire partager la soif de vengeance, la sourde rage qui m'animent, et vous inspirer le mépris du danger !

« Pour moi, j'y suis bien résolu, j'en fais le serment devant vous, devant la nation tout entière ; je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux ; vous pourrez me voir tomber, mais vous ne me verrez pas reculer. Alors ne vous arrêtez pas, mais vengez-moi.

« En avant donc ! en avant, et que Dieu nous protège ! »

« Général A. Dugrot. »

De son côté, le gouvernement de la Défense nationale adressait à la population une proclamation bien pâle à côté de celles des généraux, et où le nom de Dieu se trouve remplacé par le cri de Vive la République !

Dans cette proclamation, les ministres déclarent qu'ils

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sont « tous prêts à se joindre aux soldats, et, comme eux, à verser leur sang pour la délivrance de la patrie. »

Cependant ils n'ont donné que le concours de leur vertu civique ; et, résistant aux violences de leurs i)assions patriotiques, ils ont eu le courage de demeurer calmes et de ne pas verser leur sang.

Rappelons en peu de mots les opérations militaires qui portent le nom de bataille de Cliampigny et sont une magnifique page d'histoire.

Le général Ducrot a lait un effort immense, et son armée s'est montrée admirable. Nous avons subi des pertes considérables et nous avons échoué. Aucun regret ne doit nous affliger. Opérant d'un côté seulement de Tennemi, le général Ducrot ne pouvait franchir l'obstacle, et, s'il eût réussi, le succès de quelques heures fût devenu un épouvantable désastre. Epuisée par un grand effort, et mal outillée pour tenir la campagne, notre armée aurait été entourée par le nombre.

Mais si les armées de province eussent pu se trouver réunies de l'autre côté des remparts et tendre la main aux combattants de Champigny, Paris était délivré et peut-être même la France entière se relevait de ses défaites.

Pour cela, il fallait un général en chef dirigeant les armées de Chanzy, de Faidherbe, de Bourbaki, tandis que la fatalité avait fait tomber nos troupes aux mains de M. de Freycinet, le mauvais génie de la guerre.

C'est néanmoins avec orgueil qu'il faut nous souvenir de Champigny. Non seulement f Allemagne, mais l'Europe entière a pu mesurer la taille de Paris. Le lendemain de Sedan, soudainement surpris et comme réveillé en sursaut, Paris était sans soldats, sans canons. Les premiers chocs l'ont presque renversé, tant il était faible.

En présence de l'ennemi, il s'est armé, il a souffert, et moins de trois mois après Sedan, il a pu livrer la bataille de Champigny.

A la fin de la seconde journée, le vieux roi de Prusse, M. de Bismarck et le maréchal de Moltke devaient se dire : Qu'il est grand ce peuple de France qui, vaincu à Frœschwiller, à Forbach, à Sedan, à Metz, privé de ses généraux, de ses soldats, de ses canons, envahi dans ses provinces, met en fuite nos légions et fait trembler ses vainqueurs !

Dès neuf heures du matin, les avant-postes étaient refoulés : Champigny, le Four- à-Chaux, Bry-sur-Marne tombaient en notre pouvoir, et nos troupes, poursuivant leur mouvement en avant, escaladaient les hauteurs. Vers onze heures, elles garnissaient toutes les crêtes depuis le plateau de Chennevières-Cœuilly jusqu'à celui de Villiers.

Après un moment de répit, elles se lançaient à l'attaque des deux positions principales, le parc de Villiers et le parc de Cœuilly. Mais ces vastes enclos, ceints de murailles que l'artillerie ne pouvait battre suffisamment, vomissaient la mitraille par de très nombreux créneaux; plusieurs assauts vinrent se briser contre ces obstacles. Bientôt l'ennemi prit l'offensive à son tour. On lutta presque corps à corps sur les deux plateaux, principalement devant Villiers, où le général Ducrot entraînait les troupes par son exemple ; enfin Saxons et Wurtembergeois durent se réfugier derrière leurs arbris. Le but de l'opération n'en était pas moins manqué. Cependant nos troupes couchaient sur le champ de bataille, tenant toujours les hauteurs de Bry, de Villiers, le plateau du Fourà-Chaux et les coteaux de Champigny.

Nos jeunes soldats avaient été superbes d'entrain ; l'artillerie s'était montrée héroïque.

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