CHAPITRE V
SOMMAIRE
Deux sortes de bataillons dans la garde nationale de Paris. — Les tirailleurs de Belleville. — Le 17'= bataillon a sa messe de minuit. — Encore Châtillon.
Le général Guilliem. — Le général Renault de l'arrière-garde. — Le
trénéral de la Charrière. — Le général Biaise. — Franchetli. — Gustave Lambert. — Le colonel Rochebrune. — Aristide Lomon. — Le lieutenant du génie Beau. — Le sergent Hébert. — Hymne de Victor Hugo. — Henri Regnault. — Bayard de la Yingtrie. — Le marquis de Coriolis. — L'avocat Peloux. — Félix Sauton, — La maison de Passy. — Le vicomte de Grancey. — Raoul de Kreuznach. — Léon Henrion. — Le bombardement. — Proclamation du gouvernement. — Protestation du comte de Chambord. — Lettre du comte de Paris. — Protestation des savants. — Portée d'une pièce d'artillerie du Mont-Talérien. — Richard AVallace. — Les armées modernes d'après M. Quatrefages. — Opinion de Frédéric II sur le Prussien. — Son opinion sur l'armée prussienne. — Un mot d'Henri Heine. — Absence de tout droit des gens chez les Hébreux et les Romains. — Les Prussiens ignorants sur l'art des sièges. — Sentiments des Français pour les Prussiens. — La campagne de 1792 d'après Gœthe. Causes de nos défaites en 1870 et de leurs succès. — Le prince Frédéric-Charles et le marquis de Biencourt.
Lorsque sur notre chemin un spectacle attire les regards, lorsqu'un fait remarquable donne des preuves évidentes d'une vérité, nous nous arrêtons, car c'est la vérité que nous cherchons.
Des doutes s'élèveraient peut-être, si dans c«s Rècils militaires nous affirmions que le courage du champ de bataille, le patriotisme, le mépris du danger, l'héroïsme
en un mot ne sont pas toujours unis aux qualités privées qui constituent l'honnête homme.
11 y avait clans Paris assiégé des bataillons silencieux, soumis à la loi, respectant la croyance religieuse du pays et combattant pour la patrie. A côté d'eux s'en trouvaient d'autres moins nombreux mais plus bruyants. Ceux-là bravaient les lois divines et les lois humaines ; ils étaient sans respect, voulaient imposer leurs caprices dans la cité et répandaient une sorte de terreur. Ils se disaient libres-penseio^s.
Nous avons montré des bataillons de la garde nationale combattant avec courage en toutes circonstances, soumis à la discipline et protégeant l'ordre public. Pendant ce temps, le commandant des gardes nationaux, Clément Thomas, adresse au gouverneur des rapports affligeants. Le 29 novembre, quatre compagnies de guerre du 76"= bataillon, sous les ordres du commandant Latappy, faisaient partie d'une colonne opérant aux alentours du fort de Rosny. Sur le point de rentrer à Paris, la colonne reçut l'ordre de verser les cartouches dans les fourgons. Au moment où l'ordre allait être exécuté, un heutenant, M. Monfihère, injuriant son chef de bataillon, excita vivement à la révolte les hommes placés sous son commandement en les engageant à ne pas rendre leurs cartouches. Quelques hommes égarés ont entouré le chef de bataillon, l'ont insulté en le menaçant. Conservant son sang-froid, le commandant a fait arrêter et désarmer le lieutenant Monfilière. La majorité voit ce spectacle sans mot dire.
Le 15 décembre, \q J ournal officiel contenait un rapport de M. Clément Thomas demandant au gouvernement la dissolution dubataillon dit des volontaires du 141 . Ce bataillon refuse de marcher àl' ennemi avant que les femmes des gardes nationaux aient touché 75 centimes par jour.
Le 16 décembre, le commandant de Vincennes transmet cette dépêche au chef de la garde nationale : « Chef du bataillon du 200% ivre ! la moitié au moins des hommes , ivres ! impossible d'assurer le service avec eux. Obhgalion de faire relever leurs postes. Dans ces conditions, la garde nationale est une fatigue et un danger de plus. »
Un rapport de M. Clément Thomas, du G décembre, doit être lu en entier, pour connaître les hommes qid voulaient dicter leurs volontés à la viUe de Paris, et qui sont les véritables précurseurs de la Commune.
« Désirant satisfaire aux demandes réitérées du bataillon dit des tirailleurs de Belleville, d'être employés aux opérations extérieures et de se mesurer avec l'ennemi, le commandant supérieur avait donné Tordre de faire équiper ce bataillon un des premiers, et il l'a envoyé le 28 novembre occuper à côté d'autres troupes un poste d'honneur en avant de Créteil, à cent et quelques mètres des lignes prussiennes. Ce poste avait été occupé jusquelà avec le calme le plus parfait par une compagnie de ligne.
« Des rumeurs fâcheuses sur les tirailleurs de Belleville étant parvenues, dans l'intervalle, au commandant supérieur, il a demandé sur les faits des rapports authentiques.
« Dans un premier rapport en date du 28 novembre, le chef de bataillon Lamperrière déclare qu'étant sorti le soir à huit heures et demie, accompagné de l'adjudantmajor Lallemand, il a fait une ronde dans la tranchée et recommandé à ses hommes de ne pas tirailler inutilement. La ronde terminée, il se retirait dans la direction de la ferme des Mèches, lorsqu'il entendit une vive fusillade et aperçut bientôt, fuyant à la débandade, une grande partie des 1" et 2'' compagnies de son bataillon
de service à la tranchée. Ce ne fut qu'à grand'peine et à force d'énergie qu'il arrêta ses hommes et parvint à les ramener en partie dans leur poste.
« Cette honteuse échauffourée provoquée d'après certains rapport;? par la fusillade intempestive des tirailleurs, coûta la vie à trois d'entre eux, plus trois blessés. Les hommes rejetèrent la cause de leur panique sur le capitaine Ballandier qui aurait fui en criant qu'ils étaient tournés.
« Le lendemain les tirailleurs de Belleville ont été ramenés en arrière des avant-postes et cantonnés sous le fort de Charenton.
« Ordre leur ayant été donné plus tard de reprendre leur poste à la tranchée, ils s'y sont refusés et ne se sont décidés à s'y rendre postérieurement que sur de nouvelles injonctions.
«Le 5,1e colonel d'infanterie Le Mains, commandant la brigade, a adressé au commandant supérieur le rapport suivant :
« Mon général,
<( J'ai l'honneur de vous demander, d'urgence, le rappel à Paris des tirailleurs de Belleville.
« Non seulement leur présence ici n'est d'aucune utilité, mais elle pourrait occasionner un grave conflit avec les gardes nationales du 147'= bataillon (de la Villette) placé à côté d'eux.
(( La haine entre ces deux bataillons est telle, qu'ils ont établi dans la tranchée une espèce de barricade qu'ils s'interdisent mutuellement de franchir. La présence de M. Flourens dans ce bataillon a amené de nouvelles difficultés, les officiers ne voulant pas le reconnaître pour chef.
« Ce matin, le rapport du commandant de l'aile droite m'informe qu'il a dû faire occuper et surveiller particu-
lièrement la tranchée de droite, les tirailleurs de Belleville ayant abandonné leur poste.
« Dans les circonstances où nous nous trouvons, un conflit entre nos troupes serait désastreux.
(( D'un autre côté, le mauvais exemple que donnent à tous moments les tirailleurs de Belleville est des plus fâcheux
« Dans un rapport du 4 décembre, le commandant Lamperrière déclare que, parti avec un effectif de 450 hommes, son bataillon est réduit aujourd'hui de 61 gardes rentrés à Paris avec armes et bagages sans permission.
« Ce bataillon, ajoute le commandant, par son indiscipline et les éléments qui le composent, est devenu complètement impossible. Indiscipline et incapacité dans une partie des officiers et des sous-offlciers, voilà les principales causes de notre désorganisation... Ces hommes, pour la plupart, se sont refusés à prendre le service delà défense.
« De plus, j'ai l'honneur de vous adresser ma démission de chef de bataillon, ne pouvant, honnête homme, ancien sous-officier de l'armée, rester plus longtemps à la tête d'une troupe pareille. Je reprendrai mon fusil et rentrerai dans les rangs de la garde nationale pour me purifier du trop long séjour que j'ai fait dans le bataillon des tirailleurs de Belleville.
Signé : « Lamperrière.
Appuyé : « Clément-Thomas.
« P. S. — Le commandant supérieur reçoit à l'instant même du commandant Lamperrière un rapport lui déclarant que, le 5 au soir, la plupart de ses hommes ayant déserté, et le reste ayant refusé d'obéir, il a été impossible de faire occuper le poste. »
Faut-il rappeler que le bataillon de Bellevilleestleseul auquel M. Jules Ferry a donné lui-même un drapeau d'honneur ?
Nous pourrions multiplier les exemples d'indiscipline et de lâcheté des bataillons qui ne connaissaient aucune autorité.
Insolents dans Paris, plus que timides aux avant-postes, ils auraient dû inspirer le mépris, tant ils étaient ridicules. Cependant, la plupart des bourgeois les craignaient dans les rues et sur les places publiques.
Dans la nuit du 10 au 11 décembre, une sentinelle avait été placée aux avant-postes de Créteil. Ce garde national était un orateur des clubs, Kbre-penseur de son métier. Il faisait partie de la ¥ compagnie du 214" bataillon appartenant au quartier de Ménilmontant. Pendant l'obscurité, deux corbeaux s'abattirent non loin du factionnaire. Les prenant pour des Prussiens, le bonhomme fit feu au hasard; quelques camarades du poste déchargèrent leurs fusils et prirent la fuite.
Le capitaine placé en arrière les ramena sans beaucoup de peine. Le commandant supérieur, ne voulant pas se montrer trop sévère, se contenta de 'faire insérer ses reproches dans le Journal officiel.
Le 17 décembre, le 201e bataillon, appartenant au quartier de la Maison-Blanche, arrivait aux avant-postes d'Issy dans un état presque complet d'ivresse, comme le 200" à Créteil. A peine installés, plusieurs gardes entraient dans l'église, se couvraient des vêtements sacerdotaux et simulaient les cérémonies religieuses.
A la lecture de ces faits , l'indignation s'empare du lecteur, et il juge sévèrement la garde nationale; mais à côté de ces bataillons indignes de porter les armes, beaucoup d'autres étaient animés des plus nobles sentiments.
Un volontaire de la garde nationale mobiUsée (17° bataillon) écrivait :
« Je me rappellerai toute ma vie la nuit de Noël, nuit vraiment solennelle passée en grand'garde en avant de Vitry. Il gelait à dix degrés, le vin même se congelait dans nos bidons, mais nous n'y pensions guère. Nous étions tout au devoir militaire, avec Pâme inondée des émotions, des graves pensées que réveille la fête de Noël passée loin de ceux qu'on chérit et dans la patrie en deuil !
« Nous avons eu la messe dite par le P. Charles Perraud, qui nous suit et partage toutes nos fatigues comme aumônier. Pauvre petite église de Vitry 1... Les fidèles habitués étaient remplacés par des mobiles et des gardes nationaux. La messe était répondue par deux gardes en capote grise et en ceinturon... C'était la messe des patriotes... On était sincère, recueilH, soumis aux décrets sévères de Dieu ; on priait pour la France. Soyez certains que les gardes nationaux qui étaient dans l'église de Vitry auront bonne attitude devant l'ennemi. Notre foi apprend à craindre Dieu et à ne pas craindre la mort, à se sacrifier pour ses frères et pour sa nation, comme Jésus- Christ. »
Peu de jours après Noël, le 17'' bataillon se signalait par sa bravoure, après avoir donné l'exemple de la discipline.
Si l'on remarque une si grande différence entre les divers bataillons de l'armée de Paris, il faut se souvenir qu'un grand nombre d'étrangers accourus de tous pays avaient pris place dans la garde nationale, ouverte atout venant.
Quoi qu'il en soit, on peut être certain que le courage du champ de bataille est inséparable de certaines qualités qui font qu'un homme appartient à la classe des honnêtes gens.
Il est possible qu'un honnête homme ne soit pas brave, mais jamais un malhonnête homme n'aura dans l'âme le
vrai courage, le courage de la nuit, le courage solitaire, le courage qui n'a que Dieu pour témoin.
Une longue expérience de la vie périlleuse a mis sous nos yeux des mystères qui trompent le monde.
Voyez, dans cette guerre, les deux extrêmes : d'un côté, les zouaves de Charette, braves jusqu'au sublime; de l'autre, les tirailleurs de Belleville, lâches jusqu'à l'infamie !
Ceux-ci blasphémaient et fuyaient, ceux-là priaient et combattaient jusqu'à la mort.
Entre les uns et les autres, l'espace est grand, sans doute, mais ne craignez jamais de vous en servir pour mesurer la valeur réelle d'un homme ou d'une troupe. « Une âme courageuse, a dit Bossuet, sait demeurer maîtresse du corps qu'elle anime. »
Le corps n'est donc que l'esclave de l'âme. Dès lors, ne soyons pas surpris que des hommes dont l'intelligence et le coeur sont avilis, précipitent leurs corps dans la honte.
Là, se trouve toute l'histoire des bataillons en révolte contre l'honneur.
Thucydide raconte que lorsque les Athéniens firent les funérailles des citoyens tués dans la guerre du Péloponèse, on vit, derrière les chars qui contenaient leurs restes, s'avancer un char vide. Il était paré de cyprès, et des vieillards, des femmes, des enfants l'entouraient. C'étaient les pères, les veuves, les fils des morts que la patrie n'avait pu ramener près de leurs foyers.
Ce char vide, nous le saluons avec un immense respect. En accordant aux autres de pieux souvenirs, nous plaçons celui-là, qui est vide, sur la même ligne que les
plus illustres, parce que notre biQii-aimëe patrie a des larmes pour le soldat inconnu comme pour son capitaine.
L'ennemi arrivait devant Paris et Témotion était à son comble. C'était le 30 septembre, peu de jours après le désastre de Sedan. On entendait le bruit du canon, bruit inconnu qui devait devenir si familier.
Paris livrait sa première bataille à Châtillon avec une armée improvisée la veille.
Des hommes rentrèrent dans la ville et bientôt le public réuni aux barrières répéta ces mots sinistres : « Tout est perdu ; l'armée ne vaut rien ; les zouaves eux-mêmes ont été les premiers à s'enfuir ! »
On voyait en même temps des hommes jeunes, en costume de zouaves, passer sans armes, traînés à l'étatmajor de la place Vendôme par des gardes nationaux.
Sans doute ces déserteurs auraient pu dire à plusieurs de ceux qui les arrêtaient comme lâches : Pourquoi n'étiez-vous pas à la bataille ?
Cette journée de Châtillon a été jugée sévèrement par les Parisiens. Engagé contre des forces prussiennes formidables, depuis Yillcjuif jusqu'à Clamart, le corps du général Vinoy disputait à l'ennemi cette position destinée primitivement à être l'une de nos meilleures redoutes et qui n'a servi qu'à bombarder Paris.
A cette première affaire beaucoup d'hommes ont été faibles, mais la plupart se sont battus, sinon avec enthousiasme, du moins pour l'accomplissement du devoir. Lorsqu'après sept heures de combat nos hommes rentraient devant la multitude croissante des Prussiens, le général Renault, l'un des intrépides de l'armée d'Afrique, arrêta le 3*^ bataillon du 30° régiment de marche et lui dit : <( Mes enfants, le combat de Châtillon a été un combat glorieux. Glorieux! car c'est une incroyable audace que d'avoir osé, avec un corps d'armée improvisé et en grande partie formé de recrues, attaquer des
forces dix fois supérieures; glorieux, car l'ennemi n'a pu réussir à entamer nos rangs et à nous prendre un canon! Je puis en parler sérieusement, car j'y étais... »
Le général Renault pouvait parler sérieusement de la guerre. Toute sa vie s'était passée dans les combats et il se fit tuer en défendant Paris.
Mais le monde civil a d'invincibles préjugés : il croit qu'un uniforme et un fusil font le soldat. Il s'imagine que cent hommes réunis, tous braves, forment une compagnie, et que dix de ces compagnies donnent un bataillon.
Malheureusement il n'en est pas ainsi. En groupant de braves gens sans éducation militaire, on forme un lien autour de cent lances ou de mille lances, tandis qu'une compagnie ou un bataillon de l'armée permanente sont un bloc de bronze, que la rupture d'un lien ne désunira pas. Si à Châtillon nous avions eu nos soldats de Sébastopol ou d'Italie, moitié moins nombreux que ne l'était le corps commandé par Vinoy, les Prussiens eussent été repoussés malgré leurs canons et leur discipline. Non pas que nous reconnaissions à chaque soldat de l'armée permanente plus de bravoure qu'à l'homme de la mobile ou de la garde nationale, mais l'armée permanente, notre troupe de ligne est animée d'un esprit particulier, d'un souffle puissant, qui grandit les faibles et les élève à la hauteur des forts.
Ce n'est pas l'instruction seule, ni môme la discipline qui produit ce phénomène, mais l'éducation. Il faut un certain temps pour que la communauté de pensées ait transformé tant de natures diverses, et changé en soldats, des paysans, des ouvriers, des lettrés, des artistes, des hommes de peine et des hommes de loisir.
Mille soldats formés, tels que nous en donnait notre ancien recrutement, avec leurs cadres de sous-officiers chevronnés, d'officiers plus ou moins brillants, valaient.
en campagne, plus de deux mille hommes réunis à la hâte, ne se connaissant pas entre eux, mal encadrés, et ignorant jusqu'aux noms de leurs chefs.
Depuis Sedan jusqu'à la paix, nous avons eu sous les armes des masses de braves gens ; on s'est battu courageusement, patriotiquement, mais ce n'était pas le bloc de bronze.
Ces régiments de marche n'avaient pas un passé à eux, un esprit de corps, des souvenirs communs. Les officiers se faisaient tuer pour entraîner leurs soldats, et les chefs de corps tombaient en avant des premiers rangs.
Faire autrement eût été impossible, et le combat de Chàtillon devait être prévu : bravoure, panique et retraite.
Ces lignes n'ont aucun caractère de blâme ou de récrimination. Nous ne voulons que donner un avis au monde civil trop facile aux illusions. Les armées ne s'improvisent pas au moment de la guerre; l'instruction militaire du français est prompte, son éducation sera toujours lente, car c'est le corps et l'esprit qu'il faut transformer.
Eussions-nous des réserves colossales, nous ne serons jamais assurés de la victoire si le soldat de la hgne ne reste sous le drapeau que trois ou quatre ans.
Chaque peuple a son tempérament : le nôtre est belliqueux bien plus que militaire. Les mots volontaire^ volontariat, tiennent de trop près à l'expression volonté, pour n'être pas rayés du dictionnaire militaire.
Les volontaires de la première République n'ont été pris au sérieux que lorsqu'ils se sont fondus dans les rangs de la ligne.
On se trompe encore si l'on croit avoir résolu tous les problèmes militaires en imitant les Prussiens. L'armée allemande qui nous a vaincus était une armée d'invasion. Si, au lieu de l'attendre à Vissembourg, à Frœschwiller et
à Forbach, nous avions hardiment franchi la frontière, on ne dirait pas aujourd'hui que la Prusse est la première puissance militaire.
Revenons à nos sorties commencées par Châtillon et arrêtons-nous devant quelques cercueils.
Le 30 septembre la brigade du général Biaise entre dans Thiais et la brigade du général Guilhem enlève Chevilly. Guilhem reçoit deux balles et tombe mort.
Il était entré dans l'armée comme simple soldat. Agé de cinquante-cinq ans, marié, père de famille, ce digne homme n'avait plus les ardeurs de la jeunesse ni les ambitions de l'âge mûr, et cependant il se fit tuer, par devoir.
Les soldats allemands rapportèrent le corps du général Guilhem dans un cercueil couvert de fleurs.
Il y a donc sur les champs de bataille des inspirations nobles et généreuses. Les germains qui fusillaient nos paysans et nos francs-tireurs ; qui, après le piUage, incendiaient nos maisons ; qui, partout, se montraient barbares, sans foi ni loi, avaient dans le rang, sous le drapeau, un sentiment d'honneur. Ils respectaient la mort glorieuse.
Hâtons-nous d'ajouter que le jour même où les soldats prussiens nous rapportaient la dépouille de Guilhem, les passants saluaient à Paris un convoi suivi de deux sœurs de charité et d'une escouade de gardes nationaux. Sur le drap funèbre une capote grise indiquait un étranger. Le cercueil qui sortait de l'hôpital du Val-de-Grâce était celui d'un soldat allemand.
Nous avons raconté (1) les morts glorieuses du comte de Dampierre, du commandant Ernest Baroche et de quelques autres encore dans le courant de ces Récits. Excepté les généraux et les chefs de corps, la plupart de
(1) Chapitre II, pages 114, 128 et suiv.
ces glorieuses victimes tombaient dans les rangs à leur place, simplement, comme de braves soldats. La vie de (juelques-uns a jeté quelque éclat sur leur mort. Il est de notre devoir de nous arrêter devant leur tombe.
Le général Renault, blessé mortellement à Champigny, fut amputé et mourut deux jours après.
Les nouvelles générations ne sauront jamais quelle singulière physionomie était celle de cet homme. Sa jeunesse et son âge mûr s'étaient écoulés en Afrique, où il avait la spécialité de commander les postes les plus dangereux, ce qui lui avait valu le surnom de Renault de V arrière-garde. On sait que, les Arabes suivant constamment les colonnes en marche, l'arrière-garde combattait toujours. Pendant de longues années, Renault était sans cesse aux prises avec l'ennemi. A ce métier, il avait contracté des habitudes de corps et d'esprit qui rappelaient les chefs d'aventuriers du moyen âge. Il en avait la langue verte, les attitudes presque menaçantes, entremêlées de bontés enfantines. L'Empire lui avait donné un siège au Sénat, et dans les salons de Paris il semblait qu'il allait jeter le cri : En avant! Un peu frotté de littérature militaire, il composait des discours qui avaient un parfum de poudre à canon et bravaient les règles académiques. On ne pouvait pas dire que le général Renault était brave, mais qu'il personnifiait la bravoure. Il a répété plus d'une fois, en sortant du Sénat: « Comment! je mourrai dans mon lit comme un notaire ! »
Ce soldat avait bien mérité de tomber sur le champ de bataille et d'aller en terre tout mutilé par l'ennemi.
Sa mort fut celle d'un religieux.
Son regard, toujours ardent, se tournait vers le ciel, et sa main pressait le crucifix aussi fortement qu'elle avait pressé l'épée.
Quelques vieillards, anciens officiers, conservent pieu-
sèment le souvenir de la jeunesse de Renault. C'était le tenips des actions d'éclat, des prouesses et des intrépides. Les soldats, fiers de leur titre ({'Africains, s'élançaient joyeusement sur les Arabes ; mais, quelle que fût leur ardeur, ils ne pouvaient dépasser leurs officiers, qui se nommaient Lamoricière, Changarnier, Bedeau, Canrobert, Mac-Mahon, Maissiat, Bosquet, Saint-Arnaud et tant d'autres dont les noms méritaient d'être conservés. La statue du maréchal Bugeaud est comme le monument élevé à tous.
L'armée d'Afrique n'a eu ni son Austerlitz ni son Wagram ; mais la génération de Renault de l'arrière-garde a tracé de belles pages, dont l'histoire de France a le droit d'être fière.
Ce jour du 30 novembre, qui vit tomber Renault à Champigny, le général Ladreit de La Charrière fut mortellement blessé à Montmesly. Une balle lui brisa la main droite, une autre le frappa à la cuisse gauche. Trois jours après, il n'existait plus. Quoique vieil africain, officier de Magenta et de Solfôrino, La Charrière aimait à s'effacer, si bien qu'il était oubhé. Sous les dehors les plus modestes, il cachait une grande indépendance. Excellent serviteur, consciencieux, toujours fidèle au devoir, il ignorait l'art, si utile, de faire sa cour. Au moment où la mort allait l'atteindre, La Charrière dit à un ami : « Pourvu que nous ayons une armée qui sache mourir, la France sera sauvée. »
Lorsque la guerre fut déclarée, le général n'était plus en activité de service. Mais il offrit son épée au gouvernement et fut rappelé.
En apprenant les douloureux détails de la journée de Sedan, il s'écria : « Il est donc bien difficile de mourir.... Il m'aurait paru, à moi, bien plus difficile de capituler ! »
Au combat de la Ville-Evrard, dans la soirée du 21 décembre, le général Biaise fut tué. Un détachement de Saxons, caché dans les caves, sortit tout à coup. Le corps de Biaise était percé d'une balle à côté de sa croix de commandeur.
Parmi les défenseurs de Paris se trouvaient un certain nombre de corps francs. L'un des plus populaires était Fescadron formé par le commandant Franchetti. Cet escadron, parfaitement composé, prit le nom d'Eclaireurs de la Seine.
Lorsque la guerre éclata, Franchetti avait trente-six ans. Sa fortune était considérable, et son bonheur se complétait de sa femme et de son enfant.
Avant de se créer un doux foyer, Franchetti, à l'âge de vingt ans, était entré comme engagé volontaire dans les chasseurs d'Afrique. Le jeune cavaher avait une belle physionomie de soldat mêlée de distinction et d'entrain. Il devint promptement sous-officier, et combattit à Magenta comme porte-fanion du maréchal Baraguayd'Hilhers. 11 reçut une grave blessure et fut nommé souslieutenant.
Après la campagne d'Italie, il prit part à l'expédition de Syrie, puis donna sa démission et se maria.
Lorsque les Prussiens allaient arriver devant Paris, Franchetti mit sa femme et son enfant en sûreté. Le lendemain, il reprit son sabre.
Sous ses ordres, les éclah-eurs de la Seine firent la chasse aux Prussiens. Pour la première fois, le 14 septembre, l'escadron rencontra les hussards bleus près de Maisons-Alfort, au Carré-Pompadour. Après un vif engagement, très court d'ailleurs, les Allemands tournèrent bride, laissant trois morts ; les éclaireurs avaient eu quatre blessés, dont deux, M. de Kergariou et M. de
Marval, reçurent la décoration de la Légion d'honneur en rentrant à Paris.
Vers la fin de la bataille du 2 décembre, le commandant Franchetti accompagnait le général Ducrot sur les hauteurs de Villiers. On attendait de nouvelles munitions, et Franchetti s'élance pour presser l'arrivée du convoi.
Un obus éclate près du commandant et brise sa cuisse gauche en ouvrant le flanc de son cheval. Après quelques tours, le cheval tombe, et l'intrépide cavalier a la force de dire : « Faites savoir à ma femme que je suis mort en brave Français Maintenez dignement notre escadron. »
Ce fut à l'ambulance du Grand-Hôtel qu'il expira.
Les éclaireurs suivirent à cheval le char funèbre, pendant que le bruit du canon des forts semblait saluer le glorieux convoi.
La bataille de Montretout-Buzenval, livrée le 19 janvier 1871, pourrait être considérée comme la plus parisienne. En effet, ce jour-là, le Paris intelligent, artistique, littéraire semblait s'être donné rendez-vous devant l'ennemi.
A Montretout et à Buzenval, la garde nationale était mêlée à la ligne, aux zouaves et aux mobiles.
C'est là que le savant Gustave Lambert s'est fait tuer ; près de lui, un grand patriote, le colonel Rochebrune, disparaît ; le grand peintre Henri Regnault meurt pour son pays ; le littérateur Aristide Lomon tombe près d'Henri Regnault. Nous en pourrions citer bien d'autres encore, qui étaient l'espoir de la patrie dans les sciences, les arts, l'industrie et l'administration.
Gustave Lambert nourrissait une grande pensée. Il avait entrepris d'atteindre le pôle nord et d'accomphr
Tœuvre tentée par lesMackenzie, les Kotzebuc, les Ross, les Parry, les Franklin et les Bellot.
Il parcourut toutes nos provinces, faisant des conférences pojiulaires, expliquant à la foule qu'il voulait enrichir la France d'une immortelle découverte.
La foule intelligente lui fournit l'ai'gent nécessaire pour acheter son navire, le Boréal, qui devait bientôt s^élancer vers les glaces de la mer polaire.
Un anglais, SherardOsborne,et un allemand, Augustin Petermann, s'étaient proposé le môme but que Gustave Lambert, mais par des voies différentes. Lambert ambitionnait pour son pays le premier rang dans cette lutte de la science hardie. Ilrépétaitle mot de François Arago: « L'inconnu, c'est la part du lion. »
Il songeait sans cesse à cette part, même en armant son fusil.
Gustave Lambert fut blessé à l'attaque du parc de Buzenval. Il mourut peu de jours après.
Les gardes nationaux du 19" régiment de Paris étaient commandés par le colonel Henri Rochebrune.
Il avait sa légende, que les gardes enrichissaient chaque jour de quelque nouvelle aventure.
En 18G3, il y avait dans une famille du Palatinat de Sandomir un jeune précepteur français, originak^e de Vienne, en Dauphiné. Il se nommait Henri Rochebrune, ex-sergent au 82*^ de ligne.
Lorsque les patriotes polonais coururent aux armes, Rochebrune se jeta dans leurs rangs, et il fut nommé chef d'une troupe qu'il appela les zouaves de la mort.
Cet ancien sous-ofiicicr de l'armée française, enfant du Midi, était un esprit froid, intelligent et réfléchi. Il comprit tout d'abord qu'étranger au pays, sa conduite devait être irréprochable, sa bravoure extraordinaire, et ses allures militaires, singuhéres. Il adopta le sj'stôme des
ruses, des surprises, opéra rapidement. Avec un peu de mise en scène, il frappa l'imagination de tous.
Dans la bataille, il portait un costume étrange qui le désignait aux amis et aux ennemis. Une grande croix d'étoffe blanche couvrait sa poitrine. Il accomplit plus qu'une action d'éclat dans la petite ville de Miechow. Sa troupe, forte de 500 zouaves, en perdit 450 et lui-même fut grièvement blessé. Ses zouaves étaient déjeunes étudiants des universités.
Lorsque la Russie fut encore une fois victorieuse, Rochebrune, après mille aventures, rentra en France, où il vécut obscurément.
En voyant les Prussiens s'approcher de Paris, il demanda des armes.
Le 19 janvier 1871, à l'aile droite du champ de bataille, Rochebrune s'efforçait, avec ses gardes nationaux, de franchir les murailles du parc de Buzenval; la fusillade prussienne décimait le lO*" régiment de Paris, impuissant à tenter l'assaut, car il n'y avait pas de brèche. A tout prix, il fallait faire cette brèche, mais l'artillerie manquait.
Alors on vit s'avancer un officier du génie, le lieutenant Beau, de la 17" compagnie du 3" régiment. C'était un jeune homme de vingt-quatre ans.
Suivi de quelques-uns de ses sapeurs, il s'avança au delà des gardes nationaux, et marcha fièrement vers le mur d'où partait une grêle de balles. Tous les regards se tournaient, anxieux, vers le jeune lieutenant. Il portait dans une main un paquet de dynamite destiné à faire sauter le mur, et de l'autre il tenait son revolver. Les Prussiens multipliaient leurs décharges. La capote du lieutenant fut en un instant traversée de six balles, et les sapeurs tombaient autour de leur officier. Malgré leur courage, ils sont forcés de s'arrêter et môme de reculer de quelques pas.
Le lieutenant Beau appelle son ordonnance : « Tiens, lui dit-il, voici mon épée; tu la rapporteras à mon frère; pour moi, il tant que je meure ici. » Puis, il cria à ses hommes : « Allons, amis, c'est pour la France ! »
Une balle le frappe à la poitrine et il tombe. Au même instant, Rochebrune, qui ne Fa pas perdu de vue, s'élance à son tour, admirablement suivi par ses gardes nationaux. On croirait quil entraîne encore ses zouaves delà mort.
Après un suprême effort, il atteint le sommet du mur, et, d'une voix tonnante, pousse le cri : En avant, camarades! Cq dernier mot était à peine prononcé que dix balles renversaient Rochebrune. îl était mort.
Le lieutenant Beau se débattait sur le sol, tout près du corps de l'ancien colonel polonais. 11 parvient à se redresser sur les genoux et veut se traîner jusqu'à lui, sans doute pour lui serrer la main avant de mourir. Une nouvelle balle frappe sa poitrine, et il tombe mort, le bras droit sur le cœur de Rochebrune.
Alors apparaît un troisième héros : c'est le sergent du génie Hébert, qui se précipite pour enlever son heutenant. Hébert tombe mort, près de Rochebrune et de Beau.
On ne put retrouver le corps du lieutenant. Mais vers le soir, une femme émue, tremblante, demandait partout des nouvelles de son mari. Cette femme était Mme Rochebrune. Ce ne fut que le lendemain qu'un officier lui apprit son malheur.
Voilà donc trois hommes, Beau, Rochebrune, Hébert, couchés par terre, morts pour la patrie.
Nous ne pouvons détacher nos regards de ce groupe sans nous souvenir d'un hj-mne de Victor Hugo, au temps où la passion politique n'avait pas troublé sa raison. Le poète voulait que le Panthéon ne servît de tom-
beau qu'aux gens de guerre morts sur le champ de bataille. Aucune place, d'après Victor Hugo, n'est réservée aux orateurs, aux poètes, sous les voûtes du grand édifice. Victor Hugo veut le Panthéon où la foule vienne et prie, c'est-à-dire l'église.