‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 19 sur 30 · HYMNE · texte numérisé non relu

HYMNE

Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. Entre les plus teaux noms leur nom es't le plus beau. Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère;

Et, comme ferait tme mère, La voix d'un peupile entier les berce en leur tombeau.

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle !

Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts .'

A ceux qu'enflamme leur exemple.,

Qui veulent place dans le temple.

Et qui mourront comme ils sont morts !

C'est pour ces morts, dont l'ombre est ici bienvenue. Que le haut Panthéon élève dans la nue. Au-dessus de Paris, la ville aux mille tours, La Reine de nos Tyrs et de nos Babylones,

Cette couronne de colonnes Que le soleil levant redore tous les jours !

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle ! Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts ! A ceux qu'enflamme leur exemple, Qui veulent place dans le temple.

Et qui mourront comme ils sont morts !

Ainsi, quand de tels morts sont couchés dans la tombe. En vain l'oubli, nuit sombre où va tout ce qui tombe, Passe sur leur sépulcre où nous nous inclinons. Chaque jour, pour eux seuls se levant plus fidèle,

La gloire, aube toicjours nouvelle.

Fait luire leiir mémoire et redore leurs noms !

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle ! Aux martyrs ! aux vaillants ! atix forts ! A ceux qu'enflamme leur exemple, Qui veulent place dans le temple,

Et qui meurent comme ils sont morts (ij !

Les gens de guerre ont un Panthéon supérieur à celui désiré par le poète. C'est le dôme des Invalides qui couronne les tombes de Turenne, de Napoléon et des maréchaux de France. .

Là, ils reposent, dormant du sommeil éternel, entourés de canons et de vieux soldats.

Il faut apprendre à nos fils que mourir pour la patrie est la plus grande gloire. Le poète l'avait compris en appelant les gens de guerre aux honneurs du Panthéon, qu'il se refusait à lui-même.

Henri Regnault, lui aussi, avait sa place au Panthéon, non comme un grand artiste, l'honneur et l'espoir de la France, mais comme un grand citoyen qui était mort en combattant. Lui aussi était poète, lui aussi composait des hymnes à la façon de Raphaël, lui aussi se frappait le front en répétant le mot de Ghénier : « Il y a là quelque chose. »

Et parmi ceux qui le connaissaient nul n'ignorait que sa main allait tracer des chefs-d'œuvre. On chercha à le retenir en lui parlant des gloires de l'artiste qui seraient les gloires de la France. Mais dans son âme élevée il n'y avait de place que pour la patrie mutilée par l'ennemi. Fuj^ant les inspirations de l'atelier, il s'élança dans les rangs du soldat.

(1) Chants du Crépuscule.

On a dit vrai lorsqu'on a affirmé qu'un grand artiste qui disparaît, c'est plus qu'un régiment complètement détruit. Les Prussiens ont incendié nos chaumières et nos palais, pillé nos richesses, assassiné nos paysans ; mais, en rentrant dans leurs provinces, ils ont pu dire que notre France sacrifiait ses enfants les plus illustres avant de se voir arracher l'Alsace et la Lorraine.

Henri Regnault était célèbre àFâge de vingt-sept ans. Studieux, spirituel, il vivait dans le monde élevé qu'habitent les belles âmes.

Il était né le 31 octobre 1843. Son père, Victor Regnault, membre de l'Institut, directeur de la manufacture de Sèvres, professeur au Collège de France et à l'Ecole polytechnique, prit un soin particuHer de son éducation.

EcoKer au lycée Napoléon, Henri Regnault, sans dédaigner les Grecs et les Romains, dessinait à tout venant, et ses camarades remportaient dans leurs familles les essais de l'enfant.

Son professeur d'histoire, M. Duruy, donna un jour pour sujet de composition la 7nort de Vitellius. Regnault, au heu de tracer des phrases, dessina un tableau.

Le meilleur littérateur eut la première place, mais le professeur emporta le dessin.

En peinture l'admiration de Regnault était pourTroyon, si habile à rendre la physionomie des animaux qu'Henri aimait avec passion.

Cependant il entra dans l'ateher de Lamothe, élève de Flandrin.

Regnault obtint le prix de Rome en 1866. Mais il avait depuis 1863 exposé plus d'un tableau, et ses qualités de coloriste étaient proclamées dans les ateliers.

Il étudia à la Villa-Médicis, mais n'eut pas à Rome les admirations qui s'emparent des élèves de l'école fran-

çaisc. Il envoya de Rome à l'école de Paris VAutomêdon qui excita une sorte d'enthousiasme.

Henri Regnault revint en France en 1808. 11 était à Marseille lorsque la nouvelle d'une révolution à Madrid Tentraînaen Espagne. Il assista à l'entrée de Prim dans la capitale.

Le général était à cheval, entouré d'un peuple immense, dans une sorte de délire. Le peintre eut comme une vision : Prim lui parut un héros légendaire ; son imagination improvisa le célèbre tableau. Afin de dessiner la figure, Regnault sollicita une audience et fut reçAi d'une façon fort indiflérente dans le cabinet du général. Celui-ci dictait des lettres, donnait des ordres, et le peintre perdit son illusion. Le héros à cheval, acclamé par le peuple, surexcite lui-même, n'étant plus sur le grand théâtre, mais dans la couhsse, apparut à Regnault sous son vrai jour. Prim n'était qu'un homme d'affaires occupé d'intrigues, bourgeois vaniteux sans la moindre grandeur. La victoire avait, un instant, métamorphosé en héros le personnage le plus prosaïque.

Henri Regnault ne se rappela que le Prim de la première heure, et la tête tant admirée au Salon de 1869 est un merveilleux caprice du peintre.

Lorsque le grand tableau fut terminé, le général Prim, qui n'avait pas daigné poser, consentit par faveur à venir visiter l'atelier du peintre.

Il entra sans môme saluer, accompagné de Mme la maréchale comtesse de Reuss, sa femme. Prim poussa un cri de stupeur, pendant que la comtesse disait au peintre :

« — Eh quoi ! monsieur, quand donc avez-vous vu le maréchal aussi mal vêtu?... avec un uniforme dans un tel désordre ?... avec du linge aussi chiffonné? »

Et le maréchal ajoutait :

« — A quoi donc avez-vous songé de me peindre au milieu d'une pareille bande ? »

Henri Regnault conserva le tableau, et le public de Paris en fut heureux et fler pour la France.

Salomè vint augmenter la réputation de Regnault, puis on admira le portrait de Mme la comtesse de B***, enfin la Judith. « Qu'on fasse vite une exposition posthume des œuvres d'Henri Regnault et qu'on mette la Judith à la place d'honneur, non parce qu'elle est la plus belle de ses oeuvres, mais parce que c'est celle qui répond le mieux à nos sentiments d'aujourd'hui. Judith nous rappellera les souffrances et les insultes qu'a subies notre ville assiégée et aussi les héroïques vengeances qui sont, à de certaines époques, la seule ressource du droit; Judith, avec son fler profil de femme outragée et de patriote qui se sacrifie, sera un éloquent appel à notre prochaine et implacable revanche (1). »

Regnault se rendit ensuite au Maroc, d'où il envoya son dernier tableau : Une exécution sous les rois maures de Grenade. Il apprit dans son atelier de Tanger le désastre de Reischoffen,et revint promptement à Paris s'enrôler dans un corps de francs-tireurs; mais peu de jours après il entra dans la 2'°" compagnie de guerre du 69° bataillon de la garde nationale.

Le 19 janvier son bataillon était engagé du côté est du champ de bataille, marchant de Montretout vers les murs crénelés du parc de Buzenval. Sans artillerie, les murs ne pouvaient être franchis. Les balles prussiennes pleuvaient sur Regnault et ses compagnons, qui ripostaient au jugé, ne voyant pas l'ennemi.

A cinq heures du soir la retraite sonna. Les amis du peintre l'appelèrent: « Non, dit-il, j'ai encore deux cartouches, je veux les brûler ; il me faut un prussien. »

On ne le revit plus.

Vingt-quatre heures après, un ambulancier qui passait

(1) Elle Saurin.

remarqua le corps d'un jeune garde national, frappé d'une balle au visage.

Il ouvrit la capote du mort, et lut ces mots sur une feuille de parchemin fixée au revers du vêtement : Rcgnault, peintre, fils de RegnauU de VInstitut.

Ne pouvant, à lui seul, emporter le mort, il enleva une petite médaille que le malheureux portait suspendue à son cou.

Cette médaille était un don précieux de sa fiancée Mlle B***, petite-fille de l'éditeur Hachette. Car le brave artiste a eu le sort fatal de mourir au seuil du bonheur et au seuil de la gloire.

Lorsqu'on revint pour chercher le corps d'Henri Regnault, il avait disparu. Ce ne fut que cinq jours après que M. Georges Clairin, jeune peintre, ami d'atelier et compagnon de champ de bataille de Regnault, reconnut au Père-Lachaise les restes d'Henri. Le corps avait été enlevé avec tant d'autres, dépouillé de son argent, de son revolver, de ses souliers et de sa capote. Ce corps était couvert de sang et de boue.

Les funérailles d'Henri Regnault réunirent tout ce qui dans Paris aime à tenir une plimie, un crayon, un ciseau ou une épée.

Près du cercueil une jeune fille pleurait. C'était la fiancée du grand artiste, celle qui lui avait donné la médaille destinée (elle en avait l'espérance) à le préserver des balles de l'ennemi.

Un enfant de dix-sept ans vint s'engager dans le corps franc du capitaine de Lalen. 11 se nommait Bayard de la Vingtrie. Sa jeunesse, sa gaieté, sa bravoure le firent aimer de tous. Le 25 novembre, en plein jour, il voulut

faire une reconnaissance, sous le feu des Prussiens, jusqu'à la redoute de Montretout. Huit de ses camarades l'accompagnèrent et la petite expédition réussit jusqu'au retour. On battait en retraite lentement en tiraillant, et sans se priver des mots joyeux. Le petit Bayard tombe, la cuisse traversée par une balle. « Laissez-moi, dit-il à ses compagnons, j'ai mon compte. »

Aussi braves que lui, MM. de Lalen, Biadelli, de Guvillon s'arrêtent et le relèvent. Une nouvelle balle frappe l'enfant entre leurs bras ; et, toujours soutenant leur cher fardeau, ils reviennent à pas comptés, le front haut, à travers une grêle de projectiles qui les enveloppent. Sur la tombe de l'enfant, ils n'ont fait tracer qu'un mot : Bayard.

Quelques mois après, le 19 janvier, un groupe de gardes nationaux, sur le champ de bataille même, entourait un vieillard couché par terre et qui se mourait. Ce vieillard était, lui aussi, garde national dans une compagnie de guerre. Des flots de sang s'écha^^paient de deux blessures, l'une à la tête, l'autre au cœur.

Ce garde national volontaire se nommait le marquis de Coriolis, qui atteignait sa soixante-dixième année.

Les hommes de sa compagnie, s'approchant et s'inclinant près de ce corps qu'un souffle de vie animait encore, posaient leurs lèvres sur le front du mourant. La tête découverte laissait voir des cheveux blancs que le sang rougissait. Les yeux étaient fermés, et les deux mains ramenées sur la poitrine semblaient se chercher pour la suprême prière.

L'enfant et le vieillard mouraient pour la patrie en ces journées dont il faut nous souvenir.

Les professions se confondaient aussi bien que les âges. A Montretout, on relève le lieutenant Bouissonous des zouaves, un bras et le col du fémur brisés par un obus ; il va mourir, et montre de la main le corps d'un

compagnon sur lequel il appelle l'attention. Mais ce compagnon est déjà mort. Il était capitaine des mobiles de la Drôme. On trouve dans la poche de sa tunique Yhnitation de Jésus-Christ, avec cette note écrite au crayon : Pcloux, bâtonnier de l'ordre des avocats de Valence.

Un garde national du 1 OC bataillon, Félix Sauton, avait gagné la médaille militaire à l'attaque de la Gare-aux- Bœufs, le 29 octobre. Il ne portait pas sa décoration et ses amis s'en étonnaient.

— Il faut que j'aie fait davantage, disait ce brave.

A Biizenval, une balle lui traverse la poitrine, et le renverse. Il va mourir et prononce ces mots : « Mon ami, tu peux m'attacher ma médaille , elle est dans ma poche. »

Pendant ce temps si court où ils occupèrent Paris, qu'ils n'avaient pu prendre, des soldats prussiens se présentèrent dans une maison de Passy. Une femme en deuil leur en interdit l'entrée. Les Prussiens voulurent passer outre. La femme rentra dans sa demeure et reparut tenant à la main une tunique de garde national, percée de balles et rouge de sang. Elle étendit le vêtement sur le seuil de sa porte et cria : « Passez, si vous l'osez. »

Cette femme était la veuve d'un capitaine du 72°, tué à Buzenval. Les Prussiens reculèrent.

Parmi les hommes morts les armes à la main en défendant Paris, il en est un qui attire les regards. Il se nommait le vicomte de Granccy.

Le général Trochu, dans un discours prononcé devant l'Assemblée nationale le 19 juin 1871, disait : De Grancey fut un héros- j^armi nos gardes nationales mobile^.

Oui, le colonel de Grancey mérite le titre dejiéros, non seulement pour son courage, mais aussi pour ses vertus, pour son caractère, pour ses services.

— ol / —

Trois Grancey avaient été maréchaux de France : l'un en 1595, l'autre en 1651, le troisième en 1724.

Né le 28 mars 1831, Antonin de Grancey fut élevé par une mère d'une grande piété, d'une instruction exceptionnelle, et d'un caractère aussi loyal que ferme.

Au mois d'octobre 1847, à l'âge de seize ans, le jeune homme fut admis à l'Ecole navale, et embarqué deux ans après sur le vaisseau le Jemmapes qui appartenait à l'escadre de la Méditerranée.

En 1850, il partit pour l'Espagne sur le Friedland. Promu aspirant de première classe, il navigua en 1852 sur les côtes d'Italie.

En avril 1853, l'escadre se dirigea vers la Grèce, et, parvenu au grade d'enseigne, M. de Grancey fut embarqué sur le Valmy. La guerre de Crimée se préparait. La France et l'Angleterre avaient amené soixante-dix mille hommes à Gallipoli et à Varna. Mais le choléra éclata au milieu d'eux et gagna la flotte.

En une journée onze cas se déclarèrent à bord du Valmy. Le mal augmenta et dans une seule nuit on compta trente morts. De Grancey se fit remarquer par son sang-froid et par les soins qu'il prodigua aux malades.

Le 14 du mois de septembre, quarante mille hommes débarquaient à Yieux-Fort; le 18, l'armée était en marche et le 20 elle battait les Russes à l'Aima.

Grancey vit le feu pour la première fois le 17 octobre, lorsque le bombardement commençait.

A la fin de décembre, sur sa demande, il quitta son bord pour rejoindre au camp, devant Sébastopol, les batteries de la marine.

Le voici donc officier d'artillerie et de tranchée. Il eut beaucoup à souffrir pendant que l'armée de terre combattait à Balaklavaetà Inkermann. Le froid devint rigoureux et de Grancey écrivait : « Je suis obligé, pour pou-

voir vous écrire, de mettre eles gants et de faire fondre mon encre à la flamme de ma bougie. »

Sa belle conduite lui valut le 28 avril la nominatiop de chevalier de la Légion d'honneur.

Après trois cent seize jours de siège et trois batailles, Sébastopol tomba au pouvoir des alUés.

« Les événements auxquels M. de Grancey avait eu la bonne fortune d'être môle activement contribuèrent à mûrir encore son esprit déjà si sérieux.

« Réfléchi, sage malgré ses vingt-quatre ans, il avait tout en combattant étudié avec soin les qualités et les imperfections de notre organisation militaire.

a ...La discipline de l'armée de terre le préoccupait, et les habitudes faciles de l'armée d'Afrique n'étaient pas sans lui inspirer des inquiétudes. Aussi, dès cette époque, trouve-t-on dans ses lettres l'expression très persistante de ses idées d'ordre, de disciphne et d'autorité, dont les esprits clairvoyants et vraiment élevés comprennent si bien de nos jours la haute importance (1). »

Le 17 février 1856, M. de Grancey partait de Cherbourg pour Lisbonne sur la corvette tArièmise. Après la campagne, il obtenait le 3 août son premier congé. Le 4 février 1857, il s'embarquait sur la Némêsis pour l'expédition de Chine. Le 17 juin, il arrivait à Singapore.

A quelque temps de là , Grancey écrivait : « Nous tenons Canton — j'y suis entré à l'assaut ce matin par une échelle d'escalade, et je n'ai pas été blessé. »

Jusque-là, il avait été attaché à l'état-major de l'armée britannique. Dans cette première expédition de Chine, M. de Grancey se fit connaître des deux armées française et anglaise.

De Chine, il alla combattre en Cochinchine ; cette fois la France avait l'Espagne pour alliée. On s'empara de

(1) Contre-amiral Ribourt.

Tourane (1858), et l'amiral Rigault de Genouilly résolut de s'emparer de Saigon.

Lieutenant de vaisseau, de Grancey prit part aux combats qu'il fallut livrer aux Annamites.

Sa santé compromise l'obligea de rentrer en France.

« Pour la première fois depuis le début de sa carrière, M. de Grancey put passer une année au milieu des siens, et reprendre sa place dans cette société qu'il avait quittée si jeune, mais où l'élégance de ses manières, les grâces de son esprit, le charme de son caractère lui assuraient un rang distingué (1). »

Embarqué de nouveau sur le vaisseau VImpèrial, le jeune lieutenant était à Gaëte le 22 octobre. Les graves événements dont Naples fut le théâtre sont présents à tous les esprits. M. de Grancey ne se dissimulait pas' que la révolution triomphait. Le 16 janvier 1861, trois jours avant le départ de l'escadre, il était appelé à Paris comme officier d'ordonnance du ministre de la marine, M. de Chasseloup-Laid^at.

Deux années se passèrent, entremêlées de travaux et de relations mondaines. La perspective d'une alhance qu'il désirait ardemment lui fit un devoir de donner sa démission. Après quinze ans et trois mois de services dont onze ans et demi à la mer, M. de Grancey épousa la fille aînée du duc de la Rivière.

L'heure vint où sa réputation d'homme instruit et laborieux se fit jour à Paris et en province. La vie politique s'ouvrait devant lui, et sa place était marquée à la chambre des députés. Une candidature officielle lui fut offerte, il la déclina.

Lorsque, dans les dernières années de l'Empire, la garde nationale mobile fut créée, M. de Grancey fut nommé chef de bataillon dans sa circonscription.

(1) Contre-amiral Pdbourt.

Le 27 août 1.S70, il réunit ses mobiles à Dijon pour les armer et les instruire. « Nos jeunes gens, écrivait-il, ont une ardeur vraiment touchante ; pas un cri, pas une plainte, parmi ces dix-huit cents hommes. » Le 10 septembre, il venait, à la tête de son bataillon, s'enfermer dans Paris.

Une malheureuse décision du gouvernement républicain ordonnait que les officiers de la mobile seraient élus par leurs soldats. Grancey protesta contre cette mesure, mais son bataillon le proclama lieutenant-colonel.

Le 23 septembre, le régiment de la Côte-d'Or, commandé par M. de Grancey et qui formait le lO*" de marche, se rendait aux avant-postes. Il prit position sur la route d'Orléans, en face de Bagneux, dans la région de Chevilly, d'Arcueil, des Hautes-Bruyères, de Clamart, de Montrouge et de Châtillon, où l'on se battait sans cesse. Le moral inaltérable du chef, son sang-froid que rien ne pouvait troubler, son coup d'oeil infaillible firent bientôt un corps d'élite du 10" régiment de marche. Avare du sang de ses soldats, toujours à leur tête au plus fort du danger, il était adoré de ses hommes, et tenu en la plus haute estime par ses supérieurs. C'est ainsi que, peu de jours après le combat de Chevilly, on lui confia le commandement supérieur des avant-postes occupés par plus de deux mille hommes appartenant la plupart aux meilleures troupes de l'armée de Paris (35" et 42e de ligne) et soutenus par une assez nombreuse artillerie.

Le colonel de Grancey écrivait le 30 septembre : « Dans une reconnaissance, j'ai eu sept officiers sur viufft et un tués ou blessés. » Le 1" octobre : « Nous

avons eu, à Chevilly, huit oflîciers et vingt-cinq sousofficiers ou soldats tués ou blessés. »

Sa lettre du 3 octobre mérite d'être rappelée : « Nous avons eu ce matin une messe militaire , dite par mon aumônier. — L'autel était placé sur une de nos barricades, que les hommes avaient ornée pour la circonstance de fleurs et de feuillage. Nous étions en face et à douze cents mètres des avant-postes prussiens ; ils pouvaient nous voir, entendre notre clairon et reconnaître que nous ne sommes pas des mécréants. »

Une lettre du 14 octobre fait connaître la vie de ces braves gens :

« Le journal vous donnera peut-être quelques détails sur le combat d'hier. J'ai échappé à un assez grand danger. Cette guerre de rues a quelque chose de sinistre ; nous avons eu à nous tirer des coups de fusil à bout portant. Quoique mon poste fut plutôt à la queue de la colonne qu'à la tête, j'ai voulu payer de ma personne et je me suis trouvé au cœur du village de Bagneux avec le capitaine du génie, un sergent et vingt hommes. Des coups de fusil nous partaient des caves, des toits, des fenêtres et des meurtrières. Dès que j'avais un moment de libre, je pensais à la sainte Vierge et à mon ange gardien. Après cinq heures de combat nous nous sommes retirés dans l'ordre le plus parfait... le pauvre Dampierre a reçu une balle à bout portant : il était arrivé à mon secours, au moment où j'avais bien besoin de lui... je vis arriver l'amiral Pothuau, qui m'embrassa publiquement en me féhcitant... »

Dans le rapport inséré au Joutmal officiel du 13 octobre on lit : « La mobile de la Côte d'Or s'est signalée, celle de l'Aube a eu aussi une attitude excellente. Son commandant M. de Dampierre est tombé glorieusement à la tête de sa troupe. Le lieutenant-colonel de Grancey courécits MILIT. — LE SIÈGE DE TARIS. — 4» SliRIE. 21

(luisant Tensemble de l'opération s'est hautement honoré. »

On aime à voir ces deux noms unis : de Grancey, de Dampierre. Ils s'aimaient.

Cette rude campagne de Bagneux valut à M. de Grancey le grade de colonel et la croix d'officier de la Légion d'honneur.

Lorsque se préparait la grande sortie de VEst de l^aris qui devait aboutir à une sanglante bataille, le régiment de Grancey était appelé à Issy, puis, de là, dans les environs de Champigny. On se battit le 30 novembre. Ce village fut occupé le lendemain.

Le 2 décembre, à sept heures du matin, le colonel était déjà rentré de sa première tournée, lorsqu'une ordonnance se précipita dans la chambre où il se tenait, avec l'un de ses officiers, M. de BHc, et l'aumônier du régiment.

« — Monsieur le vicomte, les voici qui reviennent tous ! les entendez-vous ? regardez ! les voici ! » cria l'ordonnance nommée Parisot.

En effet les mobiles et les soldats descendaient le coteau, fuyant en désordre, poursuivis par l'ennemi;

Le colonel, saisi d'indignation et de douleur, se leva brusquement et, maître de lui-même, dit simplement : « Pas de terreur! calmez-vous tous;... des coups de fusil, des coups de canon, nous en entendons tous les jours; nous allons leur répondre... »

Il allait sortir, lorsqu'un officier se présenta : « Meyer, dit le colonel, allez faire seller mon cheval, et venez me rejoindre, vous me trouverez là-bas, aux bataillons. >>

Suivi de M. de Blic, Grancey court au milieu des hommes en fuite; il menace, il encourage, il cherche à ralher, il saisit les hommes par les bras, les arrête, marche vers les premières lignes pour se rendre compte de ce qui se passait. Il n'était plus qu'à cent pas de l'ennemi, tenant

encore par le bras un de ses hommes qu'il avait entraîné avec lui.

Une balle l'atteignit et le fit chanceler. Après un effort subhme, il reprit sa marche vers l'ennemi : une seconde balle le frappa. « Je suis blessé », murmura-t-il, et on le vit tomber.

Quelques mobiles s'approchèrent de lui : « Allez chercher M. Taumônier et un médecin. »

Quatre soldats le transportèrent dans leurs bras au logement qu'il venait de quitter.

Un aumônier breton vint le confesser. Tout en accomplissant ses devoirs religieux, le blessé avait des souvenirs pour sa patrie : u Avons-nous repris nos positions? disait-il à l'abbé Gautrelet qui assistait à ses derniers

moments J'aurais bien voulu Textrême-onction, vous

le direz bien à ma femme; vous lui direz ce que j'ai fait... »

Puis il revenait aux pensées patriotiques :

« — Vos bataillons ont repris leurs positions et se battent bien », lui dit le prêtre. Et il ajoute : « La figure du cher blessé à ces paroles parut prendre une expression d'immense satisfaction et j'entendis qu'il répétait d'une voix faible : Ah ! je suis bien heureux... bien heureux ! »

Telles furent les dernières paroles de ce marin, de ce soldat que Dieu avait créé pour toutes les grandeurs de ce monde, et qui quitte la terre, heureux, bien heureux, parce que ses bataillons disputent à la Prusse un lambeau de la patrie.

Y a-t-il un plus beau spectacle ? N'est-ce p*as le martyre?

Que notre moderne civilisation fasse de splendides funérailles à ses orateurs et à ses poètes, le regard de la foule en sera ébloui. L'àme de la patrie ne s'élèvera pas au-dessus de la terre.

Comparez les pompes théâtrales à la mort de Bayard

qui répond au connétable de Bourbon : « Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, mais vous qui combattez contre votre roi et votre patrie ! » Bavard est étendu au pied d'un arbre, il voit le ciel, il entend le bruit des armes, il meurt pour la France.

Desaix à Marengo tombe un jour de victoire sur le champ de bataille, au bruit des armes.

Lannes, duc de Montebello, voit Napoléon, son empereur, verser des larmes près de lui, après la bataille d'Essling et presser sa main de brave capitaine.

Le maréchal Bessières, duc d'Istrie, meurt à Lutzen, et l'armée entière demande à défiler devant ses restes.

Le colonel de Grancey a été un héros comme Bayard, comme Desaix, comme Montebello, comme Bessières.

Ces hommes-là représentent dans l'histoire ces simples soldats, ces caporaux, ces sergents inconnus, tombés bravement autour d'eux.

C'est en vain qu'on creusera les pierres de nos monuments pour y graver ces mots : égalité, fraternité. Ils sont écrits, depuis des siècles, en caractères ineffaçables, dans les livres chrétiens et sur les champs de bataille. Il ne faut pas les chercher ailleurs, et deux autres mots peuvent les remplacer : Dieu et Patrie.

En 1871, dans les environs mêmes de Ghampigny, l'archevêque de Paris prononça ces paroles : « M. de Grancey est tombé comme aux temps chevaleresques, alors que l'idée de patrie n'était jamais séparée de l'idée de Dieu, et qu'on mourait à la fois en chrétien et en soldat. »

Les enfants du colonel de Grancey porteront son nom comme il doit être porté, sans peur et sans reproche.

Le comte Alfred de Kreuznach avait un fils qui venait d'être reçu à TEcole de Saint-Cyr. En attendant son entrée, ce fils, âgé de dix-neuf ans, se trouvait en Suisse. Dès (juil apprit nos premières défaites, l'enfant sollicita

de son père la faveur de se faire soldat pour combattre les envahisseurs.

Le comte, qui n'avait que ce fils, se condamna au suprême sacrifice, et Raoul de Kreuznach entra au 136^ de marche.

Il fallait apprendre le métier loin du champ de bataille, dans les cours de la caserne, et le jeune Raoul voulait voir les Prussiens! Il sollicita et obtint la faveur de passer aux francs-tireurs de la Seine, qui allaient au feu.

Le 21 octobre 1870, une reconnaissance fut envoyée au delà du Mont-Valérien, dans la direction de Rueil. Avec les francs-tireurs de la Seine, soldats d'élite, se trouvait le bataillon de zouaves du commandant Jacquot, le seul bataillon du régiment sorti de la fournaise de Sedan.

Le commandant Jacquot fut mortellement blessé, et ses zouaves ne voulurent pas le laisser aux mains de l'ennemi. Quelques braves se mirent en devoir, sous le feu des Prussiens, d'emporter le commandant. Raoul de Kreuznach, voyant le danger de ces zouaves, se joignit à eux. Il fallait marcher lentement, poursuivi par l'ennemi qui n'était plus qu'à quelques pas. Aucun de ces braves gens n'abandonna le commandant Jacquot. On allait ainsi dans les vignes qui avoisinent la Malmaison , les balles sifflaient et l'ennemi s'approchait. Raoul tomba mort, frappé d'une balle au milieu du front.

Le Père Arsène, attaché aux ambulances, écrivit : u Sur un jeune franc-tireur, nous avons trouvé un chapelet, des médailles et un papier portant ces mots : « Raoul de Kreuznach, engagé volontaire, au château « de Corcelles, par Trévoux (Ain). »

C'est ainsi que la famille apprit la fin de cet enfant, brave soldat et bon chrétien. Le grand-père maternel de Raoul de Kreuznach, capitaine Camille de Laroullière, s'était tellement distingué à la bataille d'Eylau, que Napoléon î" plaça lui-mome la décoration de la Légion

d'honneur sur sa poitrine. Le petit-fils, comme son aïeul, fut un vaillant soldat.

Nous pourrions multiplier ces beaux exemples, car le siège de Paris est riche en dévouements ; mais si nous nous condamnons à garder le silence sur les noms de glorieux martyrs, il en est un qui nous est trop cher pour ne pas le redire.

Au début du siège, il était l'un de nos officiers d'ordonnance. Sorti depuis peu de l'Ecole de Saint-Cyr, il appartenait à FEcole d'état-major. Fils de l'honorable général Henrion, si estimé dans Tarmée, le jeune Léon pétillait d'esprit ; sa gaieté réjouissait nos veillées quelquefois sombres ; sa bravoure le portait à vouloir toujours marcher au feu. Cet enfant, plein d'avenir, fut tué au combat du 30 octobre de deux balles à la poitrine et au front. Dans une circonstance grave et périlleuse, le jeune Léon Henrion, à peine âgé de vingt ans, eut à braver la mort presque certaine pour sauver son général. Celui-ci acquitte une dette de cœur en écrivant ces lignes. Il adresse des remerciements à M. Ferdinand Nordenflicht, officier prussien, qui, après avoir vu tomber l'héroïque jeune homme, lui fit donner une sépulture sur le champ de bataille même.

Le jeudi soir, 5 janvier 1871, les Parisiens, en proie à une vive indignation, lisaient cette proclamation du gou- : vernement de la Défense nationale :

« Le bombardement de Paris est commencé. L'ennemi ne se contente pas de tirer sur nos forts ; il lance ses projectiles sur nos maisons, il menace nos foyers et nos familles.

« Sa violence redoublera la résolution de la cité, qui veut combattre et vaincre.

« Les défenseurs des forts, couverts de feux incessants, ne perdent rien de leur calme et sauront infliger à l'assaillant de terribles représailles.

« La population de Paris accepte vaillamment cette nouvelle épreuve. L'ennemi croit l'intimider : il ne fera que rendre son élan plus vigoureux. Elle se montrera digne de l'armée de la Loire, qui a fait reculerTennemi ; de l'armée du Nord, qui marche à notre secours. »

Le ministre des affaires étrangères adressait, en outre, une protestation aux divers cabinets de l'Europe.

Enfin, le 10 janvier, ému du nombre des victimes, qui était déjà de cent cinquante, et gémissant à la vue de nos édifices frappés par les obus, le gouvernement publiait ce document qui respire la tristesse et l'indignation.

« Après un investissement de plus de trois mois, l'ennemi a commencé le bombardement de nos forts le 30 décembre et, six jours après, celui de la ville. Une pluie de projectiles, dont quelques-uns pesant 94 kilogrammes, apparaissant pour la première fois dans l'histoire du siège, ont été lancés sur la partie de Paris qui s'étend depuis les Invalides jusqu'au Muséum. Le feu a continué jour et nuit, sans interruption, avec une telle violence que, dans la nuit du 8 au 9 janvier, la partie de la ville située entre Saint-Sulpice et FOdéon recevait un obus par chaque intervalle de deux minutes.

« Tout a été atteint : nos hôpitaux regorgent de blessés, nos ambulances, nos écoles, les musées et les bibliothèques, les prisons, l'éghse de Saint-Sulpice, celles de la Sorbonne et du Val-de-Grâce, un certain nombre de maisons particulières ; des femmes ont été tuées dans la rue, d'autres dans leur lit; des enfants ont été saisis

par (les boulets dans les bras de leurs mères ; une école de la rue de Vaugirard a eu quatre enfants tués et cinq blessés par un seul projectile.

« Le musée du Luxembourg, qui contient les chefsd'œuvre de l'art moderne, et le jardin où se trouvait une ambulance, qu'il a fallu faire évacuer à la hâte, ont reçu vingt obus dans l'espace de quelques heures. Les fameuses serres du Muséum, qui n'avaient point de rivales dans le monde, sont détruites. Au Val-de-Grâce, pendant la nuit, deux blesses, dont un garde national, ont été tués dans leur lit. Cet hôpital, reconnaissable à la distance de plusieurs lieues par son dôme que tout le monde connaît, porte les traces du bombardement dans ses cours, dans ses salles de malades, dans son église, dont la corniche a été enlevée.

« Aucun avertissement n'a précédé cette furieuse attaque. Paris s'est trouvé tout à coup transformé en champ de bataille, et nous déclarons avec orgueil que les femmes s'y sont montrées aussi intrépides que les citoyens. Tout le monde a été envahi par la colère, mais personne n'a senti la peur.

« Tels sont les actes de l'armée prussienne et do son Roi, présent au milieu d'elle. Le gouvernement les constate pour la France, pour l'Europe et pour l'histoire. »

D'autres protestations apparurent bientôt, celles des princes issus des familles qui ont régné sur la France.

« Il m'est impossible de me contraindre plus longtemps au silence, écrivait, le 7 janvier, M. le comte de Chambord. J'espérais que la mort de tant de héros tombés sur le champ de bataille, que la résistance énergique d'une capitale résignée à tout pour maintenir l'ennemi en dehors de ses murs, épargneraient à mon pays de nouvelles épreuves ; mais le bombardement de Paris arrache à ma douleur un cri que je ne saurais contenir.

« Fils des rois chrétiens qui ont fait la France, je gémis à la vue de ces désastres. Condamné à ne pouvoir les racheter au prix de ma vie, je prends à témoin les peuples et les rois, et je proteste, comme je le puis, à la face de l'Europe, contre la guerre la plus sanglante et la plus lamentable qui fut jamais.

« Qui parlera au monde, si ce n'est moi, pour la ville de Clovis, de Clotilde et de Geneviève ; pour la ville de Charlemagne, de saint Louis, de Philippe- Auguste et de Henri IV ; pour la ville des sciences, des arts et de la civilisation ?

« Non ! je ne verrai pas périr la grande cité que chacun de mes aïeux a pu appeler : « Ma bonne ville de Paris. »

« Et, puisque je ne puis rien de plus^ ma voix s'élèvera de l'exil pour protester contre les ruines de ma patrie ; elle criera à la terre et au ciel, assurée de rencontrer la sj'mpathie des hommes en attendant tout de la justice de Dieu. «

M. le comte de Paris, de son côté, écrivait, le 17 janvier 1871 :

« Les détails du bombardement de la ville, des monuments, des hôpitaux ont naturellement soulevé un cri d'indignation, non seulement en France, où l'on ne connaît déjà que trop les Prussiens, mais même à l'étranger.

« En commettant cet acte de vandahsme, les Prussiens ont eu l'hypocrisie de ne pas l'annoncer dans leurs dépêches et de la présenter comme l'effet d'une simple erreur de pointage ! »

11 est dans les règles de la guerre de dénoncer le bombardement avant de le commencer. Les armées françaises se sont toujours conformées à ce code des nations civilisées, témoins le maréchal Gérard à Anvers, le gêné-

rai Oudinot à Rome, le général Pélissier à Sébastopol, qui ont loyalement prévenu leurs adversaires, afin que les non combattants, et en particulier les femmes et les enfants, pussent pourvoir à leur sûreté, s'ils ne pouvaient s'éloigner.

Les médecins et les administrateurs des hôpitaux protestèrent successivement. Ceux de V Hospice des enfants malades^ le 10 janvier ; ceux de Y Ecole des Frères de Saint-Nicolas, le même jour. On lit dans ce dernier document :

'^ Dans la nuit du 8 au 9 janvier, à deux heures du matin, les obus passaient en si grand nombre au-dessus de l'établissement de Saint-Nicolas, rue de Vaugirard, que les Frères durent faire lever les enfants pour les mettre à l'abri. Le signal de descendre était donné, lorsqu'un obus de 17 centimètres, traversant la toiture, vint éclater au milieu des enfants : cinq d'entre eux, âgés de douze à quatorze ans, sont morts sur le coup, horriblement mutilés ; six autres sont blessés très gravement...

« L'établissement dirigé par les Frères des. Ecoles chrétiennes, dont on a si bien apprécié la conduite sur le champ de bataille, renferme 1.100 enfants^ appartenant pour la plupart à des parents nécessiteux... Les enfants ont été rendus à leurs familles, pendant les quelques jours que peut encore durer l'horrible attentat... »

Vhôpital de la Pitié protesta le 11 janvier. Une malade, Mme Morin, avait été tuée ; Mme Mirault avait eu un bras emporté, MmeArchambaultunbras et une jambe fracturés.

Le même jour, \ hospice de la Salpét?Hère publia sa protestation après avoir reçu 15 obus. Cet hôpital renfermait plus de 3.000 femmes âgées ou infirmes et 1.500 aliénées. Pendant le bombardement, la Salpêtrière abritait en outre les populations réfugiées des asiles d'Ivry et 300 soldats blessés.

Après avoir été atteint par huit obus, ï hôpital de la Charité protesta le 11 janvier.

Celui du Midi, l'hôpital NecTier, V Institution des jeunes aveugles, le 13, et Yhôpital Cochin le 14 ; Vhôpital de Lourci?ie et l'asile Sainte-Anne vinrent ensuite.

Ce sont des récits lamentables. Pour les soustraire à la mort, on transporte dans les caves des malheureux atteints de fluxion de poitrine ou de flèvres typhoïdes.

Le 18 janvier, veille de la bataille de Buzenval, le gouvernement résuma ainsi toutes les protestations : « Parisiens, l'ennemi tue nos femmes et nos enfants ; il nous bombarde jour et nuit ; il couvre d'obus nos hôpitaux. Un cri : Aux armes ! est sorti de toutes les poitrines... »

Si, le 11 janvier, le gouvernement, en apprenant le massacre des cinq enfants de l'école Saint-Nicolas, avait promené dans Paris leurs cadavres sanglants, il eût soulevé tout le peuple, et la sortie torrentielle se serait faite d'elle-même.

Nous ne pouvons passer sous silence un fait remarquable, mais peu connu.

Le correspondant du Times à Saint-Germain écrivait le 23 décembre 1870, pour faire connaître une scène qui avait eu lieu en sa présence sur la terrasse, devant un hôtel bien connu :

« Je montai au n° 14, d'où l'on jouit d'une vue splendide. Comme les Prussiens ont travaillé ! le terrain est tout fraîchement retourné devant une nouvelle batterie, audessous du Mont-Valérien, à la maison du Carrefour. Cela doit être à 1.800 mètres plus près des lignes allemandes,

et quand la batterie sera armée Juste en ce moment

un canon ouvrait le feu. Il faisait partie du Moulin-à-Vent, la nouvelle redoute dont j'ai parlé il y a quelque temps, et l'obus partit en sifflant vers la Celle ; bientôt après la fumée monta d'un splendide château.

« Encore un obus vers Chatou où la destruction accom-

plit aussi son œuvro, tandis que nous regardions un épais nuage de fumée se dégager du rempart du Valéricn. Ce nuage n'attira que momentanément notre attention, et j'expliquais à mon compagnon les détails de la position, quand tout à coup s'éleva au-dessus de nous un bruit qui ne ressemble ù nul autre en ce monde. C'est l'aile de fer de cet ange de la mort qui s'élance de la ])Ouche d'un canon. Le projectile décrivit une courbe, et, de la rive opposée de la rivière qui coule à nos pieds, l'obus s'était transformé en un énorme cratère. C'était un grand succès. Un projectile de l'un de ces nouveaux canons avait ainsi décrit une courbe pour venir atteindre un point éloigné de 8.000 mètres. L'obus ainsi envoyé au milieu d'un bataillon aurait suffi pour l'ébranler. Je sortis, et j'allai causer au milieu d'un groupe composé du général Von Lowe, qui commande ici, du colonel Harvey, de Mme Mackensie, une dame anglaise, et de ses enfants.

« Devant nous se trouvaient de nombreux soldats prussiens, des dames et des Français, et la foule des oisifs de Saint-Germain qui fréquentent la terrasse.

(< Derrière nous un détachement d'infanterie était rangé sous les arbres pour la parade du soir. Toute l'assemblée devait former un point de mire admirable pour l'offlcier d'artillerie du Mont-Valérien. '

« L'épais nuage bleu , opaque comme une crème , s'éleva de nouveau du fort. Personne n'y prêta attention. Nous causions, je crois des dernières nouvelles, et plusieurs secondes s'étaient écoulées quand tout à coup les dames et les Français s'éloignèrent précipitamment du grillage de la terrasse. Le bruit du terrible projectile annonçait son approche, et cette fois, sifflant à nos oreilles, il traversa bel et bien la rivière, et tomba à côté de ce que nous appelons la maison de Gladstorie.

« Le général tint ferme et s'écria : — Eh bien ! soldats, que faites-vous là ? allons, ferme !

« L'effroi ne dura qu'un moment, les dames et les messieurs qui s'étaient enfuis revinrent, demi-souriants, demi-sombres. Les dames les plus agitées furent réconfortées par l'assurance du général que le canon avait développé toute sa portée de 8.300 mètres. Puisque je loge à 200 yards de l'endroit, j'espère que le général a raison. »

Le même correspondant du Times ajoute que la préfecture de Versailles, où loge le roi de Prusse, peut être atteinte par les canons du Mont-Valérien. La préfecture est à 9.400 mètres de la saillie la plus rapprochée du fort.

Il n'}^ avait à Paris que deux pièces pouvant porter à 9.400 mètres, l'une d'elles était au Mont-Valérien. Toutes les mesures avaient été prises, après des calculs minutieux, pour que les projectiles, à quelques mètres près, vinssent éclater sur la tête du roi Guillaume.

Quoique ce fût à l'époque du bombardement, on ne voulut pas attenter à la vie du chef des armées allemandes (1).

Revenons au bombardement. Les membres de l'Institut de France, au nom des lettres, des sciences et des arts, protestèrent devant le monde civihsé, et signalèrent le bombardement à la justice de l'histoire. « Nous le livrons par avance, dit l'Institut, à la réprobation vengeresse de la postérité. »

C'est à l'unanimité que l'Académie française, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'Académie des sciences, l'Académie des beaux-arts, l'Académie des sciences morales et politiques, réunies en assemblée générale, ont adressé leur protestation à toutes les sociétés savantes du monde entier.

La sociétés des gens de lettres, la société nationale

(1) Quelque surprenant que soit le récit du rédacteur du Times, on doit le croire vrai, car le fait nous a été conservé par l'un des principaux personnages, employé à la défense de Paris.

des antiquaires de France joignirent leurs protestations à celles de l'Institut.

Le 9 janvier 1871, après la destruction des serres du Muséum, l'Académie des sciences eut une séance imposante, où M. Chevreul prononça d'une voix émue, mais ferme, les paroles destinées à flétrir les attentats de la Prusse :

« Le Jardin des plantes médicinales, fondé à Paris par édit du roi Louis XIII, à la date du 3 de janvier 1626;

« Devenu le Muséum d'histoire naturelle le 23 de mai 1794;

« Fut bombardé sous le règne de Guillaume I", roi de Prusse ; comte de Bismarck, chancelier ; par l'armée prussienne, dans la nuit du 8 au 9 de janvier 1871.

« Jusque-là, il avait été respecté de tous les partis et de tous les pouvoirs nationaux et étrangers. »

C'est au Muséum d'histoire naturelle que Buffon a écrit son œuvre immortel.

C'est là que Jussieu a créé la méthode naturelle et la classification par familles, adoptées partons les savants de l'univers.

C'est là que Cuvier a fondé l'anatomie comparée et la restitution des espèces perdues.

C'est enfin là que Geoffroy Saint-Hilaire a fondé la philosophie anatomique.

Mais que pouvaient être des génies tels que Buffon, Jussieu, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire pour les soudards de l'Allemagne !

A la protestation de M. Chevreul, ajoutons que les obus prussiens, en tombant sur les herbiers de Jussieu, sur les préparations classiques de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire, écrasaient en même temps une ambulance renfermant 200 blessés.

Les habitants des quartiers bombardés se réfugièrent dans les parties de la ville hors de la portée des projec-

tiles ; il n'y eut donc pas un grand nombre de victimes : 104 personnes tuées et 286 blessés seulement.

« C'était un lamentable spectacle que celui de ces gens subitement pris de panique. Les uns traînaient leur pauvre mobilier dans une voiture à bras : Thomme était attelé au brancard ; la femme poussait le véhicule ; les enfants suivaient. Les autres emportaient à la main leurs objets précieux ou plutôt ceux qu'ils croyaient tels. Une femme opérait le sauvetage d'une cage d'oiseau; un vieillard serrait contre sa poitrine une pendule de zinc ; une jeune fllle fuyait, emportant avec conviction des bouquets de fleurs artificielles.

« C'était navrant (1). »

On ne saurait parler du siège de Paris sans que le nom de Richard Wallace ne soit prononcé avec reconnaissance et respect.

Le 14 janvier, cet homme de bien écrivit au mmistre des affaires étrangères :

(( La conduite admirable de la population des quartiers de Paris si brutalement bombardés me suggère une pensée que je vous demande la permission de vous soumettre, et qui, je l'espère, sera bien accueilhe et bien comprise par les habitants de la capitale.

« Je désirerais qu'il fût ouvert sans retard dans Paris une souscription patriotique en faveur des malheureuses familles obhgées de fuir leur logis sous le feu de l'ennemi, afin de leur distribuer immédiatement les secours de toutes natures dont elles ont un si pressant besoin (2).

« Au cas où ma proposition recevrait l'approbation

(1) Le Bombardement de Paris par les Prussiens, par le major de Sarrepont (colonel Hennebert.)

(2) M. de Rothschild avait déjà fait don aux classes nécessiteuses de bons de vêtements qui furent distribués le 7 janvier dans les vingt arrondissements de Paris.

du lioiivcrnement de la Défense nationale, je vous prierais de vouloir bien m'inscrirc sur cette liste pour la somme de cent mille francs que Je ferai verser immédiatement au trésor public afin que la distribution des secours puisse commencer dès maintenant... »

M. Jules Favre accepta avec reconnaissance et s'inscrivit pour la somme de mille francs ainsi que M. Clément Thomas.

Le Jardin des Plantes offrit à M. Richard Wallace deux fleurs échappées au massacre ; le Jockey-Club lui ouvrit ses portes avec acclamation.

Qu'un homme appartenant à l'armée permanente exprime des regrets de voir des nations entières s'armer les unes contre les autres, on peut supposer ou que la science lui manque ou que le préjugé l'aveugle.

Nous donnons donc ici l'opinion dim savant, esprit habitué aux méditations, et qui partage les idées de M. Thiers, l'homme politique.

Voici ce qu'écrivait M. Quatrefages après un récit du bombardement du Jardin des Plantes :

« Jeter un peuple entier sur un autre, est-ce donc là une invention nouvelle ? Qu'est-ce faire sinon imiter les barbares qui se heurtaient nations contre nations, se ruant les uns sur les autres et contre la civilisation romaine dans de véritables duels pour la vie ou la mort ? On pouvait croire impossible le retour d'un pareil état de choses. L'institution des armées permanentes, formant un corps à part dans l'Etat, destinées à lutter pour tous, laissant les citoyens à leurs affaires, les savants à leurs recherches, les artistes à leurs études, les laboureurs à leurs travaux, amoindrissait un mal peut-être inévi-

table. Le mouvement général pouvait être enrayé ;-il ne s'arrêtait pas. Grâce à la Prusse, il n'en sera plus ainsi. Avertis par nos malheurs, les peuples vont s'armer de fond en comble. En Europe, tout le monde portera les armes, et quand viendront les luttes prochaines, quand tomberont sur les champs de bataille non plus seulement les soldats, mais des représentants du progrès en tout genre, des chefs d'industrie et des poètes, des artistes comme Henri Regnault , des savants comme Gustave Lambert, alors on comprendra ce que sont la guerre et la ciYÏhssition retrouvées par la race prussienne. »

Frédéric II a peint cette race : « En général, dit le roi de Prusse, tous mes sujets sont graves et durs, peu friands mais ivrognes ; tyrans dans leurs terres, mais esclaves à mon service ; insipides et bourrus ; d'un grand sang-froid que je tiens au fond pour bêtise ; savants dans le droit, peu philosophes, moins orateurs et encore moins poètes. »

Le Roi parle ainsi de son armée : « J'exerçai bien mes troupes et je fis tous mes efforts pour que toute l'Europe eût les 3''eux sur mes manœuvres. Je les renouvelai chaque année afin de paraître plus savant et finalement je parvins à mon but. Je tournai la tête à toutes les puissances. Tout le monde se crut perdu si on ne savait pas remuer le pied, le bras, la tête à la prussienne ; et tous mes officiers et mes soldats se crurent valoir deux fois plus quand ils virent qu'on les imitait partout...

« A la guerre on prend alternativement la peau du lion et la peau du renard. La ruse réussit là où la force échouerait. Il est donc absolument nécessaire de se servir de toutes les deux. C'est une corde de plus que l'on a sur son arc [sic)^ et comme souvent la force résiste à la force, souvent aussi la force succombe à la ruse. »

« En fait de royaume, on prend quand on peut, et l'on n'a jamais tort que quand on est obligé de rendre ;

RÉCITS MILIT. — LE SifOOli DE PARIS. — 4» SÉRIE. 22

soutenez vivement que dépouiller ses voisins, c'est leur ôter les moïens [sic] de nous nuire. »

Henri Heine avait raison de dire : « Non, je ne pouvais me fixer à cette Prusse, à ce bigot et long héros en guêtres, glouton, vantard, avec son bâton de caporal qu'il trempe dans Teau bénite avant de frapper. Elle me déplaisait cette nature à la fois philosophe, chrétienne et soldatesque; cette mixture de bière blanche, de mensonge et de sable de Brandebourg. Elle me répugnait, mais au plus haut degré, cette Prusse hypocrite avec ses semblants de sainteté. »

On eût pu croire que l'ombre de Frédéric II présidait aux desseins de l'Allemagne pendant la guerre de 1870. Le nouveau roi se servait aussi souvent de la peau du renard que de celle du lion. Le scepticisme de Frédéric II n'était pas de saison et le roi Guillaume, dans ses proclamations, invoquait sans cesse l'aide de Dieu. Les bonnes gens s'}' sont laissé tromper et le soldat prussien, plus religieux que le français, donnait le change sur son vrai jaractère.

C'est surtout pendant le bombardement de Paris que les hommes d'étude ont cherché à connaître le droit des gens pendant la guerre. Grotius en a donné une définition fort simple : « Ce droit comprend, dit-il, tout ce qu^on peut faire sans injustice à son ennemi. »

La définition est vague.

Le droit des gens, les droits de la guerre ne sont autre chose que la morale du christianisme. Jusqu'à la venue de la religion chrétienne, la guerre était barbare.

« Tuez donc, dit Moïse après la défaite des Madianites, tuez tous les mâles et môme tous les enfants et les femmes mariées (1). »

Et ils tuèrent, dit Josué, tout ce qui était dans la ville

(1) Nombres, xxi, 17.

de Jéricho, hommes, femmes, enfants, vieillards. Le glaive frappa même les bœufs, les brebis et les ânes (1).

Les R.omains égorgeaient solennellement les prisonniers de guerre. Ils agissaient ainsi, dit Polybe, pour imprimer partout la terreur du nom romain. Lorsqu'ils prennent d'assaut quelque place forte, on les voit non seulement mettre à mort les défenseurs et les habitants, mais aussi couper en morceaux les chiens et les animaux domestiques (2).

Les Romains détruisaient par le feu les villes dont ils ne pouvaient s'emparer d'après les règles de l'art et les secours de la science. C'est ainsi que périrent Garthage, Corinlhe et Numance. Le feu, à cette époque, était ce que de nos jours est le bombardement.

Le butin était de droit dans l'antiquité. Le législateur des Hébreux proclame au grand jour les richesses qu'il vient d'acquérir chez les Madianites : 675.000 brebis, 72.000 bœufs, 32.000 femmes, des bracelets, des anneaux, des pendants d'oreille, des chaînes d'or. Non moins avides que les Juifs, les Romains ont entassé dans leur vihe les merveilles de Syracuse, de Gorinthe et d'Alexandrie; les statues, les tableaux, les vases d'or et d'argent, les trésors des nations vaincues.

Les mœurs des Romains, comme celles des Hébreux, autorisaient l'esclavage du vaincu. L'abus devint tel et les esclaves si nombreux, que les Romains eurent à réprimer en soixante ans six conjurations d'esclaves. Leur puissance fut ébranlée par trois guerres serviles.

Le christianisme fltcesser tant de crimes dont la guerre était le prétexte. La guerre, malgré le christianisme, conserva ses colères, ses vengeances, ses passions mauvaises ; mais il y eut une sorte de morale publique pour condamner les excès, flétrir les crimes et protéger

(1) Nombres, vi, 21.

(2) Ibid., X, 15.

— :mo —

le vaincu. Depuis que la civilisation chrétienne a régné sur l'Europe, les belligérants ne peuvent faire, à leur guise, abstraction de la notion du droit.

L'idée du droit ne s'évanouit pas au moment de l'ouverture des hostilités; au contraire, tout en donnant à leurs opérations l'impulsion la plus vigoureuse, tout enflammés qu'ils sont par la haine, les adversaires en présence, ou Tun d'eux, s'eflorcent de prouver aux neutres qu'ils ne se laissent guider que par la bonne foi, et qu'ils seront justes et modérés.

C'est ainsi que, pendant la guerre de 1870,1e roi Guillaume et M. de Bismarck ont, dans leurs proclamations et correspondances, professé les sentiments les plus généreux.

Pendant ce temps, l'armée prussienne faisait la guerre de l'antiquité : l'assassinat du paysan, l'incendie de l'habitation et le pillage ; seul, l'esclavage ne pouvait être établi, mais l'otage remplaçait le captif.

En étudiant parallèlement les mœurs militaires des Hébreux de Moïse, celles des Romains des derniers temps de la République, et enfin celles des Prussiens de notre époque, l'observateur constaterait ce fait attristant, que la guerre ne saurait être soumise à un droit de justice et d'humanité. Elle sera toujours la violence, la force brutale, la cruauté.

L'institution des armées permanentes pouvait, plus que les codes écrits, rendre la guerre moins désastreuse pour les Etats. En armant tous les citoyens, on fait de la guerre une lutte de peuple à peuple. La paix n'est plus la conséquence d'une bataille perdue par des soldats, mais la ruine d'un Etat à la suite de l'invasion victorieuse. C'est revenir à la barbarie.

« Il y a un abîme, a dit M. Charles Giraud (1), entre la

(1) Revue des Dei'.x-Mondes, 1" février 1871.

guerre régulière, limitée, et la tempête désordonnée qui, attisant les passions internationales, met en péril l'ordre social lui-même. Le progrès des temps modernes consiste à restreindre la lutte dans les bornes d'un conflit politique parle ministère des armées régulières, la participation de tout un peuple à la guerre demeurant désormais exclue des usages. »

A l'époque même où un Français traçait ces lignes si vraies, un Prussien écrivait (1) :

« La patrie (allemande) doit apprendre que ses fils n'ont plus à combattre des ennemis honorables, mais un peuple de fanatiques et de fous (les Français) qui, avec des moyens atroces, fait une guerre de race à de dignes soldats, guerre qui ne prendra fin que le jour où les foyers de la soi-disant défense nationale auront été éteints, les hommes en état de porter les armes terrassés, et la richesse matérielle de ce peuple anéantie. Si nous touchons à la période de l'histoire qui sera marquée par la chute de l'empire des Francs qui, depuis mille ans, ne vit que de vols de territoires et d'intrigues — et la prolongation de la lutte semble l'indiquer — alors le chevalier de Saint-Georges qui tuera le dragon ne devra pas seulement se contenter de Tétrangler. Contre la guerre de race, il n'y a qu'un remède : V extermination. »

Le bombardement de Paris a donné lieu à de nombreuses protestations. Mais le crime n'était pas nouveau. Strasbourg, Péronne, Phalsbourg, des villes ouvertes, des villages, des châteaux avaient été bombardés.

Les états-majors prussiens qui ont étudié lesmoindres détails de la guerre en rase campagne, sont peu savants sur l'art de faire un siège. Il fut un temps, cependant, où la prise d'une place forte faisait autant d'honneur au général, qu'une victoire sur le champ de bataille. Alexandre

(1) Nouvelle Gazette de Prusse, 3 janvier 1871.

passe pour avoir attaché autant de prix au succès deJa prise de Tyr, qu'à celui des batailles d'Issus et d'Ar])elles; et César était aussi fier des sièges d'Alésia et de Marseille que des journées de Pharsale et de Munda. Chez les modernes, Guise s'enorgueillissait surtout de la défense de Metz et de la prise de Calais, et Montluc se vantait de la défense de Sienne plus que de ses prouesses en campagne.

Dans la première moitié du règne de Louis XIV, les grands capitaines allaient étudier en Flandre et en Hollande, sous les princes de Nassau, l'art des sièges et des fortifications. Vauban gagna le bâton de maréchal de France en prenant méthodiquement des plans.

C'était le temps de Turenne et de Montécuculli. On était savant et brave en même temps ; on était avare do la vie des soldats et prodigue de sa propre vie ; la guerre était un art et une science et non pas ce que l'ont faite les Prussiens : le pillage et l'extermination.

Nous avions fait la guerre à la Russie et à l'Autriche, mais après les campagnes de Crimée et d'Italie aucune voix ne s'élevait pour maudire le vainqueur et l'accuser de cruelles infamies. Quelques excès individuels n'avaient pas terni l'honneur de l'armée française, et, les luttes terminées. Russes et Autrichiens étaient aimés, estimés, honorés par nos officiers et nos soldats.

Nos adversaires de Malakoff ou de Magenta avaient des cœurs qui battaient comme les nôtres. Entre eux et nous, il n'y avait ni lâches assassinats, ni vols à main armée.

Pourquoi le Prussien ne nous inspire-t-il pas les mômes sentiments que le Russe et l'Autrichien ?

Chercher à l'expliquer serait facile en invoquant l'histoire ; nous nous contenterons d'y jeter un coup d'oeil.

Les Prussiens et les Français sont de vieilles connaissances. Sans remonter à Frédéric II, nous pouvons interroger l'époque de la Révolution.

En 1792, le grand-duc de Saxe-Weimar, commandant d'un régiment prussien, avait établi son camp à Recourt, non loin de la petite ville de Longwy, qui, après avoir été bombardée, était occupée par l'ennemi. Le duc reçut le 17 août un ami qu'il avait appelé. Cet ami était Goethe. Tout en vivant au miheu de nos ennemis, le poète aimait la France. Il se souvenait que pendant la guerre de Sept- Ans la maison de son père avait été occupée par le comte de Thorane, gouverneur militaire de Francfort. Goethe aimait à rappeler les goûts délicats, les grandes manières, le savoir-vivre et l'esprit de justice du gentilhomme français. Il n'avait pas oublié .l'exquise politesse du maréchal de Broglie qui traitait l'ennemi vaincu avec une parfaite courtoisie.

M. le comte de Thorane était accompagné d'un théâtre dont le jeune Goethe suivit les représentations en compagnie des officiers français.

En 1792 il entrait donc en France sans aucun sentiment de haine. Historien de cette campagne, le poète nous dira que le Prussien de 1870 a été plus barbare que celui de 1792, et que, malgré les prétentions à la philosophie et à la science, le Germain a, depuis longtemps, fait reculer la civilisation et ramené l'Europe vers la barbarie.

Goethe fit la campagne dans l'armée du duc de Brunswick. Voulant écrire cette campagne de France, il en observa les moindres détails. Au début le Prussien est vainqueur. Les villageois abandonnent leurs demeures en poussant devant eux leurs troupeaux. Des hommes énergiques donnent de beaux exemples. Le commandant

de la place de Verdun, Beaurepaire, forcé de capituler par les instances des habitants, dont le bombardement détruit les maisons, se brûle la cervelle dans l'hôtel de ville, alin d'échapper à la honte de la capitulation.

Les généraux prussiens et leurs soldats n'admettent pas un seul instant qu'ils peuvent être vaincus ; ils marchent fièrement à la conquête de la France, en commettant dos cruautés. Goethe ne partage pas cette illusion. A Jardin-Fontaine (1), l'hôte chez lequel il a passé la nuit remit à son domestique une lettre pour Paris, en ajoutant avec ironie : « Je crois que tu n'iras pas jusquelà. » Ce propos frappe l'esprit de Goethe, qui lit dans un journal : <■<■ Les Prussiens pourront venir à Paris, mais ils n'en sortiront pas. »

Déjà, dans cette campagne de 1792, les Prussiens bombardent les villes, afin de s'épargner les périls de l'assaut. Mais, dans la dernière guerre, les procédés de M. de Bismarck et de M. de Moltke ont fait regretter l'humanité du duc de Brunsvs'ick.

Goethe assista toute la journée à la bataille de Valmy. Par une combinaison stratégique d'une extrême habileté, Dumouriez sauvait la France.

L'armée de Brunswick démoralisée par la défaite tomba soudainement dans le désespoir et sa retraite fut une véritable fuite. Le 20 septembre, à minuit, les Prussiens débandés, effrayés, prirent le chemin des frontières, et, le 29, Goethe écrivait sur son carnet : « Si l'ennemi nous surprenait en ce moment, il n'échapperait ni un rayon de roue, ni un membre d'homme. »

Cette déroute après Valmy fut pour les Prussiens semblable à notre retraite de Russie, et cependant Dumouriez qui pouvait les exterminer ne les poursuivit même pas.

Cette campagne avait duré deux mois, et se terminait

(1) Petit hameau dépendant de la commune de Thierville, près Verdun.

par un épouvantable désastre ou l'armée allemande avait perdu le tiers de son effectif.

Goethe avait prévu ce désastre, en assistant aux cruautés de la soldatesque prussienne envers les habitants de la campagne. Il en trace un tableau qui prouve combien les Prussiens sont encore plus barbares aujourd'hui qu'à la fin du xviii^ siècle.

D'après le témoignage du poète, la population civile a été généralement respectée dans les villes lorsqu'elle ne résistait pas.

Les relations de peuple à peuple étaient moins intimes en 1792 que de nos jours, et cependant l'invasion du duc de Brunswick est moins violente, moins abominable. Lorsque les colonnes prussiennes traversaient, en 1870, nos villes et nos campagnes , il se trouvait dans ses rangs des hommes qui avaient mangé notre pain, profité de nos richesses, travaillé dans nos usines, dans nos maisons de commerce ou de banque, suivi les leçons de nos maîtres, vécu de notre vie, respectés, favorisés même comme étrangers. Leur avions-nous fait sentir le prix de l'hospitalité? Les portes de nos salons, de nos ateliers, de nos établissements scientifiques ou littéraires s'étaient-elles jamais fermées devant eux? Toutes les merveilles de notre Paris, tous les charmes de nos provinces ne leur appartenaient-ils pas comme à nous?

Et pas un sentiment de reconnaissance, pas un souvenir affectueux ne s'est réveillé dans leurs coeurs I Ils ont frappé nos pauvres paysans sans défense, ont brûlé leurs chaumières, enlevé leurs troupeaux et leurs moissons ! Ils ont eu l'infamie de transporter dans leur pays, sous le nom d'otages, les malheureux paysans qui moururent de misère sur les chemins I

Oui, les Prussiens de 1870 ont imprimé à la guerre un véritable retour vers la barbarie. Leurs maîtres d'école tant vantés pouvaient enseigner que la guerre n'exclut

pas les sentiments généreux et nobles. L'histoire est là pour le dire : les habitants de Soleure assiégés en 1:)1<S par Léopold, duc d'Autriche, sauvèrent la vie à des soldats ennemis qu'une crue subite de l'Aar avait précipités dans la rivière. Au plus fort d'une guerre entre l'Angleterre et l'Espagne, un vaisseau anglais est forcé par la tempête de se réfugier dans le port de la Havane. Le gouverneur de l'île de Cuba, ne voulant pas abuser du malheur de l'équipage pour le retenir prisonnier, le renvoie muni d'un sauf-conduit jusqu'au delà des Bermudes. Dans une autre circonstance, c'est le commandant français du Croisic qui, avec ses marins, sauve au péril de sa vie une frégate anglaise en détresse aux environs de Belle-Ile, et lui permet de prendre le large.

Ces souvenirs chevaleresques sont ignorés des Prussiens, qui ont fait prisonniers nos aéronautes, enfermé dans leurs forteresses nos magistrats fidèles à la patrie.

Après avoir lu l'histoire militaire de la Prusse et celle de la France, si l'on fait entre elles une comparaison, il est peu d'hommes de ce côté du Rhin qui n'ait éprouvé une surprise en voyant l'issue de la dernière guerre. ■

Par une sorte d'instinct le peuple jetait ce cri : A Berlin ! Les politiciens y allaient d'un cœur léger comme leur chef M. Emile Ollivier ; quelques officiers de l'armée, tels que le général Ducrot, éprouvaient de cruels soucis ; mais la masse croyait aux victoires de Crimée et d'Italie, sans se rendre compte qu'entre ces victoires et ces défaites il y avait peu de distance.

L'Empereur eût volontiers évité la guerre, mais un courant irrésistible l'entraînait, et dans l'intimité de son

foyer on parlait de Malakoff, do Magenta et de Solférino comme d'oeuvres faciles pour l'armée française.

La santé fortement ébranlée de Napoléon III aurait dû arrêter les ardeur ; il n^en fut rien.

Tous les ressorts qui constituent une armée, la discipline, l'instruction, la tenue, laissaient à désirer; les eifectifs étaient insuffisants, l'opposition politique ayant sans cesse refusé les fonds nécessaires pour la formation et l'instruction d'une puissante armée.

Plusieurs causes nous avaient affaiblis. Les longues guerres d'Afrique formaientdepuis longtemps d'intrépides soldats et de vaillants officiers. Ces soldats respectaientils toujours les règlements militaires ? leurs officiers, sévères pour la bravoure, n'étaient-ils pas trop indulgents pour le reste ? enfin, pouvait-on considérer comme une bonne école de guerre les rencontres avec un ennemi qui n'était armé que de mauvais fusils et ignorait jusqu'aux éléments de la tactique ?

Au sortir des entreprises hardies, après les marches surprenantes, officiers et soldats de l'armée d'Afrique pouvaient penser que l'artilleur européen serait aussi facile à vaincre que l'arabe ou le kabyle.

Notre soldat est le plus brave des soldats de l'Europe, et cependant le russe et l'anglais, l'autrichien et le prussien sont de terribles adversaires, parce qu'fis sont disciplinés, instruits et de sang-froid.

Plus impressionnable, notre soldat a pris l'habitude de « fuir en avant », suivant l'expression du maréchal Canrobert.

Le difficile pour l'officier n'est pas de le lancer, mais de le retenir.

Lui-même, capitaine ou lieutenant, se laisse aller à la « furie française » ; d'élans en élans elle devient générale sans le moindre souci de la science militaire. La France a conquis l'Algérie et porté la civilisation chez le barbare,

le soldat a été admirable, mais le général a rarement trouvé l'occasion d'appliquer son savoir.

Pendant la guerre d'Italie, généraux et soldats ont montré leurs qualités et leurs délauts. Les gens de M. de Moltke veillaient, et, tout en louant l'armée française, se préparaient à la vaincre par le nombre, par l'artillerie, par le refus de la baïonnette.

D'autre part un luxe insensé s'était introduit dans l'armée, à l'occasion delà création de la garde impériale. Les tables d'officiers, les tenues, les allures rappelaient l'aristocratique Angleterre.

Lorsqu'une campagne était décidée, soit pour le Mexique, la Crimée ou l'Italie, tous les officiers de l'armée sollicitaient l'honneur de partir. Mais une liste se dressait, au ministère et à la cour, renfermant les noms des parents du ministre ou des favoris, et ceux-là seuls franchissaient la frontière. Désormais eux seuls devenaient des héros; aux autres, qui demandaient toujours à marcher, on répondait : « Vous n'avez pas fait la dernière campagne. »

On oubliait le mot d'un guerrier homme d'esprit : « Un mulet, eût-il fait dix campagnes sous le prince Eugène, n'en serait pas moins un mulet. »

Il y avait donc, parmi les officiers, les heureux, faisant peu en temps de paix, et quelque fortune en temps de guerre; et près d'eux les laborieux, les oubliés, les méconnus dont aucun parent n'était ministre. Les premiers arrivaient d'un bond au sommet de l'échelle, les seconds leur obéissaient, mais le cœur ulcéré.

Tant de caprices, tant d'injustices avaient affaibli l'autorité, et la véritable disciphne, mêlée de confiance et de respect, n'existait plus dans les grades élevés de l'armée.

On en était venu à désigner les brigades de l'armée de Paris par des noms étranges, empruntés à la person-

nalité de leurs chefs : nous avions la brigade « Potel et Chabot », la brigade des « sourds-muets. »

L'Empereur ignorait ces choses déplorables, qui en temps de paix prêtent à rire, et en temps de guerre font couler les larmes et le sang.

Jamais souverain n'a été joué par ses ministres comme le fut Napoléon III. Le docte maréchal Vaillant était le^ bourru courtisan. Son titre de membre de l'Institut lui permettait de demeurer étranger à l'armée dont il était le chef.

Il faut avoir été témoin d'une séance de Comité présidée par FEmpereur pour se faire une idée, très affaiblie, de la souplesse du maréchal Niel, enivrant le maître d'un encens frelaté, et tronquant la vérité avec un cynisme sans pareil. C'est le maréchal Niel, — M. Thiers l'a constaté, — qui a dit le premier, et répété à l'Empereur : « Nous sommes prêts. »

Faut-il réveiller le nom oublié du maréchal Randon ? La note infligée par le général Baraguay-d'Hilliers au colonel Randon qu'il inspectait, peint l'homme de pied en cap : « Petit homme, petit esprit, petit courage. »

Ces ministres, ces aides de camp, cet entourage ne croyaient donc pas à la durée de l'Empire ? Ils l'exploitaient jusqu'à l'affaiblir; ils le trompaient jusqu'à persécuter ses amis, et ses fondateurs; ils étaient injustes jusqu'au scandale.

Voilà dans quelles conditions nous sommes entrés en campagne contre la Prusse , chantant la Marseillaise^ comme témoignage de discipline. Nous savions d'avance à qui étaient destinés les bâtons de maréchaux de France.

La fortune en a autrement décidé. Pendant que notre armée, arrêtée près de la frontière, en respectait les gués, les bataillons allemands s'avançaient, en nombre incalculable, précédés, suivis, entourés de canons. La

consigne était d'éviter le contact de notre soldat, de le tenir à distance, et de Taccabler de mitraille, de boulets, d'obus et de balles.

Cette consigne plaisait au Prussien, qui n'était pas sans quelque inquiétude au sujet de nos zouaves, de nos turcos, de notre garde impériale et de notre soldat de Malakoff et de Magenta.

M. de Moltke avait calculé avec un soin extrême, et tout était prévu. Chaque chef connaissait son rôle, et le seul souci du feld-maréchal pouvait être l'issue de la première bataille.

On sait le reste : tous nos souvenirs héroïques, toutes nos gloires s'évanouirent en quelques jours. L'armée française se fondit, parce qu'elle se composait d'éléments superposés et non d'un bloc d'airain. Le commandement fit défaut, la discipline disparut, et l'Europe étonnée vit la France envahie.

C'était la revanche d'Iéna et d'Auerstaedt, revanche préparée parmi demi-siècle et plus de travaux immenses.

Nous ne pouvions espérer une seconde victoire d'Iéna. Nous n'avions plus, pour guider nos soldats, les généraux de 1806, qui se nommaient Suchet, Soult, Ney, Augereau, Colbert, Lannes, Heudelet, Murât, Saint-Hilaire, Davout, Gudin, Priant, Morand, et, au-dessus d'eux, un Napoléon I".

Nous arrivions, à peine armés, la poitrine découverte, sans préparation, devant un ennemi couvert de fer, traînant à sa suite les populations de l'Allemagne, le cœur plein de haine, avide, vindicatif, et précédé de nombreux espions qui trahissaient leurs bienfaiteurs.

Faut-il conclure de cette guerre que la Prusse est la plus grande puissance militaire de l'Europe ? Faut-il penser que ses armées sont invincibles ?

En supposant même que tous les souverains de l'Allemagne se condamnent pour toujours au rôle de très hum-

blés sujets de l'Empereur, il viendra un jour, une heure, où le faisceau se distendra à la suite d'un échec. Napoléon I" et Frédéric II lui-même n'ont-ils pas vu leurs alliés les abandonner aux moments difficiles ?

Il faut aussi se rendre compte de la supériorité de l'armée ahemande. Ses opérations stratégiques, ses mouvements tactiques, en un mot sa conduite, n'étaient pas des inspirations du génie, mais la seule solution d'un problème par un habile professeur. Les calculs les plus profonds de M. de Moltke eussent été déjoués par Napoléon I". L'armée prussienne vaincue à léna et à Auerstaedt était supérieure en valeur à l'armée allemande de 1870. Elle était mieux commandée, se battait plus bravement, et possédait plus d'initiative.

Cependant elle fut battue, parce que, de notre côté, il y avait plus de génie que de l'autre.

Le dernier mot appartient au génie ayant en mains l'homme-soldat.

L'armée allemande de 1870 appartenait à la science. Elle était façonnée pour une oeuvre déterminée. Mais il n'y avait aucun génie. Tandis que les Turenne, les Gustave-Adolphe, les Frédéric II, les Napoléon I" marchaient à cheval à la tête de leurs troupes, l'œil ouvert l'oreille tendue, prêts à saisir un moment fugitif, M. de Moltke voyageait en voiture à la suite des bagages, son programme en portefeuille.

Ces surprises réussissent une fois, mais non pas deux. Le jeu de M. de Moltke consistait à étonner par le nombre ; à mettre en ligne des masses d'artillerie ; à faire des marches offensives, tout en livrant des bataiUes défensives ; à présenter sans cesse des réserves aux instants critiques ; à être sans pitié ; à répandre la terreur par le pillage et l'assassinat.

Tout cela est facile à imiter. M. de Moltke peut revenir, et nous lui présenterons de nombreux bataillons, avec

réserves, armée territoriale, nombreux états-majors, et troupes télégraphiques ; il verra des canons, des obusiers assez nombreux pour bombarder toutes les villes de l'Allemagne.

Son instrument de victoire lui apparaîtra, revu, corrigé, et considérablement augmenté.

Le génie de la guerre n'aura pas fait de progrès, mais le jour viendra où tous les hobereaux de la Prusse se souviendront du mot de Frédéric : « Si j'étais roi de France, il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans ma permission. »

Tout ne consiste pas à remporter des avantages ; il faudrait, pour mériter l'admiration, se montrer supérieur dans le monde moral. Le Prussien, sous ce rapport, ne saurait se comparer au Français.

Nous n'en donnerons qu'un exemple :

Le prince Frédéric-Charles était installé, avec son étatmajor, dans la ville de Tours, et s'y livrait à des plaisirs coûteux et bruyants.

C'était pendant l'armistice.

Un beau jour, après boire, il prit au prince la fantaisie d'imposer à la ville une contribution de guerre de trois cent mille francs.

En l'absence de M. Gouin, maire et député, qui se trouvait à Bordeaux avec la représentation du gouvernement de la Défense nationale, la municipalité avait à sa tête M. Viot, premier adjoint.

Celui-ci fut mandé et mis en demeure de fournir la somme de trois cent mille francs avant midi.

M. Viot refusa fièrement de se charger d'une pareille mission, et déclara qu'il ne serait pas l'instrument d'un acte aussi odieux qu'arbitraire.

Traîné en prison, l'adjoint vit sa maison militairement occupée par des soldats allemands et considérée comme place conquise.

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