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Dans Paris assiégé les murs se couvraient chaque jour de décrets signés parles membres du gouvernement de la Défense nationale : général Trochu, président ; Jules Favre, vice-président; Emmanuel Arago, Jules Ferry, Garnier-Pagès, Eugène Pelletan, Ernest Picard, Jules Simon ; général Le Flô, ministre de la guerre ; Dorian, ministre des travaux publics; Magnin, ministre de l'agriculture et du commerce.
Autour de ce gouvernement qui ne franchissait jamais les portes (excepté le président) une foule d'autorités secondaires s'agitaient, confondant les attributions, empiétant sur les pouvoirs et donnant lieu à la confusion qui était un véritable désordre.
L'autorité manquait. Le gouvernement de la Défense nationale lui-même ne prêtait qu'une attention distraite aux discours de son président. Le général Trochu n'inspirait plus la confiance des premiers jours.
A la suite des combats du Bourget et de la Ville-Evrard, le 21 décembre, MM. Jules Favre et Picard demandèrent la démission du général Trochu, comme chef mihlaire. Il refusa de se démettre.
Le 30 décembre un conseil de guerre fut réuni. Les généraux entendaient le ministre des affaires étrangères leur adresser ces paroles :
« Les généraux doivent se rappeler qu'ils ne sont pas seulement les défenseurs d'une citadelle, ils sont aussi et surtout les champions d'une grande cité, renfermant une population considérable, dont les passions, les mouvements politiques et sociaux imposent leurs exigences. La ville de Paris veut être défendue à outrance. Il est impossible de ne pas tenir compte de ces impressions,
qu'il faut seulement chercher à conciher avec la raison et avec l'opportunité. »
La raison et l'opportunité devaient-elles faire adopter le projet d'une nouvelle tentative de sortie ?
Le général Ducrot, si hardi, si entreprenant, si brave, combattit vivement la pensée d'une sortie. Pour lui, l'échec était certain.
Le général Vinoy, si expérimenté, critiqua les opérations antérieures et fît entendre qu'il était trop tard pour réparer les fautes commises.
Le général Frébault parla ainsi : « Le corps auquel j'appartiens, l'artillerie, a toujours bien fait son devoir, pendant le siège comme ailleurs ; il le fera encore : il ira donc à l'ennemi, quand il en recevra l'ordre. Mais il ne faut pas donner comme raison, pour livrer une nouvelle bataille, l'espoir de percer les hgnes ennemies. On ne les percera pas. Il ne faut pas donner, davantage, le bombardement comme raison. Le bombardement ne peut être assez sérieux pour amener la reddition de Paris. Quant à l'opinion publique et à ce que pourront penser la France et l'Europe, ce ne sont pas là des motifs qui doivent dicter nos résolutions : c'est au sentiment seul de notre devoir que nous devons obéir.
« Nous marcherons à l'ennemi sans aucun espoir
de succès, pour accomplir un devoir, et avec la froide énergie qu'inspire l'esprit de sacrifice. »
Le conseil décida qu'une sortie suprême serait tentée, et le général Trochu l'annonçait en quelque sorte par cette proclamation qui se terminait par ces mots : « Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. »
Il fallait se hâter d'exécuter la sortie, car les vivres allaient manquer. Le général n'espérait pas une victoire, mais faisait un grand sacrifice à l'opinion pubhque. Cependant, toujours indécis, le gouverneur retarda
jusqu'au 19 janvier rexécution du projet arrêté lo 30 décembre.
Alors fut livrée la bataille de Buzenval. « Cette bataille mal préparée, mal dirigée nous coûtait 3.000 hommes hors de combat. L'ennemi n'avait perdu que GG4 hommes. La garde nationale, engagée pour la première fois, avait montré qu'il eût été possible d'attendre d'elle de vigoureux efforts ; quelques bataillons avaient fléchi : on eût pu en citer un ou deux qui s'étaient débandés; mais presque tous avaient donné l'exemple de la fermeté et du courage. Et cependant c'était une dure bataille pour des conscrits : un terrain détrempé où l'on enfonce à mi-jambe, un ennemi invisible qui vous couvre de projectiles sans qu'il soit possible de riposter, des murs crénelés ! Paris devait longtemps pleurer ses morts : Regnault, Lambert, Mitchell, un enfant de dix-sept ans que sa nationalité dispensait du service, et tant d'autres encore ! Ce sont les bataillons des quartiers du centre qui ont montré le plus de courage et de discipline. « En revanche, écrit le général Vinoy, les coupables exemples de lâcheté ont été donnes, surtout, par des hommes appartenant aux bataillons de Belleville (1). »
Dans sa déposition devant la commission d'enquête, le général Ducrot parle ainsi :
« Je dois vous dire ce qu'étaient les régiments de marche de la garde nationale : lorsqu'ils arrivaient dans nos lignes, on était prévenu de leur arrivée par le bruit de leur musique jouant invariablement la Marseillaise. La tête de colonne apparaissait entourée d'une foule de gamins et de femmes, et puis alors les gardes nationaux, en désordre, plus ou moins ivres, faisant porter leurs fusils par leurs femmes, et derrière tout cela, les omnibus portant les matelas, les lits, les
(1) Histoire de la guerre franco-allemande, Amédée Lefaure, I, 302.
batteries de cuisine, des cheminées à la prussienne pour ces messieurs. Je les ai vus s'installer dans les tranchées, en y établissant leurs cheminées à la prussienne. Eh bien, cela m'arrivait par bandes de 5, de 6 et de 8.000 hommes. »
Le général Ducrot ajoute :
« Il y a dans la garde nationale quelques personnalités d'élite qui se font tuer, mais c'est le petit nombre. Tous indisciplinés, nous les avons vus àBuzenval se débander, courir à un quart de lieue les uns des autres, tirer dans toutes les directions. »
Irrités contre le général Trochu, les membres du gouvernement réunis en conseil avec les vingt maires de Paris apprirent que le pain manquerait le l""" février. Le ministre des affaires étrangères annonça que Chanzy s'était retiré derrière Laval par ordre de Gambetta. Il ne fallait plus espérer de secours de l'extérieur. Le Conseil n'en décida pas moins que la résistance serait poursuivie à outrance, car les maires craignaient des soulèvements populaires.
Jules Favre fut envoyé auprès du gouverneur pour réclamer sa démission. Le général Trochu répondit, non sans raison, « que le poste où on l'avait placé était plus dangereux que jamais, et que se retirer ou abandonner une partie de ses fonctions serait un acte de faiblesse qu'il considérerait comme une lâcheté. »
La révocation du gouverneur fut alors décidée par les membres du gouvernement et les maires de Paris. M. Jules Favre adressa au général Vinoy sa nomination de commandant en chef de l'armée de Paris.
Le 21 janvier il y eut un nouveau conseil où les généraux furent appelés avec quelques officiers supérieurs. Le gouvernement demandait leur avis sur une nouvelle sortie, c'est-à-dire sur de nouveaux combats.
Le chef d'escadron Bourgeois est contraire à une
grande action, elle serait désastreuse à tous les points de vue.
Le colonel Warnet partage cette opinion. Les chefs sont jeunes et n'inspirent pas assez de confiance à Tarmée.
Le colonel Boulanger n'est pas d'avis de tenter une grande action.
Le colonel Colomieu fait observer que les assiégeants sont formidablement retranchés dans leurs positions et qu'en supposant même que les assiégés pussent faire une trouée, la cavalerie ennemie les écraserail. « Je crains, ajoute le colonel Colomieu, que ce soit un inutile sacrifice de l'armée et de la garde nationale, au profit des gredins qui n'attendent que leur écrasement pour se livrer au pillage et à la dévastation. »
Le colonel Brancioji fait l'historique de la bataille de Buzenval et se livre à d'amères critiques contre la direction des opérations de cette journée. Le général en chef n'avait pris aucune mesure sérieuse... L'on a inutilement sacrifié un grand nombre de gardes nationaux et de soldats sans que jamais on ait eu la pensée de tirer un parti quelconque de cette attaque. Aujourd'hui il n'y a plus qu'à se faire tuer pour l'honneur.
Le colonel Germa s'anime en se laissant aller à de violentes récriminations contre la direction des opérations àlajournéedeBuzenval; «jamais plus d'insouciance n'a été jointe à plus d'incapacité. » Cependant le colonel Germa pense qu'avant de capituler il faut tenter une nouvelle sortie, mais sous les ordres d'autres chefs.
Le général Lecomte, en présence du manque de vivres, impose une prompte capitulation. « Pas d'efforts inutiles, dit-il en terminant, et traitons avec l'ennemi tandis que nous avons encore la main sur le pommeau de Tépée. »
Cette réunion de militaires produit un grand eff"et sur le gouvernement et les maires de Paris. « Un souffle
patriotique règne dans l'atmosplière, mais ce n'est plus le patriotisme irréfléchi des premiers jours du siège. C'est la réalité qui se dresse devant les yeux de chacun et qui impose aux plus résolus le rude devoir de la résignation et du sacrifice (1). «
Après avoir examiné très attentivement la question des vivres, le gouvernement de la Défense nationale résolut de capituler et confia cette mission à M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères.
Ce dernier se rendit à Versailles le 23 janvier. M. de Bismarck l'attendait ivre de joie. Il sifflait l'hallali et s'écriait : La bête est morte{2)!
Un armistice de vingt et un jours fut conclu jusqu'au 19 février.
Voici l'article qui a donné lieu à de grands malheurs (3) : « Les opérations militaires sur le terrain des départements du Doubs, du Jura et de la Côte-d'Or, ainsi que le siège de Belfort se continueront indépendamment de l'armistice, jusqu'au moment où on se sera mis d'accord sur la ligne de démarcation dont le tracé à travers les trois départements mentionnés a été réservé à une entente ultérieure. »
L'article 2 est ainsi conçu : « La ville de Paris payera une contribution municipale de guerre de deux cents millions de francs... »
Deux reproches ont été adressés particulièrement à M. Jules Favre au sujet de cette convention :
lo En insistant auprès du chancelier pour que la garde nationale conservât ses armes, il a rendu la Commune possible.
2" En excluant les troupes du général Bourbaki de la
(1) Déposition de M. Tirard, maire du II" arrondissement de Paris.
(2) Déposition du général Trocliu.
(3) Voir Récits militaires, 3" série.
convention, il a causé la ruine de notre dernière armée.
L'article 2 de l'armistice disait :
« L'armistice ainsi convenu a pour but de permettre au gouvernement de la Défense nationale de convoquer une assemblée librement élue, qui se prononcera sur la question de savoir si la guerre doit être continuée, ou à quelles conditions la paix doit être faite. »
En vertu de cet article une Assemblée nationale fut élue le 8 février 1871, et se réunit à Bordeaux le 12 du même mois.
Le premier soin de TAssemblée nationale fut d'envoyer à Versailles un représentant pour apprendre à M. de Bismarck à quelles conditions la paix pouvait être conclue. M. Thiers, élu député par vingt-six départements à la fois, M. Thiers qui en 1870 avait voté contre la guerre, fut choisi par la Chambre. Il arriva le 21 févcier à Versailles, et les préliminaires de paix étaient arrêtés le 26 février. M. ïhiers avait obtenu que Belfort ne fût pas arraché à la France, et cette place rendue à l'ennemi par le colonel Denfert-Rochereau n'eut pas le sort de Strasbourg et de Metz.
Outre le traité qui se composait de 10 articles, une convention fut conclue à Versailles qui prolongeait l'armistice jusqu'au 12 mars.
L'article 2 de cette convention était ainsi conçu : « La partie de la vihe de Paris, à l'intérieur de l'enceinte, comprise entre la Seine, Je faubourg Saint-Honoré, l'avenue des Ternes, sera occupée par des troupes allemandes dont le nombre ne dépassera pas 30.000 hommes. Le mode d'occupation et les dispositions pour le logement des troupes allemandes dans cette partie de la ville,
seront réglés par une entente entre deux officiers supérieurs des deux armées, et l'accès en sera interdit aux troupes et aux gardes nationales armées pendant la durée de l'occupation. »
Pauvre Paris ! si hospitalier, si généreux, tu jetais autour de toi un regard sur l'Europe et tu entendais M. de Beust s'écrier : « Il n'y a plus d'Europe ! »
A la cruelle pensée de l'occupation de Paris par les Prussiens, les hommes éclairés se souvenaient du lendemain d'Iéna et d'Auerstaedt.
A peine la nouvelle des premières victoires des Français était-elle parvenue à Berlin, que les habitants, si fiers et si arrogants la veille, tombaient dans une sorte de prostration. A cette prostration succéda la frayeur. Les portes de Berlin étaient encombrées de fuyards, on oubliait tout, excepté son or.
Le général Huhn fut ^ommé gouverneur de Berhn, et le maréchal Davout entra dans la capitale le 25 octobre 1806 à la tête de son corps d'armée, non pour occuper une zone déterminée, mais la ville entière. Les magistrats et une députation de la bourgeoisie attendaient le maréchal Davout à la porte de Postdam. Lui à cheval, l'épée à la main, écouta les harangues que récitaient, le front courbé, magistrats et bourgeois.
Napoléon fit son entrée solennelle le 27 octobre. Son cheval marchait au pas en avant de son état-major. Seul, pensif, l'Empereur était suivi de sa garde. On ht dans le journal d'un Prussien : « Je le vis sourire, quand ses yeux s'arrêtèrent sur un groupe de Berlinois qui, dans l'intérêt de la cité, mêlaient leurs acclamations à celles des soldats français. Il fut reçu à la porte de Brandebourg par les autorités de la ville, par les députés de la haute bourgeoisie. »
L'empereur Napoléon retrouva la même foule sur son passage en entrant au château. Les harangues recom-
raencèrent. Le vainqueur écouta d'un air distrait, et, pour toute réponse, adressa un léger salut. Le soir, un grand nombre de maisons s'illumim'^rent.
Le lendemain, les autorités de la ville furent présentées à l'Empereur ; ces autorités avaient été nommées par le roi de Prusse.
Le général Hulin, gouverneur delà capitale, publia un ordre du jour où se trouve cette phrase : « On n'a pas assez de confiance dans notre impartialité. Le soldat doit vivre, mais non pas s'enrichir aux dépens du bourgeois. »
Ces souvenirs de l'entrée des Français à Berlin étaient presque oubliés des Parisiens; quelques lettrés et de vieux soldats obscurs retrouvaient dans leur mémoire des traces à demi effacées de nos journées glorieuses, et leurs récits suffisaient pour exalter les masses populaires. Le Parisien ne pouvait se faire à la pensée du Prussien maître de la capitale.
M. de Bismarck aussi bien que le roi Guillaume comprenaient à merveille que Paris n'était pas une conquête de l'Allemagne^ et qu'entre sa chute et son dernier soupir il y aurait une crise terrible qui ferait trembler l'Europe.
Alors, pour satisfaire l'Allemagne lointaine, complaire aux troupes assiégeantes en leur donnant un semblant de triomphe, il fut convenu que 30.000 hommes occuperaient momentanément un quartier fort beau, d'ailleurs, mais assez désert en ce temps, largement percé et de facile accès.
Tout fut convenu d'avance de part et d'autre, et rien ne ressemblait moins à une entrée triomphale que cette marche tremblante des Allemands depuis l'Arc-de-Triomphe jusqu'au Palais du Louvre.
Là, point de magistrats ou de députations bourgeoises pour prononcer des harangues, point de foule avide
d'acclamer les victorieux, mais une solitude éloquente, un silence mortel ; en un mot, Gaulois et Germains exécutaient un traité convenu d'avance, sans gloire pour ceux- ci, sans honte pour ceux-là.
Le général de Kammecke eut le commandement des 30.000 Allemands qui devaient successivement entrer dans Paris pour quelques heures chacun.
L'entrée devait avoir lieu pendant la soirée du 28 février, à dix heures. L'ennemi, pour être prêt, campa à Boulogne et aux environs, et prit ses mesures jusqu'au jour. La veille, les mairesdes VHP, XVP et XVIP arrondissements se concertaient avec les autorités militaires allemandes pour assurer l'ordre. A sept heures du matin seulement, les étrangers se mirent en mouvement.
Après avoir jeté un pont de bateaux au-dessous du Point- du- Jour, ils firent leur entrée simultanément par les trois ou quatre voies stratégiques. A voir les précautions minutieuses prises par les Allemands, on eût pu croire qu'ils se sentaient sur un terrain brûlant et se tenaient sur la défensive la plus prudente.
Les 30.000 soldats étrangers avancèrent sans rencontrer un habitant. Les maisons, fermées comme pendant la nuit, ne laissaient échapper aucun bruit.
Cependant Paris ne dormait pas. Dès le matin, le préfet de police adressa la dépêche suivante :
« Préfet de poHce au ministre des affaires étrangères et au général en chef (1).
« l" mars, 9 heures du matin.
« Ce matin à six heures, des artilleurs de la garde nationale, aidés de femmes et d'enfants, ont mis en batterie cinq pièces de canon sur la plate-forme du Moulin-de-la- Oalette, en vue de l'armée prussienne. Ces pièces sont
(1) Jules Favre et général Vinoy.
pourvues de munitions. On bat le rappel dans cet arrondissement. »
Les clubs siégeaient en permanence, on y prenait avec enthousiasme les résolutions les plus violentes ; les munitions étaient pillées partout, les canons enlevés des parcs, et le gouvernement dans une situation extrêmement critique, en présence d'une émeute furibonde.
Les têtes de colonne ennemies débouchent à huit heures par l'avenue de la Grande-Armée et l'avenue de rimpératrice. L'Arc-de-Triomphe, en outre des chaînes, qui sont toujours tendues, avait été barricadé avec des pavés et des débris de toute sortes.
Le Parisien de toutes les classes attachait une véritable importance à ce que les Allemands ne pussent se vanter d'avoir passé sous l'Arc-de-Triomphe. Il y avait là pour lui une idée symbolique. Ces noms de victoires, ces noms de généraux sont notre patrimoine national, il ne faut en approcher qu'avec respect.
L'ennemi n'entra pas dans les Champs-Elysées en défilant sous l'Arc-de-Triomphe ; il fit un circuit à droite et à gauche, se méfiant sans doute des barricades amoncelées sous le monument.
A huit heures et demie, des hussards montés sur de petits chevaux alertes et bien dressés sortirent individuellement de l'avenue de l'Impératrice ; ils précédaient les états-majors et les troupes. Le cavalier qui était en tête s'avançait en exécutant des voltes très rapides ; à une certaine distance en arrière, un autre cavalier imitait les mouvements du premier, et les autres, suivant de distance en distance, manœuvraient de façon à ne pouvoir être visés par un tireur. Huit cavaliers caracolaient ainsi. Ils portaient le mousqueton haut et no perdaient pas de vue les maisons voisines. Les Prussiens font ainsi la reconnaissance d'un quartier.
Lorsque ces cavaliers arrivèrent dans les Champs- Elysées, à la hauteur des premières rues, Tun d'eux s'élança à toute bride et la parcourut rapidement, tout en sondant du regard les rues aboutissantes. Ils éclairèrent ainsi la marche jusqu'à la place de la Concorde, avec une adresse remarquable, une grande intelhgence et une véritable bravoure. Ces huit cavaliers ne s'arrêtaient pas un seul instant ; ils allaient en avant, revenaient en arrière, tournoyant et se communiquant par signes. Ils remontèrent depuis la place de la Concorde jusqu'à l'avenue de la Grande-Armée, allant au-devant des têtes de colonne.
La première de ces colonnes, précédée d'un nombreux état-major, parut vers neuf heures, ayant en tête sa musique qui réveillait tous les échos. A la hauteur du Palais de l'Industrie, la colonne fît halte, tandis que l'état-major, sans escorte, s'avança jusqu'à la place de la Concorde, qui était à peu près solitaire. Depuis l'Arc-de-Triomphe, dans tous les Champs-Elysées, il n'y avait qu'une vingtaine de personnes, valets des hôtels inhabités ou journahstes allemands, anglais, italiens, arrivés en secret la veille ou l'avant-veille.
L'état-major fit le tour de la place de la Concorde et s'arrêta devant la statue de Strasbourg, couverte de drapeaux et de couronnes. Dans ce moment, huit ou dix citoyens français se précipitèrent jusque sur les chevaux en criant : « Vive la Répubhque I Ces hommes, extrêmement animés, avaient une attitude provocante ; mais les Prussiens furent impassibles et continuèrent leur marche autour de la place. Toutes les têtes des statues allégoriques étaient entourées de voiles noirs.
Ce jour-là, 1" mars, les journaux ne parurent pas, les boutiques, même dans les quartiers les plus éloignés, furent fermées, et sur la porte on lisait : Fermé pour cause de deuil national. Des drapeaux noirs flottaient
aux fenêtres, et de grandes draperies tendues autour do la place de la Concorde cachaient à l'ennemi jusqu'à la vue des rues et des ponts.
La solitude était complète. Des citoyens empêchaient eux-mêmes les curieux de s'avancer.
Après avoir fait plusieurs fois le tour de la place de la Concorde, Tétat-major remonta vers le Palais de l'Industrie.
A dix heures et demie, de nouvelles musiques annoncèrent l'arrivée de régiments bavarois. Mais le gros des forces ne devait entrer qu'à trois heures, après la revue passée par le roi de Prusse, sur le champ de course de Longchamps.
Le roi Guillaume connaissait ce terrain pour avoir assisté derrière l'empereur Napoléon III aux défilés de notre armée si belle et si vaillante.
Ce corps d'occupation de .30.000 hommes se composait de six régiments de chasseurs bavarois, de deux batteries d'artillerie bavaroise, dont une de mitrailleuses ; trois régiments d'infanterie prussienne, dont un de la garde royale ; un escadron de hussards de la mort, un escadron de dragons bleus, un régiment de uhlans. L'étatmajor, qui avait pour escorte des cuirassiers blancs, était très nombreux et en disproportion avec le corps d'armée d'occupation, qui atteignait à peine le chiffre prévu par la convention ; mais un grand nombre d'officiers avaient obtenu le privilège de se joindre à ces troupes.
Les pliotographes étaient nombreux. Sur la place de la Concorde et la place de l'Etoile, Prussiens et Bavarois posèrent devant leurs canons couverts de lauriers. Ces images sont l'orgueil et la joie des familles allemandes.
Le quartier-général du général Kammecke était à
l'hôtel de la reine Christine, dans Taveniie des Champs- Elysées.
Les précautions à prendre pour la sécurité de Tarmée allemande exigèrent toute la journée du 1" mars. Le Palais de l'Industrie, la rotonde du Panorama, un grand nombre de maisons inhabitées des Champs-Elysées furent occupées par les troupes et les officiers.
La zone accordée à l'ennemi était entourée de sentinelles allemandes, et un autre cordon contournant celuici se formait de gardes nationaux parisiens.
L'occupation d'un quartier de Paris par l'ennemi devait durer jusqu'à ce que le traité de paix voté par l'Assemblée nationale de Bordeaux fût un fait accompli. On comprend dès lors la fiévreuse impatience avec laquelle le gouvernement de Paris attendait le résultat de la discussion.
Les généraux allemands, de leur côté, avaient compté sur une occupation de quelques jours et voulaient rendre cette occupation de plus en plus complète. Le général Kammecke écrivit au général Vinoy pour que les officiers prussiens pussent visiter le palais du Louvre et l'Hôtel des Invahdes en vertu de la convention. « La population de Paris s'est étonnée de voir un certain nombre de soldats allemands pénétrer dans les bâtiments du Louvre. Cette visite avait été stipulée dans la convention. Il avait été formellement convenu que les soldats allemands pourraient visiter deux seulement des monuments de Paris : le Louvre et l'Hôtel des Invalides, mais qu'ils ne pourraient le faire que par escouades, sans armes, et sous la conduite d'officiers (1). »
Le Journal officiel est dans l'erreur. Aucune clause écrite de la convention n'autorisait la visite de deux monuments ; mais les négociateurs , verbalement , en
(1) Journal officiel, 3 mars 187].
présence dos plus vives instances, avaient accordé cette autorisation aux Allemands.
Le général Vinoy comprit tout d'abord le péril d'une visite des Prussiens aux Invalides. 11 n'}' avait sur ce point aucune force pour empêcher un terrible conflit. Le quartier est habité par une population ardente, qui, avec raison, considère l'Hôtel des Invalides comme sacré, et confié à sa garde. Il y a là d'antiques traditions, rajeunies par le tombeau de Napoléon.
M. Jules Simon avait envoyé une dépêche datée de 7 h. 35 m. du soir annonçant que l'Assemblée nationale avait ratifié les préliminaires de paix. Or la dépêche du général Kammecke à Vinoy était de 6 h. 40 m. Il s'agissait de gagner moins d'une heure, car, à dater de la ratification par TAssemblée, Paris devait être délivré de la présence de l'ennemi.
M. de Bismarck trouva, légalement, un moyen de prolonger l'occupation.
Après une nuit pleine d'anxiété, le gouvernement de Paris reçut cette dépêche :
« A Son Excellence M. Jules Favre.
« 2 mars, 7 h. 50 du matin.
« Pour effectuer la ratification du traité il sera indispensable de dresser un acte authentique reproduisant le texte du traité et revêtu des signatures de M. Thiers et des personnes que l'Assemblée nationale aura autorisées à signer pour elle. Je vous prie de bien vouloir télégraphier au président du pouvoir exécutif pour qu'il vous fasse tenir ce document et de me le remettre. Je tiens à votre disposition l'acte de ratification pareil, signé par S. M. l'Empereur.
« Bismarck. »
La journée du 2 mars était ainsi acquise àroccupation.
A dix heures le roi de Prusse envoya son aide de camp, le prince Putbus, pour insister sur la visite du Louvre et des Invalides par les Allemands.
Le général Vinoy, installé au Louvre dans les anciens appartements du général Fleury , avait reçu pendant toute la nuit les dépêches les plus alarmantes. Tout Paris était debout, la rage au coeur, la menace aux lèvres et les fusils chargés.
Vinoy, admirable de courage et de sang-froid, mit sous les yeux du prince Putbus le plan de Paris, en lui faisant observer que le quartier accordé pour l'occupation était borné par la Seine, et que les Invalides se trouvaient hors de ce quartier. Il peignit en termes chaleureux la situation de Paris et ne cacha pas à Taide de camp que la population du côté des Invalides était dans un tel état de surexcitation qu'il serait insensé de tenter d'aller aux Invalides même avec une armée de 30.000 hommes ; qu'un seul coup de fusil dans ce quartier serait le signal d'un embrasement général ; tout Paris, semblable à un torrent, roulerait jusqu'à l'Arc-de-Triomphe.
Le prince était homme d'esprit. Il avait habité Paris et savait ce dont le peuple est capable. Cependant l'empereur Guillaume tenait à montrer à ses soldats le tombeau de Napoléon.
Dans les quartiers populeux, dans les faubourgs, le bruit courait que l'occupation serait totale, et des barricades s'élevaient déjà.
Le prince aide de camp comprit la gravité de la situation, tout en insistant. Enfin le général Vinoy se levant, le visage pâle, la voix émue, fit entendre ces paroles mémorables : « Trois cent mille gardes nationaux bien armés errent dans Paris sous l'empire d'une exaltation terrible ; je décline la responsabilité de ce qui peut arriver. »
L'envoyé du Roi finit [par se rendre à l'évidence. On
régla seulement les conditions de la visite au Louvre, en abandonnant le projet d'aller aux Invalides.
Conformément à cette entente, lorsque midi sonnait, la grille du jardin des Tuileries sur la place de la Concorde fut ouverte.
Les officiers bavarois, au lieu de cette brillante promenade admirée de toute TEurope , ne virent qu'un parc d'artillerie en grand désordre. Ces officiers marchaient à pied. Ils traversèrent le jardin absolument vide. Le lieutenant-colonel Perrier, commandant des Tuileries, s'était retiré à la cour Caulaincourt avec sa garnison. Les grandes grilles qui donnent sur la rue de Rivoli avaient été tendues de toile à l'intérieur pour isoler l'ennemi. Les fenêtres du Louvre étaient vides et les Bavarois ne virent pas un être humain ; on eût dit une ville morte.
Mais, en dehors, depuis la rue de Rivoli jusqu'à Saint- Germain-l'Auxerrois, et depuis le pavillon de Marsan jusqu'à la colonnade du Louvre, une foule énorme s'agitait, grondait, pendant que des patrouilles de cavalerie française cherchaient à la contenir doucement et fraternellement. Les clameurs arrivaient jusqu'aux Bavarois et à leurs guides.
Les officiers étrangers allaient se trouver pour la première fois en contact avec la population de Paris, et peu d'entre eux avaient le sentiment de leur situation. Arrogants, pou éclairés, sans éducation, ils ignoraienx les égards que se doivent des ennemis hors du champ de bataille. Le mot de Napoléon I" : « Honneur au courage malheureux ! » est inconnu à cette race.
Les étrangers s'introduisirent dans l'ancienne salle du musée Campana, et, de là, dans les salles françaises et la galerie d'Apollon. D'autres pénétrèrent jusque sous la colonnade. Une porte que le gardien avait négligé de fermer permit à ces Allemands de pénétrer dans l'intérieur.
car, d'après la convention, ils auraient dû se borner à parcourir l'extérieur du Louvre.
Les rues et les places couvertes de gardes nationaux, de bourgeois, de femmes et d'enfants, étaient dans une agitation extrême, lorsque tout à coup de jeunes officiers prussiens et bavarois eurent Timprudence d'ouvrir la grande fenêtre au-dessus du balcon dit de Charles IX. Le peuple, voyant des uniformes allemands dans le Louvre, jeta un cri terrible. La colère, l'indignation s'empara de ces Français, qui se crurent trahis. Heureusement les Prussiens étaient à un étage élevé ; s'ils eussent été de plain-pied, le conflit était inévitable et pas un étranger ne fût sorti vivant de l'ancien palais de nos rois.
Un homme de la foule lança une pièce de 10 centimes en criant : « Voilà le commencement des cinq miUiards. » Chacun en fit autant, et les pierres, mêlées aux débris de toutes sortes, se mirent à pleuvoir ; les projectiles étaient accompagnés d'insultes, de menaces, de gestes méprisants et de provocations. Dans cette foule indignée, on voyait des hommes s'agiter pour empêcher de tirer un coup de fusil qui aurait été le signal du massacre.
Les officiers allemands, ignorant probablement cette grave situation, répondaient au peuple par des gestes familiers aux gamins de Paris et par des rires bruyants. Depuis la place Saint-Germain-l'Auxerrois jusqu'aux trois arcades du pont des Saints-Pères, les citoyens exaspérés poussaient des clameurs formidables, qui attirèrent l'attention du général Vinoy (général en chef), logé dans la cour Gaulaincourt.
Des patrouilles de cavalerie française parcouraient incessamment le quai, priant, suppliant le peuple de se modérer.
Les officiers allemands, dont la sottise semblait augmenter, faisaient des pieds de nez à la foule, éclataient de rire et saluaient en montrant leurs casques. Se sentant
protégés par la hauteur qu'ils occupaient et l'épaisse muraille, ces officiers bravaient le peuple de Paris.
Bientôt, le tumulte arrivant à son comble, la foule se précipitant contre les barrières, et les projectiles redoublant, le général Vinoy envoya un certain nombre d'officiers d'état-major avec le lieutenant-colonel de Champlouis à leur tête pour mettre un terme à cet incident qui devenait très grave.
Nos officiers d'état-major s'avancèrent poliment audevant des officiers allemands. Le colonel de Champlouis leur fit observer que dans une situation aussi périlleuse, le fait d'ouvrir les fenêtres du Louvre et de s'installer ostensiblement sur les balcons constituait une provocation inutile et un danger réel. Ces observations si sages furent accueillies avec la plus grande hauteur. Les Allemands se groupèrent bruyamment autour de nos officiers, et l'un d'eux, chirurgien bavarois, de petite taille, s'écria violemment : « Nous sommes les vainqueurs ! »
C'était bien là le coup de pied de l'âne au lion mourant. Notre vainqueur n'est pas un soldat, il n'est même pas prussien ! Cependant ce petit bavarois personnifie la Germanie victorieuse !
M. de Champlouis et les officiers français furent d'une courtoisie parfaite, fermes mais toujours polis. Les Allemands manquèrent de tact et de mesure. Cependant les fenêtres furent fermées.
Le général Kammecke, commandant le corps d'occupation, fit preuve, dans ces pénibles circonstances, du plus haut esprit de conciliation. Les chefs de l'armée allemande, généraux et colonels, aussi bien qu'un grand nombre d'officiers de grades inférieurs, se montrèrent, depuis la cessation des hostilités, d'une correction irréprochable.
La visite du Louvre commencée à midi cessa à deux heures et demie.
La question diplomatique étant réglée, l'occiipation devait cesser. L'évacuation du Louvre coïncidant avec l'accomplissement des formalités, il n'y eut point de tentative nouvelle de visite. L'ennemi resta dès lors dans la zone primitivement délimitée.
Le corps d'armée d'occupation qui était entré le 1" mars fut entièrement renouvelé le 2 vers deux heures ; par suite de cette mutation dans les troupes allemandes, près de cinquante mille hommes peuvent dire qu'ils ont foulé le sol parisien.
D'après les conventions l'ennemi aurait dû se retirer le 2 ; mais M. de Moltke déclara que les mouvements de troupes ne permettaient pas d'avoir évacué Paris avant le 3 à onze heures du matin, et c'est la limite qu'il assigna au général Kammecke pour avoir quitté la capitale.
Le 3 mars, dans la soirée, le gouvernement publia cette proclamation du ministre de l'intérieur :
« L'armée allemande a évacué ce matin à onze heures les quartiers où elle avait pénétré. Pendant son séjour, la tenue de Paris a été au-dessus de tout éloge ; partout, les lieux publics, les établissements industriels, les magasins des commerçants se sont fermés spontanément.
« Des cordons de ligne et de garde nationale, soigneusement disposés, ont formé, entre les troupes allemandes et la population, des frontières provisoires qu'ils ont fait respecter.
« Les occupants, laissés à eux-mêmes, ont pu comprendre que si le droit succombe parfois devant la force, il n'est pas facile de dompter les âmes, et que la fortune de la guerre ne domine pas seule le monde.
« Nous devons un juste tribut de reconnaissance aux habitants des arrondissements qui ont supporté la pré-
sence de l'étranger ; ils ont racheté leurs concitoyens, préservé la cité de malheurs imminents et conservé Belfort à la France.
Signé : « Ernest Picard. »
Les journaux français n'avaient point paru pendant Toccupation de Paris ; seul le Journal officiel a donné un récit des événements. Ce récit, assez bref d'ailleurs, laisse à désirer au point de vue de la franchise. Mais si la presse française a été discrète, les journalistes étrangers à la suite du rOi de Prusse ont donné libre carrière à leur imagination. Allemands et Anglais ont rivahsé dans le vaste champ de la fantaisie. Ils ont dépeint l'entrée du roi Guillaume à la tête de sa garde, casque en tête et l'épée hors du fourreau ; ils ont fait défiler cette garde sous les voûtes sacrées de l'Arc-de-Triomphe ; ils ont montré le roi trônant dans le palais de l'Elysée. Ces journalistes d'Outre-Manche et d'Outre-Pthin ont fait admirer M. de Bismarck entrant à cheval, en uniforme de cuirassiers blancs, et M. de Moltke entouré de son savant état-major.
Ces tableaux peuvent charmer les hobereaux de la Germanie, mais ils sont absolument faux.
L'Empereur d'Allemagne n'est pas entré dans Paris après la revue de ses troupes sur l'emplacement de l'hippodrome de Longchamps. Le monarque, suivi du prince royal, était revenu à Versailles.
M. de Moltke n'avait pas quitté son cabinet de travail.
M. de Bismarck, vêtu de son costume le plus modeste, abrité dans une voiture bien close, s'avança jusqu'au château de l'Etoile, dans l'avenue de la Grande-Armée, et ne poursuivit pas plus loin sa reconnaissance. Le
chancelier, passant la tête à la portière, dans Tavenue même, fut reconnu par un groupe de Parisiens. L'un d'eux, accompagnant le mot d'un geste menaçant, s'écria : « Salaud ! »
Le soir même, revenu à Versailles, M. de Bismarck demandait à ses courtisans : « Qu'est-ce que c'est sami^c?? Je ne connaissais pas ce mot-là. »
« Ce petit épisode est historique ; ce n'est pas pour le vain plaisir d'ajouter une épithète malsonnante au nom d'un grand homme que nous citons le mot textuel ; mais il est bon, dans le récit de l'occupation, qu'on sache absolument quelles en furent la portée, la limite, et même quelle est la forme qu'en devra revêtir, dans l'histoire, la représentation plastique.
« Il est certain qu'il eût été assez grandiose, en même temps que bien cruel pour nous, de voir s'avancer l'empereur-roi, accompagné du prince Fritz, de ce grand de Moltke et du prince chancelier, tous à cheval, au bruit des fanfares guerrières, passant, bannières déployées, sous l'Arc-de-Triomphe.
« Mais il n'y eut rien de tel.
« A partir du 2 mars, le roi de Prusse recule son
quartier-général. M. de Moltke le suit ; son rôle était fini... (1) »
Un témoin oculaire des événements qu'il raconte, obligé, par une mission honorable, de se trouver en relations avec les Allemands pendant l'occupation, a seul fait connaître la vérité (2) dans ses détails.
Or, en cette affaire si grave, les détails ont leur importance, et nous ne craignons pas de nous y arrêler.
Le 2 mars, au milieu de la journée, l'artillerie bavaroise, en batterie à l'entrée de l'avenue des Champs- Elysées, se tenait à droite et à gauche des chevaux de
(1) Charles Yriarte, Les Prussiens à Paris et le IS mars.
(2) Ibid.
Maiiy. Ces chevaux disparaissaient en quelque sorte sous les blindages destines à les protéger en cas de bombardement.
La place du Carrousel était couverte de militaires allemands, groupes autour des photographes. Près du ministère de la Marine, une foule en uniforme assistait à une sorte de farandole dansée par les soldats ; un peu plus loin, d'autres soldats valsaient au son de la musique d'une bande militaire groupée près la statue de Strasbourg. Près de cette statue les Allemands venaient tour à tour. Des officiers cherchaient à déchiffrer les devises ou inscriptions tracées sur le monument.
Des patrouilles de cavalerie, composées de dragons bleus et de hussards, circulaient, à une allure assez vive, autour de la place. Souvent, des états-majors escortés de cavaliers traversaient la place du Carrousel. Ces états-majors étaient composés de nombreux officiers, revêtus des uniformes variés des armées allemandes. Des chariots stationnaient au pied de la terrasse des Tuileries. Des chants se faisaient entendre au milieu du bruit des danses. Si l'on jetait un regard vers l'avenue des Champs-Elysées, on ne voyait que cavaliers allant et venant, troupes armées faisant patrouille, et comme un flot de casques étincelant au soleil.
La Germanie était maîtresse de ce quartier de Paris ordinairement peu populaire; mais les habitants des autres quartiers étaient dans une agitation extrême ou dans une désolation morne et silencieuse, suivant que le regard plongeait dans les rues ou dans les habitations de la vraie bourgeoisie.
Les audiences des tribunaux avaient été suspendues ; la Bourse n'ouvrait pas ses portes, les magasins et les boutiques, fermés depuis le 1°'' mars, imprimaient à la ville une sombre tristesse.
Jamais, jusqu'alors, aux journées les plus désolantes.
les plus sinistres, Paris n'avait été enveloppé d'un tel voile de deuil.
D'après les rapports de la police, quelques femmes ayant causé avec des soldats ennemis, furent suivies par la foule et fouettées publiquement. L'une d'entre elles s'étant assise sur un banc avec un officier bavarois, ses vêtements furent déchirés par une foule en furie. Ces scènes se renouvelaient sur plusieurs points à la fois. A l'angle du pont de la Concorde et de la place, une femme bien mise et qui semblait de maintien assez digne, fut entraînée sur le quai et la foule voulait la jeter à l'eau.
Le comte de Waldersée, qui fut quelque temps après chargé des affaires de Prusse àParis, traversant à cheval l'avenue des Champs-Elysées en uniforme, reconnut sur la chaussée des correspondants de journaux anglais, qui avaient suivi à Versailles l'état-major prussien. Ces journahstes saluèrent M. de Waldersée. Un groupe de Français s'élança des maisons voisines sur les Anglais qui ne durent leur salut qu'à leur présence d'esprit et à leur sang-froid.
Un incident bizarre se produisit dans la rue de Rivoh, près de la rue Saint-Florentin. Une patrouille de cavalerie allemande longeait la barricade qui séparait les sentinelles françaises des allemandes. Un individu, correctement vêtu, appela les cavaliers et leur offrit des cigares qu'ils prirent au passage. Au moment où la patrouille s'engageait sur la chaussée, cet individu, élevant son chapeau, s'écria : « Vive la Prusse ! »
Saisi à la gorge, renversé, foulé aux pieds, ce misérable allait périr, lorsque deux marins de garde à la petite porte du ministère de la marine, l'arrachèrent à une mort certaine en l'entraînant vers l'état-major des gardes nationales, place Vendôme.
Le soir, il y eut retraite aux flambeaux. Un bourgeois qui passait siffla en levant les épaules. Poursuivi par les
soldats ennemis, il franchit une palissade et prit sa course dans un terrain vague, toujours poursuivi. Les soldats forcèrent la porte, frappèrent le gardien à coups de sabre et blessèrent deux personnes.
A la Manutention, un passant lança une pierre qui fit perdre l'œil droit à un soldat; ce passant fut arrêté et fusillé à Tinstant même.
La nuit du 2 au 3 mars devint bruyante. Les Allemands, sachant qu'ils devaient évacuer Paris le lendemain, passèrent les dernières heures à boire et à chanter. Ils firent ouvrir de force le café Dupont, s'y attablèrent et se livrèrent à de véritables orgies.
Mais il faut le reconnaître, aucun vol, aucun pillage ne fut commis par les soldats ennemis. Ils respectèrent la propriété, et conservèrent, dans les logements qui leur étaient assignés, une véritable discipline. Ils soldèrent le vin de Champagne fourni parle café Dupont.
Le 3 mars, à partir de midi, l'ennemi étant sorti de Paris, les Champs-Elysées devinrent le théâtre de scènes de dévastation. La foule se rua sur les étabhssements qui avaient reçu les Prussiens et dont les portes étaient fermées depuis le matin. Les assaillants brisèrent les volets du café qui fait l'angle de la rue du Cirque et commencèrentle sac de la maison (1). Ces pillards étaientau nombre d'une centaine, vieux émeutiers ou gamins imberbes, gens de sac et de corde qui n'appartenaient à aucun parti. Une compagnie de marche de l'un des bataillons de garde nationale du quartier arrêta le pillage, en occupant militairement la maison.
La foule se précipita au restaurant Ledoj'-en. Sous prétexte qu'il avait donné à boire et à manger aux Prussiens, sa maison fut pillée. Mais l'indignation des habitants de ce quartier si honnête mit un terme au pillage lorsqu'ils se chargèrent eux-mêmes de la police.
(1) Charles Yriarle, Les Prussiens à Paris et le 18 mars.
Pendant ces cruelles journées, le général Vinoyfut admirable de patriotisme, de dévouement, d'intelligence et de courage. Sa fermeté ne se démentit pas un seul instant ; mais il prévoyait le triomphe de la révolution, et savait que l'heure n'était plus aux résolutions vigoureuses.
MM. Thiers et Jules Favre, unis au général Vinoy, furent, pendant ces terribles journées, les seuls soutiens de la France.
Paris ! Ce nom est gravé dans nos cœurs, car nous avons tous deux patries dans la grande patrie française. Nous sommes nés dans l'une des provinces, au nord ou au midi, à l'est ou à l'ouest; mais, attirés vers Paris, nous y sommes tous venus pour le travail : travail de l'enfant sur les bancs du collège ; travail du jeune hommes aux écoles professionnelles ; travail de l'homme fait pour l'existence de la famille.
Ces travaux de tous les âges ont accumulé dans le cœur de chacun de nous des souvenirs impérissables.
Vieillards, nous caressons ces souvenirs de notre vieux Paris. Voici la tour séculaire de notre lycée Henri IV, que tant d'élèves ont illustré ; non loin de là, l'Ecole polytechnique, cette poule aux œufs d'or que l'Europe admire sans pouvoir l'imiter.
L'homme de loi se souvient de l'Ecole de droit et de ses journées politiques plus généreuses que sages ; le médecin salue avec reconnaissance ces amphithéâtres où la science coulait à pleins bords.
Un autre passant, devenu chef d'armée, s'arrête pensif devant la caserne témoin de ses débuts, et sourit en songeant à la salle de police, qui corrige sans flétrir.
Un ancien commis revoit ce ministère où, pendant
trente ans, il est entré à la même heure, sorti à la même heure, et a salué vingt ministres différents.
Aux heures avancées de la nuit, lorsque la lueur de la lampe brille encore sous les toits, un riche financier, revenant en carrosse d'une fête princière, jette un coup d'œil sur la mansarde où, jeune et pauvre, il dormait d'un bon sommeil après sa journée de travail.
Il n'est pas jusqu'aux rues qui nous parlent sans cesse lorsque la vie a dépassé son milieu. Dans cette rue solitaire, on a goûté des joies qui ne sont plus. Dans cette autre si bruj^antc, on a souffert. Telle maison était la demeure d'un ami mort depuis longtemps et oublié de tous ; telle autre nous rappelle un bienfaiteur dont le souvenir nous fuyait.
On parle souvent du bonheur des villageois qui revoient le clocher de l'éghse où, petits enfants, ils récitaient le catéchisme.
Paris est notre village, et c'est pour cela que nous l'aimons.
C'est pour cela aussi que le siège de Paris, par les hommes du Nord, a fait saigner nos cœurs.
Les siècles en passant ne jetteront pas l'oubli sur ce siège, car il sera le point de départ d'événements qui feront trembler le monde.
Enivré par le tourbillon des victoires, le Germain n'a pas eu la sagesse de respecter Paris. Il a voulu, non s'en emparer, mais l'humilier. Le châtiment sera terrible.
Quand et comment se produira ce châtiment? Nul ne saurait le prévoir. Les fêtes ont succédé aux douleurs du siège, le luxe est revenu après la misère, cachant les misères sans les guérir. La politique stérile a tout envahi. La parole a succédé à l'action, et tandis que les sociétés s'agitent, des lois supérieures nous gouvernent, et nous obéirons fatalement à ces lois, si le souvenir du siège de Paris s'affaiblit dans nos mémoires.
Le premier effet du siège a été d'enfanter la Commune, dont le nom seul devrait épouvanter la vieille Europe.
Sans nul doute l'Allemagne devait faire la guerre à la France, mais la guerre des nations civilisées. Il ne fallait pas porter une main sacrilège sur notre laboureur, il ne fallait pas le lier avec des cordes après avoir brûlé sa chaumière ; il ne fallait pas traîner en captivité nos administrateurs, nos magistrats et nos prêtres ; il ne fallait pas bombarder nos villes ouvertes, piller nos richesses, détruire nos monuments et nos archives ; en un mot, il ne fallait pas réveiller la barbarie endormie depuis des siècles.
Après Sedan, lorsqu'il n'y avait plus d'armée, plus de souverain, plus de gouvernement régulier, il fallait s'arrêter et ne pas humiUer la France, en assiégeant Paris.
La guerre, après Sedan, était la négation de toute autorité et de toute justice. Cette guerre a réveillé les instincts révolutionnaires non seulement en France, mais dans toute l'Europe. Les trônes tremblent sur leur base et les couronnes se détachent des fronts souverains. Cela est si vrai que, depuis le siège de Paris, chacun cherche à deviner ce que sera son lendemain.
Arrêtons-nous ici et laissons au lecteur le soin de méditer en silence.
Ce qu'a pensé Napoléon I" de la ville de Paris ne manque pas d'intérêt; nous voulons le redire.
L'Empereur affirmait que tout ce qu'il avait vu en Egypte, principalement tous ces fameux débris tant vantés, ne sauraient donner l'idée d'une comparaison avec Paris. La grande différence de l'Egypte à nous.
était, disait-il, que TEgypte, grâce à la pureté de son ciel et à la nature de ses matériaux, laissait subsister des ruines éternelles; tandis que notre température européenne n'en admettait point chez nous où tout se trouvait rongé et disparaissait en peu de temps. « Des milliers d'années, disait-il, laissaient des vestiges sur les hords du I\il; on n'en trouverait pas, après cinquante ans, sur les bords de la Seine. » (Mémoires de Napoléon.)
Napoléon disait encore en l'an IX (1800-1801) : « Ma confiance particulière dans toutes les classes du peuple de la capitale n'a point de bornes. Si j'étais absent, si j'éprouvais le besoin d'un asile, c'est au milieu de Paris que je viendrais le chercher. Je me suis fait mettre sous les yeux tout ce qu'on a pu trouver sur les événements les plus désastreux qui ont eu lieu à Paris dans ces dix dernières années; je dois déclarer pour la décharge du peuple de cette ville, aux yeux des nations et des siècles à venir, que le nombre des méchants citoyens a toujours été extrêmement petit. Sur quatre cents, je me suis assuré que plus des deux tiers étaient étrangers à la capitale; soixante ou quatre-vingts ont seuls survécu à la Révolution (1). »
« Les salons de Paris, disait l'Empt reur, sont terribles avec leurs quohbets; et cela, parce que la plupart, il faut en convenir, sont pleins de sel et d'esprit. Avec eux on est toujours battu en brèche ; et il est bien rare qu'on n'y succombe pas (2). »
Et en 1804, dans un discours à la municipalité de Paris :
« Je veux que vous sachiez que dans les batailles, dans les plus grands périls, sur les mers, au milieu des déserts même, j'ai eu toujours en vue l'opinion de cette
(1) Le Consulat et l'Enipire.
(2) Md moires de Napoléon.
grande capitale de l'Europe, après toutefois le suffrage, tout-puissant sur mon cœur, de la postérité (1). »
Napoléon dit dans ses Mémoires :
« Il entrait dans mes rêves perpétuels de faire de Paris la véritable capitale de l'Europe. Parfois je voulais qu'il devînt une ville de deux, trois, quatre millions d'habitants, par exemple; en un mot, quelque chose de fabuleux, de colossal, d'inconnu jusqu'à nos jours, et dont les établissements publics eussent répondu à la population.
« Archimède promettait de soulever le monde si on lui laissait poser son levier; pour moi, je l'eusse changé partout où l'on m'eût laissé poser mon énergie, ma persévérance et mes budgets. »
(1) Moniteur du 26 frimaire an XIII (17 décembre 1804).