CLÉMENT THOMAS
membres, réunis par le lien d'une fédération et célébrant les anniversaires signiflcalifs du 14 juillet et du 21 janvier.
L'Internationale, proscrite en France dès 1868, s'unit à cette fédération puissante et ne tarda pas à la diriger, tout en paraissant se mettre sous sa protection. Dans les divers congrès tenus les années précédentes, les délégués ouvriers avaient condamné la société actuelle. Les événements les surprirent en septembre 1870, mais la révolution du 4 leur fît concevoir l'espérance de procéder bientôt à l'exécution de leurs décrets, et, dès le 6, le conseil général de Londres adressait à tous ses correspondants de France l'ordre de se tenir prêts à faire la révolution sociale.
Le 28 septembre, on essaya de l'accomplir à Lyon^ mais la tentative échoua ; il fut convenu qu'on s'occuperait d'abord de la défense nationale. La liquidation viendrait ensuite.
En accordant la liberté de réunion, l'Empire avait cru diminuer le nombre des sociétés secrètes; il comptait même les faire disparaître. Le contraire arriva : c'est surtout à partir de 1869 que les chefs révolutionnaires établirent ces sociétés. Les révolutionnaires bourgeois se rattachaient en général à Blanqui, dont un préfet de police évalue les adhérents à 50 ou 60.000 dans Paris. Miot, Tridon, Eudes, Flourens, Serizier et Sapia suivaient son drapeau. Félix Pyat, un des journalistes les plus dangereux de la démagogie, faisait bande à part et comptait moins de partisans ; il buvait depuis longtemps « à la balle ronde et polie qui tuerait le chef ennemi. » Delescluze, qui conspirait depuis vingt ans, était l'âme d'une autre société prête à faire cause commune avec llnternationale, dont Blanqui aurait voulu devenir le chef. Divisés sur les moyens, ces hommes étaient au fond tous d'accord pour réclamer la liquidation sociale.
Ils s'y préparaient en appliquant les progrès de la science à la confection d'engins destructeurs.
Après le 4 septembre, un décret autorisa le commerce des substances explosibles et la fabrication des armes de toute espèce. L'occasion était bonne, et les sociétés n'eurent garde de la laisser échapper. Aussi voyonsnous les futurs chefs de la Commune cultiver avec soin cette nouvelle branche d'industrie. Sous prétexte d'exterrniner les Prussiens lorsqu'ils oseront donner l'assaut ou s'engager dans les rues de Paris, les communistes se livrent avec ardeur à la fabrication d'engins meurtriers. Le fameux Duval y emploie jusqu'aux boutons d'uniforme de la garde nationale. C'est le XVIIP arrondissement (Montmartre), dont M. Clemenceau est le maire, qui fournit les quantités les plus considérables.
Après la tentative d'insurrection du 22 janvier 1871, le préfet de police, M. Cresson, frappé du danger social qui résultait de cette fabrication désordonnée, fit saisir 25.000 bombes Orsini et 6.000 tubes incendiaires. On avait emmagasiné ces smistres engins jusque dans les caveaux du cimetière Montmartre ; mais il y en avait encore 12.000 chez Lapye (1), fabriquant sous les ordres de M. Clemenceau, et un fondeur deBelleville en fit treize modèles différents. Beaucoup de ces pièces étaient chargées ; il fallait des précautions extrêmes pour les transporter ; on les fit éclater dans les puits de rartillerie, à Vincennes.
La disparition de ces terribles instruments, dont chaque membre de la Société des Saisons devait avoir un
(1) Lapye avait été tué par une de ces bombes en octobre 1870.
exemplaire dans sa poche, diminua le danger ; ma isles chefs restaient, et certains membres du gouvernement eurent pour eux des complaisances coupables. Quand la police avait éventé les complots et livré les artisans du désordre au parquet, celui-ci ne manquait pas de les relâcher sur l'injonction de quelque notabilité de la Défense nationale. La plupart des chefs de la Commune avaient été entre les mains de la justice civile et même de la justice militaire. Tous furent relâchés. M. Emmanuel Arago avait voulu à tout prix délivrer son ami Félix Pyat. Serizier, l'assassin des Dominicains, était condamné à mort : il fut sauvé par M. Jules Ferry. Ni les conseils de guerre, ni les cours martiales ne prononçaient de condamnations, ou bien elles n'étaient pas suivies d'effet. M. Ernest Picard ne fait pas difficulté de reconnaître que si les rigueurs de la loi eussent été appliquées à deux ou trois cents meneurs bien connus, les choses auraient pris une autre tournure. L'inexplicable faiblesse du gouvernement, avouée par tous les bons Français, blâmée par tous les étrangers, a donc été une des causes les plus actives du désordre qui s'ensuivit.
Jusqu'ici, les témoins entendus dans l'enquête sont à peu près unanimes : ils cessent de l'être lorsqu'il faut apprécier ce qui se passa au lendemain de la capitulation de Paris. Après cinq mois de souffrance et presque de famine, tous ceux qui pouvaient sortir de Paris avaient hâte de s'en éloigner et de respirer l'air de la campagne. Il partit aussi près de cent mille hommes des plus éclairés et des plus raisonnables de la garde nationale qui garda ses armes, tandis que l'armée régulière rendit les siennes et ne compta plus que 13.000 soldats pour maintenir l'ordre.
Aux élections du 8 février, l'immense majorité de l'Assemblée nationale était conservatrice, tandis que les quarante-trois députés de Paris ai)partenaient, à peu d'ex-
ceptions près, aux opinions les plus avancées. Qu'il suffise de citer Louis Blanc, Félix Pyat, Delescluze, Malon, Minière, Rochefort, Razouat et autres chefs des sociétés secrètes. Ces hommes, en arrivant à Bordeaux, se trouvèrent comme noyés parmi les honnêtes gens que la France avait choisis pour relever ses affaires. Ils les tournèrent en ridicule, les désignant sous le nom de ruraux, et firent entendre aux Parisiens que ces ruraux les traiteraient sans pitié, et qu'en décrétant la dissolution de la garde nationale, on allait leur enlever la solde de 1 fr. 50 par jour, qu'ils touchaient sans être astreints à aucun travail, tandis que leurs femmes recevaient 0 fr. 75 centimes.
M. Jules Favre a été vivement blâmé d'avoir laissé les armes à la garde nationale, tandis qu'il les retirait aux troupes régulières. Pour le rendre responsable de cette dernière mesure, il aurait fallu la permission de M. de Bismarck; le chancelier de fer ne voulut rien entendre et exigea la reddition des armes. En les laissant aux gardes nationaux, il prévoyait l'usage qu'ils allaient en faire et se ménageait des auxiliaires précieux pour ses projets d'abaisser la France.
Le désarmement, à supposer qu'on l'eût permis, eût-il été possible ? Les uns ont dit oui, les autres non. Dans tous les cas, chacun s'accorde à reconnaître qu'il eût été extrêmement difficile. Au mois de février 1871, on ne comptait pas moins de 477.000 individus nécessiteux et secourus par les municipalités ou l'Etat ; tout ce monde tenait fort à la conservation des cantines nationales où la nourriture ne lui coûtait presque rien. Les meneurs représentaient habilement que ce régime ne pourrait continuer, si on se soumettait à un gouvernement qui avait trahi l'héro'ique capitale en la livrant aux Prussiens, et qui l'écraserait encore pour la livrer à la monarchie.
Dès le 3 février, on lisait à Belleville des affiches demandant TaiTestation des membres du gouvernement, et le comité central de la garde nationale commençait à montrer son influence toute-puissante.
Qu'était-ce que ce comité central, et comment s'était-il constitué ?
Une grande obscurité règne sur son origine, et les dépositions des témoins ne concordent pas. Ce sont les idées de fédération émises par le révolutionnaire Proudhon qui paraissent avoir prévalu pour réunir les éléments d'opposition dispersés dans les comités particuliers ; les meneurs voulurent rattacher les 260 bataillons de la garde nationale à un comité unique, dominant tous les autres.
C'était donner une tète à ce corps, une armée à la démagogie; on nommait cela « fédérer la garde nationale. » Dès le 24 février, dans une grande réunion tenue aux Vauxhall, la fédération était un fait accompli.
Le comité fit l'essai de sa puissance en publiant le jour même une proclamation ordonnant « qu'au premier signal de l'entrée des Prussiens à Paris, les gardes nationaux en armes se réuniraient pour se porter contre l'ennemi envahisseur. » Il déclarait en terminant, que, dans la situation actuelle, « la garde nationale ne reconnaissait plus d'autres chefs que ceux qu'elle. se donnerait ellemême. »
Sous prétexte de célébrer Tanniversaire du 24 février, le comité central convoqua ses bataillons à la Bastille. Pendant huit jours, ce fut un défilé continuel, des manifestations se renouvelant sans cesse au pied de la colonne dont le génie ailé tenait un drapeau rouge à la main droite, une couronne au bras et un crêpe noir sur la
tôtc. La foule se préparait ù la révolution, et, dès le 26 t('vrier, elle jetait à Teau, après lui avoir infligé mille tortures, un homme énergique, nommé Vincenzini, dont le seul tort était d'avoir exercé l'emploi d'inspecteur dans la police de Paris.
Les 114 bataillons fédérés avaient adopté à l'unanimité l'ordre de marcher contre les Prussiens lorsqu'ils entreraient à Paris. Au moment où les vainqueurs vinrent se promener jusqu'aux Tuileries et au Louvre, les fédérés se gardèrent bien de paraître, leur but étant atteint. Ils avaient des canons et des armes, mais c'était pour les employer à la guerre civile. Les deux derniers jours de février furent marqués par des pillages d'armes et de canons dans les parcs d'artillerie et sur les remparts que les soldats ne pouvaient plus défendre. Les Parisiens faisaient semblant de croire que ces armes étaient nécessaires pour sauver la République menacée. Ils s'attelaient volontiers aux canons que Duval accumulait à Montmartre pour en faire une place de guerre menaçant tout Paris.
Le Journal officiel protesta en vain contre l'intervention de ce pouvoir anon3'me qui s'emparait indûment d'armes et de munitions de guerre.
Le comité central répondit le lendemain (4 mars) par une affiche déclarant qu'il avait été nommé dans une assemblée générale de délégués représentant plus de 200 bataillons; que sa mission consistait à constituer la fédération républicaine de la garde nationale, « afin qu'elle fût organisée de manière à protéger le pays mieux que n'avaient pu le faire jusqu'alors les armées permanentes , et à défendre par tous les moyens possibles la République menacée. »
Pour montrer qu'il n'était pas anonyme, le comité mettait bravement au bas de l'affiche le nom de vingt-cinq de ses membres tout à fait inconnus.
Le commandant en chef des gardes nationaux, Clément Thomas, avait donné sa démission le 16 février. Le gouvernement voulut le remplacer le 4 mars par le général d'Aurelle dePaladines. Le vainqueur de Coulmiers n'était pas populaire, son autorité fut méconnue , parce qu'il était monarchique et clérical, disaient les Parisiens ; en réalité parce que le comité central ne voulait plus souffrir d'autre autorité que la sienne propre.
En dehors des gardes nationaux déjà en pleine insurrection, il y avait dans la ville 280.000 soldats désarmés et désœuvrés, attendant le moment de leur départ. Les mobiles de la Seine s'étant mutinés de bonne heure, ceux de l'Hérault les imitèrent. L'insubordination augmentant à vue d'oeil, les soldats se démoralisaient au contact de la population ; plusieurs acceptèrent du service dans les rangs des rebelles.
La signature des préliminaires de paix ayant permis d'élever la garnison de Paris à 40.000 hommes, le comité central s'en plaignit dans une proclamation du 10 mars, prétendant que Paris était suffisamment protégé par ses 300.000 gardes nationaux, et que le gouvernement voulait la guerre civile ; il suppliait les soldats, « enfants du peuple, de ne pas tirer sur le peuple. » Pour prouver son amour de la paix, le même comité central projetait d'enlever, ce jour-là, les canons rassemblés au Luxembourg, et refusait de livrer les canons entassés à Montmartre.
Le 11 mars, en vertu des pouvoirs que lui conférait l'état de siège, le général Vinoy suspendait six des journaux les plus exagérés. Cette mesure causa une nouvelle irritation, même parmi les bourgeois, qui tremblèrent pour la liberté de la presse. Le comité central poursuivait son œuvre et faisait appliquer l'élection aux officiers de la garde nationale. C'est ainsi que, le 11 mars, on nommait chef de la 14® légion un jeune fabricant de manne-
quins, déserteur, âgé de vingt et un ans, qui se donna bientôt des grades et se fit appeler « le général Ilenr}'. »
L'Assenablée nationale avait bien raison de décider qu'elle n'irait point à Paris, où les émeutiers l'attendaient pour la supprimer. Elle devait se transporter à Versailles pour le 20 mars. Les Parisiens lui en firent un crime : elle manquait de confiance en eux.
De tous les côtés, on élevait des barricades ; la troupe fraternisait avec le peuple ; les garibaldiens licenciés accoururent au nombre de plusieurs milliers ; flnternationale appelait des affiliés qui se firent passer pour Alsaciens ; et quand finsurrection, préparée de longue date, éclata, voici le dénombrement des forces que le comité central pouvait mettre en ligne :
1.047 pièces d'artillerie de vingt-sept types difl'érents, dont 726 furent employées dans les rues;