carabines à répétition
Si elle n'avait que 449 chevaux, son infanterie de 20 légions et 254 bataillons lui permit de mettre en ligne 140 à 150.000 gardes nationaux commandés par plus de 7.000 officiers, et 28 corps francs, agissant à leur fantaisie, sous les noms les plus bizarres, et comptant 10.820 hommes commandés par 310 officiers.
La solde de cette troupe avait coûté plus de 120 millions pendant les cinq mois du premier siège.
Dans la semaine qui précéda le 18 mars, le général commandant, d'Aurelle, reçut chaque jour les démissions de 70 à 80 officiers qui se retiraient ; le comité central les remplaçait aussitôt par des fédérés choisis : l'émeute
était déjà moralement maîtresse de la capitale. Le 15 mars, quand le gouvernement crut pouvoir enlever les trente canons que Duval gardait sur la place des Vosges, il les trouva défendus par trois bataillons rebelles. Les troupes régulières durent plier ; l'effet fut déplorable, et M. Thiers, voyant qu'on ne pouvait plus compter sur la garde nationale, résolut de faire enlever, coûte que coûte, les canons déposés à Montmartre.
Avant d'opérer, M. Thiers voulut prendre les Parisiens par les sentiments :
« Que les bons citoyens, disait-il, se séparent des mauvais, qu'ils aident la force publique au lieu de lui résister.
« Parisiens! vous nous approuverez de recourir à la force, car il faut à tout prix, et sans un jour de retard, que l'ordre, condition de votre bien-être, renaisse entier, immédiat, inaltérable. »
Les Parisiens firent la sourde oreille, et M. Thiers ne fut guère plusécouté que les maires et les citoyens bien intentionnés qui avaient négocié la paix.
M. Picard s'adressa à la garde nationale, en lui disant : « Si vous n'étouffez pas la sédition dans son germe, c'en est fait de la République et peut-être de la France. »
On comptait un peu sur trente bataillons conservateurs : ils fournirent environ dix hommes chacun quand on battit le rappel. Le reste eut peur et fut de l'avis des fédérés qui disaient : « Jamais nous ne livrerons nos canons ; ils sont la garantie de la République, de la liberté et de la solde quotidienne qui nous fait vivre. »
Ce fut dans ces conditions difficiles que l'on tenta l'enlèvement des canons de Montmartre, le 18 mars de grand matin. L'opération devait être longue, car il y avait 171 pièces réunies au sommet de la colline, enchevêtrées les
unes dans les autres et quelquefois manquant d'avanttrains.
Un des témoins de l'enquête, le colonel du 88* de ligne, et le général Leflô, ont déclaré que l'opération fut manquéc par suite du retard des attelages. Le général Vinoy a protesté contre cette accusation ; ses mesures étaient bien prises, il croyait avoir une lutte sanglante à soutenir pour s'emparer des canons; une fois maître de l'artillerie, on dominait la ville, et les pièces pourraient être descendues à loisir.
Rien de semblable n'arriva et il n'y eut pas de lutte, parce que les troupes ne voulurent pas se battre. Maîtresses de la situation, elles foulèrent aux pieds le devoir et se laissèrent aller à la plus honteuse défection. Entourées d'une masse d'hommes, do femmes et d'enfants, qui leur disaient : « Vous ne tirerez pas sur le peuple, nous sommes vos frères, nous voulons la paix, on vous trompe : vive la ligne ! » les troupes fraternisèrent ; on les fit boire ; le 88^ mit la crosse en l'air aux buttes Montmartre. Il en fut de même à peu près partout, et les soldats français allaient payer cher ce moment de faiblesse.
Duval faisait tirer le canon d'alarme à la mairie du XIIP arrondissement ; les fédérés construisaient des barricades ; des soldats isolés ou en groupes tiraient sur les officiers qu'ils voyaient passer; on désarmait les postes, et vers dix heures du matin l'opération n'était pas seulement manquée, la cause de l'ordre était perdue, et les insurgés mêlés aux soldats parcouraient la ville en triomphe et s'avançaient menaçants.
Il fallait que la situation fût bien mauvaise pour que le chef de l'Etat en vînt à prendre une mesure aussi grave que celle de Tabandon de Paris. La facilité avec laquelle les soldats se laissaient désarmer et passaient à l'ennemi lui montra qu'il ne fallait plus rien attendre d'eux. « Il est
clair, dit-il au général Vinoy, que nos troupes vont être submergées dans cette foule. Tirons-les du chaos où elles sont plongées, faites-les revenir sur la rive gauche de la Seine. »
Les ministres firent des objections : ils parlèrent encore des honnêtes gens, des bons gardes nationaux, de l'honneur parisien, garanti à M. de Bismarck par Jules Favre. On battit de nouveau le rappel, espérant réunir 20.000 gardes nationaux pour les joindre aux troupes fidèles. Il s'en présenta cinq ou six cents ; les autres fraternisaient avec les fédérés, et les bataillons insurgés descendus des hauteurs avaient franchi la Seine, ils entouraient l'hôtel de ville et étaient maîtres de la barrière d'Enfer.
Dans ce désarroi général, on oublia bien des choses ; mais Tordre du chef de l'Etat prévalut, toutes les troupes encore fidèles reçurent l'ordre d'évacuer Paris et même les forts rendus depuis huit jours par les Prussiens. On ne songea qu'à couvrir et Versailles et l'Assemblée nationale qui devait s'y réunir deux jours après. La précipitation fut telle que le soir tous les ministères étaient évacués, tous les chefs d'administration dirigés sur Versailles.
Vers l'heure où M. Thiers sortait de Paris un drame sanglant donna la mesure des cruautés dont les émeutiers seraient capables. Abandonné lâchement par ses troupes, le général Lecomte, qui commandait les deux bataillons chargés le matin d'enlever la position de Montmartre, se trouva prisonnier des insurgés, avec deux ou trois de ses officiers. Enfermé dans une maison de la rue des Rosiers, il y fut insulté par un caporal du 3'' chasseurs, un soldat du 88* et deux mobiles dont l'un, lui mettant le poing sur la figure, lui dit : « Tu m'as donné une fois trente jours de prison ; c'est moi qui te tirerai le premier coup de fusil. »
Bientôt on amena dans la même maison un vieillard à barbe blanche : c'était Clément Thomas, commandant de la première armée pendant le siège et chef suprême de la garde nationale jusffu'au 10 février. Il avait été reconnu non loin de la butte et amené comme « prisonnier du peuple. »
Une foule délirante et furieuse entourait la maison, demandant la mort des prisonniers. Un homme à chemise rouge, officier garibaldien, réclame le jugement par une cour martiale ; la foule ne veut rien entendre, la plèbe et les femmes redoublent de fureur, tous les efforts sont vains. Clément Thomas le premier est pris au collet, poussé contre un mur où il tombe à la suite de douze coups de fusil tirés l'un après l'autre et en criant: lâches, lâches! à ses bourreaux. Un instant après, le général Lecomte eut le même sort: il fut assassiné, comme le vieux chef républicain.
Le surlendemain, le comité central, tout en qualifiant ces actes de « déplorables », dit qu'ils avaient été accomplis en vertu des lois de la guerre, et que le général Lecomte ayont commandé de charger le peuple inoffensif, et Clément Thomas ayant levé le plan des barricades, ne devaient s'en prendre qu'à eux-mêmes de leur triste fin.
Ce premier épisode nous montre de quoi la prétendue justice du peuple sera bientôt capable. Le général Chanzy, qui arrivait par hasard de Tours à ce moment, fut arrêté à la gare ; traité d'une manière indigne, le héros de la Loire fut jeté dans un cachot et obtint -à grand'pcine sa délivrance ; la prison lui sauva la vie (1).
Le départ précipité de Tarmée et de toutes les administrations laissait Paris dans le plus déplorable état. Les insurgés, loin de s'attendre à pareil succès, furent d'abord embarrassés du pouvoir qu'on leur abandonnait.
(1) Voir Rc'^rifs militaiies, 3« série, La Loire et VE.^t.
Craignant d'être surpris, ils avancèrent avec précaution; mais la victoire devenait facile, car nulle part ils ne rencontrèrent de résistance. Charles Lullier, ancien officier de marine, membre du comité central, connu pour son exaltation, rassembla les bataillons fédérés, et, dans la nuit du 18 au 19, il fit occuper militairement les ministères, l'hôtel de ville, la préfecture de police, dont plusieurs intéressés se mirent à brûler les dossiers. Il n'oublia pas les portes de Paris et les bureaux du Journal officiel dont il saisit les presses et les articles tout composés, en sorte que, le 20 mars, les naïfs pouvaient croire qu'il n'y avait rien de changé, car le Joiumal officiel de la Commune paraissait dans les mêmes formes qu'auparavant, et le Journal officiel de Versailles était obligé d'en prévenir le public. Le lendemain, Lullier prenait possession des forts, à l'exception du Mont-Yalérien qui sembla oublié des deux partis, mais resta pourtant au pouvoir de l'armée régulière. C'était la ]3lus solide défense de Versailles.
Tout ceci s'était accompli dans l'espace de vingt-quatre heures, et la province ne savait rien. M. Thiers envoya cette dépêche qui fut affichée partout :
« Le gouvernement tout entier est réuni à Versailles, l'Assemblée s'y réunit également. L'armée, au nombre de 40.000 hommes, s'y est concentrée en bon ordre sous le commandement du général Vinoy. Toutes les autorités civiles et militaires n'exécuteront d'autres ordres que ceux du gouvernement légal résidant à Versailles sous peine d'être considérés en état de forfaiture. »
A cette circulaire, le comité central répondit par un
déluge de proclamations et de décrets célébrant la grande victoire du peuple et de la vraie République, remerciant les soldats qui avaient fraternisé, convoquant les électeurs pour le 22 mars à l'effet de nommer un conseil communal à raison d'un membre pour 20.000 habitants. Tout en blâmant la maladresse du gouvernement déchu, les vainqueurs lui reprochaient amèrement d'avoir coupé les communications avec la province, crime dont les monarchistes seuls étaient capables. N'avaient-ils pas envoyé à Paris de nombreux repris de justice pour commettre des attentats contre les propriétés et en charger les républicains? Le fondeur Duval, délégué à la préfecture de police, afficha même un placard chargé d'apprendre aux Parisiens ce que Paris voulait :
« Paris, depuis le 18 mars, n'a d'autre gouvernement que celui du peuple, c'est le meilleur. Paris est devenu ville libre, sa puissante centrahsation n'existe plus.
« Or Paris demande :
« 1° L'élection de la mairie de Paris ;
« 2° L'élection des maires, adjoints et conseillers municipaux des vingt arrondissements ;
« 3° L'élection de tous les chefs de la garde nationale, depuis le premier jusqu'au dernier.
« 4° Paris n'a nullement l'intention de se séparer du reste de la France, loin de là. »
Ces revendications paraissaient assez modestes ; cependant], le fait de convoquer les électeurs pour le 22 mars semblait attenter au droit souverain, et trente des principaux journaux de Paris protestèrent, regardant cette convocation comme nulle et engageant les électeurs à n'en tenir aucun compte.
Le comité répondit à cette protestation en adjurant les électeurs de se rassembler au jour indiqué, et de voter
« pour des républicains socialistes connus, dévoués, intelligents, probes et courageux. »
Tout en annonçant qu'il respecterait la liberté de la presse et toutes les autres libertés, le comité central fît entendre aux journalistes qu'il n'était pas d'humeur à supporter leurs observations. Il le leur montra quelques jours plus tard.
Cependant, malgré les proclamations emphatiques, le comité central était assez embarrassé, parce qu'il n'avait pas d'argent ; il fit demander un million à la Banque de France qui promit d'en délibérer. D'un autre côté, les bourgeois qui avaient applaudi aux premiers mouvements commençaient à voir l'abîme dans lequel ils étaient tombés et firent des démarches pour amener la conciliation entre les Parisiens et le gouvernement. Les maires de plusieurs arrondissements se réunirent, ils envoyèrent à Versailles une députation, firent des appels au peuple dont on ne tint guère compte. Les élections furent pourtant remises au 26, et quand ils crurent aller prendre possession de l'hôtel de ville, le comité central les éconduisit en déclarant qu'il avait changé d'idée et que c'était lui, comité, qui allait envoyer ses délégués prendre possession de leurs mairies. Le comité avait reçu son premier million réquisitionné à la Banque, il savait le moyen de se procurer de l'argent, et se moquait de MM. Toïain et Tirard qui voulaient jouer au modéré.
Le peuple, qui n'avait point voulu du fougueux député Langlois pour commander la garde nationale, ne s'accommoda pas mieux de l'amiral Saisset, investi du commandement, parce que quelques gardes nationaux l'avaient acclamé sur le boulevard. Il eut beau promettre la paie de 1 fr. 50 aux gardes nationaux et à leurs femmes, il était trop tard ; son appel au patriotisme et au bon sens des Parisiens trouva peu d'écho, et la catastrophe du 22 mars fut la réponse à ses avances.
— IIU —
Les amis de l'ordre avaient projeté une grande manifestation. Bien que l'amiral Saisset n'en attendît rien de bon et l'eût désapprouvée la veille, il voulut cependant juger de l'effet qu'elle produirait , et , revêtu d'habits civils, il se mêla à cette foule sans armes, précédée d'un drapeau tricolore, et comptant trois ou quatre mille manifestants pris dans toutes les classes de la société. Cette masse affirmait ses intentions pacifiques en criant : Vive la paix ! vive Vorch^e ! vive l' Assemblée! Elle se dirigeait vers la place Vendôme et était dans la rue de la Paix, quand les fédérés commandés par Bergeret l'accueillirent à coups de fusil, après un roulement de tambour qui servit de sommation. Il y eut treize tués et des blessés en proportion. Une panique générale s'ensuivit, et le parti de l'ordre dut conclure qu'il n'y avait rien à espérer et que la force seule pourrait triompher d'une insurrection sauvage qui s'affirmait en déclarant que Bergeret et ses trois bataillons (80°, 170" et 215") avaient bien mérité de la patrie.
Bergeret était un commis-voyageur. On lui adjoignait, en qualité de commandant militaire de Paris, l'ancien sous-lieutenant de cavalerie Brunel, esprit faux, aigri, qui se porta aux dernières extrémités. Un jeune ouvrier fondeur et marchand de pantoufles fort intelligent, nommé Duval, et un étudiant pharmacien, nommé Eudes, partagèrent le môme honneur.
Malgré les assassinats de la place Vendôme, les maires et députés de Paris croyaient encore au bon sens du peuple et à l'efficacité des élections pour sauver la patrie. On vit paraître le 25 mars une proclamation signée tout à la fois des maires, adjoints, députés, et du comité central, invitant les citoyens à voter pour faire cesser la guerre civile. 11 fallait être bien naïf pour croire qu'au point où étaient les choses, les élections pourraient porter remède au mal. Le seul résultat qu'elles devaient
produire était de donner à la révolte de Paris la sanction de la légalité.
Pour forcer le consentement de la municipalité du P"" arrondissement « le général Brunel » avait braqué ses canons et ses mitrailleuses devant la porte de la mairie du IP arrondissement où les maires étaient en permanence depuis plusieurs jours; il obtint le même succès. Au fond, et tout en étant plus honnêtes que les fédérés, bon nombre de ces maires et députés ne cachaient pas leur antipathie pour l'Assemblée de Versailles composée, selon eux, « de ruraux monarchistes, ultramontains et réactionnaires. » Les noms les plus connus parmi ces signataires sont ceux de Adam,Méhne, Brelaj-, Vautrain, Mottu, Clemenceau, Floquet, Tolain, Lockroy et Schœlcher.
La foule accueillit la nouvelle de cet accord par une explosion d'allégresse, qui découragea profondément les défenseurs de l'ordre, et si l'amiral Saisset fît encore afficher diverses proclamations annonçant les mesures conciUantes, le comité central, sous prétexte de ne plus pouvoir porter le fardeau qui lui était imposé, obtint des maires que les élections auraient lieu le lendemain 26 mars.
Ce même jour 25 mars, le comité pubhait une lettre de son délégué Amoureux, annonçant que la révolution était faite à Lj^on et que la garde nationale était fédérée. La nouvelle était fausse, mais elle surexcita les Parisiens : ils crurent que toutes les villes de France allaient imiter Paris.
L'Internationale ne négligeait rien pour arriver à ce résultat et les comités révolutionnaires des grandes villes obtinrent assez peu de succès devant le bon sens
RBCITS MILIT. — LE SIÈGE DE PARIS. — 4» SfcRTE. 27
des populations. Il n'en fut pas de même à Paris, où l'on répandait à profusion le programme du nouveau gouvernement, expliquant que la révolution de 1789 avait été le triomphe de la bourgeoisie, mais que celle de 1871 était l'émancipation du prolétariat, la glorification de l'ouvrier jusque-là méconnu et exploité par les classes dirigeantes.
« L'indépendance de la Commune, disait ce manifeste, est le gage d'un contrat dont les causes librement débattues feront cesser l'antagonisme des classes et assureront l'égalit'é sociale... En votant, le peuple de Paris posera les premières bases du nouvel ordre de choses qui doit remplacer la société usée et décrépite mise à mort le 18 mars. »
Voici ce qu'on lui promet :
« L'organisation du crédit, de l'échange, de l'association, afin d'assurer au travailleur la valeur intégrale de son travail; l'instruction laïque, gratuite et intégrale; le droit de réunion et d'association ; la liberté absolue de la presse, celle des citoyens; l'organisation au point de Yue municipal des servicesde la police, de la force armée, de l'hygiène, delà statistique, etc..
« Le peuple de Paris affirmera son droit supérieur à celui d'une assemblée de rester maître dans sa ville et de constituer, comme il lui convient, sa représentation municipale, sans prétendre l'imposer aux autres.
« Le prolétariat a compris qu'il était de son devoir
impérieux et de son droit absolu de prendre en mains ses destinées et de s'emparer du pouvoir. »
Venaient ensuite :
«... Les réformes à faire de suite : autonomie de la garde nationale, suppression des armées permanentes, suppression du budget des cultes, des théâtres et de la
presse, enquête pour arriver à la liquidation sociale et amiable, extinction du salariat et de Tliorrible paupérisme afin d'éviter à jamais le retour des revendications sanglantes et des guerres civiles qui en sont les conséquences fatales. »
Le manifeste se terminait ainsi :
« Tel est le mandat que nous donnons et que nous vous demandons, citoyens, de donner à vos élus. S'ils le remplissent comme ils le doivent, avec intelligence et fidélité, Paris sera devenu, par la révolution radieuse et fraternelle du 18 mars, la cité la plus libre et la plus heureuse de toutes les villes, et non pas seulement la capitale de la France, mais la capitale du monde. C'est à vous, citoyens, à consommer pacifiquement, avec la fierté et le calme de la souveraineté, l'acte qui sera peut-être le plus grand que doive voir le siècle et qu'aura vu l'histoire, en allant déposer dans l'urne le bulletin de vote qui affirmera votre capacité, votre idée, votre force. »
229.000 votants, sur plus de 400.000 électeurs inscrits, obéirent à la convocation faite pour le 26 mars et jetèrent dans les urnes, de huit heures du matin à minuit, le nom des 94 municipaux devant représenter la Commune de Paris.
Les écrivains conservateurs n'ont pas manqué de célébrer l'abstention considérable de cette journée comme une preuve des répugnances et des bons sentiments de l'immense majorité. Au fond, cette abstention importait peu, et les révoltés s'en souciaient médiocrement. On eut tort de se moquer des membres élus seulement par deux mille suffrages et par le huitième des électeurs inscrits, puisque leur autorité devait être aussi grande que s'ils eussent obtenu l'unanimité. Ce furent même les meilleurs arrondissements qui nommèrent les plus farouches communards, et Raoul Rigault représentait le quartier qui
avait fourni « le bataillon des marguilliers » pendant le siège. On en pourrait conclure que les honnêtes gens eurent, comme toujours, le tort de ne pas e>e montrer; ils devaient payer chèrement leur abstention.
Il faut dire à leur décharge que le comité central était prêt, il avait ses candidats, tandis que les modérés n'avaient personne à leur opposer. Aussi le vote se fit avec beaucoup d'ensemble et avec des majorités surpassant en général celles des conseillers municipaux que les Parisiens ont nommés en 1884.
Parmi les élus, on retrouvait d'abord presque tous les membres du comité central qui avait dirigé le mouvement; le reste se composait des orateurs de clubs et des personnages les plus avancés du socialisme. Un certain nombre de propriétaires et de médecins nommés par les modérés, ayant voulu à toute force lutter contre le courant qui emportait les Parisiens, ne tardèrent pas à donner leur démission lorsqu'ils eurent vu de près les tendances de leurs collègues. Quand les élections supplémentaires eurent mis le collège communal au complet, on put compter dans cette singulière assemblée de législateurs :
Sept commis comptables : Andrieu, Dupont, Ferré, Jourde, Mortier, Pugct, Verdure.
Dix journalistes : Arnould, Brunel, Gournet, Delescluze, Lefrançais, Grousset, Félix Pyat, Vallès, Vermorel, Vésinier.
Trois commis-voyageurs : Bergeret, Gérardin, Malon.
Quatre peintres : Billioray, Courbet, Gérardin, E. Martelet.
Sept ouvriers bronziers, orfèvres : Chalain, Champy, Decamps, Duval, Frankel, Langevin, Theiz, et le chaudronnier Chardon.
Trois relieurs et maroquiniers : Clémence, Varlin et Casse.
Cinq ouvriers sur bois : Demay, Lonclas, Serraille, Géresme, Pindy, et le vannier Dupont.
Cinq cordonniers : Clément, L. Dereure, Durand, Ledroit, Trinquet.
La parfumerie, les vernis et la teinture étaient représentés par Babik, Ranvier, Viard et Clément.
Les classes lettrées comptaient pour délégués deux avocats : Protot et Tridon ; trois médecins : Parisel, Pillot et Rastoul ; deux pharmaciens : Eudes et Miot ; les professeurs Longuet et Urbain ; Tingénieur civil Vaillant ; l'étudiant Rigault et le clerc d'avoué Léo Meillet.
Deux ouvriers mécaniciens : Assi et Avrial ; le corsetier Sicard, l'ex-juge Gambon, l'ex-offlcier Cluseret et le vieux rentier Beslay complétaient la collection.
Au point de vue moral, ce personnel laissait à désirer ; plusieurs membres avaient eu maille à partir avec la justice, d'autres étaient atteints de monomanie ou d'exaltation fort près de la folie.
L'état-major du comité central et des chefs principaux qui, sans faire partie de la Commune, jouèrent un rôle actif dans ce drame sanglant, n'était guère mieux composé, et ce n'était vraiment pas la peine de verser autant de sang pour sceller cette facile conquête des Parisiens sur les ruraux.
Les afflhés se voyant maîtres de Paris, avaient, dès le lendemain de leur victoire, invité toutes les communes de France à imiter la grande ville, en leur vantant les avantages du régime communal. Cette Déclaration au peuple français, pour réfuter toutes les calomnies et faire connaître à la nation « le caractère du mouvement du 18 mars, inconnu, incompris et calomnié par les hommes politiques qui siègent à Versailles », annonçait que Paris, travaillant et souffrant pour la France entière dont il prépare la régénération, la gloire et la prospérité, demande, avec la consolidation de la Repu-
blique, V autonomie absolue de la Commune élcndite à toutes les localités de France.
Après avoir déterminé les droits de la Commune, qui peuvent aller jusqu'à universalise?' le pouvoir et la propriété dans certains cas, le manifeste concluait nettement :
« Le 18 mars inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique. C'est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l'exploitation, de l'agiotage,. des privilèges, des monopoles, auxquels le prolétariat doit son servage, la patrie ses malheurs et ses désastres. Que cette chère et grande patrie, trompée par les mensonges et les calomnies, se rassure donc ! La lutte engagée entre Paris et Versailles est de celles qui ne peuvent se terminer par des compromis illusoires. L'issue ne saurait en être douteuse. La victoire, poursuivie avec une indomptable énergie par la garde nationale, restera à l'idée et au droit. Nous en appelons à la France. Qu'elle soit notre alliée dans ce combat qui ne peut finir que par le triomphe de l'idée cotamunalo ou par lamine de Paris. »
Cet appel nous montre d'une manière claire le plan de l'Internationale qui l'a rédigé. Offrir la liberté aux 37.000 communes de France et réunir ces 37.000 petites républiques par le lien de la fédération, pour entraîner ensuite l'Europe dans une fédération universelle rendant la classe ouvrière partout dominante : tel était le but de ce programme.
Les lettrés du parti faisaient de magnifiques promesses qui devaient se réaliser à brève échéance.
« Qu'ils réussissent seulement, le parasitisme ou la vie oisive aura disparu ; il n'existera que des travailleurs dans toutes les branches de l'activité humaine. Par le fait de l'aboUtion du capital, le salariat se trouve aboh,
la propriété est universalisée, c'est-à-dire mise en commun ; l'argent et le crédit sont mis à la portée de tous les travailleurs ; le mariage est remplacé par l'union libre; plus de cultes reconnus, plus d'armée, plus d'exploitation de l'homme par l'homme, plus de monopoles ni de juges prévaricateurs, plus de désordres sur la terre. Gloire à la Commune qui aura régénéré le monde ! >-
La meilleure manière de démontrer ce qu'il y avait de faux dans ce programme est d'exposer l'application qu'en firent les élus de la nouvelle Commune. M. Jules Favre, qui eut tant de confessions humiliantes à faire vers la fin de sa vie, fit celle-ci au moment où le comité central lançait son programme à la France :
«Si un reproche peut nous être adressé, dit-il devant l'Assemblée nationale, c'est celui d'une excessive mollesse pendant le siège. Je me suis trompé en conservant les armes à la garde nationale. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes. »
Le comité central aflfecta de proclamer les résultats du vote avec une grande solennité, le lundi 28 mars, à quatre heures du soir. Le citoyen Assi, ouvrier, grand émeutier du Creuset, placé dans un fauteuil superbe, entouré de ses collègues, ombragé par des draperies rouges à crépine d'or, présidait la séance. Tous les bataillons fédérés, précédés de leur drapeau rouge, vinrent se ranger sur la place de l'Hôtel de ville et aux environs, puis défilèrent devant l'estrade du comité, en acclamant leurs maîtres et présentant les armes. La Commune de Paris se regarda dès lors comme le gouvernement le plus légitime qu'il y eût au monde. 11 se présentait bien quelques difficultés électorales, mais ces difficultés furent vite tranchées par les jurisconsultes du nouveau pouvoir. Toutes les élections faites furent déclarées d'urgence, bonnes et valables après la lecture du rapport, et les
scrupules se trouvèrent ainsi levés. Les étrangers étaien validés comme représentant la République universelle.
Les élus tinrent leur première séance le mercredi 29 mars et se mirent do suite à faire acte de gouvernement. Après en avoir appelé à la France et au monde contre les menées « exécrables » des monarchistes qui veulent la guerre civile, ils disent aux électeurs :
« Citoyens,
« Vous venez de vous donner des institutions qui défient toutes les tentatives. Vous êtes maîtres de vos destinées. Forte de votre appui, la représentation que vous venez d'établir va réparer les désastres causés par le pouvoir déchu. L'industrie compromise, le travail suspendu, les transactions commerciales paralysées vont recevoir une impulsion vigoureuse.
« Décrète :
« Remise générale est faite aux locataires des termes d'octobre 1870, janvier et avril 1871. Toutes les sommes paj'^ées par les locataires pendant ces neuf mois seront imputables sur les termes à venir. »
Si les locataires de mauvaise foi furent contents, il n'en était pas de même des propriétaires ; l'universalisation de la propriété commençait. Un décret du même jour abolit la conscription pour appeler aux armes tous les hommes valides ; un autre déclara nuls et non avenus tous les ordres émanant de Versailles et révoqua tout employé ou fonctionnaire qui s'y soumettrait.
Comme on supprimait les ministres, les membres de la Commune se partagèrent les soucis du gouvernement en les attribuant à dix commissions qui prirent les noms suivants :
1° Commission executive;
2° Commission militaire ;
3° Commission des subsistances ;
4° Des finances;
5° De la justice;
6" De la sûreté générale;
7° Du travail, industrie et échange ;
8° Des services publics ;
9° Des relations extérieures ;
10° De l'enseignement.
Pour un jour, c'était beaucoup, mais le président d'âge Beslay avait dit dans son discours d'ouverture : « La Commune que nous fondons sera la Commune modèle. Qui dit travail, dit ordre, économie, honnêteté, contrôle sévère, etc. » On avait bien travaillé.
Comme échantillon d'ordre et d'économie, les chroniqueurs ont relevé, le même jour, un déjeuner de quelques membres de la Commune, où l'on but 74 bouteilles de vin de Beaune, et la moyenne de la dépense au restaurant pour trois de ces grands travailleurs installés à la préfecture de police fut de 228 francs par jour.
L'illusion n'était plus possible, le défi n'était pas seulement jeté à la France, mais le pouvoir légitime était mis hors la loi, et toutes les démarches des modérés aboutissaient à montrer leur impuissance en face de l'Etat nouveau. Tous ceux qui avaient gagné Versailles étaient déclarés « en fuite » et ceux qui voulaient revenir à Paris traités en ennemis.
Voici l'ordre du jour lancé le 30 mars par le général Lucien Henry :
« Faire arrêter tous les trains se dirig'cant vers Paris, Ouest-Ceinture; mettre un homme énergique avec un poste jour et nuit. Cet homme devra aooir U7ic poutre pour monter la garde; à l'arrivée de chaque tram, il fera dérailler, s'il ne s'arrête pas. »
Le stj'le et le procédé peignent le régime.
Lo comité central ne s'endormait pas. Se sentant des forces inespérées et qu'il ne retrouverait jamais, il était décidé à livrer bataille, et son armée était prête ; aussi les opérations commencèrent bientôt. Les fédérés avaient, au 31 mars, 25 bataillons de guerre, 20 batteries de canons de 7, et 15 batteries de mitrailleuses. Ils avaient enrôlé bon nombre d'individus appartenant aux corps francs licenciés depuis peu, et leurs troupes sortant de l'enceinte de Paris pour prendre l'offensive formaient un effectif d'environ 70.000 hommes avec huit jours de vivres. C'était la sortie en masse tant réclamée contre les Prussiens.
La situation mihtaire de Paris était assez singulière. Les Allemands occupaient les forts du Nord et de l'Est, ils avaient annoncé qu'ils resteraient neutres dans la lutte, et les fédérés qui essayèrent de nouer avec eux des relations n'eurent garde de les attaquer. La ville tout entière, avec les forts du Sud, était en leur pouvoir; seul, le Mont-Valérien appartenait encore à la France, et ces côtés du Sud et de FOuest étaient les seuls champs de bataille sur lesquels la querelle devait se vider.
Il faut rendre cette justice à M. de Bismarck qu'il permit au gouvernement légitime de renforcer l'armée qui devait arracher Paris à la Révolution; de plus, il ne répondit rien aux avances du délégué aux Affaires étrangères représentant la Commune comme puissance belhgérante, et voulant traiter d'égal à égal. Ici du moins
sa conduite fut correcte et conforme au droit des gens ; il reconnut le droit.
A partir du jour où les troupes furent prêtes, jusqu'au moment où finit la lutte, les fédérés n'appelèrent les soldats du reste de la France que les Versaillais. Les proclamations officielles aussi bien que les journaux officieux font croire au public parisien les mensonges les plus surprenants. On lui représente l'armée française comme composée de sergents de ville, renforcée par les chouans de Charette et de Cathelineau marchant sous un drapeau blanc au cri de : Vive HeiuH VI Les séminaristes et les frères ignorantins se sont enrôlés après avoir fait voeu de rétablir le droit du seigneur. Les paysans soulevés en faveur de Paris reçoivent à coups de fourche les soldats et les autorités envoyés par l'Assemblée de Versailles.
Ces grossières excitations, jointes à des flots de vin et d'eau-de-vie, ne contribuèrent pas peu à prolonger la lutte qui commencera le 2 avril ; mais elles tracèrent une ligne de démarcation profonde entre les révoltés et les troupes réunies à Versailles.
La Commune n'avait déjà plus son premier général en chef Lullier, qui lui avait rendu tant de services les trois premiers jours. Dès le 23 mars, il était arrêté et mis en prison parce qu'on le soupçonnait de viser à la dictature. Il eut le bon esprit de s'évader dès le 29 mars, mais Bergeret avait pris sa place et ce fut ce commisvoyageur qui commanda la première sortie des fédérés. Le général disgracié donna son avis en deux mots sur le plan rédigé, dit-on, par Cluseret. « Au point de vue politique, « cette sortie était insensée; au point de vue militaire elle était au-dessous de toute critique. «
En quoi donc consistait cette opération?
Le samedi, 1" avril, les fédérés qui couraient la campagne du côté de Nanterre rencontrèrent des troupes de
ligne près de Courbevoie. Avant d'ouvrir le feu, on voulut essayer une dernière remontrance, et le chirurgien en chef Pasquier, portant son brassard de Genève, fut tué par les insurgés.
Le jour même, les gens de la Commune résolurent la grande sortie qui devait emporter Versailles. Trois colonnes allaient marcher sur cette ville. Duval avancerait par le Bas-Meudon, Eudes par Clamart et Bergeret ferait une démonstration sur Rueil, espérant que le Mont-Valérien allait se rendre aussi facilement que les buttes Montmartre.
La Commune rendit les décrets suivants :
« MM. Thiers, Favre, Picard, Dufaure, Simon et Pothuau sont mis en accusation ;
« Leurs biens seront saisis et mis sous séquestre, jusqu'à ce qu'ils aient comparu devant la justice du peuple. »
« Considérant que la liberté des cultes est la première des libertés ; considérant que le budget des cultes est contraire au principe; que le clergé a été complice des crimes de la monarchie contre la liberté :
« L'Eglise est séparée de l'Etat ;
« Le budget des cultes est supprimé ;
« Tous les biens de mainmorte, appartenant aux congrégations religieuses, meubles et immeubles, sont déclarés propriétés nationales. »
Cluseret était nommé à la Guerre avec Eudes. L'expédition qui devait emporter Versailles se mit en marche le lundi matin 3 avril, comme il avait été convenu. Les gardes nationaux et fédérés étaient pleins de confiance; ils criaient : A Versailles! à Versailles! avec autant de conviction qu'ils avaient crié huit mois auparavant : A Berlin! à Berlin! Les troupes régulières avaient abandonné le rond-point de Courbevoie, occupé la veille; on
le reprit sans coup férir, et on attendit Bergeret, qui arriva en voiture découverte vers quatre heures du matin. L'aspect de cette armée était étrange : les enfants coudoyaient les vieillards; des armes de tout calibre et de toute provenance, des pièces d'artillerie traînées par des chevaux d'omnibus conduits par des gamins en blouse et en sabots, des tapissières et voitures de déménagement chargées de vivres et de munitions, des costumes bariolés et des panaches de toute couleur agrémentaient cet immense défilé. Bergeret assurait à ses soldats que les fédérés avaient des inteihgences avec le Mont-Valérien, dont le canon se taisait. Bergeretne savait pas que le commandant du tort était un homme énergique.
Déjà on parlait de tourner la forteresse; on n'en était plus qu'à huit cents mètres, et les tirailleurs des avantgardes échangeaient quelques coups de feu, quand une volée d'obus, tombant au milieu des fédérés, vint dissiper leurs illusions. Saisis d'une terreur folle, les uns se jettent à terre pour éviter les projectiles, les autres se sauvent en poussant le cri classique : Nous sommes trahis ! Les plus courageux crient : A l'assaut ! mais se gardent bien de le tenter; on se replie en désordre, et les 20.000 gardes nationaux massés à Neuilly reculent jusqu'aux fortifications.
Un petit corps d'hommes déterminés, sous le commandement de Gustave Flourens, qui portait les galons de colonel, avait dépassé et tourné le Mont-Valérien. Flourens, âgé de trente-trois ans, était un des plus intelligents adeptes de la Commune. Suppléant son père, professeur au Collège de France, pour l'histoire naturelle, il s'était fait révoquer par M. Duruy pour la hardiesse de ses doctrines. Après avoir couru en Angleterre, en Belgique, en Turquie et en Grèce, il s'unit aux insurgés de l'île de Crête, combattit avec les garibaldiens, se fit expulser de Grèce, emprisonner à Naples et à Paris. Il
avait tous les titres pour représenter le XX" arrondissement à la Commune et obtint 14.000 suffrages. Sa troupe ayant attaqué les gendarmes se débanda bientôt, et luimême, reconnu au moment où il changeait de costume, eut la tête fendue d'un coup de sabre, chez un aubergiste de Chatou.
La colonne opérant sur Meudon, sous la conduite d'Eudes, fît meilleure contenance. Trois fois elle s'élança sous le feu de l'armée régulière représentée par les brigades Deroja et La Mariouse, par les marins de l'amiral Bruat et l'infanterie de la garde républicaine : trois fois elle fut repoussée avec pertes, en dépit de l'entrain dont elle avait fait preuve ; et, malgré le feu qui partait des fenêtres, les gendarmes s'emparèrent de Meudon.
La colonne de gauche, conduite par Duval, fut encore plus maltraitée. Les fédérés s'avançaient en chantant et se féhcitaient d'aller jusqu'à Versailles sans combattre, se moquant des soldats qui se repliaient devant eux et allaient bien sûr faire « crosse en l'air », quand tout à coup ceux-ci s'arrêtent, font volte-face et ouvrent une fusillade terrible contre les insurgés. Après un semblant de résistance, ceux-ci se débandent et sont vivement poursuivis. Douze cents d'entre eux s'étant réfugiés dans la batterie du moulin de 'pierre, près de Clamart, y furent faits prisonniers et conduits à Versailles le lendemain.
Parmi eux se trouvait le général Duval, fondeur habile et membre des plus actifs de l'Internationale. On le fusilla dans un champ voisin et il mourut sans forfanterie, tandis que l'artiste Henry, si insolent la veille, fit triste figure devant les juges de Versailles.
Vers quatre heures du soir, les fédérés battirent en retraite partout, et le feu des grosses pièces de siège installées dès la veille au fort d'issy empêcha cette retraite de se changer en déroute.
Cette journée du 3 avril, désastreuse pour la Commune, fut décisive en ce sens qu'elle dessina parfaitement les positions. Non seulement l'armée régulière restait maîtresse des hauteurs dominant Paris et occupées deux mois avant par les batteries prussiennes, mais le doute n'était plus possible sur ses dispositions. Le gouvernement n'avait plus à craindre de la voir pactiser avec les révoltés ; les soldats, sachant le sort qui les attendait, ne songeaient qu'à vaincre ces bandes dont les journaux les accablaient d'injures et de calomnies ; ils sentaient derrière eux la France tout entière qui se levait pour châtier les misérables déchirant son unité nationale. La révolte n'allait plus être considérée comme un de ces crimes politiques que notre génération traite avec tant d'indulgence, elle allait être traitée militairement.
Parmi les prisonniers se trouvèrent un grand nombre de repris de justice, de condamnés militaires et de déserteurs : ils furent tous passés par les armes. Leur tenue pitoyable et la lâcheté dont un grand nombre fit preuve diminua beaucoup l'intérêt qu'on aurait pu leur porter.
Quatre membres de la Commune envoyèrent à Londres, le soir même, une dépêche ainsi conçue :
« Tout va mal : Flourens est mort, Duval est tué. »
Un membre de l'Internationale a fait cet aveu depuis : On savait ici à quoi s'en tenir ; Duval mort, nous n'avions plus personne sur qui compter. » Le comité central qui subsistait toujours allait dominer la Commune en lui faisant prendre les mesures extrêmes, propres à la déshonorer bien plus qu'à la soutenir. Un conseil de sept membres destiné à servir d'intermédiaire entre l'Internationale et la Commune ne devait pas laisser tomber l'influence des étrangers qui allait bientôt se faire sentir plus vivement.
Garibaldi avait été nommé général en chef de l'insur-
rection ; mais il ne se soucia pas de quitter sa solitude de Caprera.
Le résultat de la fameuse sortie en masse des 3 et 4 avril ne permettait plus de songer à prendre Versailles, et les fédérés , se voyant ])attus sur toute la ligne, n'avaient d'autre ressource pour venger leur défaite que de pousser le cri ordinaire de la démagogie : On assassine nos frères ! On tire sur le peuple! La surprise et la consternation du premier instant firent bientôt place à la fureur.
Le 5 avril, une proclamation annonçait que, d'heure en heure les Versaillais se rendant coupables de nouveaux assassinats, on y répondrait en massacrant « un nombre égal ou double de prisonniers. » — « Quoi qu'il lui en coûte, le peuple rendra œil pour œil, dent pour dent. ))
Un autre décret rendu le même jour eut des suites bien plus lamentables : ce fut celui sur les otages et les suspects.
(( Article premier. — Toute personne prévenue de complicité avec le gouvernement de Versailles sera immédiatement décrétée d'accusation et incarcérée.
« Art. 2. — Un jury d'accusation sera institué dans les vingt-quatre heures pour connaître des crimes qui lui seront déférés.
« Art. 3. — Il statuera dans les quarante-huit heures.
« Art. 4. — Tous accusés retenus par le verdict du jury d'accusation seront les otages du peuple de Paris.
(( Art. 5. — Toute exécution d'un prisonnier de guerre ou d'un partisan du gouvernement réguher de la Commune de Paris sera sur-le-champ suivie de l'exécution d'un nombre triple des otages retenus eu vertu de l'article 4 et qui seront désignés par le sort. »
Tous les mandats d'arrêt décernés par suite de cette
loi sont signés de Rigault et de Ferré, les deux plus sinistres bandits de la Commune.
Rigault et Ferré n'avaient pas plus de vingt-cinq ans, et ce furent ces deux parisiens myopes, viveurs et déclassés, qui donnèrent le branle aux cruautés qu'ils méditaient jadis dans les brasseries elles cabarets du quartier latin. Dévorés d'ambition et surtout de haine, ces deux misérables voulaient le mal pour le mal. Demi-étudiant, demi-journaliste, écrivant dans ces feuilles malpropres qui pullulent à Paris et ne vivent que des vices de la multitude, Rigault était entré dans la police républicaine après le 4 septembre, et ses talents de policier servirent à assouvir ses rancunes, à exécuter ses menaces. Délégué d'abord à la Préfecture de police, il s'était fait nommer, le 27 avril, procureur général de la Commune, ressuscitant ainsi les accusateurs publics de la première Révolution, dont il voulait égaler les modèles. Il les surpassa.
Ferré, clerc d'avoué, était président d'un comité de vigilance pendant le siège ; il devint membre de la Commune, délégué à la Sûreté générale, exécuteur des hautes œuvres de la Commune dont il est, avec Rigault, une des personnahtés les plus repoussantes.
Une heure avant d'être fusillé, Ferré écrit qu'il meurt « en matérialiste comme il a vécu. »
Gabriel Ranvier, qui flgura parmi les ]51us violents de la Commune, n'était qu'un ivrogne et un failli, ayant fait son chemin dans la garde nationale. Son frère Augustin, marchand de vin, fut directeur de Sainte-Pélagie. Proposé par de tels hommes et adopté par la Commune, le décret des otages ne devait pas rester lettre morte.
YIII
La révolution s'est toujours acharnée contre le clergé, car les prêtres sont les représentants de la morale divine dont les révolutionnaires de toute nuance sont les adversaires déclarés.
De bonne heure, un certain Le Moussu, se disant commissaire de police, avait affiché ce qui suit à Montmartre :
a Attendu que les prêtres sont des bandits et que les églises sont des repaires oùils ont assassiné moralement les masses en courbant la France sous les griffes infâmes des Bonaparte, Favre et Trochu, le délégué civil des Carrières ordonne que l'église Saint-Pierre-Montmartro soit fermée, et décrète l'arrestation des prêtres et des ignorantins.»
Avant de paraître sous forme de décret, lidée était donc bien arrêtée dans l'esprit des gens de la Commune, et, dès le 1" avril, on opérait des arrestations.
Le premier emprisonné fut l'ancien sénateur Bonjean, président de chambre à la Cour de cassation, saisi dès le 22 mars, au sortir de l'audience. Le 4 avril, on amena au dépôt le chef du diocèse de Paris, Mgr Darboy, et deux de ses vicaires généraux. L'archevêque fut transporté dans sa propre voiture, et, les deux jours qui suivirent, cette même voiture fit vingt-huit voyages de la préfecture de police à l'archevêché, pour enramcner les effets qu'on y pillait.
Raoul Rigault accueillit une observation de l'archevêque par cette parole mémoi-able : « Allons donc! voilà quinze cents ans que vous nous la faites, et ça finit par nous embêter. »
L'abbé Deguerry, curé de la Madeleine, fut arrêté dans
la nuit du 4 au 5 avril. Pourquoi? « C'est une canaille qui « a fait tirer sur le peuple en 48. » D'autres soutiennent que son crime est d'avoir préparé le Prince impérial à la première communion. Sa maison est mise au pillage.
D'autres le suivent bientôt. Ce sont des Jésuites de la rue de Sèvres, des Pères de Picpus, des prêtres des Missions étrangères qui ont échappé, en Chine et en Océanie, à vingt-cinq années de persécution ; on prend des séminaristes, des sacristains et même des bedeaux. La Commune n'a-t-elle pas déclaré la guerre à Dieu? Ceux qui le servent sont donc ses ennemis. D'ailleurs, Flourens ayant fait décréter que les biens de l'EgHse sont biens nationaux, tout le monde peut les prendre.
Les perquisitions et les réquisitions commencées à partir de ce jour dans les couvents, les éghses, les maisons d'éducation ou de charité, n'ont pas d'autre but que d'appliquer la loi et de donner libre cours à cette haine féroce qui est le caractère particulier des révolutionnaires modernes.
Deux missionnaires chinois arrêtés près du Panthéon déclarent qu'ils n'ont rien vu de pareil dans les vingt-cinq années passées chez les Barbares; les délégués qui les interrogent leur démontrent qu'ils sont des imbéciles d'aller prêcher en Chine, et que c'est un ex-prêtre du nom de Cathelineau qui vient égorger les fédérés; mais ils annoncent que dans deux ou trois jours « on aura fait fin des Versaillais », et qu'alors on verra ce qu'il faut faire des otages.
Les missionnaires se rencontrèrent au dépôt avec un aumônier mihtaire, l'abbé Allard, qui, le même jour, avait soigné les blessés sur le champ de bataille. « L'exaspération de la foule était si grande, rue de Vaugirard, que je m'attendais à être massacré sur place, dit-il en arrivant. Je me félicite d'avoir été amené ici. » Cela donne une idée de ce qui se passait dans les rues. Dès ce jour, les fem-
mes et les enfants se montraient plus acharnés que les autres et poussaient d'ignobles cris sur le passage des prisonniers, des otages ou des suspects.
Les mesures militaires prises à ce moment montrent que l'enthousiasme n'était pas général. Pour le stimuler et trouver des soldats, la Commune déclara qu elle adoptait les veuves et les enfants de tous les citoyens « morts pour la défense des droits du peuple. » Elle décréta, en outre, qu'une pension de COO francs serait accordée à la femme, mariée ou non, du garde national mort en combattant, après enquête qui établirait ses droits et ses besoins. Chacun des enfants, reconnus ou non, recevrait jusqu'à Tàge de dix-huit ans, une pension annuelle de 365 francs, payables par douzième. Les ascendants, père^ mère, frères et sœurs de tout citoyen mort pour les droits de Paris, pouvaient être admis à recevoir une pension variant de 100 à SOOfrancs, s'ils prouvaient que le défunt était pour -eux un soutien nécessaire.
On régla en ce temps la question de solde ; les gardes nationaux eurent i fr. 50, et les femmes 75 centimes par jour. Afin de faire les économies qu'exigeait la situation, on décida qu'aucun fonctionnaire n'aurait un traitement supérieur à six mille francs.
Les fédérés avaient bien tort de croire à l'énergie des honnêtes gens ; ils ne pratiquèrent que l'inertie. Le cuisinier Lacord, voulant électriser le VP arrondissement (quartier Saint-Germain), réussit à faire le vide ; tous les jeunes gens se sauvaient en province, et il fallut fermer les portes de la ville pour empêcher les désertions.
Après avoir désarmé les hommes inofl'ensifs, la Commune entreprit de les faire marcher de force. Dès le 8 avril, les gares étaient occupées militairement pour arrêter les réfractaires qui s'enfuyaient par milliers.
CJuseret, délégué à la Guerre, voulait une armée sérieuse et disciplinée. Pour éloigner les non-valeurs, qui
étaient en nombre immense, il instituait des bataillons de guerre dans lesquels devaient être incorporés tous les célibataires de dix-neuf à quarante ans. Chaque bataillon devait fournir quatre compagnies de guerre, ayant leur commandant spécial, élu par les intéressés. Comme on s'aperçut que Télection donnait des chefs assez équivoques, et dont l'habileté n'égalait pas Texaltation, il fut aussitôt dérogé à cette mesure, et la Commune, démentant bien vite ses principes les plus sacrés, choisit ellemême ses chefs principaux. Au lendemain du décret, elle retirait le commandement en chef à Tincapable Bergeret, pour le confier au polonais Dombrowski, chargé de faire marcher les récalcitrants et de mener au feu les « pantouflards. » C'est ainsi qu'on nommait les gardes nationaux qui s'obstinaient à rester en chambre pendant le premier siège (8 avril 1871).
Commandant de place d'abord, Dombrowski devint, peu après, général en chef, malgré le décret abolissant ce titre et supprimant le grade de général. Quelques bataillons témoignèrent des inquiétudes et une certaine répulsion en voyant élever cet étranger qui en amenait bien d'autres après lui. La Commune se hâta de le défendre, en publiant (10 avril) une proclamation élogieuse en faveur du nouveau chef, « qui s'était battu, dans le Caucase, contre les Russes et était particulièrement estimé de Garibaldi. » On évita de dire que cet aventurier avait été emprisonné pour fabrication ou émission de faux billets de banque russes.
La maladie du galon avait envahi tous ces bataillons de travailleurs, et leurs chefs paraissaient en public avec une pompe rappelant celle des charlatans de la foire. Cluseret s'éleva, avec autant d'énergie que peu de succès, contre les galons, les plumets, les aiguillettes, les panaches et les écharpes. « Avant de sévir, dit-il, je rappelle mes concitoyens à eux-mêmes. Plus d'aiguillettes, plus
de clinquant, plus de ces galons qui coûtent si peu à étager et si cher à notre responsabilité. »
Une mesure qui eut plus de portée fut le décret obtenu delà Commune quelques jours plus tard (il avril), établissant des conseils de guerre chargés de maintenir la discipline dans chaque légion, et instituant la cour martiale qui devait juger sommairement et appliquer des peines variant depuis l'amende jusqu'à la mort.
Parmi les moyens employés pour exciter l'enthousiasme du petit peuple, on abusait des funérailles solennelles et des corbillards nationaux pavoises de drapeaux rouges, escortés par des troupes nombreuses.
Tandis que les insurgés prenaient ces mesures pour la défense, le gouvernement légitime achevait de prendre les siennes par l'organisation de l'armée qui augmentait de jour en jour. Il appelait au commandement suprême le maréchal de Mac-Mahon.
On partagea l'armée en deux commandements. Le premier, formant l'armée active, était sous les ordres de Mac-Mahon, et se composait de trois corps ayant chacun trois divisions à peu près complètes. L'armée de réserve, confiée au général Vinoy, comptait trois divisions et seulement sept brigades; elle devait être toujours prête à concourir aux opérations actives, quand le général en chef le jugerait à propos. Sur la fin d'avril, l'armée active s'accrut d'un quatrième et d'un cinquième corps, sous les ordres des généraux Douay et Clinchant. Ces puissants moyens d'action eurent ù leur service les pièces d'artillerie tirées des arsenaux de Bourges et de Besançon, mais surtout de Brest et de Lorient, qui fournirent les grosses pièces de la marine, nécessaires pour contre-
battre la puissante artillerie des fédérés, placée dans les forts.
Ces préparatifs faits des deux côtés annonçaient une lutte acharnée.
Le 7 avril, une délégation, dite « du Commerce parisien », se rendait à Versailles pour demander au gouvernement quelles conditions il pourrait accorder afin de mettre un terme à la guerre civile ; la Ligue de FUnion rêpuhlicaijie vint ensuite avec plusieurs autres groupes. M. Thiers répondait invariablement à ces ambassadeurs de la révolution que « la République n'était point menacée, et qu'on avait tort de s'effrayer pour elle ; que Paris devait rentrer dans le droit commun ; que le gouvernement, issu de la volonté de la nation, n'avait point à traiter avec le gouvernement illégitime qui s'était emparé de la capitale. »
La Commune ne voulait pas entendre parler de conciliation. La commission executive répondit brutalement à ces négociations : « La conciliation avec les chouans et les mouchards qui égorgent nos généraux et nos prisonniers désarmés serait une trahison. Nous savons de source certaine que des Vendéens et des gendarmes déguisés figurent dans les réunions soi-disant concihatrices ; nous voulons que cela finisse. » Et la réunion de la Bourse, du 6 avril, fut interdite.
Paschal Grousset, délégué aux Affaires étrangères, écrivait dans son journal V Affranchi :
« Vous poursuivez une conciliation impossible ; le programme des uns est la négation du programme des autres ; laissez ce rêve. Il faut que Paris triomphe de Versailles. La guerre déclarée par les ruraux et poursuivie par eux avec une atrocité sans exemple ne peut s'arrêter que par la reconnaissance intégrale et sans restriction des droits de Paris, ou par sa disparition de la surface du globe. »
Dans cette première période de l'insurrection, on ne peut fiuèrc citer comme modèle décourage civique et de résolution généreuse que le trait des dames de la Halle réclamant leur curé.
La Commune n'osant faire arrêter l'abbé Simon, curé de Saint-Eustache, parce qu'il était très populaire dans sa paroisse, le manda au dépôt sous prétexte de lui rendre un de ses vicaires arrêté le jeudi saint 6 avril, au matin ; arrivé là elle le fit enfermer. Les dames de la Halle allèrent en corps le réclamer; l'une d'elles prit la parole devant le sinistre délégué à la Sûreté générale, Raoul Rigault, qui répondit :
« — Et si je vous refusais votre calottin?
« — Alors, riposta l'orateur, on te viderait à la première occasion sur une dalle du marché aux poissons, comme un joli merlan que tu es.
« Nous voulons notre curé pour Pâques. »
Le matin de Pâques, 9 avril, le curé de Saint-Eustache était relâché, et il célébrait la messe de ce grand jour au milieu de ses paroissiens.
Les pasteurs protestants, voyant mettre en prison et maltraiter les prêtres catholiques, firent une protestation vigoureuse qui ne fut nullement écoutée. Cette démarche leur fait honneur.
Dans son premier discours à l'Assemblée de Versailles, M. Thiers avait dit :
« Nous ne voulons pas attaquer Paris, nous voulons qu'il réfléchisse et revienne à la raison, car il est dans l'aveuglement. Quand il en sera là, qu'il ne songera plus à dominer la France, il trouvera nos bras ouverts, mais il faut d'abord qu'il ouvre les siens. »
La chute de la Commune était inévitable, et force de-
vait rester à la loi. Le gouvernement régulier ne voulut rien laisser au hasard et n'avança qu'à coup sûr pour ménager la vie de ses soldats. C'est à cette considération qu il faut attribuer les retards qui impatientaient tant d'honnêtes gens et rendirent si pénibles aux Parisiens les soixante-six jours du règne de la Commune.
Aux généraux civils avaient succédé de vrais militaires, et les aventuriers étrangers, convoqués à la hâte et accourus de tous les coins de l'Europe, encadraient solidement les bataillons actifs et devaient au besoin stimuler leur courage. Par mesure de précaution, la Commune avait défendu l'exportation des vins et eaux-de-vie hors du territoire de Paris.
L'échec des trois premiers jours, tout en invitant les soldats de la Commune à être plus prudents, ne ies rendit pas plus sages. Dès le 6 avril, les opérations recommençaient par l'attaque de Gourbevoie et du pont de Neuilly. Repoussés de toutes parts, les fédérés se retirèrent en désordre vers la porte Maillot; mais le pont de Neuilly, fortement barricadé, ne put être enlevé que le lendemain, et ce succès fut assez chèrement acheté par l'armée réguHère : les généraux Besson et Péchot furent tués ; le commandant de la division, général Montaudon, blessé. Les insurgés, cachés dans les maisons, fusillaient les troupes assaillantes, et il fallut ce jour-là commencer la guerre des rues et des barricades, toujours plus meurtrière pour l'attaque que pour la défense.
Le pont de Neuilly, conquis et fortement armé, préparait l'entrée de nos soldats sur la rive droite de la Seine, tandis que l'occupation de la plaine de Gennevilliers préparait la ligne d'investissement du côté de la rive gauche, jusqu'à la zone neutre gardée par les Prussiens, campés à Saint-Denis.
Le Mont-Valérien gênait considérablement les insurgés, car les projectiles arrivaient j usqu'au rond-point de
l'Arc-cle-Triomphe. On essaya do lui répondre, en employant de grosses pièces qui n'atteignirent que les glacis du fort, dans leurs coups les plus longs.
Battus de nouveau , les fédérés publièrent ce décret :
« L'incurie et la négligence du délégué à la Guerre ayant failli compromettre notre possession du fort d'Issy, la commission executive a cru de son devoir de proposer l'arrestation du citoyen Cluseret à la Commune qui Ta décrétée. »
Cluseret fut remplacé par Rossel, une des rares capacités fourvoyées dans cette cohue de révoltés et d'incapables. Rossel donna dès le lendemain la mesure de son exaltation dans les circonstances suivantes. Les troupes auraient pu, dès le 30 avril, s'emparer de vive force du fort d'Issy ; mais comme sa chute était certaine, on résolut d'attendre encore, par motif d'humanité. D'ailleurs, à cinq heures du soir, les insurgés avaient demandé à négocier. Une heure après, un parlementaire leur fut envoyé avec sommation au commandant d'avoir à se rendre, lui et son personnel, dans le délai d'im quart d'heure. On lui promettait la vie sauve et la liberté pour lui et les siens ; sinon, tout le monde serait passé par les armes en cas de résistance. — Signé : Leperghe, colonel, major de tranchée.
Les insurgés demandèrent une demi-heure pour déhbéreretne purent se mettre d'accord :1a grande majorité des gardes nationaux inclinait visiblement à se rendre, mais les repris de justice, Eudes et Mégy, qui la dominaient, n'étaient pas sans inquiétude sur le sort réservé aux criminels de droit commun. La nuit vint, les insurgés en profitèrent pour renforcer leurs défenses, remplacer la garnison du fort par des troupes fraîches , changer le matériel. Au point de vue militaire, cette conduite était
peu correcte ; mais peu importait à des hommes comme Eudes et Mégy. A dix heures du matin, Eudes lui-même vint, à l'abri du pavillon parlementaire, déclarer qu'il voulait continuer la résis'tance, attendu qu'on ne traitait pas avec des « assassins. » Il mit le comble à ses aménités en laissant aux officiers d'état-major chargés de le recevoir une lettre du nouveau ministre de la guerre ainsi conçue :
« Ait citoyen Leperche, major des tranchées devant le fort d'Issy.
« Mon cher camarade,
« La prochaine fois que vous vous permettrez de nous envoj^er une sommation aussi insolente que votre lettre autographe d'hier, je ferai fusiller votre parlementaire conformément aux usages de la guerre.
« Votre dévoué camarade, « RossEL, délègue de la Commune de Paris. »
Devant une attitude aussi folle, il ne restait qu'à continuer la lutte, et le feu reprit avec fureur.
Le plan concerté entre M. Thiers et les généraux commandant l'armée s'exécutait avec lenteur peut-être, mais avec une précision mathématique : écraser au moyen d'une artillerie formidable les défenses de l'ennemi, s'emparer du fort d'Issy, et par cette trouée aborder les remparts et entrer dans la ville.
Dans la nuit du 1" au 2 mai, le 22'' bataillon de chasseurs enlevait à la baïonnette la gare de Clamart, tandis que deux bataillons du 35*' et du 42° s'emparaient du château d'Issy après un combat acharné. Les fédérésjaissèrent encore trois cents morts sur le terrain et quatre cents prisonniers entre les mains des assaillants.^, Le fort d'Issy se trouva dès lors investi et séparé du corps de la place.
Une pointe hardie poussée sur la droite des attaques avait mis aux mains des assiép-eants la redoute du moulin Saquct. Alourdis par le vin, les défenseurs de la redoute, surpris à deux heures du malin, laissaient deux cents morts sur place, tandis qu'on ramenait à Versailles trois cents prisonniers, huit canons et des fanions rouges auxquels les soldats suspendaient des branches de lilas en fleurs.
Rien ne saurait remplacer les dépêches, parfois bouffonnes, des insurgés. Citons-en quelques-unes :
« o avril : Bergeret et Flourens ont fait leur jonction ; ils marchent sur Versailles. Succès certain. 11 h. 20 du matin. »
Flourens était tué depuis trois heures.
« 3 avril, 2 heures : Les colonnes ont pu franchir les lignes et se mettre en marche sur Versailles : Bergeret les a entraînées au cri de : Vioe la République ! »
« 4 avril : Les Vendéens de Gliarctte, les agents de Piétri fusillent les prisonniers, égorgent les blessés, tirent sur les ambulances. Vingt fois, les misérables qui déshonorent l'uniforme de la ligne ont levé la crosse en l'air, puis traîtreusement ont fait feu sur nos braves et confiants concitoyens. La Commune compte sur vous... Bientôt il ne restera plus aux royalistes de Versailles que la honte de leurs crimes. »
Le journal la Montagne, qui eut trois éditions en quatre heures, imprimait: « Victoire, le Mont-Valérien est à nous ! »
Dans les luttes qui se livrèrent aux environs de Neuilly et d'Asnières, où les fédérés perdirent successivement toutes leurs positions, Dombrowsld expédiait des dépêches constatant ses progrès de chaque jour.
« Nous sommes au pont de Neuilly, continuons d'avancer. ))
Le lendemain :
« Nous sommes à cent mètres du pont de Neuilly. »
Le jour suivant :
« Nous avançons toujours ; nous ne sommes plus qu'à cinq cents mètres du pont de Neuilly. »
A ce compte, il finit par rentrer dans Paris.
La loi des suspects, édictée le 6 avril, et livrant à la police quiconque serait accusé de relations avec Versailles, offrait un instrument commode pour imposer aux journalistes une réserve qui n'avait rien de commun avec la liberté. Dès le 19 mars, quelques journaux avaient transporté leurs bureaux à Versailles : c'étaient ceux qui avaient le mieux jugé la situation. Les autres, restés à Paris, se virent bientôt réduits à flatter les nouveaux maîtres ou à disparaître.
Le 7 avril, les agents de la Commune se présentaient aux bureaux du Bien public pour arrêter son rédacteur en chef, Henri Vrignault, coupable d'avoir fait de la conciliation à outrance. Le lendemain, le rédacteur annonça qu'il continuerait à dire la vérité;, à défendre la justice, et qu'on ne pourrait mettre la main sur lui. Il tint parole, mais huit jours plus tard parut un décret ainsi conçu :
« La Commune, considérant qu'il est impossible de tolérer dans Paris assiégé des journaux qui prêchent ouvertement la guerre civile, donnent des renseignements militaires à l'ennemi, et propagent la calomnie
contre les défenseurs de la République, a arrête la suppression des journaux le Soir, la Cloche, V Opinion nationale et le Bien public. »
Ces journaux, qui étaient pourtant républicains, protestèrent et voulurent continuer leur publication. Au bout de deux jours, un mauvais caricaturiste nommé Pilotell, devenu commissaire de police, venait fermer leur imprimerie, disperser les caractères et les mettre dans l'impossibilité de continuer.
Dès le ISavril, un rédacteur du Siècle{i), dénoncé par le Père Duchéne, horrible petite feuille renouvelée de 93, était arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, où Raoul Rigault devait le fusiller quarante jours plus tard.
C'est ainsi que la Commune entendait la liberté de la presse. Par contre, elle accorda toute licence aux feuilles qui se dévouèrent à sa cause.
L'Internationale avait son organe officiel, la B évolution politique et sociale, pour plaider les sottises de la nation armée, la suppression de la police, la collectivité des biens cléricaux et la main-mise du peuple sur « les édifices consacres au commerce des superstitions. » Elle flattait les ouvriers en préconisant les grands travaux à exécuter et l'impôt sur le capital qui atteindrait seulement les riches.
Le citoyen Vaillant, étudiant revenu d'.Ulemagnc, tranchait la question des princes et des rois : « La société n'a qu'un devoir envers les princes : la mort. Elle n'est tenue qu'à une formalité, la constatation d'identité. » (27 mars.)
V A /franchi, de Paschal Grousset, délégué aux Aflaires extérieures, n'était pas plus tendre pour M. Thiers ; il demandait que « la tête de ce fauteur de désordre fût mise à prix. Thiers, s'écriait-il, Porsenna qui assiège Rome ! trois cents jeunes gens ont juré ta mort. » (4 avril.)
(1) (1. Chaudey.
Le Salut public, le Cri du peujjle et la Montagne ne cessaient de soulever les fureurs populaires contre le clergé, les couvents, les sœurs et les frères, poussant aux perquisitions pour découvrir les souterrains (qui furent une des manies de la Commune), afin d'y trouver les preuves des crimes odieux dont ils accusaient les gens d'église.
Le Cri du peuple réclame la démolition de la colonne Vendôme pour faire disparaître le dernier souvenir de l'esclavage impérial; la Montagne ajoute qu'il faut jeter à la voirie les restes de Napoléon P"^ ; un citoyen austère propose de dédorer le dôme des Invalides pour faire affront à ces restes méprisables ; et le Mot d'ordre, de Rochefort, estime qu'il faut brûler sur la place Vendôme VHistoire du Consulat et de V Empiré, en attendant qu'on démolisse la maison de M. Thiers.
Ces monstruosités semblaient alors toutes naturelles ; l'esprit public était tellement saturé de ces doctrines, que beaucoup de personnages peu sympathiques à l'insurrection ne semblaient plus distinguer entre le gouvernement légitime et les insurgés.
Les clubs firent peut-être moins de mal que les journaux, mais ils fournirent l'occasion d'appliquer les doctrines émises dans les feuilles quotidiennes, et, sur la fin du mois d'avril, Paris eut l'odieux spectacle des églises profanées et remplies d'une foule sinistre applaudissant aux leçons de pillage et d'assassinat données par des orateurs de cabaret.
L'église Notre-Damc-des-Champs fut la première souillée. Les patriotes du quartier s'y réunirent le soir du 26 avril pour y discuter les grands problèmes de la régé-
nératioii sociale. Les lustres étaient allumés, on y parla beaucoup et un témoin oculaire atteste qu'on y « fuma. »
La nouvelle église de Saint-Pierre de Montrouge fut confisquée comme lieu de réunion pour la garde nationale ; sur les instances du curé, on voulut bien autoriser les catholiques à entrer une fois le dimanche par une porte de service pour entendre la messe dans la crypte souterraine. On revenait au temps des catacombes.
Le club de la salle Molière fut transféré dans Téghse Saint-Nicolas-des-Champs « pour y traiter de l'athéisme et anéantir par la science les vieux préjugés et les germes que la séquelle jésuitique a su infiltrer dans la cervelle des pauvres d'esprit. «
« Les clubs sont les auxiliaires de la Commune, c'est d'eux que doivent jaillir les idées que la Commune a mission de réahser. » Partage des biens, extermination des bourgeois, des otages et des Versaillais, sont les thèmes les plus ordinaires de ces discours, couverts par les applaudissements d'une foule en délire.
Le club de Saint-Sulpice fut plus difficile à établir ; des gardes nationaux avinés, précédés de gamins contrefaisant les cris de tous les animaux, envahirent l'église pendant qu'on y faisait le mois de Marie. Une vraie bataille s'engagea, et les envahisseurs n'eurent le dessus qu'en allant chercher du renfort ; une femme, armée d'un énorme sabot, avait défendu victorieusement les abords de la chaire, que les insurgés voulaient prendre d'assaut. La chaire était l'objectif des bavards prétentieux ou des énergumènes qui voulaient y débiter leurs impertinences et leurs blasphèmes. A la Trinité, à Saint- Germain-l'Auxerrois et à Sainte-Marguerite, ce furent des femmes de la pire espèce qui occupèrent le plus souvent les chaires paroissiales. Durant cette orgie monstrueuse, les marchands de journaux circulaient dans la foule des auditeurs et offraient une feuille immonde, le
Prolétaire, aux fidèles de ce culte nouveau qui respectait la liberté de conscience des catholiques comme la Commune respecta toutes les autres libertés.
Le résultat de ces excitations ne se fit guère attendre. La loi des suspects fut appliquée avec une vigueur croissante. La fantaisie d'un commissaire de police ou d'un caporal de garde nationale suffit à déterminer des perquisitions dans les établissements publics et les maisons particulières.
Un personnage portant écharpe ou galon quelconque suivi de trois ou quatre soldats avinés, se présente au nom de la Commune qui est alors la loi.
« — Quel est votre mandat ?
« — Ceci ne vous regarde pas. Vous êtes suspect, vous avez des intelligences avec les Versaillais ; il y a chez vous des armes, des munitions, un souterrain. Nous sommes chargés de nous en assurer. »
Le nombre des individus arrêtés et détenus plus ou moins arbitrairement, à la suite de perquisitions, s'éleva au chiffre respectable de 3.682 en moins de quarante jours.
Les églises et les couvents furent naturellement plus maltraités que toute autre maison. Le 8 avril, on ouvrait déjà les tombeaux des archevêques de Paris à Notre- Dame pour y chercher des richesses ; du 1" au 18 avril, vingt-six églises sont closes ou mises sous les scellés. Le 26 avril, les scellés de Notre-Dame sont brisés ; bronzes, ornements, vases sacrés, tout est envoyé à la Préfecture, puis à la Monnaie, où l'on n'eut pas le temps de les fondre. Notre-Dame-de-Lorette fut des plus maltraitées ; les troncs défoncés, les tabernacles des chapelles détruits, les statues décapitées et jetées à terre, les candélabres brisés ou tordus, les meilleurs tableaux percés à coups de baïonnette. L'égUse Saint-Laurent fut saccagée, et, après sa fermeture, on suspendit à son
portail cet ccriteau qui voulait être méchant : Ecurie à louer.
La grande manifestation des Francs-Maçons fut fixée au samedi 29 avril, et Paris vit ce jour-là une des plus curieuses exhibitions. Les Rose-Croix, avecleur cordon rouge, les Kadoches, avec leur écharpe noire frangée d'argent, des bannières de toutes les formes, des rubans de toutes les couleurs et des tabliers de toutes les dimensions défilèrent le long des boulevards. Reçus à l'hôtel de ville en grande cérémonie, harangués par Félix Pyat, embrassés par Beslay, ils reçurent do Léo Meillet un drapeau rouge « pour être placé au-devant dos balles homicides de Versailles. » Le frère Thirifocq répond : « Si nous ne sommes pas entendus et si l'on tire sur nous, nous appellerons à notre aide toutes les vengeances. Tous ensemble nous nous joindrons aux compagnies de guerre pour prendre part à la bataille. »
Les deux mille manifestants (1), revêtus de leur ridicule costume, allèrent depuis la Bastille jusqu'à l'Arc-de- Triomphe, escortés par une foule qui ne leur ménageait point les quolibets ; ils n'étaient applaudis que par les fédérés. Un combat, dont les projectiles arrivaient jusqu'à l'avenue d'Eylau, refroidit fort Tenthousiasme des manifestants ; il n'en resta qu'une quarantaine pour suivre la première bannière, sur laquelle on lisait cette devise touchante : Aimons-nous les uns les autres.
Pendant que trois députés allaient à Versailles trouver M. Thiers, qui leur répondit : « Que Paris mette bas les armes, j'écouterai alors toute proposition raisonnable ;
(1) Les Loges prétendent qu'il y en avait dix îi onze mille. (Document du 5 mai 1S7L)
sinon, non ! » les Vénérables plantèrent leurs bannières sur les remparts comme pour défler Tartillerie versaillaise ; puis se sauvèrent. Comme la démarche ne rapporta guère que du ridicule aux Loges maçonniques, elles ne manquèrent pas de la désavouer.
Le but proposé à la niaiserie parisienne dans l'établissement de la Commune était de rendre à la grande ville ses libertés municipales, et c'est sur ce point que portèrent d'abord les négociations avec Versailles. Il fallait bien un prétexte pour amuser la foule, mais tous les prétextes invoqués furent menteurs, et un des chefs du mouvement, plus franc que les autres, a déclaré que lui et ses amis voulaient « faire la noce. »
La victoire, qu'un concours de circonstances et de désastres extraordinaires avait mise entre les mains du comité central et des meneurs, ne laissait pas d'être embarrassante.
Etrangers à toute administration, les nouveaux chefs du peuple ne savaient pas que, dans une annexe de l'hôtel de ville, l'Assistance publique avait soixante-dix-huit millions dans ses caisses ! Un employé fidèle vint à bout de sauver ce patrimoine des indigents de Paris, et il était trop tard quand la Commune voulut le saisir.
En attendant, il faut des ressources, et, dès le premier jour, on réquisitionnait la Banque de France qui se défendit vaihamment, conserva son bataillon armé, mais n'en versa pas moins de 16.693.202 fr. 33 c. du 20 mars au 23 mai, en trente-neuf réquisitions. Le reheur Varlin, délégué aux Finances, avait, dès le 24 mars, fait enfoncer les cotfres-forts de la caisse municipale et dressé un inventaire fort détaillé des 1.284.405 fr. 35 c. qui s'y trouvèrent.
— Vo-2 —
Cela ne suffisait pas pour payer les gardes nationaux, leurs femmes et bien d'autres personnages qui devaient vivre de la Commune. Rousseau, du comité central, propose, le 21 mars, de frapper les caisses des chemins de fer d'un impôt proportionnel qui produisit à peu près deux millions. Grolard et Blancliet demandent que l'on confisque et que l'on vende au profit de la Commune les biens des députés et des sénateurs qui ont voté la guerre. Le produit de l'octroi, l'argenterie des Invalides et des ministères envoyée à la Monnaie s'ajoutèrent à ces ressources; le pillage des églises, des couvents et de quelques hôtels particuliers fournirent un appoint qui n'était pas à dédaigner ; et si quelqu'un observait que ces formes d'emprunt étaient un peu risquées, la Commune répondait invariablement : Item, il faut vivre.
Quand Jourde, qui administrait les finances, demande quelle sera l'attitude de l'assemblée municipale à la veille d'être élue (25 mars) si l'Assemblée nationale ne veut pas la reconnaître, la réponse est unanime : « On n'oserait pas ! » Tant les révoltés comptaient sur la complicité des uns et la lâcheté des autres !
Paschal Grousset, délégué aux Affaires étrangères, avait payé la note de son tailleur en le nommant conservateur de la bibliothèque du ministère. Bien d'autres nominations ne valurent point celle-ci et étaient peut-être moins justifiées. Le docteur Roussellc, qui s'intitulait chirurgien en chef de la République universelle et directeur des fêtes populaires, le garçon boucher Victor Bénot, gouverneur du Louvre, le menuisier adjudantmajor Etienne Boudin, qui exploitait les caves des Tuileries, et mille autres de ce genre étaient certes plus ridicules que ce tailleur devenu homme de lettres.
Un membre du comité central avait été nommé directeur des télégraphes ; dès les premiers jours, ses communications étaient interrompues avec la province; il
utilisait ses loisirs en signalant au peuple de Paris « les atrocités de Versailles, les procédés criminels des monarchistes coupant ses flls métalliques. » Ses rapports peuvent rivaliser avec ceux du chirurgien annonçant que les Versaillais lancent des obus et des bombes remplis de médailles de la Vierge « dentelées sur les bords. »
La Commune avait son directeur des Domaines nommé Fontaine ; il allait partout inventorier et revendiquer les propriétés de l'Etat, prendre l'argenterie, la vaisselle, les objets appartenant à M. Thiers, pour les mettre sous le séquestre ou les envoyer à la Monnaie.
Elle avait son monnayeur, un ouvrier fondeur nommé Camelinat, qui fondit pour 1.200.000 fr. de pièces de 5 francs, avec les 169 lingots pris à la Banque et l'argenterie des ministères. Le tout valait, au poids, 1.573.000 fr. On juge par ces chiffres que la fabrication coûtait un peu cher. La main des fédérés était plus à craindre pour les matières précieuses que le creuset de l'orfèvre.
Les démocrates demandant le gouvernement du peuple par le peuple, ont toujours réclamé la liberté et le contrôle de l'opinion publique. Les Parisiens furent scandalisés de voir voter le huis-clos des séances. La Commune n'était, au fond, qu'une société secrète agissant au grand jour; le huis-clos lui convenait. Du 29 mars au 13 avril, toutes les délibérations furent tellement mystérieuses que les huissiers même étaient écartés, toutes portes closes.
Le secret n'était pas tellement gardé que M. Thiers ignorât ce qui se passait dans ces réunions; quelques traîtres le lui apprenaient chaque jour. On les laissa échapper quand vint la débâcle.
A défaut de ces pièces, qui ont été détruites, il nous reste le Journal officiel de la Cominwie, qui nous indique la hauteur des vues de ses membres. Ce n'était
point une révolution municipale qu'ils avaient en vue; c'était la révolution universelle. Tous ces ouvriers et petits bourgeois déclassés rêvaient la domination absolue et l'exaltation du prolétariat, destiné à faire la loi partout. Tout ce qui n'est pas prolétaire et communard devient chouan ou girondin; « les rouges doivent exterminer les pâles. )>
Minière, envoyant sa démission de membre de l'Assemblée nationale pour rester membre de la Commune, admire la population parisienne et honnit le reste de la France qui devra subir le joug. La Commission executive déclare que « les Yersaillais assassinent, tandis que les républicains combattent. » (9 avril.)
Les délégués, jaloux l'un de l'autre, sont soumis à la surveillance d'un comité, qui lui-même est surveillé par un comité supérieur. Les divisions éclatent, Félix Pyat n'est plus qu'un régicide en chambre, au dire de Yermorel; "Vermorcl n'est qu'un agent secret de Napoléon III, au dire de Pyat; Lefrançais provoque Vermesch à venir aux avant-postes. Rochetbrt insulte Vésinier, traite Minière de voleur et de lâche. Rigault, se croyant blessé par un vote de défiance, donne sa démission de délégué à la Sûreté générale; il faut, pour le calmer, le nommer procureur de la Commune et pourvoyeur de ses prisons.
Au sortir de ces séances agitées dont le public n'a pas connu tous les orages, Vermorel écrivait :
« Le dégoût me prend au miUeu de tant de sottises, de tant de prétentions, de tant de lâcheté; nous n'avons que des imbéciles, des fripons ou des traîtres, instruments vils et ridicules, rien que des personnalités grotesques et monstrueuses. »
Pour se venger de ses défaites, la Commune ne vitrien de mieux que d'organiser la Terreur. Sur les avis du comité central qui la dominait et voyait la garde nationale tout à fait découragée, on décida Tarrestation de Cluseret qui, trois semaines auparavant, avait fait mettre Bergeret à Mazas, pour le remplacer par Rossel, qui dura onze jours ; et le 28 avril, sur la proposition du pharmacien Jules Miot, on vola, par 45 voix contre 23, la création d'un comité de salut public composé de cinq membres nommés au scrutin individuel. L'article 3 de ce décret porte que : « Les pouvoirs les plus étendus sur toutes les commissions sont donnés à ce comité qui ne sera responsable qu'à la Commune. » Les cinq membres jugés dignes d'exercer ce pouvoir dictatorial furent Antoine Arnaud, fabricant de filets, le peintre Gabriel Ranvier, Félix Pyat, le commis-voyageur Charles Gérardin et le clerc d'avoué Léo Meillet.Les Jacobins l'emportaient sur les socialistes, les violents sur les modérés, on reprenait les traditions de 1793, et Fun des premiers soins du nouveau pouvoir fut de rétablir le calendrier républicain et de faire construire de nouvelles barricades sur la place de la Concorde, la terrasse des Tuileries, dans les rues Royale, de Rivoli, etc.
Effrayé des pouvoirs du comité de salut public, Jourde, délégué aux Finances, voulut rendre compte de sa gérance et donner sa démission. Il déclara avoir encaissé, du 20 mars au 30 avril, 26.013.916 fr. 70 c, et dépensé 25.138.089 fr. 12 c, en sorte qu'il avait un excédent de 875.827 fr. 58 c. en caisse. 11 avait donné 20.000.000 à la guerre, 1.800.000 fr. à l'intendance, 1.445.000 fr. aux municipalités, 1.500.000 fr. pour les hôpitaux, les pom-
picrs, les téléj:?raphcs, rimprimerie, 112.000 fr. pour les affaires étrangères.
Le chiffre le plus curieux clans ces dépenses est celui de rinstruction publique. La Commune, qui voulait éclairer le peuple, ne dépense que 1.000 francs dans tout son règne pour l'instruction primaire.
Non seulement les collègues de Jourde ne voulurent point accepter sa démission, mais ils déclarèrent qu'il devait continuer, parce qu'il avait « fait des miracles. » Les compagnies de chemins de fer, dont il avait déjà tiré 1.592.000 francs, bien d'autres, dont il avait dévalisé les caisses et l'argenterie, ne furent point du même avis et continuent à penser que ces miracles étaient de fort vilains tours. En récompense de sa bonne gestion, Jourde fut réintégré et soustrait à l'autorité du comité de salut public.
Pour augmenter les ressources du Trésor, la pêche à la ligne fut interdite dans la Seine et les délinquants condamnés à dix francs d'amende avec confiscation des engins. Il ne faut jamais néghger les petits profits.
Le délégué à l'Enseignement, voulant hâter la transformation de l'enseignement religieux en enseignement laïque partout où elle n'était pas encore effectuée, nomma une commission dont les citoyens Dacosta et Assolier furent les plus beaux ornements. 11 est probable que Dacosta, grand ami du sinistre Raoul Rigault, trouva le moyen d'avancer l'opération en expulsant les Frères et les Sœurs des Ecoles chrétiennes. Cette expulsion eut lieu du 19 avril au 7 mai, et 32 Frères des Ecoles chrétiennes, arrêtés dans les gares au moment où ils voulaient se retirer en province, furent mis en prison comme otages et la Commune ne fit aucune difficulté de leur reprocher l'abandon du poste d'où elle les chassait violemment.
Son Journal officiel en fait foi. Le 11 mai, il constate en outre que :
« Malgré l'expulsion, il reste encore dans beaucoup d'écoles, sous forme de crucifix, madones et autres symboles, le souvenir de cet enseignement. Les instituteurs et institutrices devront faire disparaître ces objets, dont la présence offense la liberté de conscience. »
Les magistrats du tribunal civil de la Seine furent accusés, comme les Frères, d'avoir lâcbement abandonné leur poste, et un citoyen avocat nommé Voncheu fut mis à leur place avec des pouvoirs étendus. Les huissiers, greffiers et notaires créés à l'avenant, assistèrent le nouveau tribunal, et en prévision des procès criminels qui allaient bientôt surgir, on institua, le 4 mai, six accusateurs publics, dont Rigault, Ferré, Dacosta furent les corj^phées.
Pour simplifier les débats et installations, le serment politique et le serment professionnel furent abolis le même jour, sur la proposition de l'avocat Protêt, délégué à la Justice.
Malgré les deux ou trois réorganisations tentées depuis six semaines, le comité de salut public ne réussissait pas mieux que la commission executive ; ses décrets violents ou odieux aidaient les choses à aller de mal en pis ; les sympathies de l'Amérique du Sud et des socialistes allemands dont il se flattait, étaient trop platoniques pour améliorer une situation qui empirait de jour en jour. Le désordre allait croissant, et le fameux comité central, qui avait fait la révolution du 18 mars, voulut intervenir pour la sauver.
Rossel, délégué à la Guerre depuis cinq ou six jours, détestait ce comité, mais il avait besoin de son concours pour rétablir Tordre dans les services militaires. Que pouvait-il attendre du relieur Varlin, placé à la tête du
service des subsistances? Que faire si, en face des A'ersaillais menaçants, les fédérés, las d'être menés au feu par La Cecilia, Dombrowski, Wrobleski, Okolovicz et cent autres soldats de la révolution universelle, se refusaient à continuer un service devenu de plus en plus dangereux? Il fallut donc revenir au comité central pour profiter de son influence sur les gardes nationaux, et le 15 floréal an 79 (5 mai) le comité de salut public rendit un arrêté ainsi conçu :
« La délégation de la Guerre comprend deux divisions : direction militaire, administration. Le colonel Rossel est charge de l'initiative et de la direction des opérations militaires. Le comité central de la garde nationale est chargé des différents services de l'administration de la guerre, sous le contrôle direct de la commission militaire. »
Le comité reprenait ainsi une position officielle et pouvait émarger au budget tout en prenant une part active à la résistance.
Les étrangers ne continuent pas moins à dominer. Par arrêté de Rossel, La Cecilia commande le centre, de la Bièvre à Auteuil ; Dombrowski l'aile droite, d'Auteuil à Sain-Ouen ; Wrobleski, de la Bièvre à la Seine, aile gauche. Eudes et Bergeret sont mis à la tête des réserves.
Le 6 mai, la Commune, voulant se rendre favorables les clients du Mont-de-Piété, ordonne de rendre aux prêteurs les objets engagés pour moins de 40 francs, et considérant que la chapelle expiatoire de Louis XVI est une injure permanente à la justice du peuple, ordonne que ladite chapelle sera détruite dans la huitaine et ses matériaux vendus au profit du domaine public.
Cette mesure ridicule devait blesser au cœur les royalistes de Versailles. Un sursis de huit jours sauva ce monument.
Le 7 mai, le comité, sentant que le moment des grandsefforts arrivait, décréta l'établissement d'un club central dans l'église Saint-Eustache. Tous les clubs de Paris étaient invités à y envoyer leur délégué pour répandre partout les idées de la Commune (1) que les Parisiens commençaient par trouver bien amères. Le même jour. Protêt décrétait la mise sous séquestre de tous les biens,, meubles et immeubles, appartenant aux communautés religieuses, et Rossel demandait la réquisition de tous les chevaux de selle pour la cavalerie fédérée. Les combats d'avant-postes allaient bientôt prendre fln et l'attaque du cor]3s de place commençait l'action décisive.
Le nouveau délégué à la Guerre, Rossel, en réorganisant les commandements militaires, avait espéré remettre l'armée fédérée sur un meilleur pied ; il s'aperçut bien vite que l'anarchie serait plus forte que lui.
Rossel donna sa démission qui débute ainsi :
« Paris, le 9 mai 1871.
« Citoyens membres de la Commune, chargé par vous à titre provisoire de la délégation de la Guerre, je me sens incapable de porter plus longtemps la responsabilité d'un commandement où tout le monde délibère et personne n'obéit. »
Après avoir démontré que les comités d'artillerie, central et de salut public n'ont fait que des projets et des parades; qu'au lieu de 12.000 hommes qu'il attendait, il n'en est pas venu 7.000 ; il conclut quïl n'y a rien à faire avec un pareil gouvernement, et dit : « Je me retire et j'ai l'honneur de vous demander une cellule à Mazas.
« Rossel. »
Rossel, décrété d'accusation, était déféré à la cour
(1) Pour répandre ses idées en province, la Commune lançait à profusion des ballons remplis de proclamations incendiaires et d'appels h la nation.
martiale qui devait le condamner comme traître et vendu à Versailles. L'idée d'être juge par un certain Collet « qu'il avait vu caponner devant les obus à Issy » le détermina, dit-il, à s'échapper de l'hôtel de ville où son ami Gcrardin était chargé de le garder ; ils partirent ensemble et il se cacha jusqu'au jour où il fut arrêté pour être conduit à Versailles et de là au poteau de Satory.
Au moment où ce déserteur de l'armée française disparaît de la scène d'une manière si misérable, il n'est pas sans intérêt de reproduire l'appréciation que nous trouvons dans ses papiers posthumes sur les insurgés qui avaient fait tomber une à une les illusions de cet esprit égaré :
« J'ai servi fidèlement , aveuglément la Révolution jusqu'au jour où j'ai eu expérimenté par moi-même toute la vanité des espérances que j'avais fondées sur cette tentative. La Commune n'avait pas d'hommes d'Etat, pas de militaires et ne voulait pas en avoir : elle accumulait les ruines autour d'elle sans avoir la puissance ni même le désir de créer à nouveau. Ennemie de la publicité parce qu'elle avait conscience de sa sottise, ennemie de la liberté parce qu'elle était dans un équilibre instable d'où tout mouvement devait la faire choir, cette oligarchie était le plus odieux despotisme qu'on puisse imaginer. N'a^'ant qu'un procédé de gouvernement qui était de tenir le peuple à ses gages, elle ruinait par ses dépenses l'épargne de la démocratie et en ruinait les espérances, parce qu'elle désaccoutumait le peuple du travail. Lorsque je vis que ce mal était sans remède, que tout effort, tout sacrifice était stérile, mon rôle se trouva fini. »
C'est à dater de ce jour que les mesures violentes commencent à être appliquées et que la Commune revêt
le caractère de cruauté qui lui est propre et la flétrit à jamais. Le journaliste Cournet, délégué à la Sûreté générale, envoya Le Moussu saisir le Moniteur universel, VObsei'vateur , Y univers , le Spectateur, Y Etoile et Y Anonyme , six journaux qui osaient encore dire la vérité.
Trouvé trop mou pour les circonstances, Cournet était remplacé, le lendemain 13, par le tigre à face humaine répondant au nom de Théophile Ferré, et le venimeux Vésinier fut mis à la tête du Journal officiel, pour mieux tromper les Parisiens.
L'exécution sauvage ordonnée contre « le hombardeur Thiers » eut lieu le 14 mai. Sa maison devait être démolie. Des décrets spéciaux avaient pourvu au placement des objets mobiliers et collections précieuses qu'elle renfermait. Son linge devait être employé à faire de la charpie pour les ambulances. Quand tout fut déménagé et dispersé, on démolit solennellement Thêtel en présence des autorités déléguées. Félix Pyat voulait qu'on inscrivît sur une plaque noire ces mots vengeurs : « Ici fut la maison d'un Français qui brûla Paris. » Le directeur des Domaines ordonna que le mobilier serait vendu aux enchères, après exposition pubhque, et servirait « à pensionner les veuves et les orphelins de la guerre infâme que nous fait l'ex-propriétaire de l'hôtel Georges. »
En voulant renverser la colonne Vendôme, les fédérés n'avaient fait que reprendre une idée du gouvernement de la Défense nationale. Dès le mois de septembre 1870, les nouveaux gouvernants avaient conçu ce projet pour humiher l'Empire tombé, mais ils avaient eu des choses plus pressantes à faire, et la Commune était digne de mettre l'idée à exécution. Le 12 avril, elle avait édicté ce décret, qu'elle voulut rendre sentimental et qui était seulement stupide :
(( Considérant que la colonne impériale de la place
Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse iiloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à Tun des trois grands principes de la République française, la fraternité,
« Décrète :
« Article unique : La colonne de la place Vendôme sera démolie. »
Les étrangers qui assistèrent à cette odieuse exécution se retirèrent en haussant les épaules. On a voulu voir l'intervention des Allemands dans cette sottise monstrueuse ; la vérité est qu'on n'en trouve de traces nulle part, mais on ne peut douter que cet acte de sauvagerie entrât parfaitement dans leurs intentions.
Il en coûta 354.000 francs pour relever ce monument, et l'imbécile Courbet, qui seul était solvable parmi les membres de la Commune, fut condamné à payer les frais de cette équipée dont il avait été le promoteur. Il en fut quitte pour six mois de prison.
La gloire militaire, qui déplaisait si fort à la Commune , allait prendre un nouvel essor par le décret suivant rendu au moment où la colonne tombait :
« Le comité de salut public,
« Considérant que, pour sauvegarder les intérêts de la Révolution, il est indispensable d'associer l'élément civil à l'élément militaire ;
« Que nos frères avaient parfaitement compris que cette mesure pouvait seule préserver le paj^s de la dictature militaire, laquelle, tôt ou tard, aboutit invariablement à l'établissement d'une dynastie,
« Arrête :
« 1" Des commissaires civils, représentants de la Com-
mune, sont délégués auprès des généraux des trois armées de la Commune ;
« 2° Auprès du général Dombrowski , le citoyen Dereure ;
« Auprès du général La Cecilia, le citoyen Johannard ;
« Auprès du général Wroblesld, le citoyen Léo Meillet. »
On peut demander si ces trois aventuriers, dits généraux^ furent flattés d'être surveillés ou au moins assistés par ce cordonnier, ce fleuriste et ce clerc d'avoué que les sutïrages aveugles de la foule avaient fait membres de la Commune. Il est probable que cette avanie décida Dombrowski à pousser la négociation qui lui promettait la vie avec une somme suffisante pour se retirer, lui et ses principaux compagnons.
Pour découvrir les réfractaires qui étaient en grand nombre, les gardes nationaux fédérés avaient fouillé le quartier latin et le quartier Bréda; l'église Notre-Damede-Lorctte servit de prison à tous ceux qui n'avaient pu s'échapper.
Le 159" bataillon voulant se remettre de ses fatigues imagina de piller l'église Notre-Dame-des- Victoires dont les nombreux ex-voto offraient une prise facile à saisir. Si cette foule immonde emporta tout ce qu'elle put prendre, elle laissa du moins sur le pavé 400 bouteilles vides apportées de chez les marchands voisins.
On adopta ce décret :
(c Toute exécution d'un prisonnier de guerre ou d'un partisan de la Commune de Paris sera sur-le-champ suivie de l'exécution d'un nombre triple des otages retenus et qui seront désignés par le sort. »
Avec le système d'informations que possédait la Commune, elle pouvait désormais massacrer autant d'otages
qu'il lui plairait. Il suffisait à un garde national quelconque do regarder dans sa lorgnette. Rochefort prit la fuite ce jour-là même, et sa vie fut sauvée. Arrêté à Melun, il fut amené à Versailles.
Pour briser toutes les résistances qui pourraient la gêner, la Commune supprima le lendemain les deux journaux encore existants en dehors des siens. La Revue des Deux-Mondes elle-même y passa, et les feuilles de Victor Hugo, Félix Pyat, Paschal Grousset, Jules Vallès, Tignoble Père Duchène restèrent seules tolérées, pour apprendre aux Parisiens que la liberté de la presse n'était point un vain mot. Il en résulta, pendant ces dix derniers jours, une pénurie de nouvelles et de renseignements qui fut une des plus grandes privations imposées pendant le second siège.
Sous le règne éphémère des fédérés, il n'y eut pas moins de huit ou dix complots pour livrer Paris à l'armée réguhère.M. Thiers accueillait toutes les offres, mais le ministère de la guerre n'y avait aucune confiance, et, en somme, c'est le ministère qui eut raison, car les tentatives échouèrent toutes et en définitive ce fut la force qui l'emporta. Français ou étrangers, gardes nationaux ou officiers de l'armée régulière, fédérés et traîtres communards prêts à livrer un secteur ou une porte pour de l'argent, rencontrèrent des obstacles insurmontables dans la défiance des uns, l'incapacité ou l'impuissance des autres. En somme les 40.000 gardes nationaux qu'on espérait pouvoir rallier dans les VP, VII% IX^, et XP arrondissements jouèrent un rôle très effacé, et à part quelques épisodes honorables, ils prouvèrent que sans l'armée la garde nationale est d'un mince secours pour
conserver ou rétablir l'ordre dans une grande ville.
Un de ces complots hâta cependant le dénouement. A force de tentatives, on avait décidé Dombrowski à laisser entrer l'armée. Cournet reçut 3.000 fr. pour mettre un émissaire de Versailles en relations avec Hutzinger, premier aide de camp de Dombrowski.
L'émissaire Georges Veysset, fournisseur de Paris, s'adressa d'abord à Cluseret, lui offrant ce qu'il demanderait. Cluseret répondit : « Je suis trop bien payé par Bismarck et par les autres pour que vous puissiez m'acheter. » Dombrowski résista pendant quinze jours ; mais, ne pouvant conserver d'illusion sur la chute de Paris, il finit pas consentir, moyennant 1.500.000 fr., pour lui et son état-major, à retirer ses troupes des endroits par où l'armée française dev "t entrer en ville. Le mouvement s'exécuta, et voilà pourquoi on trouva la porte de Saint- Cloud et ses environs abandonnés et sans défense aucune.
La police de Rigault et de Ferré, qui était fort bien faite quand il s^agissait d'espionnage, éventa le projet ; Veysset, arrêté sur la dénonciation d'une portière, fut amené à la Conciergerie, fusillé et jeté dans la Sehie ; le même jour, Dombrowski fut tué sans avoir touché un sou; mais les Français étaient entrés dans Paris.
Hutzinger avait dit à l'amiral Sais^ t « que Bismarck avait distribué plus de34 millions à l'étranger, pour amener à Paris tout ce qu'il y avait de gredins en Europe. » Si la collection était chère, il faut du moins avouer qu'elle était bien réussie. Sans cet appoint des étrangers, la garde nationale n'aurait probablement pas fait pendant si longtemps bonne contenance devant les troupes réguhères. Les avant-postes n'étaient plus tenables. Successivement délogés de toutes leurs positions, écrasés par les batteries de la marine et des forts, qui étaient maintenant tournées contre eux, les fédérés voyaient se rétrécir chaque jour le cercle de l'investissement; les tranchées n'étaient qu'à