‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 26 sur 30 · GG · texte numérisé non relu

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deux cents mètres des remparts ; elles contournaient même les buttes Montmartre, et on attendait l'assaut pour le 22 ou le 23 mai, quand on apprit, dans la journée du 21, que Tarmée entrait dans Paris.

Que s'était-il passé ?

Un brave homme, ancien soldat, et alors piqueur des ponts et (^haussées au service de la ville de Paris, nommé Ducatel, qui était depuis longtemps tourmenté par le désir patriotique d'aider l'armée française à l'accomplissement de son œuvre de délivrance, avait fait passer des renseignements au général Douay, chef du 4'' corps, dont les troupes avançaient par les tranchées du bois de Boulogne. 11 avait remarqué, depuis deux ou trois jours, le peu de suite de la défense, et le dimanche matin 21 mai il résolut de se risquer à visiter les remparts et campements des fédérés. A son grand étonnement, il trouva partout la solitude, et vit les derniers fédérés s'éloigner des bastions que les batteries de brèche, appuyées par les grosses pièces de Montretout, rendaient inhabitables.

Cette retraite, qui ne s'expliquait pas, était le résultat des ordres donnés par Dombrowski.

Ducatel comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre, et, au péril de sa vie, il s'avança sur le rempart au milieu des obus éclatant de temps à autre, et attacha sa cravate au bout d'un bâton pour attirer l'attention des assiégeants, qu'il appelait en vain. Le capitaine de frégate, Trêve, qui Taperçut, courut à lui, et, à travers le fossé, ils échangèrent quelques mots. Le capitaine, ayant remarqué le silence des batteries fédérées, se demandait si une surprise ne serait pas possible, et le piqueur lui criait : « Venez 1 la route est libre ! » M. Trêve passa sur une poutre de la porte de Saint-Cloud, abattue en travers du fossé ; il s'assura que tout était désert aux environs. Le capitaine du génie Garnier, chef d'attaque de tranchée,

accourut aussitôt avec ses hommes, fît jeter un pont sur le fossé, et s'établit solidement sur les ruines de la porte de Saint-Cloud.

Ordre est donné aussitôt aux batteries de Montretout et de Breteuil de cesser le feu. Les hommes sortent des tranchées ; la brigade de Gandil, postée au pont de Saint- Cloud, vient, à marches forcées, saisir la porte du Pointdu-Jour. Tout le 4'' corps la suit et pousse du côté du Trocadéro. Les divisions Berthaut et Vergé occupent, à dix heures du soir, tout le massif compris entre les fortifications et le chemin de fer de Ceinture.

Le 1" corps, commandé par Ladmirault, pénètre dans la place par les portes d'Auteuil et de Passy. Le 2™'' corps (de Cissey), ayant vu les fédérés, qui occupaient le grand Montrouge, fuir précipitamment et rentrer dans Paris, fit avancer le gros de ses colonnes par la porte de Versailles et la tranchée du chemin de fer de l'Ouest. Ce résultat, obtenu presque sans coup férir, était considérable; tout en épargnant les horreurs d'un assaut, il prenait un peu la Commune au dépourvu, et l'empêchait, par sa soudaineté, de réaliser les projets néfastes qui devaient amener l'anéantissement de Paris.

L'armée devait mettre bien du temps à venir. Ces retards ont été vivement reprochés aux soldats de la France. Beaucoup d'écrivains ont prétendu, et les gens de la Commune ont avoué, que si l'armée avait poussé sa pointe et profité de son premier succès, elle aurait enlevé tout Paris, et la promptitude de l'attaque, abrégeant la résistance, aurait épargné tous les malheurs qui suivirent.

C'est possible, et tout le monde est d'accord pour reconnaître que les hommes de la Commune ne surent prendre aucune mesure intelhgente pour repousser les assaillants. Les barricades de la seconde enceinte, construites pendant le premier siège, ne furent pas utiUsées.

Celles élevées depuis quinze jours par le cordonnier Gaillard, qui avait fait sa spécialité de ce genre de constructions, ne furent guère défendues et les fédérés qui occupaient la gare Montparnasse ne se firent pas prier pour lâcher pied. Le général Clinchant prit à revers les énormes barricades qui défendaient l'accès de l'Arc-de- Triomphe ; quinze cents fédérés furent faits prisonniers au Trocadéro, et ces hommes qui avaient tant de fois traité les Versaillais de cajyilulards furent heureux de capituler à leur tour.

Avare du sang de ses soldats, le maréchal de Mac-Mahon prescrivit aux généraux sous ses ordres de ne cherchera emporter de vive force que les barricades considérées comme clefs de position. On devait tourner les autres. Le plan du maréchal était celui-ci : s'étendre partout, déborder l'adversaire et le tourner. C'était plus long peutêtre, mais plus sûr et moins meurtrier.

Une raison particulière commandait la prudence. On croyait sérieusement que Paris était miné, et que des fils électriques reUaient entre eux les égouts remplis de poudre et de dynamite. Les journalistes de la Commune l'avaient tant annoncé, ils avaient parlé avec tant de complaisance de « l'océan de flammes et de feu que les fédérés sauraient mettre entre eux et les assaillants », qu'il était permis de le croire, et le 22 mai au matin, un membre de la Commune gémissait sur le sort de ces pauvres Versaillais, dont Paris allait être le tombeau.

Lorsqu'on annonça à M. Thiers que les communards feraient sauter Paris et le brûleraient, sa réponse fut celle des Français toujours confiants : « Ils n'oseront pas I » C'était mal connaître les forcenés qui avaient pris la tête du mouvement. Ils osèrent tout, le temps seul leur manqua pour tout accomplir ; mais il importe de se faire une idée exacte de leurs desseins pour comprendre que leurs désirs l'emportèrent de beaucoup sur leurs œuvres.

La Commune avait la manie de notre époque, qui prétend venir à bout de tout par la science. Son rêve était d'avoir une invention capable de tuer deux cent mille Versaillais à la demi-heure. « Si M. Thiers est chimiste, il nous comprendra », s'écriait Jules Vallès. Le grandmaître des appareils scientifiques était un membre de la Commune, docteur-médecin, nommé Parisel, âgé de trente ans, et ayant déjà trouvé le moyen de mériter vingt ans de travaux forcés ; le mécanicien Assi, type de l'ouvrier glorieux et fainéant, chargé de la surveillance et fabrication des munitions, lui fournissait les matériaux. Ces destructeurs assermentés imaginaient les instruments les plus singuliers et les plus terribles pour faire triompher la Révolution.

Le 15 mai, on avait enrégimenté les incendiaires et formé des équipes de fitséens, destinés à opérer sur les deux rives de la Seine.

Ferré et Rigault avaient préparé, le 22 au matin, l'incendie du Palais de justice et de la Préfecture de police. Le comité de salut pubhc avait enjoint à Lisbonne de faire sauter le Panthéon, dont les caves étaient pleines de poudre, puis de brûler la bibliothèque de Sainte-Geneviève.

La plupart des ordres donnés ont été détruits, d'autres portent simplement le cachet rouge du comité de salut public, mais ils sont aussi explicites que celui-ci : « Faites briller les mair^ons assaillies joar les Versaillais ou la réaction. » Cette réponse envoyée de l'hôtel de ville au télégraphe de Saint-Sulpice, annonçant que les Versaillais arrivent: « Mette:; le feu à la boîte et repliez-vous », prouve que le système était prémédité ; si la résistance laisseà désirer c'est qu'on avait été surpris ; mais les produits incendiaires étaient sous la main des fédérés, ils allaient en user largement.

L'arrivée des premiers fuyards à l'hôtel de ville, en

apprenant au comité de salut public l'entrée des Versaillais, fut aussitôt suivie d'estafettes portant partout le mot d'ordre : Des hm-yicades ! Des barricades !

L'armée se massait au Trocadéro et à l'Arc-de- Triomphe, sur lequel on voyait flotter le drapeau tricolore.

Le corps du général Douay faisait reculer peu à peu les fédérés et poussait ses hommes dans la direction de la Madeleine ; le 23, au lever du jour, le commandant de Sigoyer, à la tête du 20° bataillon de chasseurs à pied, prenait le Palais de l'Industrie ; la division Vergé cheminait à travers les jardins du faubourg Saint-Honoré ; , Clinchant luttait contre la barricade de la place Qichy, emportée seulement à onze heures du matin, et Brunel, voyant la partie perdue, prit ses mesures pour exécuter la consigne en mettant le feu entre lui et les assaillants.

La matinée du 23 fut marquée par une opération décisive et dont le succès précipita le fatal dénouement. Ce fut la prise de Montmartre.

Attaqués dans les rues montantes et les boulevards extérieurs, les fédérés se retirèrent dans la rue Lepic et sur les hauteurs, et se massèrent dans la partie de Montmartre qui couvre le flanc sud de la colline ; mais les troupes de Ladmirault qui montaient par le cimetière d'où elles chassaient les insurgés, et de la rue Marcadet dont elles avaient pris les barricades, arrivant bientôt, les délogèrent et firent leur jonction, malgré la défense des amazones de la Commune.

Ce fut bientôt une déroute complète. Des torrents humains se précipitèrent par le côté laissé libre, toutes les rues et ruelles donnant du côté de Belleville furent encombrées par cette armée débandée et dont les canons restaient aux mains des « Versaillais » avec de nombreux prisonniers. A six heures du soir, le général Lad-

mirault établissait son quartier-général à Montmartre.

Le coup était rude pour la Commune : perdre sa citadelle dès le lendemain du jour où les troupes s'avançaient sur Paris et malgré les cinq cent quatre-vingtdeux barricades élevées par ses ordres, c'était la mort à brève échéance.

De l'autre côté de la Seine, le général de Cissey était arrivé jusqu'aux environs de Saint-Sulpice ; l'espérance n'était plus possible ; les incendiaires allaient commencer leur œuvre, et les assassins pouvaient se mettre de la partie en exécutant les mesures arrêtées dans la réunion secrète du 20 mai.

Le tocsin sonnant à Saint-Germain-l'Auxerrois, le 23 à midi, fut pour ces misérables le signal, et Brunel, voyant les soldats apparaître aux fenêtres donnant sur la place de la Madeleine, ordonna de mettre le feu à la rue Royale, pour empêcher les troupes du général Douay de le tourner.

Ferré envoya le fameux ordre écrit : « Faites de suite flamhey^ finances », et le citoyen Lucas exécuta fidèlement cet ordre sauvage.

Les incendiaires de la rive gauche se sont flattés d'avoir devancé ceux de la rive droite, et le palais de la Légion d'honneur, dévalisé par Eudes et Mégy, devint le quartier-général de l'incendie. Soixante tonneaux de pétrole furent amenés dans la cour ; il y avait des barils de poudre et des caisses de cartouches dans les caves dont le vin avait été bu, et, pendant toute la nuit du 22 au 23, on avait fait chère lie. Le galérien échappé de Toulon (Mégy) nommait des capitaines et des lieutenants. Le lendemain on roule un baril de poudre et on défonce un tonneau de pétrole dans la grande salle de la Cour des comptes, cinq femmes en badigeonnent les murs ; on en fait autant à la Caisse des dépôts et consignations. On ordonne d'évacuer les rues de Lille et du Bac, et, à six

heures du soir, Eudes, à cheval dans la rue do Lille, leva son épée : c'était le signal.

Un oflicier de fédérés lâcha un coup de revolver dans le ruisseau, devant le palais de la Légion d'honneur ; le ruisseau prit feu et enflamma le palais. Le Conseil d'Etat, la Cour des comptes, la caserne d'Orsay, les Dépôts et consignations furent allumés au même instant.

Eudes avait une demi-heure d'avance sur Brunel. Deux braves citoyens, descendus dans les caves de la Légion d'honneur après le départ des fédérés, retirèrent les barils de poudre avant que le feu pût les atteindre. C'est à leur courage que le Corps législatif, le quai d'Orsay et la rue de Lille sont redevables de n'avoir point été renversés. Dix-neuf maisons de cette rue, toutefois, furent entièrement consumées.

A huit heures et demie seulement, les flammes des Tuileries s'élevèrent en face des palais brûlant sur la rive gauche. Les Tuileries, ancienne demeure de nos rois, où les fédérés avaient pourtant donné de si belles fêtes, attiraient toute leur colère. Le gouverneur était alors un employé de chemin de fer qui s'était fait nommer colonel. Le poste était très recherché, et on se soûlait à l'aise dans cette maison dont les caves renfermaient 40.000 bouteilles de vin. Dardelle avait amené des poudres aux Tuileries, mais il n'était pas féroce, et son autorité céda devant celle de Bergeret qui vint, du Corps législatif, prendre sa place.

« Que ferons-nous des Tuileries ? » avait demandé Félix Pyat dans son article du matin. La réponse était faite depuis vingt ans, et les révolutionnaires s'étaient toujours flattés de faire sauter le repaire de la tyrannie. Vers midi, Bergeret donne à son état-major les ordres du Comité. Le château sera incendié, il n'en restera pas pierre sur pierre ; comme Dardelle est trop mou, le garçon boucher Victor Bénot, devenu colonel, gouverneur

du Louvre, est chargé de l'opération. Entre cinq et six heures du soir, cinq fourgons chargés de barils de poudre, de bonbonnes de pétrole et de tonnelets de goudron sont distribués par trente fédérés qui remuent la poudre à la pelle, badigeonnent les boiseries et les parquets. L'escalier d'honneur, la salle des maréchaux reçurent cinq barils de poudre, que quinze hommes allumèrent tandis que Bergeret et ses gens allaient souper.

A une heure un quart du matin, la salle des maréchaux sautait ; Bergeret, qui fumait en contemplant ce beau spectacle, écrivit alors :

« Les derniers vestiges de la royauté viennent de disparaître ; je désire qu'il en soit de même de tous les monuments de Paris. )>

Tous les communards ont considéré cette destruction lugubre comme une de leurs plus belles victoires.

Les trois colonels Bénot, Boursier et Kaveski prirent eux-mêmes des bidons de fuséens pour brûler le Palais- Royal et la Bibliothèque du Louvre.

Il y avait là des manuscrits d'une valeur inappréciable.

La Commune n'avait pas oublié les musées du Louvre. Jourde prétend qu'on lui avait offert pour son budget 50 millions garantis par nos chefs-d'œuvre, qui passeraient ainsi à l'étranger. Le médecin Pillot, membre de la Commune, vint y faire une perquisition le 22 mai au soir, et fit enfermer comme otages les quarante-sept gardiens attachés au service des musées, puis on les fit travailler aux barricades et on les laissa vingt-quatre heures sans manger pour les obliger à dire où étaient les souterrains conduisant au Champ-de-Mars ! Le soir, ils furent enfermés dans le Louvre ; ils entendaient les craquements de l'incendie qui se rapprochait. On ferma les portes à la voiture qui amenait le pétrole. La fusillade augmentait ; il était cinq heures du matin ; la barricade était prise, les

fédérés en fuite. Grâce à la fermeté de son conservateur, M. Barbet de Jouy, le Louvre était sauvé.

Le 26*= bataillon do chasseurs à pied arrivait ; on fit des prodiges pour circonscrire Tincendie. Le marquis de Sigoyer, son commandant, ne craignit pas de manquer à la consigne pour rendre possible le sauvetage de nos musées ; il fut assassiné à coups de crosse le lendemain, près de la Bastille, et dévalisé comme les pétroleurs savaient le faire.

La nuit avait été terrible ; les troupes avançaient méthodiquement, et les fédérés ne les affrontaient jamais que derrière leurs barricades. Nul doute que ces torrents de flammes entourant notre armée ne lui aient mis au cœur une rage bien légitime on face de tant de ruines accumulées ; c'est ce moment que choisit le triste comité central pour faire appel à nos soldats et poser encore des conditions à la France victorieuse.

Pendant les sept jours que dura la bataille dans les rues, il n'y eut qu'une seule action dénotant quelque talent militaire du côté des insurgés; ce fut la défense de la Butte-aux-Cailles par Wrobleski, commandant l'aile gauche.

Le reste des combats constitue une série de rencontres où la lutte fut farouche, parfois sans pitié, mais où les insurgés eurent toujours le dessous. Tuer du monde aux Versaillais, se sauver en mettant le feu quand ils approcheraient trop, telle était la tactique des fédérés.

Au sentiment de joie qui animait les Parisiens voyant arriver l'heure de la délivrance, succède celui de la colère et de l'indignation quand on aperçoit les vingt incendies allumés à la fois. A mort les pétroleurs ! Pas de quartier ! fusillez les prisonniers ! crient des groupes furieux aux soldats de la France. Les fédérés fusillent les prisonuiers et les citoyens paisibles refusant de se battre pour la Commune ; l'armée

riposte : ce n'est plus alors une lutte, c'est un massacre.

Le mercredi 24, deux positions centrales opposent une vive résistance. La première est l'hôtel de ville, d'où sont partis tant d'ordres criminels ; la Commune l'a évacué, mais de formidables barricades obstruent toutes les rues qui l'avoisinent, et les pièces d'artillerie sont accumulées dans son pourtour. Le général Douay l'aborde par le côté de Saint-Eustache, le général Vinoy par la rue de Rivoli, et le général de Cissey par les quais de la rive gauche, qu'il a longés jusqu'à la hauteur de Notre-Dame. A sept heures et demie, les buttes Montmartre ouvrent le feu sur la Yillette et les buttes Chaumont ; les forts d'Ivry, de Bicêtre etdeMontrouge, encore au pouvoir des insurgés, tirent sur le sud de la ville, et le centre tire sur tout le monde.

De Faveu général, cette nuit sanglante fut la plus terrible de toutes. Quand les défenseurs de l'hôtel de ville se virent serrés de près, le chef d'incendie, monté dans le campanile du monument, fit un signe dès qu'il aperçut les troupes près des halles, et ce monument admirable, dont les souvenirs n'avaient rien qui pût effaroucher les plus francs révolutionnaires, flamba avec une rapidité surprenante. Un de ceux qui l'avaient préparé a donné, devant le Conseil de guerre, l'explication de cet embrasement si rapide : « De distance en distance, on avait placé des barils de poudre qui alternaient avec des bonbonnes de pétrole ; l'huile coulait, on l'a allumée ; ça n'a pas été plus malin que ça. »

Ainsi tombe la légende des milhers de fils souterrains préparés pour mettre le feu partout. Plusieurs, qui coupèrent des cordons de sonnette, ont cru avoir préservé la ville de malheurs immenses. L'incendie fut préparé d'une manière prosaïque, digne de la grossièreté de ceux qui l'ordonnèrent ; ces procédés n'ont rien à démêler avec la science.

En maint endroit, le feu no fut point allumé, parce que l'arrivée des troupes surprit les fédérés. Beaucoup de Biaisons et de quartiers échappèrent ainsi. L'affreux Ferré expédiait ses ordres depuis la Préfecture de police. Au milieu des incendies, on lui amena les religieuses du Bon-Pasteur, chassées de leur maison avec leurs repenties, parce qu'on voulait la brûler. Il y avait d30 personnes en tout.

« — Qu'est-ce que ces femmes ? » dit-il d'un ton moqueur.

« — Ce sont les religieuses du Bon-Pasteur, qu'on a fait sortir de leur maison parce qu'on va la brûler.

« — Que ne sont-elles restées dans leur Bon-Pasteur! ricana Ferré ; elles auraient brûlé avec et seraient allées tout droit au ciel. »

Et il les mit à la porte en les traitant de cayviavals.

Les pauvres filles sont conduites à THôtel-Dieu, y passent une nuit affreuse, et, à cinq heures du matin, on crie : Faites sortir tous les convalescents, Notre-Dame va sauter !

Notre-Dame ne sauta point ; mais, si elle ne fut pas brûlée, les pétroleurs y avaient mis cependant de la bonne volonté, en établissant trois foyers d'incendie qui furent éteints par six internes de l'Hôtel-Dieu, aidés de quelques passants.

Quoique plusieurs églises eussent été condamnées et remplies de matières incendiaires, comme celles de Belleville, Ménilmontant, Saint-Eloi, Saint-Ambroise, il n'y en eut qu'une seule de brûlée complètement, par ordre de Philippe, délégué de l'arrondissement. Une pétroleuse tua d'un coup de revolver un jeune homme de dix-huit ans qui voulait s'opposer à ce crime, et traîna son cadavre sous le porche où il fut brûlé. C'était l'église de Bercy.

L'incendie de la Préfecture de police , ordonné par

Ferré, eut quelque chose de plus cruel. Les 450 détenus qui encombraient le dépôt purent voir, le 24, au matin, badigeonner les boiseries et inonder les planchers. Les femmes détenues dans l'annexe, voyant approcher les flammes, se mirent à pousser des cris désespérés.

« — Faites donc taire ces braillardes! y

Et Fouet, directeur de la prison, ordonna à un sousbrigadier d'aller « leur faire prendre patience. » Ce brave homme, nommé Braquond, fit ouvrir les portes, et les 450 prisonniers se précipitèrent dans les cours.

Les fameux « Vengeurs de Flourens », et Ferré luimême, craignant de sauter, et se rappelant qu'il avait fait remphr de poudre le rez-de-chaussée, se sauvèrent. Du reste, il était temps de partir, car les troupes de hgne allaient attaquer à revers la barricade du Pont- Neuf.

Tous les gens du quartier, débarrassés des fédérés, travaillèrent à éteindre l'incendie. On avait mis le feu dans les combles, et en descendant jusqu'au rez-dechaussée la flamme devait amener l'explosion des barils de poudre et le renversement du quartier.

On retira trois tonneaux de poudre et 1.200.000 cartouches, qui furent noyées dans la fontaine voisine ; on combattit ensuite l'incendie, ce qui ne fut pas facile, car Ferré avait fait partir, le matin même, toutes les pompes qui auraient pu servir à l'extinction.

Un incendiaire, envoyé par Ferré, avait dit à ses fuséens : « Nous allons griller la boîte aux curieux. » C'était le Palais de justice. Il voulut lui-même allumer les mèches soufrées qui devaient enflammer le pétrole ; un tuyau de gaz éclata, et le vieux palais ne fut en partie préservé que par la rupture d'un réservoir d'eau. Etourdi et renversé par l'explosion, Riiat ne put mettre le feu à la Sainte-Chapelle, et cet admirable monument fut conservé, au miheu d'un océan de flammes, grâce

aux efforts des pompiers accourus des environs de Paris, et même de l'Auvergne.

Pour en finir avec les incendies, disons que, fidèles à leur sj'stème de destruction brutale, les fédérés continuèrent, le 25 et le 26, ce qu'ils avaient commencé le 23, au soir. Pour empêcher les troupes de ligne de passer la Seine, ils établissent un immense foyer entre la halle aux vins et la gare d'Orléans. Les approvisionnements d'alcool et les dépôts d'huile minérale du Jardin des Plantes sont des sources abondantes où s'approvisionnent les incendiaires ; le jeudi, l'Arsenal et les Docks, placés le long du canal de l'Ourcq, s'enflamment sur une longueur de plus d'un kilomètre, arrosés de pétrole ; ils ne peuvent être secourus, car une grêle de balles en défend l'approche aux voisins. Ces docks contenaient pour vingt millions de marchandises précieuses.

Un seul cliiffre en dira plus que tout le reste sur les dégâts matériels causés par ces incendies de trois jours : on l'estime à deux cent trente-neuf millions.

Nous ne parlerons pas de ceux qui périrent dans les flammes, surpris par le feu ou étouffés par la fumée. Dans une seule maison de la rue Royale, sept personnes furent carbonisées.

Les Allemands qui, depuis Saint-Denis jusqu'à la Marne, regardaient curieusement brûler la grande ville, durent reconnaître qu'ils étaient dépassés par leurs imitateurs.

Les prisons de Paris étaient encombrées de détenus appartenant à toutes les classes de la société. Soldats, gardiens de la paix, gendarmes, prêtres, magistrats, journalistes, gardes nationaux, propriétaires, otages,

riclies et pauvres, tous les rangs s'y trouvaient représentés et confondus, sous le nom de suspects.

Dès les premières arrestations, et sur l'avis du président Bonjean, le gouvernement de Versailles avait engagé les gardiens des prisons, à ne point abandonner leur poste. Ces hommes de confiance, braves et anciens militaires, furent fidèles à la consigne ; ils rendirent de grands services, et, en paralysant par leur force d'inertie les mesures violentes prescrites par la Commune, ils sauvèrent la vie à un grand nombre d'innocents.

Le choix des otages avait été fait sans trop de discernement ; le caprice, le hasard des circonstances ou une animosité personnelle en avaient souvent été la cause déterminante. Les exécutions ne commencèrent que le 23 au soir. Rigault vint à Sainte-Pélagie pour assouvir sa haine contre Chaudey. Ce vieil ami de Proudhon ne fut point protégé par l'amitié de son compatriote, qui était pourtant une des divinités communardes dont les doctrines étaient souvent invoquées par les triomphateurs d'alors.

Le premier mot de Rigault en entrant dans la prison, à onze heures du soir, fut celui-ci : « Nous avons quatre canailles ici; nous allons les fusiller en commençant par Chaudey. » On appelle Chaudey, qui arrive en robe de chambre et en pantoufles, et Rigault dit :

« — Dans cinq minutes, vous serez fusillé. »

Après quelques observations, Chaudey conclut :

« — Eh bien, je vais vous montrer comment un républicain sait mourir.

« — Toi, écris », dit Rigault à son secrétaire, un polonais.

Et il dicta l'arrôt de mort de Chaudey, de Bouzon, Capdeville et Pacotte, trois pauvres gendarmes arrêtés le 22 mars. Chaudey mourut en criant : Vive la République ! Il n'était que blessé et cria trois fois ; un des

exécuteurs lui Liùla la cervelle en disant : Je vas l'en f de la République !

Après ce quadruple assassinat, Rigault partit. Il était minuit. Le misérable fut tué le lendemain.

Rauvier (Aug.), directeur de la prison, se pendit trois jours après, laissant ce billet : « Je meurs, parce que mon crime est impardonnable. »

M. Thiers avait toujours soutenu que la vie des otages ne courait aucun danger, et il avait refusé d'échanger rarchcvèque de Paris et quelques autres contre Blanqui, dont la reddition eut simplement mis un énergumène de plus dans les rangs de la Commune. Le chef du pouvoir exécutif se trompait. Raoul Rigault se flattait de faire de la révolution et non de la légalité. Il avait mis à la tête de Mazas le serrurier Garreau, homme violent et brutal, qui répondait à la demande des prisonniers : Pourquoi suis-je ai^rêlê ?

« — Vous êtes bien curieux ! »

ou aux plaintes des détenus :

« — Si vous n'êtes pas contents, on peut vous casser la tête I »

On disait couramment dans toutes les prisons : « Si les Versaillais entrent dans Paris, tous les prêtres que nous avons ici seront fusillés ; Paris deviendra un monceau de ruines et de cendres. » Chaque prison avait son peloton d'exécution toujours prêt à massacrer ceux que la Commune lui enverrait. La disparition prématurée du procureur de la Commune sauva certainement la vie à bon nombre de victimes.

Rigault et son digne adjoint Dacosta, sur les indications de Garreau, firent écrire une liste par le greffier. Cette liste portait cinquante-quatre noms et désignait, avec Mgr Darboy et M. Bonjean en tête, trente-huit prêtres, deux commissaires de police, un proviseur de collège; le reste était qualifié « agents secrets. »

A neuf heures du soir, deux voitures de factage en emmenèrent quarante ; il fallut près d'une heure pour faire le trajet au miheu des rues dépavées, des groupes des fédérés insultant les prisonniers. Cette tourbe infâme criait : A mort les calottins ! Le féroce emballeur François, directeur de la prison, les reçut avec une solennité qui ne manquait pas d'insolence et donna au conducteur du convoi cette quittance laconique : Reçu qurn^anfe curés et magistrats.

Ils furent mis aussitôt en cellule.

Au matin, le président Bonjean ayant demandé une chaise et le commissaire Rabiit de l'eau, reçurent cette réponse : « Bah ! pour le temps que vous avez à rester ici, ce n'est pas la peine. »

Dans la journée, on permit aux otages de se voir dans la cour commune. Depuis le 26 avril, ils étaient au secret, et cette suprême entrevue fut vraiment touchante. Deux camarades de classe, qui ne s'étaient pas vus depuis trente-quatre ans, se reconnurent. L'un était devenu jésuite : c'était le P. Ollivaint, ancien élève de l'Ecole normale supérieure; l'autre M. Chevriaux, proviseur du lycée de Vanves, qui profita de la rencontre pour se réconcilier avec Dieu.

Le vénérable archevêque, affaibli par la maladie et la longue détention, fut très entouré; les victimes se consolèrent en s'encourageant mutuellement, et M. Deguerry résumait l'opinion de tous en disant : « Le salut de Paris ne sera pas obtenu sans l'effusion d'un sang innocent. »

Delescluze et Billioray avaient chargé Rigault de faire exécuter les otages; mais Rigault n'était plus là. Ferré le remplaçait. Le 24 mai, au matin, il arrivait à la Conciergerie avec une bande à laquelle il dit : « Citoyens, nous allons remphr une mission de justice : exécuter les prisonniers. Que ceux qui ne se sentent pas assez de courage se retirent. »

RÉCITS MILIT. — LE SIKOE DE TARIS. — 4« Sl'îRIE. 31

Il n'en partit que deux.

Il fit dresser les listes des victimes, n'oubliant pas les prêtres, « parce qu'ils étaient ses plus cruels ennemis. » Il perdit son temps à rechercher un commissaire de police qui l'avait arrête jadis, et n'avait encore tué que deux victimes quand la fusillade du Pont-Neuf et l'incendie du Dépôt lui firent prendre la fuite.

Dès le 24 au matin, la Commune avait abandonné l'hôtel de ville menacé pour se réfugier à la mairie du XP arrondissement, voisine de la Roquette, qui devint ainsi le centre de la résistance. Ferré courut y rejoindre Delescluze. Ces hommes, assurés que tout était perdu pour eux, voyant d'ailleurs que bon nombre de leurs complices les abandonnaient au moment suprême, résolurent d'en finir avec les otages. Ils établirent une cour martiale pour les juger. Le président fut un vieil ivrogne, ancien menuisier, Genton, assisté de deux acolytes dignes de lui.

L'assassin Mégy et Genton vinrent avec le peloton d'exécution. Mégy, ceint d'une écharpe rouge, faisait le coup de feu en amateur ; c'était alors un personnage très important; c'est Ferré qui l'envoyait. Genton écrivit les noms suivants : Darboy, Boxjean, Jecker, Allard, Clerc, Dugoudray. Il effaça le nom de Jecker pour le remplacer par celui de M. Deguerry.

« — Ça te convient-il comme ça ? » dit-il à l'emballeur, directeur de la prison.

Il y eut des retards; un honnête gardien, refusant d'obéir, cacha les clefs et se sauva; il courut jusqu'à Pantin en sanglotant et criant : Ils vont les tuer ! ils vont les tuer !

Les Prussiens le recueillirent.

Enfin on fit l'appel des condamnés. Tous répondirent avec calme, et la funèbre procession commença. Tandis que les chefs Mégy, Genton et Vérig, commandant les

quarante hommes du peloton d'exécution, discutaient sur le lieu où il faudrait fusiller les prisonniers, les victimes priaient; l'archevêque leur donna l'absolution, puis soutint M. Bonjean qui marchait avec peine. On les rangea contre le mur, Mgr Darboy le premier, le président ensuite , puis M. Deguerry , curé de la Madeleine , les jésuites Ducoudray et Clerc, et l'abbé Allard, aumônier des ambulances. Quand les fédérés firent feu, l'archevêque avait la main levée pour les bénir, et elle fut fracassée par une balle.

Dans le procès des assassins, un tailleur d'habits fédéré est signalé comme ayant dit en tirant son coup de fusil : « Tiens, voilà notre bénédiction ! »

Dans la nuit, les cadavres des six victimes furent dépouillés, jetés sur une charrette et portés au Père-Lachaise, où on les mit dans la fosse commune. Ce fut seulement quatre jours plus tard que l'assassinat des otages fat connu dans Paris.

Le lendemain matin, 25 mai, ce fut le tour de Jecker, banquier, que les communards croyaient riche et qui ne possédait rien. Il fut remis à Genton, porteur d'un ordre de Ferré.

« — Nous voulons vous fusiller », dit le menuisier au mexicain de Porrentruy.

« — Pourquoi ? » demanda celui-ci.

« — Parce que vous avez été le complice de Morny. »

On le conduisit dans des terrains vagues à une demiheure de la Roquette, et quatre hommes le fusillèrent après lui avoir fait enlever son paletot, dont le capitaine se réservait l'usage. Le directeur prit le portefeuille et le porte-monnaie ; il revint à la Roquette menaçant de faire fusiller les gardiens qui commençaient à s'agiter, trouvant que l'armée française était bien lente à venir.

Le fait est qu'elle rencontrait une résistance énergique et parfois désespérée de la part de ces repris de justice

et surtout des soldats déserteurs qui, fixes sur leur sort, se battirent avec acharnement au Chàteau-d'Eau et à la place de la Bastille, dont les incendies rendaient l'abord plus difficile.

L'attaque de la rive gauche, conduite par le général de Cissey, fut marquée par des incidents dramatiques tels que Tincendie des Gobelins et le massacre des Dominicains d'Arcueil. Ces rehgieux, faits prisonniers par les fédérés qui dévalisèrent leur maison, furent conduits au fort de Bicêtre avec leurs domestiques et employés. Quand les fédérés évacuèrent le fort, ils emmenèrent avec eux ces otages, au nombre de vingt et un. Sur tout le parcours, les infortunés captifs eurent à subir les outrages de la populace poussant des cris de mort. Dans cette foule ignoble, on remarquait surtout les cris des femmes réclamant la mort des religieux; on les conduisit à la prison disciplinaire du 9" secteur, boulevard d'Italie.

Dans ce XIIP arrondissement, un corroyeur du nom de Serizier, chef du plus mauvais bataillon de la garde nationale, le 101% régnait en maître et faisait trembler fout lo quartier. A plusieurs reprises, il avait voulu livrer la ville aux soldats de Versailles, et avait même reçu des acomptes ; mais à ce moment il organisait une résistance désespérée. A une heure de l'après-midi, il envoya chercher les Dominicains pour travailler à la barricade. Ils répondirent :

(( — Il nous est défendu de nous battre. Nous sommes infirmiers et disposés à aller chercher les morts et vos blessés sous les balles. »

On les fit rentrer dans la prison, ils se confessèrent ; à quatre heures, les fédérés, qui sentaient l'approche des soldats français, chargent leurs armes. On venait de leur dire en eff'et que le Panthéon était pris, Millière fusillé, la prison de la Santé délivrée, et qu'ils allaient euxmêmes être bientôt cernés.

« — Ah ! c'est comme ça, s'écrie Serizier en fureur; il faut que tout le monde y passe ! Allons, des hommes de bonne volonté pour casser la tête aux curés. »

Il se présenta même des femmes et la tuerie commença.

Boin, dit Bobèche, chef de la prison, cria :

« — Allons, les calottins, arrivez et sauvez-vous, il n'est que temps ; sortez l'un après l'autre. »

Le P. Cotrault sortit le premier et reçut une balle à trois pas de la porte. Le P. Captier, prieur, dit à ceux qui le suivaient :

« — Allons, mes enfants, pour le bon Dieu ! »

Tous s'élancèrent à sa suite à travers la fusillade des fédérés, tandis que les femmes applaudissaient des fenêtres et que tous les spectateurs riaient aux éclats. Quelques-uns, plus alertes et plus heureux, échappèrent, mais cinq religieux et sept employés restèrent surplace. Un des Pères respirait encore ; Serizier ordonna de l'achever : le cadav^^e reçut trente et un coups de fusil ; l'économe fut assassiné un peu plus loin.

Serizier allait chercher d'autres victimes dans sa geôle,qui contenait quatre-vingt-dix-sept prisonniers, quand le 113* de ligne arriva, et l'illustre colonel fédéré se cacha si bien qu'on le retrouva seulement six mois après pour le conduire au poteau de Satory.

Les soldats poursuivant les insurgés ne firent que passer, et les cadavres des Dominicains restèrent encore pendant quinze heures exposés aux outrages d'une population en délire, qui égala les gens de Belleville et des environs.

C'est de ce côté de Belleville qu'eut lieu le massacre le plus long et le plus savamment combiné. La Commune aux abois avait résolu, le 25 mai, d'y transférer quinze cents détenus dont elle disposait encore, afin d'obtenir à la dernière heure des conditions favorables. Delescluze

conspué, désespéré, alla tomber sur une barricade avant d'avoir pu exécuter ce plan bien digne de lui ; on commença du moins à Texécuter en partie.

Les prisonniers de la grande Roquette s'attendaient à mourir. L'un d'eux, l'abbé Guerrin, ancien missionnaire de Chine, avait offert au proviseur du lycée de Vanves de mourir à sa place, afin de le conserver à sa femme et à son enfant. Le proviseur refusa; ils ne furent appelés ni l'un ni l'autre.

« Il m'en faut quinze ! » cria le brigadier Ramain, le 25, vers quatre heures du soir.

Et il appela trois jésuites, le P. Ollivaint, supérieur de la maison de Sèvres, le P. Caubert, économe, et le P. de Bengy, ancien aumônier en Crimée. Quatre Pères de Picpus, anciens missionnaires d'Océanie, l'abbé Sabatier, vicaire de Notre-Dame-de-Lorette, et l'abbé Planchat, directeur du patronage de Charonne, un jeune séminariste de vingt ans, Paul Seigneret, quatre otages civils et trente-quatre militaires complétèrent le convoi, auquel on avait adjoint quinze sergents de ville qui furent reconduits dans leurs cellules. On leur fit croire qu'on les menait à la mairie de Belleville pour leur donner des rations, parce que les vivres commençaient à manquer.

Malgré la faiblesse de l'escorte, nul ne songeait à s'échapper. Dans la première partie du trajet, les victimes rencontrèrent des visages sympathiques et quelques marques de pitié ; mais, à partir de la chaussée Ménilmontant jusqu'à la rue Haxo, les injures et les coups ne leur furent point épargnés ; on disait à la foule que ces prisonniers faits sur les Versaillais avaient tiré sur le peuple. L'odieux Ranvier attendait les prisonniers devant la mairie; il leur cria :

« — Vous avez un quart d'heure pour faire votre testament, si cela vous convient. »

Toute la canaille du quartier arriva bientôt et Ranvier dit:

« — Va me fusiller tout cela aux remparts. »

L'exécuteur de cet ordre sauvage était un nommé Gois, dit Grille d'êgout, repris de justice portant alors les galons de colonel. La foule chantait, criait, jetait des pierres aux victimes qui furent poussées vers une maison en construction rue Haxo, 83, où siégeaient encore quelques membres de la Commune, entre autres Varlin, qui essaya d'empêcher le carnage. On lui répondit : u Va donc ! avocat ! » et il fut emmené de force. L'incendiaire des Tuileries, Benot, cria : A mort! et une cantinière commença le massacre, tandis que le dernier chef militaire de la Commune, Hippolyte Parent, fumait son cigare au balcon.

Ce fut un prêtre Iqui tomba le premier. On obligeait les gendarmes et les soldats à sauter un petit mur haut de cinquante centimètres, peur les « tirer au vol. » Les prêtres refusèrent de sauter ; l'un d'eux dit :

« — Nous sommes prêts à confesser notre foi, mais il ne nous convient pas de mourir en faisant des cabrioles. »

Cette boucherie dura une heure ; cinquante-deux cadavres étaient entassés l'un sur l'autre et la moitié peutêtre n'étaient pas morts. Pour mettre fin à leurs gémissements, on fit des décharges de fusil et de pistolet, on les piétina, et à la fin un fédéré commanda : Allons ! les braves, à la baïonnette ! Cette charge fut si bien exécutée, qu'un cadavre avait reçu soixante-neuf coup de fusil, et que soixante-douze coups de baïonnette atteignirent le P. de Bengy.

Il était nuit. Le lendemain, les cadavres furent dépouillés et jetés dans une fosse d'aisance. Les assassins, après s'être partagé les 40.000 francs qui restaient à la Commune, se sauvèrent par la porte de Pv.omainville et bon nombre furent arrêtés par les Prussiens.

Le massacre de la rue Haxo suffit à la réputation de Belleville. Nulle part on ne signale de scène plus hideuse que dans ce quartier. Quand les soldats arrivèrent le 28 mai au matin, personne n'avait rien vu, rien entendu, et un vicaire de Belleville eut mille peine à retrouver l'endroit où l'on avait jeté les cadavres !

Si lente qu'on l'eût trouvée, car elle dura près de sept jours, la bataille avait été bien conduite. Les deux extrémités de l'arc formé par les assaillants allaient se rejoindre et former autour des débris de la révolte un cercle infranchissable.

Pendant la journée du 27, la lutte, concentrée sur des points faciles à défendre, fut acharnée. Tandis que les membres de la Commune et du comité central qui reprenait le pouvoir, se cherchaient pour se fusiller mutuellement, Ferré qui rêvait toujours vengeance et carnage et avait envoyé dans toutes les prisons des ordres qu'on n'eut pas le temps ou la volonté d'exécuter. Ferré songea aux prisonniers et aux otages. La petite Roquette seule contenait 1.333 soldats qui avaient refusé de se joindre à l'insurrection. Dans la grande Roquette 167 détenus criminels habitaient à côté de 315 otages. Vers une heure après midi, Ferré arriva avec un bataillon pour extraire les otages et les conduire à Belleville, où 1.200 d'entre eux furent enfermés dans l'église. Les autres, appartenant à la 2*^ et à la 3^ section, s'étaient barricadés. On essaye de les enfermer et démettre le feu à leur barricade de matelas qui s'obstine à ne point brûler. Les criminels, condamnés de droit commun, s'insurgent en voyant l'incendie. Ferré arrive, leur fait crier : Vive la Commune ! et leur donne la liberté pour les employer à forcer les barricades des otages.

A ce moment on crie : Voilà les Ver.'iaillai.<! !

Ferré et François se sauvent à cheval, tout le monde les suit et la prison est libre.

Ce n'était qu'une panique, elles Français n'étaient pas encore là. Les détenus faisant fonction de domestiques dirent aux otages de la quatrième section : Vite ! sauvezvous! Les vingt-trois malheureux descendirent, tandis que leurs compagnons barricadés leur criaient : Ne sortez pas, vous serez tués !

Il y avait seize ecclésiastiques et sept laïques. Mgr Surat, archidiacre de Paris, M. Bécourt, curé de Bonne- Nouvelle, le P. Houillon , missionnaire en Chine, et M. Chaulieu, employé des prisons, firent route ensemble sur la place déserte de la Roquette. Bientôt ils furent arrêtés, fusillés par de jeunes détenus et des femmes; leurs habits de galériens, qui étaient un titre de recommandation , ne les sauvèrent pas, parce qu'ils étaient prêtres. La Commune assassinait les curés, mais elle exaltait les forçats.

Le vicaire général Bayle, le curé de Saint-Séverin et quelques autres furent reçus dans des maisons ; plusieurs, égarés au milieu des balles et de la mitraille, retournèrent à la prison, où on les cacha dans l'infirmerie.

Le directeur de la prison revint à huit heures du soir pour faire ses paquets et annonça qu'il allait faire démolir la Roquette par la batterie du Père-Lachaise ; mais la batterie était prise, prise par un sergent d'infanterie de marine nommé Autzemberger.

On s'est battu autour du Père-Lachaise, mais non dans l'intérieur. Les batteries établies dans ce lieu funèbre avaient reçu l'ordre de tirer sur la ville et principalement sur les églises ; elles out fait du mal, mais les batteries de Montmartre les réduisirent à l'impuissance. Cela n'a pas empêché Vésinier, l'écrivain officiel de la Commune, d'affirmer que « six mille fédérés avaient été fusillés dans les allées et caveaux du Père-Lachaise, où les canonniers furent massacrés sur leurs pièces. »

Ce fut seulement le dimanche 28, au matin, que les fusiliers marins, arrivant à la Roquette, délivrèrent les otages barricadés qui refusaient de se rendre, tant la terreur les rendait défiants. Alors seulement on apprit le massacre des otages, et on alla chercher le chef du peloton d'exécution Vérig, pour le tusiller sur la place même.

La lutte continuait encore, mais Belleville et les buttes Chaiimont étaient enlevés ; la dernière barricade, défendue par un clerc d'huissier, commandant soixante fédérés, se rendit à une heure après midi. Elle était dans le XP arrondissement, au coin des rues Saint-Maur et Fontaine-au-Roi. La Commune était écrasée, l'œuvre de lajustice allait commencer.

Cernés par trois corps d'armée, après s'être battus en désespérés, les soldats de l'insurrection, abandonnés par leurs principaux chefs, furent obligés de déposer les armes ; ils aimèrent encore mieux tomber entre les mains des VersaiJlais que de mourir, comme ils en avaient fait le serment.

Le maréchal de Mac-Mahon adressa le soir même cette courte proclamation aux Parisiens :

« Habitants de Paris,

« L'armée de la France est venue vous sauver.

« Paris est délivré. Nos soldats ont enlevé à quatre heures les dernières positions occupées par les insurgés.

<( Aujourd'hui, la lutte est terminée, l'ordre est rétabli, le travail et la sécurité vont renaître...

« Soldats et marins,

(( Votre courage et votre dévouement ont triomphé de tous les obstacles.

« Après un siège de deux mois, après une lutte de huit jours dans les rues, Paris est enfin délivré. En l'arra-

chant aux mains des misérables qui avaient projeté de le réduire en cendres, vous l'avez préservé d'une ruine complète, vous l'avez rendu à la France.

« Soldats et marins,

« Le pays tout entier applaudit au succès de vos patriotiques efforts, et l'Assemblée nationale, qui le représente, vous a accordé la récompense la plus digne de vous.

« Elle a déclaré par un vote unanime que les armées de terre et de mer ont bien mérité delà patrie.

« Au quartier-général de Paris, le 28 mai 1871.

« Le mat'échal de France, commandant en chef :

« De Mag-Mahon. »

On pourrait croire, à voir l'acharnement de la résistance, que tous les membres de la Commune et les chefs du mouvement étaient des héros. Il n'en est rien.

Le farouche Delescluze, voyant ses collègues s'injurier et se reprocher mutuellement le désastre dans lequel leur oeuvre s'effondrait, les traita de canailles ou de messieurs en leur disant : « Je vais me faire tuer. » Les deux titres étaient aussi injurieux l'un que l'autre. Vermorel, atteint en relevant les blessés, mourut à l'hôpital; Varlin, pris dans un café le dimanche 28, fut aussitôt fusillé à Montmartre, et le peuple qui, deux mois plus tôt, applaudissait à la mort de Clément Thomas, applaudit à celle de Varlin ; Millière, fusillé sur les marches du Panthéon, tomba en criant : Vive la République ! Rigault, saisi au moment où il voulait s'échapper par les toits, dans la rue Gay-Lussac, fut insolent à sa dernière heure, arrivée le 24 mai. Tous les autres se sauvèrent ou cherchèrent à se cacher. Ils avaient pris leurs mesures pour réussir.

Trait de mœurs bien remarqué des Parisiens. Le dimanche 21 mai, tout le monde se faisait gloire de porter barbe ; le dimanche 28, chacun était rasé de frais et toutes les barbes avaientdisparu, carellcs passaient pour signe de ralliement à l'insurrection. Bon nombre de gardes nationaux portaient sous leur tunique une blouse et un pantalon d'ouvrier ; on faisait le coup de feu par les fenêtres ou derrière les barricades; quand les défenseurs étaient en déroute, on trouvait à leur place d'honnêtes ouvriers, maudissant la Commune et se plaignant de ce que l'ouvrage n'allait pas. Mais alors il était dangereux d'avoir les mains noircies par la poudre, ou l'épaule meurtrie par le recul du fusil ; on risquait fort d'être passé par les armes séance tenante.

La Commune, qui se montrait d'une insolence grossière vis-à-vis de Versailles, fut d'une lâcheté complète vis-à-vis des Allemands dont elle ne put rien obtenir. Ces incendiaires regardaient comme un déshonneur de se rendre « aux assassins de Versailles », ils songeaient à se rendre aux Allemands, qui ne voulurent point d'eux, pas plus que du fort de Vincennes, qui leur ouvrait ses portes et s'en remettait « à leur générosité. » Quand les Français firent mine d'attaquer ce fort, le 29 au matin, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes et les derniers soutiens de la Commune se rendirent à discrétion.

Le même jour un décret prononçait la dissolution des gardes nationales de la Seine et le désarmement général dans les quarante-huit heures.

Paris fut partagé en quatre grands commandements militaires ; on réglementa les cafés, les journaux et les théâtres; le commerce du pétrole fut interdit; on prit, en

un mot, toutes les mesures qu'aurait dû prendre le gouvernement de la Défense nationale et qui auraient épargné bien des douleurs et bien des ruines. Les passants, qui avaient aidé à construire les barricades, furent invités à les défaire.

L'aspect de Paris brûlé, ensanglanté, était horrible ; pendant plusieurs jours, il fallut enterrer les morts, relever les blessés et escorter les longues flles de prisonniers que l'on dirigea sur Versailles, au milieu des malédictions et des injures d'un peuple délivré et sortant de ses caves, où il venait de passer une semaine d'angoisse et de terreur.

Du 3 avril au 20 mai, 3.500 insurgés avaient été pris les armes à la main autour de Paris. Du 21 au 28 mai, les troupes régulières firent 26.000 prisonniers, et du 1" juin au 31 juillet, il y eut encore 5.000 arrestations. 27.837 fédérés furent conduits dans nos ports militaires de Rochefort, Lorient, Brest et Cherbourg en attendant leur jugement.

Bien que la France irritée demandât une répression sévère et immédiate, le gouvernement ne voulut rien brusquer, et, en examinant les choses de près, on trouve qu'il y eut, en somme, plus d'indulgence que de sévérité dans la répression.

Les étrangers arrêtés, au nombre de 1.725, obtinrent 1.236 ordonnances de non-lieu, et 62 furent expulsés de France.

7.450 repris de justice avaient été capturés ; on rendit la liberté à 3.126, et il fut interdit seulement à 444 de rentrer dans Paris.

Parmi les femmes, qui s'étaient pourtant distinguées, on n'arrêta que celles qui furent surprises les armes ou le pétrole à la main. Sur les 850 amenées dans les maisons de correction, 623 furent mises en liberté et 200 seulement renvoyées devant les conseils de guerre.

Ou n'avait pas de preuves écrites, les anciens dossiers avaient été brûlés, on aima mieux laisser échapper beaucoup de coupables que de punir quelques innocents.

Sur G51 enfants de seize ans et au-dessous, 4G0 furent relâchés, 80 renvoyés devant les conseils de guerre pour juger la question du discernement.

Sur les 5.000 mihtaires ayant pris part à l'insurrection, 1.400 passèrent en conseil de guerre, I.IGG furent envoyés en Afrique, et les autres (2.3GG) réintégrés dans leurs régiments.

22 conseils de guerre et 130 magistrats instructeurs travaillèrent à ces jugements depuis le mois de juin 1871 jusqu'au 31 décembre 1874.

Il y eut 10.042jugements de condamnations contradictoires ;

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