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et le prince héritier de Wurlomberg ; les princes de Saxe-Weymar et de Mecklemboiirg-Strelitz ; le chef d'état-major Blumenthal ; le maréchal de La Tour, comte d'Eiilenbourg ; le colonel anglais Walker ; puis une foule de journalistes, dont la plupart avaient reçu à Paris une hospitalité fraternelle, et qui maintenant insultaient les Parisiens : le correspondant du Tmies, M. Russel ; l'auteur du roman populaire Doit et Avoi?", M. Freytag ; M. Skimmes, du journal le Daihj-Neics ; M. Landeks, de Vlllusirated London-News^ sans compter les autres. Il fallait se déchirer la proie, et tous les vautours de l'Europe planaient autour des aigles prussiennes.
Le rédacteur de la Gazette de Cologne^ Hans ^Yachenhusen, s'indigne que Paris n'ouvre point ses portes, et dit : « Bazeilles ne leur a donc pas servi de leçon ? Fautil que Paris en cendres soit la punition d'un fanatisme désormais impuissant? »
Ce même journaliste, qui a longtemps habité la grande
ville assiégée, trace ces lignes : « Dans huit jours,
MM. les Parisiens feront connaissance avec nos obus. Je gage qu'à la première bombe éclatant en place de Grève, ou bien en plein Jardin-Mabille, ou bien encore dans un café-concert quelconque, le gouvernement de l'Hôtel de ville se hâtera d'abdiquer ; car il faut bien se convaincre que tous les beaux projets de défense nationale, dont on nous entretient en ce moment, ne dureront que ce que dure un feu de paille. » Tel était l'avis de la Gazette de Cologne.
Le chroniqueur du journal XJber Land und Meer fait savoir à l'Europe que, « pendant la marche des Allemands sur Paris, la moitié de l'armée était malade pour avoir bu trop de vin et mangé trop de raisin. De même, ajoute ce journaliste facétieux, que nous bombardons leurs forteresses avec leurs propres canons, de même nous portons des toasts à l'Allemagne avec leurs propres vins. »
Un autre écrivain allemand, M. Arnold Welmer, nous fait savoir, dans son Voyage de Stuttgard à PajHs, que « les magasins de comestibles dans les villes qu'il traverse se partagent, avec les cabarets, les faveurs des soldats allemands. Ils croient que c'est en leur honneur que les marchands ont entouré de branches de laurier les hures et les galantines qui ornent leurs étalages. »
Les Prussiens croyaient que, de Sedan à Paris, ils marcheraient en triomphe. M. Wachenhusen lui-même est devenu mélancolique à Faspect de la campagne déserte : « A partir de Château-Thierry ^ écrit-il, le pays semble un véritable jardin, ou, pour mieux dire, un paradis, — mais un paradis désert. Les maisons sont abandonnées, l'âtre ne fume plus, et nul visage avenant ne vient animer les solitudes. Depuis huit jours, j'erre dans une nature morte. Un oiseau qui s'envole, un lézard qui glisse dans l'herbe, un chat qui s'enfuit à mon approche, me paraissent un événement. De temps en temps, on aperçoit les ruines de maisons incendiées, et l'on se dit avec tristesse, en les contemplant, que le sixième corps, qui a ouvert la marche à travers cette contrée, a
eu à souffrir du fanatisme des populations La vraie
guerre est terminée ; l'intérêt dramatique a eu son apogée à Sedan, car, en vérité, une association de fantaisistes aux mains calleuses ne représente pas un ennemi digne de nous. »
En citant quelques extraits de journaux allemands, nous voulons prouver qu'au delà du Rhin, on croyait fermement que Paris ne se défendrait pas. On ne saura jamais quelle fut l'existence fébrile de l'Allemagne depuis le 4 septembre 1870 jusqu'au 28 janvier 1871 ; il y eut de profonds découragements et de longues défaillances.
Sous le second Empire plus encore que sous les règnes précédents, des officier allemands suivaient nos colonnes
expéditionnaires en Algérie, fréquentaient nos réunions de troupes, visitaient nos casernes, se tenaient au courant de nos services, et connaissaient à merveille le fort et le faible de notre armée. Les officiers français recevaient ces étrangers avec une confiance entière, voyant en eux des camarades, touristes militaires, et jamais des ennemis, encore moins des espions.
Parmi les étrangers qui avaient reçu, dans nos régiments, un accueil fraternel se trouvait M. de Wickode, qui, pendant la guerre, était devenu le correspondant militaire de la Gazette de Cologne. En cette qualité, il marchait sur Paris, qu'il avait autrefois admiré et courtisé.
Comme il n'y avait nul danger à précéder l'avant-garde, quatre cavaliers chevauchaient seuls sous la conduite de M. de Wickede. Voici ce qu'il raconte :
« Quand nous arrivâmes sur les hauteurs de Boissy, nous eûmes tout à coup sous les yeux, et à une distance qui permettait de distinguer nettement l'ensemble du panorama, la longue, la large, l'immense mer des maisons de Paris. Mes trois compagnons, de vrais officiers prussiens, et qui n'avaient point encore vu Paris, poussèrent des cris de joie à ce spectacle. Le sentiment qui les animait était légitime : c'était la victoire qui parlait en eux. Pour moi, je ne puis nier que ce moment me porta à des réflexions très diverses. Que de fois et avec quel plaisir n'avais-je point séjourné naguère dans cette ville ! Que d'heures fructueuses et intéressantes n'avaisje point passées dans ses casernes et dans ses étabhssements militaires ! Que d'aimables camarades, que de dévoués compagnons d'armes rencontrés dans les rangs des officiers français ! — Et dire que maintenant tout cela est en hostilité ouverte, en hostilité aiguë, acharnée contre nous ! — Et moi-même, puis-je former un autre désir que celui de voir nos batteries de siège ouvrir, sous peu de jours, et avec une efficacité dévastatrice,
leur feu sur cette ville, afin que notre drapeau prussien^ notre drapeau noir et blanc, flotte fièrement sur ce palais des Tuileries ? — Que ne s'est-il pas élevé déjà de cet océan de maisons, dominé par les deux tours de Notre- Dame, qu'à l'aide de nos lorgnettes nous voyons se détacher nettement sur l'horizon bleu marbré? — Quel progrès de la civilisation, quelles inventions bienfaisantes, mais aussi quelles horreurs, quelles brutalités, quelles {sic) mensonges, quelles dépravations l'Europe — que dis-je, l'Europe? — le monde entier ne doit-il pas à cette ville dont nous nous approchons en vainqueurs ! »
Tels sont les sentiments de cet officier supérieur de l'armée prussienne. Il oublie qu'il eut l'honneur de vivre avec les braves officiers du 4" chasseurs d'Afrique ; il oublie qu'il suivit l'armée française en Crimée !
La vue de Paris et de ses remparts exaspérait les Prussiens. Un de leurs écrivains, docteur fort connu, terminait sa correspondance par cette phrase à sensation : « Le glaive allemand est suspendu sur Paris, et Paris s'écrie comme jadis la Dubarry sur l'échafaud : Encore un moment^ 'inonsieur le bourreau ! »
Derrière ces murailles tant maudites par l'Allemand vivait le Parisien. Tracer son portrait serait vraiment difficile, surtout au début de l'investissement. Le regard ne pouvait s'arrêter sur rien, parce que tout était en mouvement. On écoutait sans entendre, car le bruit assourdissait ; dans le trouble des esprits, la raison ne distinguait que vaguement le vrai du faux, le juste de l'injuste. On passait presque sans transition de la joie des victoires au désespoir des défaites ; et, quelques heures après, il se trouvait que victoires et défaites
n'étaient que racnsonges. Les intelligences avaient subi, depuis Wissembourg et Sedan, de terribles secousses. Les uns gardaient un morne silence, les autres parlaient sans cesse pour n'exprimer aucune pensée. Il y avait, dans les carrefours, une sédition permanente, une multitude en débauche ; et dans les foyers silencieux, des hommes de bien cherchant à deviner quels nouveaux sacrifices on pourrait faire à la patrie.
Le Parisien de ces temps de délire est donc impossible à peindre. Son image est confuse ; le voilà qui apparaît trempé de pluie, souillé de boue, transi de froid, souffrant de la faim, ayant aux lèvres des malédictions, courbé sous le poids d'un sac et d'un fusil ; mais écoutez les battements de son coeur, ils sont pour la patrie. C'est pour la patrie qu'il a abandonné le vieux foyer de la famille au fond de sa province ; il est venu à Paris sous mille formes : soldat, mobile, garde national, franctireur ; il est pauvre, et chacun le coudoie sans le connaître.
Un soir peut-être, après quelque sortie, il ne rentrera plus. Sa mort sera ignorée, comme sa vie.
C'est ainsi que malgré tout j'aime à me représenter ce Parisien, qui n'avait rien d'aimable, rien de courtois, et faisait trop souvent sentir sa tyrannie.
Les officiers allemands dispersés dans la vaste circonférence qui entourait la grande cité reprochaient amèrement aux Parisiens de manquer de vertus. Ils avaient été moins exigeants lorsqu'ils étaient venus sans armes aux époques précédentes ; non seulement ils avaient fait au vice un excellent accueil, mais la plupart ne venaient à Paris que poiu^ le rencontrer moins hideux qu'à Berlin.
Pendant le siège, la vertu ne circulait pas dans les carrefours ; elle se renfermait dans les logis, ou s'en allait aux avant-postes.
Voilà pourquoi beaucoup parmi les curieux ue l'ont pas rencontrée souvent.
Mais elle n'a pas un seul jour cessé d'exister, témoins les récits de M. Edmond Rousse, si doux et si flers en même temps ; récits qui seuls feraient aimer la patrie, en montrant que cet amour est le plus saint de tous.
Si nos malheurs n'avaient pas tari les sources de la noble pensée, dans ce Paris assiégé par TAllemagne, l'esprit gaulois conservait sa puissance. Le Parisien se retrouvait avec sa bonne humeur et ses plaisanteries. Chaque jour, même aux heures du bombardement, même lorsque le pain manquait, le spectateur attentif entendait un éclat de rire. On riait un peu de tout, du Prussien d'abord, qu'il se nommât Guillaume ou Bismarck ; on riait du gouvernement nouveau encore plus que de l'ancien ; on riait même du garde national et de ses allures guerrières. Des attroupements aux portes des libraires riaient des caricatures où Gambetla montait à l'assaut d'une place forte, où le vieux Grémieux prenait, au manège, une leçon d'équitation. Les rires éclataient à la vue des officiers prussiens portant sur la poitrine des montres, au lieu de décorations.
Jamais les promenades ne furent plus fréquentées que pendant les premiers jours du siège. Un temps superbe favorisait les courses du Parisien dans ses observatoires. Avant tout, chacun voulait voir le Mont-Valèrien.
« — Si j'étais plus près, je voudrais l'embrasser », s'écriait une jeune ouvrière.
« — Je me charge de lui porter le baiser », répondait un mobile de la Seine.
Alors, au milieu des cris de joie de l'assistance, le couple s'embrassait.
Après avoir contemplé le Mont-Valérien, qui, de ses canons, saluait amis et ennemis, la foule se rendait au bois do Boulogne, pour visiter les bœufs et les moutons.
Le Parisien dissertait longuement sur les races normandes ou bretonnes. Il connaissait Caen aussi bien que Quimper, carie Parisien est comme les princes du temps passé, il sait tout sans avoir rien appris.
Les mobiles de province, transformés en bergers, offraient cialamment aux visiteuses le lait fumant des vaches qu'ils venaient de traire ; les dames soulevaient gaiement l'extrémité de leurs vêtements, franchissaient les obstacles, et buvaient en montrant leurs dents blanches dans la tasse de bois, tandis que de vieux bœufs, regrettant leurs lointains pâturages, faisaient entendre des gémissements. Le Parisien qui voyait boire la jeune fllle, criait : « C'est pour le roi de Prusse. »
La butte Montmartre recevait aussi de nombreuses visites. La tour de Solferino, tant aimée du peuple qui, de là, admirait son Paris, n'était plus qu'un poste télégraphique ; au pied de la butte, à côté de la vénérable abbaye, les mobiles et les francs-tireurs faisaient l'exercice sur le sol accidenté. La place Saint-Pierre était couverte de tentes, où des soldats nettoyaient leurs armes et leurs effets. Un peu plus bas, sur le versant de la butte, des chevaux de bois et même un théâtre ambulant servaient de grande halte aux enfants et aux mères de famille.
Mais, de tous les spectacles, aucun ne plaisait aux Parisiens comme le départ des ballons (1). La foule alors était immense. Marchands de toutes sortes, aveugles et amputés, musiciens, soldats, matelots, bandes chantant la Marseillaise, ou Mourir pour la Patrie, bruits de carrousels et commandements militaires, tout se réunissait pour étourdir le promeneur en quête d'observations philosophiques.
Il y avait, dgtns cette foule, des hommes qui n'avaient
(1) Dans la suite, les ballons no partirent que la nuit.
d'autres préoccupations que les combats. Ceux-là se rendaient chaque jour à Montmartre ou au Père-Lachaise. Du pont du chemin de fer de ceinture jeté sur la Seine, au Point-du-Jour, on pouvait fort bien voir les Prussiens sur les hauteurs de Meudon. Des industriels louaient des lorgnettes, tandis que des télescopes étaient au service du public pour la somme de dix centimes. Les propriétaires des télescopes expliquaient à haute voix les positions de l'ennemi, et ne cachaient même pas le plan du général Trochu déposé chez son notaire.
Les théâtres étaient fermés par ordre de la police ; ils servaient, comme tous les monuments publics, d'ateliers, de magasins ou d'ambulances. Le nouvel Opéra était à peine terminé et ce temple de la musique et de la danse allait recevoir une prosaïque destination.
On craignait que les Allemands, en coupant les conduits, ne privassent d'eau la ville de Paris. M. Charles Garnier, l'intelligent architecte de POpéra, se souvint que le monument était bâti sur une nappe d'eau qui prenait sa source sur les hauteurs de Montmartre. Il fit aussitôt creuser le lit de béton sur lequel reposaient les fondements de l'édifice, et il en jailht un courant d'eau qui rempht complètement les caves inférieures du gigantesque monument. Au rez-de-chaussée, il logea les mobiles; dans les étages, furent emmagasinés des effets d'habillement et des approvisionnements. On y installa même une boulangerie mihtaire. Garnier établit, dans ce palais d'or et de marbre, des cuisines, des logements pour les officiers, une ambulance pour les blessés, et, sur le toit, il fit monter tout un système de signaux et un appareil électrique en correspondance avec le télégraphe des tours de l'église de Saint-Sulpice.
Le Théâtre-Français fut converti en ambulance, ainsi que les théâtres des Variétés et l'Opéra-Itahen ; le théâtre de la Gaieté fut consacré à la confection des unifor-
mes, et le cirque de l'Impératrice à la fabricalioii des cartouches.
Aux palais des Tuileries, du Luxembourg, de l'Elysée, du Palais-Royal, de l'Industrie et au Palais de Justice, il y avait aussi des ambulances sur lesquelles le drapeau de Genève flottait à côté du drapeau tricolore. Le Jardin des Plantes servait au campement de l'artillerie, le jardin des Tuileries était plein de chevaux et de canons. 11 n'y avait pas un jardin qui ne fût utilisé pour la défense.
Le gouvernement avait fait aux clubs une place un peu large : le club de la Délivrance siégeait salle Valentino ; le club de la Résistance, à l'Alcazar; le club des Etats- Unis d'Europe, aux Percherons ; le club de 1870, à l'Elysée-Montmartre ; le club des Parisiens, au Concert Parisien (rue du Faubourg-Saint-Denis) ; le club de la Vengeance, dans la salle de la Gaieté; le club de Montmartre, à la Reine-Blanche; le club des Montagnards, au concert du Gaulois (boulevard de Strasbourg) ; le club de l'Alhambra, dans la salle des concerts de TAlhambra. Il y avait tous les soirs réunion publique au Pré-aux-Clercs.
Le temps magnifique en septembre et au commencement d'octobre permettait de rester sur les terrasses des cafés aux grands boulevards. Le spectacle était varié de bataillons de la garde nationale allant et venant fièrement de l'arc de triomphe de l'Etoile à la barrière du Trône, ornés de sapeurs, de cantinières et d'enfants de troupes ; des francs-tireurs, aux costumes bizarres, défilaient au pas de course ; ils rencontraient les alliés de tous pays aux uniformes américains, danois, portugais, norvégiens, amis inconnus, mais très démonstratifs; au milieu de ce mélange, le galon dominait, les bras en étaient couverts de l'épaule au poignet. Les poitrines disparaissaient sous les décorations de toutes formes suspendues aux rubans de toutes couleurs , décorations inconnues dans les chancelleries. Des vieillards à barbe
blanche, des enfants imberbes attiraient les regards par des attitudes théâtrales et de tragiques déclamations. Dans les premiers temps surtout, la statue de Strasbourg, sur la place de la Concorde, était le terme des pèlerinages patriotiques.
Puis tout à coup un attroupement se formait, et, du milieu de la foule, quelque passant sortait, battu, déchiré, traîné dans la boue, aux cris féroces de : A mort l'espion prussien !
Conduit au poste, le malheureux, plus mort que vif, prouvait, en indiquant son domicile, qu'il n'avait jamais été qu'un bon républicain de Paris.
Celui qui avait en main le journal du matin était entouré de curieux en quête de nouvelles. Les auditeurs trépignaient d'orgueil en entendant lire dans le journal officiel du 6 octobre (1) ce récit héroïque : « Quatre compagnies du IS*" bataillon de la garde mobile de la Seine ont fait, vers une heure de l'après-midi, dans le village de Clermont, une reconnaissance qui a eu les plus heureux résultats. Nous n'avons pas eu un blessé et nos soldats ont rapporté deux fusils, un sabre et un fourreau de sabre. »
Mais au miheu de ces ivresses, de ces vanités, de ces folies vivait toujours le véritable Français au coeur d'or, à l'âme flère, au courage modeste. Nous en voulons donner un seul témoignage.
Dans la rue Saint-Antoine demeurait depuis longtemps un ouvrier menuisier nommé Marchis, plus connu dans les ateUers sous le nom'du pompier. Il n'était plus jeune,
(1) Voir VOfficiel du 6 octobre 1870.
ayant fait doux congés do sept ans dans l'armée. Le dernier congé avait été terminé dans les sapeurs-pompiers de Paris, d'où lai venait son surnom.
Bon ouvrier, laborieux, intelligent, sobre, économe, le pompier avait amassé un petit capital pour ses vieux jours. 11 était veuf et père d'un fds âgé de dix-sept ans. Celui-ci, fuyant la surveillance paternelle, avait débuté par être le gamin, trop vanté, de Paris, pour devenir une sorte de vagabond. Retenu au travail pendant toute la durée du jour, l'ouvrier en général ne peut surveiller sa jeune famille ; aussi le pompier comptait-il sur le service militaire pour ramener son fils au bien. Il lui répétait souvent : « Dans un an, tu partiras pour l'Afrique. »
Le jeune homme paraissait peu à l'atelier et rarement à la maison où le père le nourrissait. Nul ne connaissait la vie qu'il menait, et le pompier cherchait en vain à le ramener au logis.
Lorsque les armées allemandes entourèrent Paris, les absences du jeune homme devinrent plus longues et plus fréquentes. Il rentrait le soir, apportant des pommes de terre arrachées par lui dans les environs de Paris. Tel était, disait-il, l'emploi de ses journées.
Le père désapprouvait ce qu'il considérait comme un vol, mais son autorité s'affaiblissait, et malgré ses défenses le fils s'échappait de nouveau.
Lorsqu'il servait dans les sapeurs-pompiers de Paris, Marchis avait rencontré un bon camarade nommé Charles N... (1), qui était devenu son ami fidèle et dévoué. Charles N..., après avoir quitté le service, vivait do son travail. Modeste relieur, il possédait une petite boutique où tout respirait l'aisance et le bonheur. Une excellente et brave femme se tenait au comptoir et près d'elle une jeune flUe, ouvrière comme sa mère, maniait lestement
(1) Nous tairons le nom de cet homme, qui ne veut pas sortir de son obscurité.
l'aiguille. Le fils, âgé de dix-huit ans, était engagé dans le 35"= de ligne.
Depuis le conamencement du siège, les travaux de Marchis et de Charles N..., presqu'entièrement suspendus, leur laissaient des loisirs, et ils se visitaient presque chaque jour. Ces deux vieux amis demeuraient quelquefois des heures entières sans échanger une parole. Charles N... était sombre et semblait éprouver un profond chagrin.
Le 12 octobre 1870, les deux vétérans étaient réunis chez le pompier, qui, la tête basse, le regard fixe, écoutait les bruits du dehors. Charles N... se levait de temps en temps, allait au hasard dans l'atelier, considérant tour à tour chaque meuble comme pour se donner une contenance. Enfin, il s'arrêta devant son ami et, se baissant pour lui parler à voix basse, lui dit : Courage, Marchis !
Celui-ci se redressa vivement mais en silence, interrogeant du regard seulement.
Charles N... reprit : « Ton fils est Tespion des Prussiens. Chaque jour il se rend dans une maison du côté de Bagneux où l'attendent des officiers allemands ; il leur apporte les nouvelles de Paris, et reçoit de l'argent et des pommes de terre qui servent de prétexte à ses sorties. »
Les yeux égarés, le front inondé de sueur, la bouche entr'ouverte , tremblant , deux larmes aux paupières , Marchis sembla paralysé. Charles N... lui tendit une carafe pleine d'eau froide et l'approcha de ses lèvres. Marchis se laissa faire; dix minutes se passèrent ainsi où toutes les douleurs du monde envahirent l'âme du vieux soldat.
Tout à coup il se leva de sa chaise ou plutôt il s'élança dans l'ateUer le front haut, menaçant, terrible. Charles N... ferma les fenêtres et pour étouffer le bruit tira les
rideaux. Puis il se jeta dans les bras de son ami et l'on entendit des sanglots étouffés.
Les historiens nous ont fait assister au spectacle de rois qui pleurent une couronne perdue ; mais, sans être démocrate, nous trouvons plus de grandeur dans le désespoir de ces ouvriers, vieux soldats de la France, qui, leur honneur mis en jeu, pleurent virilement. Pour conquérir cet honneur ils ont servi la patrie pendant la moitié do leur vie, ils ont bravé les blessures et la mort ; puis, rendus à la vie civile, ils ont travaillé de leurs mains mutilées pour conserver dans l'atelier l'honneur rapporté du camp !
Ils n'ont ni richesses, ni science, et ne possèdent que l'honneur. Paysans d'un village lointain, ils sont venus au régiment pour obéir à la loi, complètement ignorants.
Peu à peu, lentement, nous leur avons enseigné la beauté du devoir, puis plus lentement encore la sainteté du drapeau national, enfin nous leur avons confié les mystères sublimes de l'honneur. Ils ont compris ce qu'est la patrie et les plus nobles pensées, mais simples, sont entrées dans leur âme.
Et voilà que leur honneur est déchiré et jeté en pâture aux Prussiens !
Les deux amis demeurèrent enfermés jusqu'au soir, échangeant des pensées douloureuses. La nuit, Charles N... sortit et revint peu de temps après, apportant deux uniformes complets de gardes nationaux, deux fusils et des cartouches.
Après avoir revêtu l'un des uniformes, Charles N... sortit en emportant fusil et giberne. Le pompier se jeta tout habillé sur son lit et ne put goûter un seul instant de repos. Vers quatre heures du matin, il entendit, dans la pièce voisine, son fils se préparer au départ. La veille au soir le jeune homme était rentré sans bruit, évitant soigneusement le regard paternel. Le pompier endossa
runiforme de garde national et se rendit méconnaissable en cachant sa figure dans une large cravate de laine.
Le jeune homme sortit furtivement, évitant le moindre bruit. Le pompier, le fusil sur l'épaule, suivit son fils sans être vu. Charles N... attendait dans un enfoncement du côté opposé de la rue.
Ils suivirent le jeune homme qui, après s'être procuré quelques provisions dans divers magasins, achetait chez plusieurs marchands tous les journaux du jour. Denrées et papier s'engloutissaient dans un sac de toile caché sous ses blouses, car il en portait deux, l'une bleue, l'autre blanche. Avant de franchir la barrière de Paris, le jeune homme changea de coiffure et remplaça son képi par une casquette.
Le jour commençait à paraître lorsque la sentinelle des avant-postes vit passer un jeune ouvrier, presque un enfant. « On va aux pommes de terre, dit-il, car nous mourons de faim, » Bientôt après deux gardes nationaux, un peu âgés et marchant lentement, passèrent sans s'arrêter, avec ces simples mots : Fort de Monti^ouge !
Les trois hommes gagnèrent la campagne. Celui qui était en tête se retournait parfois sans s'inquiéter de ceux qu'il voyait derrière lui. Il ne semblait pas marcher vers un but déterminé, allant comme au hasard, mais gagnant toujours vers Bagneux. Les deux gardes nationaux qui s'étaient séparés ne se rejoignaient pas et décrivaient des courbes autour du jeune homme en se comprenant au moyen de signes convenus.
Ils arrivèrent enfin à la porte d'un jardin qui entourait une maison de campagne. Il était sept heures du matin. Les deux gardes nationaux se mirent à l'abri dans une masure encombrée de débris. Le jeune homme imita trois fois le cri d'un oiseau sauvage, et bientôt la porte s'entr'ouvrit et il disparut dans le jardin.
L'attente des deux amis fut longue; assis dans un
angle obscur de cette maison en ruines, ils voyaient sans être vus. Une porte du jardin glissa sur ses gonds, mais sur la face opposée. Deux officiers prussiens, casques en tête, enveloppés dans de larges capotes, franchirent cette porte conduisant le fils du pompier; celui-ci, qui était entré en blouse bleue, ressortait en blouse blanche; sa casquette était couverte d'une étoffe de toile grise. Ses précautions pour n'être pas reconnu témoignaient de ses craintes. Il indiqua par des signes faciles à comprendre diverses directions qui, d'après les ordres donnés la veille, devaient être suivies par les colonnes françaises pour l'attaque projetée. L'un des Prussiens, une carte à la main, traçait sur cette carte des lignes au craj'on.
Les deux officiers comptèrent ensuite quelques pièces d'argent au jeune homme et rentrèrent dans cette maison inhabitée qui servait seulement de rendez-vous pour l'espionnage.
Le fils du pompier promena de longs regards vers tous les horizons, compta son argent, et souleva un sac de pommes de terre qu'un soldat prussien avait déposé devant la porte. Après avoir placé le sac sur son épaule il se dirigea directement vers la masure qui servait d'abri aux deux amis. C'était là, sans doute, que d'ordinaire il cachait son butin.
Le sol couvert de planches brisées, de pierres calcinées, de tuiles noircies par l'incendie rendait la marche difficile. Le jeune homme allait donc d'un pas inégal sans regarder devant lui. Tout à coup, dans l'ombre, une lourde main tomba sur sa poitrine, tandis qu'une voix étouffée prononçait ce cri : A genoux^ Tnisèrahle !
Le fils tomba les mains jointes, le visage égaré, tremblant à la voix de son père.
— Jette dans la boue tout ce que tu emportes, argent et papiers.
Il fut obéi.
— Maintenant, relève-toi, et marche devant nous.
Une troupe s'avançait vers Bagneux. C'étaient les mobiles de la Gôte-d'Or et un bataillon de l'Aube. Les trois hommes rejoignirent en silence ce dernier bataillon. Ils en étaient aune petite distance, lorsque le pompier dit à son fils : « Mets ton képi, prends le fusil de Charles N... ainsi que sa giberne, et va te faire tuer. Je serai près de toi, ainsi que mon ami; tu nous connais, il n'y a donc pas à reculer. »
Le flls jeta sur son père un regard suppUant, plein de larmes, et murmura le mot pardo^i ! pardon! Le pompier ne répondit même pas.
Quelques instants après une compagnie de mobiles entourée de fumée pénétrait dans la rue du village ; les balles sifflaient et les hommes tombaient. Le pompier taisait parfois sentir à son flls la crosse de son fusil; on le vit même user de la baïonnette; le jeune homme allait, le visage bouleversé, les genoux plies, mais il ne pouvait s'arrêter. Enfln, une terrible décharge porta l'épouvante dans les rangs. La fumée devint tellement épaisse qu'on n'apercevait plus son chef de flle. Le père se baissa et vit son flls le front inondé de sang, étendu sur le chemin.
Froidement, tranquillement, le pompier se redressa et dit à Charles N... : « C'est la justice de Dieu. » On fit quelques pas en avant dans une atmosphère de feu. Le pompier tendit un portefeuifle à son ami, en disant : « C'est pour toi, mon camarade ; maintenant, mon tour est venu ; ce sera la justice des hommes. »
La nuit suivante une voiture d'ambulance emportait à Paris le corps du pompier; une balle prussienne l'avait frappé au cœur.
Le camarade de Marchis hérita de ses économies et de son mobilier, et donna le tout aux pauvres.
Voilà comment deux pauvres ouvriers ont compris l'honneur, l'amour à leur pays.
Charles N... est maintenant un vieillard, quoique droit et vigoureux. Il vient voir son ancien commandant devenu général, et répète : « J'ai vu, dans l'espace d'une heure, le père et le fils étendus morts à mes pieds ; le père avait appris l'honneur sous le drapeau de la patrie, le fils s'était habitué au déshonneur au miheu des libres-penseurs et des misérables sans-patrie. »