CHAPITRE II
SOMMAIRE
Ambroise Paré et le docteui' Larrey. — La convention de Genève. — Les ambulances pendant le siège. — Ambulances du Théâtre-Français, du Grand-Hôtel, de l'Odéon. — Les infirmiers volontaires. — Les sociétés de secours. — Les premiers cris de Vive la Commune ! — Sortie pour reprendre la position de Châtillon. — Mort du commandant de Dampierre. — Les engagements volontaires. — La légende des volontaires de la première République. — Les vrais défenseurs du pays. — Les trois armées du généi-al Trochu commandées par Clément Thomas, le général Ducrot et la troisième par le général Trochu lui-même, puis par le général Vinoy. — Attaque du 21 octobre à la Malmaison. — Départ du corps diplomatique. — Le Parisien ne se décourage pas. — Prise du Bourget, qui nous est enlevé. — Le commandant Baroche est tué. — Le gouvernement de la Défense nationale prisonnier le 31 octobre. — Le plébiscite du 3 novembre. — Le général Vinoy. — Le général Trochu. — Les clubs. — Une femme pendant le siège. — La mortalité. — Cinq suicides pendant tout le siège. — Cas de folies nombreux. — Les petits bourgeois ont le plus souffeiH. — La charité. — Les bataillons de gueri'e de la garde nationale. — Changement dans les moeurs par le contact. — Les fusiliers marins à la garde des forts. — Récit d'un engagé volontaire de l'Ecole normale dans les fusiliers marins.
Après le traité de Passau, Charles-Quint arriva sous les murs de Metz en 1552. La ville, investie par une armée de 75.000 hommes, supporta le feu de 114 pièces de canon. La tranchée fut ouverte pendant quarante-cinq jours. Cependant, après deux mois d'efforts inouïs et la perte du tiers de ses troupes, le duc d'Albe (1), qui con-
(1) Fernand Alvarez de Tolède, duc d'Albe, général et homme d'Etat
duisait les opérations du siège, lïil obligé de se retirer. Dix mille P'rançais seulement défendaient la place sous les ordres du duc de Guise.
Tout en tenant compte delà différence des temps et des progrès de toute nature, on peut comparer ce siège de Metz à celui soutenu parla ville de Paris en 1870-1871.
Mais, au seizième siècle, le soldat blessé ne recevait pas les soins admirables que Paris donna si généreusement à ses défenseurs tombés sur le champ de bataille ou atteints par la maladie.
L'un des contemporains du duc de Guise, né dans les rangs obscurs de la société, a puissamment contribué à imprimer au blessé le caractère sacré que lui accordent toutes les nations. Nous voulons parler d'Ambroise Paré (1), le chirurgien des rois Henri II, François II, Charles IX et Henri III. La confiance qu'inspirait ce grand homme devint si générale que sa seule présence dans ime ville assiégée ou dans une armée en campagne rassurait les combattants et ranimait l'espoir des blessés. Les soldats ennemis l'admiraient autant que les Français. Il vint à Metz, et le duc d'Albe lui fît le même accueil que le duc de Guise.
Si Ambroise Paré a imprimé d'immenses progrès à la chirurgie, ce n'est peut-être pas sa plus grande gloire ; il a fait entrer la pitié, la chanté, le respect pour le malheur dans l'âme des armées. Ses paroles si belles : Je le pansai et Dieu le guarit sont sur les lèvres de tous nos chirurgiens et de nos vaillantes infirmières.
Un écho lointain du siège de Metz est venu consoler les assiégés de Paris, et dans nos ambulances, au milieu des gémissements , nous avons cru entendre souvent la
sous Gliarles-Quint et Philippe II, né en 1508 d'une des plus illustres lauiilles d'Espagne, mort en 1582.
(1) Né en 1517 h Bourg-IIersent, près de Laval, mort en 1590.
grande voix d'Ambroise Paré répéter sa parole : Courage et confiance , amis : le chirurgien est là !
Le célèbre chirurgien du seizième siècle, si habile, si courageux, si bon, si dévoué à la patrie, si tendre pour le blessé, est pour nous la personnification du chirurgien militaire.
C'est aussi d'un chirurgien militaire que Napoléon I" disait : « Larrey (1) est l'homme le plus vertueux que j'ai connu. »
« Si l'armée élève une colonne à la reconnaissance, elle doit l'ériger à Larrey. »
Lui aussi personnifia, au dix-neuvième siècle, la chirurgie militaire. Mais à Paris, pendant le siège, tous, depuis les plus illustres jusqu'aux futurs docteurs, veillaient sur nos blessés, et tel pauvre soldat a été soigné par un prince de la science. Tous les chirurgiens militaires se trouvant aux armées, les médecins civils les remplacèrent et les ambulances reçurent leurs soins si dévoués et si intelligents.
Le Parisien est naturellement bon, très secourable et généreux. Lorsqu'un accident survient, qu'une voiture renverse un passant, qu'une chute quelconque arrive, la foule se précipite vers celui qui souffre ou semble souffrir, vingt bras se tendent vers lui, on l'emporte à la pharmacie voisine et chacun s'improvise docteur pour offrir son remède. Toujours est-il que les bons sentiments l'emportent sur les mauvais. Cette foule trop impressionnable, souvent folle, se laisse parfois égarer, prend fait et cause pour le malfaiteur contre le représentant de la loi et va même jusqu'au crime. Ce sont là de cruelles erreurs qui ne sont pas complètement étrangères à des instincts généreux. Ignorant et crédule, aimant à jouer un rôle, à prendre la parole, à lutter
(1) Né en 1766 à Baudéan (Hautes-Pyrénées), mort à Lyon eu 1842.
contre Tordre, le peuple de Paris, pris en détail, est facile à conduire dans la bonne voie. Mais malheur à ceux qui le craignent : ils seront dévorés par lui.
Jamais les soldats blessés pendant le siège de Paris n'auraient reçu dans leurs familles des soins plus touchants que dans les ambulances.
En même temps que ses leçons de chirurgie, Ambroise Paré donnait des leçons d'humanité : « Voyant un jour creuser une fosse pour quelques soldats mourants que leur compagnie allait abandonner, il les réclama et les emporta sur une charrette. Faisant Fofflce de chirurgien, de médecin, d'apothicaire, de cuisinier, Ambroise Paré fit si bien qu'il les sauva. Les soldats voulaient porterie chirurgien en triomphe ; à la première étape, chacun des hommes d'armes lui donna un écu, chacun des archers un demi-écu. C'est la première ambulance. »
Jamais on n'en avait vu autant que pendant la dernière guerre, au siège de Paris surtout. En voici la raison historique.
Après la bataille de Solferino, un homme de bien qui avait été témoin du combat, M. Dunant, publia un hvre (1) qu'il adressait à toute l'Europe et particulièrement aux souverains, aux ministres, aux généraux, aux publicistes. Il les conviait à l'œuvre qu'il méditait pour le soulagement des victimes de la guerre.
Pendant ce temps, M. Gustave Moynier, président de la Société genevoise d'utilité publique, proposait une conférence internationale sur le sujet que son généreux compatriote avait mis à l'ordre du jour de toutes les sociétés de bienfaisance. Genève prit ainsi l'initiative de la convention qui porte son nom.
L'appel de M.Henri Dunant, les démarches de M. Moynier et de ses collègues, l'adhésion et la propagande de
(1) Le lendemain de lu bataille de Solferino, par Duuaut.