JULES FAYRE
la France aboutirent, le 8 août 1864, à une conférence où vingt-six délégués de seize Etats travaillèrent, sous la présidence du général Dufour, commandant en chef de l'armée suisse, à poser les bases d'un traité de neutralité des ambulances, des hôpitaux, des médecins, des blessés, de tout ce qui, en un mot, concourt au service médical des armées. Ce traité fut signé le 22 août et ratifié de 1864 à 1868 par toutes les puissances chrétiennes.
Il fut résolu, de plus, que, dans chaque pays, on formerait sur un plan identique des sociétés de secours en faveur des blessés, et que les sociétés prépareraient en temps de paix tous les moyens possibles de faire face aux éventualités de la guerre. Chaque Etat s'engageait à tenir en réserve un corps d'infirmier-s et d'ambulanciers volontaires qui compléterait le service de l'administration. Ces sociétés devaient, en outre, étudier et faire exécuter toutes les améliorations qui leur seraient soumises concernant le matériel du service médical des armées en campagne.
Quand vint la bataille de Sadowa (1866), l'Autriche, qui n'avait pas encore adhéré à la Convention de Genève, refusa d'en suivre les dispositions, mais la Prusse s'y soumit. Cet essai, tout incomplet qu'il fût, suffît à démontrer les bienfaits de l'œuvre nouvelle.
En 1867, à Paris, pendant l'Exposition universelle, une commission internationale se réunit afin de remanier le règlement primitif (1).
Mais alors la France était heureuse, grande et forte. Aussi l'œuvre, que l'armée dédaignait et dont le public ne comprenait pas l'importance, ne comptait, depuis 1863 jusqu'en 1870, que des ressources fort restreintes. Cependant, au début de la guerre, Télan patriotique fut
(1) Souvenir des ambulances, par A. -S. de Doncourt.
tel, que la Société des secours aux blessés put expédier seize ambulances : à Borny, Toul, Verdun, Beaumont, Attigny, Sedan, Montmédy, Mouzon et Metz.
Après rinvestisscment de Paris, la Société des secours parvint à doter les vingt arrondissements de Paris de 217 ambulances fixes comprenant S.GlOlits.
Nous aurons à peindre les admirables traits des religieux qui soignaient les blessés dans les ambulances. M. Silvy, ancien directeur de l'enseignement primaire au ministère de l'instruction publique et délégué du ministre à Tours et à Bordeaux, termine son éloge du clergé français par cette pensée : « Dans cet immense malheur de la patrie, l'Eglise de France s'est montrée digne d'ellemême, de son glorieux passé. »
Dès que Paris fut investi, le corps médical, avec un empressement qui l'honore, a offert ses services, son dévouement et une expérience sans pareille. Plus de deux cents chirurgiens et médecins et soixante-dix pharmaciens ont travaillé sans relâche, dans les ambulances et sur les champs de bataille, à secourir les malades et les blessés. Vingt et une ambulances fixes, comprenant douze grands hôpitaux, quarante-trois ambulances de convalescents installés dans des maisons particulières, cinq postes mobiles répartis sur le périmètre de la défense, onze avant-postes poussés jusqu'aux premières lignes des sentinelles ont soigné ou transporté vingtquatre mille officiers ou soldats. Un baraquement modèle en bois, comprenant vingt et un petits hôpitaux, a fonctionné à Passy, jusqu'au mois de juiUet 1871, sous la direction du docteur Dcmarquay. Le nombre des journées de traitement dépasse trois cent mille.
Le docteur Larrey (1), médecin en chef de l'armée du Rhin, qui n'avait pu pénétrer dans Metz, fut,
(1) Digne fils de celui dont la statue est au Val-de-Grâce.
pendant le siège de Paris, chef du service de santé. Les ambulances avaient chacune leur personnel. A côté d'un conseil composé des hommes les plus éminents, se trouvait le comité des dames : la comtesse de Flavigny, la maréchale Canrobert, MMmes de Berthier, Bellaigues, Blain des Cormiers, Borniche, Baronne de Bourgoing, Buffet, de Bure, Cahen, Cochin, Dehorter, de la Ferronays, vicomtesse de Flavigny, marquise de la Grange, Hocquigny, Koenigswarter, Le Cordier, Le Fort, Comtesse de Nadaillac, Nélaton, Comtesse Serurier, Marie Vilbort.
Un homme d'esprit (1) entreprit, pendant le siège de Paris, un pèlerinage vraiment patriotique. Il visita, pendant les mois de décembre 1870 et janvier 1871, les ambulances fort peuplées à cette époque.
Nous suivrons les pas d'un guide aussi intelhgent et aussi fidèle, en ajoutant à l'occasion les noms des infirmiers.
Ambulance du ministère de la marine.
Après avoir traversé la place de la Concorde, entrons au ministère de la marine. Voici ces magnifiques salons où l'un des derniers ministres de l'Empire donnait ces concerts où nous applaudissions les artistes itahens, français et suédois. Le théâtre des concerts est devenu hôpitalmaritime. Les Sœurs de la Sagesse soignent les matelots blessés, presque tous artilleurs. Les infirmiers sont marins et conservent le costume du bord, le vaste collet bleu et le béret de molleton. Les médecins parcourent la salle ; en tête, le docteur Reynaud, inspecteur-général
(1) Alexandre Piedagnel.
du service de santé, puis MM. les docteurs Walther, Mahé et Riche.
Parmi les blessés soignés dans cette ambulance se trouve le brave capitaine de vaisseau Massiou, tombé sur le champ de bataille de Bondy. Le froid est excessif, car nous sommes au 4 décembre, mais des arbres entiers flambent dans les vastes cheminées, et jamais amiral n'eut aussi bon feu que les simples matelots.
Ambulance du chemin de fer d'Orléans.
La Compagnie a été gracieuse en établissant, rue de Londres et rue du Chevaleret, une belle ambulance de cent dix lits. Le chirurgien principal est le docteur Hénocque, trois sœurs de Saint- Vincent de Paul et trois internes soignent les soldats avec un zèle intelhgent. Mme Solacroup, femme du directeur général, a passé bien des nuits au chevet des malades.
La Compagnie solde toutes les dépenses et veille à ce que rien ne manque à ses pensionnaires.
Le local est des plus favorables. M. Courras, ingénieur attaché à la direction, a raconté le trait suivant à l'un des visiteurs :
Un terrassier, appartenant au corps de génie volontaire, ayant été grièvement blessé à Bobigny, fut transporté à l'ambulance de la rue de Londres. La vie de ce pauvre homme paraissant en danger, on lui demanda s'il ne désirait pas voir quelqu'un, parent ou ami.
— Mon Dieu ! répondit-il, je n'ai plus que ma fillette, qui doit aller sur ses quinze ans.
— Eh bien, où est-elle ?
— Ah! voilà. Maintenant, je n'en sais trop rien au juste. Il y a eu quatre ans à la Saint-Michel, manquant de tout, désespéré, et venant d'apprendre d'un camarade qu'à la barrière d'Italie il y avait une maison d'asile
dirigée par une demoiselle Delaporte, et où l'on élevait des orphelines dénuées de ressources, j'y conduisis ma petite, le cœur gros et sans la prévenir. Je sonnai, et aussitôt la porte est ouverte. Je poussai mon enfant dans la maison et me sauvai comme un voleur, ne sachant trop comment parler pour expliquer mon action. On courut après moi. « Que faites-vous? Que voulez-vous? Votre nom ? Qu'est cette petite ? »
Ah! ma foi! je me mis à pleurer en disant: « Gardez-la, autrement elle se perdra, c'est sûr, ou mourra de faim dans mon taudis. Je ne peux rien vous dire de plus. Elle s'appelle Céline. » Et je me remis à courir, et d'une fameuse force encore !
Depuis, j'ai souvent déménagé, j'ai bien des fois manqué de travail et même de pain, buvant par occasion un peu trop pour m'étourdir, et je n'en ai jamais eu de nouvelles. Je ne pouvais pas, du reste, aller la chercher, la mignonne, car j'étais toujours aussi malheureux, et même davantage. Voilà mon excuse. Aujourd'hui j'aimerais bien à l'embrasser, elle doit être grandette à présent.
On va aux renseignements, tout est exact. L'enfantest amenée à la hâte. Le père et la fllle s'embrassent en fondant en larmes et du meilleur de leur coeur. La joie sauva la vie du pauvre terrassier, et l'amputation fut évitée.
Le directeur général de la Compagnie du chemin de fer d'Orléans ayant plaidé la cause de cet ouvrier, et de Céline, sa fllle, a obtenu du ministre des travaux publics un secours de cinq cents francs, qui commencera la dot de l'enfant.
Ambulance de M. Klein{i), rue Nicolo.
Nous voici en famille. M. et Mme Klein donnent l'hospitalité aux victimes de la guerre. Ils ont établi dans leur
(1) M. Klein, ancieu adjoint de Passy, ancien jujje au tribunal de commerce.
hôtel vingt-trois lits, tous occupés aujourd'hui mardi 6 décembre 1870. Fondatrice de l'ambulance qui fonctionne depuis trois mois, cette admirable famille est vraiment patriarcale. M. Klein disait à un visiteur : «Je n'ambitionne qu'un titre, celui de frère pourvoyeur de la communauté. Ce n'est pas une ambition facile à satisfaire en temps de siège. »
L'hôtel est situé à Passy, et le cercle de la locaUté a contribué aux premières dépenses. Mais M. Klein, président de ce cercle, a voulu prendre àsa charge l'entretien de l'ambulance jusqu'à la fin de nos malheurs.
Jardins, serres, vastes galeries riches en objets d'art, bonne nourriture, soins constants, rien ne fait défaut aux malades, cordialement accueillis. Ces malades sont considérés comme les amis de la maison.
Toute la journée et souvent la nuit, M. et Mme Klein parcourent les salons, apportant eux-mêmes les tisaneset pansant les blessures.
Le docteur Moreaii, un ami intime de la maison, est le médecin en chef de l'ambulance. M. et Mme Klein veillent au chevet des plus malades ; ils sont secondés par une sœur de la Sagesse, et des dames de Passj% infirmières volontaires. C'est à tort que Ton a dit que cette ambulance était destinée aux officiers seulement ; on y reçoit à bras ouverts tous les défenseurs de la patrie.
Ces lits blancs et moelleux sont alignés dans de beaux salons bien éclairés, ayant vue sur un jardin orné de statues gracieuses. Dans le jardin d'hiver, remph déplantes exotiques, les convalescents se réunissent pour lire les journaux, fumer, jouer aux dominos ou aux échecs.
Cette ambulance de M. Klein est l'image de l'hospitalité dans ce qu'elle a de plus touchant, de plus cordial, en un mot de plus chrétien.
Un certain nombre de familles parisiennes ont ainsi recueilli des blessés.
Ambulance de racole des Frères, rue Raynouard.
Avant de pénétrer dans la maison, le visiteur traverse un jardin bien dessiné, et lorsqu'il veut sortir, il est séparé de la rue par une immense cour plantée d'arbres. L'ambulance, installée dans les dortoirs et les classes, contient cent lits.
Ouverte le 9 septembre, cette ambulance a soigné jusqu'au 7 décembre six cents malades ou blessés. Presque tous les lits sont constamment occupés. Le médecin en chet'est M. le docteur Vilette, ancien chirurgien en chef de la marine à Pondichéry, homme de coeur et de talent.
Le service est fait par les Frères des écoles chrétiennes , qui sont admirables de dévouement. Leur supérieur est le frère Libanos , si connu à l'école de Passy. Le frère Libanos porte le simple vêtement des Frères ; il est modeste, et l'homme du monde, en le voyant, se croit en présence d'un magister de village, bon pour apprendre à lire aux petits enfants du laboureur.
Mais non, frère Libanos (1) est un savant dont la place serait aux académies ; il a un esprit fin et délicat ; sa conversation est des plus intéressantes, et les mondains spirituels (fort rares d'ailleurs) ne rencontrent pas souvent dans les salons des causeurs aussi pleins de charme que le frère Libanos, dont nous conserverons toujours un touchant souvenir.
Il est inutile de dire comment les blessés sont soignés dans l'ambulance des Frères. Ce ne sont pas des soins matériels seulement dont les malades sont entourés, mais de ces tendresses vraiment maternelles qui réjouissent le cœur et font aimer l'homme.
(1) Mort pendant l'année 1884.
Ambulance du docteur Blanche, 7nie Berton et quai de Passij.
Cette ambulance est établie dans la maison môme du docteur Blanche. Tous les frais sont supportés par lui et il fait le service des blessés qu'il considère comme des amis. Dix lits seulement sont préparés et tous occupés.
Le jeudi 8 décembre 1870 il y a dans le premier lit, en entrant, un cuirassier de Reichshofifen, nommé Ohr; au deuxième lit, un artilleur blessé à la Malmaison ; puis, à la suite, trois gardes nationaux du 12" bataillon, tombés au combat de Bondy, le 24 novembre : ces gardes sont MM. Lefranc, caporal, Noisan et Pain, gardes.
Le docteur Alphonse Guérin est le chirurgien de l'ambulance. Les docteurs Blanche et Meuriot se sont chargés du service médical et ils y ajoutent les fonctions d'infirmiers.
Dans cette maison, comme dans les ambulances de Paris, les amputations sont évitées, à force de soins, ce qui diminue considérablement la mortalité.
Le docteur Blanche déplore les terribles effets produits par l'abus des hqueurs fortes. « Depuis quelques semaines surtout, disait-il avec tristesse, les cas de folie alcoolique se multiplient d'une manière effrayante. L'habitude — si précieuse — du travail régulier se perd, et les cabarets sont toujours pleins. L'hôpital Sainte-Anne reçoit beaucoup de victimes de l'alcool. Rien n'est plus navrant que la vue des malheureux atteints de cette maladie funeste. Mais, hélas! dans les circonstances actuelles, il est bien difficile, sinon impossible, de remédier à un tel état de choses ! »
Le docteur Blanche a établi une véritable ambulance de famille.
Ambulance de Mme V. Mènier et de Mlle Louise Bader.
Ici, comme chez le docteur Blanche, on ne se borne pas à traiter les malades, on les gâte comme des enfants bien-aimés.
Les malades ou blessés sont admis dans une maison particuhère, au rez-de-chaussée d'un élégant hôtel entouré d'un beau jardin. Il y a six lits seulement, mais des lits de petite maîtresse, toujours occupés. Mlle Louise Bader, directrice de la Revue 'populaire de Paris, et son frère, docteur en médecine, se consacrent entièrement aux blessés. Mlle Bader leur dit : ((Dieu vous a fait asseoir au foyer d'un Parisien reconnaissant ; vous êtes chez vous, soldats de la France ! »
Comité des ambulances de la Presse, rue du Ilelder.
Au mois de juillet 1870, au moment de la déclaration de guerre, une souscription patriotique produisit près d'un million deux cent mille francs. La publicité des journaux ayant contribué au succès de cette souscription, il se forma un comité des ambulances de la Presse qui, au moyen de la somme recueillie et de dons volontaires, créa douze hôpitaux-ambulances et trente ambulances annexes. En outre, sur la ligne d'investissement de la capitale, le comité delà Presse a établi cinq postes où se tiennent des médecins et des brancardiers, munis du matériel nécessaire pour le premier pansement et l'enlèvement des blessés et des malades.
Les jours de sortie, deux cents voitures chargées de matelas, couvertures et brancards, conduisent sur le lieu du combat un personnel qui a pour mission de recueillir les blessés.
Un rapport officiel évalue à douze mille le nombre des hommes qui ont été ramassés du mois d'août jusqu'au
milieudc décembre, sur les différents champs do bataille. L'àme de cette société est le docteur Ricord, dévoué à son œuvre.
Ambulance du Louvre.
Au premier étage des vastes magasins du Louvre les Bretons sont reçus à bras ouverts. Malheureusement l'ambulance se compose de vingt lits seulement. Le médecin en chef, docteur Lallour, est lui-même enfant de la Bretagne. Le docteur Montargis et le R. P. Jouan secondent le docteur Lallour.
Celui-ci, tout dévoué à ses Bretons, les voit trois fois par jour : à huit heures, à deux heures et à minuit. Ses visites sont des causeries familières avec ses clients ; on n'y parle que bas-breton. A l'un, le docteur raconte l'histoire du vieux château en ruines qui rend son village célèbre ; à l'autre, il fait dire quelque naïve histoire du pays. On invoque de doux souvenirs, le mariage d'une sœur, le baptême du nouveau-né ; on va même jusqu'à prévoir les joies du retour et le bonheur de la mère. Après les visites du docteur, tous les malades vont mieux, et, le soir, à la prière en commun, le nom de la Bretagne est sur toutes les lèvres.
Le matin, avant la visite, les enfants du docteur Lallour (ainsi se nomment les Bretons blessés) s'agenouillent sur leurs lits, et l'un d'eux récite à haute voix la prière sous les yeux de deux sœurs de l'Espérance, et presque toujours en compagnie du P. Jouan.
Ambulance du Théâtre-Français.
La maison de Corneille et de Molière ne retentit plus des applaudissements du public. Deux mots ont remplacé
les beaux vers et la prose charmante. Ces mots sont patrie et charité.
Vraiment, aujourd'hui 14 décembre 1870, rien, dans Paris, n'est plus surprenant que cette ambulance. Voilà Mme Favart qui tient la tête sanglante d'un caporal porté sur un brancard ; voici Victoria Lafontaine qui fait la lecture au sergent de grenadiers amputé la veille. Gélimène et Arsinoé sucrent les tisanes, Esther prépare des compresses, tandis qu'Agnès et Chérubin consacrent à la charpie leurs doigts délicats.
Voici comment s'était opéré la transformation :
Le 6 septembre, à la nouvelle de la catastrophe de Sedan, la Comédie-Française fermait ses portes.
Dans le cabinet de l'administrateur, ce jour-là quelques artistes étaient réunis, tristes jusqu'au désespoir. Ces artistes étaient MMmes Favart, Madeleine Brohan et Jouassain, MM. Edouard Thierry, Verteuil et Guillard. Une pensée, la même, s'échappa soudain du cœur des artistes. Elles s'écrièrent en même temps : Organisons une ambulance !
Alors il fallut développer cette idée. Jamais orateur ne saurait retrouver les élans d'éloquence de ces femmes, parlant des blessés, des misères prochaines, des douleurs de la patrie envahie. On voyait bien que ces lèvres avaient interprété les pensées de Corneille et de Racine. M. Edouard Thierry approuva chaleureusement et promit son concours.
Tous les acteurs du Théâtre-Français furent consultés et se montrèrent enthousiastes. Une souscription produisit la somme nécessaire pour le début.
MMmes Madeleine Brohan, Favart et Jouassain se chargèrent des premières démarches et s'adjoignirent MMmes Victoria Lafontaine, Ricquier et Dubois, dans le but de former un comité ayant pour devoir de subvenir à toutes les dépenses, de parer à toutes les éventualités^
avec l'aide constante de la direction et des amis de la Comédie-Française .
Ce comité obtint d'admirables résultats. Le foyer se trouva transformé comme par enchantement en ambulance de vingt-cinq lits.
Les artistes applaudis ont parfois de terribles rivalités. Eh bien, auprès du lit des blessés, toutes ces rivalités cessèrent, et la clmrité, jointe au patriotisme, fit oublier les passions mondaines qu'on nomme orgueil ou vanité. Ces artistes, les premiers de l'Europe et du monde, devinrent presque subitement modestes jusqu'à l'humilité. Ces talents si divers, quelquefois si bru3'ants, rivalisèrent d'abnégation, de dévouement, de persévérance et d'ingénieuse charité.
Depuis l'ouverture de l'ambulance, le 13 septembre, pas un lit ne resta vacant. On ne recevait pas les fiévreux, mais seulement les blessés de la bataille. Ils étaient réellement soignés par les gracieuses et vaillantes infirmières, habituées jusqu'alors aux applaudissements.
La composition du personnel médical de l'ambulance était digne du vieux Corneille :
MM. Nélaton, Denonvilliers, Richet, Coqueret, chirurgiens ; MM. Mallez et Firmin, médecins ordinaires du théâtre ; un interne de la Pitié et deux aides couchaient toujours auprès des malades ; deux Soeurs grises aidaient les six sociétaires, membres du comité. A part deux infirmiers payés, tous les services étaient gratuits.
Le jour vint où la Comédie-Française dut reprendre ses représentations pour augmenter le nombre des canons de la défense nationale. Ce jour-là, les trois seuls militaires qui aient succombé dans l'ambulance de la rue Richelieu venaient de mourir à la suite d'amputations. Leur mort avait été édifiante de résignation et de foi chrétienne. Acteurs et actrices, émus jusqu'aux larmes, durent le soir même paraître sur le théâtre, le cœur navré.
Cet excellent public parisien, connaissant la douleur des artistes, applaudit avec enthousiasme moins les comédiennes que les sœurs de charité. 11 y avait dans les applaudissements un sentiment bien français : Tamour de la patrie.
Le premier blessé qui entra dans l'ambulance du théâtre paraissait avoir une vingtaine d'années. La balle qui le frappait en pleine poitrine avait perdu de sa force en traversant un portefeuille qui renfermait les lettres de sa mère. Les actrices se passèrent de main en main le portefeuille miraculeux, et ce premier blessé devint l'enfant gâté de la maison.
Vers le milieu du mois de décembre, il y avait parmi les blessés installés dans le foyer des artistes : MM. de Vignerol, colonel de la garde nationale mobile d'Ille-et- Vilaine, et Auguste Brune, lieutenant, âgé de vingt-quatre ans.
Les pensionnaires les plus anciens datent de Sedan. Ce sont deux prisonniers échangés. Les artistes les ont nommés « sociétaires de la Comédie-Française. »
Le service des dames infirmières est ainsi réglé : MMmes Madeleine Brohan et Dubois prennent le service à huit heures du soir jusqu'au lendemain à midi ; MMmes Favart et Lafontaine les relèvent de midi à huit heures ; MMmes Piicquier et Jouassain continuent pour la nuit suivante. Les gardes marchent de la sorte, comme dans un grand hôpital, et jamais Tune de ces dames n'a trouvé le temps long.
Les nobles infirmières du Théâtre-Français s'attachent beaucoup à relever le moral des blessés. La proportion des officiers est généralement d'un cinquième ; sur les vingt-cinq blessés, il y a donc vingt sous-officiers ou soldats. Tous ont la même nourriture, divisée en trois repas par jour.
Jamais un propos, nous ne dirons pas inconvenant,
mais léger, n'a été prononcé dans cette ambulance. Les blessés, pénétrés de reconnaissance, ont un profond respect pour les artistes infirmières ; et celles-ci, de véritables sœurs de charité, n'ont que de bons sourires pour les blessés. Mme Favart disait: « J'ai pour ma part fait bien peu de chose, et ce que j'ai fait ne doit pas surprendre, ces détails m'étant familiers, car je me plais dans mon intérieur, et suis ce qu'on appelle une bonne femme de ménage. »
Do7ia Sol, bonne femme de ménage ! Les soldats blessés, en recevant les soins délicats de cette femme célèbre, mais inconnue dans leur village, ne se doutaient guère que près de leur lit se trouvait l'admirable interprète de Stella.
A la suite du combat si meurtrier du 19 janvier 1871 (1), on transportait à l'ambulance du Théâtre-Français un artiste aimé du public, M. Sevestre, lieutenant de la seconde compagnie des carabiniers parisiens. Une balle lui avait brisé le genou. L'amputation fut faite le soir même, et dès le lendemain le chef d'état-major du gouverneur venait attacher aux rideaux du lit du pauvre blessé la croix de la Légion d'honneur.
Hélas ! deux jours plus tard, le jeune artiste, unique soutien d'une nombreuse famille, succombait victime de son courage.
Quelques notes relatives à l'organisation des ambulances parisiennes sont nécessaires :
Dans le principe, une simple déclaration faite à la mairie de l'arrondissement suffisait pour créer un heu de secours destiné aux blessés et aux malades appartenant à l'armée et aux combattants.
Dès le début de la guerre, de grandes sociétés se formèrent pour recueilhr des souscriptions qui atteignirent
(1) Combat de Buzenval.
promptement des chiffres très élevés. La Société internationale et celle de la Presse ayant obtenu plusieurs millions, organisèrent de vastes ambulances. Des particuliers riches et généreux, nous l'avons dit, s'empressèrent de créer d'autres ambulances. Le nombre se multipliant, l'administration dut se mettre en devoir de les réglementer, de leur venir en aide, et d'exercer une surveillance peu gênante d'ailleurs.
Les ambulances de la Société internationale, celles de la Presse et toutes les autres remettent chaque jour à l'intendance des états constatant les mouvements des malades, mais ne reçoivent aucun secours du gouvernement. Un grand nombre d'autres ambulances sont dans le même cas, tels que le Théâtre-Français, le Palais- Royal, etc.
Les ambulances de tout genre ont été, à part très peu d'exceptions, réparties entre les neuf secteurs. Elles relèvent, administrativement parlant, de l'hôpital militaire dont elles sont les plus voisines.
Un inspecteur désigné pour chaque secteur par le baron Larrey est chargé de surveiller au besoin le service médical, ainsi que le mouvement quotidien des entrées et des sorties.
Quelques propriétaires ou locataires timides, ayant imaginé de se protéger et de mettre leurs maisons à l'abri, à l'ombre du drapeau de Genève, le gouvernement dut prendre des mesures pour rappeler à la pudeur ces malheureux qui inscrivaient sur leurs portes « amhula7ice » et ne recevaient pas un seul blessé.
Mais le dévouement sincère et le patriotisme des Parisiens ont été, pendant le siège, si actifs, si ingénieux, si sincères que le nombre des lits réservés aux soldats blessés s'est toujours élevé à plus de trente mille.
Ambulance du Palais-Royal.
L'une des plus belles de Paris. Six grands salons d'apparat du palais ont été, depuis la fin du mois de septembre, transformés en ambulance. Deux pièces sont réservées aux officiers. En tout cinquante lits presque tous occupés par des blessés.
Un salon sert de chapelle. Le dimanche l'aumônier y dit la messe et le public est admis à y assister. Le produit d'une quête faite pendant l'office contribue à payer les frais d'entretien de l'ambulance.
Un comité présidé par le docteur Josat, et composé d'une cinquantaine de personne dévouées faisant toutes parties du premier arrondissement, subvient aux lourdes dépenses quotidiennes avec une générosité qui ne se dément jamais.
Trois sœurs do charité et un certain nombre de dames s'occupent de l'infirmerie, de la lingerie et autres détails.
Le service chirurgical et médical est confié à MM. les docteurs Josat, Denonvilliers, Gosselin, Coqueret, Corlieu et Desruels, qui donnent leurs soins gratuitement.
Cette ambulance du Palais-Royal est indépendante et ne relève de la mairie qu'au point de vue administratif.
Ambulance Arsène Houssaye.
Il fut un temps, avant la guerre, où les lettrés, les artistes, les gens d'esprit et les hommes de goût se plaisaient à visiter, avenue Friedland, la demeure d'Arsène Houssaye, cet enfant du dix-huitième siècle, égaré dans le dix-neuvième.
On se souvient un peu partout, en Allemagne aussi bien qu'ailleurs, de la galerie pleine de portraits des personnages célèbres, des femmes particulièrement, de l'époque de Louis XIII, Louis XIV et Louis XV. Ce sont les héros
et les héroïnes des études littéraires de M. Arsène Houssaye.
L'hôtel est magnifique ; de l'une des fenêtres on voit l'Arc de Triomphe, d'une autre on découvre les demeures de Chateaubriand, du comte d'Orsay, du peintre Jean Gigoux, d'Augustine Brohan, de Balzac.
Arsène Ploussaye est père plus que toute autre chose ; son fils sert dans la garde-mobile, et sa bravoure l'expose sans cesse à rencontrer une balle ou un obus. Le père a donc pensé au fils en créant une ambulance dans ce palais des arts et de l'esprit.
Les mobiles bretons blessés à la bataille vivent au miheu des grands seigneurs qui bravaient la colère du cardinal Richelieu, et des grandes dames de la cour de Louis XIV. Car c'est là encore une ambulance bretonne. Il n'y a que dix lits, mais ceux qui les occupent sont assez heureux pour recevoir les soins des docteurs Paquehn et Dussard.
Ambulance du chemin de fer de l'Ouest.
Le dimanche 28 décembre 1870, un passant s'arrêta rue d'Amsterdam pour visiter un blessé soigné dans l'ambulance du chemin de fer. L'excellent M. Coindart (1) le fit entrer dans une vaste salle transformée en chapelle. L'abbé Gilbert célébrait la messe pour les blessés réunis au nombre de plus de quatre-vingts. L'autel était élevé au milieu de la salle ornée de trophées et de drapeaux. L'harmonium soupirait des notes gracieuses, et le chant des soldats, marié aux douces voix des sœurs de charité, produisait un grand effet.
Une jeune fille, excellente musicienne, se fit entendre au milieu d'un silence solennel , puis une allocution familière et chaleureuse fut prononcée par l'aumônier. Il
(1) Secrétaire général de la compagnie. Mort depuis la guerre.
paria avec enlhousiasme de la patrie, du dévouement militaire, de l'héroïsme, et il y eut comme un frémissement dans ce monde de soldats.
Le passant comprit, près de cet autel improvisé à Tombre des drapeaux , au milieu de ces gens de guerre, toute la grandeur du sacrifice.
Il visita l'ambulance, mais son esprit était ailleurs, et son âme demeurait toujours à la chapelle où il avait vu les gloires humaines s'agenouiller dans la poussière.
Cependant l'ambulance devait l'intéresser. Quatrevingt-cinq lits, le docteur Labbé pour chirurgien en chef et sept autres docteurs, trois sœurs de charité, six infirmiers et un magnifique jardin donnant sur la rue de Rome ; à la tête de l'infirmerie Mme Pierard, femme du directeur du chemin de fer de l'Ouest. Vaillante infirmière qui soignait les blessés comme les sœurs de Saint- Vincent de Paul.
Ambulance des amis de la France, rue de la Michodière.
Celle-ci est la plus originale des ambulances de Paris. Malgré ses nombreux mérites, et son nom sympathique, cette ambulance n'a jamais reçu ni un blessé ni un malade.
Son histoire est fort simple. Mme Crespo de Roman, femme d'un colonel péruvien, quoique malade, n'a pas voulu s'éloigner au moment du siège.
Elle a établi une ambulance de trente lits dans son hôtel. Ces lits étaient destinés aux étrangers amis de la France, qui seraient blessés à son service.
Il y en eut beaucoup et Mme de Roman attendait avec
impatience ses américains, ses hongrois, ses catalans, et autres amis. Mais du champ de bataille à la rue de la Michodière il y a loin. Chemin faisant quelques Parisiens arrêtaient le char du blessé et le conduisaient dans une ambulance française , en disant : Ceux-là nous appartiennent.
Voilà comment les trente lits de Mme Crespo de Roman ne reçurent ni malade, ni blessé.
Mais la reconnaissance nationale ne lui est pas moins due.
Ambulance de M. Gunzhurg, rue de Tilsitt.
M. Gunzburg est le beau-père de M. Paul Fould. Celuici est à la tête de l'ambulance de son beau-père, magnifique ambulance composée de trente lits. Ce n'est plus du bien-être, mais un luxe princier. Les repas sont fournis par un restaurateur et M. Gunzburg traite ses blessés comme de grands seigneurs. Les chirurgiens se nomment Hénocque et Monot et le médecin Barthez.
Un jour le directeur de l'ambulance, quoiqu'israélite, désira assister sans être vu à la prière qui se fait en commun matin et soir. Il écouta et se laissa aller à une profonde méditation. Lorsque les soeurs de charité vinrent rejoindre le directeur après le dernier signe de croix, elles le trouvèrent les yeux baignés de larmes : « Cette prière, faite avec tant de simplicité et de piété sincère par ces braves soldats m'a remué, dit-il, plus que je ne saurais l'exprimer. »
Toutes les dépenses sont supportées par M. Gunzburg, qui fait donner une certaine somme d'argent à tout blessé ou malade qui sort de l'ambulance après avoir été guéri.
A'ûi'bulance du théâtre de l'Odèon.
Quel Parisien du vieux temps ne se souvient de ce
jeune passant insouciant et channant qui avait nom Zanetto ? Enivré d'espérance, riche d'illusions souriantes et de poétiques aspirations, ce doux chanteur, fils de François Coppée, s'est arrêté sur la rive gauche de la Seine, vers la fin de septembre 1870. Mais Zanetto a repris son vrai nom de Sarah Bcrnhardt.
La gracieuse artiste, oubliant pour un instant les enthousiasmes, les enivrements du théâtre, a voulu payer sa dette à la patrie, et nous avons vu Sarah Bernhardt infirmière, Sarah sœur de charité. C'est ainsi que nous l'aimons le mieux. Si le génie met au front des rayons éblouissants, il n'en est pas d'aussi purs, d'aussi brillants que le rayon divin de la charité.
Quoi de plus touchant que cette femme célèbre qui tient suspendue à ses lèvres une foule émue, dont le moindre geste déchaîne les tempêtes, qui a reçu de Dieu des dons infinis, et qui au nom sacré de la patrie jette loin d'elle ses couronnes de fleurs, et va, une coupe dans les mains, désaltérer un pauvre soldat et répandre un baume sur sa blessure ?
Le théâtre de l'Odéon, comme le Théâtre-Français, a bien mérité de la patrie. L'ambulance de l'Odéon est l'œuvre de Sarah Bernhardt qui fit dresser vingt-deux lits dans le foyer du théâtre. Il y eut d'amples rideaux blancs et d'élégantes portières; le linge s'empila dans les coffres, les bocaux et les fioles garnirent la pharmacie, des pyramides de bois et de charbon s'élevèrent dans les caves, et Zane/^o attendit ses blessés, après avoir compté son petit trésor, car toutes les dépenses étaient à sa charge; mais les autres artistes voulurent y contribuer.
Les chirurgiens sont les docteurs Duchaussois et Duchesne; un interne du Yal-de-Gràce vient tous les jours.
Deux artistes de l'Odéon, Mme Lambquin et Mlle Lemaire, ainsi qu'une de leurs amies, Mlle Guérard, servent d'aides-de-camp à Sarah Bernhardt et se sont transfor-
mées en véritables infirmières ; mais la directrice de l'ambulance est sur pied nuit et jour.
Ici, comme au Théâtre-Français, un acteur est au nombre des blessés; il appartient à l'Odéon et se nomme Porel, Fun des blessés du plateau d'Avron.
Il y a aussi, parmi les hommes en traitement à la fin de décembre 1870, un saxon, enchanté de son sort.
Non seulement Zanetto veille au chevet des blessés, mais elle administre comme le meilleur des sous-intendants. L'ambulance, étant militaire, doit chaque matin fournir des situations au Val-de-Gràce ; Zanetto inscrit soigneusement les entrées et les sorties des blessés, établit les balances et arrête les comptes.
Tout à coup, elle s'arrête au milieu d'une addition, et appelant Mme Lambquin, lui dit : « Préparez une boule d'eau chaude pour le grenadier saxon. »
Ambulance du palais du Luxembourg .
Toutes les salles, anciens bureaux, musée, appartements de réception, sont garnies de longues rangées de lits en fer au nombre de quatre cents au moins. Cette ambulance est un véritable hôpital où les malades sont plus nombreux que les blessés.
Pour payer les dépenses, un gros budget suffit à peine. Le matériel (meubles, ustensiles, literie, lingerie) peut être évalué, au commencement de janvier 1871, à 140.000 francs. Les secours reçus proviennent de trois sources : 1° du produit d'une souscription faite par les ex-sénateurs : 28.000 francs; 2° des nombreux dons d'une centaine de dames du faubourg Saint-Germain ; 3" de la coopération de l'intendance, qui considérait cette ambulance comme une succursale de l'hôpital militaire du Val-de- Grâce.
Le service chirurgical est composé de MM. Boyer et Amussat, chirurgiens-majors ; MM. Ferdat, Farges,
Colette et Jobert, aides-majors pour le service médical; MM. Danet, médecin en chef; les docteurs Brochin, Dérange et Langlebert, qui ont pris pour aides MM. Debout, Hatlier, Moutier et Brochin fils.
Les jours de bataille, les aides-majors du Luxembourg font partie du personnel des ambulances volontaires. Le dimanche, Taumônier, M. l'abbé Riche, dit la messe dans la chapelle du palais. Il est toujours à la disposition des malades et blessés.
Douze soeurs de Notre-Dame de Bon-Secours, de Troyes, sont infirmières sous l'habile direction de la vicomtesse de Montfort (1), femme du général ancien gouverneur du palais. Un certain nombre de dames du faubourg Saint-Germain ont solHcité l'honneur de se joindre aux douze sœurs.
Les malades ont la liberté de se promener dans le jardin d'hiver, ainsi que dans les autres jardins.
On a mis à leur disposition les fauteuils en velours rouge qui servaient de sièges aux sénateurs.
Parmi les blessés qui succombaient dans la première semaine de janvier, était un jeune artilleur atteint à l'épaule pendant le combat si meurtrier de Champigny, par un éclat d'obus qui nécessita une opération des plus graves ; il conserva jusqu'au dernier moment ses facultés intellectuelles et fut admirable d'énergie et de résignation chrétienne. 11 s'éteignit en murmurant cet appel suprême, ce mot — presque divin — qui résume tant de joies pures, tant d'ineifables tendresses, ce cri naïf de l'âme reconnaissante, évoquant l'image la plus chère : maman !
Ambulance de V église de la Charité, chaussée d'Antin. Le clergé, les dames pieuses de la paroisse, les soeurs
(1) Mme de Monfort mourut pendant le siège. Un obus tomba sur lV[,'lise de Saint-Sulpice lorsque le prêtre disait la messe près du cercueil.
de Saint-Vincent de Paul, le conseil de fabrique ont créé cette ambulance composée de soixante-seize lits, et parfaitement tenue.
Ambulance Richard Wallace.
Non seulement M. Richard Wallace a consacré des centaines de mille francs au soulagement des misères de la population parisienne, mais il a créé une superbe ambulance boulevard des Italiens; une autre située rue Lafitte, pour les officiers; enfin, son hôtel de la rue d'Aguesseau est aussi devenu ambulance.
Le docteur Péan, chirurgien en chef, le docteur Portalier, chirurgien, le pharmacien Ferrand soignent les blessés avec un zèle constant.
Il n'y a pas d'éloges à adresser à M. Richard Wallace, on ne peut qu'admirer.
Ambulance du couvent de VAssoTnption, àAuteuil.
Le couvent est à la disposition des soldats, qui sont servis par les sœurs de l'Assomption. Cent lits sont constamment occupés. Le docteur Mallainé, médecin d'Auteuil, est chargé du service médical, et l'aumônier fait, pour les convalescents, des conférences sur l'histoire, la géographie, les sciences et la rehgion, qui sont suivies avec l'intérêt le plus vif.
Le couvent était, avant la guerre, une excellente maison d'éducation. Aussi, l'une des sœurs disait-elle à un visiteur : « Après avoir pensé à l'âme d'abord, au corps ensuite, il faut songer à l'intelhgence; les braves soldats qui combattent pour la France doivent connaître cette chère patrie. »
Ambulance du théâtre des Variétés.
Dans le foyer du théâtre, vingt lits se dressent et l'on Yoit circuler autour de ces lits, secourant les blessés,
Mmes Scrhvaneck, Bcrthe Leprrand, Carlin, Maillard, Sciot et Fleury. Le directeur du théâtre, M. Bertrand, préside, et le docteur Bonnière dirige le service de santé.
Vraiment, la France n'a pas été ingrate envers ses défenseurs. Le pauvre soldat tombé sur le champ de bataille s'est réveillé, celui-ci dans un couvent, celui-là au foyer d'un théâtre ou dans une maison particulière, et tous ont pu se demander, après un rapide coup d'œil, si la femme qui leur souriait était une religieuse, une artiste on sa propre mère.
Ambulance du chemin de fer du Midi, boulevard Victor Hugo.
M. d'Eichtal, l'administrateur, qui dirige en outre une ambulance à son compte personnel, a créé celle-ci qui se compose de vingt lits. Elle est entièrement à la charge de la Compagnie.
Le médecin en chef est M. Blondeau, le chirurgien en chef M. Richier.
Les sœurs de Saint-Vincent de Paul, aidées par les employés de la Compagnie, font le service des malades.
Le curé de Saint-Philippe-du-Roule, rue Monceau, n" 11, a établi une ambulance de 30 lits. Le docteur Raymond est le médecin en chef de cette ambulance.
Le pensionnat des sœurs de Saint-Joseph, rue Monceau, 17, a créé une ambulance de seize lits. Ces religieuses se louent hautement de l'oxccllente tenue de tous leurs blessés, qui sont discrets, reconnaissants et se montrent religieux.
Une petite fille de quatre ans à peine vient, après chaque repas de sa famille, apporter son dessert et des friandises à Tun des blessés, puis elle se sauve en riant.
Mme la baronne J. de Rothschild a une ambulance de vingt lits, rue Lafitte, 19. A quelques pas de là, le baron
Gustave de Rothschild a aussi son ambulance de douze lits. Le Grand-Orient de France, rue Cadet, n° 16, possède une ambulance de quarante lits pour les blessés, et de quarante pour les malades. Les francs-maçons reçoivent tous ceux qui souffrent, quelle que soit leur religion. La devise de cette ambulance est : Fî^atemité.
Ambulance du Grand-Hôtel, boulevard des Capucines.
Le docteur Chenu, directeur général des hôpitaux et ambulances de la Société internationale, avait organisé une vaste ambulance dès le 2 septembre 1870, au palais de l'Industrie, dans les Champs-Elysées. La mauvaise saison arrivant, il fallut chercher un local moins difficile à chauffer. L'hôpital principal fut alors transféré au Grand- Hôtel. Depuis le 7 novembre, et moyennant un loyer de 500 francs par jour, la plus grande partie de cet immense établissement est à la disposition de la Société internationale de secours aux blessés.
On paie, en outre, à l'hôtel, pour la nourriture — sans le vin — 3 fr. 50 c. par malade ou blessé, chaque jour. Il faut ajouter à ces frais ce que coûtent soixante-deux infirmières et cent dix-huit infirmiers, nourris au compte de la Société, ou payés à raison de 3 francs.
En résumé, les dépenses pour les malades et blessés s'élevaient, tout compris, à environ 10 francs par journée et par homme.
Dans le principe, l'ambulance du Grand-Hôtel contenait cinq cents lits. On en a retranché deux cents destinés aux fiévreux et placés dans des baraques construites exprès derrière la manutention, près de Chaillot. On ne traite donc plus que les blessés, boulevard des Capucines. Presque toujours deux cent quarante-six hts sont occupés.
Les dames infirmières sont mesdames (1) :
(1) Bulletin de la Société française de secours aux blessés militaires, janvier 1871, 7"^ année, n° S.
La comtesse de Flavigny, présidente du comité des dames ; Bellaigues, IJorniche, Cochin, de Corcelles, la marquise de Lagrange, la baronne de Pages, Marie Vilbort, Lecordier, de Maucler, Rolland, wSalantin, la comtesse de Biron, la comtesse de la Ferronays, la comtesse d'Haussonville, la comtesse d'Hulst, la marquise de Laborde, Brazier de Thuis, la baronne de Courval, la comtesse Dulong de Rosnay, la vicomtesse de Fitz-James, la comtesse de Kergariou, la vicomtesse de Poix, Bonot, Sanné, de Bure, Duparc, de Froidefonds, Geay, la baronne de Guiraud, de Saint-Cyr, Tiby, Farro, de Bourges, Pascaud, Bonnaut du Martroy, de Ronsard, Dehorter, la marquise de Gallifet, Grimprel, Hély d'Oissel, Powel, Roche, la vicomtesse de Sédaiges, Usquin, la marquise de Beauvoir, Carré de Chauffour, Léon Faucher, Sainte- Claire-De ville, Thureau-Dangin, Baric, Bizot, la baronne de Carayon-Latour, la baronne Quinette et Mlle Simonet.
Ces dames sont divisées en petits groupes de sept à dix, attachés les uns et les autres au service des docteurs Nélaton, Boisset, Guyon, Lannelongue, Legendre, Péan, Raynaud, Vidal, Blot, Canuet et Bernutz.
Les aumôniers sont l'abbé Giraudet et l'abbé Witkowski.
Les dames patronnesses se rendent chaque jour auprès des blessés, de sept heures du matin à six heures du soir, leur prodiguant des consolations et des soins, et même les veillant dans certains cas.
On a disposé au Grand-Hôtel deux chapelles, l'une pour les catholiques, l'autre pour les protestants.
Société internationale de secours aux blessés, rue Lafitte.
Cette Société a reçu de la France et de l'étranger des dons en argent d'une valeur de plus de six milhons et demi, et des dons en nature (vin, eau-de-vie, hqueurs,
thé, café, comestibles, médicaments, lainage, draps, chemises, linge à pansements, charpie, etc.) représentant à peu près deux millions de francs.
Elle a donné aux pauvres de Paris plus de 70.000 kilogrammes de linge, 200 pièces de vin, 20 pièces d'eaude-vie.
Lorsqu'un combat a lien, le doctem^ Chenu conduit luimême sur le champ de bataille les ambulances volantes, Alors cent cinquante voitures au moins sont en mouvement pour ramener les blessés, depuis le début de l'affaire jusque fort avant dans la nuit. Cent cinquante brancardiers accompagnent les voitures.
Les ambulances particulières, visitées et assistées par la Société de secours aux blessés, étaient au nombre de 351, répandues dans les vingt arrondissements, mais d'une façon très inégale. Ainsi les VP, VHP, IX" arrondissements avaient 38, 26, 39 ambulances, tandis que les XIIP, XIV°, XV' arrondissements n'en possédaient que 3, 3, 4.
Nous ne pouvons nous arrêter dans aucune de ces ambulances généralement bien tenues ; nous devons nous borner à signaler :
Uanihulance américaine, près le bois de Boulogne.
Au parloir, on se croirait sur un paquebot. L'illusion est telle, que le visiteur ressent presque le mal de mer. Hors du parloir, c'est un camp avec ses tentes de toile. Là, tout est américain, les docteurs d'abord : MM. Ewans, l'un des fondateurs ; Swiburne, Emile et William Brewer.
Des dames américaines — on connaît leur cœur d'or — veillent à ce que rien ne manque aux malades; elles
présentont les potions prescrites, causent en travaillant près des malades, et leur racontent les histoires des lointains paj's.
Le traitement diffère du nôtre, et se compose presque exclusivement de quinquina et d'opium.
Le système américain n'admet l'amputation que dans des cas extrêmes. La diète est très rarement ordonnée ; on a même l'habitude d'employer les ahments les plus toniques pour la nourriture des malades et des blessés.
Cette ambulance est fort à la mode dans les troupes.
Ambulance Hahnemann, 7nte Laugier, aux Ternes.
Les médecins homoeopathes ont eu aussi leur ambulance de vingt lits, sous la direction médicale des docteurs Léon Simon et Desterne. Ces braves docteurs se rendent sur les champs de bataille à toutes les affaires.
Cette ambulance possède deux annexes, chacune de six lits, plus deux maisons pour les convalescents.
Nous ne saurions clore ce récit consacré aux ambulances pendant le siège de Paris, sans rappeler l'Œuvre du Comité évangélique, établi au collège Chaptal, boulevard des Batignolles. Les lits sont au nombre de sept cents. Dans l'une des salles, une vingtaine de Prussiens prisonniers reçoivent les soins les plus minutieux. Le service chirurgical et médical est fait sans rémunération aucune par les docteurs Marjolin, Labbé, Calvis, Gaume, Reverdin et Maunoir, pour la chirurgie, et MM. Gros, Denjoy, Gonthier et Arnal, pour la médecine.
Dans chaque salle se trouvent, toute la journée, des dames qui prodiguent leurs soins à nos soldats avec une chaleur d'âme et une persévérance admirables.
Le 28 janvier 1871, il y avait dans deux lits voisins un engagé volontaire de seize ans, né à Caen, et presqu'agonisant ; le lit qui précédait était occupé par le sergent
Gabriel Bataille, âgé de cinquante-cinq ans. Au chevet du lit se voyait la médaille militaire. Le dernier regard du petit soldat de seize ans caressa peut-être cette médaille qu'il avait si bien méritée.
Pendant le siège, les ambulances étaient organisées dans les églises, les palais, les maisons particulières, les couvents, les ministères, les gares, les théâtres, les hôtels ; l'Europe attentive cherchait en vain à voir, à entendre par-dessus les murs de Paris.
Le siège suivait son cours. Les combats se succédaient, les privations devenaient de plus en plus douloureuses, et, dans cet espace borné par l'enceinte continue, des drames sublimes s'accomplissaient à côté des comédies honteuses.
Parmi ces drames, il n'en est pas de plus élevé et de plus émouvant que celui qui eut pour théâtre les diverses ambulances.
On a dit et trop souvent répété que des ambitieux habiles avaient, avant la guerre, et depuis les hostilités, fait abus de la croix de Genève pour se créer des situations ; mais qu'importe que l'ouvrier ne soit pas désintéressé, pourvu que l'œuvre soit belle et utile !
Des sceptiques et des envieux ont affirmé aussi que les dames infirmières dans les ambulances se bornaient à paraître pour jouer un rôle, et ne rendaient aucun service. Mais est-il donc nécessaire qu'une femme du monde, habituée au luxe, saisisse, de ses blanches mains, le balai de la chambrée ?
Sa charité vaut mieux : elle apporte son or, le linge de sa maison, les provisions de son office et sa présence. Elle s'arrête au chevet d'un pauvre soldat, lui parle, l'écoute, lui adresse un sourire, et lorsqu'elle s'éloigne lentement, le blessé voit encore cette image brillante, entend cette voix douce, et n'oublie pas le charme de ce
sourire. Mais ce sont là les dons que Dieu fait au malade.
Ayons pour nos infirmières volontaires un peu plus de respect; elles ont fait la charité à nos blessés, soyons reconnaissants. Les enfants saisissent les papillons aux mille couleurs, et enlèvent de leurs ailes le léger duvet qui les couvre ; n'imitons pas les enfants.
« Quant aux sociétés de secours, elles ne sont pas sans défauts : les tâtonnements de leurs débuts, les imperfections de leur matériel, les abus de leurs immunités prêtent à la critique. Les croix rouges servent de paratonnerre à quelques maisons que n'habite pas l'ardeur désintéressée du patriotisme, et elles tiennent sur trop de bras la place du fusil. On voit, jusque sur le champ de bataille, des empressements suspects, et il a fallu que le gouverneur de Paris prit un arrêté pour empêcher la confusion des voitures en quête des blessés ; mais tous les abus sont bien petits, et ils ne peuvent en rien diminuer l'admiration que mérite l'explosion de la fraternité patriotique en faveur des victimes de la guerre. Entrez dans les ambulances, allez suivre au palais de l'Industrie la visite du docteur Nélaton, suivez à l'Ecole des ponts et chaussées le docteur Desmarquis et le docteur Ricord, entrez au Corps législatif pendant les opérations du docteur Mosetig, assistez aux séances des membres du Comité des visiteurs à l'Elysée, faites-vous conduire à l'ambulance établie par la Presse au collège des Irlandais, par les Jésuites à Vaugirard, par les sociétés protestantes au collège Chaptal, par Jules Favre dans les salons où M. de Grammont commentait ses dépêches : — de telles visites imposent silence à toutes les critiques, et nul ne sort de ces lieux d'asile sans maudire la guerre, sans honorer la France, mèrede tant de vertus (1), »
Revenons aux remparts.
(1) M. Augustin Cochin.
La plus grande, la plus magnifique mission qu'il soit donné à un homme de remplir ici-bas, est d'être le sauveur de sa patrie. Cette mission sublime, Gambetta pouvait la remplir. Mais avait-il l'âme assez grande pour la comprendre. La pureté de ses intentions, la simplicité de ses mœurs, l'élévation de ses sentiments étaient-elles dignes d'une telle gloire, que Dieu n'accorde qu'à ceux qui le comprennent ?
Le général Trochu eut aussi son heure. Mais celui-ci, avec son caractère indécis, ses faiblesses, son goût pour la parole, ne soupçonna même pas la gravilé des événements, tandis que celui-là ne comprit qu'à demi qu'il était le trait d'union entre le parti révolutionnaire et la bourgeoisie aveugle, mais honnête.
Oubliant qu'il avait été nommé président du gouvernement de la Défense nationale à cause de son épée, le général Trochu laissa tout dire et tout faire, tandis que Gambetta regardait le passé et non pas l'avenir. Il se croyait en 1792. Tantôt girondin et tantôt montagnard, il récitait des harangues de la première Révolution. C'est avec do grands mots débités en 1792 que Gambetta trompait de malheureux ouvriers. Il leur parlait de la France sauvée par les volontaires de la République, il peignait avec chaleur les armées ennemies vaincues à Jemmapes et à Valmy, il prononçait avec enthousiasme les noms de Barrère et de Saint-Just, qu'il nommait des géants ; et cependant Gambetta savait à merveille que ces deux hommes étaient de misérables assassins et non des géants, et que la nouvelle et puissante armée de l'Allemagne ne pouvait se comparer aux armées de la fin du dix-huitième siècle. Quant aux volontaires delà première
République, il n'ignorait pas que nos mobiles de 1870 leur étaient supérieurs en courage et en patriotisme.
Malheureusement, Gambelta songeait moins à être le sauveur de son pays, qu'à devenir le fondateur de la République.
Comptant sur la force morale, le général Trocliu poursuivait ses rêves d'honnête homme, obéissant à ses collègues qui, tremblants, obéissaient à la foule ignorante et brutale.
Arrivé à Tours, Gambetta saisit la direction des allaires, que les mains débiles de ses collègues Crémieux et Glais-Bizoin lui abandonnaient. Mais ne trouvant en eux ni un appui dans quelques actes justement énergiques, ni une digue contre ses mesures inutilement vexatoires, il se lança à corps perdu dans une dictature sans frein.
On vit alors M. de Freycinet commander les armées de province, et cet homme fatal nous conduire de défaites en défaites au triomphe de la Prusse.
A Paris, entouré des armées ennemies, les révolutionnaires bravaient l'autorité du général Trochu. Le trop célèbre major Flourens jouissait à Belleville d'une réputation de bravoure qu'il ne devait pas tarder à compromettre. Quatre des bataillons de ce quartier l'avaient nommé leur chef. Au lieu d'opter pour l'un d'eux, comme l'exigeait la loi, Flourens trouva plus avantageux de garder le commandement du tout; il se conféra le grade de major, qui n'existait pas dans la garde nationale. On le vit, porteur de cinq galons, jouer au colonel. Le gouvernement n'osa réprimer cette atteinte à la disciphne. Le samedi 8 octobre, le nouveau major fit battre la générale dans Belleville et descendit sur la place de l'Hôtel-de-Ville à la tête de ses, quatre bataillons, suivis de plus de deux mille désœuvrés criant : Vive la Commune !
Les bataillons honnêtes de la garde nationale dissipé-
rent la manifestation. Le major et sa troupe regagnèrent Belleville sans avoir déployé le courage que l'on avait supposé à Flourens.
Les braves gens qui défendaient Paris étaient en droit de penser que Flourens serait destitué, emprisonné, et les quatre bataillons de Belleville, licenciés et désarmés.
Cet acte de justice exigeait une énergie que ne possédait pas le gouvernement.
Il fallait cependant détourner T opinion publique et lui fournir un aliment.
Un coup hardi fut décidé. Il s'agissait de reprendre la position de Chàtillon, abandonnée le 19 septembre. Une sortie eut donc lieu le 13 octobre. L'attaque se fit avec trop peu de monde et une artillerie insuffisante. Nos soldats et nos mobiles combattirent très bravement, mais les troupes purent à peine dépasser le village de Bagneux, par lequel on avait dirigé le mouvement, afin de tourner Chàtillon; pour la troisième fois depuis l'arrivée de l'ennemi sous les murs de Paris, nous fûmes contraints de rentrer dans nos lignes sans avoir obtenu le moindre résultat.
Le général Yinoy, qui commandait, juge ainsi l'opération (1) : « Ce combat incomplet aurait pu avoir des suites meilleures. Nous avions pensé un moment qu'en présence des chances de la journée qui se dessinait au début si favorablement pour nous, le gouverneur (général Trochu) aurait tenu à conserver Bagneux, et à tenter, le lendemain, une attaque, avec plus de forces, sur l'importante position de Chàtillon, tentative que nous pouvions espérer voir réussir, puisque nous aurions eu pour premiers points d'appui les positions avancées de Bagneux et du Moulin-de-Pierre. Mais le gouverneur, qui avait sans doute d'autres opérations en vue, ne jugea
(1) Siège de Paris, opérations du 13e corps et de la 3» armée, page 219.
pas à propos de donner à celle-ci tout le développement qu'elle aurait pu avoir. »
Dans une lettre particulière, qui n'a pas été livrée à Timpression, le général Vinoy écrit, à la suite de ce combat, 15 octobre 1870: « Nous sommes sans nouvelles de la province. Il est inouï que nous ne puissions savoir ce qui se passe au delà de nos avant-postes, et que nous ne puissions faire un pas en avant sans que l'ennemi n'en soit immédiatement instruit. L'on dit quelquefois qu'il y a des traîtres. Certainement, nous sommes entourés d'espions, car chaque fois que nous tentons une sortie sur un point nous le trouvons toujours renforcé, et les prisonniers que nous faisons, interrogés séparément, nous disent tous exactement Theure à laquelle ils ont été prévenus. Cela prouve Taveuglement du gouvernement. Nous avons reçu par hasard un journal de Rouen, qui contenait un extrait du Standard, feuille anglaise. Ce dernier journal dit que, le 19 septembre, les Allemands ont soutenu un combat contre le 13° corps d'armée du général Yinoy, et lui ont pris sept canons. Le combat a eu lieu, mais c'est le général Ducrot, commandant le 14« corps , qui l'a Uvré. J'étais à Vincennes avec mon 13° corps, et j'ai dû le soir le remplacer dans les positions où il se trouve encore. Le général Vinoy a livré deux combats, le 30 septembre et le 13 octobre ; tous deux ont été heureux. Il a fait des prisonniers, a infligé de grandes pertes à l'ennemi , et a perdu peu de monde. On lui avait donné des conscrits, il a aujourd'hui de vieux soldats, et les mobiles qui sont sous ses ordres, promptement dressés , se battent aussi bien que les soldats. Le général Vinoy ne peut sortir en uniforme sans être reconnu et acclamé par la foule et par la garde nationale qui se porte au-devant de lui pour lui rendre les honneurs militaires. »
Au combat du 13 octobre, le commandant de Dampierre,
des mobiles de l'Aube, se fit tuer en entraînant ses hommes avec une bravoure chevaleresque.
Petit-flls d'Auguste Picot de Dampierre (1756-1793), général en chef des armées du Nord, qui périt les armes à la main, sous Valenciennes, le commandant des mobiles, fils du marquis de Dampierre, pair de France, était né à Paris le 22 septembre 1836. Il fit de brillantes études, et fat nommé, tout jeune encore, conseiller général de l'Aube.
Il épousa Valentine de Rougé, qui mourut en 1869, à l'âge de vingt-six ans, après une union bien courte.
Connu sous le nom de comte André, Dampierre était un homme étrange dans le monde moderne. Il y avait en lui, non seulement du mousquetaire de Fontenoy, mais aussi du compagnon de saint Louis aux croisades.
11 avait du goût pour la vie des champs, se montrait intrépide cavalier, habile chasseur, et les laboureurs l'aimaient et l'admiraient. Peu d'années avant sa mort, il écrivait : « Une tradition dont je m'honore est dans le passé de ma famille : à toutes les époques, ehe a été de son temps et de son pays. Pendant que d'autres ensevelissaient leur patriotisme dans de respectables souvenirs, mes ancêtres ont toujours sacrifié à la patrie leurs services et leur sang. C'est un héritage dont je suis fier, et qui ne périra pas entre mes mains. »
La devise de la maison de Dampierre est : Bieu et la Patrie.
Le commandant des mobiles de l'Aube fut constamment fidèle à ce cri de sa race.
Le 13 octobre 1870, dès sept heures du matin, pendant que les forts de Vanves, d'Issy et de Montrouge faisaient un feu terrible, Dampierre, avec le l"' bataillon de l'Aube, s'avança contre les Allemands retranchés dans Bagneux. Les autres bataillons, conduits par le général Blanchard, se portaient contre l'ennemi posté à Châtillon et à Cla-
mart. Avant de lancer sa troupe, Dampierre lui adressa quelques mots énergiques, et lui rappela les moyens réglementaires de se préserver. 11 fallait passer sous le feu très vif d'une batterie ennemie. Le commandant descend de cheval et, se plaçant à la tête des siens, il marche le premier, criant : « En avant, mes amis ! »
Une épouvantable décharge le renverse, mais l'élan est donné, et le 1" bataihon enlève Bagneux. Deux mobiles accourent pour relever leur chef : « Je suis blessé à mort, dit-il, mais j'ai fait mon devoir ! »
Emporté dans une maison voisine, Dampierre demanda un prêtre. Le R. P. Dufour, de la Compagnie de Jésus, accourut. Le soir même, il écrivait au curé de Dampierre (Aube) :
« Je me trouvais en ce moment aux avant-postes sur la route d'Orléans, à gauche du village de Bagneux, vers dix heures du matin, lorsqu'un messager vint en toute hâte chercher un prêtre. Le commandant avait, en tombant, réclamé ce suprême secours. J'arrivai, en courant de toutes mes forces, à une petite maison abandonnée, où il venait d'être transporté. Le chirurgien lui avait donné les premiers soins. Ses chers mobiles l'entouraient avec une émotion et des paroles que je ne saurais mieux rendre qu'en disant qu'on eût cru voir un père mourant au milieu de sa famille éplorée. Ces braves gens ne savaient qu'imaginer pour adoucir ses soufTrances. L'un quittait sa vareuse pour la lui étendre sur les jambes, car il faisait froid sur les hauteurs ; un autre lui soutenait la tête ; un troisième lui serrait les mains : ce qui paraissait le soulager; car une sorte de crispation, qui se produisait dans l'avant-bras, lui semblait douloureuse, et Tappui d'une main amie lui faisait du bien. A mon arrivée, son visage, déjà bien pâle, s'illumina d'une joie céleste. Sans perdre de temps, il récita très fermement : Je confesse à Dieu, et reçut l'absolution avec des senti-
ments dignes d'un héros chrétien... Il dit : Que la volonté de Dieu soit faite
« Pendant que nous le transportions à l'ambulance d'Arcueil, je dus le quitter à mi-chemin, parce que d'autres blessés réclamaient mon ministère. Je n'ai pu encore, à l'heure où j'écris, retourner jusqu'à l'ambulance pour connaître le moment précis de sa sainte mort... mais j'ai hâte de faire connaître à l'honorable et chrétienne famille de Dampierre ces consolants détails, dont je suis le seul à pouvoir rendre un témoignage authentique.
<( une patrie qui suscite de tels dévouements ne
sera jamais déshonorée »
Cette lettre fut envoyée immédiatement par ballon monté.
A la suite du combat du 13 octobre, le gouverneur de Paris publia cet ordre du jour :
« Dans le combat d'hier, les bataillons de l'Aube, qui abordaient l'ennemi pour la première fois, se sont
hautement distingués Le commandant de Dampierre,
entraînant sa troupe à l'attaque de Bagneux, où il est entré le premier, a succombé glorieusement, et je donne ici à ce vaillant officier des regrets que l'armée partagera tout entière. »
Signe : « Général Troghu. »
Quatre ans après, le 13 octobre 1874, eut heu, à Bagneux (Seine), l'inauguration solennelle d'un monument funèbre élevé à la mémoire du comte André de Dampierre, tombé, en combattant pour la France, à la tête des mobiles de l'Aube.
Ce monument représente une pyramide octogonale en pierre, avec quatre trophées sur sa pointe, surmontés d'une croix, et un soubassement circulaire avec des
cippes sur lesquels sont gravées des inscriptions, et celle-ci, entre autres :
Dieu ! Patrie 1
A LA MÉMOIRE DE AnNE-MaRIE-AnDRÉ PiCOT
COMTE DE DaMPIERRE
COMMANDANT LE 1«"" BATAILLON DES MOBILES DE l'AUBE