CANTONNEMENT DE NOISY-LE-SEC LES TRANCHÉES
A notre tour de quitter le champ de bataille. Reformé derrière le bois de Groslay, le régiment rentre encore le dernier. J'appris, depuis, que le bruit s'était répandu dans le corps d'armée du danger couru par la brigade Colonieu. On répétait que le 1 36 e avait été entouré par l'ennemi mais qu'il avait pu très heureusement se dégager à temps. Notre retour tardit fut sans doute la cause de ces bruits erronés. Franchissant la longue ligne des tranchées qui couvrent nos positions, nous allons cantonner à Bobigny (i).
Les grand'gardes sont installées dans des tranchées reliées entre elles ; sans feu, couverts seulement de la demi-couverture et de la toile de tente, exposés à la bise glaciale qui ne rencontre pas d'obstacles, les malheureux soldats de garde endu-
(i) La division est campée, dans la nuit du 21 au 22 décembre de la manière suivante : i re brigade entre Bobigny et le canal ; 2 e brigade à Bobigny.
Artillerie en arrière de l'infanterie. (Historique du i36* de ligne.)
rent le maximum de souffrance qu'un homffli peut supporter. L'aspect de ces grand'gardes esi navrant.
Certes, nous souffrons beaucoup et cependant nous sommes remplis de pitié devant l'épouvantable détresse de nos pauvres camarades des avantpostes. La tête entourée de mouchoirs, le corps enveloppé de la couverture et de la toile de tente, ils ne présentent plus l'aspect de soldats. Ce soni de véritables fantômes, debout dans leurs fosses, Et cette nuit-là, la tranchée est bien une tombe, Demain matin, beaucoup de ces malheureui seront trouvés morts par congestion. Combier plus nombreux seront ceux, qui, pieds et main? gelés, atteints de bronchite, vont aller encombré) ambulances et hôpitaux !
Bobigny ! pauvre village bombardé deux fois c'est là notre cantonnement dans cette terribli nuit plus meurtrière que les deux journées d< Champigny. Les maisons sont éventrées par le obus. Plus de portes, plus de fenêtres I Elles on été l'aliment des feux de bivouacs. Les toiture! n'existent pour ainsi dire plus. L'église entièrement ravagée, aux dalles brisées ou soulevées, abrite une foule de soldats au teint hâve, hébétés qui se réchauffent et dorment autour de maigre brasiers. Spectacle fantastique digne du pinceai d'un des éminents artistes qui ont évoqué le scènes de l'année terrible.
Mais, où se loger? Toutes les habitations regoi gent de monde. Quelques hommes restent devac les faisceaux. Impuissants à organiser un cantof
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nement impossible, sachant que nous ne pouvons rester indéfiniment en plein air, nos officiers nous engagent à chercher des abris, à rester par escouade et à nous rassembler rapidement quand le clairon sonnera la marche du régiment. Au milieu de nos recherches nous apprenons que le colonel Colonieu n'est pas encore de retour. On est très inquiet sur son sort. Ses troupes une fois en sûreté, cet énergique officier avec ses gendarmes d'escorte, était retourné aux grand'gardes. Là, mettant pied à terre et laissant son cheval à ses hommes, après leur avoir recommandé de l'attendre, il s'était aventuré tout seul en avant des petits postes pour voir par lui-même si les Allemands bougeaient et tentaient un mouvement contre nos lignes. Au bout d'un long espace de temps, ne voyant pas leur chef revenir et perdant patience, les gendarmes étaient rentrés et propagaient le bruit de l'enlèvement de Colonieu. Au petit jour nous eûmes le plaisir de voir revenir sain et sauf le brave colonel, satisfait de sa hasardeuse expédition. Cet officier supérieur premier chef du i36 e de ligne était très aimé des troupes.
Ardent entraîneur au feu, insouciant de sa vie, prodigue d'efforts pendant le combat, et, après la lutte, attentif au bien-être de ses soldats, ménager de leurs forces, il ne se reposait que sur lui-même du soin de leur sécurité.
Avec quatre ou cinq camarades de l'escouade, nous finissons par trouver un asile, petite chambre sous le toit d'une bicoque.
En parlant de toit, j'exagère, car il n'en reste
plus que la moitié. A travers les lattes disjointes et la couche de zinc en partie arrachée, on voit briller les étoiles au ciel. N'importe on est heureux d'avoir trouvé cet abri ouvert à tous les vents et malgré un froid inexorable on dort à poings fermés. Au matin, transis, les membres raidis, nous voulons partir et rejoindre les faisceaux; un obstacle imprévu nous arrête. Nos camarades, locataires du rez-de-chaussée, ont enlevé pendant notre sommeil les marches de l'escalier pour se procurer du feu. Position gênante et amusante tout à la fois que la nôtre, car nous sommes à trois mètres du sol. On saute en riant, se passant les sacs sous les regards des camarades amusés qui nous ont joué un bon tour sans le vouloir. La matinée se passe à errer dans Bobigny, à battre la semelle pour se réchauffer, car le froid devient des plus intenses. Enfin, dans la journée le clairon sonne le rassemblement et le régiment se réunit rapidement.
Adieu Bobigny! Triste séjour de quelques heures ! Nous ne te reverrons plus. Nous partons et par les champs mornes et désolés, nous prenons le chemin de Noisy jusqu'au moment où les Prussiens nous forceront à déguerpir (i).
Dans ce triste village, que n'ont pas encore
(i)Le 22 décembre par ordre du général en chef, la division de Bellemare cantonne comme suit :
i" brigade à Merlan;
2 e brigade à Noisy-le-Sec, depuis la place et toute la partie est qui comprend la route de Noisy-le-Sec à Rosny.
(Historique du i36* de ligne.)
visité les obus, nous comptions avoir un peu de répit (i). Hélas! au contraire, plus de repos. Mortelles heures passées sur le qui-vivel Les faisceaux restent nuit et jour dans les rues. Les alertes sont continuelles. Chaque jour le clairon sonne et on part dans la plaine au pas gymnastique, pour ne revenir que dans la soirée, plus souvent dans la nuit. Dans ces champs dénudés, sans une ride de terrain, le vent du nord, ne rencontrant pas d'obstacles, glace tout sur son passage et nous cingle cruellement le visage. Malheur à celui qui touche l'acier de son arme, il éprouve de suite une douleur intense, et les doigts se détachent vite du fusil, gardant comme l'empreinte d'une forte brûlure. Sur l'étendue morne et glacée, nul signe de vie. Tenter de faire du feu serait un mythe? Pas de bois ! De l'eau? il faut aller bien loin pour en trouver ; encore gèle-t-elle en route !
Quant à l'aspect des troupes, il est navrant. On se couvre comme on peut. Les uns sont affublés de fourrures de femmes, d'autres de couvertures de lits, ce sont les heureux. C'est la misère du soldat poussée à l'extrême. Ventre creux, sans eau, sans feu, les hommes ne sont plus que des ombres. Aussi les vides sont nombreux dans les rangs, et l'hôpital trouve-t-il une proie facile dans ces malheureux anémiés. C'est bien Moscou sous Paris, comme l'a dit Jules Simon. Les jeunes recrues de Paris viennent combler les vides. Elles ne suppor-
(i) Voir aux annexes le Journal des marches et reconnaissances du 1 36 e de ligne, du 23 décembre 1870 au 16 janvier 1871.
tent pas longtemps cette effroyable vie. A peine arrivées, elles vont à leur tour envahir les ambulances, atteintes par la dysenterie et la fièvre typhoïde. Un mois ne s'est pas écoulé encore depuis les batailles de la Marne et voilà ce qu'ont fait des valeureux soldats de Bry et de Champigny, le froid, la fatigue, la faim et l'imprévoyance coupable de chefs de peuple, sans vigueur, flatteurs de la multitude dont ils sont les esclaves. Ce sont toujours les mêmes troupes qui sont à l'avancée, qui ne sont jamais relevées. On ne songe pas à les remplacer par des régiments moins éprouvés. Il y a pourtant dans Paris 35o.ooo gardes nationaux! On arrive ainsi à Noël. Cette joyeuse fête se passe pour nous dans les champs glacés de Bondy. A minuit, on prend les armes ainsi que tous les régiments, nos voisins. Est-ce une alerte? Non pas; sans le savoir nous assistons à une messe de minuit célébrée à notre intention. On ne le sut que plus tard. Et les faisceaux se reforment. Péniblement on a pu se procurer du bois ; nous aussi, nous avons nos bûches de Noël. Ce sont des troncs d'arbres amenés de très loin. A cheval dessus, à mesure qu'ils brûlent on les pousse dans le foyer. L'acre fumée de bois vert nous prend à la gorge, nous abîme les yeux, et le froid nous glace les épaules en même temps que se calcine la semelle des souliers. La soif s'en mêle. Je paye vingt sous à un camarade le bidon d'eau qu'il est allé chercher à un kilomètre en brisant la glace du cariai. A bout de forces, en proie à un sommeil irrésistible, je
me couche à terre la tête sur le sac. Je pouvais payer cher cette imprudence. Presque de force on me fait relever. Et je dois la vie, tout au moins la santé, aux vieux camarades qui m'aimaient et qui me redonnent du cœur. Je n'étais pas le seul à être imprudent ; quand le jour luit sur le triste bivouac, plusieurs hommes sont à moitié gelés et ne peuvent se relever. On les conduit, on les porte à l'ambulance.
Ah ! décembre et janvier auront été de terribles pourvoyeurs d'hôpital ! Le Gouvernement n'a cure de toutes ces misères. On peut mourir aux avant-postes, cela semble tout naturel, car ce ne sont que des soldats qui tombent pour la Patrie I
Durant cette longue agonie de l'armée de Paris l'émeute gronde dans la cité et absorbe toute l'attention des Gouvernants. La garde nationale parade toujours dans les rues, hurle des refrains révolutionnaires et se gorge de politique dans les clubs. Elle crie à la trahison ! A ses yeux chefs et soldats, nous sommes des « capitulards » I Désolant contraste, que ces soldats français qui souffrent et meurent sans se plaindre, tandis que d'autres Français remuent les pires passions et préparent ce monstreux crime ce la Commune » ! apothéose des victoires allemandes.
CANTONNEMENT DE NOISY-LE-SEC BOMBAR- DEMENT d'aVRON ET DES FORTS DE L'EST — CANTONNEMENT DE BAGNOLET
(27 décembre au 17 janvier 1871)
Les Allemands ont définitivement mis en place leurs grosses pièces de siège. Le bombardement du plateau d'Avron et des forts de l'Est va commencer.
Au lieu de rendre formidable le mont d'Avron, cette arête de terrain qui entre comme un coin dans les positions ennemies, la défense s'est montrée négligente de ce côté. Les redoutes élevées pour les pièces de marine, les tranchées de l'infanterie sont prises d'enfilade par le feu de Noisy-le- Grand.
On a laissé les Allemands construire tranquillement leurs batteries de siège, sans songer à les inquiéter. Et voici que tout à coup le 27 décembre au petit jour, l'ennemi ayant abattu pendant la nuit les arbres qui masquaient ses ouvrages, couvre d'obus les positions françaises. Le plateau d'Avron devient intenable. Les batteries, les tranchées sont bouleversées, et les troupes sont décimées par un feu
incessant. Il faut se résigner à évacuer sans retard la position d'Avron si avantageuse pour nous, qui maintenait les Allemands à distance et les inquiétait dans leur ligne d'investissement. Le feu terrible des Allemands, le froid rigoureux font de nombreuses victimes dans les rangs de l'armée. Dans la crainte d'une attaque de vive force et surtout pour couvrir l'évacuation de nos régiments affaiblis, le i36 e est mis en mouvement.
A midi, nous partons de Noisy pour Rosny. ( Des postes français défendent la voie ferrée et s'abritent derrière le remblai. Nous voyons tomber un obus sur une maison près du chemin de fer; nos soldats de grand'garde en sortent tout effarés.
Sur les pentes du plateau, couvertes de neige, nous distinguons des points noirs en mouvement. Ce sont des tirailleurs qui observent l'ennemi et protègent la retraite. Rosny que nous traversons est occupé par le bataillon des sergents de ville, par la garde de Paris à pied et par la garde nationale. Ce village est entrain de subir le malheureux sort de Bobigny. Les obus y éclatent à chaque instant. Rangés en masse dans un champ planté d'arbres fruitiers, face à l'ennemi et au bas de la route qui va de Rosny au fort, nous attendons patiemment les événements, l'arme au pied. Sous mes yeux l'évacuation s'effectue lentement péniblement. Des prolonges d'artillerie, des pièces de canon, des voitures de déménagements chargées de vivres descendent la route du plateau. Défoncé par les charrois, couvert de verglas, le chemin est
difficile, pour tous ces lourds véhicules. L'éclatetement des projectiles jette sa sinistre clarté sur cette scène de désolation.
Des chevaux se cabrent, glissent et tombent, arrêtant la file des voitures. Avec peine on les remet debout, et à chaque instant les mêmes accidents se renouvellent.
Patiemment, et non sans mérite nous attendons ainsi de longues heures. Les obus éclatent sans trêve et bien près de nous. Nous sommes habitués au bruit particulier de leur voyage dans les airs. Ils passent au-dessus de nos têtes, nous couvrent de branches cassées et vont éclater à quelques pas en arrière. Heureusement que le tir allemand est très régulier, qu'il ne se modifie pas. Des gardes nationaux vont ramasser les morceaux d'un obus qui vient d'éclater, un autre projectile arrive et leur tue deux hommes.
L'évacuation continue toujours : les Allemands ne s'apprêtent pas pour l'attaque. A 7 heures la i re brigade vient nous relever et sans avoir subi de pertes nous reprenons le chemin de Noisyle-Sec.
Sur le plateau se dressent encore de grandes tentes abandonnées, qui deloin semblent avoir conservé leurs hôtes. Jugeant l'évacuation terminée, les Allemands s'arrêtent de tirer sur les positions désertées. Ils préfèrent accabler de leurs projectiles les forts de Nogent et de Rosny. Maintenant ils s'attaquent à celui de Noisy. Le bombardement se fait plus violent contre les forts et contre Noisy. Ce village devient intenable pour un cantonne-
ment. Nous abandonnons donc Noisy témoin de tant de souffrances ; sans regret, nous partons, emportant avec nous le poignant souvenir des longues heures passées dans la plaine, sans abri et à la merci du terrible vent du nord.
C'est à Bagnolet que nous allons cantonner, localité éloignée de l'ennemi et à l'abri de ses obus. Mais si notre sécurité y trouve son compte, notre existence cependant n'y est pas enviable. Les vivres deviennent de plus en plus rares ; la mauvaise qualité s'en est accentuée. Très heureusement, je suis locataire chez le suisse de l'église, marchand de vin de son état. A un prix raisonnable, il nous cède quelques provisions. La vie des tranchées et des grand'gardes n'est pas cependant interrompue. Le service est plus régulier et les alertes ne nous tiennent pas tout le temps sur le qui vive.
Les vingt-quatre heures de grand'garde sont passées en deux endroits : douze heures à la redoute de la Boissière et douze heures le long du remblai du chemin de fer de l'Est.
Quelques pièces de marine sont en batterie derrière les murs de terre qui nous protègent. Des baraquements s'élèvent dans l'intérieur de la redoute. Le bombardement les a éventrés et les mobiles qui y logeaient ont dû les évacuer. Le sol est bouleversé ; on voit à chaque pas d'énormes excavations produites par l'éclatement des obus. On rencontre aussi des trous très profonds, là sont terrés les projectiles qui n'ont pas éclaté.
Deux jours avant notre première garde à la Boissière, un obus était tombé sur une casemate.
y produisant de terribles dégâts. L'enseigne de vaisseau Armand, commandant la batterie, le capitaine adjudant-major Rang du 1 36 e , ont les deux jambes coupées par les éclats du projectile qui a déjà enlevé la tête à notre brave chef de bataillon Odiardi. Inutile de se promener dans la redoute, la promenade y est très dangereuse. Le long du parapet, court intérieurement une tranchée. Nous y construisons des gourbis couverts de planches et de feuilles de zinc. Là, nous pouvons installer des foyers invisibles pour l'ennemi. Le gîte était presque confortable ; le capitaine Landry le partageait avec mon escouade ; excellent homme, d'humeur gaie, il aimait causer avec les hommes; il ne dédaignait pas la plaisanterie et sa bonhomie nous redonnait quelque gaieté. De temps en temps, son inséparable pipe à la bouche, il sortait du refuge et se promenait le long du parapet pour inspecter la tranchée et voir si les veilleurs étaient bien à leur poste. Dans la compagnie se trouvait un caporal dont la bravoure n'était pas la qualité dominante. Le capitaine le savait et ne manquait pas, quand il le pouvait, de faire rire ses camarades à ses dépens. Il avait imaginé de faire de grosses boules de neige durcies et de les lancer de toutes ses forces sur le toit de zinc sous lequel reposait notre poltron. Épouvanté, ce dernier se levait d'un bond, bousculait tout le monde et s'échappait affolé dans la redoute. Capitaine en tête, tout le monde alors se tordait de rire.
Les obus étaient maintenant si fréquents qu'on n'y faisait presque plus attention. L'homme de
n'avait plus besoin de nous crier gare. A la ère du coup qui partait, au sifflement du ctile, nous savions s'il était à notre adresse, ent, il tombait près de nous, toujours en re, envoyant des morceaux de terre gelée ï gourbi. Puis après quelques instants d'un :e bien naturel, l'insouciance reprenait de plus
s grand'gardes sont relevées avant le jour. Il le que l'ennemi en connaît l'heure. Un relement de projectiles salue notre départ ou t arrivée. En cet instant-là, la zone à franchir es dangereuse et on salue le passage des mess de mort.
marine sert les pièces de la redoute. Les iniers passent leur temps à réparer les dégâts, icher les brèches. Les Allemands les distint et leur adressent spécialement leurs obus, narins s'animent à ce jeu meurtrier. Debout,
talus, la pelle à la main, le canonnier attend 'obus arrive presque jusqu'à lui. Alors il se pite en bas du parapet, et le projectile une daté, il reparaît sur la levée de terre, crâne, lleur, agitant son béret et faisant la nique J russiens. Et nous admirions, et nous applau- >ns cette bravoure insolente, s voitures spéciales portant d'énormes récis de thé et de café, viennent la nuit à une ine de mètres de la redoute. En dépit du tir ni, on court remplir son quart du liquide i et réconfortant qui n'est pas à dédaigner ces froides nuits d'hiver.
Les douze heures de grand'gardes le long du chemin de fer de l'Est sont particulièrement pénibles à passer. Là, pas de feu possible. Tout le monde est de faction à la fois, les hommes à un mètre les uns des autres, sac au dos, sous la neige, ayant comme seul point d'appui, le chassepot! Il faut surveiller l'immense plaine de neige. La fatigue, le manque de sommeil, les privations, ont affaibli le corps et l'esprit. Sans conscience de leur état, les hommes restent immobiles, le regard éteint et les pieds glacés. Quelques-uns, à bout de forces, se couchent sur le sol tout blanc. Par menace ou persuasion, avec peine, on les décide à se relever ; les objets prennent une apparence fantastique et semblent s'animer. Effets de fièvre! C'est le cauchemar qui s'est emparé du pauvre troupier transi et affaibli. Une nuit entière sans fermer l'œil, l'oreille aux écoutes, nous sommes restés hypnotisés par une masse noire qui émerge de la blancheur des champs. Les officiers euxmêmes, passent et repassent sur la voie ferrée nous engageant à veiller. Cette tache à Pair de remuer et, l'imagination aidant, nos yeux fatigués semblent distinguer un poste ennemi en mouvement. Hallucination ! Au petit jour, la fameuse tache n'est plus qu'un gros rocher que la neige n'avait pas recouvert, et on trouve le moyen de rire de cette méprise. Mais que de visions dans ces nuits d'insomnie I Attentive, énervée, habituée au silence l'oreille perçoit le moindre bruit que l'imagination transforme tout de suite en danger. Et cependant l'ennemi reste dans
ses lignes, contemplant comme nous la solitude neigeuse, mais apercevant aussi nos mouvements. Se reposant sur le tir de son artillerie, il se contente d'observer.
Chaque nuit, des reconnaissances parcourent, fouillent le plateau d'Avron, chargées de rabattre sur nos grand'gardes les postes allemands débusqués. C'est la baïonnette seule qui doit agir ! Voir si l'ennemi est fortement retranché sur tel ou tel point, faire des prisonniers qui nous renseigneront, c'est là le but de ces petites expéditions, Souvent on revient bredouille.
Le 9 janvier, au cours d'une de ces reconnaissances, une déplorable erreur se produisit. Le 3 e bataillon était à l'affût sur le mont Avron ; notre bataillon de francs- tireurs sous les ordres du commandant Blanc, après avoir battu la plaine sans résultat, revenait vers la grand'garde établie le long du remblai du chemin de fer. Cette grand'garde sait cependant que des troupes française sont devant elle et doivent rentrer de son côté. A une heure et demie du matin, elle voit des ombres s'agiter et n'entend pas la marche du régiment sifflée par les enfants perdus. Elle croit que c'est l'ennemi qui approche. Le talus du chemin de fer s'illumine subitement de coups de feu. Le caporal Rey du i36 e tombe frappé à mort.
Les francs-tireurs crient : « Ne tirez pas! » « Nous sommes Français ». Ces cris sont enfin entendus*
La fusillade cesse. Cette triste méprise qui coûte la vie àun brave soldat, doit être mise au compte
d'un continuel surmenage d'hommes fatigués et souvent de garde aux avant- postes (i).
Ces mêmes troupes étaient toujours à l'avancée! L'ennemi a entendu toutes ces clameurs, il a vu les éclairs des fusils et ses batteries se mettent à tirer sans relâche. C'est sous une pluie de projectiles que nous quittons le plateau, les compagnies distantes d'une centaine de mètres, pour offrir moins de surface aux obus.
Nous voici enfin dans Rosny, après avoir franchi la barricade de pavés élevée à l'entrée du pont du chemin de fer. Le malheureux village est déjà terriblement dévasté. L'ennemi redouble son feu sur lui. Dans leur chute, les obus nous couvrent de poussière et de plâtras. Les murs s'écroulent avec fracas ; d'énormes poutres viennent s'abattre à nos pieds, embarrassant les rues déjà peu praticables et à la rouge lueur des explosions, apparaissent les ruines des habitations. Enfin, en quelques minutes qui paraissent longues, le village est traversé. Près du fort de Rosny, le bataillon est reformé et regagne Bagnolet.
Depuis le 21 décembre l'existence du i36 e avait été singulièrement pénible. Les tranchées avec leurs boues ou leurs neiges, les alertes continuelles, les nuits glaciales passées sans feu, avaient épuisé le régiment, comme du reste toute la division de Bellemare, tout le corps d'Exéa.
Il eût été bien facile, cependant, d'accorder un
(1) Les dix hommes qui ont viole ainsi la consigne sont punis de soixante jours de prison et mis à Tordre de la division.
peu de repos à ces troupes auxquelles on avait tant demandé. On pouvait tout au moins les alléger d'une partie du service des avant-postes. Quatre cent mille hommes de Garde nationale formaient une réserve dans laquelle on pouvait puiser. Il fallait et on devait demander à la population mâle de Paris plus d'efforts généreux, plus de dévouement viril. Il fallait aussi inculquer aux citoyens armés et enrégimentés une véritable discipline militaire et le sentiment sacré du devoir. Il fallait encore encourager les bons bataillons, faire plier ou licencier les mauvais, fermer les clubs révolutionnaires, et mettre à l'ombre les orateurs fous ou dangereux de ces réunions. Rien de tout cela ne se fit et jusqu'au bout on réclamera de l'armée des efforts surhumains.
Hélas ! le Gouvernement avait levé plus d'hommes que de soldats, que de vrais combattants. Combattants ! beaucoup le deviendront, quand la France aura capitulé, quand il s'agira de donner le coup de pied de l'âne à la Patrie ! Du reste, qu'espérer d'un gouvernement de rencontre où siègent les Jules Ferry, les Jules Simon, les Pelletan, les Arago et les Jules Favre ! Les uns sont incapables, les autres sont criminels ; tous ont refusé au régime précédent l'argent et les moyens destinés à rendre la France invincible. Trochu, paralysé par ces hommes néfastes, avocats à courte vue et à parole trompeuse, le vaillant Ducrot, l'habile Vinoy ne pouvaient plus rien contre le flot révolutionnaire qui montait toujours. Ducrot avait pour lui son indomptable patriotisme, Vinoy
le prestige que lui valut son admirable retraite de Mézières. Mais Ducrot n'était pas revenu victorieux de Champigny, mais Vinoy était bonapartiste ! Mauvaises raisons. Eh 1 Quoi ! Messieurs les Républicains, parce qu'il n'existait pas d'épée républicaine, vous refusiez à votre pays l'aide d'une épée bonapartiste ! Vous n'en aviez pas le droit ! Mais, périsse la France plutôt que la République! Vous étiez des trembleurs, vous aviez peur que le général victorieux ne changeât son épée contre un sabre qui vous aurait matés.
C'est pitié de voir où en était votre patriotisme. Plus bas que vous s'agitaient les Flourens, les Delescluze, les Millière, les Razoua et autres membres de la Commune future. Plus bas encore bouillonnait l'écume internationale. Cette foule sans nom devait, à l'instar des barbares, faire couler le sang français dans Paris et faire flamber ses monuments témoins de tant de faits glorieux, terribles et mémorables. On les nommait les « Rouges ! » ces gens là ; ils garderont éternellement le rouge stigmate de leurs crimes et de leurs dévastations.
Triste époque que celle de la Défense nationale, où on voit les généraux français gênés dans leurs actions, être obligés de composer ainsi avec des sans- patrie.