BUZENVAL MONTRETOUT
(10 janvier 1871)
Comme étrennes, 1871 avait apporté aux Parisiens, de plus grandes privations et à l'armée une augmentation de misère.
Depuis plusieurs jours on reparlait de sortie, la la vraie cette fois-ci, la sortie torrentielle qui devait, irrésistible, balayer les assiégeants. Que d'espérances, que d'illusions on verse à cette malheureuse population énervée par la durée du siège et par les fausses nouvelles ! Cependant, Paris n'a plus foi dans les chefs militaires, dans les troupes dont il croit le courage et la constance émoussés. Hélas ! Paris, qui est resté chez lui, au club, dans la rue, au rempart, n'a rien vu. Il ne connaît pas le dévouement de ces généraux, de ces officiers, qu'il suspecte et traîne dans la boue, l'abnégation des troupes de ligne et de mobiles, qui jour et nuit sont dehors, aux avant-postes, dans les tranchées. Il ne songe pas qu'à toute heure, obscurément, les soldats meurent pour la Patrie. Paris ne croit qu'à ses barricades, qui vont bientôt nuire profondément à la sortie du 19 janvier.
Il fallait aux Parisiens une sanglante et dernière satisfaction.
Beaucoup de vaillants soldats vont être encore
fauchés ; mais cette fois-ci, le sang de Paris, son meilleur sang va couler, car le mauvais se réserve pour l'insurrection.
Quittant Bagnolet et Montreuil, la division de Bellemare traverse Paris. L'aspect de la Ville est désolé. Rares sont les gens sous Phabit civil. Hommes faits ou adolescents, les habitants portent la vareuse et sont coiffés du képi. C'est un flot incessant de gardes nationaux, de mobiles, de francs-tireurs, d'ambulanciers et de gardes civiques qui circulent dans les rues (i).
Les boutiques sont vides et beaucoup sont fermées. Le long des trottoirs, une pauvre et hâve population se livre à un commerce dont les marchandises consistent en de maigres lots de légumes ou de petits tas de bois à brûler. Car, de même que la nourriture, le combustible se fait rare. Cette traversée de la grande Cité cause une pénible impression. Et cependant, il règne une grande animation ; à chaque pas on croise des détachements de garde nationale, de mobiles, même de ligne.
Où sont donc ces foules joyeuses des Champs- Elysées? On n'entend plus les chants du commencement du siège. Les joyeux, les poltrons, les égoïstes ont quitté Paris pour Londres, Bruxelles. les côtes de Bretagne et de Normandie. Les braves ont endossé la vareuse de la Garde nationale, et
(i) Les gardes civiques étaient recrutés dans les gens agis et dans les tout jeunes gens. Ils étaient préposés à la garde des boulangeries et des boucheries. Ils assuraient l'ordre parmi les gens qui faisaient la queue.
ce sont ceux que nous croisons dans les rues. Quant aux chants !... les gosiers ne sont plus capables d'émettre que de fortes quintes de toux.
Nous arrivons à Courbevoie où nous cantonnons dans la rue des Jardins. Ma compagnie loge dans la maison du docteur Bouchut. Courbevoie, Puteaux et Asnières, sont bondés de troupes. Les deux côtés de l'avenue de Saint-Germain sont occupés par l'artillerie. Vers 4 heures, arrivent des bataillons de guerre de la Garde nationale, aux capotes de couleur noire, grise, marron et vert foncé. C'est maintenant un véritable fourmillement d'hommes dans les rues. Soldats et gardes nationaux errent au hasard, en curieux, ne fraternisant guère ensemble, les premiers regardant les seconds de travers et ceux-ci paraissant peu satisfaits de l'attitude presque hostile de l'armée à leur égard. La glace entre les deux troupes ne fondra que demain sous le feu de l'ennemi. La tenue prête aussi à réflexions. Jusqu'ici la garde nationale ne connaissait presque que la garde aux remparts et les promenades militaires. Quelques rares bataillons ont pu tâter d'avant-postes peu dangereux. Les hommes sont bien et chaudement vêtus d'uniformes neufs. Le passe-montagne leur garantit la tête des morsures du froid. Mais que de gardes se rendent ridicules par le port d'un attirail inutile et encombrant !
La ligne et la mobile, au contraire, ne présentent pas l'aspect d'une troupe bien habillée. Les capotes sont usées, effilochées et les pantalons déchirés et rapiécés. Quant aux képis, il a tant
plu et neigé dessus, que la forme en est souvent étonnante. Les visières fendillées, gondolées, sont d'une fantaisie incroyable. Les souliers sont misérables, brûlés par les feux de bivouacs et racornis par la boue glacée. Les sacs qui ont subi mille chocs, qui si souvent ont servi d'oreillers, sont bossues et d'un noir douteux. Voilà pour l'habillement et l'équipement. Quant aux hommes assujettis depuis trois mois à toutes les misères, à toutes les privations de la vie en plein air, ils sont d'un aspect peu florissant.
Les visages sont maigres et pâles, les barbes sont longues. Mais l'allure est vive, décidée, solide. Demain on ne sera pas fatigué et on tiendra vigoureusement du matin au soir. On sent que ce sera le dernier combat et on saura s'y comporter bravement, malgré la foi éteinte dans les âmes.
Avec la nuit, arrivent de nouveaux gardes nationaux. Puis l'artillerie se met à défiler et à se ranger dans la grande avenue et dans celle qui fait face à la caserne. Et maintenant on va prendre du repos en attendant la sonnerie du réveil.
Depuis Champigny, notre brigade est sous les ordres du colonel Colonieu; l'autre brigade de la division a pour chef le général Fournès qui a gardé avec lui le 4 e zouaves qu'il a formé luimême et dont il est si fier.
L'armée sera divisée en trois colonnes :
Colonne de gauche commandée par le général Vinoy, avec objectif: Montretout, Saint-Cloud.
Colonne de droite commandée par le général Ducrot, avec objectif: la Jonchère.
Colonne du centre commandée par le général Carrey de Bellemare, avec objectif: Buzenval- La Bergerie.
La colonne du centre était divisée en trois colonnes d'attaque ;
Colonne d'attaque de gauche sous les ordres du général Valentin ;
Colonne d'attaque du centre sous les ordres du général Fournès;
Colonne d'attaque de droite sous les ordres du colonel Colonieu.
La colonne d'attaque de droite est composée des troupes suivantes :
/ Francs-tireurs de la i re division.
Colonne l 1 36 e régiment d'infanterie de ligne, d'attaque de ] Une section du génie.
droite : < Une section du génie auxiliaire.
Colonel j 9 e régiment de garde nationale mo- Colonieu. / bilisée composée des 17 e , 82 e ,
\ io5 e , 1 27 e bataillons.
i re réserve : / Régiment du Morbihan.
L^Colonel \ 10 e régiment de garde nationale Du Morbi- ) mobilisée composée des 18 e , 19 e , han. ( 83 e , 85 e bataillons.
C'étaient à peu près 100.000 hommes qu'on allait lancer sur les lignes prussiennes. A 6 heures du matin, la colonne de Bellemare doit se trouver massée derrière la Fouilleuse.
A 5 heures du matin, nous quittons Courbevoie après avoir pris soupe ou café. La route est sillonnée de troupes qui se heurtent, s'enchevêtrent»
Le régiment attend longtemps avant de pouvoir franchir la barricade de pavés, chef-d'œuvre du Comité des barricades et obstacle de première grandeur. Deux gendarmes à cheval se tiennent de chaque côté. Pourquoi? Mystère. Deux corps d'armée doivent s'écouler avec leur artillerie par une ouverture de quelques mètres. Leurs ambulances, leurs voitures de vivres et de munitions doivent y passer également. On reste confondu devant l'imprévoyance des tristes personnages qui ont su accumuler les obstacles devant les troupes françaises. Et ces gens là ont accusé cependant d'impéritie les généraux de notre armée.
Enfin ! On passe. Nous prenons la grande route jusqu'au rond-point des Bergères, ensuite celle qui va retrouver la route stratégique du Mont- Valérien, puis nous prenons à droite le chemin d'Hérode, passant non loin de la redoute du Moulin-des-Gibets. Nous débouchons près de la Maison Brûlée que nous laissons à droite et suivant la pente du Mont-Valérien nous allons nous masser à quelques centaines de mètres de la Fouilleuse.
Ce trajet, qui demande une heure à un marcheur ordinaire, nous demande trois heures. La barricade du Rond-Point, les troupes qui nous coupent sont les premiers obstacles que nous trouvons. Les difficultés augmentent sur le chemin d'Hérode; à chaque pas on glisse dans la boue, on trébuche dans les mares d'eau, dans de profondes ornières. On ne défile plus par quatre, or défile... comme on peut. Le désordre est grand e
il faut courir incessamment pour rattraper les distances. Les à-coups sont fréquents et le régiment ne peut se reformer qu'auprès de la Maison-Brûlée.
Face à Buzenval, formé en colonnes d'attaque, le 1 36 e attend le jour qui bientôt se lève triste et brumeux sur les champs humides. A sa lueur douteuse, émergeant peu à peu du brouillard, les objets commencent à prendre forme. Devant nous, l'immense espace s'incline fortement pour remonter ensuite jusqu'à Buzenval. C'est encore la solitude. Au milieu de la dépression des terres labourées se dresse la ferme de la Fouilleuse. A l'horizon se profile la longue ligne blanchâtre des murs de Buzenval, couronnée par la masse sombre des bois. Là, est l'ennemi. Le canon du Mont- Valérien se met à tonner trois fois. C'est le signal de la bataille. Maintenant on y voit plus clair; les détails du terrain, les buissons, les haies ont dépouillé leurs airs indécis ou fantastiques. Mais l'inconnu est toujours caché derrière le voile de la brume matinale, voile qui se soulève lentement à mesure que l'on avance.
Le long des déclivités de la forteresse, de Suresnes à Rueil, voilà la solitude qui s'anime! Devant nous des points sombres se déplacent : ce sontnos enfants perdus qui se dirigent vers Buzenval ; puis derrière plus nombreux, moins espacés, d'autres points se font voir : c'est une chaîne de tirailleurs de la garde nationale. Enfin, à droite et à gauche, immense ligne mouvante, les régiments massés en colonnes d'assaut, dévalent des pentes du Mont-Valérien. La vue de tous ces bataillons qui vont abor-
der les positions ennemies est pleine de grandeur.
Ouvrant la marche, avec les sapeurs du génie du capitaine Coville, nos francs-tireurs entament l'action. Ils sont au pied des murs de Buzenval que nous sommes à peine à la Fouilleuse. Nous passons à quelques mètres à gauche de la ferme. La marche est rapide, bien que difficile, dans ces champs détrempés où le pied enfonce profondément. L'ennemi a été surpris et derrière la muraille ne peut tirer que quelques coups de feu. Cependant des balles ont porté et des tirailleurs sont tombés. Dans un retrait des murs du parc, le génie a pratiqué une brèche à la dynamite.
Francs-tireurs, tirailleurs y ont déjà passé. C'est maintenant notre tour, et bientôt, à travers la brèche, les 2 e et 3 e bataillons disparaissent dans le bois ; le i ep bataillon forme réserve.
Nos pertes sont légères et s'expliquent par la surprise des Allemands. Pris au dépourvu, ils n'avaient pu garnir à temps les murs de leurs troupes. Très heureusement pour nous, car, plus nombreux, ils nous auraient décimés pendant notre marche en bataille. Peut-être même ne serions-nous pas arrivés jusqu'au mur de Buzenval. Les Allemands reculent devant ce flot d'hommes qui monte vers eux, tiraillent un peu et finalement disparaissent dans les taillis.
Une fois la brèche franchie, le i36 e se reforme dans une éclaircie de bois. Les balles n'ont pas cessé de siffler ; maintenant elles passent plus nombreuses et font quelques victimes. La marche suspendue est reprise, puis arrêtée ou plutôt ra-
lentie pour conserver la régularité des mouvements. La pente du terrain boisé nous protège encore. Nouvelle halte! Les compagnies s'agenouillent ; le feu augmente et déjà reviennent des francs-tireurs blessés. Hachées par la mousqueterie les petites branches nous couvrent de leurs débris et les projectiles frappent les troncs d'arbres avec un bruit sec. La colonne se relève. On atteint le plateau semé de taillis qui touche à la plaine de la Bergerie et au mur du petit bois de la maison Craon. C'est le moment décisif! La charge sonne et aux cris ; « En avant ! A la baïonnette ! » on court à l'ennemi. Le 2 e bataillon, commandant Suillot, s'élance par une brèche pratiquée dans le mur contigu à la maison Craon. Le brave commandant Suillot tombe frappé à mort. Devant la brèche, son cheval en travers, l'épée à la main, le colonel Colonieu, lance et exhorte le 2 e bataillon ainsi que le 9 e régiment de garde nationale. La maison barricadée se couvre de feux ; elle est occupée ainsi que le mur de la Bergerie par le 59 e régiment prussien.
Le colonel Colonieu, au visage bronzé par le soleil d'Afrique, est admirable à voir. Sans souci de lui-même, il enlève hardiment ses soldats et semble démontrer par l'exemple que les balles respectent souvent les braves. Sa voix et son geste sont obéis. Une partie du bataillon s'engouffre dans la brèche étroite sur laquelle l'ennemi fait converger tous ses feux.
Quelques gardes nationaux suivent le mouvement delà ligne. Les blessés et les morts s'amon-
cellent à quelques pas du mur. Sous le feu terrible qui sort de tous les côtés de la maison Craon, l'élan est rompu et bien peu d'hommes arrivent à la porte que vainement ils cherchent à enfoncer à coups de crosses de fusils.
Ces quelques intrépides du i36 e sont fusillés à bout portant et ce qu'il en reste est obligé de battre en retraite à plat ventre, vers la brèche. La brume et la fumée de la poudre protègent le recul ; et bientôt nos hardis revenants se trouvent à l'abri. La deuxième portion du bataillon occupe le mur à droite et à gauche et tiraille par les meurtrières contre l'ennemi qui répond vigoureusement. Pendant ce temps-là, les francs-tireurs du commandant Blanc, le 3 e bataillon du i36 e et le io5 e bataillon de garde nationale abordent sous les ordres du lieutenant-colonel Allard la plaine de la Bergerie après avoir, malgré les abattis, refoulé le 59 e prussien. De la maison Craon, des bâtiments de la Bergerie et d'un blockaus élevé dans la plaine, les Prussiens du 59 e et les chasseurs du 5 e bataillon font pleuvoir sur nous une telle grêle de balles qu'il est impossible de rester en plaine. On s'arrête : la lisière du bois est jonchée de nos morts et de nos blessés. Un résultat est cependant resté acquis. Le mur qui sépare le bois de Buzenval de la Bergerie est entre nos mains et sa possession nous permettra d'arrêter dans la journée l'offensive des Allemands. La marche en avant suspendue, nous devons nous contenter de garder la position. Chacun cherche un pli de terrain, un arbre pour s'abriter. J'avise un arbre se divisant en plusieurs
fûts et je cours pour y arriver. Je passe devant un sergent qui tombe derrière moi frappé d'une balle à la tempe. Je garde toute la journée comme voisin le pauvre soldat dont je suis seul à recueillir le dernier soupir. Tombé sur le dos, face à l'ennemi, le sergent a les jambes entre les miennes. Triste situation à laquelle je ne pense pas, occupé comme je le suis à me garer des balles et à tirailler contre les Allemands.
Le lieutenant-colonel Allard voit qu'on ne peut pas plus tourner la maison Craon que franchir le mur du parc de Buzenval, le long de la Bergerie. Il demande au génie de renverser le mur de la Ferme. « Le capitaine Coville, accompagné du sous-lieutenant Azibert et du sergent-major Lepage se glisse dans le fossé qui longe la muraille jusqu'à la ferme. A la faveur des broussailles poussant dans le fossé, les trois braves parviennent jusqu'à la Bergerie sans avoir été découverts par les Prussiens. Ils posent la dynamite contre le mur, et le sergent-major Lepage avec une témérité justifiée par l'importance du résultat à obtenir, fait feu presque à bout portant sur le sac de dynamite. L'explosion ne se produit pas ; le sous-lieutenant Azibert décharge son revolver. . . Rien ! Le sergent-major recharge son fusil et tire une seconde fois... toujours rien! Le sac de dynamite s'est éparpillé de tous côtés sous les coups de feu, mais n'a pas détoné. Il était gelé et la dynamite n'éclate pas sous un choc quand elle est gelée (x). »
(i) Paris, le Bombardement et Buzenval, Alfred Duquet, p. 69.
Difficilement, les trois braves purent revenir indemnes, les Prussiens tirant sur eux à quelques mètres. Le colonel Colonieu veut de son côte' tenter un nouvel effort et demande au capitaine Coville d'ouvrir une brèche dans le mur du sudest du Parc. Mais les Prussiens sont dans la tranchée de l'enclos de la maison Craon et par un feu incessant, empêchent l'achèvement du travail. Sans artillerie, privés de l'appui des réserves, les Français sont obligés de se contenter de conserver le terrain conquis. Il est 10 heures.
De longues heures se passent ainsi dans l'attente; derrière mon arbre, je reste à plat ventre une partie de la journée. La peau de mouton roulée sur mon sac dépasse la largeur de mon abri et quand je fais un mouvement à droite ou à gauche, les balles allemandes arrivent sans merci. Les unes passent en bourdonnant, les autres avec un bruit sec s'enfoncent dans mon arbre, le meilleur des boucliers. Car, quelques jours après Parmistice, visitant le champ de bataille, je revis l'arbre sauveur dont l'écorce était percée d'une quantité de petits trous faits par les balles. Le lendemain du combat, je constatai que les pans de ma capote avaient été troués trois fois.
A notre gauche, la lutte continue. La brigade Fournès se bat héroïquement. Les zouaves ont pu s'avancer jusqu'aux premières maisons de Garches ; mais exposés à un feu violent d'infanterie et d'artillerie, ils doivent se retirer en arrière. Un terrible accident se produit, une batterie française, placée près de la briqueterie, tire sur les
zouaves et on a de la peine à arrêter son feu. Appelé par les cris de ses hommes, le général Fournès n'en croit pas ses yeux et ne peut maîtriser sa colère en voyant des zouaves à terre, victimes des projectiles français. Privé de sommeil depuis deux jours, accablé de fatigue, je sommeille derrière mon arbre et m'endormirais entièrement, si ce n'étaient les coups de feu qui retentissent à mes côtés. Nous sommes à une dizaine de mètres des Allemands et de la grande porte en bois de Buzenval qui donne en face de la Maison Craon sur le chemin qui va à la Bergerie. Les Prussiens sont de l'autre côté du chemin. On les entend parler. Deux gardes nationaux à capote grise se font la courte échelle pour tâcher de voir par dessus le mur. Aussitôt le képi apparu au sommet, une volée de balles arrive. Le garde national qui n'est pas touché se précipite à terre et déclare qu'il n'a pu rien voir. Plaçant son képi au bout de son fusil, il l'élève au dessus du mur. Les balles rappliquent à nouveau. On lui fait cesser ce jeu qui peut-être dangereux pour nos camarades postés plus loin. Le soldat Boucher, de mon escouade, se glisse à travers les broussailles, le long du mur qui va à la Bergerie. Au bout de quelques instants, il revient sain et sauf, couvert de boue, ayant failli être tué par les balles françaises et prussiennes. Il n'a rien pu distinguer.
Jusqu'ici à notre droite, nous n'avions entendu que les coups de feu des hommes dn i36 e de ligne. Il est 1 1 heures environ. Tout à coup, la charge sonne stridente, la fusillade éclate furieuse
et de grands cris retentissent. Ce sont les soldais de Ducrot qui envahissent le parc de Buzenval. Leur entrée en ligne a été retardée par la barricade de Courbevoie, par l'encombrement des troupes de réserve, par Partillerie qui n'arrive pas à démarrer. Le canon, muet juqu'alors, se meta tonner et les mitrailleuses égrènent leurs sinistres grincements. Longtemps le fracas de la bataille fait rage. Puis une accalmie se produit. Et subitement, comme un feu mal éteint qui se rallume plus ardent, les détonations résonnent, plus nourries, plus précipitées. On devine, on sent l'entrée en ligne de nouveaux bataillons, de nouvelles batteries. Quant à notre artillerie, nous en sommes toujours privés. Elle a pu péniblement arriver jusqu'à la Fouilleuse par des chemins défoncés. Elle ne peut aller plus loin. Les chevaux ont eu beau tirer, les hommes pousser aux roues, pièces et caissons sont restés embourbés. Ne parvenant pas à dominer la crête, c'est de la Fouilleuse que tirent les batteries, au hasard de la bouche de leurs canons. Quatre pièces ont pu arriver à Montretout. Une seule devant la maison Craon ! Il est midi et demi. Mais, si notre artillerie s'épuise en vains efforts pour nous porter secours, l'ennemi, lui, a pu faire entrer en ligne de nombreuses batteries qui canonnent maintenant tout notre front d'attaque. Seules, nos pièces de marine du Mont-Valérien et du Moulin-des- Gibets répondent aux Prussiens en tirant à 4.000 ou 3.ooo mètres.
Nous sommes désormais immobilisés. La bri-
gade Fournès, sans abri contre le feu des pièces ennemies, souffre cruellement mais ne recule pas. La brigade Colonieu garde ses positions. En un mot, on ne peut plus et on ne pourra plus avancer. Vers une heure, le général de Bellemare demande du renfort à Trochu qui lui, invite Vinoy à lui prêter appui. Ce général répond que sa colonne n'en peut mais et qu'elle n'est pas en mesure de nous appuyer.
C'est le moment de se demander où se trouvent toutes les réserves de garde nationale accumulées dans la plaine de la Fouilleuse. Elles ont fondu, à ce qu'il paraît, au bruit du canon et de la fusillade. Il y a même eu panique parmi tous ces braves outranciers qui se sont emparés des omnibus et des véhicules chargés de vivres, pour rentrer à Paris, y semant le découragement et le deuil.
A une heure et demie, une pièce de douze de la batterie Donato, hissée au sommet de la pente, s'installe à l'entrée d'un petit bois, le long du mur et du bois de Buzenval et tire sur la maison Craon, sans résultat appréciable, du reste. Notre offensive et désormais arrêtée, et nous allons maintenant, au contraire, avoir à repousser celle de l'ennemi. Il a vu notre inaction, il sent du découragement dans nos bataillons et il se prépare à nous attaquer.
Nous occupions la partie sud du parc de Buzenval, toute la côte et le bois contre le mur faisant face à la maison Craon. Notre gauche se trouvait séparée de l'enclos redoutable par un ravin et le chemin conduisant à la Bergerie. Le mur était percé de créneaux.
« Les Prussiens ont mis à profit les abatis depuis le haras Lupin jusqu'à la redoute construite à deux cents cinquante pas de la Bergerie. Ils atteignent le fossé creusé le long du mur du parc de Buzenval. Et les voici qui se glissent, par le fossé, vers l'angle droit, formé par ce mur. dans la partie sud du parc, du côté de la Bergerie. La brigade Valentin était à l'ouest et la brigade Colonieu était à Test, toujours dans les fourrés de la partie supérieure de la propriété de Buzenval.
» Mais les sentinelles du général Colonieu aperçoivent un mouvement dans le fossé, et, bientôt, des groupes en surgissent s'approchant du mur sud du Parc. « Qui vive! » crient nos avantpostes : « Ne tirez pas, ne tirez pas ! » leur répondon en français (i).
» Indécis, anxieux, officiers et soldats épient les mouvements de cette masse noire qui s'avance lentement entre les broussailles; quelques-uns pensent que c'est une troupe de mobiles ou de francs-tireurs qui, parvenue à tourner la Bergerie vient se relier à nous ; mais à vingt pas, le doute n'est plus possible ; ce sont des Prussiens. Une forte décharge à bout portant en renverse une partie, le reste s'enfuit à toutes jambes, mais pas assez vite pour échapper à notre feu qui atteint bon nombre d'assaillants; le fossé par lequel ils sont venus est rempli de leurs cadavres (2).
1 ) Paris, le Bombardement et Buzenval, Alfred Duquet,
(2) Général Ducrot, t. iv, p. 144.
» Un nouvel effort, dit le récit allemand des opérations du 5 e corps, tenté pour gagner du terrain, échoue encore, malgré toute la bravoure des officiers et des soldats (i). »
Ces trois citations sont rigoureusement exactes. Quand l'attaque prussienne se produisit, j'étais près du capitaine Landry, occupé à tirailler par les meurtrières du mur. Tout à coup, le capitaine nous crie : « Ne tirez pas, nous avons devant nous une colonne de mobiles ! » Le feu est suspendu. Mais connaissant depuis longtemps les façons d'agir des Prussiens, leurs procédés chevaleresques, nous restons sur nos gardes. La masse noire arrive à quelques pas. L'un de nous crie : « Ce sont les Prussiens ! » et tire dans le tas. Une décharge générale arrête les assaillants et les met rapidement en fuite. C'est égal ! Nous avons eu une fière chance !
Cet incident valu à une portion du i36 e , l'honneur de sauver la colonne Colonieu.
Dans la clairière parsemée d'arbres, s'élèvent d'humides vapeurs qui jointes à la fumée de la poudre exhalent une odeur acre qui vous prend à la gorge. Jusqu'à 3 heures je reste couché dans Therbe mouillée, c'est-à-dire pendant quatre heures. Les balles prussiennes sifflent toujours, intermittentes et nos chassepots restent à peu près muets.
On ne peut discerner d'où viennent les coups. Autour de moi, les camarades sont devenus rares et les gardes nationaux ont totalement disparu.
(i) Cité par le général Ducrot, t. iv, p. 144.
Quelques képis rouges pointent encore dans Pherbe; on peut les compter. Bientôt, dans la clairière, en fait de taches rouges, il n'y aura plus que nos morts. Les soldats fatigués ont rejoint le mur, face à la maison Craon. En cette occasion, n'aimant pas la solitude, je prends la même résolution. Mais j'ai peine à me mettre debout; les jambes raides, à moitié paralysé par l'humidité, je veux courir pour éviter les balles qui passent. Je m'embarrasse les pieds dans un arbuste épineux et me voilà à terre ! On a vu ma chute, on me croit touché. Je me relève et en quelques enjambées je me trouve auprès de mes camarades qui sont heureux de me voir sain et sauf. L'excellent capitaine Landry me dit en riant : « Eh bien ! caporal, quand je vous ai vu tomber, je vous ai cru fichu ». Je suis content de me retrouver auprès de lui et des soldats du régiment. De cet instant jusqu'à la fin de la journée je ne le quitte plus. Le jour triste et bas, luit toujours comme à regret. A travers les créneaux on tire sur ceux de l'ennemi qui en fait autant. La largeur du chemin nous sépare seule des Allemande dont on entend les voix.
Il est 5 heures, et la nuit va tomber. Le capitaine Landry restant sans ordres, voyant les compagnies des 2 e et 3 e bataillons entremêlées, cherche à mettre un peu d'ordre, à grouper autour de lui les hommes du 3 e bataillon et spécialement ceux de sa compagnie. Ce n'est pas chose commode. Il me charge de cette tâche difficile et périlleuse. Il faut fouiller le bois ; plusieurs fois,
je passe devant la brèche et chaque fois je suis salué de coups de feu. Je retourne à l'endroit où j'ai passé la journée. Personne ! Je vais plus à droite et je trouve quelques isolés que je ramène avec moi. Au milieu de la clairière existe une petite mare, presque à sec, aux bords assez élevés. Des blessés sont là, à l'abri des balles. Je ne peux les faire venir avec moi, mais je rencontre aussi quelques hommes valides qui me suivent. Je reviens auprès du capitaine avec une vingtaine d'hommes. Pendant plus d'une demi-heure, j'avais erré sous bois et maintenant, c'est inutile de chercher davantage, l'obscurité enveloppant tout de son ombre. Cependant, on tiraille toujours, on se guide sur l'éclair du fusil. Le Mont Valérien tire de notre côté et ses gros obus tombent devant nous à trois ou quatre pas sur le chemin et sur la lisière des taillis de l'enclos de la maison Craon. Peu s'en faut que les projectiles français ne tombent au milieu de nous. A droite, la fusillade a cessé. Et on ne sent plus de ce côté la présence des soldats de Ducrot. Nous ne sommes guère plus de i5o derrière le mur et dans le bois. Il est 8 heures du soir. Toutes détonations ont cessé ; l'arme au pied, dans un piteux état, couverts de boue, fatigués de la lutte, nous attendons toujours. On ne parle que tout bas et on fait bonne veille, l'oreille aux écoutes et l'œil aux aguets scrutant les profondeurs du bois. Une branche qui tombe, des feuilles sèches foulées aux pieds attirent vite l'attention. Un soldat met la main sur un faisan branché sur un arbuste et l'offre au capitaine Landry.
Nous craignons toujours une nouvelle attaque des Allemands. Mais elle ne se renouvellera pas. Ils nous croient très nombreux dans le bois. Ils ne sont pas hardis décidément ; c'était pourtant si facile de nous cueillir en un tour de main.
Le temps s'écoule et les hommes perdent patience. Peu à peu, les i5o soldats du capitaine Landry s'égrènent et disparaissent. Ils ne sont bientôt plus que ioo, que 5o, et c'est lorsque nous sommes réduits à une trentaine, que le capitaine, se sentant abandonné des chefs et des soldats, jugeant la position intenable et désormais inutile à garder, donne Tordre de partir. Peutêtre quelques isolés sont-ils encore dans les taillis? Sans nous compromettre, faible noyau d'hommes que nous sommes, nous ne pouvons battre encore une fois les taillis. Sans bruit, sans un mot, sans fumer, nous abandonnons ce mur derrière lequel des centaines de Prussiens sont à l'affût. On hésite sur la route à prendre, car il ne faut pas aller se jeter dans la gueule du loup. Ce n'est pas facile de trouver le bon chemin dans la nuit et à travers les broussailles. A chaque pas on trébuche dans les abatis, dans les fossés, dans les trous. Pendant une demi-heure nous errons à l'aventure. Enfin ! une lueur intense apparaît à quelques mètres. Nous avons donné en plein dans la brèche du mur qui nous a livré passage le matin de la veille. Je dis la veille, car nous sommes le 20 janvier à plus d'une heure du matin ! Nous sommes sauvés. Mais dix-sept heures de combat, la marche de la nuit précédente, un jeûne de vingt-quatre heures,
nous ont tellement épuisés que nous n'avons pas la force de faire éclater notre joie.
Ce n'est cependant pas encore le repos. Sortant de l'obscurité la plus profonde, nous voici maintenant inondés de lumière. De Rueil à Suresnes, la plaine de la Fouilleuse et les pentes du Mont- Valérien sont couvertes de feux de bivouac. Là, campe une armée de 60.000 hommes, harassés, découragés, avec ses nombreuses batteries restées muettes tout un jour. Sans ordre, les bataillons, les régiments mêlés ensemble, prennent un peu de repos, confiants dans leur bonne étoile qui est véritablement excellente dans cette nuit du 19 au 20 janvier. Car, il n'y a pas de grand'gardes. Pas de grand'gardes ! Quand on sait qu'à deux ou trois cents mètres l'ennemi doit être en observation, prêt à jeter le désarroi chez l'adversaire accablé! Cela passe l'imagination.
Avant d'arriver à ces feux, promesse de tranquilité pour nous, nous croisons des blessés sur la route de Saint-Cloud à Rueil. Le capitaine Landry, en se découvrant, nous crie : « Place aux blessés ! » Touchante manifestation d'un brave et excellent cœur de soldat, oubliant sa propre infortune devant une plus grande encore.
Et nous voici errant à travers l'immense plaine, tournant autour des feux, questionnant, cherchant où peut nicher le 1 36 e . Pas une trace! Pas un renseignement 1 Pendant cette dernière promenade les camarades disparaissent les uns après les autres, se blottissant auprès des brasiers où on veut bien leur faire place. Nous ne sommes plus que quatre
maintenant. La soif, plus que la faim, nous talonne. Nous demandons un quart d'eau à des artilleurs. Ils nous refusent! Plus loin, de pauvres lignards sont moins impitoyables et partagent avec nous Peau qu'ils sont allés chercher bien loin. Le i36 e est toujours introuvable ; après deux heures d'inutiles recherches, nous nous retrouvons encore près de la Fouilleuse. Las de ces allés et venues, le capitaine Landry nous dit de chercher un gîte quelconque, une place à n'importe quel foyer. Il va de son côté en faire autant, nous recommandant de rallier au matin le cantonnement de Courbevoie. Je reste seul ; j'entre dans les écuries de la Fouilleuse et, en me faufilant, je trouve une place entre deux mobiles bretons. Je ne pense plus à rien, le sac sous la tête, mon capuchon rabattu sur les yeux, je m'endors à poings fermés, insensible au froid qui a repris fortement.
Quand je me réveille les membres raidis, le jour est levé depuis longtemps. Il est bien près de midi ! Quelques rares dormeurs sont encore disséminés dans les étables. Presque tout le monde est parti. Cette quasi-solitude m'inquiète. Vite, je mets sac au dos et je sors. La plaine n'est pas encore vide de troupes. Mais, de ces nombreux bataillons qui étaient là cette nuit, il ne reste plus que les Mobiles de la Seine, qui font partie de la réserve générale. En sortant de la ferme, je tombe sur un bataillon de mobiles dont je lis le numéro avec plaisir. Je suis entouré et questionné. Je dis d'où je viens et à mon tour je questionne. Je demande si on a vu mon régiment et on me dit
qu'il a dû regagner Courbevoie. Puis, je cite le nom de deux de mes amis, les frères Margueritte, sergents dans le bataillon. On les cherche; les voici qui arrivent et s'empressent près de moi, heureux de me voir sain et sauf. Ils m'offrent un peu de cognac qui me réconforte et arrive bien à point. Au bout d'un quart d'heure, je les quitte et je reprends tout seul le chemin du cantonnement. J'abandonne cette plaine de la Fouilleuse, défoncée par le passage des troupes, de l'artillerie et qui garde les profondes traces d'une armée en retraite.
En route, je rejoins quelques turcos appartenant au 4 e zouaves et nous marchons de compagnie. A la hauteur de la Maison-Brûlée des balles sifflent à mon oreille ; ce ne sont pas des balles prussiennes. Quelques gardes nationaux, futurs communards nous ont sans doute pris pour cible. On fait halte quelques instants ; nous cherchons à voir d'où peuvent venir les projectiles et nous sommes prêts à fusiller sans pitié les lâches agresseurs. Nous ne voyons personne et nous reprenons notre chemin.
De ces hauteurs de la Maison-Brûlée, je jette un dernier regard sur ces champs si peuplés la veille. Et maintenant, on ne voit que quelques masses noires. Ce sont les bataillons de mobiles qui, à leur tour vont bientôt se retirer. Buzenval est retombé aux mains des Allemands. Ils sont revenus derrière la blanche ligne des murs, mais ils ne trahissent pas leur présence. Et cependant, quelle bonne aubaine ils ont devant eux! Comme
il serait facile de culbuter ces bataillons de mobiles! Comme sur la Marne, le 3 décembre, comme la veille pendant notre attaque, comme la nuit dernière, ils restent muets et inactifs. Cela leur suffit de retrouver leurs positions du 19 janvier au matin. Ils ne s aventureront pas au delà du mur. Et quand les dernières troupes françaises auront quitté la plaine, alors seulement et tranquillement, casques et casquettes reparaîtront sans crainte.
Près du Moulin-des-Gibets affluent des hommes de régiments différents, qui retournent à Courbevoie, Puteaux et Asnières. Je n'ai pas vu la débandade des divers corps de troupes, mais je la devine en voyant tous ces isolés qui reviennent clopinclopant. Toujours avec les turcos, j'arrive au rond-point de Courbevoie. A gauche sur la grand'route, après le château du Danois, une marchande de vins fait des affaires d'or. J'entre avec mes compagnons, qui, au dépit des défenses de Mahomet acceptent avec plaisir une, deux et même trois tournées. Et je les quitte après force bonjours et poignées de mains.
Enfin ! Je retrouve mon i36 e . Il est rentré dans la nuit. Le capitaine Landry est revenu tout seul le matin. Je suis heureux de retrouver ma compagnie installée dans la maison du docteur Bouchut. Mais, hélas! il manque beaucoup de monde. Je suis revenu le dernier. On m'a cru mort ou resté blessé dans le bois de Buzenval. Tous les braves camarades sont là qui me serrent les mains avec joie. Il y a beaucoup de morts et de blessés dans la compagnie. On en a vu revenir sur des
cacolets. Le sous-lieutenant Masson, surnomme « le Doré » à cause de ses cheveux d'un blond ardent, le sergent Boucher, sont parmi les tués. La veille au matin, en franchissant la brèche de Buzenval, le malheureux sergent me voyant mettre mon cache-nez dans ma musette m'avait demandé de le lui prêter. La vieille moustache craignait de s'enrhumer et ne songeait pas aux balles qui sifflaient à ses oreilles ! Le régiment a subi de grandes pertes. Les 2 e et 3 e bataillons sont les plus éprouvés, le premier bataillon ayant été de réserve une partie de la journée.
Une heure avant mon retour mes parents étaient arrivés à Courbevoie. Ils avaient interrogé mes camarades qui ne pouvaient les renseigner et ils se trouvaient dans une mortelle inquiétude. Ils rencontrent le capitaine Landry qui les rassure et leur affirme que je suis bien vivant et sans une éraflure. Il leur dit que je suis resté avec lui une partie de la journée et qu'il ne m'a quitté que pendant la nuit. J'arrive à ce moment, tout couvert de boue et je ne peux exprimer quels furent nos embrassements ! Je me souviens de ce moment de suprême joie, comme s'il était d'hier. Je revis encore cet instant de poignante émotion, juste paiement des longues heures de lutte et de misère du soldat. Et je suis encore un privilégié ! Les autres sont loin de leurs familles. Depuis des mois, ils sont sans nouvelles des parents qui les pleurent dans tous les coins de la France.
J'ai donc enfin retrouvé une compagnie. Les hommes causent, se racontent les incidents de la
bataille, ce qu'ils ont vu là où ils se trouvaient, tout en vidant un quart de café ou en nettoyant leurs fusils. « Regardez ma gamelle, dit l'un, la balle du Prusco lui a donné un fameux atout.
Plus moyen de boulotter ! » « Tu sais, dit l'autre, un tel est tombé mort avant d'arriver au fossé, je l'ai vu dégringoler sur le dos. » Tous ont quelque chose à raconter, a Un tel a reçu une balle dans la tête, derrière le petit bois. Un tel est resté grièvement blessé dans la broussaille. Les gueux de Prussiens, on ne les voyait pas ! Ah ! si on avait pu les apercevoir, on les aurait débusqués à la fourchette ! » Puis on parle de la garde nationale, des outrances ! On est d'accord sur leur compte : « Ils ont bien marché le matin, mais dans la journée on n'en a pas vu besef ! Et l'artillerie ! où était elle ? On n'a pas vu la bouche d'un seul de ses canons. Mais," par exemple, on en recevait des obus prussiens, des bidons ! Pas si gros cependant que ceux qui tombaient à la Boissière. Ah ! mon vieux, ce que nos satanées peaux l'ont échappé ! » Ces propos et bien d'autres encore circulaient joyeusement. Et quels accents ! Le Midi, le Nord, la Franche-Comté, l'Alsace, croisaient leurs intonations. Heureuse insouciance du soldat qui vient d'échapper à la mort, à la sinistre faucheuse qui le guette, qui le prendra peutêtre demain.
Et on se repose, et on astique et on retape les pauvres effets fripés. On pense aussi à l'estomac et on fouille les gazons pour récolter un peu de chicorée sauvage. Et quand on est à peu près
propre, légèrement restauré, on se répand dans Jes rues de Courbevoie, la pipe à la bouche et le nez au vent. Dans la grande avenue, les dernières troupes défilent, ce sont les mobiles de la Seine. Je vais au rond-point. Des groupes d'hommes, des isolés reviennent toujours. Puis ce sont des voitures d'ambulance. Sur des cacolets passent des blessés du 1 36 e de ligne. On leur parle, on les encourage. Secoués par le pas des mulets, abattus, pâles comme la mort, ils répondent à peine en nous regardant fixement. Les pauvres ! Ils ne survivront peut-être pas à leurs blessures. Et c'est ainsi jusqu'à la nuit! Quel affreux retour ! (i)
(i) Le 21 janvier, la division reste dans ses cantonnements. Chaque régiment a un bataillon de piquet; les armes sont formées en faisceaux dans les cantonnements. Il pleut toute la journée.
Le 22, des gardes nationaux du parti avancé essayent d'enlever l'Hôtel de Ville et de renverser le Gouvernement pour lui substituer un pouvoir nouveau qui continue la lutte.
Pour la première fois depuis cinq mois, le sang français coule dans une guerre civile sous le feu des ennemis qui ne s'était nullement ralenti.
La première brigade de la division de Bellemare vient camper sur la place de la Concorde, la deuxième reste à Courbevoie, mais se tient prête à marcher au premier signal.
Les pertes du 1 36 e pour la journée du 19 janvier sont :
Officiers. Troupe. Total.
Tués 2 74 76
Blessés 5 192 197
Disparus o 24 24
Totaux .... 7 290 297
Quatre officiers moururent des suites de blessures qu'ils avaient reçues le 19. (Historique du i36* de ligne).