RENTREE A PARIS
L'ordre à peu près remis dans le régiment, les hommes reposés de leurs fatigues, on pense à quitter Gourbevoie. Et, le 24, on s'embarque à Courcelles-Ceinture pour descendre à Charonne et regagner Bagnolet.
Paris à l'aspect des mauvais jours. Il est sous le coup de la tristesse et de la colère. Buzenval et Montretout, où beaucoup de Parisiens ont vu le feu pour la première et la dernière fois, ont éteint les dernières espérances. Certes, la garde nationale des bons quartiers a donné bravement au début, mais quand il s'est agi de rester immobile sous les balles, la journée lui a paru longue et les ardeurs se sont refroidies. Quant aux bataillons de Belleville, de Charonne et de Montmartre, ils ont flanché comme un seul homme, refusant de marcher et sont rentrés dans Paris, officiers en tête, en criant : « à la trahison ! »
Ils ont été en déroute avant de se battre, conservant courage et munitions pour combattre dans quelques jours l'armée française.
Aussi que de regards hostiles et haineux à notre adresse ! « Les voilà donc qui défilent ces capitulards au pantalon rouge ! » Et les injures pleuvent. On y répond à peine. Quelques hommes, surexcitée, ripostent bien, en ricanant, parles épithètes: « Sang impurs »,« Escargots de rempart», « Guerre à outrance 1 » et c'est tout.
Le « Populo » de Paris n'a su trouver que des insultes pour l'armée régulière qui s'est bien conduite tout le temps, qui a souffert les mille misères de la faim et du froid pendant de longs mois, pour ces soldats qui ont été solides au feu et qui pourraient jeter à la tête de leurs insulteurs, comme suprême protestation, le nombre de leurs morts, de leurs blessés et de leur malades qui encombrent les hôpitaux et les ambulances (i).
A la nuit, on arrive à Bagnolet. Les maisons sont closes et personne ne nous ouvre. On est forcé d'enfoncer les portes à coups de crosse. Pour entrer dans une maison, mon escouade est obligée de briser une fenêtre. Dans des cas pareils,
(i) L'Histoire dira que cette armée de défense, composée spécialement d'éléments étrangers à peine assemblés, a, par ses attaques continuelles, forcé l'ennemi à maintenir pendant tout le cours du siège le môme effectif qu'au début; que, bien que médiocrement commandée, elle n'en a pas moins obtenu des résultats considérables, puisqu'elle a su, rien que dans une seule de ses attaques, à Champigny, coucher sur le carreau 6.000 de ses adversaires.
Et qui sera donc bien venu à dire maintenant que Champigny a été un échec ? Ce n'est pas la tristesse empreinte sur le visage que la population de Paris aurait dû recevoir ceux qui revenaient de la bataille, mais avec des hurras de victoire. (Extrait du journal Le Gaulois du 3 décembre 1896. Lieutenant-colonel Patry.)
la violence nécessaire ne peut être qualifiée de vandalisme.
Encore une grand'garde le 26 janvier, à la redoute de la Boissière. C'est la dernière ! Quelques obus tombent dans la journée et dans la soirée. Mais, à partir de minuit, le feu cesse de part et d'autre. Les Français ont tiré le dernier coup de canon, satisfaction donnée à ceux qui se rendent. C'est fini ! L'armistice est signé.
Du 23 au 26 janvier, le bombardement des forts du Sud et de l'Est avait redoublé ainsi que celui de la Ville. D'innocentes victimes ont été immolées dans Paris. La rage prussienne est arrivée à son paroxysme, voulant faire payer la surprise du 19 janvier. J'espère qu'on se souviendra des horreurs commises par les Allemands quand l'heure aura sonné de régler enfin nos comptes.
L'armée de la Loire est défaite. L'armée du Nord à dû reculer. L'armée de l'Est a bien remporté un succès à Villersexel, mais succès sans lendemain. Cette malheureuse armée sera jusqu'à la fin la plus éprouvée de toutes. L'étonnant Jules Favre l'oubliera dans les clauses de l'armistice. La situation militaire générale est donc entièrement perdue. Paris n'a plus que huit jours de vivres. Et quels vivres! Il faut capituler.
Le 29, au matin, on apprend aux troupes qu'il y a armistice. Et, à 10 heures, précipitamment, les régiments évacuent les villages qu'ils occupent. L'ennemi va prendre leur place. Les soldats, à bout de forces, sont consternés. Pour entrer dans Paris, nous passons par les Lilas. Pendant cette
courte marche, le bruit se re'pand dans le régiment, qu'à la porte de Romainville se trouve un détachement de Prussiens, que nous allons déposer les armes devant lui et défiler sous ses yeux. Ce bruit heureusement faux, transporte les hommes de colère. On veut briser, détruire les armes. Je raconte l'exacte vérité. Les officiers font entendre raison à leurs soldats; je vois encore le lieutenant Andouy cherchant à nous détromper et à nous calmer. Voilà donc les capitulards que les Parisiens ont traînés dans la boue, traités de lâches et de traîtres !
Quel lugubre défilé ! On ne cause plus dans les rangs. On baisse la tête. La tristesse est peinte sur tous les visages déjà ravagés par les privations et les souffrances. Nous sommes prisonniers de guerre, troupeau d'hommes désormais inutiles pour la France. C'est ainsi que nous rentrons dans Paris, sous les venimeux regards des gardes nationaux de Belleville, déjà communards, bientôt assassins et incendiaires.
Nos trois bataillons sont cantonnés dans Belleville de la façon suivante:
Francs-tireurs l Baraques de la Chaussée Ménilde la division ( montant, 1 55.
Baraques de la porte de Romainville.
„ - , . ] Baraques du Lac Saint-Fargeau.
i ,. < — des Prés Saint-Gervais.
de ligne j SaUe Fayi ^ à BelleviUe
Baraques rue Mexico, Secrétan.
— usine Bosset.
Mobiles
du Morbihan t ...
r l Baraques de Belleville.
formant > ^ . .
, . , — rue de Meaux.
brigade avec
le i36 e
Dans quelques jours, le soldat aura rendu le chassepot. Pour toute arme, il n'aura plus que son bâton de tente ! Quelle pitié ! Le désordre va bientôt régner dans la masse désarmée et désorientée des soldats. Perdus, au milieu d'une multitude armée, ils sont insultés à chaque instant. Un ordre du colonel recommande aux hommes de sortir plusieurs ensemble, de se garder de provocations envers la population, mais de ne pas en tolérer de sa part. Le régiment se désorganise à vue d'œil. Aux appels, beaucoup d'hommes manquent. Voilà ce que la défaite a fait des braves combattants de la Malmaison, de Villiers-Champigny et de Buzenval ! Ils mériteraient une agonie plus honorable et moins triste.
Je ne vis pas la suite de cet effondrement moral. A peine le régiment fut-il rentré dans Paris, que je tombais gravement malade d'une bronchite ; le médecin en chef de l'hôpital militaire du Gros- Caillou me donna un congé de convalescence de six mois. Je dus à cette maladie de ne pas combattre la Commune.
Ici, s'arrête mon existence militaire qui finit
presque en même temps que l'existence du i36 e
de ligne(i).
(i) Le i36 e de ligne actuel a été créé seulement le 29 septembre 1873.
Ce régiment composé en majeure partie de vieux soldats et de volontaires, eut la durée de la guerre comme carrière et comme histoire. Il déploya de la vigueur dans l'offensive et une grande ténacité dans la défensive. Ses grandes pertes au feu en témoignèrent (1). Le nouveau 1 36 e de ligne, héritant de son aîné, a inscrit sur son drapeau : « Lutzen, Bautzen, Montmirail, Paris». Paris! ce qui veut dire la Malmaison, Villiers-Champigny, Buzenval! Vaillante, terrible, pleine d'honneur et de dévouement fut sa courte carrière.
Le séjour dans Paris des troupes désarmées et oisives était un grand danger. On décide de leur faire quitter la capitale en trois grandes colonnes.
La première, commandée par le général Porion, se rendit à Orléans ; la deuxième, général Chamberet, à Chartres ; la troisième, général Martenot, à Evreux.
Souhaitons aux très jeunes soldats de maintenant l'abnégation, le dévouement, l'endurance de leurs aînés pourtant si décriés. Que les troupes d'aujourd'hui, celles de demain, bien commandées pourvues de tout ce qui nous manquait lèvent les yeux sur la noble et haute image de la Patrie, toujours méconnue, toujours rabaissée par les partis politiques et les ambitions personnelles ! Qu'elles ne voient que cette image ! Qu'elles contemplent
(1) Les pertes du i36% pendant la campagne de 1870-1871 sont de :
Officiers : 21.
Troupes : 692.
7i3 tués, blessés, disparus ou prisonniers.
(Historique du i36 e de ligne.)
fixement le drapeau dont les trois couleurs ont été témoins de tant d'actes de sublime héroïsme! Alors tout ira bien, et quand les bataillons, les escadrons et les batteries marcheront à la frontière, les anciens pourront saluer avec joie et espérance, les jeunes qu'ils ont élevés dans la haine de l'Allemand pour leur vengeance et pour le triomphe définitif de la France (i).
L'oubli n'étendra pas son voile sur le fait accompli de la séparation de nos deux chères provinces momentanément perdues. L'Allemagne a su ne pas oublier la guerre du Palatinat, les victoires de Napoléon.
Souvenons-nous de Metz et de Strasbourg !
Aurions-nous moins de mémoire que les Allemands? C'est dans ces souvenirs constamment évoqués que nos ennemis ont puisé la foi et la force qui leur ont permis de nous battre. Ils n'avaient rien oublié et patiemment ils ont attendu l'heure propice. Pendant que chez nous la Révolution sapait le Gouvernement établi, dans toute l'Allemagne, peuples et princes se serraient les coudes et marchaient la main dans la main. Il fallait écraser l'ennemi héréditaire î
Discorde en France, union chez les Allemands, voilà toute l'explication des étonnants triomphes de nos adversaires. Que cette dure leçon nous profite!
(î) Le i36 e fait partie de la deuxième colonne; il quitte Paris le i5 mars, arrive à Chartres le 17, y séjourne jusqu'au 27, part le 28 pour Bordeaux et s'installe au camp de Candole où il forme le 104 e de ligne; ce régiment est licencié le 14 mars 1871 et devient le 120 de ligne.
Historique du i36" de ligne, page 236.
Mais que d'efforts n'avons-nous pas à faire encore ! Le jeune homme arrive au régi ment dégoûté à l'avance des trois années qu'il y va passer. Il est plus instruit qu'autrefois, il est aussi plus raisonnable et se croit quelque chose. Il lui manque la foi de naguère et l'esprit de sacrifice ne le hante pas. Il lui faut aussi ses aises et la caserne ne fournit pas cet article-là. Il a lu le colonel Ramollot et pouf lui tous ces chefs sont des ramollots. Il ne voit dans le métier des armes que les corvées, l'exercice, la consigne, la salle de police, la prison et le peloton de chasse. Il aperçoit même de loin Biribi 1 Quant aux souvenirs de gloire, ils sont lettre morte pour lui. Ses instituteurs, ses éducateurs lui ont enseigné que les vertus guerrières sont un héritage des temps barbares. Ils lui ont démontré l'inutilité des armées permanentes et prophétisé l'union à bref délai de tous les peuples de la terre. Et pendant qu'il s'amollit, que son énergie s'émousse, l'ennemi regarde curieusement par-dessus la frontière et applaudit à l'aveuglement de son voisin qu'il redoute toujours. La tâche est rude à remplir, et bien belle cependant pour celui ou ceux qui voudront rendre à notre jeunesse la foi et les généreux instincts de notre chère et vieille France 1 Rendons à nos jeunes gens, les illusions, les espérances, les ardeurs dont leur vingt ans doivent être nourris. Notre longue histoire si bien remplie, si glorieuse est un livre réconfortant. Après la page douloureuse, c'est le feuillet émouvant de grandeur et de gloire que l'on tourne. On finit un chapitre avec la France à
l'abîme ! Au chapitre suivant on la retrouve à Papogée de la gloire et de la prospérité I Après Rosbach c'est Iéna ! Après Waterloo, ce sont les campagnes d'Afrique, c'est la Crimée, c'est P Italie 1 Après Sedan, après Metz...? Aux jeunes hommes de remplir la page blanche. Ils ont encore d'assez brave et généreux sang pour y inscrire glorieusement ce mot suprême : Revanche !