‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 2 sur 23 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ces souvenirs, dédiés à la mémoire et consacrés à la glorification des braves officiers et soldats du 1 36 e régiment de ligne tombés à l'ennemi pendant la guerre 1870-71, ne sont que le récit d'un soldat.

En relatant les événements de cette sombre épopée, les souffrances de ses camarades, le narrateur n'a en vue que de faire connaître l'existence pénible et le dévouement obscur trop vite oubliés des modestes combattants de l'année terrible. Il pense faire œuvre de bon Français en écrivant ces lignes réellement vécues. Envers les partis politiques dont les fautes sont communes, il ne veut faire preuve d'aucune partialité. Il espère que, dans la future guerre contre l'Allemagne, les Français sauront faire taire les politiciens et, sous la conduite de leurs vaillants et honorés chefs, lever avec confiance les yeux sur l'image sacrée de la Patrie, placée au-dessus de tout.

Devant le Sénat romain, Caton ne se lassait pas de crier : a Delenda Carthago! » Hélas! dans nos Assemblées une voix de patriote ne s'élèverat-elle donc jamais pour crier : « L'Alsace-Lor-

raine est toujours prisonnière! Il faut qu'elle nous soit rendue ! » Rome se souvenait, la France oublie ou sommeille.

Mais si ce cri n'est jamais proféré par les élus de la nation, que cependant notre souvenir reste indestructible, que notre espoir ne se lasse point. Pensons chaque jour aux provinces spoliées, arrachées à la France comme un morceau de chair vive, plaie dont saigne encore au flanc la patrie mutilée.

Aimons toujours ardemment nos frères séparés de nous. Ils ont beaucoup souffert pour nous et par nous ; sans se plaindre jamais, sans se décourager, ils songent au passé et regardent vers l'avenir !

Honorons nos morts de cette année terrible, mais pensons aussi à les venger. Que les jeunes générations soient prêtes pour la revanche !

Un homme d'État, patriote cependant, a pu dire, en parlant de l'Alsace-Lorraine : « Pensons-y toujours, mais n'en parlons jamais. »

Parole peut-être juste quand la France était sous le talon de la botte prussienne, parole à jeter à l'oubli maintenant.

La nouvelle génération, grâce au silence qui s'est fait, à l'oubli qui règne du haut en bas, songe à peine à nos désastres de la guerre allemande. Elle doit être avertie, cependant, de l'immense péril qui nous menace toujours. Elle doit entendre la voix d'outre-tombe de ceux dont le sang a coulé pour la patrie ; elle doit vivre pour la vengeance, elle doit écraser de son mépris les mal-

saines élucubrations, les vagues et idiotes promesses des sans-patrie.

Pourquoi dans nos écoles, sur nos cartes, l'Alsace-Lorraine ne figurerait-elle pas teinte en rouge ?

Pourquoi ne pas donner à nos enfants les virils enseignements qui leur permettront un jour d'effacer cette tache sanglante ?

Les fils des vaincus de 1870-71 peuvent et doivent regarder hardiment dans les yeux les vainqueurs de leurs pères.

A bas l'oubli, l'indifférence !

Et souvenons-nous !

QUELQUES MOTS SUR LA DÉCLARATION DE GUERRE ET SUR L'ÉTAT MORAL DE LA FRANCE EN 187O.

La guerre de 1 870, qui pouvait être évitée, venait d'éclater. Le prince Antoine de Hohenzollern s'était désisté de ses prétentions à la couronne d'Espagne. Mais la duplicité de M. de Bismark précipita les événements et la fameuse dépêche d'Ems, tronquée par sa main coupable, mit irrévocablement aux prises la France et la Prusse.

Depuis longtemps cette dernière était prête à la lutte. Entraînant à sa suite les contingents des royaumes et des duchés de l'Allemagne du Sud, elle se donna la supériorité du nombre des combattants. Ses généraux connaissaient les points faibles de notre organisation militaire ; ses hommes d'Etat voyaient avec justesse la fausse situation dans laquelle se trouvait l'Empire et n'ignoraient pas que l'Europe, égoïste et jalouse,

laisserait le champ libre à leurs ambitions séculaires.

La maladie de l'empereur, des ressources militaires appauvries par l'expédition du Mexique, une opposition grandissant toujours, manquant de patriotisme, refusant systématiquement l'augmentation des crédits pour l'armée, des chefs militaires déshabitués de la grande guerre, devaient fatalement nous conduire à l'abîme.

Tous les hommes de cette époque ont encore présent à leur mémoire, à leur esprit, le départ des régiments, la conduite enthousiaste qu'on leur faisait. Dans les imaginations parisiennes, le succès était certain, question de quelques jours seulement. Le peuple français, ignorant les formidables ressources de l'ennemi, ne se doutait pas de la masse d'hommes qui allait se jeter sur nos corps d'armée disséminés. Si les Français, moins ignorants, plus réfléchis, avaient bien voulu lire entre les lignes du discours de l'empereur, ils y auraient discerné le doute et l'inquiétude d'un souverain affaibli par la maladie, qui voyait son étoile se voiler et derrière ce voile sa propre chute et celle de la France désabusée. Habituée à vaincre, fière des glorieux souvenirs d'Italie et de Crimée, la nation française voyait déjà ses soldats à Berlin. Hélas ! elle ne pouvait penser que tous ces beaux régiments qu'elle acclamait, que cette solide et superbe garde impériale qu'elle admirait partaient pour toujours et allaient périr dans Sedan et sous Metz.

L'infime succès de Sarrebruck semble un mo-

ment légitimer cette confiance dans la fortune de nos armes. Mais voici (je passe sous silence les fausses nouvelles qui mirent Paris en joie et en délire), voici la foudre qui éclate dans ce ciel si pur ; ses coups terribles retentissent successivement, impitoyablement. C'est Wissembourg !

C'est Reischoffen ! C'est Forbach ! Épouvantables journées où notre glorieuse armée impériale est détruite par fractions. Des régiments entiers n -existent plus. Les zouaves, les turcos se sont fait hacher et, pour assurer la retraite de l'armée, cuirassiers et lanciers ont disparu dans une héroïque et suprême mêlée.

Ce n'est plus pour la gloire qu'il faut lutter, c'est pour sauver l'honneur compromis et arrêter l'invasion en marche !

Quelles illusions enlevées à la fière nation, si sûre d'elle-même, de son armée, de ses chefs militaires et. . . de sa moisson de lauriers !

Les nouvelles arrivent de plus en plus poignantes. Et cependant, on espère encore dans un retour de la fortune. Mac-Mahon a pu sauver les débris de son armée, les ramener à Châlons. Des renforts lui sont envoyés, et bientôt, sans doute, Mac-Mahon et Bazaine vont opérer leur jonction. Disposant ensemble de forces nombreuses et solides, non seulement ils doivent arrêter l'envahisseur, mais encore le refouler au delà de la frontière. Pensée qui semblait juste. Espérance cruellement déçue.

Bazaine ne viendra pas au-devant de Mac-Mahon et fera de Metz, de la cité inviolée, le tombeau de

l'armée et de l'honneur de son pays. Quant à Mac-Mahon, trompé par son frère d'armes, il se précipitera dans le gouffre de Sedan, d'où il sortira captif avec toute son armée, laissant à l'ennemi le chemin ouvert vers le cœur du pays, vers la capitale.

Pendant ces terribles événements, la défense du sol s'organise et la révolution soulève le peuple. La déchéance de l'Empire devient un fait accompli. La République est proclamée ; et le pouvoir tombe entre les faibles mains des tristes hommes qui, par esprit de parti, ont collaboré à nos désastres en refusant à l'Empire, comme en font foi les délibérations des Chambres, les subsides, les crédits qu'il demandait pour l'armée.

La France va vivre sous une nouvelle raison sociale; mais elle ne fera que s'agiter impuissante, dans la main des Jules Favre, des Jules Simon, des Arago, des Pelletan et de tant d'autres ambitieux sectaires, pour aboutir à la catastrophe finale, qui précédera ce monstrueux crime de lèsepatrie commis sous les yeux de l'ennemi et que l'on nomme la Commune !

Page 1