‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 3 sur 23 · ALBI. — RETOUR A PARIS · texte numérisé non relu

ALBI. — RETOUR A PARIS

En présence des malheurs de la Patrie, beaucoup de jeunes gens s'engagent. La haine du Prussien au cœur, car je suis Lorrain du côté maternel, victorieux des larmes de mes parents, je m'engage au 39 e régiment de ligne. Mon père m'accompagne à Albi, où se trouve le dépôt de ce régiment. Les bataillons de guerre sont en Algérie; il s'en faut de bien peu que je ne parte les rejoindre. A Albi, les officiers étaient sur les dents. Le bataillon de dépôt une fois parti pour Paris, la compagnie de dépôt qui restait dans la ville s'élevait à huit cents hommes, par suite de l'arrivée successive des réserves et des engagés volontaires. Il fallait habiller, armer, instruire tout ce monde. Les réservistes, en partie, ne connaissaient pas le chassepor, quant aux volontaires, ils ignoraient le maniement du nouveau fusil comme d'ailleurs celui de l'ancien. Je me vois encore en civil, par une chaleur extrême, décomposant les mouvements sur la place Lapeyrouse ! Dans l'ardeur qui m'animait, je ne trouvais pas fastidieux le métier des armes. La poche bien garnie, je fus tout de

suite, conséquence de la faiblesse humaine, pris en considération. J'étais à même de faire plaisir à de braves gens brusquement arrachés à leurs champs, à leurs foyers. Je n'eus, du reste, pendant toute la campagne qu'à me louer de tous mes camarades et je suis heureux de le dire. Bien souvent j'ai songé à eux. Je les revois tels qu'ils étaient avec leurs caractères si différents, les uns fils de nos campagnes du Midi et du Nord, les autres enfants des centres industriels. Mais je pense surtout à ceux qui sont tombés, sur les pentes de la Jonchère, sur le plateau de Villiers-Champigny, dans les champs glacés de Noisy et de Bondy, et dans les taillis de Buzenval. Ils sont nombreux ces vaillants qui répandirent leur sang pour la Patrie !

Me trouvant trop jeune, mes chefs voulurent me laisser à Albi le plus longtemps possible. On ne voulait pas m'habiller; je faisais l'exercice en civil et en chapeau de paille. Seuls les godillots et le chassepot témoignaient que je faisais partie de l'armée active. Mes vêtements commençaient à présenter un triste aspect et j'étais désolé de me voir sous un accoutrement aussi peu guerrier. Enfin, j'obtins de l'excellent capitaine d'habillement Maguin, qui riait chaque fois que je me présentais à lui, l'uniforme tant souhaité. Je ne fus véritablement rassuré qu'une fois l'essayage du képi terminé. Le plus grand pas était fait. Le lendemain j'appris que dans deux jours deux cent vingt-cinq hommes partiraient pour Paris sous les ordres de mon capitaine M. Blumendhal. Se ren-

— ig —

dant à mes supplications, le capitaine voulut bien m'emmener avec lui après avoir fait longtemps la sourde oreille. Radieux, fier de mon uniforme tout neuf, en compagnie d'un ami intime engagé comme moi, je n'eus rien de plus pressé que d'aller me faire photographier ! J'étais heureux, j'allais donc pouvoir embrasser mes parents qui ne comptaient guère me revoir aussi vite, après une dizaine de jours d'absence.

La population albigeoise, aux instincts peu militaires, nous fit cependant de touchants adieux. Le restant de la compagnie de dépôt nous conduit à la gare. On se dit adieu sans espérance de se revoir jamais. J'entends encore les vivats des camarades qui restaient, je vois les képis agités à tour de bras et le train se mettant en marche vers Paris !

L'insouciance et la bonne humeur sont du voyage et font oublier les fatigues.

Pittoresque ce trajet à travers la France enfiévrée ! Petites ou grandes, les gares sur le parcours sont bondées de mobiles qui nous suivront à Paris. A chaque station la population se presse à l'arrivée du train, nous acclamant, nous encourageant d'une façon touchante. Les provisions de bouche nous sont généreusement offertes. Le long de la voie ferrée, dans les champs, les paysans nous adressent leurs chaleureux adieux et les femmes ne sont pas les dernières, démonstratives filles du Midi, à nous souhaiter bon voyage dans le geste d'un baiser! Les sceptiques me taxeront peut-être d'exagération, mais j'ai mes témoins.

J'en appelle à tous ceux qui, à travers la France, voyageaient, à cette époque, sous l'habit du soldat. Plus on approche de Paris, plus l'enthousiasme grandit. Les convois militaires se succèdent sur les voies de garage. Des trains interminables s'allongent, leurs wagons chargés de canons, de projectiles, de fourgons militaires. Lentement nous franchissons les fortifications dont la terre nouvellement remuée forme déjà des remblais. Des pièces de canons montrent leurs bouches aux embrasures.

Enfin, après trente heures de marche, le train stoppe dans la gare d'Orléans. Rompus de fatigue, sans avoir pu dormir un instant dans les wagons où nous étions entassés, avec tout notre bagage militaire, nous sautons sur le quai, heureux de nous délier les jambes et nous sortons dans la cour de l'arrivée. Les faisceaux formés, deux heures de repos et de liberté nous sont accordées... dans la cour. Prévenus par dépêche, mes parents sont là depuis longtemps et cette heure où je peux les embrasser est une de celles dont je garde l'éternel souvenir.

Le clairon sonne le rassemblement. Sans doute, nous allons être dirigés sur une caserne de Paris. Illusion ! Nos officiers nous apprennent que nous partons pour la caserne de Rueil et nous conseillent de nous armer de courage. Malgré les fatigues du voyage, personne ne bronche et quand le clairon sonne la marche, d'un pas ferme et alerte, nous franchissons la grille de la cour, fiers de montrer aux Parisiens qu'il y a encore des hommes vigoureux pour la défense de la Patrie.

La journée avait été chaude et superbe. Le soleil, à son déclin, dans un horizon empourpré, me faisait apparaître plus beau et plus radieux que jamais mon cher Paris que j'avais cru quitter pour longtemps.

Dans le trajet, je constatais que l'aspect de la ville était tout autre. L'animation toujours aussi grande n'était plus la même. La foule des jours tranquilles avait fait place à une autre foule agitée et nerveuse. Partout des uniformes! De la ligne, des mobiles, des gardes nationaux remplissaient les rues.

Nous faisons halte dans les Champs-Elysées.

Les cafés -concerts commencent à s'illuminer comme aux soirs de douce quiétude. Tout à l'heure, on s'y écrasera pour écouter la Marseillaise, le Chant des Paysans, le Rhin allemand, et on s'époumonera à accompagner les chanteurs.

Et, pendant ce temps là, pauvres troupiers que nous sommes, nous cheminerons sur la route de Courbevoie et de Rueil.

Après une seconde pause au rond-point de Courbevoie, la marche reprend plus pénible. Le lieutenant Soyez nous excite par son entrain et nous engage à entonner des chansons de route, dérivatif à notre fatigue. Le pas redevient alerte et en trois quarts d'heure nous enlevons les derniers kilomètres. Nous voici à Rueil dans la caserne occupée, il y a un mois, par les chasseurs à pied de la garde et qui sont là-bas, à Metz ! On pensait trouver gîte convenable, cantine bien fournie. Hélas 1 La cantine est dépourvue de tout

et nous sommes encore heureux de nous étendre sur un lit de bonne et épaisse paille. Pour la première fois, on se serre le ventre et, grâce à notre extrême fatigue, sans murmurer, nous nous laissons tomber sur notre couche improvisée; nous en connaîtrons de plus dures !

Page 1