‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 4 sur 23 · RUEIL · texte numérisé non relu

RUEIL

Le capitaine était enfant de Rueil. Sachant que je connaissais parfaitement le pays et ses environs, il m'adjoignit au caporal d'ordinaire Grières, pour aller s'entendre, à Saint-Cloud, avec un boulanger. La moitié des habitants avait quitté Rueil, et les boulangers ayant restreint leurs achats de farine, ne pouvaient fournir le pain nécessaire à la compagnie. Le marché fut vite conclu. Au moins le soldat aura bientôt le nécessaire. Après avoir songé aux camarades, il est bien permis de penser un peu à soi. Et, nous déjeunons dans un restaurant du bord de l'eau.

Je contemple mélancoliquement ce beau parc de Saint-Cloud, qui bientôt sera en pays ennemi et j'aperçois le château impérial, voué à une entière destruction. Que de fois j'ai vu passer dans la belle avenue qui monte à la grille d'honneur, l'empereur et l'impératrice, lui toujours affable, elle toujours souriante, entourés de la scintillante escorte des bleus cent-gardes. L'avenue est à présent déserte et ne reverra plus les brillants cortèges impériaux! Les échos ne seront plus

réveillés par le galop des chevaux et le silence ne sera rompu que par la chute et l'éclatement des lourds obus du Mont-Valérien et de la batterie Mortemart.

Déjà les environs de Paris présentent un aspect singulier et navrant. On sent que l'invasion viendra bientôt battre la campagne de ses flots d'hommes. Les Parisiens en villégiature abandonnent leurs coquettes villas. Les paysans quittent leurs villages, rentrant dans Paris avec leurs bestiaux, leurs récoltes et ce qu'ils ont de plus précieux. Les routes sont sillonnées de voitures chargées de meubles et les familles émigrent à la suite des lourds véhicules. De rares habitants restent dans les localités suburbaines, les uns, pauvres gens qui ne peuvent se décider à abandonner le coin de terre où ils sont nés, où ils ont vécu jusqu'ici, les autres, gardiens des villas bourgeoises. Quelques rares Parisiens résignés à subir la présence de l'ennemi, ne veulent pas laisser à l'abandon les maisons de campagne qui sont leur luxe et leur orgueil. Ils espèrent que leur présence garantira leurs propriétés des ravages des Prussiens.

Ma famille possédait à Chatou, tout près de Rueil, une propriété que nous habitions encore au mois de juillet. Deux ou trois fois, je pus y aller. Le jardinier nous en apporte les fruits à la caserne. Autant de sauvé des mâchoires allemandes.

Une dernière fois, je vais dîner chez Fournaise, entre les deux ponts de Chatou, restaurant et

rendez-vous des joyeux canotiers, où jetais allé tant de fois. Hélas! Le gai cabaret est vide. Adieu les folles chansons! Plus de « colloques » de canot à canot. Les équipages sont à la caserne.

Nous n'avons plus sous les yeux qu'une campagne abandonnée, si riante il y a deux mois. Le cœur se serre quand on pense que tous ces gracieux villages regorgeront bientôt de Prussiens. L'imagination aidant, on est presque tenté de chercher à l'horizon la silhouette des éclaireurs ennemis qui seront là dans quelques jours.

Le séjour à Rueil ne fut pas de longue durée. Nous quittons le 4 septembre la petite ville pour nous rendre au bastion d'Auteuil.

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