AUTEUIL — CASERNE NAPOLEON
Le 4 septembre, dès l'aube, le soleil s'élève radieux dans le ciel, promettant une superbe et chaude journée. Sans jeter un regard en arrière, nous quittons la caserne de Rueil; on est heureux de rentrer à Paris et de retrouver une animation dont on est privé.
Notre joie s'évanouit bien vite. Au rond-point de Courbevoie, nous apprenons le désastre de Sedan, la captivité de l'empereur et de l'armée française, la déchéance du régime impérial et la proclamation de la République. L'imagination frappée par toutes nos défaites, en attribuant uniquement la cause à l'Empire, sans penser que s'il était coupable, ses adversaires Tétaient autant sinon davantage, on se met à crier : « Vive la République! » comme le peuple le criait lui-même. On se laisse aller à penser que ce nouveau mode de gouvernement est le salut de la Patrie, le remède à tous nos maux.
Soldats, nous ne songions qu'à la France à laquelle nous avions donné notre liberté, nos forces et peut-être bientôt notre sang.
Hélas! nous ne pouvions nous douter qu'à la culpabilité 4u régime déchu, le nouveau Gouvernement allait ajouter la sienne et accumuler les fautes, décupler le mal déchaîné sur notre pauvre et noble pays. La liberté si chère et si décevante tout à la fois, devait dégénérer en licence. Elle devait régner sans partage, dans la grande cité; le vieux navire de l'antique Lutèçe allait subir bien des tempêtes et lutter contre les flots violents de l'invasion. Plus tard, il faillit périr daqs les incendies de la Commune, fille légitime d'un Gpuvprnement de rencontre, né lui-même de nos désastres, et qui, bien à tort, prit le titre sacré cle Gouvernement de Ja Défense nationale. Mais passons, et ne npus attardons pas à ressusciter ces heures. 4ouloureuses; l'histoire est seule maîtresse de flétrir et de condamner les coupables. Si je me suis arrêté un instant sur les souvenirs de ces tristes moments, c'est que je n'oublie pas les immenses malheurs qui les ont suivis et que je ne peux n^'habituer à l'effacement de ma patrie.
Au bastion d'Auteuil, nous avions moins de liberté qu'à Rueil. L'instruction militaire se poursuit activement et les exercices se succèdent sans relâche.
Sur les remparts aux terres bouleversées, les canons allongent leurs cols dans les embrasures. Les casemates se creusent et s'emplissent de poudre. Dans la cpur dii poste-caserne les boujets de divers calibres s'entassent. Les factionnaires veillent sur les fortifications, donnant à la ville un air inconnu. La cuisine de la troupe se fait en
plein vent. Les soldats ont établi eux-mêmes une surveillance autour d'elle, le bruit s'étant répandu qu'on cherchait à empoisonner la troupe.
Le soir, on allait grossir la foule dans les cafésconcerts des Champs-Elysées. La chanson patriotique faisait rage et les belliqueux Parisiens se pâmaient d'aise aux accents des chants nationaux. Les couplets flagellant la famille impériale, les scies musicales ravissaient un public bruyant et énervé. A voir ces foules joyeuses et inconscientes on pourrait croire qu'elles sont réunies pour fêter une grande victoire. Hélas! tous ces chants héroïques et enflammés ne conduisirent jamais les Parisiens que jusqu'aux fortifications.
L'indiscipline sévissait dans la garde mobile, spécialement dans celle de Paris. Les hommes de cette troupe saluaient à peine les officiers de l'armée active. Quant à la garde nationale, elle se considérait comme une armée spéciale, au-dessus de tout, pleine d'admiration et de déférence envers elle-même, rebelle aux marques de respect militaire.
Les réunions publiques étaient nombreuses et tumultueuses. On s'y battait sur le cadavre du régime déchu. Les plus graves questions politiques et militaires s'y discutaient couramment et comiquement. L'orateur de rencontre s'improvisait général, dévoilait son plan qui devait sauver la patrie! Les inventeurs apportaient des inventions étonnantes qui réduiraient en poussière les envahisseurs assez naïfs pour affronter la colère parisienne. Et, pendant que le bon peuple se ridicu-
lisait en écoutant les fous, les ambitieux et les criminels, pas une voix énergique ne s'élevait pour faire justice de tout ce flot d'inepties et montrer le péril imminent en criant : « Annibal est aux portes de la ville ! »
On quitte bientôt le bastion d'Auteuil. La compagnie prend possession de baraques Collet, élevées sous les arbres de l'Esplanade des Invalides. A nos côtés, d'autres compagnies viennent s'installer et forment bientôt avec nous, le troisième bataillon du 36 e régiment de marche, futur i36 e de ligne.
L'instruction des hommes se poursuit activement. De l'école de compagnie, on passe vite à celle de bataillon.
Les heures de loisir s'écoulaienr en flâneries dans les rues de Paris, en visites aux monuments qui faisaient l'admiration de nos provinciaux.
L'animation de la ville était extraordinaire, on ne voyait que des uniformes. A chaque pas, on coudoyait des soldats de ligne, des artilleurs, des mobiles et des gardes nationaux, futurs outranciers; les francs-tireurs de toute espèce se pavanaient en costume d'opéra-comique, troupe peu sérieuse, sans discipline, plus dangereuse qu'utile, habile pour les déménagements de villas (i).
Entre tous ces hommes, fils d'une même patrie, dont l'honneur et les devoirs étaient les mêmes, des discussions regrettables s'élevaient.
(i) Quelques corps de francs-tireurs furent cependant une exception, les Francs-Tireurs des Ternes, les Amis de la France, et les Éclaireurs à cheval de Franchetti.
La confraternité d'armes était inconnue de cette foule aux uniformes nouveaux, imprégnée d'un amour-propre injustifié, ignorante des égards et des marques de respect dus aux officiers.
La population parisienne, sous l'impression de la catastrophe de Sedan, était affolée. Très souvent, nous étions arrêtés dans les mes par des gens inquiets du sort d'un frère, d'un parent, d'un ami, qui nous demandaient si nous savions où se trouvaient tel ou tel régiment. Sedan et Metz auraient pu seuls répondre pour nous !
La garde nationale s'exerçait sur les places de la ville. Aux heures des appels, les boulevards et les grandes avenues présentaient un aspect inour bliable; la garde mobile de province allqngeait ses lignes le long des maisons où elle était cantonnée et donnait l'idée d'une troupe paisible, désireuse de bien faire. Le bruit des armes remplissait la ville et l'écho répétait les commandements, la sonnerie des clairons et les batteries des tambours. Paris n'était plus qu'un vaste camp. Tout cet appareil guerrier, la vue de tous ces hommes debout pour sa défense, remplissaient les cœurs d'espérance.
Au déclin des belles journées, quand le soleil mourant jetait ses derniers rayons, l'affluence était énorme dans les rues. Les cafés regorgaient d'uniformes, on offrait à boire aux échappés de Sedan ou soi-disant tels. On écoutait anxieuse-? ment leurs récits. Ces hommes avaient rompu avec toute discipline, ne saluaient plus les officiers qui passaient. De regrettables scènes avaient lieu
et se dénquajçnt au ppste de police. Squvent la populatiqn prpnait la défense de l'indiscipline, triste prçsage pour le succès et l'hqnneur de nos armes.
Çhaquç jour la garde nationale, allait manifester sur la place de l'Hôtel-de-? Ville, en chantant la Marseillaise. Des membres du Gouvernement la haranguaient, flattant l'amour- propre des soldats-citoyens, les appelant les vrais défenseurs, les seuls soutiens de la République. Le nom de la France n'était jamais prononcé. Noble nom, pour lequel étaient déjà mprts tant de braves soldats.
Quelques bataillons, au lieu d'acclamations, poussaient déjà des cris séditieux. Ces gardes nationaux-là, c'étaient les fuyards des champs de bataille, les déserteurs des grand'gardes, les futurs et criminels combattants de la Commune.
Aux heures de loisir, les soldats-citoyens se livraient avec ardeur à des occupatipns puériles et inutiles. Le grattage des armes impériales, peintes ou gravées sur les boutiques était pratiqué avec amour. Puis on se livrait éperdument à la chasse aux espions ou aux gens soupçonnés d'espionnage. Que de pauvres diables furent ainsi traqués, conduits au poste, et là reconnus innocents et relâchés de suite !
Le Gouvernement flattait la garde nationale, espérant conserver une popularité, dont il avait si grand besoin! Le général Trochu voulut lui donner une marque éclatante de la confiance qu'il avait dans la population de Paris ç{ en même
temps lui inspirer l'orgueilleuse satisfaction de voir rassemblés ses innombrables bataillons.
Dès le matin du i3 septembre, tout Paris était sur pied et joyeux. La garde nationale allait être passée* en revue par le Gouverneur et devait ensuite défiler devant lui.
« Trois cent mille citoyens, déniant aux cris de ; Vive la France ! Vive la République ! et jurant sur leurs armes de vaincre ou de mourir ; tel fut le spectacle auquel assista Paris, ce jour-là, sur toute la profondeur de l'immense revue qui, de la place de la Bastille, déployait ses colonnes jusqu'à l'Arc de Triomphe » (i).
Je ne veux pas médire des sentiments de la garde nationale que, soldat, je n'aimais pas. Dans cette troupe improvisée, dont les éléments venaient d'être arrachés aux magasins, aux bureaux et aux ateliers, beaucoup de patriotisme résidait. Il ne devait pas être employé. Il était destiné à se réduire à d'inutiles démonstrations sur les remparts et dans la zone suburbaine non dangereuse.
On aurait pu en tirer un meilleur parti. Les noms du colonel de Rochebrune, du marquis de Coriolis, d'Henri Regnault, de Seveste, tous les quatre tués à l'ennemi, sont la preuve irréfutable de l'emploi heureux qu'on aurait fait de la garde nationale si on avait pu ou voulu lui donner un rôle plus sérieux. Je ne parle pas, bien entendu, des éléments révolutionnaires si nombreux dans
(i) A.-J. Dalsème, p. 43.
les nouveaux bataillons. A ces hommes, les uns sortis du bagne, les autres dignes d'y aller, il était inutile de confier des armes qui ne devaient servir que contre la patrie.
Le défilé de ces bataillons divers et disparates, devant lesquels le général Trochu se découvrait imperturbablement, ne pouvait paraître que peu sérieux aux gens réfléchis et à l'armée régulière. Personnellement, un souvenir m'est resté de cette journée populaire. Place de la Concorde, un bataillon de gardes nationaux revenait dans son quartier ; après le défilé, les hommes étaient fourbus, harassés. Le désordre était dans les rangs. Plusieurs camarades de mon régiment et moimême nous eûmes la pensée de prendre les fusils à quelques essoufflés et, de la place de la Concorde au pont de l'Aima, nous fîmes la conduite au bataillon. Je dois dire que nous fûmes fraternellement acclamés.
Et comme l'esprit tend toujours à établir des comparaisons, l'évocation des retours de Crimée et d'Italie semble toute naturelle.
Sur ces mêmes boulevards où défilaient les porte-fusils applaudis par Paris boutiquier, avaient passé les troupes solides et décimées de l'Empire. On ne criait plus maintenant « Vive la ligne ! » mais « Vive la garde nationale ! »
La pensée se reportait à ces dates immortelles où le peuple français récompensait par ses acclamations les vainqueurs des Russes et des Autrichiens.
Le soleil brille ardemment, faisant scintiller des
milliers de baïonnettes « intelligentes ». Mais ce ne sont plus des soldats qui passent.
Où sont les solides lignards et chasseurs à pied, héroïques loqueteux ? Où sont les vieux zouaves, avec leurs chiens, leurs chats et leurs chèvres ? On ne voit pas, sublime avant-garde, les glppeux blessés, les uns marchant appuyés sur la béquille, les autres amputés d'un bras, portant la tête haute et entourée d'un linge ensanglanté.
Ils ne sont plus qu'un rêve ! Ce rêve que Détaille a si bien su rendre dans son immortel tableau !
Le 28 septembre, le 36 e de marche est constitué par des détachements tirés des différents corps suivants :
i er Régim* de ligne i3 e — —
Bataillon) 3 ° e — —
2 e Régim 1 de ligne 8° — —
Bataillon) 28 e — —
39 e Régim 1 de ligne
Bataillon^ 5i 1 ' — —
— f 6 comp'"
— f 6 comp le
— I 4 comp"
Le 3 e bataillon, entièrement formé, quitte l'esplanade des Invalides et prend possession de la caserne Napoléon. Les compagnies se soudent vite les unes aux autres et présentent bientôt un ensemble satisfaisant.
Quelques jours après, les i er et 2 e bataillons viennent rejoindre notre bataillon. Voilà donc un nouveau et solide régiment constitué et tout prêt à sortir de Paris.
Le lieutenant-colonel Colonieu, venant du 2 e régiment de tirailleurs algériens, blessé deux fois à Frœschwiller, en traitement à l'ambulance des Tuileries, en prend le commandement. Cet officier supérieur devient vite populaire auprès de ses soldats, dont il prend grand soin. Il leur inspire une inébranlable confiance et fait passer dans leurs âmes l'énergie qui l'anime lui-même. Les petits troupiers étaient heureux et fiers de voir à leur tête un chef, dont le bleu costume des turcos avait si héroïquement vu le feu dans les champs de l'Alsace.
La veille du départ du régiment pour Courbevoie, le lieutenant-colonel ne cachait pas sa joie. La sœur qui l'avait soigné lui en demandait la cause. 11 lui répondit : « Ma sœur, si je suis si joyeux, c'est que demain, de votre fenêtre, vous me verrez défiler à la tête d'un beau régiment de trois mille hommes. »