‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 6 sur 23 · COURBEVOIE · texte numérisé non relu

COURBEVOIE

Le 9 octobre ! C'est un beau jour pour nous, c'est le jour du de'part de Paris. Dès la veille, on savait que le 36 e de marche allait cantonner à Courbevoie et faire connaissance avec les avantpostes.

La matinée est remplie par les préparatifs.

Dans la i re compagnie du 3 e bataillon, pour fêter le départ, les sous-officiers se réunissent dans un cordial festin auquel je suis invité. Ainsi se termine joyeusement la vie de caserne. On était las des flâneries dans les rues, de la contemplation des manifestations populaires. On avait entendu le canon de Châtillon, de l'Hay et Chevilly. Les cœurs avaient battu et l'espoir de recevoir le baptême du feu hantait les esprits. Je peux dire, sans forfanterie, que l'ardeur était extrême et ne se démentit pas jusqu'au 4 décembre.

Les tambours battent, les clairons sonnent et, sans regret, nous franchissons la porte de la caserne Napoléon. Les compagnies portent des numéros différents, mais c'est bien un régiment au complet qui défile dans la rue de Rivoli, sous les yeux d'une foule enthousiasmée.

E)aris cette fouie, des gens étonnés de nous voir aussi nombreux s'écrient : « Il y a donc encore des soldats ! On ne les a pas tous emmenés en captivité ! » Des gardes nationaux disent : « Ce ne sont que des compagnies de dépôt! » En effet, héroïques soldats-citoyens, ce sont des compagnies de dépôt, mais elle forment le 36 e de marche, qui bientôt sera le 1 36 e de ligne. Et pendant que vous pérorerez, que vous jouerez au bouchon, ces soldats souffriront, se battront et mourront ! Ils vont défendre votre ville que vous ne saurez pas protéger.

C'est donc au milieu de tout ce monde surexcité que le 36 e de marche file par la rue de Rivoli, la rue Royale, le faubourg Saint-Honoré et l'avenue des Ternes. On sort de Paris par la porte des Ternes. De ce côté, les fortifications ne sont pas encore en complet état de défense. La large avenue de Neuilly est triste et déserte. Plusieurs barricades s'élèvent, obstacles inutiles, gênants pour l'écoulement des troupes. Nous cantonnons à Courbevoie, sous les hangars des caves Péters. Pour la première fois nous apercevons le Mont- Valérien qui tonne. De blancs flocons de fumée s'élèvent de ses bastions regardant Saint-Cloud et les obus vont s'abattre sur Montretout.

Après deux jours passés sous les hangars des Caves Peters, nous prenons un nouveau cantonnement dans les bâtiments de la papeterie Marion, située sur la même avenue, non loin du rondpoint où s'élevait la statue de Napoléon à la redingote grise et au petit chapeau.

Offusqués par la vue du grand conquérant, les farouches sectaires de cette triste époque avaient enlevé la statue de l'homme qui tant de fois avait battu les Prussiens. Le piédestal a été converti en poste d'observation. Un sergent et trois hommes veillent là nuit et jour et fouillent du regard l'horizon désert.

Nous voici donc véritablement entrés en campagne. Les dures épreuves de la guerre sont commencées. On ne s'en plaint pas» on se débrouille comme on peut ; et souvent celui qui paraissait médiocre à la caserne se montre très apte à ce nouveau genre d'existence. Les hommes sentent que le proverbe : « Aide-toi, Dieu t'aidera »> est toujours vrai et font preuve d'un entrain et d'une bonne volonté d'excellent augure. Ils s'intéressent à tout ce qui peut assurer leur bien-être et leur sûreté. Ils ne sont pas loin de l'ennemi. Les collines, les villages qu'ils ont devant eux sont entre les mains des Allemands. Leur vue comme leurs pensées sont dirigées de ce côté (i)*

Des piquets sont organisés dans l'avenue de Saint-Germain. La température est assez douce et

(i) Le 36 e de marche fait partie de la brigade du général Berthaut, composée de la façon suivante :

i er régiment de zouaves de marche (devenu 4 e de l'arme);

36 e régiment de marche (devenu i36 e de ligne);

2 e et 3 e bataillons de la garde mobile du Morbihan.

Cette brigade occupe :

i° Les zouaves : la caserne de Courbevoie et la ligne de retranchement depuis la Seine jusqu'à la ligne du chemin de fer de Versailles ;

2 Le 36 e de marche : le rond-point de Courbevoie ainsi

on ne souffre pas encore des nuits passées sous la tente. Le service de piquet consiste à arrêter les voitures qui rentrent dans nos lignes. A partir de cinq heures du soir personne ne doit plus passer Les limites des postes.

La nuit, les patrouilles sont incessantes : rondes d'officiers, de sous-officiers, patrouilles de dragons (de citrouilles, surnom des dragons à cause de la grenade qu'ils portent au collet et de l'ancien plastron jaune). Plus tard ce service de piquet devint beaucoup plus sérieux.

Le jour, les escouades de piquet n'étaient à peu près dérangées de leur tranquillité que par les bataillons de la garde nationale en marche militaire, auxquels il fallait porter les armes.

Ces bataillons promenaient leur ardeur platonique jusqu'au rond-point de Courbevoie et la ramenaient saine et sauve dans Paris. Entretenue de cette façon, il ne fut pas étonnant que cette ardeur pût, sans souffrir, résister jusqu'à la fin du siège. On était à chaque instant réuni sous les armes. Les troupes étaient fatiguées, ennuyées par cette multitude de saluts à rendre.

Une nuit, le feu prend dans la maison de M m ® Rhevilly, artiste de l'Opéra-Comique, située dans la première rue à gauche avant le rond-point.

que les batteries de marine établies sur le remblai du chemin de fer de Versailles ;

3° Les bataillons de garde-mobile : un bataillon garde Puteaux; un demi- bataillon est installé dans l'usine sur la route du Mont-Valérien au rond-point de Suresnes; l'autre demi-bataillon dans l'usine située au-dessous du barrage de Suresnes.

Nous parvenons à éteindre l'incendie. Tout heureux, le capitaine de Boysson rapporte comme souvenir une paire de souliers roses en nous disant que les petits pieds qui les avaient chaussés avaient attiré bien des regards et fait battre bien des cœurs. Ce fut une des dernières joies du brave officier. Le 21 octobre, le soir du combat de la Malmaison, il était porté comme disparu. Une famille militaire que celle des Boysson. Elle a donné à la France trois frères tous morts sur les champs de bataille.

Quelque fois, cinq à six mille hommes partaient sans sacs, Parme à volonté, pelle et bêche sur Tépaule. Ils allaient jusqu'à Nanterre et au delà pour récolter ce qui restait de légumes dans les champs. On revenait de ces corvées sans danger, les musettes pleines de pommes de terre, après une absence de deux à trois heures. Un général dirigeait la corvée. Ces corvées prirent fin quand il n'y eut plus rien à glaner dans la campagne.

Courbevoie et Puteaux avaient conservé une notable quantité d'habitants, vivant en sécurité sous la protection des canons du Mont-Valérien, La première de ces localités fut le meilleur de nos cantonnements pendant tout le siège. Le soldat pouvait y vivre encore assez facilement. Bondés de troupes, ces deux villages avaient été solidement mis en état de défense. Le Comité des barricades dont Rochefort était directeur avait bien, trop bien fait les choses. Des barricades de pavés coupaient les rues, ne laissant qu'un étroit espace pour passer. Nous verrons l'utilité de ces barri-

cades quand, le 19 janvier, il faudra faciliter l'écoulement de deux corps d'armée ! Elles seront une des causes de l'insuccès de la sortie de Buzenval.

Une batterie de marine était installée sur la levée du chemin de fer de Versailles, tenant sous ses canons Houilles et Bezons. Les murs des jardins étaient crénelés du côté de la plaine et les propriétés se trouvaient en communication par des brèches trouant les murs intérieurs. Enfin, c'était la véritable préparation à la guerre défensive. Partout des postes, partout des soldats dont la misère ne faisait que commencer.

De ce côté de Paris, on était prêt à engager l'action contre l'ennemi pour entraîner les jeunes troupes et donner un peu d'air à leurs mouvements.

La Malmaison, la Jonchère et Longboyau furent choisis comme champs d'expériences.

La Malmaison, domaine au nom illustre et triste, allait s'enrichir d'une page d'histoire glorieuse et sanglante.

Il est souvent salutaire d'évoquer le passé, surtout quand il représente la grandeur et la prospérité de la Patrie! Aussi j'ai pensé à le faire à la fin de cet ouvrage. Le lecteur y trouvera quelques pages sur l'histoire du domaine de la Malmaison.

Page 1