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COMBAT DE LA MALMAISON

(21 octobre 1870)

Le 12 octobre, le général Berthaut fait une reconnaissance vers Bougival, pour reconnaître les positions des avants-postes ennemis. Le 36 e de marche n'en faisait pas partie.

Le 2 1 octobre, vers 1 1 heures, un mouvement inusité se produit. Du pont de Neuilly débouchent et montent vers le rond-point de Courbevoie de longues colonnes de troupes. Infanterie, mobiles des provinces, artillerie, dragons, gendarmes à cheval et francs-tireurs, défilent longuement sur l'avenue de Saint-Germain, se dirigeant sur Nanterre et Rueil (1).

(1) /La colonne du général Berthaut se compo-

sait de :

l 2 bataillons de mobiles de Seine-et-Marne; 3.400 hommes 1 1-r bataillon du 35. de marche ;

in Jf nte " e ' I 1 bataillon des mobiles du Morbihan; 20 bouches/ 3 compa g n i es du 2 e bataillon des francsàfeu,i esca- j t i reurs de Paris; dron de ca- i 3 batteries et 1 section de mitrailleuses, valene. I 20 sa p eurs du génie ;

I 1 escadron de gendarmerie;

\ 10 éclaireurs Franchetti.

allait engager le sanglant combat de la aison.

36 e de marche doit y participer avec sa ignie de francs-tireurs et son i er bataillon, et 3 e bataillons prêts à partir restent toute :née sous les armes.

t la première affaire sérieuse qui se déroule )rès de nous. Nous frémissons d'espérance îpatience, quand le Mont-Valérien donne le du combat, lorsque les pièces de campagne it leur feu qui ne s'éteindra qu'au coucher eil.

;t à une heure seulement que l'action com- :; aux détonations des pièces de campagne, :e le sinistre grincement des mitrailleuses, illade est vive, ininterrompue, et par moles feux de peloton éclatent brefs et stri-

s cette journée du 21 octobre les traits de ire furent nombreux. Mais un acte d'héî les domine tous. Il faut le proclamer bien t le saluer bien bas.

zouaves, fuyards de Châtillon, honteux de inique injustifiée, désireux de racheter cette se conduisirent admirablement. A la tête compagnie, le commandant Jacquot se avec intrépidité dans le parc de la Malmairrêté un moment dans son élan, par des et un étang, il franchit ces obstacles. Sorîr une brèche du mur, il se précipite à l'ases pentes de la Jonchère, à travers les vignes, 1 terrain enchevêtré de haies vives. Il prend

pied dans un pavillon en bois. Il se croit suivi et appuyé par d'autres compagnies. Le brave commandant n'a pas regardé en arrière ! Hélas ! il est bien seul avec son héroïque petite compagnie de zouaves et quelques francs -tireurs du 36 e de marche. Ses soldats éprouvent des pertes considérables. Bientôt il reçoit sa première blessure, il doit reculer: car, avec son petit nombre d'hommes résolus, il ne peut forcer une position défendue par de nombreux Allemands. Mais sa retraite n'est que d'un moment. Le capitaine Couvés et le lieutenant Deschamps, tous les deux du 36 e de marche, des zouaves, des soldats du 36 e , ont pu franchir la brèche et se joignent à ce qu'il lui reste de monde. Les deux officiers tombent blessés.

L'héroïque commandant, insensible à sa souffrance, enlève sa petite troupe et, le képi à la pointe du sabre, s'élance de nouveau à l'assaut de la position ennemie. Étonnés de tant de bravoure et du petit nombre d'hommes qui les chargent avec une si belle furie, les ennemis reculent encore une fois. Le commandant Jacquot se cramponne sur les pentes de la Jonchère; mais, définitivement abandonné à ses propres forces, épuisé par la perte de son sang, ne voyant plus autour de lui que quelques zouaves et quelques soldats du 36 e de marche, il juge qu'il est temps de reculer et dans sa retraite reçoit une dernière et mortelle blessure. Le capitaine Ducos du i er zouave et le sergent-major Petit de Granville ne veulent pas laisser entre les mains ç|e l'ejineipi

le vaillant officier. Mais le capitaine Ducos tombe grièvement blessé. L'intrépide sous-officier charge sur ses épaules son infortuné commandant; une balle l'atteint à son tour et il s'affaisse sur le sol avec son précieux fardeau. Tombé entre les mains de l'ennemi, le commandant Jacquot ne survécut pas à ses blessures. Rendant hommage à son héroïsme, les Allemands firent savoir Je lendemain aux avant-postes que leur rude adversaire était mort pendant la nuit dans une ambulance de Versailles (i).

Le capitaine adjudant-major de Boysson est tué; les capitaines Laforgue, Delapierregrosse, le sous-lieutenant Grass sont blessés.

Ce qui reste de la compagnie de zouaves et du 36 e de marche rétrograde définitivement vers la brèche du mur de la Malmaison, héroïques débris d'une poignée d'hommes résolus. A ce moment, le seul officier resté debout, le sous-lieutenant Lefaivre du 36 e , est atteint d'un coup de feu. Enfin, la brèche est franchie ! C'est le salut pour les survivants. Le i er bataillon du 36 e les recueille. Ce bataillon, arrêté dans sa marche par les difficultés du terrain, exposé au feu d'un adversaire invisible, n'a pas pu prêter son appui au commandant Jacquot. Il a déjà subi de grandes pertes.

(i) Le commandant Jacquot est enterré au cimetière Saint-Louis, à Versailles.

En 1900, sur la demande de l'Association amicale des Combattants de Champigny, dont le président d'honneur est M. le général Fournès et le président effectif le sergent Hoff, la ville de Rueil a donné le nom de rue du Commandant-Jacquot à Tune de ses rues.

Les Allemands, n'ayant plus devant eux les braves qui, si longtemps, après les avoir refoulés, leur ont tenu tête, prennent à leur tour l'offensive et tentent de reprendre le parc de la Malmaison. Le 36 e les arrête net et conserve la position jusqu'au moment de la retraite qui s'effectue vers 5 heures, sans poursuite de la part de l'ennemi. A cette heure, on rentre dans les cantonnements.

On peut dire sans exagération que le combat de la Malmaison, du côté de la Jonchère, fut soutenu par quelques centaines d'hommes contre une brigade entière sans aucun appui des réserves en arrière.

Les zouaves, la compagnie de francs-tireurs du 36 e de marche et le i er bataillon de ce régiment, des mobiles du Morbihan et de Seine-et-Marne furent seuls, et plus ou moins engagés de ce côté du champ de bataille.

Les pertes des zouaves et du 36 e de marche furent des plus sensibles. Certaines compagnies furent particulièrement éprouvées.

La 4 e compagnie du 36 e avait hors de combat tous ses officiers et quarante-cinq hommes sur soixante-dix présents au feu.

Le 36 e , officiers compris, eut n8 hommes tués, blessés ou disparus :

Officiers : 2 tués, 6 blessés, o disparu.

Troupes : 34 tués, 54 blessés, 22 disparus.

En voici le témoignage officiel (1) :

(1) Historique du i36 e de ligne, page 192, par M. le lieutenant Montagnon.

« Sur ce chiffre, la 4 e compagnie du bataillon du 36 e avait, à elle seule, 2 officiers hors de combat et 45 hommes sur 70 ».

Le lieutenant-colonel Colonieu, dans un rapport adressé au général Berthaut, au sujet des propositions à faire pour les récompenses à accorder, s'exprimait ainsi :

(( Mon Général,

» Conformément à vos instructions, j'ai l'honneur de vous adresser des mémoires de propositions, pour des récompenses en faveur des militaires du 36 e régiment de marche, qui se sont particulièrement distingués dans la journée du 21 octobre, à la Malmaison.

» Quoique quelques-unes de ces propositions concernent des officiers ou soldats disparus, j'ai tenu à les faire afin de prouver à tous que, quels que soient les résultats de la fortune, je tiens grand compte de la bravoure déployée. J'espère, d'ailleurs, qu'il sera possible de faire savoir aux disparus qu'ils ont été l'objet d'une distinction honorifique.

» Je n'ai personne à citer comme ayant accompli une action d'éclat hors ligne, méritant une citation à Tordre du jour de l'armée. Mes propositions consistent en quatre mémoires pour chevaliers de la Légion d'honneur en faveur de :

MM. de Boysson, capitaine adjudant-major, disparu; Couvés, capitaine commandant les françs^tireurs, disparu; Deschamps, lieutenant

des francs -tireurs, disparu; Delapierregrosse, capitaine, blessé deux fois; et cette proposition pour la médaille militaire, en faveur de deux sergents, un caporal et quatre soldats :

» Ce sont les nommés :

» Ollivier (Alexis), caporal; Legros (Louis), soldat; Ayoul (Jean-Marie), sergent; Dumay (Jean), soldat; Benoît (Adrien-Félix), soldat; Empereur (Marie-Isidore), soldat ;Gaudril(Michel-François), soldat.

» Ci-joint les mémoires de propositions avec les pièces à joindre à l'appui. »

Le silence le plus complet succède au fracas des armes. Un beau soleil se couche sur le champ de bataille et peu à peu l'ombre de la nuit s'étend sur la campagne couverte des morts français et allemands.

Le retour des colonnes françaises s'opère sans être inquiété.

Le long de l'avenue de Saint-Germain, nous sommes restés toute la journée sous les armes. Nous avons déjà vu passer sous nos yeux bien des blessés, mais nous n'avons rien pu savoir de l'issue du combat.

Voici, enfin, les combattants qui apparaissent. On se presse pour voir, pour questionner, pour apprendre.

Les dragons, les gendarmes qui n'ont pas été engagés reviennent du même pas que le matin.

Mais nos troupes de ligne, nos mobiles, harassés de fatigue, n'ont plus la même allure. Ils défilent la tête basse sans dire un mot. A nos questions,

ils répondent à peine et ceux qui veulent bien parler nous disent que beaucoup de nos braves camarades manqueront à l'appel de ce soir. Ce n'est pas la défaite, mais ce n'est pas non plus la victoire.

Le i er bataillon du 36 e et notre compagnie de francs-tireurs sont rentrés au cantonnement. Les hommes nous racontent ce qui s'est passé, ce qu'ils ont vu. Ils nous annoncent que beaucoup de camarades partis gaiement le matin sont restés sur les pentes de la Jonchère et dans le parc de la Malmaison. J'eus à déplorer la disparition d'un soldat de mon escouade qui faisait partie de nos francstireurs. Ce brave garçon, un Bordelais, s'était pris d'attachement pour moi. Vieux soldat, il connaissait tous les trucs du métier et, voyant mon inexpérience, il s'ingéniait à m'être agréable en tout. J'étais bien sûr, quand je m'absentais, de trouver à mon retour mes affaires en ordre, sabre-baïonnette et fusil dans un état irréprochable. Mon père fit tout son possible pour tâcher de le retrouver et pour savoir s'il était mort, blessé ou prisonnier. Toutes les démarches, toutes les recherches furent vaines. Sans doute, pauvre et brave mort ignoré, il fut couché, comme bien d'autres, dans la terre qu'il avait si vaillamment défendue.

Pendant toute la campagne nous conservâmes avec nous un vivant et remuant souvenir du combat de la Malmaison, le pauvre petit chien du capitaine adjudant-major de Boysson; notre tambour s'en constitua le gardien et la bonne petite bête fut notre fidèle compagne pendant tout le siège de Paris.

LE 36 e DE MARCHE DEVIENT 1 3 6 e DE LIGNE

Pendant plusieurs jours nous restâmes sous l'impression pénible de l'honorable mais pénible journée de la Malmaison.

Toutefois, l'esprit de corps s'est définitivement affirmé. A partir du 28 octobre (1), le 3ô e de marche est transformé en 1 36 e de ligne.

Sous le commandement du lieutenant-colonel Allard, remplaçant le lieutenant-colonel Colonieu, le 1 36 e de ligne progresse vivement en valeur militaire. Les hommes s'aguerrissent, se débrouillent de plus en plus. Bientôt on fait connaissance avec les grand'-gardes.

C'est un événement qu'une première grand'garde! Partant du pied du Mont-Valérien, notre

(1) Le 29 octobre, le lieutenant-colonel Allard du 38 e de marche passe au 36 e par permutation avec le lieutenantcolonel Colonieu.

Par décret du Gouvernement de la Défense nationale, en date du 28 octobre, les régiments de marche furent constitués en régiments de ligne. Le 36 e de marche devient i36* de ligne. A partir de ce moment seulement ces corps auront une administration propre, quelle que fût la provenance de leurs unités.

ligne de garde va jusqu'aux carrières à droite de la route de Saint-Germain, se reliant à celle des zouaves, qui finit à la Seine.

Très pénible fut cette première nuit passée en pleins champs. J'avais cette chance d'être d'un petit poste, sans feu, par conséquent, et sans abri. Il avait plu toute la journée et le soir le vent d'ouest se mit à souffler par rafales très violentes. Sous les assauts de la tempête, on ne peut reposer un instant; on ne distinguait pas, à dix pas, dans cette nuit d'automne, privée de la clarté de la lune. Aussi, l'attention était-elle constamment en éveil. Le moindre bruit paraissait suspect, et bien que nous fussions à une respectable distance de l'ennemi, l'œil cherchait à pénétrer l'obscurité et l'oreille à recueillir le sifflement du vent dans les herbes et dans les branches des arbres. On nous avait dit que, la nuit précédente, des uhlans s'étaient aventurés jusqu'à notre ligne de petits postes. Illusions, racontars de soldats encore peu habitués à ce nouveau et pénible service de grand'garde ! Le jour parut enfin et la tempête s'apaisa. Nous étions transis de froid, la pluie ayant transpercé nos capotes. Un peu de feu nous rendit notre bonne humeur et, nous séchant au brasier, nous attendîmes patiemment l'heure bénie de la relève. Grâce à l'habitude, les grand'gardes suivantes nous semblèrent moins dures.

« Le i er novembre, le général Carrey de Bellemarre remplace le général Berthaut dans le commandement de la brigade. Le 4 novembre la brigade dç Bellemarre, composée des 1 3 6 e de ligne,

4 e zouaves, régiment du Morbihan et des francstireurs des Ternes, doit défendre l'intervalle compris entre la route de Pontoise et le Mont- Valérien.

» Le 6 novembre paraît à l 1 Officiel l'organisation nouvelle de l'armée de Paris.

» Le 1 36 e fait partie de la 2 e armée (général Ducrot), 3 e corps d'armée (général d'Exea), i re division (général de Bellemare), i re brigade (colonel Fournès du 4 e zouaves).

» La brigade est composée :

» 4 e zouaves, lieutenant-colonel Méric;

» 1 3 6 e de ligne, lieutenant-colonel Allard (1) ».

Encore une fois nous changeons de cantonnement pour aller nous établir au rond-point des Bergères. Ma compagnie prend possession d'une vieille fabrique d'encre, à gauche de la grande route, occupée avant nous par les mobiles du Morbihan.

Les grandes corvées en armes avaient pris fin, car il n'y avait plus rien à recueillir dans les champs; mais des travaux plus ingrats, plus pénibles nous étaient réservés.

La presqu'île de Gennevilliers devenue camp retranché se hérissait d'ouvrages offensifs et défensifs. Le plan du général Trochu consistait à passer la Seine à Bezons et à Argenteuil simultanément et à jeter 100.000 hommes, sous les ordres de Ducrot, dans la direction de Rouen (2).

(1) Historique du i36* de ligne.

(2) Du 11 au 16 novembre, on pousse activement les tra-

Les divers travaux de défense s'élevaient rapidement. A tour de rôle, les compagnies du régiment travaillaient à la construction de la redoute du Moulin des Gibets, position dominant Rueil et tenant sous ses canons Bougival et Chatou. Il fallut également faire une route pour permettre aux grosses pièces Taccès de cette redoute. Le maniement de la pelle et de la pioche n'était pas familier à tout le monde et ajoutait à la fatigue des exercices.

Cette batterie terminée, nous passons à la construction de la batterie de Charlebourg, située sur la route de Bezons, près de la ligne du chemin de fer de Saint-Germain, et ce ne fut pas tout. Nos bras furent réquisitionnés pour élever des épaulements pour pièces de campagne, en face de Bezons et d'Argenteuil.

L'ennemi ne pouvait pas tenter le passage du fleuve en face de tous ces points fortifiés et reliés entre eux par nos grand'gardes.

Les alertes de nuit ne manquèrent cependant pas, troublant un repos qui nous était nécessaire.

vaux de construction des redoutes du moulin des Gibets et de Charlebourg.

Le 18, des ordres sont donnés pour que les troupes de la division prennent les armes le lendemain au premier signal. Les hommes auront leur quatre-vingt-dix cartouches et laisseront leurs sacs. Le mouvement préparé n'eut pas lieu. Il s'agissait de percer vers Rouen.

Le 20, revue des troupes passées par les colonels commandant les brigades. Jusqu'au 26 on s'occupe de compléter l'organisation de la ligne de défense. A cette date, le i36 e se renforce d'un contingent de i3g hommes du dépôt du 29' de ligne {Historique du i36 e de ligne.)

Certain soir, toute la division, mise sur pied en quelques instants, part précipitamment pour occuper Charlebourg et renforcer les avantpostes. Quelques mouvements de l'ennemi ont motivé cette alerte. Les Prussiens, voulant peutêtre tenter une reconnaissance en ont saris doute abandonné l'exécution, devant les mesures de précautions prises par les Français. Nous restons néanmoins en observation et nous occupons les maisons de Charlebourg sans pouvoir nous reposer, ni allumer de feux de bivouac. Dès l'aube triste et basse nous reprenons le chemin de Courbevoie.

Les reconnaissances se succèdent assez fréquentes sans donner cependant d'importants résultats, sans accidents notoires. Une de ces reconnaissances mérite toutefois d'être citée, afin de montrer que, bien conduites, ces petites opéra tions étaient d'une réelle utilité pour l'instruction des troupes, pour éveiller leur intelligence, leur donner la conscience de leur valeur et augmenter la mobilité de leurs mouvements. Le soldat se pénétrait de l'idée qu'il fallait inquiéter sans relâche l'ennemi, même au prix des plus grandes fatigues au lieu de le laisser en pleine sécurité ou de se morfondre soi-même dans des cantonnements éloignés des dangers et à l'abri des surprises.

Il s'agissait de reconnaître, en face de Buzenval le terrain entre Rueil et Suresnes, de prendre connaissance des points occupés par les Prussiens et de découvrir leurs postes et leurs grand'gardes, On part de bonne heure par un temps splendide

cPautomne, le soleil radieux éclairant un horizon lointain et d'une transparence légère. Une demi-p section d'artillerie se tient cachée derrière une maison de la route qui longe le Mont-Valérien. Au besoin la forteresse doit nous soutenir de son canon. A travers les vignes et les chaumes, le 3 e bataillon s'avance en colonnes de compagnies. La marche est peu aisée dans les échalas. On trébuche, on s'accroche et on arrive cepen-p dant sans trop d'à-coups, à quelques pas de la Maison-Brûlée (ferme de Rueil), derrière laquelle sont abritées deux pièces d'artillerie. Les faisceaux formés, nous attendons longtemps. En face d'un ennemi audacieux et entreprenant la position eût été dangereuse. Nous aurions pu nous repentir amèrement de rester ainsi à découvert, cible bien tentante pour une artillerie désireuse de se distinguer. Devant nous se déroulait un immense panorama, embrassant dans son étendue Montretout, Buzenval, Rueil, les hauteurs de Marly, Croissy, Chatou, Carrières-Saint- Denis et, dans le lointain, Saint-Germain et sa forêt. Tous les détails du terrain se détachaient nettement et rapprochés, dans la lumière limpide d'une superbe journée. J'aperçus la maison de mon père située à Ghatou. Muni d'une longuevue je constatai que toutes les fenêtres étaient ouvertes. Pas un Prussien ne s'y montrait. Pendant notre longue attente, notre brave et excellent chef de bataillon Kastus était entouré par beaucoup d'entre nous. C'était un revenant de Sedan que ce colosse au visage doux et ouvert. Il nous

racontait des épisodes de la funeste bataille et nous tenait attentif à sa parole vibrante d'émotion patriotique. Son sabre, à la poignée éraillée par les balles témoignait que celui qui le portait avait largement payé de sa personne et fait vaillamment son devoir.

Les heures se succédaient et nous étions toujours dans l'attente. J'ai su depuis la raison de notre immobilité. Pour marcher plus en avant, on attendait l'heure à laquelle deux autres reconnaissances devaient s'exécuter, l'une à notre gauche, venant du Mont-Valérien, ayant pour objectif la Briqueterie de Suresnes et les abords du chemin de fer de Versailles, l'autre à notre droite, pour reconnaître le terrain entre la gare de Rueil et la Malmaison.

On ne nous avait pas amenés jusque là pour contempler la beauté du point de vue et la belle nature. Les deux reconnaissances voisines donnent enfin signe de vie. Ma compagnie, la i re du 3 e bataillon se met en mouvement et occupe, sans coup férir, la Maison Brûlée et ses dépendances où ne se révèle aucune trace des Prussiens. Les murs sont crénelés et, sous leur protection, deux escouades s'avancent en tirailleurs dans les vignes. On se dissimule en rampant, on s'arrête à chaque moment pour observer attentivement le terrain qui se déroule en pente devant nous. Quelques dragons, nos éclaireurs, se lancent à une grande distance. C'est avec un plaisir mêlé d'inquiétude que nous voyons nos braves cavaliers dévaler au galop à travers champs, la carabine au poing,

franchissant sans hésitation tous les obstacles, se dispersant en éventail, galopant sur la route de Rueil à Suresnes, puis s'arrêtant subitement pour fouiller du regard l'horizon et repartir bon train soit vers Rueil, soit vers la Fouilleuse.

Anxieusement nous les suivions des yeux et joyeusement aussi nous les voyons revenir au complet. Dans leur pointe hardie, nos vedettes purent s'assurer que la ferme de la Fouilleuse ne recelait pas d'ennemis et que les dernières maisons de Rueil étaient vierges de leurs avantpostes.

Toujours rampants ou marchant courbés dans les vignes, nous accentuons notre marche en avant. Jusqu'ici les Prussiens n'avaient pas bougé. Mais attention! Les voici qui donnent signe de vie, ce que nous souhaitions depuis longtemps. La vue de nos deux escouades qui cheminent toujours, celle d'un troisième détachement qui se glisse dans Rueil sous la conduite du sous -lieutenant Gardien, les inquiètent. Peu à peu, des points noirs sortent du mur de Buzenval. C'est une compagnie prussienne qui émerge de la porte de Longboyau, et se déploie en tirailleurs face à nous. Les deux troupes française et allemande s'avancent l'une contre l'autre. A une portée de fusil, Français et Prussiens s'arrêtent comme d'un commun accord. On s'observe, en gens qui voudraient bien faire parler la poudre. Pendant ce temps-là sortent précipitamment de Rueil, remontant vers Saint-Cucufa, trois voitures de paysans, réquisitionnées sans doute, escortées de

quelques uhlans. Facilement, nous pouvons jeter le désarroi dans ce petit convoi, mais défense avait été faite de tirer. De son côté, le sous-lieutenant Gardien descendu dans Rueil, fouillait les maisons de la rue de Suresnes. C'était la présence de cette troupe française qui avait hâté la fuite des réquisitionnaires ennemis. On arrêta une femme et un homme qui, disait-on, avait signalé notre présence à un petit poste allemand. Grâce à cette trahison, les Prussiens avaient pu s'échapper. Après s'être bien regardés les yeux dans les yeux. Français et Allemands rentrent tranquillement dans leurs lignes. Le but a été atteint par la constatation de la présence de l'ennemi et de l'emplacement de ses postes. Avec les tristes prisonniers du sous-lieutenant Gardien, nous rentrons à Courbevoie.

Rueil, placé entre les deux armées, était presque terrain neutre. Souvent des patrouilles françaises et allemandes s'y rencontaient face à face. Les espions des deux camps profitaient de cette situation. Les Allemands réquisitionnaient et les Français trouvaient parfois le moyen de saisir quelques nouvelles de la province.

La compagnie franche sortait presque toutes les nuits, poussant ses reconnaissances dans Rueil et jusqu'aux deux ponts de Chatou. Elle put constater facilement la présence de grand'gardes dans l'île du Grand-Chiard, ainsi que l'établissement de barricades à l'entrée de Bougival.

A la gare de Rueil, devenue fortifiée, se trouvait une section d'artillerie sous la garde d'un

bataillon de ligne ou de mobiles. Les pièces battaient tout le terrain entre Rueil, la Malmaison et la Seine. Les Allemands n'inquiétèrent jamais les troupes gardant cette position. Une attaque de nuit en aurait eu raison, mais la hardiesse n'était pas le fort de nos adversaires.

La température devenait de plus en plus inclémente. Les grand'gardes étaient plus pénibles; une fois, nous fîmes quarante-huit heures de service aux avant-postes. La première journée fut passée au Moulin des Gibets. Cet ouvrage, armé de grosses pièces de siège, tirait sur Bougival et Chatou. Il était à peine terminé et le terrain n'étant pas encore tassé, nous pataugions dans la boue glacée. Il soufflait un vent de tempête accompagné de neige. Sans feu, sans abri, nous souffrîmes beaucoup pendant cette nuit; sac au dos, et debout, on s'entassait les uns sur les autres pour se réchauffer. Le capitaine Blumendhal passa la nuit auprès d'une pièce de canon. Il veillait, pour que l'ennemi ne nous prît pas en défaut. Longtemps, sous la tourmente, je restai auprès de lui sans que nous nous adressions la parole. Lèvent faisait rage, nous soufflant la neige au visage et dans la nuit sombre, on n'y voyait pas à deux pas. Une alerte se produisit. Vers minuit, des coups de feu se firent entendre audessous de la batterie, à l'entrée de Rueil. Pendant toute la nuit on tirailla ainsi de divers côtés. Quand le jour parut, nous connûmes la cause de cette alerte. Un vieux sergent du bataillon, tête ardente, avait combiné une petite expédition et

entraîné avec lui quelques soldats. Sans bruit, les audacieux avaient quitté la batterie et se glissant dans Rueil, ils cherchèrent à surprendre un poste prussien. Cette équipée eut un certain succès. Ils tuèrent deux hommes à l'ennemi et causèrent un grand émoi dans les lignes allemandes. Le petit jour les ramena à la redoute, fiers de leur audacieuse démonstration. Mais comme cette reconnaissance n'avait pas été ordonnée, l'aventureux sergent fut frappé d'une punition qui du reste, ne lui fut pas appliquée.

Nous sommes heureux de voir enfin poindre le jour. Sa blafarde lumière éclaire un étrange spectacle. La campagne est couverte de neige avec un horizon borné et désolé. Toujours sac au dos, les hommes appuyés sur le fusil, se pelotonnaient les uns contre les autres, comme un troupeau de moutons. Ils étaient blancs de neige et couverts de boue jusqu'aux genoux. L'absence de sommeil et le froid de la nuit donnaient à la troupe un aspect navrant.

Sur les dix heures du matin on nous relève de la garde de la batterie, non pour rentrer à Courbevoie, mais pour prendre la grand'garde dans les champs entre la route de Nanterre et celle qui rejoint la route stratégique du Mont-Valérien.

Je fus de petit poste avancé ce jour-là. Défense de faire du feu ! Aussi étions-nous trempés jusqu'aux os. Mais l'adversité rend ingénieux et nous trouvâmes tout de même le moyen de jouir en sécurité de la douce et bienfaisante chaleur d'un foyer. Et voici comment : un large trou de

là hauteur cPurï homme fut creuse en profoilJeur, assez vaste pour contenir l'escouade. Un banc circulaire de terre battue permettait de s'asseoir. Au centre de la cavité on entassa du charbon de terre que Ton alluma, et on le recouvrit de terre et de pierres. Du sommet du cône, sortait un tuyau de poêle donnant passage à la fume'e. Nos toiles de tentes fixées par de solides bâtons devinrent notre toit protecteur contre le vent et la pluie. Nous étions parfaitement installés dans notre logis souterrain avec la latitude d'en sortir facilement. La journée entière fut employée à la construction de cette demeure d'un jour, œuvre d'art de pauvres troupiers, harassés de fatigue. A la nuit tombante, on se glisse dans le refuge, on se carre sur le bienheureux banc, les pieds au feu invisible. On trinque à notre santé mutuelle et joyeusement on devise jusqu'à ce que le sommeil s'empare de nous. Nous avions aussi songé à notre sécurité. A la sortie du souterrain se trouvaient les faisceaux gardés par un camarade qui était relevé de faction d'heure en heure. De toute la nuit, nous ne fûmes dérangés que par une ronde de sous-officier. A la vue de notre merveilleuse installation, le sergent tempête un peu, mais notre feu étant invisible, nos précautions de sûreté bien prises, il n'insiste pas et tranquillement nous passons notre nuit. Le jour nous retrouve sur pied, frais et dispos. Nous faisons les honneurs de notre logis aux camarades de la grand'garde, tout surpris de notre ingéniosité. Ce fut notre dernière et plus agréable grand'garde sous le Mont-Valérien.

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