‹ Le siège de Paris, 1870-1871Chapitre 8 sur 23 · PREMIÈRE BATAILLE DE LA MARNE BRY-SUR-MARNE ET VILLIERS · texte numérisé non relu

PREMIÈRE BATAILLE DE LA MARNE BRY-SUR-MARNE ET VILLIERS

Depuis plusieurs jours, dans le régiment, le bruit s'était répandu qu'une grande sortie se préparait. Cette rumeur était motivée (r).

Le 28 novembre, à 4 heures du soir, les compagnies sont rassemblées dans les cantonnements. On forme le cercle; nos officiers au centre. Le sergent-major nous lit d'une voix forte et pleine d'émotion la fameuse proclamation du gé-

(1) Les ordres donnés à la division, pour la journée du 27 novembre, sont les suivants :

« La brigade Colonieu ira camper, dimanche 27, auprès des redoutes de la Boissière et de Montreuil. Dans la soirée du lundi 28, à 5 heures, elle ira se masser entre Rosny et Fontenay, derrière la route qui joint ces deux points. Elle sera rejointe dans la môme soirée par l'autre brigade de la division de Bellemare (général Fournès), qui s'embarquera aux gares des stations de Courbevoie et Porte-Maillot.

» Cette seconde brigade descendra à la gare du chemin de fer de Ceinture, à Charonne, traversera Montreuil, 1 e plateau de Tilmont, et s'établira à droite de la brigade Colonieu, sa droite à la redoute de Fontenay, sa gauct* dirigée vers le fort de Rosny. »

(Historique du i36* de ligne,)

néral Ducrot à ses troupes, proclamation qui transporta de joie et d'espérance les soldats et la ville entière. Gomme pour souligner les paroles du vaillant chef, le canon fait entendre sa formidable voix. La proclamation lue, le capitaine Blumendhal crie : <r Vive la France 1 En avant! » Ces deux cris sont répéte's par les hommes.

En cet instant unique dans l'histoire du siège, l'enthousiasme déborde et nous remplit du désir de combattre. Le général Ducrot a su, par ses accents enflammés, faire entrer dans Pâme du plus modeste petit soldat toutes les ardeurs de la sienne et lui communiquer tous les sentiments de générosité et de sacrifice qui font les héros I Un souffle sublime a passé ! On peut tout nous demander, tout attendre de nous. Le silence difficilement rétabli, le capitaine nous adresse quelques vibrantes paroles. Il nous annonce que le régiment part dans une heure, que demain nous attaquerons l'ennemi. Il nous engage à hâter nos préparatifs, puis le cercle est bruyamment et joyeusement rompu.

Trente années sont passées, mais le souvenir poignant de ces instants est aussi vivant qu'au premier jour. Je vois toujours, sous le vilain hangar où nous cantonnions, à la clarté des chandelles, le cercle formé par les hommes avec les officiers au centre. Le sergent-major est là, devant moi ; il lit la proclamation et, quand il a fini, j'entends les deux cents voix de soldats crier : « Vive la France! En avant ! » Souvenir cher à ma pensée, souvenir rempli de tristesse, quand on songe à l'agonie de

la vaillante, patiente et malheureuse armée de Paris.

Fiévreusement on s'apprête. Les munitions, les vivres pour huit jours sont vite distribués. Les couvertures ne seront pas emportées (i). Hélas! cette imprudence nous coûtera cher dans deux jours. Profitant de quelques instants, j'écris à mes parents. Je leur annonce le départ du régiment pour une destination inconnue. N'étant pas sûr de les revoir et courant la chance d'être tué ou fait prisonnier, je leur envoie presque des adieux, les remerciant de tout leur amour pour moi, de tous leurs soins et sacrifices, leur demandant pardon des chagrins que j'ai pu leur causer. Et fermant ma lettre écrite au crayon, je pleure tout à coup en songeant à leur peine, à leur inquiétude! Ces larmes étaient aussi le vrai témoignage de ma tendresse envers eux. Et, en quelques minutes, dans ma pensée, se déroule toute mon existence que mon père et ma mère avaient rendue si douce, si heureuse. Je ne les reverrai peut-être plus !

(i) Toutes les troupes de la garnison reçoivent 1 08 cartouches par homme, huit jours de vivres, dont deux de pain et six de biscuits. Les hommes ne devront emporter que deux chemises, deux paires de souliers, deux paires de guêtres et la tente-abri. Les effets en supplément sont réunis en petits ballots placés par compagnies et par régiments sous la garde d'un officier, deux sergents, quatre caporaux et cent hommes pris, autant que possible, parmi les malingres et ceux qui ne peuvent pas marcher. Les demi-couvertures et les peaux de mouton sont versées à l'intendance,

[Historique du j36* de ligne.)

De tous côtés le canon tonnait; le Mont-Valérien, les batteries du Moulin-des-Gibets, de Courbevoie, de Charlebourg tiraient à toute volée, dans la nuit sans étoiles. La voix des pièces de forts plus éloignés arrivait jusqu'à nous. Entouré d'une ceinture de feux, Paris ne dormit pas cette nuit-là, nuit précédant un jour qui aurait dû éclairer la marche victorieuse de l'armée.

Dans l'ombre et le silence, le régiment descend vers Paris. Le 4 e zouaves, les mobiles du Morbihan et de Seine-et-Marne étaient déjà partis. En route, nous croisons des troupes qui viennent prendre notre place. Nous traversons le parc de Neuilly et, par la porte de Villiers, nous rentrons dans la ville. On fait halte sur la place Péreire. Je profite de cette pause pour remettre à une personne complaisante ma lettre qui arrive le soir même à mes parents.

Deux trains ont déjà emporté les r er et 2 e bataillons, partis à 6 h. 1 5 et à 6 h. 45. A notre tour, à 7 h. o5, nous embarquons et en trois quarts d'heure nous arrivons à Charonne. Dans leur précipitation, les employés du chemin de fer avaient incomplètement relié au train les wagons des officiers. En route, ils se détachèrent. A temps on put s'en apercevoir et éviter un terrible accident, tandis qu'il ne se produisit qu'un assez long retard.

Après avoir traversé Charonne, nos trois bataillons se massèrent à droite de l'avenue de Vincennes, en dehors de la porte des fortifications. D'autres régiments affluaient de divers côtés ainsi

que des colonnes d'artillerie. C'était notre corps d'armée tout entier qui se réunissait. En pleine nuit, ce rassemblement s'opérait sans difficulté et en silence. Aucun désordre dans les rangs, pas de cris. On sentait qu'un grand effort allait être tenté le lendemain matin.

Et quand les troupes se mettent en marche, l'écoulement s'en fait sans confusion. En sortant de Paris la route devient mauvaise ; en de certains endroits les pavés ont été enlevés. Sous les remparts du fort de Vincennes, la chaussée est nouvellement empierrée et le rouleau n'a pas écrasé les cailloux. Fourbu de fatigue, je dormais en marchant et je trébuchais à chaque pas. Nous dépassons Vincennes. L'obscurité fait place à une illumination intense. Une partie de l'armée de Ducrot campe dans les allées du bois, à droite de la route de Nogent. Une immense clarté rayonne et des milliers d'étincelles s'élèvent d'entre les arbres. Ce sont les feux de bivouacs des i er et 2 e corps. Pendant une demi-heure nous défilons éclairés par ces foyers fantastiques. Puis les feux deviennent rares, puis nous retombon3 dans les ténèbres. Au bruit de notre marche, les habitants de Montreuil se mettent aux fenêtres et des têtes curieuses, coiffées de bonnets de coton, apparaissent. De nos rangs, à cette vue, s'élèvent de joyeuses apostrophes.

Nous voici enfin arrivés au terme du voyage.

On fait halte en attendant le jour qui doit éclairer l'attaque contre les Allemands. De crainte de donner l'éveil à l'ennemi défense est faite d'allu-

mer des feux. C'est la seconde nuit qui se passera sans sommeil. Accablés de fatigue, les hommes s'étendent les uns sur la terre humide, les autres, plus prudents, sur des tas de pierres. Officiers et sous-officiers font relever les soldats, leur montrant l'imprudence commise. Alors, debout, on passe la nuit tant bien que mal. La canonnade continue toujours aussi violente. Le jour luit enfin. Allons-nous attaquer les Allemands?

Non ! la malechance qui nous poursuit depuis le début de la guerre ne nous lâche pas; l'ordre est arrivé de ne pas commencer les hostilités. Pendant la nuit la Marne a éprouvé une crue subite qui n'a pas permis la construction des ponts de bateaux (i). Nous allons perdre vingt-quatre heures que va gagner l'ennemi. Il pourra se prémunir contre l'attaque des nombreux régiments étalés sous ses yeux. Il aura le temps de se fortifier et d'amener de fortes réserves sur ses positions dominant la Marne.

Le régiment quitte sa position de la nuit et vient dresser ses tentes le long du remblai du chemin de fer de Mulhouse. Derrière nous, à droite, à gauche se massent régiments et batteries. C'est l'armée entière de Ducrot qui se concentre entre Rosny et Joinville.

Cette journée du 29 s'écoule rapidement. Une extrême activité règne sur le terrain que nous

(1) Des historiens croient à cette crue de la Marne, d'autres affirment et démontrent qu'elle n'a existé que dans l'imagination des généraux Trochu, Ducrot et de l'ingénieur Krantz.

occupons. Devant nous d'autres troupes se sont mises en mouvement pour s'emparer du plateau d'Avron. Distinctement nous voyons l'infanterie défiler le long des pentes. Voici maintenant l'artillerie qui apparaît. Les batteries s'installent à l'extrémité du plateau, face à Noisy-le-Grand. Les pièces de marine, vite amenées et mises en place, se mettent à tirer sur les positions ennemies. Ce spectacle rassurant, la masse des troupes qui arrivent sans cesse, captivent et nos yeux et notre esprit. On voudrait faire partie de ces colonnes qui gravissent les pentes du Mont-Avron, au lieu de rester ainsi l'arme au bras. L'artillerie de Rosny, de Nogent, d'Avron, de la Faisanderie et de Gravelle ne cessent pas de tirer.

En attendant la lutte, désormais inévitable, on vit une vie nouvelle au milieu de tout ce mouvement précurseur de la bataille. Demain, et on n'y songe pas, que de braves soldats qui contemplent ardemment les hauteurs de Bry et de Villiers resteront étendus sans vie sur ces pentes aujourd'hui si tranquilles, si solitaires. Mais heureusement pour lui, le soldat est un véritable enfant qui ne voit que l'heure présente et ne songe pas au lendemain. Dans cette journée du 29 novembre, j'eus le bonheur de voir mon père. Inquiet sur mon sort, après avoir erré de Joinville à Nogent, il avait fini par trouver le régiment. Que nous fûmes heureux de nous embrasser ! Craignant que dans la lutte je ne sois fait prisonnier, il m'apportait une assez forte somme d'argent pour que je ne sois pas exposé aux privations.

Nos tentes sont plantées en pleins champs ; l'humidité est extrême et nous n'avons pas ds couverture pour nous garantir du froid de la nuit. Le sol détrempé nous offre une couche glaciale. Il faut s'ingénier pour la rendre moins dangereuse. Sous les abris de toile on étend des sarments de vignes, des échalas serrés les uns contre les autres. Avec un peu de paille dessus, voilà notre couche moins misérable et prête pour la nuit qui tombe.

En face de l'ennemi, il sera dit que nous serons toujours les mêmes, toujours imprudents. On sonne la retraite, comme en caserne. D'innombrables feux s'allument de Rosny à Joinville. Assurément, c'est un fort beau spectacle que tous ces ardents foyers où les hommes se réchauffent, oubliant avant de se glisser sous la tente, les fatigues de deux longues journées. Le ciel est embrasé et teinté de clartés d'incendie ; mais nos sonneries sont entendues dans les lignes ennemies, mais nous étalons devant les yeux des Prussiens la quantité de nos bataillons. Ils peuvent se convaincre que c'est la veillée des armes avant la lutte de demain ; ils peuvent évaluer le nombre des régiments qui franchiront la Marne et se jetteront sur leurs positions.

Sur notre rude couche de branches et de sarments on retrouve le sommeil que nous ne connaissions plus depuis quarante-huit heures. Quelques foyers brillent encore, soigneusement entretenus pour qu'au réveil les hommes puissent prendre le café.

Bien ayant lç lever du jour, les sergents réveil-

lent les soldats. Le café est pris. Puis les tentes sont abattues ; et quand le jour apparaît, les troupes sont sous les armes, prêtes à marcher au feu

Ce soleil, qui s'élève dans le ciel, sera-t-il le témoin de notre victoire ou de notre défaite?

Dépouillant son manteau de brouillard matinal, la journée s'annonce comme devant être superbe. A perte de vue, sont groupés les régiments, sont alignées les batteries. C'est un coup d'oeil saisissant et émotionnant que ce spectacle d'une armée entière prête au combat. Les armes brillent au soleil. Les rayons s'éparpillent en milliers de feux jaillissant du métal des ustensiles de campement.

Le signal de la lutte est donné : aussitôt les forts, les batteries de positions font un feu d'enfer. A notre droite, les i er et 2 8 corps ont passé la rivière et engagent progressivement leurs régiments. La fusillade éclate vive et ininterrompue. Les pièces de campagne, les mitrailleuses se mettent de la partie. Nous distinguons les éclairs des pièces qui tonnent et, dans le ciel, s'élèvent et flottent de blancs flocons de fumée, pareils à ces légers nuages qui glissent au flanc des hautes montagnes.

Notre corps d'armée s'ébranle à son tour et le 1 36 e s'engage sur la route qui conduit au Perreux. L'artillerie file au trot sur le milieu de la chaussée. L'encadrant des deux côtés, nous courons au pas gymnastique. Éclaboussés par la boue qui jaillit sous les sabots des chevaux et des roues des canons, nous avançons joyeusement malgré l'énorme poids du sac. Voici la Marne, et, en face, sur l'autre

rive, la pépinière de Bry-sur-Marne. Le de'sordre résultant d'une course aussi vive est vite réparé. Les pontonniers apparaissent avec leurs voitures chargées de l'équipage de pont. De suite, ils se mettent à l'œuvre ; la rive est entamée par la pioche. Bientôt, par une pente douce, les pontons glisseront vers Peau.

La droite et le centre de l'armée sont engagés à fond. Pendant que leurs tirailleurs gagnent du terrain, que leurs canons crachent sans relâche, nous sommes là, immobiles, Parme au pied, spectateurs de la lutte. Ne pense-t-on pas à utiliser nos bras et nos jambes, à faire appel à notre courage ? Le pont est terminé; allons-nous passer la Marne et tendre la main à nos camarades des i er et 2 e corps? Enfin! des commandements se font entendre. Un frémissement d'ardeur passe dans les rangs. La marche est reprise, non vers le pont, mais parallèlement à la Marne, dans la direction de Neuilly. Sans coup férir, les mobiles de Seineet-Marne s'emparent de ce village et rapidement le mettent en état de défense. Nous appuyons cette opération et notre rôle se borne à cela.

Encore une longue halte ! Impatients, nous suivons des yeux les péripéties de la lutte engagée sur les pentes parsemées d'arbres de Bry-sur- Marne. Distinctement nous apercevons les feux de pelotons, les essaims de tirailleurs, tantôt avançant, tantôt en retraite. Nous voyons tomber Français et Prussiens sur ces coteaux si riants au printemps, quand les arbres fruitiers sont couverts de leur blanche floraison.

Devant nos yeux, un poste saxon évacue uùô maison de Bry. Tout à coup^ derrière les Allemands, un homme sans armes s'élance du même endroit et, tournant le dos au village, court de toutes ses forces Vers la Marne. Est-ce un déserteur prussien ou un prisonnier français qui s'échappe? On ne peut en juger. Les Allemands s'arrêtent un moment étonnés, puis revenus vite de leur surprise, ils tirent sur le fuyard. Mais notre homme a déjà pris du champ. Il détale en regardant en arrière et à chaque décharge des Saxons il se jette à terre. Il arrive ainsi à la Marne et disparaît le long de la rive.

Cet incident émouvant nous avait passionnés et' dans nos rangs s'élevaient des bravos quand, après chaque chute, le fuyard se relevait. Le héros de cette aventure eut sans doute la vie sauve et sa fuite ne fut qu'une vision pour nous, l'incident d'un moment!

De profondes colonnes sortent de Noisy-le- Grand pour porter secours aux Saxons et Wurtembergeois qui faiblissent sur le plateau. Nous sommes trop en vue sur la route. On nous fait descendre dans un champ en contre-bas. Là, nous sommes entièrement abrités par les murs d'une raffinerie de sucre. Une section d'artillerie prend notre place sur la route de Strasbourg, se met en batterie et, par-dessus nos têtes, ouvre le feu sur les masses saxonnes. C'est un succès; la justesse du tir de ces pièces arrête net la marche de l'ennemi. Les obus éclatent dans ses rangs, le forcent à battre en retraite et à rentrer dans Noisy-

le-Grand. La journée s'avance et nous n'avons encore opéré qu'une diversion, utile cependant pour le succès du combat. Neuilly, mis en état de défense, nous reprenons le chemin parcouru et de nouveau nous voici en face du pont de bateaux que nous nous apprêtons à franchir.

Il est 2 heures et demie ; rapidement, les pontons vacillant sous nos pas, nous traversons la Marne. Le régiment se masse près de la Pépinière et fait halte quelques instants. Pendant ce temps-là, les maisons voisines sont fouillées de la cave au grenier et on fait prisonniers quelques Allemands. La marche est reprise à travers Bry. Il nous semble reconnaître un pays nouveau et étrange. On respire un air plus libre. Est-ce la première étape de notre marche vers les armées de province ? Les maisons désertes du coquet village ne sont pas encore dévastées. Sur les murs, s'étalent des inscriptions en allemand, des dessins au charbon, des caricatures sur la nation française dénuées de finesse et marquées au coin du plus pur esprit tudesque.

Nous devions marcher sur Noisy-le-Grand, mais le général de Bellemare, jugeant l'attaque trop risquée de ce côté, et craignant de nous faire accabler dans le cul-de-sac formé par la Marne, prend pour objectif le parc de Villiers. Il fait passer sa division par la rue parallèle à la Marne, laquelle, aboutissant à la place de l'Eglise, rejoint la route montant de Bry vers le viaduc du chemin de fer de Mulhouse.

Pendant cette traversée du village, la lutte est

devenue invisible pour nous. Le fracas de Fartillerie et la fusillade paraissent moins intenses. On sent que les combattants sont épuisés et que le combat se ralentit. Cependant, les balles allemandes venant des crêtes du plateau sifflent nombreuses au-dessus de nous et s'aplatissent contre les murs des habitations.

Le premier blessé que nous rencontrons est un Français. Le malheureux est assis sur la borne d'une porte cochère, la capote entr'ouverte. Son visage est livide. Il est atteint d'une balle en pleine poitrine. Ses forces l'ont trahi et il n'a pas pu arriver jusqu'à une ambulance. Nous passons encore devant d'autres blessés français. Dans quelques instants beaucoup d'entre nous seront dans le même état, beaucoup auront fermé les yeux à jamais. Sur la place de l'Église, une grange convertie en ambulance est remplie de blessés allemands, étendus sur la paille.

On passe et on arrive à la dernière maison du village, située sur la route de Bry au viaduc du chemin de fer, un peu avant le chemin creux.

Puis, brusquement, nous tournons à gauche. Les commandements : « En avant ! A la baïonnette I • se font entendre. Les hommes les répètent avec force et nous voilà lancés à l'assaut des pentes du plateau de Bry et de Villiers. C'est une impétueuse marée d'hommes qui se précipite vers les crêtes. Les champs fortement inclinés rendent la marche pénible. On avance cependant rapidement. La distance à parcourir est grande. La charge à la baïonnette a commencé à plus d'un kilomètre de

l'ennemi, dont le feu est extrêmement vif. L'ardeur ne faiblit pas, mais les forces nous trahissent. Nous sommes à bout d'haleine ! On s'arrête pour reprendre un peu de souffle et on repart en courant, les plus agiles dépassant les plus lourds. A chaque pas des blessés et des morts allemands. Quelques blessés saxons sont tranquillement assis face à nous. Placidement, ils nous regardent passer comme dans un rêve. Je ne pense point que ces hommes soient voués à la mort, car je ne vois pas sur leurs visages la trace d'une grande et dernière souffrance.

A travers le sifflement des balles les soldats du 1 36 e conservent leur bonne humeur et leur insouciance. En passant, on cueille des grappes de raisin, des poires à moitié gelées. Un camarade tombe mort sans lâcher le fruit qu'il tient à la main. Quelques soldats ont gardé la pipe ou la cigarette à la bouche.

Dès le commencement de la charge des hommes sont tombés. Plus nous approchons des crêtes, plus nos pertes deviennent sérieuses. Nous sommes maintenant en pleine zone dangereuse. C'est une nappe de plomb qui passe sur nos têtes et qui couche à terre beaucoup de braves camarades. Les balles sifflent sans répit. De temps en temps un bruit métallique résonne ; c'est un projectile qui troue une gamelle. Nous portons le sac à l'africaine, c'est-à-dire très élevé sur les reins, la gamelle dépassant la tête.

L'artillerie commence seulement à nous apercevoir et nous accueille par ses obus qui tombent

heureusement derrière nous. Enfin! après douze cents mètres de cette course échevelée sous le feu, nous atteignons la crête des pentes. D'un bond nous rejoignons le 4 e zouaves et, avec lui, nous nous élançons sur le parc de Villiers. Vivement poursuivis, les Allemands se sont réfugiés derrière les murs du parc. Saxons et Wurtembergeois, à travers les créneaux, font un feu d'enfer, qui renverse des centaines d'hommes du 4 e zouaves et du i36 e de ligne. Devant cette muraille vomissant la mort, la charge est définitivement rompue. C'est une héroïque folie que cette poussée d'hommes contre un réduit aussi fortifié. Fusillés à petite distance, zouaves et soldats de ligne se garantissent derrière des talus de champs, derrière des arbres, dans les sillons d'un champ d'asperges. Presque sans tirer, on attend la fin de la lutte. Les obus tombent nombreux, mais l'artillerie allemande est loin de nous infliger des pertes comme celles que nous a causées la mousqueterie.

Le feu ennemi diminue d'intensité; la nuit tombe et les Allemands ne peuvent plus tirer qu'au jugé.

A grands cris, nous réclamons l'artillerie ; elle arrive enfin ! Péniblement deux pièces ont pu parvenir sur le plateau et sont immédiatement pointées sur le parc de Villiers. Deux ou trois coups sont tirés par pièce et cela suffit pour éteindre le feu ennemi. A partir de ce moment plus un coup de fusil !

Si l'artillerie avait pu paraître plus tôt, soutenir l'attaque, démolir les murs de Villiers, notre élan

n'eût pas été brisé et nous enlevions le parc, véritable clé des positions allemandes.

On ne peut relever aucune défaillance dans l'attaque de la brigade Four nés qui, toute seule, fut à deux doigts d'enlever ce parc de Viliiers devant lequel, tout un jour, s'étaient brisés les efForts du 2 e corps tout entier. Du reste, tous les historiens de la campagne de 1870-71 ont rendu hommage à sa brillante conduite, attestée, hélas ! aussi, par les centaines de morts et de blessés qui couvraient les pentes et le plateau de Viliiers.

La nuit s'étend sur le champ de bataille, nuit

glacée. Au fracas de la lutte succède le silence

interrompu par les plaintes et les appels des blessés,

par la voix des hommes cherchant leur bataillon

ou leur compagnie. A chaque pas on se heurte à

un cadavre français ou saxon, à des débris de

toutes sortes. On veille attentivement, l'ennemi

pouvant tenter un retour offensif. Pendant plus

d'une heure, heure qui semble bien courte, on

reste en observation. Le regard fouille les ténèbres

et cherche si rien ne bouge. Mais si nous sommes

très éprouvés, l'ennemi a aussi son compte et se

tient tranquille.

Une division vient prendre notre place et la division de Bellemare quitte le terrain glorieusement couvert de ses morts et de ses blessés. A d'autres, maintenant, le soin de garder la position et de continuer les sacrifices de l'armée de Paris. On a peine à se reconnaître dans l'obscurité. On , redescend dans Bry pêle-mêle avec les zouaves, les mobiles du Morbihan et de Seine-et-Marne,

avec les Amis de la France, volontaires étrangers qui se sont admirablement battus.

Les compagnies du 1 36 e de ligne se reforment dans le chemin creux qui, longeant l'église, monte vers les crêtes du plateau. Triste moment à passer! Plusieurs fois l'appel est fait. Beaucoup, hélas! ne répondent pas. Mais aussi quelle joie, en sortant de la fournaise, de retrouver des amis, des camarades qui vous sont particulièrement chers ! Je ressens vivement ce grand bonheur. L'ami d'enfance qui s'est engagé avec moi est sain et sauf. Nous nous retrouvons et nous tombons dans les bras l'un de l'autre. Après tant d'années écoulées, c'est avec émotion que je songe à cette heure où mon anxiété a fait place à la joie.

Nous ne saurons nos véritables pertes que dans quelques jours. Elles seront très fortes. On peut juger de l'intensité du feu de l'ennemi en constatant que la charge de la brigade Fournès a duré une demi-heure et que près de 3oo hommes du 1 36 e étaient morts ou blessés. Les pertes du 4 e zouaves furent encore plus considérables, son entrée en ligne s'étant produite plus tôt.

Les compagnies reformées, nous rentrons dans Bry. Les faisceaux s'alignent dans la rue parallèle à la Marne, la rue de Rigny. C'est la troisième nuit qui va s'écouler depuis notre départ de Courbevoie. Non seulement nous souffrons de la fatigue, mais encore du froid, la température s'étant abaissée fortement et rapidement. Ajoutons-y la faim qui nous presse. Défense d'allumer des feux, de s'abriter dans les maisons. Aussi devons-nous

nous serrer le ventre et battre la semelle devant les faisceaux pour nous réchauffer. Mais une de ces deux défenses va être retirée.

Le lieutenant-colonel Allard passe devant le régiment. Il s'arrête à notre compagnie, étonné de nous voir ainsi immobiles et sans feu pour nous chauffer et faire bouillir la soupe ou le café. Devant ses hommes, il interpelle le capitaine, lui reprochant son manque d'humanité

« Comment, capitaine, lui dit-il, vous laissez ainsi vos hommes qui n'ont rien pris depuis le matin, qui se sont bien battus, qui sont gelés, exténués ! Vous leur défendez d'allumer des feux ! Allons, qu'on fasse la soupe et qu'on se repose ; il n'y a rien à craindre. Les hauteurs que nous venons de quitter sont gardées par toute une division 1 »

J'excuse parfaitement le capitaine Blumendhal, logé à la même enseigne que nous et aussi sévère pour lui-même que pour ses hommes. C'était un modèle de vigilance que cet officier, qui bien certainement n'aurait jamais laissé surprendre sa compagnie.

Les feux s'allument vite. A peine cuite, la soupe est avalée, et quelle soupe ! Pas de viande 1 A peine de sel ! Ceux qui portaient la viande de l'escouade ne sont pas revenus de là-haut. Les escouades voisines nous offrent quelques morceaux de viande de cheval grillée. Puis, autour des feux de bivouacs, les uns s'étendent à terre, la tête sur le sac; d'autres, assis sur des pavés, la tête dans les mains et les coudes appuyés sur les genoux,

sommeillent épuisés. Les curieux, les débrouillards cherchant un abri ou des provisions de bouche, pénètrent dans les maisons voisines et les fouillent de fond en comble. Les Allemands ont fait main basse sur tout. Il n'y a rien à glaner après eux pour satisfaire la faim et la soif.

Je pousse jusqu'à l'ambulance, près de l'église. Elle est bondée de monde. Des médecins-majors soignent, pansent les blessés des deux nations et font des opérations. La majeure partie des blessés recueillis est dirigée sur Paris, à bord des bateauxomnibus. Le froid redouble. Sur les hauteurs, des lueurs se meuvent, vacillantes. Ce sont les lanternes des ambulanciers à la recherche des blessés. Approchant des lignes ennemies, leur triste besogne devient dangereuse et les lumières s'éteignent plus d'une fois. Les Allemands voyant des ombres s'agiter devant eux, inquiets d'une attaque, tirent sur les brancardiers et quelques fois le sauveteur tombe blessé auprès de celui qu'il va secourir. Que de pauvres blessés français ou allemands, enlevés à temps eussent pu être conservés à la vie ! Mais le froid achève son oeuvre terrible et ceux qui vivent encore seront, dans quelques heures raidis dans la mort.

Voici la neige qui tombe à gros flocons. Nous sommeillons jusqu'à l'aube. Quand elle paraît, la terre est toute blanche et les arbres sont couverts de givre. On se relève transis de froid. Pour se réchauffer, on active les feux qui pétillent. Le café bouillant nous réconforte et nous rend quelques forces.

Debout maintenant ! pour la lutte qui va sans doute reprendre plus sanglante encore. Allonsnous remonter encore sur le plateau de Villiers, enlever définitivement ce parc redoutable que nous avons failli emporter hier soir? La fatigue est grande, mais l'ardeur est la même et on peut tout attendre du régiment. Le colonel Fournès passe à cheval devant les faisceaux. Il nous crie : « Bravo le 1 36 e ! Vous et les zouaves, vous vous êtes admirablement battus ! » Ces quelques mots de notre vaillant chef nous causent une très vive joie. Les zouaves témoignèrent aussi, à leur façon de l'entrain et de la solidité de notre régiment. Ils le baptisèrent du titre de 5 e zouaves, qu'il conserva pendant toute la durée du siège, cimentant ainsi entre nous une véritable confraternité d'armes. On part. Mais que signifie ce mouvement? Au lieu de monter vers Villiers, nous lui tournons le dos et, abandonnant Bry, nous repassons la Marne. Adieu la bataille pour aujourd'hui! Le canon n'a pas encore tonné. On ne se battra pas le i er décembre. Il y a suspension d'armes pour permettre de relever les blessés qui peuvent vivre encore et d'enterrer les morts des deux camps.

L'Intendance parvient à nous ravitailler. Maintenant, il faut songer à refaire ses forces, à s'installer le mieux possible. Sous la tente le sol est glacé; peu à peu, la neige fondant, une grande humidité se dégage de la terre et sans danger nous ne pouvons pas passer la nuit dans d'aussi déplorables conditions. Nous partons, soldatesquement parlant, en tirailleurs. Non loin du campement

se trouve la propriété du maréchal Vaillant. On y pénètre, on fait main basse sur la toiture en paille d'un kiosque. La découverte n'est pas brillante, mais on s'en contente. Nous passerons la nuit moins durement, plus sèchement que celle du 29 novembre. Ce léger acte de vandalisme est bien excusable. La garde nationale s'en permettait bien d'autres I

La journée s'écoule lente, insipide, surtout lugubre. En face de nous les hauteurs de Villiers se dressent blanches et désertes, animées à peine par le va-et-vient des ambulanciers, des Frères de la Doctrine Chrétienne, creusant le sol pour donner le suprême asile à nos pauvres camarades morts au champ d'honneur.

Que de braves garçons vont dormir là leur dernier sommeil! Hier gaiement, vigoureusement, ils foulaient ces pentes toutes blanches. Toutes ces ardeurs, tous ces courages sont anéantis à jamais, sacrifice dont la Patrie doit être et sera toujours fière et reconnaissante. Demain, ce sera peut-être notre tour. Cette pensée n'abat pas notre constance, notre espérance dans le succès de nos armes. On est fier d'avoir fait reculer l'envahisseur de notre sol, dans cette longue et furieuse charge commencée dans Bry et venant se briser contre les murs du Parc de Villiers. On a vu, on a touché ce repaire de l'ennemi qui devait être conquis par la brigade Fournès, si l'artillerie avait pu donner plus tôt. On aurait été encore bien plus fier si on avait su que le 2 e corps tout entier avait vainement essayé, tout un jour, de se

rendre maître de la position que faillirent, à eux seuls prendre le 4 e zouaves et le 1 36 e de ligne (1). La nuit arrive. Les bivouacs projettent les flammes de milliers de brasiers. Encore une fois l'ennemi peut dénombrer les bataillons français. L'heure du repos sonne et les feux s'éteignent peu à peu dans une clarté mourante. L'obscurité s'étend sur les campements et l'on s'endort en songeant que demain sera jour de combat (2).

(1) Les pertes du i36 e sont de 10 tués, 160 blessés, dont 5 officiers, 74 disparus, soit au total 244 hommes hors de combat. (Historique du i36* de ligne,)

(2) Dans son rapport au colonel commandant la brigade le lieutenant-colonel Allard demande pour le commandant Dyonnet la croix d'officier de la Légion d'honneur et celle de chevalier pour les chefs de bataillon Kastus et Blanc (qui se sont distingués par leur sang-froid et la bonne et ferme direction qu'ils ont imprimé à leurs troupes. (Historique du i36* de ligne.)

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