DEUXIÈME BATAILLE DE LA MARNE CHAMPIGNY-VILLIERS
(2 décembre)
Avant le jour les hommes prennent le café.
De nouvelles cartouches sont distribuées.
Le canon élève déjà la voix. Nogent, Rosny, Avron, les redoutes de Gravelle et de la Faisanderie font entendre le tonnerre de leurs grosses pièces. Le jour paraît et se lève pour une nouvelle hécatombe, hélas! encore inutile, non pour l'honneur de la Patrie, mais pour les résultats qu'elle en retirera.
Au petit jour, du côté de Champigny, la fusillade éclate stridente, en roulements si serrés qu'elle égale la forte voix des canons. Plus ardente que le 3o novembre au matin, la bataille recommence. Et bientôt tout le front de Cceuilly- Champigny se voile de fumée blanche. Attaquons-nous? Sommes -nous attaqués? Nous le saurons tout à l'heure.
Vite les tentes sont abattues et le régiment est sur pied. On part et, au lieu de passer la Marne devant nous, nous montons dans Nogent, dont
nous suivons la grande rue jusqu'à la gare (ligne de Vincennes). Nous apprenons en route ce qui s'est passé. Dans Champigny, nos avant-postes ont été surpris à la pointe du jour. Les Saxons se glissant vers nous à la faveur d'un petit bois et d'un restant de nuit, ont été pris pour des soldats français du génie mis en mouvement pour creuser les tranchées. Nos grand'gardesont été bousculées, massacrées par l'ennemi avant d'avoir pu revenir de leur méprise. Les Allemands sont tombés ensuite sur les campements des mobiles d'Illeet-Vilaine et de la Côte-d'Or, surpris sous leurs tentes. Le colonel Mandat de Grancey, de la Côte-d'Or, a été tué. Le choc a été si brusque que les mobiles de l'I Ile-et-Vilaine n'ont pas eu le temps de courir aux faisceaux. L'ennemi a tué, blessé beaucoup de monde. Les fuyards ont jeté la panique parmi les troupes placées en arrière. Une partie a suivi le torrent des mobiles et a reculé jusqu'au pont de Joinville, où une troupe plus calme l'a arrêtée devant ses baïonnettes. Heureusement tout n'a pas fui. Le plus grand nombre a tenu ferme, et l'ennemi n'a pu pousser plus loin. Les bataillons dispersés se sont reformés et la surprise si regrettable a été réparée.
En apprenant ces mauvaises nouvelles, je comprends le but de notre marche, la division de Bellemare va relever la fortune du côté de Champigny. Mais pourquoi tout ce temps perdu, ce long chemin à faire quand on peut passer la Marne devant Bry? Énigme que nous débrouillerons par la suite. Les ponts étant fatigués, nous
ne pouvions les utiliser sans danger ou sans à-coups dangereux. Nous défilons devant de nombreux bataillons de la garde nationale. C'est la première fois que nous voyons les soldaiscitoyens aussi près de l'action. Du reste, ils seront encore ce jour- là simples spectateurs, jugeant des coups. Pour les outranciers, les « sang-impurs », mourir pour la Patrie se chante mais ne se fait pas.
Nous ne distinguons rien encore. La route de Nogent à Joinville est bordée de maisons et de murs portant obstacle à notre vue. Nous devinons la bataille terrible en entendant les feux de peloton, les détonations des canons, les grincements des mitrailleuses. Encore quelques instants de marche et nous débouchons sur Joinville. Tout à coup se déroule un imposant et passionnant spectacle. Le soleil brille radieux dans cette froide journée du 2 décembre et éclaire tout l'ensemble de la lutte. Du côté de Villiers, au-dessus de Bry, le combat s'est aussi étendu. A l'horizon flotte la fumée blanche des canons et des chassepots, que dissipe peu à peu un vent très vif du nord. De l'autre côté de la Marne, des régiments défilent et, pour ne pas encombrer la route, longent les murs de Poulangis. D'autres, massés par bataillons, exécutent des conversions dans les terres labourées. Le coup d'œil est saisissant de grandeur, l'air est transparent et fait se détacher admirablement toutes ces masses sombres, toutes ces colonnes qui serpentent sur les routes. Les rayons du soleil font scintiller des milliers de baïonnettes.
Nous passons sous la Faisanderie. Ses grosses
pièces tonnent sans relâche et nous couvrent de débris de gargousses. La haie de gardes nationaux continue, et de leurs rangs s'élèvent les cris de : « Vive la ligne ! Nous vous rejoindrons tout à Theure ! » On n'y répond pas. Cette excellente troupe ne nous rejoindra pas ! La grandeur du peuple souverain Panache au rivage, avec ses rutilants officiers d'État-Major, ses beaux médecins-majors et ses coquettes cantinières, quelquesunes armées d'un léger fusil ! Plus tard, nous serons traités de capitulards 1 Mais en ce moment nous ne pensons qu'à la lutte à laquelle nous allons prendre part.
La Marne est franchie. Comme les régiments qui nous ont précédés, pour faciliter l'écoulement des troupes, nous opérons des marches et des conversions fatigantes entre les murs du domaine de Poulangis et la rivière. Enfin, la route est libre. Nous suivons un des côtés, laissant à l'artillerie le milieu de la chaussée. On se rapproche de l'action. Les balles ne sifflent pas encore cependant à nos oreilles. Les premiers blessés apparaissent. Voici des officiers sur des civières. Des lignards, des mobiles reviennent, les uns soutenus par des ambulanciers, les autres s'avancent péniblement s'appuyant sur leurs fusils. Voici des cacolets chargés de pauvres soldats plus grièvement blessés. On ramène un capitaine gravement atteint. Un jeune sous-lieutenant s'approche de lui et, sans réfléchir à son triste état, lui demande si ça marche bien ! Le malheureux capitaine lui répond faiblement, en souriant : « Vous voyez
que cela va mal ! » A travers le bois du Plant et le Tremblay qui regorgent de troupes, nous nous dirigeons vers le viaduc du chemin de fer de Mulhouse. Les blessés se traînent de plus en plus nombreux. Quelques-uns ne peuvent aller plus loin et se couchent le long des talus des chemins ou s'appuient le dos contre les arbres. Nous passons sous le pont du chemin de fer et, maintenant, nous sommes en plein champ de bataille. Nous traversons le campement des troupes surprises le matin. Des tentes sont encore debout, d'autres gisent abattues, éventrées. Voici les cendres des feux de bivouac, les marmites encore intactes sur les brasiers éteints. Puis des débris de toutes sortes, fusils et sabres-baïonnettes brisés, des sacs, des képis, des paquets de cartouches ; silencieux, nous regardons tous ces tristes témoignages de la surprise matinale. Péniblement impressionnés, nous nous demandons comment une troupe aussi nombreuse que celle qui occupait ces campements a pu se dérober sans essayer de se défendre. Hélas ! c'est la panique, l'incompréhensible panique qui en a été la cause, folie subite et communicative à laquelle n'échappent pas les troupes les plus aguerries. Français et Allemands, pendant cette guerre, en furent atteints en différentes occasions. Ces champs lamentables sont bientôt franchis. Nous voici au milieu de nombreuses troupes françaises. Profitant des haies, des arbres, des fossés, du moindre obstacle qui dissimule, les hommes de ces régiments sont couchés ou à genoux. Etrange spectacle que pré-
sente la vue de ces soldats embusqués ! Depuis quelque temps la fusillade s'était éteinte; mais nous touchons aux crêtes du plateau et l'ennemi commence à nous apercevoir. Les balles se mettent à siffler, les obus éclatent sans répit, devant derrière nous. Personne n'est touché.
Beaucoup de projectiles passent sur nos têtes, vont tomber dans la Marne, produisant par leur chute dans Peau des effets très curieux. Les Allemands cherchent à détruire le pont de bateaux situé au-dessous de nous.
Les bataillons que nous relevons semblent exténués par la lutte qu'ils soutiennent depuis le matin. Sous les ordres du général Ducrot, ce sont eux qui ont arrêté le mouvement offensif de l'ennemi et qui ont reconquis le terrain perdu. Ils sont restés et ils restent fortement cramponnés à leurs positions. Silencieuses, anxieuses, aux aguets, sous un feu terrible, ces troupes nous regardent passer dans notre marche lente et suspendue à chaque pas. Ces braves soldats semblent heureux du secours que nous leur apportons et qui va les déliver d'une situation critique.
Sous les balles, sous les obus, on avance hardiment, la tête haute, aspirant à pleins poumons l'air imprégné de l'odeur enivrante de la poudre.
Les regards vont au loin chercher l'adversaire ; on est prêt à se lancer éperdument dans la mêlée. Et nous défilons toujours, comme dans un rêve, en plein milieu de cette scène émouvante.
La fusillade se ralentit, mais jusqu'à la nuit la parole restera aux canons et aux mitrailleuses. De
part et d'autre, les batteries sont nombreuses. Près de quatre cents pièces tonnent sans s'arrêter. Puis nous laissons derrière nous, à notre droite, tous les bataillons à l'affût. Quittant la route, nous nous engageons en pleins champs et notre marche se poursuit toujours aussi lente. Désormais, nous sommes seuls. Plus rien devant nous dans cette zone déserte. Je me trompe, elle est peuplée de morts français et allemands.
Avec étonnement, nous reconnaissons notre champ de bataille de l'avant-veille et nous y occupons à peu près la même position. A 400 mètres se profilent les murs du parc de Villiers. Devant nous, Cœuilly I On fait halte parallèlement à la route qui entre dans Villiers. Va-t-on s'élancer sur l'un de ces deux points? On ne demande pas cela à notre courage. Immobiles, nous attendons la fin de la lutte et la chute du jour Les projectiles éclatent toujours nombreux, éclairant le paysage de leurs lueurs rougeâtres.
Enfin, la nuit étend son ombre sur ces champs témoins de deux sanglants combats. La neige tombe très épaisse. Des taches sombres piquent la blancheur du sol. Ce sont les cadavres des victimes de cette glorieuse journée. Les membres raidis, ils sont nombreux sur ce coin de terre si disputé !
Les détonations de l'artillerie se ralentissent et bientôt le feu s'éteint de part et d'autre dans les ombres du soir ; troublé seulement par les appels des blessés, le silence règne maintenant sur ces hauteurs, dont les échos ont retenti tout un jour du fracas des armes.
Pour beaucoup de régiments la lutte a été très meurtrière; le 1 36 e de ligne n'a subi que des pertes légères (i). Constamment, à découvert, nous avons cependant cheminé sous un feu d'artillerie terrible. On ne peut s'expliquer comment nous en sortîmes à si bon compte. Pourquoi les Allemands, aussi proches, n'ont-ils pas tenté d'écraser nos trois bataillons, cible pourtant bien visible ? Sans doute, épuisés eux aussi, ils n'ont pas voulu s'attirer la riposte ou l'attaque de troupes fraîches, prêtes pour l'offensive. C'est la seule explication que l'on puisse trouver de leur inaction.
Depuis le matin, le ventre vide, nous avons marché péniblement, irrégulièrement. Rompus de fatigue, nous attendons le choc de l'ennemi qui ne se produit point. Les uns courent au bois, les autres à l'eau qu'il faut aller chercher sur la route de Bry. Les fontaines sont gelées et difficilement on arrive à recueillir l'eau nécessaire à la soupe. Pour la seconde fois, nous allons coucher en maîtres sur le plateau de Villiers, grâce à la vigoureuse attitude de la division de Bellemare et à la rapidité de son entrée en bataille.
Sur le front des lignes françaises, petits postes et grand'gardes sont établis. On conserve le souvenir des campements surpris le matin par l'ennemi. Si près de lui, la plus active surveillance est de rigueur. On se gardera bien demain matin, avant le jour ; on aura à s'en féliciter.
(i) Les pertes du régiment, les 2 et 3 décembre, furent minimes, 6 tués et 24 blessés.
(Historique du i36 9 de ligne,)
Le froid est terrible. Le vent fait tourbillonner une neige légère et menue, plus désagréable que les gros flocons de tout à l'heure. Assis ou étendus devant les feux, gelés par derrière, brûlés par devant, les yeux abîmés par l'acre fumée du bois vert et humide, nous souffrons beaucoup. Nuit bien dure à passer pour de pauvres soldats sans couvertures, harassés de fatigue; mais on dormirait debout !
Les Allemands sont à une portée de fusil à peine. Ils distinguent aisément nos feux de bivouac. De temps en temps des balles sifflent audessus, à côté de nous, trouant les toiles de tente dont nous avions fait un abri contre les morsures de l'âpre vent du nord.
A peine commencions-nous à reposer ou à dormir, qu'un sergent vient commander dix hommes de corvée pour creuser une tranchée destinée à notre grand'garde. Curieux de l'inconnu, de voir, la nuit, le champ de bataille, je pars avec eux sous la conduite d'un lieutenant, fusil en bandoulière. Il faut aller assez loin pour trouver les pelles et les pioches amenées par le génie. Nous prenons une fausse direction pour aller retrouver la grand'garde. Nos feux de bivouac ne se voient plus et nous errons dans l'obscurité la plus complète. Pas de trace de grand'garde et nous avançons toujours.
L'inquiétude gagne le lieutenant, qui n'a pas de guide avec lui. Il nous arrête ; il était temps.
Encore quelques pas et nous tombions dans les lignes allemandes. Les postes ennemis sont tout
près ; peut-être nous ont-ils vus et pris pour une troupe des leurs. Nous nous étions engage's sur la route qui va à Cœuilly en passant sous le tunnel de la voie ferrée, dont nous touchions la levée. On se sent dans une situation dangereuse et pas une parole ne s'échange. Nous revenons sur nos pas et nous appuyons sur notre droite. Nouvelle erreur encore ! On va donner contre les murs de Villiers. On chuchote dans les rangs et le lieutenant commande : « Halte ! » . Enfin, nous guidant sur quelques lueurs qui tremblotent sous le vent, nous avons le plaisir de retrouver notre campement. Là, on nous met dans la bonne direction. Nous trouvons d'abord les pioches et les pelles et bientôt après notre grand'garde.
Pendant près d'une heure nous avions erré à l'aventure. La neige ne tombe plus, les nuages ont disparu. Le ciel est constellé de brillantes étoiles et la lune éclaire de ses rayons d'argent la vaste étendue de neige. A chaque pas, des cadavres français et allemands, ces derniers plus nombreux sur cette partie du champ de bataille, puis des chevaux tués, des voitures brisées.
Tout à coup, se dresse la silhouette d'un cheval debout. La tête baissée, il ne fait pas un mouvement. Son cavalier, un dragon, est là, à terre, étendu mort, la bride retenue dans sa main crispée. Pénible et touchant spectacle ! Le fidèle animal flaire son maître, son ami et semble ne pas vouloir bouger, de crainte de réveiller celui qu'il aime et qui ne le montera plus.
La grand'garde et le petit poste sont distants de
20 mètres. Pour se rendre invisibles, les hommes sont couchés dans la neige. Sans parler, on travaille, doucement, lentement. Les soldats nous préviennent qu'à une soixantaine de mètres se trouve un poste ennemi. Nous prêtons l'oreille; ils ont raison. Comme nous, les Allemands creusent les tranchées-abris. On perçoit le bruit des pioches et des pelles. A droite et à gauche des cadavres saxons et wurtembergeois ! Pour creuser la tranchée, on est obligé de déplacer cinq corps qui se touchent. A l'Un il manque une jambe, à l'autre un bras. Ces malheureux ont été tués raides par l'explosion d'un obus français.
Au delà, rien! Qu'une solitude toute blanche. Si les yeux ne découvrent rien, l'oreille entend des bruits bien significatifs. Un grand mouvement s'opère dans les lignes ennemies. Des renforts doivent affluer. Très distinctement l'ouïe saisit le bruit de troupes qui se rassemblent, de roulements de caissons et de pièces de canons. De grandes forces s'accumulent devant nous. Au matin, les Allemands voudront sans doute, après nous avoir surpris, nous jeter à la Marne. La division de Bellemare doit donc s'attendre à être attaquée au petit jour.
La tranchée creusée, nous rejoignons le régiment. Pendant notre absence, les tentes ont été ' dressées. En sécurité, nous pouvons nous livrer à un repos bien gagné. Tout le monde ne dort pas, cependant. Beaucoup d'hommes restent groupés autour de quelques tisons, dans la crainte d'une surprise.
Dans la nuit, les balles sifflent de temps en temps, nous invitant à ne dormir que d'un œil. Et la nuit s'achève tranquille. Mais au crépuscule, nous sommes récompensés de notre vigilance.
Comptant sur notre fatigue, sur le manque de surveillance, hélas ! trop habituelle des troupes françaises, l'ennemi chemine sans bruit et tente de nous surprendre. Les petits postes Pont vu et se replient sur la tranchée en donnant l'alarme. La compagnie de grand'garde était composée de soldats éprouvés, aguerris, ayant fait la campagne du Mexique. Les Mexicains (c'était leur surnom) laissent approcher les Allemands à quelques mètres et, quand ils sont à bonne portée, soudain la tranchée s'illumine de coups de feu. La fusillade, bien dirigée, dure une minute à peine.
C'est suffisant; l'ennemi, si bien accueilli, fait volte-face et se retire en désordre sur Villiers, dont il sortait. Et, quand le jour paraît, nous apercevons les cadavres qu'il a laissés dans sa fuite.
Aux premiers coups de feu, tout le monde est debout dans le campement. En un clin d'œil le régiment s'est trouvé massé, prêt à repousser les Allemands. Le jour se lève et l'ennemi est rentré dans ses lignes, déçu dans son espoir de nous culbuter. Aussi loin que la vue peut porter, s'étend la pleine toute blanche. Pas un mouvement, pas un signe de vie dans les positions allemandes, dont nous sommes si prêts, dont nous touchons presque les murs. Cependant, dans ce village et dans ce parc de Villiers, des milliers d'hommes nous guettent.
Devant nous s'élève le remblai du chemin de fer de Mulhouse, protégeant les avant-postes ennemis, et, dans le fond du paysage, voici Cœuilly, repaire aussi formidable que Villiers. Lamentablement, les peupliers couverts de givre s'élèvent vers le ciel. De nombreux tertres, avec une croix souvent surmontée d'un képi, émergent du sol. Là, sont couchés les morts du 3o novembre. Quant à ceux de la veille, les voici, devant, derrière, à côté de nous, à demi recouverts de neige. Mutilés, des chevaux tués gisent à terre. Sur leurs cadavres, le soldat affamé a prélevé une piètre nourriture.
A chaque pas le pied heurte des armes brisées, chassepots ou dreyses, des ustensiles de campement, des sacs, des casques à pointe, des képis, des paquets de cartouches. Là, les obus ont soulevé la terre et leurs éclats sont semés partout. Scène de désolation et de mort, rendue plus poignante par les effets de neige !
L'heure des surprises est passée. Les faisceaux formés, les rangs rompus, les feux se rallument. On se pelotonne autour des brasiers, en regardant bouillir la soupe. Mais de la gamelle du pauvre soldat à ses lèvres, il y a loin ! Quelques obus éclatent à l'entour. Nogent répond au feu de la batterie saxonne. Un mouvement se produit dans les lignes allemandes, et voilà la soupe renversée ! On court aux armes pour repousser une attaque qui ne se dessine pas. Dans la matinée, une seconde alerte a lieu et la journée est déjà bien avancée quand on arrive à pouvoir satisfaire aux désirs impérieux de la faim.
Un grand trou a été creusé le long de la route de Villiers, presque en face du pont du chemin de fer. Le sous-lieutenant Gardien et quelques hommes s'y sont blottis, observant l'entrée de Villiers et la voie ferrée. Nous sommes donc bien gardés. L'ennemi ne tentera pas une attaque qui lui coûterait cher, car si les Allemands nous voient, nous pourrions aussi voir le moindre mouvement qu'ils feraient pour sortir de leur repaire. Il est tout de même incompréhensible que leur artillerie ne tente, pas de jeter le désarroi dans notre campement.
Lentes s'écoulent les heures de cette triste journée sur le lugubre plateau de Villiers. Les uns se reposent assoupis auprès des feux, les autres vagabondent dans les champs voisins, arrachent les légumes gelés, ramassent les casques et fusils allemands, souvenirs du champ de bataille qu'ils céderont demain à quelques « sang impurs » amateurs de trophées qu'ils n'ont pas conquis.
Les sergents Percheval et Richard, mon ami, et moi, nous allons à la découverte. Nous voulons voir ce qui se passe à notre gauche. Nous retrouvons la tranchée creusée pendant la nuit, les cadavres des Allemands tués hier et, plus loin, les corps de ceux qui sont tombés dans l'attaque du matin.
Plus rapprochés, nous apercevons les murs du fatal parc de Villiers, devant lequel nous nous épuisons depuis trois jours. Tranquillité absolue de ce côté et la solitude est complète. Des troupes françaises, aucune trace! Et l'un d'entre nous trouve ce silence étonnant, inquiétant au dernier point. Une crainte s'élève dans notre esprit :
serions-nous seuls maintenant sur ces hauteurs ? Serions-nous oubliés en face de l'ennemi ? Sans combattre, l'armée bat-elle en retraite ?
En regardant en arrière, nous trouvons la confirmation de nos craintes. La rive opposée de la rivière se déroule à nos yeux. De longues colonnes de troupes, tournant le dos à la Marne, remontent vers Nogent. C'est la retraite de l'armée française ! Et alors, qu'allons-nous devenir sur ces hauteurs où nous ne voyons plus vestige d'autres régiments ? L'ennemi a sans doute, et mieux que nous, vu les mouvements de nos colonnes. Il n'a plus devant lui que notre régiment. S'il le veut, il peut nous anéantir.
Dans le chemin creux de Bry à Villiers apparaît, tout à coup, le général de Bellemare, accompagné du commandant Blanc, du i36 e . Étonné à notre vue, il s'arrête un moment, nous demande ce que nous faisons-là : « Rejoignez vite votre régiment, nous dit-il, s'il n'est pas encore parti, il va partir. »
Adieu la marche en avant, c'est bien la retraite de l'armée ! Rapidement on regagne le campement. Il était temps. Le camp était levé, et, sac au dos, les camarades rompaient les faisceaux. On part ; face à l'ennemi nous exécutons une marche en bataille. Ce mouvement nous étonne. Nous arrivons à la route de Villiers à Joinville. Si nous la franchissons ainsi en masse, nous tombons sur l'ennemi . C'est donc le combat qui va recommencer !
A peine notre compagnie, la i re du 3 e bataillon, a-t-elle mis le pied sur la route, que sa première section est déployée en tirailleurs et se dirige au
pas gymnastique vers la voie ferrée, au commandement de : « Tirailleurs, en avant ! »
Le cœur me bat fortement ainsi qu'à mes camarades. C'est à cet instant de ma vie militaire que j'ai éprouvé le plus d'émotion. Et ce sentiment n'est pas celui de la crainte ; je ressens une sensation indéfinissable en face de l'inconnu. Depuis trois jours, sans broncher, j'ai enduré le feu le plus meurtrier, j'ai souffert du froid, de la faim, de la fatigue, mais au moins on marchait avec l'espérance de la victoire au bout de nos baïonnettes. Et, maintenant, si nous marchons à l'ennemi, c'est pour masquer une retraite. J'ai vu les colonnes françaises refluer sur Nogent, je sais que le i36 e est désormais l'arrière-garde du 3 e corps. Devant nos trois bataillons, les Allemands ont accumulé des forces considérables. En un instant, toutes ces réflexions passent dans mon esprit. Nous devons donc tout redouter.
A peine avons-nous parcouru une cinquantaine de mètres que, de Villiers et de Cœuilly, le Allemands sortent en foule. Brandissant leurs épées, criant des commandements, les officiers excitent l'ardeur de leurs hommes. Pas gymnastique, un bataillon se dirige vers nous. A quelque distance delà voie ferrée notre ligne de tirailleurs fait halte, et fusils chargés on se met à genoux. Les Allemands nous imitent. Trois cents mètres nous séparent! Et pas un coup de feu ! Le sang-froid du soldat retient sa main crispée sur le levier du chassepot.
Pendant ce temps-là, le régiment, ayant quitté son ordre de marche en bataille, a fait par le flanc
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droit et défile sur la route de Villiers à Joinville. Bientôt, au commandement de « Tirailleurs par le flanc droit, marche! nous nous relevons et nous réglons notre allure sur celle du régiment dont nous sommes les flanqueurs. Après une marche d'une demi-heure dans cet ordre, nous reprenons notre place dans la compagnie. Le jour est à son déclin et le brouillard nous enveloppe. Nous voici au pont du chemin de fer, mais nous ne sommes pas encore en sécurité.
Et pourtant, les ennemis avaient la partie belle ! Pourquoi n'ont-ils pas cherché à précipiter notre retraite, à semer le désordre dans nos rangs? Nous défilions à quelques pas d'eux et leurs nombreux bataillons pouvaient et devaient changer notre retraite en désastre. C'est un bonheur pour nous que pas un coup de feu ne sorte de nos rangs. Il suffisait d'un homme manquant de sang-froid pour amener la riposte des Allemands, et alors quelles conséquences en auraient résulté! Cette marche franche, solide, d'une troupe qui se retire lentement a dû en imposer à nos adversaires, peu soucieux, du reste, d'engager une action, trop heureux de nous voir abandonner le théâtre de la lutte; et quand, après tant d'années, je revois par la pensée ces hauteurs de Bry, les colonnes allemandes suivant pas à pas notre retraite, ces dernières heures passées sur le champ de bataille me semblent être d'hier.
Les derniers de toute l'armée, nous foulons ces champs désolés sur lesquels s'étend le voile de la nuit. De loin en loin, des feux de bivouac pro-
jettent une clarté mourante. Quelques hommes sont accroupis devant, harasse's, abattus. Ils n'ont plus la force de bouger et, quand nous aurons disparu, ils seront une facile proie pour l'ennemi qui nous suit. Sans bruit, sans parler, sans fumer, notre retraite s'effectue méthodiquement. Les quarts sont dans les musettes et on veille à ce que le bidon ne batte pas contre le sabre-baïonnette, rien ne nous protège plus. Notre vue ne rencontre que les ténèbres et la silhouette des grands arbres émergeant du brouillard. On tend l'oreille, on ne distingue que les bruits lointains des locomotives qui emportent des trains pleins de troupes. L'ennemi a perdu nos traces. Voici la Marne ! Le pont de bateaux ! Les langues se délient. Nous sommes sauvés !
Cette retraite, effectuée en bon ordre, sous les yeux des Allemands, sans laisser un homme en arrière, fait honneur au 1 36 e de ligne. Nous avons sauvegardé la division de Bellemare, en présentant aux Allemands la vue d'une arrière - garde résolue à se sacrifier pour le salut de l'armée. Ce régiment peut être fier de cette marche en arrière, de son attaque sur Villiers, comme il pourra plus tard se glorifier de ses souffrances supportées sans se plaindre dans la plaine de Bondy et de son héroïque attaque de la ferme de Craon et de la Bergerie, le 1 9 janvier 1 87 1 .
La rivière franchie, l'ennemi n'est plus à craindre, mais les misères ne sont pas finies. La neige tombe très épaisse et nous sommes sans abri. Nogent regorge de troupes. Longtemps
nous restons dehors en attendant la désignation du cantonnement. Dormant debout, appuyés contre les murs, le temps nous paraît bien long. Enfin, la porte de la propriété du maréchal Vaillant s'ouvre devant nous. Mais la maison est déjà garnie de soldats. Il faut camper. La neige amoncelée dans le jardin est vite déblayée. Les tentes se dressent, les feux s'allument. Les uns font chauffer quelque nourriture, les autres se glissant sous l'abri de toile cherchent un repos réparateur pour leurs pauvres membres harassés et transis. Ma fatigue était si grande, mon besoin de sommeil si impérieux, que je ne pus me réveiller qu'à midi le lendemain.
Le 4 décembre, le canon tonne toujours. Avron et les forts couvrent de projectiles nos positions de la veille; à côté de nous, une batterie de campagne dirige ses coups sur les Allemands qui creusent une tranchée à quelques mètres de la Marne. Le froid est toujours terrible et le soleil radieux fait briller l'immense étendue de neige. La paix du tombeau a pris possession de ces champs si animés, si disputés pendant trois jours. L'ennemi n'a pas repris de vive force ce terrain que nous lui avons abandonné couvert de ses morts et des nôtres et qui ne lui sera plus contesté. Mais, à dater de ce jour l'ardeur du soldat s'est émoussée, sa foi dans la victoire finale n'existe plus. Certes, il se battra encore valeureusement, mais sans espoir. Il ne saura plus que souffrir et mourir sans se plaindre.