‹ Le siége de Paris (volume 4)Chapitre 14 sur 36 · DE LA CINQUIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA CINQUIÈME ÉDITION

Les quatre premières éditions de ce bien modeste ouvrage ont été épuisées avec une rapidité dont l'auteur pourrait se sentir agréablement flatté, s'il n'avait le bon sens de se dire que le sujet seul de son livre et non la façon dont il est traité a été la cause de ce succès.

L'intérêt qui s'est attaché à Strasbourg et aux souffrances de la malheureuse ville ne s'est pas affaibli encore, et l'histoire du siège et du bombardement de l'héroïque cité trouve toujours des lecteurs.

J'ai pensé que si tout d'abord on avait pu me pardonner facilement les omissions, les imperfections des éditions premières, en raison de la rapi-

dite avec laquelle mon récit avait été écrit, je n'avais plus droit à la même indulgence si plusieurs mois après l'apparition de mon petit livre j'y laissais subsister les mêmes défauts. J'ai donc recueilli de nouveaux documents, j'ai réussi à rassembler quelques données sur les opérations des défenseurs de la place, que j'avais à peine effleurées; de divers côtés aussi, des lecteurs et des amis complaisants m'ont fourni quelque renseignement utile à connaître. J'ai réuni dans un appendice des pièces relatives au siège, qui me paraissent de la plus haute importance et que les historiens futurs de la guerre de 1870 auront satisfaction à trouver assemblées: le rapport officiel du général Uhrich sur la capitulation et les événements qui l'ont précédée, diverses lettres du général, une étude sur nos fortifications, la liste des personnes civiles et des officiers tués pendant le siège, un décret du gouvernement de la Défense nationale rendu en faveur de notre ville, le diplôme de citoyen de la ville de Strasbourg au général Uhrich.

11 m'a été agréable de pouvoir consacrer aussi quelques pages au général Uhrich, qui comman-

dait la place pendant le siège. Plusieurs officiers qui faisaient partie de la garnison assiégée m'ont fait l'honneur de m' écrire et de me fournir quelques notes sur le général. « Nous l'estimions et nous Taimions, dit une de ces lettres, et il mérite une large place dans l'histoire du siège de Strasbourg; il mérite aussi qu'on le défende énergiquement contre les lâches et insensées accusations dont on veut ternir aujourd'hui son honneur de soldat. »

Un des parents du général Uhrich, honorable magistrat qui faisait partie de notre tribunal civil, a bien voulu me donner aussi quelques détails intéressants sur le défenseur de Strasbourof. Grâce à son obligeante intervention, j'ai été mis en rapport avec le général lui-même, qui, sur ma demande, m'a communiqué divers renseignements précieux. Le général Uhrich a souffert péniblement des attaques dont il a été l'objet après qu'on l'eut d'abord porté aux nues; le repos si mérité qu'il est allé prendre en Suisse, dans la petite ville de Montieux, a été bien souvent troublé par les calomnies que des envieux ou des ignorants lançaient contre lui.

J'ai reçu du général quelques lettres charmantes, où se peint tout entier cet honnête et modeste soldat, où se révèle quelquefois aussi cette tristesse causée par d'injustes accusations. « Interrogezmoi, m'écrit le général, sur les moindres détails de la défense ; je ne tairai que les choses qui m'obligeraient à prendre le rôle d'assaillant et qui ne seraient qu'en ma faveur. Loin de moi la prétention d'avoir tout fait pour le mieux ; un autre aurait mieux réussi peut-être; mais ce que je puis hautement affirmer, c'est que j'ai consacré à l'accomplissement de la mission qui m'a été confiée tout ce que j'ai de volonté, d'intelHgence et de dévouement pour mon pays et pour la ville de Strasbourg en particulier. »

Voici encore quelques passages d'une autre lettre où le général parle du combat qui se livrait en lui entre le sentiment impérieux du devoir et les sentiments de l'humanité :

fl 11 est une chose inconnue à bien des hommes et qui me Tétait à moi-même, il y a quelques mois à peine, tout vieux que je suis : c'est le poids de la responsabilité. Certes, dans une cir-

constance donnée, il est du devoir le plus strict de faire massacrer soldats et habitants, de faire brûler et saccager une ville ; mais celui qui fait accomplir cela sous sa responsabilité trouve souvent le fardeau bien lourd. Le glaive qui tue obéit au bras qui le meut ; quand un homme est obligé par le devoir de faire tuer des hommes , il est comme le glaive, mais il a de phis la pensée, la voix du cœur qu'il ne peut supprimer.

a Capituler!... Il faut avoir eu cette responsabilité pour en connaître la lourdeur, pour savoir quels combats intérieurs, quel trouble, quels déchirements fait naître une telle fatalité ! Il faut une bien grande conviction que l'honneur militaire est satisfait et qu'il n'existe plus une seule chance de salut pour reculer même devant l'éventualité d'exposer une cité de quatre-vingt mille âmes aux horreurs d'un assaut; il faut avoir assisté à toutes les souffrances et à la résignation de cette ville pour ne pas avoir ^oulu la faire saccager sans utilité pour la patrie commune; il faut enfin avoir aimé Strasbourg comme je l'a aimé, pour s' expo-

sei à être mal jugé par les uns , calomnié par les autres. Mais la raison et la vérité viennent après que la passion s'est calmée, et leur règne est alors définitif; c'est là-dessus que je compte ; c'est là et dans ma conscience que j'ai trouvé des consolations contre les attaques dont j'ai été l'objet. »

Je pourrais multiplier ainsi les passages pleins de cœur et de loyauté de ces lettres qui me font si grand lionnem* et si grande joie.

Parmi les renseignements sur les faits militaires que j'ai ajoutés à cette édition, se trouve le récit des opérations confiées au 87'^ de ligne, un brave régiment qui rendit à la défense des services hors ligne. Je serais ingrat si je ne disais que c'est encore grâce à l'honorable magistrat qui déjà m'avait mis en rapport avec le général Uhrich, que je possède ces renseignements pleins d'intérêt. Lié d'amitié avec un ollicicr du S?*', il a eu la complaisance de lui demander quelques notes sur le rôle rempli par son régiment, notes que j'ai reproduites avec soin, le témoigne ici toute ma reconnaissance à celui dont l'obligeante courtoisie me fut d'un secours si précieux.

J'ai intercalé dans les pages de mon petit livre des gravures représentant différentes vues de Strasbourg après le bombardement. Le Théâtre et la Préfecture, la brèche, la porte de Pierres, la porte Nationale, la Bibliothèque, les ruines du faubourg de Pierres, la porte de France à la Citadelle, la Prison militaire de la Citadelle, leglise et l'école Sainte- Aurélie ont été reproduits par le crayon du dessinateur, qui a emprunté un sujet à chaque quartier de la ville.

Le portrait du général Uhrich, qui se trouve en tête du volume, est dessiné d'après une photographie faite à Vevey, peu de temps après la capitulation de Strasbourg.

Strasbourg, 1" mars 1871.

Gustave Fischbach.

P. S. — Il est question, dans les dernières pages de ce livre, d'un homme, d'un citoyen qui a joué, vers la fin du siège de Strasbourg, un rôle bien éminent et dont la mort subite vient de plonger

notre cité dans le deuil et la douleur. Nous voulons parler du D"" Kûss, professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg, nommé maire de la ville pendant le bombardement, le jour où la proclamation de la République fut connue dans la place assiégée.

Le docteur Kûss comptait parmi les citoyens les plus estimés de notre cité ; c'était Thonnéte homme par excellence, le républicain austère et sensé devant lequel chacun s'inclinait avec respect; le monde scientifique le rangeait parmi les savants dont la parole avait le plus d'autorité; ses intimes le disaient le meilleur et le plus dévoué des amis.

Malade, affaibli, il partit le mois dernier pour l'Assemblée nationale de Bordeaux, où renvoyaient les suffrages de cent mille de ses concitoyens. A peine est- il arrivé que le mal qui le minait s'aggrave, et le P*^ mars, le jour où les préliminaires de paix sont ratifiés, le jour où l'Alsace est détachée de la France, le D*^ Kûss expire loin des siens, loin de la ville de Strasbourg, pour laquelle il avait tout sacrifié.

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La population stiasbourgeoise tout entière vient de rendre les derniers honneurs à la dépouille de son dernier maire français ; les funérailles du grand citoyen ont été la cérémonie la plus imposante et la plus grandiose dont notre cité ait jamais donné le spectacle.

Nous sommes heureux de pouvoir reproduire dans ce livre les traits de F homme que l'Alsace vient de perdre et auquel nous avons tous voué ici un éternel culte de reconnaissance.

Strasbourg, 10 mars 1871.

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