‹ Le siége de Paris (volume 4)Chapitre 15 sur 36 · STRASBOURG · texte numérisé non relu

STRASBOURG

Le 6 août 1870 se livrait la bataille de Frœschwiller, où Tarmée de Mac-Mahon dut, après une lutte admirable, reculer devant des forces supérieures. L'aile droite des combattants français fut coupée ; on entendit le cri : Saiwe qui peut! et bientôt la route trembla sous le pas des chevaux que des milliers de cavaliers lançaient ventre à terre vers la ville de Haguenau. Hussards, cuirassiers, artilleurs, turcos, zouaves, chasseurs à pied, chacun avait sauté sur le premier cheval qu'il avait pu saisir, et la bande tout entière galopait avec

fureur, en criant sur son passage aux populations affolées : « Les Prussiens ! les Prussiens ! »

La triste cohue brûla le pavé des rues de Haguenau et sortit de cette \ille par la porte de Strasbourg. Les uns prirent à travers champs, les autres tombèrent au bord du chemin , quelquesuns poursuivirent leur course folle jusqu'à Strasbourg, où bientôt se répandit la nouvelle : L'armée de Mac-Mahon est battue !

Une indescriptible émotion s'empare aussitôt de la population et une agitation fiévreuse règne dans les rues. Au même instant débouchent par les faubourgs des convois de blessés provenant de l'affaire de l'avant'veille, de la bataille de Wissembourg, et le spectacle de ces hommes couverts de sang et de boue, de ces corps mutilés qu'on transporte à découvert , achève de répandre sur la ville de Strasbourg un épais voile de deuil. Tout à coup, frayeur nouvelle et agitation plus anxieuse encore. Un lugubre bruit retentit dans la rue : on bat la générale! Les boutiques, les maisons se ferment; les soldats courent vers les casernes \ on croit que l'ennemi est aux portes. Des ordres partent dans toutes les directions; les ponts-levis sont dressés, et à sept heures du so r la ville est complètement fermée. Des centaines d'habitants stationnent hors des murs, suppliant qu'on leur ouvre, et obtiennent enfin de pouvoir entrer encore.

La nuit pourtant fut calme au dehors; au dedans, une fièvre pénible tourmentait les esprits*, Ton avait je ne sais quel pressentiment vague des souffrances qui devaient venir. Le lendemain, à Taube, triste spectacle. Une grande partie de Taile droite de Tarmée française, que l'ennemi avait coupée dans le combat de la veille, se réfugiait à Strasbourg. Les soldats arrivaient un à un, puis par groupes, par bandes de dix, vingt, trente; parmi eux beaucoup de blessés ; ceux-ci s'appuyaient sur un bâton, sur un fusil brisé, ou étaient couchés dans les voitures et les fourgons du train; les cavaliers, les cuirassiers surtout, avaient perdu leurs armes; ils étaient nu-téte, couverts de boue^ accablés de fatigue; les turcos, mornes et courbés, se traînaient avec peine ; les officiers, bien peu nombreux, hélas ! soutenus par les soldats, semblaient profondément abattus. Une foule énorme se pressait dans les rues et formait une haie silencieuse au long cortège des vaincus de la veille, qui passèrent pendant la journée tout entière par la ville comme un immense convoi de deuil. La nuit tombait et le triste défilé continuait toujours; le lendemain il durait encore.

Un épisode entre cent de ces deux jours mémorables : Sur la place Kléber débouchent une quarantaine de turcos, glorieusement sales, déchirés, les uns couverts de sang. L'un d'eux porte le drapeau du régiment et un cri d'enthousiasme part de toutes les bouches, f^we la France^ \>wenl les turcos ! crient des milliers d'assistants, et les acclamations redoublent lorsque le colonel Ducasse, commandant de la place, prend le drapeau, y suspend une couronne de lauriers et le montre à la foule du haut du balcon de l'élat-major.

A la bataille de Frœschwiller, au moment où les turcos tombaient fauchés par la mitraille, le colonel du ^^ régiment de tirailleurs algériens, passant devant quelques-uns de ses hommes encore debout, aperçut, presque seuls, le sous-heutenant Valès, porte-drapeau, le sous-lieutenant Bontoux et le sergent Abd-el-Kader-Ben-Dakich. « Votre place n'est plus ici, leur cria-t-il ; retirez-vous, sauvez notre drapeau 1 » Valès, Bontoux et Abdel-Kader obéissent à leur colonel. Ils se jettent dans un bois, traversent Frœschwiller et dépassent ReichshofFen, quand tout à coup un peloton d'uhlans s'élance sur eux. Valès et ses deux amis se cachent, s'effacent, et la charge passe rapide, balayant tout sur son passage. Quand le torrent des chevaux s'est écoulé, Bontoux et Valès se relèvent, cherchant l'Arabe, qui avait disparu. Après d'incroyables péripéties, les trois braves se trou-

vèrent réunis de nouveau; ils gagnent la route de Haguenau, atteignent cette ville dans la nuit, brisés et anéantis, mais heureux et fiers, car Taigle du régiment est sauvée! Le lendemain ils arrivaient à Strasbourg.

C'est ce drapeau-là que le commandant de la place de Strasbourg venait de montrer à la foule. L'incident causa une touchante émotion.

Les élections municipales, qui avaient commencé le 6 août, ne furent point continuées. Quelques électeurs seulement s'étaient présentés au scrutin, et le 7 les bureaux ne furent même plus ouveris. Les portes de la ville étant fermées, les habitants de la banlieue n'auraient pu venir déposer leur vote dans l'urne; d'autres préoccupations du reste agitaient les esprits. L'ennemi occupait Haguenau, il était donc à six lieues de la ville ; puis il occupa Brumath, distant de trois lieues à peine. Tout annonçait le dano^er.

Le 7, au matin, le placard suivant fut affiché sur les murs :

PREFECTURE DU BAS-RHIN

H Le préfet du Bas-Rhin informe les habitants de Strasbourg que la ville est mise en état de siège.

u Strasbourg, le 6 août 1870.

« Baron Pron. »

Le départeinent était déjà en état de siège depuis plusieurs semaines, de même que le Haut- Rhin et la Moselle. L'avis du préfet ne créait donc pas une situation nouvelle pour la ville ; il ne faisait que mettre en vigueur quelques dispositions spéciales aux places fortes déclarées en état de siège.

Dès le 7 août les communications postales avec le dehors devinrent irrégulières. Le courrier de Paris du 6 arriva à Strasbourg le 7, à neuf heures du soir, au lieu d'arriver le matin. Le train-poste avait dû s'arrêter à Saverne et les dépêches avaient été transportées par la grande route jusqu'à Stras bourg. Les communications télégraphiques furent interrompues aussi, et dès ce moment commença cette période d'isolement et d'incertitude dans laquelle vécut la ville pendant de longues semaines, où les bruits, les rumeurs, les mensonges étaient la seule pâture donnée à la curiosité anxieuse de la population.

L'armée allemande se rapproche de plus en plus, et de nombreux habitants des villages voisins nfflueiit dans les murs de Strasbourg, arrivant avec quelques objets de literie, quelques meubles et

des provisions sur leur voiture, répandant toutes sortes de rumeurs, qui, à force de passer de bouche en bouche, deviennent effrayantes.

Dans la journée du lundi 8, une nouvelle des plus inquiétantes causa une alarme extraordinaire dans la ville. Un officier allemand, muni du dra^ peau blanc de parlementaire, s'était présenté devant Fune des portes et avait sommé le commandant de se rendre, le menaçant, en cas de refus, du bombardement de la place. Le commandant avait refusé net, et l'on s'attendait cette nuit à entendre gronder le canon. Mais la menace de Tofficier allemand ne s'accomplit pas encore.

Le lendemain, au contraire, la confiance vint renaître dans les esprits , car on annonçait que les détachements de troupes ennemies qui avaient paru dans les communes des environs s'étaient retirés et avaient repris le chemin de Haguenau. Ils s'étaient retirés en effet, car leur but était atteint : ils avaient reconnu les alentours de la place, l'état de ses travaux de défense , les voies de communication qui l'entouraient et qui conduisaient d'un village à l'autre. Mais ils devaient revenir !

L'imprévoyance coupable qui a généralement présidé, du côté français, aux préparatifs de cette guerre, avait régné à Strasbourg comme ailleurs; la place n'était pas en état de défense quand l'ennemi se trouvait déjà aux portes. Le général Uhrich, en prenant le commandement de la sixième division militaire, avait reçu l'ordre de ne rien faire pour la défense de Strasbourg ; il devait se borner à transmettre les munitions dont les troupes opérant en Allemagne pouvaient avoir besoin !

La ville n'avait point de garnison régulière. En temps de paix, deux régiments d'artillerie, un régiment presque entier de pontonniers, deux régiments d'infanterie de ligne , deux bataillons de chasseurs à pied et des détachements des régiments du train occupaient les casernes. Toutes ces troupes, sauf une grande partie des pontonniers, étaient parties, emmenées par le maréchal Mac- Mahon.

Quand la place commença à être investie, elle avait, en fait de troupes, quelques artilleurs, quelques centaines de pontonniers , deux dépôts de régiments de ligne, deux dépôts de bataillons de chasseurs, tous réduits à leurs cadres, les bataillons de guerre ayant enlevé tous les hommes valides ; pour le génie, il y avait quelques officiers, formant un état-major incomplet, et quelques gardes.

Le 3 août, à six heures du matin , le maréchal Mac-Mahon avait fait appeler le général Uhrich ,

lui avait dit qu'il allait partir dans la matinée pour se mettre à la tête de son armée, et qu'il laissait provisoirement le 87' de ligne à Strasbourg. Il ajouta qu'il avait eu l'intention d'y laisser une brigade, mais qu'il ne le pouvait plus, son effectif étant trop restreint. Le général répondit que tant que le corps du maréchal serait au sud et le corps du général Douay au nord de Strasbourg, il se ferait fort de garantir la place contre une* attaque , peu probable d'ailleurs; mais que si Tarme'e devait s'enfoncer en Allemagne , la position deviendrait difficile. Le maréchal répondit que dans ce cas l'on aviserait, et il partit.

Le 87*^ de ligne reçut lui-même l'ordre de quitter la place -, il y fut retenu par l'investissement inattendu de la forteresse , et rendit d'éminents services à la défense.

Il y avait de plus un certain nombre de douaniers et une centaine de marins, sous le commandement du contre -amiral Excelmans et du capitaine de vaisseau Du Petit-Thouars, arrivés pour monter les canonnières destine'es à manœuvrer sur le Rhin. Quelques milliers d'hommes de toutes armes, réfugiés à Strasbourg après avoir été battus à Frœschw^iller, étaient venus s'ajouter à la petite garnison de la ville. Ils formèrent pour cette garnison un contingent numérique considérable , mais d'abord ils furent un élément de confusion et de démoralisation; la garde mobile du Bas-Rhin,

enfin, renforçait le nombre des défenseurs de la forteresse.

Les palissades n'étaient pas encore dressées ; pas un arbre n'était coupé sur les routes; l'eau des fossés des fortifications n'était pas plus haute qu'en temps de paix ; les pièces de remparts étaient sans artilleurs; il semblait qu'une attaque contre Strasbourg fût réputée impossible et que ceux qui parlaient de la probabilité d'un siège, d'un blocus, d'un bombardement, fussent des pessimistes qui ne savaient, dans le trouble où les jetait la peur, se rendre compte de la situation. On cherchait à prouver qu'il ne pouvait être question d'un mouvement offensif contre Strasbourg. L'objectif de l'Allemagne était maintenant la capitale de la France, et l'Allemagne ne pouvait, disait-on, détacher de son armée les troupes qui seraient nécessaires pour attaquer Strasbourg. Si Paris tombait aux mains de l'armée allemande, Strasbourg tomberait de lui-même dans ses mains , et il n'était point besoin, par conséquent, de perdre autour de cette place du temps et des soldats.

Chacun s'arrangeait ainsi une politique commode, une politique dont il pressentait bien Timpossibihté, mais qu'il s'efforçait de croire toute naturelle. L'homme est ainsi fait, qu'il juge souvent comme impossible ce qui pourrait lui être funeste ou seulement désagréable, et dans sa tête il trace aux événements une marche à sa guise ; puis vient

la réalité, et ce bel avenir d'illusions est évanoui.

Un avis du général Uhrich, commandant supérieur de la place, fit prévoir que des hostilités contre la ville étaient probables et que des événements graves étaient proches. Voici ce que le général fit afficher dans la matinée du 10 août :

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