DÉFETSSE DE MONTER SUR LES CLOCHERS ET ÉDIFICES PUBLICS
AVIS
« Il est expressément interdit, sous aucun prétexte, de monter ou de stationner sur les tours des églises ou sur les plates-formes des édifices publics de la ville, à moins d'une permission personnelle délivrée par le général commandant supérieur ou par le préfet.
« Tout individu surpris en contravention au présent ordre sera incarcéré.
« Strasbourg, le 16 août 1870.
« Le préfet, Baron Pron. »
On craignait que les assiégeants n'eussent des intelligences dans la place, et on supposait que des signaux pourraient leur être faits du haut des édifices élevés. C'est celle crainte qui motiva cet arrêté.
Plusieurs bâtiments, parmi lesquels le couvent du Bon-Pasteur, situé tout près de l'Orangerie, en face de la Robertsau, que Tennemi occupait, gênaient beaucoup la vue et le tir des artilleurs de la Citadelle et du rempart de la porte des Pêcheurs, et Ton dut se résoudre à les démolir. Le 17 août, la 3' compagnie du 4' bataillon du 18- de ligne quittait les ouvrages avancés de la Citadelle avec la mission d'occuper le Bon-Pasteur et de prévenir les habitants du voisinage d'avoir à vider leurs maisons, qui devaient être incendiées dans la journée avec le couvent et les sapins qui entouraient rOrangerie.
A deux heures et demie du malin, la compagnie se mettait en marche, une section en avant, commandée par le lieutenant Luya, uue autre section en soutien, sous les ordres du capitaine Laporte et du sous-lieutenant Leroy.
On avait dit que le Bon-Pasteur était occupé par les Badois, et, après une marche comme on en fait dans ces sortes d'opérations, le couvent fut cerné par les soldats. Mais ils ne s'y trouvaient pas, et l'établissement fut occupé d'abord par la section d'avant-garde, puis par l'autre section.
Tout à coup l'ennemi, posté dans une maison situe'e de l'autre côté du canal, dirigea sur les Français un feu très -gênant, durant lequel le clairon Bastier fut atteint d'une grave blessure à la jambe.
Vu la configuration du terrain, le moyen le plus simple de se faire respecter et de mener à bonne fin les diverses opérations qu'on devait exécuter était de déloger Tennemi de son poste. Du reste, la vivacité des soldats ne leur permit guère l'inactivité.
Trois escouades furent déployées en tirailleurs, le sous-lieutenant Leroy à gauche, le lieutenant Luya au centre, le sergent Jérôme à droite, pendant que le reste de la compagnie gardait le couvent sous les ordres du capitaine Laporte.
Ces escouades s'avancèrent résolument, presque sans tirer, en s'abritant derrière les arbres et la berge; elles se postèrent derrière la digue du canal et un pont détruit, qui formait un excellent abri.
De là, un feu nourri fut dirigé sur la maison et sur la digue que l'ennemi occupait. Celui-ci fut débusqué, et obligé de se cacher derrière la digue. En ce moment, des renforts survinrent aux Badois, et les Français, prenant de front et de flanc ces troupes qui accouraient, leur firent éprouver quelques pertes. A partir de cet instant, la fusillade fut très-vive des deux côtés, et pendant près d'une
heure les coups de feu s'échangèrent d'une rive du canal à l'autre.
La compagnie du 18» avait eu sept blessés. Des habitants de la Robertsau assurèrent que les Badois avaient eu quarante hommes «lis hors de combat.
Le but de la reconnaissance était atteint; le Bon- Pasteur et les maisons voisines étaient évacués, et dans l'après-midi du même jour, les canons de la Citadelle purent détruire les bâtiments qui ob» struaient la vue des défenseurs de la place.
Pendant près de trois heures la Citadelle envova des projectiles contre ces constructions. Les boulets qui devaient renverser le Bon-Pasteur ne produisirent pas un effet immédiat , ils le traversaient, le criblaient de trous; mais l'édifice, construit en torchis, ne s'écroula pas de suite. On l'alluma, et à huit heures du soir les flammes s'en échappaient ; le lendemain matin le feu l'avait détruit. La garde mobile avait été particulièrement chargée de l'opération, qui la familiarisa un peu avec la manœuvre du canon.
Ce jour-là, comme bien souvent encore, la ville était pleine d'une rumeur qui mettait les cœurs en joie. On disait que les troupes ennemies qui se trouvaient dans les villages voisins, àlllkirch, Eckbolsheim,Lingolsheim, Mundolsheim, Holtzheim, s'étaient concentrées rapidement pour se porter toutes du côté de Geispolsheim, où quelque événe-
meut extraordinaire devait se passer. On disait qu'un corps français marchant sur Strasbourg avait été signalé à Fennemi, et que celui-ci allait a la rencontre de ceux qui venaient délivrer la ville.
Les mouvements de troupes, la concentration à Geispolslieim, le corps français surtout, pures inventions.
Ce qui n'était pas inventé et ce qui circulait aussi , c'est que l'armée des assiégeants était renforcée, que des batteries s'élevaient de tous côtés autour de la ville et que les villages voisins étaient complètement occupés par les troupes allemandes, qui avaient construit des barricades sur la route, à l'entrée et à la sortie de ces villages.
Les opérations nécessitées par la défense de la place n'étaient pas encore achevées et l'ennemi entourait la ville depuis plus d'une semaine déjà. La commune de Schiltigheim , le premier village que l'on rencontre en sortant de Strasbourg par la porte de Pierres, avait pris dans ces dernières années un développement extraordinaire, grâce à l'industrie de la brasserie strasbourgeoise , qui y
avait élevé de nombreuses constructions. De vastes et splendides établissements avaient été bâtis tout autour de Schiltigheim, dont les dernières maisons arrivaient ainsi jusqu'à quelques centaines de mètres seulement des ouvrages des fortifications. Ces constructions , solidement faites , pouvaient servir d'abri et de poste d'observation à l'ennemi, et il fallut en faire le sacrifice.
Quatre compagnies du 87* de ligne et un détachement de travailleurs du 18^ de ligne sortirent par la porte de Pierres, à cinq heures du matin, et arrivèrent à l'entrée de Schiltigbeim sans d'abord rencontrer de résistance de la part de l'ennemi, qui s'était retranché dans Pijitérieur du village.
Deux compagnies furent alors employées : l'une, avec les travailleurs du 18% à abattre les arbres du cimetière Sainte-Hélène, condamnés aussi par les intérêts de la défense ; l'autre, à mettre le feu aux bâtiments dont la destruction avait paru nécessaire. Des brasseries, des malteries, de belles maisons de campagne, d'énormes hangars se trouvèrent bientôt en flammes.
De longues années de travail, des industries florissantes, des millions étaient anéantis.
Pour protéger l'opération des travailleurs , la r* compagnie du l*""" bataillon avait été lancée en avant en tirailleurs, et la 6^ compagnie du même bataillon occupait à l'entrée de Schiltigheim , à
gauche, la route de Wissembourg. Cette dernière compagnie partit de là, dirigée par le colonel Blot, pour faire la reconnaissance du couvent Saint- Charles, situé un peu plus loin, à droite de la route, et qu'on supposait occupé par l'ennemi; ce mouvement fut appuyé, à droite par la 1" compagnie qui, conduite par le commandant Rousseau, s'avança sur la route de Soufflenbeim, jusqu'à la hauteur du bâtiment de la gendarmerie; elle trouva là une barricade en planches que les assiégeants abandonnèrent aussitôt pour se réfugier derrière un second retranchement plus fort , élevé à 60 ou 80 mètres en arrière. Un feu des plus vifs s'engagea alors sur ce point; la !'• compagnie se maintint derrière la barricade jusqu'à ce que, la reconnaissance du couvent Saint-Charles étant terminée sans qu'on y eût rencontré l'ennemi, l'ordre lui fut donné de se replier; elle opéra sa retraite en échelons par sections, en contimjant à tirailler jusqu'à la sortie du village, accompagnée des feux des assiégeants, mais non poursuivie par ces derniers. Les différents détachements qui avaient pris part à la sortie se réunirent au- dessous du cimetière Sainte- Hélène et rentrèrent à huit heures et demie dans la place, en ayant eu six hommes tués, un officier et dix-neuf sous-officiers et soldats blessés.
Nous avons dit que le cimetière Sainte-Hélène , situé à l'entrée de Schiltigheim, dut subir aussi
des mutilations. Les morts même ne pouvaient être respectés ! Les sombres allées de sapins qui entrecoupaient ce cimetière, les peupliers qui l'entouraient, les grands saules qui ombrageaient les tombes furent abattus par la hache ; les pierres lumulaires seules restèrent debout, mais nues et privées de cette obscurité mystérieuse dont les branchages les couvraient.
Le fossoyeur du cimetière, le père Geiss, rentra tristement en ville, abandonnant sa maisonnette et n'emportant que ses registres d'inhumation. Il avait planté contre sa demeure une treille qui était devenue célèbre à Strasbourg. Presque chaque année elle portait des raisins en quantité si énorme qu'on allait la visiter avec grand empressement, et le fossoyeur était tout heureux de la célébrité acquise par sa treille. En 1870, pour la première fois, on n'est pas allé admirer les raisins du père Geiss.
Depuis la nuit du 1 5 août l'ennemi n'avait plus lancé de projectiles dans la place, et l'on essayait de se persuader que le bombardement n'avait eu lieu qu'à l'occasion de la fête de Napoléon et que la population civile n'avait plus rien à redouter de l'artillerie des assiégeants. On n'était pas rassuré pourtant, car de vagues bruits circulaient au sujet de sommations réitérées de se rendre que l'ennemi avait faites, en menaçant du bombardement si ces sommations restaient sans résultat.
Ah! elles resteront dans la mémoire des Strasl)oiirgeois nos contemporains, et dans les annales de Strasbourg, à travers les siècles futurs, ces nuits des mois d'août et de septembre de l'année 1870.
Le 1 8 août , à neuf heures du soir, une détonation terrible retentit dans la ville. C'était un obus que les ennemis envoyaient des alentours.
Puis les projectiles se succédèrent presque sans interruption. Les sifflements stridents se croisaient dans les airs et les obus éclataient dans les rues, sur les maisons, dans les cours avec un bruit épouvantable qui se répétait sourdement dans le silence de la nuit.
A minuit, une vive lueur couvrit tout à coup le quartier du faubourg National; un immense incendie venait d'éclater dans la rue Sainte-Aurélie, allumé, disait-on, par une bombe tombée dans une grange remplie de foin. Le feu fit des progrès rapides, et en quelques instants une dizaine de bâtiments, composant six ou sept propriétés» ne formèrent plus qu'un seul brasier.
En état de siège l'usage est de ne pas sonner le tocsin en cas de sinistre, afin de ne point donner d'avertissement à l'ennemi', l'organisation du service des incendies permit néanmoins d'amener promptement des secours, et on se mit courageusement à attaquer les flammes. Les habitants des maisons en l'eu essayaient encore de sauver leur mobilier; qu'^lques-uns dVntrc eux réussirent à transporter
dans la rue une partie de leur avoir; mais bien des objets durent être abandonnés ; des bestiaux, des provisions nombreuses, objets précieux en temps de siège, des marchandises de toute espèce devinrent la proie du feu.
Les propriétés des sieurs Federlin, jardinierscultivateurs; la maison Schott; la maison Freisz, habitée par M. Haberer, lithographe; la maison occupée par MM. Lévy frères, marchands de chiffons; la maison Kirnmann, d'autres maisons encore furent détruites de fond en comble ; une vaste étendue comprise entre la rue Sainte-Aurélie et le faubourg National ne fut plus dans quelques heures qu'un monceau de ruines.
La garde mobile, des détachements de troupes, la population prêtèrent un énergique concours aux pompiers, qui maîtrisèrent les flammes vers le matin entre quatre et cinq heures. Le faubourg National était encombré de meubles, de décombres; des milliers de personnes contemplaient le lendemain ce triste tableau.
Les obus continuèrent à pleuvoir pendant toute la nuit et à chaque instant il y avait quelque nouveau désastre ou quelque malheur à signaler.
Outre les batteries ennemies établies à Test et à Fouest delà ville, plusieurs batteries volantes concoururent à ce bombardement.
La maison Carré, place Gutenberg, eut les glaces de son V"- étage brisées par un obus; un pro-
jectile entra sur la même place dans la terrasse de la maison Sick et Marckert; rue des Serruriers, 15, au coin de la rue delà Chaîne, un obus démolit un mur et une cheminée et brisa les fenêtres d'une maison contiguë; la maison Masson, rue des ociTuriers, eut deux plafonds percés; dans la rue de l'Épine, la rue de TAil et la rue des Tonneliers des projectiles tombèrent sur les bâtiments en démolissant les toitures et les murs; un obus éclata au milieu de la rue du Bateau ; un autre fut lancé sur la maison de MM. Dietrich frères, quai Saint- Nicolas ; devant l'estaminet Scliûtzenberger, rue du Yieux-Marché-aux-Poissons , un obus éclata sur le pavé ; six maisons du quai des Bateliers furent atteintes ; un projectile tomba dans la cour du quartier Saint-Nicolas .
La brasserie des Deu r -Cognées^ le Poèle-des- Jardiniers ^ au faubourg National ; la maison SchaefPer, V hôtel d'Angleterre^ au Vieux-Marché aux-Vins, reçurent des projectiles et furent fortement endommages.
Aux environs de la Cathédrale, graves atteintes et graves malheurs; la Cathédrale elle-même ne fut pas épargnée, et une des galeries de la façade principale fut ébréchëe par un projectile. Un obus tomba sur un bateau amarré devant le chemin de halage du quai des Bateliers, le troua en éclatant avec fracas et le fit sombrer; dans la rue des Pu celles, la maison Momv reçut un obus.
liH maison Bach, rue des Juifs, construite en pierre de taille de 70 centimètres d'épaisseur, eut sa façade éventrée par un obus, qui éclata dans un appartement et dévasta tout le mobilier. Dans la rue des Charpentiers, un obus tomba sur la maison de Dartein ; un officier d'artillerie qui était en observation sur la cathédrale vit le projectile s'abattre sur cette maison qu'habitait sa femme; il ne quitta point son poste , mais envoya immédiatement prendre des informations; l'obus était tombé sur le lit occupé par la dame dix minutes auparavant, et en éclatant avait tout brisé dans l'appartement, sans causer de blessure à personne.
Dans la rue de l'Arc-en-Giel, terrible malheur. Un obus tomba sur un pensionnat tenu par des sœurs, pendant que les enfants étaient en prière; cinq jeunes filles furent tuées sur le coup; six autres, dont l'une mourante, furent transportées aussitôt à l'ambulance du Petit-Séminaire. M. le docteur Herrgott, médecin en chef, donna les premiers soins à ces malheureuses enfants ; quand il arriva, les pauvres petites filles étaient pâles et tremblantes dans leurs lits, au milieu des soldats blessés. Trois d'entre elles furent amputées de la jambe, une autre de la cuisse. Les quatre amputations achevées, le docteur Herrgott s'approcha d'une cinquième victime qui s'écria : « Oh ! monsieur, ne me coupez pas les jambes ! » et le docteur eut la joie de lui dire que cela n'était pas néces-
saire. Une sixième jeune fille était si gravement atteinte, qu'elle mourut quelques heures après. En même temps on apportait à l'ambulance un ouvrier mortellement frappé dans la rue.
Dans la rue Saint-Guillaume, une grande maison nouvellement construite à côté du Jardin botanique lut fortement endommagée ; le presbytère de l'église Saint-Guillaume eut une partie de son toit enlevée; deux bombes tombèrent sur la Manufacture des tabacs, qui fut immédiatement évacuée.
Dix-sept maisons furent atteintes dans le quartier de la Krutenau.
La citadelle était le point de mire principal d'une batterie établie à Kehl, près du Rhin. Là, le bombardement semblait ne plus devoir cesser. Les obus et les bombes y tombaient comme la grêle, blessaient, tuaient, brûlaient, brisaient et dévastaient. Un turco eut les jambes coupées*, des soldats de toutes armes, des gardes mobiles furent atteints par des éclats. Des femmes, des enfants, des militaires s'étaient réfugiés dans une casemate; les femmes, les enfants priaient, pleuraient, accroupis dans le souterrain qui lui-même n'était pas à l'abri des projectiles, car deux obus y entrèrent. Tout à coup un artilleur se précipite dans la casemate : « Vous êtes sous une poudrière, cria-t-il, et l'ennemi semble viser cet endroit!... » La poudrière heureusement était bien garantie. Quelle catastrophe si une bombe y avait pénétré ! Les
malheureux réfugiés profitèrent d'un instant de répit pour courir s'abriter ailleurs.
La tour de l'église de la Citadelle, le bâtiment des officiers supérieurs , les casernes , Farsenal avaient été gravement endommagés par les projectiles.
Un obus tomba dans la salle de Técole Saint- Guillaume, à rheure de la classe, et éclata. Par bonheur, on avait fermé l'école la veille et aucun enfant ne se trouvait dans la salle; les pupitres et les bancs volèrent en pièces. Si les classes avaient été prolongées d'un jour, on aurait compte peutêtre cinquante victimes de plus dans cette sinistre journée.
Les projectiles qui arrivaient du côté de Kelil vers la porte des Pécheurs firent plusieurs victimes parmi les ouvriers qui travaillaient, en dehors de cette porte^ à démolir quelques constructions. Un ouvrier occupé à la démolition du Petit-Moulin fut atteint par deux éclats qui lui causèrent des blessures auxquelles il succomba quelques heures après. Des projectiles furent lancés en grand nombre sur le chemin de lialage, hors la porte des Pêcheurs, sur les chantiers où les ouvriers chargeaient dans des bateaux d'énormes quantités de bois qui, par ordre supérieur, devaient être rentrées à très-bref délai en ville.
Des projectiles tombèrent sur la place au Sable', d'autres éclatèrent contre la muraille du quai, aux
abords du pont Saint-Eiienne ; un ol)US ou un éclat vint frapper le bâtiment du Petit-Séminaire où se trouvaient de nombreux blessés. Plusieurs obus tombèrent aussi dans le canal des Faux-Remparts.
Partout enfin l'on constatait quelque dégât , quelque accident, quelque grave malheur.
La matinée du 19 fut calme; dans l'après-midi, le canon tonna du haut des remparts, d'où l'artillerie démolissait à coups de boulets plusieurs constructions situées près de la porte Nationale et près de la porte de Saverne et pouvant offrir- à l'ennemi un abri pour l'attaque.
Dans la soirée, des détonations partaient de temps en temps des ouvrages de la place. Vers minuit, une vive fusillade et plusieurs coups de canon retentirent du côté du faubourg National. Pendant près d'une demi-heure^ la fusillade continua sans interruption, et le matin encore, d'intervalles en intervalles, les grosses pièces placées sur le rempart de la porte Nationale tonnaient avec fracas.
La ville se remplit aussitôt de toutes sortes de
bruits au sujet d'attaques qui auraient été tentées de ce côté par l'ennemi. On disait que de nombreux soldats étaient arrivés en bateaux jusqu'aux Ponts-Couverts, dont ils voulaient forcer l'entrée ; que les coups de feu partis du haut de nos fortifications les avaient décimés, et que les bateaux avaient été en partie coulés.
Aucune tentative pourtant n'avait été faite de ce côté de rill. C'était le petit fort nommé le Pâté, situé hors la porte Nationale , à droite de la route de la Montagne-Verte, que des détachements ennemis avaient essayé de surprendre, protégés par une batterie établie près du cimetière Saint-Gall. Ce fort du Pâté était à peu près unique dans son genre aux environs de Strasbourg : dominant deux routes à l'angle desquelles il est situé , entouré d'eau, casemate, il couvrait à la fois la porte Nationale et les abords de la ville par la rive gauche de l'Ill. C'est un des points que l'ennemi avait principalement en vue, parce que s'il avait réussi à s'y établir, il se serait trouvé au niveau des remparts de la porte Nationale. Le cimetière Saint- Gall, dont le terrain est très-accidenté, et qui était occupé par les assiégeants, constituait une position importante pour ceux-ci; dans les blocus de 1814 et 1815les Français occupaient le cimetière.
La fusillade qu'on avait entendue avait donc été échangée entre les soldats postés au Pâté et l'ennemi qui s'approchait, pendant que la batterie du
cimetière Saint-Gall couvrait ses mouvements. Du haut du fort Blanc, ouvrage assez élevé et dominant les alentours, l'artillerie française avait pointé ses pièces sur la batterie ennemie, et, tirant pardessus le Pâté, avait démonté celle-ci au cinquième coup de canon. Quelques blessés du côté des Français ; chez l'ennemi, des morts et des blessés.
La garde mobile prenait part à toutes ces escarmouches, à tous ces petits engagements, et chaque jour elle devenait plus familière avec Fart de la guerre.
La proclamation suivante, qui lui fut adressée par le général Uhrich, prouve du reste comment les services ren^ius par la garde mobile étaient appréciés ;