‹ Le siége de Paris (volume 4)Chapitre 21 sur 36 · ORDRE DE LA DIVISION · texte numérisé non relu

ORDRE DE LA DIVISION

« Officiers, sous-officieis, caporaux et brigadiers de la garde nationale mobile,

« Les opérations relatives à la formation des bataillons ou batteries de la garde nationale mobile étant terminées, mon intention était de vous laisser acquérir, sous la direction de vos chefs, un certain degré d'instruction, et ensuite de vous convoquer pour vous passer en revue et apprécier vos efforts à

- 65 — , devenir rapidement des soldats initiés au métier des armes.

« Les circonstances ne me permettent pas de réaliser ce projet. L'ennemi a fait son apparition autour des murs de la place. Votre présence sur les remparts et dans les ouvrages détachés est une nécessité de tous les instants; j'ajourne donc le moment de vous voir sous les armes. Il m'est rendu compte de votre attitude devant l'ennemi. Chaque jour vous vous montrez plus familiers avec les exigences du service et plus solides en présence des dangers qui se produisent.

« Vous serez bientôt complètement aguerris, vous et vos chefs; je vous remercie de vos efforts pour atteindre ce but.... Persévérez! !

« Fait au quartier général à Strasbourg , le 19 août 1870.

« Le général de division, commandant supérieur,

« Uhrich. « .

Un seul événement signala cette journée, mais il suffit pour mettre la ville en mouvement et pour occuper toutes les conversations :

A quatre heures de Taprès-midi, le capitaineadjudant de place Rœderer, accompagné du trompette Hœltzel, sortait par la porte de Pierres, se rendant au quartier général badois établi près de Schiltigheim, pour un échange de correspondances. Le capitaine Rœderer et le trompette , qui avaient déjà plusieurs fois fait le trajet, étaient à cheval et portaient le drapeauj^lanc du parleuientaire; après avoir rempli leur mission, ils revenaient par la petite route de Schiltigheim, lorsqu'à trois cents mètres environ de la place, le capitaine fit galoper son cheval. Les parlementaires, paraît-i!, doivent, d'après les règles de la guerre, revenir au pas vers la place d'où ils ont été envoyés.

Au même instant , des coups de feu partirent d'une houblonnière voisine; deux balles vinrent frapper le capitaine Rœderer : l'une l'atteignit au mollet, l'autre lui laboura le cou; son cheval s'abattit sous lui. Le trompette Hœltzel eut le képi traversé par une balle et la partie supérieure de la tête etfleurée; une autre balle lui traversa la paroi gauche de la poitrine, sans faire de lésions graves. Les deux cavaliers tombèrent et furent recueillis par des ouvriers qui travaillaient dans les environs et qui les transportèrent en ville sur des brancards.

On eut peine à croire que cet événement ne fût pas le résultat d'un malentendu; quelques tirailleu ennemis, se disait-on, voyant galoper le cheval du capitaine, auront tiré à tout hasard sur ce dernier

et sur le soldat qui l'accompagnait. Dès que le général Uhrich fut informé de ce grave événement, il écrivit au général de Werder; mais sa lettre n'était pas encore partie qu'il reçut du chef d'étatmajor allemand une dépêche conçue dans des termes fort convenables, exprimant de vifs regrets, et affirmant qu'il y avait eu erreur et non mauvaise foi, ni méchanceté de la part des soldats, annonçant que ceux-ci, néanmoins, seraient traduits devant un conseil de guerre. Le général Uhrich ne put que se déclarer satisfait; il accepta les explications données et intercéda même par écrit en faveur des coupables.

Le côté nord, qui devint le front d'attaque, était fortifié par de nombreux ouvrages se soutenant entre eux et s'étendant à une assez grande distance devant la place. Mais il était dominé en même temps par les collines, par les élévations de terrain sur lesquelles ou contre lesquelles sont bâtis les villages de Schiltigheim et de Hausbergen qu'occupait Tennemi. Le désavantage résultant pour la place de cette inégalité de terrain avait depuis longtemps frappé les hommes compétents , et

dès 1866 le général Ducrot avait mis en avant le projet de construire un fort avancé sur ces hauteurs. Mais le projet fut abandonné.

Au sud de la place, les fortifications étaient trèspeu compliquées; ce côté n'avait pas besoin, du reste, d'ouvrages avancés, car il pouvait être facilement mis sous eau à presque une lieue d'étendue et il était défendu dans une certaine mesure par la Citadelle.

La ville était à peu près dégagée, du côté nord, des bâtiments et des arbres les plus gênants pour la défense. Du côté sud, les arbres des routes étaient seuls tombés, et à quelques centaines de mètres de la place s'élevaient encore de nombreuses constructions, maisons de campagne, auberges, entourées de vastes jardins, dont l'ensemble formait un véritable village. L'ennemi n'avait pas manqué de profiter de ces abris excellents pour se rapprocher quelquefois à courte distance de la ville, et du haut des remparts on avait à plusieurs reprises signalé des éclaireurs rôdant dans les plantations d'un horticulteur dont l'établissement était tout voisin de la porte d'Austerhtz.

Le 21 août seulement, un ordre prescrivit la démolition de toutes ces constructions.

C'était grand dommage, en vérité, de démolir les jolies maisons neuves qui s'étaient élevées là dans les dernières années, de dévaster tous les beaux jardins qui bordaient la route, d'attaquer

avec la hache ces riants bosquets, ces massifs et ces allées; mais l'avis de raiitorité disait u par ordre du général «, et ron obéit. On déménagea ce qu'on put, et pendant deux jours de longues files de voitures entrèrent en ville, chargées à s'écrouler de meubles et d'objets de toute espèce. Puis la pioche, le feu et le canon commencèrent l'œuvre de destruction.

L'ennemi recevait chaque jour de nouveaux renforts et chaque jour il cernait la place plus étroitement; il commençait ou continuait ses travaux autour de la ville entière. Le maire se vit forcé, le 2 1 août, de publier un arrêté par lequel il prévenait la population que les inhumations n'étaient plus possibles hors des murs et qu'un emplacement avait dû être assigné à l'intérieur de Strasbourg pour enterrer les morts. Plusieurs convois mortuaires, à peine sortis par les portes, avaient dû rebrousser chemin devant les projectiles ennemis ou devant des détachements de soldats qui leur défendaient d'aller plus loin.

Voici l'arrêté en question :

MAIRIE DE LA VILLE DE STRASBOURG

ARRÊTÉ

« Nous maire de la ville de Strasbourg, •

« Vu l'état de siège,

« Considérant que le cimetière de Sainte-Hé-

lène est occupé pour la défense de la ville; que le cimetière de Saint-Gall vient d'être envahi par l'ennemi, et que le cimetière Saint-Urbain, dont le sous-sol est rempli par les eaux d'inondation et qui n'offre plus beaucoup de tetrains disponibles pour de nouvelles tombes, est également exposé à être occupé par l'ennemi;

u Que dans ces circonstances il y a lieu de recourir à une mesure exceptionnelle et de faire provisoirement les inhumations à l'intérieur de la ville;

ce Avons arrêté ce qui suit :

« Art. V. Les inhumations se feront provisoirement au Jardin botanique.

« Toutes les précautions seront prises à l'effet de prévenir les exhalaisons insalubres.

« Après la cessation de l'état de siège, les corps pourront être exhumés et transportés aux anciens cimetières.

« Art. 2. Le présent arrêté sera soumis à l'approbation de M. le préfet et de M. le général de division commandant l'état de siège.

« Fait à Strasbourg, à l'Hôtel de Ville, le 20

août 1870.

« Le maire, Humann.

« Vu et approuvé :

» Le général de division, commandant supérieur,

« Uhrich.

« Le préfet du Bas-Rhin, Baron Pron. r

Le Jardin botanique, dont il est question dans cet acte municipal, est situé dans le quartier de l'Académie, en face même des bâtiments de l'Académie. C'est là qu'on creusa des fosses énormes et qu'on déposa côte à côte, pendant toute la durée du siège, le riche et le pauvre, le vieillard et l'enfant, l'officier et le simple soldat. Une petite croix de bois, sur laquelle un nom était barbouillé à la hâte, indiquait la place de chaque cercueil, et chaque jour il fallut élargir cette tombe commune, où tant de victimes furent déposées.

Elle est là en grande partie, dans cet enclos transformé en champ funèbre, l'histoire de la résistance héroïque de Strasbourg, et chacune de ces croix représente un drame. L'une dit que l'enfant innocent fut frappé d'un obus au milieu de ses jeux insouciants; l'autre raconte qu'un père, qu'une mère fut arrachée du milieu des siens; ici le soldat, héros obscur, tombé aux avant-postes, foudrové sur le rempart; là, l'officier, enlevé à la tête de ses hommes. Chaque Strasbourgeois a vu porter là-bas, dans ce triste jardin, un parent, un ami, un être cher; car chaque jour, pendant de longues semaines, a eu son deuil, et l'on ne pouvait passer une heure sans apprendre qu'une nouvelle victime venait d'être frappée.

Mais laissons encore ces descriptions attristantes; nous allons arriver bientôt aux pages douloureuses.

De temps à autre, on réussissait à faire entrer

en ville quelques provisions, quelques bestiaux ; et des spéculateurs éhontés s'empressaient de tirer profit de la situation malheureuse des habitants, pour leur vendre, aux prix les plus élevés, les vivres qu'ils allaient de grand malin acheter aux abords des portes.

Il fallut que l'autorité prît des mesures pour faire cesser ce trafic, et le maire rendit à ce sujet l'arrêté suivant, qui mit fin, mais non complètement, à ces marchés honteux.

IVIAIRIE DE LA VILLE DE STRASBOURG

ARRÊTÉ

« Nous maire de la ville de Strasbourg,

« Vu l'état de siège,

« Vu la dépêche par laquelle M. l'intendant militaire informe l'autorité que des courtiers vont audevant des cultivateurs qui amènent du bétail en ville, les engageant à le leur vendre à des prix très-modérés, et le revendent ensuite à des prix exagérés ;

u Considérant que ces procédés constituent de véritables manœuvres qui, dans les circonstances actuelles, auraient pour résultat de faire accaparer par quelques intermédiaires le monopole du commerce du bétail, et qu'il appartient à l'administration de les faire cesser;

« Arrêtons :

« 1" Tout le bétail amené dans l'intérieur de la ville, pendant la durée du blocus, sera conduit directement sur le marché public établi aux abords de r abattoir. Ce marché aura lieu provisoirement tous les jours de huit heures du matin à six heures du soir.

« Défense expresse est faite à qui que ce soit d'aller au-devant des cultivateurs qui amènent du bétail en ville, dans le but de les engager à traiter pour la vente de leurs animaux, à ne pas se rendre au marché public, ou à ne vendre qu'à un certain prix.

« 2** Le présent arrêté sera soumis à l'approbation de M. le général de division commandant supérieur.

« M, le commissaire central est chargé d'en assurer l'exécution.

« Strasbourg, le 20 août 1870.

Le maire, Hlmann.

« Vu et approuvé :

« Le général de division, commandant supérieur,

« Uhrich. »

La journée fut signalée par de petites escarmou-

ches d'artillerie dans lesquelles les canons des remparts démolissaient quelque batterie volante ou cherchaient à empêcher les travaux des assiégeants. L'artillerie de la place venait d'être renforcée d'un certain nombre de gardes nationaux qui avaient servi autrefois dans l'armée, et qui se réunirent sous le commandement d'un ancien capitaine, M. Hering, et firent le service des remparts comme les soldats des troupes régulières.

La nuit fut tranquille. Deux ou trois coups de feu dans le lointain : quelque sentinelle qui aura cru voir un danger. Du côté de la porte Nationale une immense lueur se reflétait au ciel. Dans la journée on avait incendié, pour déblayer les abords de la place, plusieurs bâtiments situés sur la route de Lingolslieim et de la Montagne - F ei^te. La lueur provenait de ces bâtiments qui étaient encore en flammes.

La poudre ne parla ni dans la nuit du 21 août ni dans la journée du 22', on ne comptait pas quelques coups de fusil échangés entre l'un ou l'autre des postes des fortifications et les patrouilles ennemies. Mais une émotion terrible s'empara de la population vers le soir. On avait appris que le gêné-

rai commandant les troupes assiégeantes avait encore une fois sommé le commandant de la place de se rendre et lui avait annoncé qu'il était prêt pour le siège et le bombardement régulier de la ville. La nouvelle n'avait pas été officiellement communiquée à la population, mais elle transpira et se répandit avec la rapidité de l'éclair.

De nombreux habitants se rendirent vers le soir à la Mairie pour avoir quelques renseignements précis. Le maire avait dit à plusieurs citoyens qu'ils pouvaient être assurés de passer une nuit paisible; puis un peu plus tard, il les prévint qu'il y avait au contraire de grands dangers à craindre pour la nuit. Il y avait eu coup sur coup deux dépêches du général de Werder, la première rassurante, la seconde, au contraire, annonçant l'arrivée et le prochain emploi des pièces de fort calibre. Les citoyens qui s'étaient rendus à IHôtel de ville pour s'enquérir de ce qui se passait en réalité, rencontrèrent dans la cour M. le baron Pron, alors préfet du Bas-Rhin, qui, sur leur interpellation, leur répondit par une plaisanterie qu'il trouva sans doute agréable, mais dont on aurait pu discuter peutêtre l'opportunité. Ah! c'est que M. le baron Pron était un si plaisant fonctionnaire !

La nuit fut complètement paisible; mais on s'inquiéta de ce silence. C'était en effet le calme précédant l'orage.

MARDI n AOUT.

Le 23 aoùl, on lisait sur les murs de la ville :

6« DIVISION MILITA.IRE.

« Habitants de Strasbourg,

« Le moment solennel est arrivé.

« La ville va être assiégée et soumise aux dangers de la guerre.

« Nous faisons appel à votre patriotisme, à votre virile énergie, afin de défendre la capitale de l'Alsace, la sentinelle avancée de la France.

« Des armes seront délivrées aux citoyens désignés par M. le Maire, à refifet de concourir à la protection de nos remparts.

» Amis ! courage 1 La patrie a les yeux sur nous!

« Fait au quartier général à Strasbourg, le 22 août 1870.

« Le général de division, commandant supérieur,

« Uhrich.

« Le préfet du Bas-Rhin, Baron Pron.

« Le maire de Strasbourg, Humann. »

Il n'y avait donc plus à douter. Le moment solennel est arrivé, disait le général. Et les journées d'angoisses qu'on avait déjà passées, et les nuits du 15 et du 18 août où il y eut tant de ruines et de victimes, elles n'avaient donc point été solennelles! il y avait donc d'autres périls à craindre, d'autres malheurs à redouter?... Hélas! elles étaient bien légères les souffrances que la ville de Strasbourg avait éprouvées, si on les compare à celles qui devaient la frapper encore.

On commenta avec anxiété la proclamation du général; chacun courut chez soi, mettre en sûreté ses objets les plus précieux, et entasser ses meubles, ses papiers dans la cave, et se préparer, dans la cave aussi, un asile pour la nuit.

Tout à coup les groupes qui stalionnaient dans les rues piirent une physionomie qui semblait bien étrange dans les circonstanciés du moment. On vit les citoyens quitter comme par enchantement leur mine inquiète; on se serrait les mains avec effusion, on avait Tair heureux, joyeux, et Ton peut dire qu'il s'en fallut de peu qu'on ne s'embrassât.

On venait d'apprendre que V Impartial du Rhùi^ un des journaux paraissant à Strasbourg, avait reçu à midi un journal parisien qui contenait le récit d'une grande victoire remportée par les Fi'ancais, et plusieurs autres nouvelles tout à fait heureuses pour la France.

Depuis le 13 août on ignorait complètement à Strasbourg les événements de Paris, et ce que Ton savait de Tarmée de Metz remontait ou 17 août. Elle était donc bien naturelle la joie qui avait éclaté à l'annonce des succès remportés par les Français. Le complet isolement dans lequel on vivait avec le dehors était un poids qui pesait péniblement sur tous les esprits, et lorsque ce poids était soulevé quelque peu seulement, lorsque le voile couvrant pour les Strasbourgeois tout ce qui se passait au delà de leurs murs s'entr'ouvrait légèrement, c'était une immense sensation qui s'emparait de tous les cœurs, sensation dont on ne peut se rendre compte si Ton n'a pas été à même de l'éprouver.

En les faisant passer de bouche en bouche. Ton avait évidemment grandi les nouvelles qui ce jour-là étaient arrivées en ville; mais quand les exagérations s'effacèrent, il en resta encore assez pour contenter les esprits. A quatre heures, V Impartial du RhiJi parut; il avait communiqué les épreuves de son numéro à son confrère, le Courrier du Bas-R/iiji, et celui-ci publia en toute hâte un supplément, de telle sorte que la ville entière fut bientôt mise au courant des événements racontés par la feuille parisienne, qui était, je crois, un Moniteur du soir. On se battait devant les kiosques à journaux, et ceux qui réussissaient, dans la bagarre, à se procurer un numéro de V Impartial ou du Courrier^ étaient aussitôt entourés de cin-

quante, de cent personnes demandant qu'on lût à haute voix Tintéressant journal.

On lut donc que le maréchal Bazaine venait de remporter une grande victoire près de Metz; que les mitrailleuses françaises avaient décimé l'ennemi ; que de la splendide armée du prince Fré^ déric-Charles il ne restait que des débris ; que la Bourse de Berlin avait baissé de deux francs ; que la Prusse appelait à son aide toutes les garnisons de ses forteresses.

Dans toutes ces nouvelles favorables à la France les Strasbourgeois entrevoyaient pour leur compte particulier une délivrance prochaine; les sentiments patriotiques et le sentiment du salut personnel étaient à la fois satisfaits. On ne se demandait même pas si Tun ou l'autre des faits racontés pouvait être faux — et Dieu sait si tous ces faits ensemble étaient loin de la réalité — on se crut sauvé, Ton oublia le danger et Ton ne s'inquiéta plus de la proclamation du général annonçant que le moment solennel était arrivé.

Alors vint, pour faire crouler tout cet édifice de joie et d'espérances, la première de ces nuits horribles que Strasbourg passa dans l'angoisse et les terreurs.

A neuf heures moins le quart, un bruit dont on avait appris déjà à connaître la nature, mit subitement la population en éveil. C'était le canon qui

grondait. Le bombardement que le général ennemi avait annoncé venait de s'ouvrir.

A partir de ce moment jusqu'au lendemain à huit heures du matin, plus de onze heures durant par conséquent, le feu de l'ennemi ne cessa pas un instant. C'était un continuel roulement de tonnerre, des sifflements stridents qui s'entre-croisaient dans Fair, puis le fracas des cheminées et des murs qui s'écroulaient, et de temps en temps des cris plaintifs^ des cris de douleur qui s'entendaient au loin.

La nuit était très-sombre; il pleuvait, et du haut des remparts il était impossible de distinguer la position des batteries ennemies qui, abritées derrière quelque bâtiment ou derrière les talus du chemin de fer, tiraient sans pouvoir être démontées .

Il n'est pas possible de raconter les désastres que les innombrables projectiles lancés par l'ennemi causèrent cette nuit. Il faudrait citer presque toutes les rues de la ville et dans certaines rues presque toutes les maisons. Les obus arrivèrent de tous les côtés et tombaient sur les églises, sur la Cathedra 'e, sur les ambulances,, sur les hôpitaux.

Dans le faubourg de Pierres, le faubourg de Saverne, le faubourg National, dans la Grand'rue et dans les rues qui y aboutissent, sur la place Klé- ])er, dans la rue de la Mésange, dans le quartier

du Finckwiller, sur la place Saint-Thomas, la place des Moulins, dans la rue des Serruriers et les rues voisines, au Marclié-aux-Poissons, dans la rue des Sœurs, la rue des Frères, sur les quais, dans la rue des Maisons-Rouges, la place Saint- Nicolas, la rue Neuve-des-Pêcheurs, le quartier de TArsenal, les maisons furent criblées d'obus.

Sept projectiles tombèrent sur Thôpital civil, sans V blesser personne heureusement; un obus tomba sur le Grand-Séminaire qui renfermait une ambulance ; plusieurs obus tombèrent sur le Petit- Se'minaire, où en toute hâte on transporta dans les caves les blessés qui y étaient installés; le Séminaire protestant, également transformé en ambulance, fut atteint; dans Tambulance des Petites- Sœurs , rue Saint-Louis , un projectile tua un soldat, un zouave blessé. Au faubourg National, une femme eut les deux bras enlevés; dans la rue des Balayeurs, une femme eut l'épaule fracassée; dans la rue des Maisons-Rouges, deux enfants furent tués.

La caserne Saint-Nicolas fut fortement endommagée; la toiture de T^rsenal fut démolie; l'église Saint-Thomas, la Monnaie, le Tempîe-Neuf furent atteints par des projectiles.

Dans la rue du Jeu-des -Enfants, chez un fripier nommé Haberkorn, le feu exerça des ravages considérables; place Saint-Nicolas, au restaurant Vasbender, incendie également important.

Fti plusieurs endroits il y eut des commencements d'incendie; dans la maison Knoderer, rue des Dentelles; dans la tour de l'église Saint-Thomas le feu avait éclaté ; mais les postes de sûreté organisés par les citoyens Féteignirent promptement. Ces postes fonctionnèrent, du reste, dans toute la ville avec un dévouement et un zèle admirables. Snns crainte du pe'ril, les rondes circulaient dans les rues, et aussitôt qu'un projectile tombait sur une maison, elles se hâtaient d'accourir et de porter secours dès qu'il y avait du danger.

Pendant que les batteries établies au nord et au sud de la place bombardaient la ville même, des batteries établies à Kehl, tout près du Rhin, bombardaient la citadelle. Celle-ci fut littéralement criblée de projectiles, et le lendemain matin un des bâtiments construits dans son enceinte prenait feu et était détruit par les flammes. Les obus ne cessèrent pour ainsi dire plus de tomber sur la Citadelle à partir de ce jour jusqu'à la fin du siège. L'artillerie badoise qui la bombardait tirait nuit et jour avec trente-deux canons et huit mortiers, abrités par de forts blindages et des ouvrages en terre contre lesquels les boulets étaient impuissants.

Du côté de la porte de Saverne, près des bâtiments des Rotondes, l'ennemi avait essayé, la veille, de construire quelques ouvrages, et à quelque distance, des ouvriers français exécutaient des travaux nécessaires à la défense de la place. Pour protéger ces ouvriers et empêcher les travailleurs de l'ennemi d'achever leur besogne, on avait envoyé en avant des fortifications un piquet de vingt douaniers qui s'appuyèrent sur un autre piquet d'une vingtaine de gardes mobiles placés en arrière.

Ces quarante hommes échangèrent pendant toute la nuit des coups de fusil avec les tirailleurs ennemis, qui se cachaient dans les replis de terrain ou dans la tranchée du chemin de fer. Le colonel Blot, du 87° de ligne, commandant le front de défense, vint le matin du 24 voir les douaniers à l'œuvre. Ceux-ci continuaient à tirailler avec audace, et le colonel leur criant tout à coup : « Allons, douaniers, en avant ! » ils s'élancèrent avec tant d'entrain qu'ils coupèrent et entourèrent un groupe de Prussiens. Grâce au concours de quelques travailleurs des fortifications, accourus aussitôt, ils s'emparèrent de neuf soldats du 34** régi-

ment de Pomeranie, dont deux légèrement blesse's, et les conduisirent à Fétat-major de la place.

La nuit du 24 août ah ! ce n'est pas sans frémissement que nous y reportons nos souvenirs, et Ton est en droit de dire que l'homme ne peut subir de tortures plus horribles que celles qu'une population de quatre-vingt mille âmes endura pendant cette nuit. Quels désastres ! quelles ruines ! quel deuil !

Le bombardement commença un peu après huit heures, et toutes les bouches à feu que l'ennemi avait réunies autour de la place durent vomir en même temps leurs terribles projectiles. Pas un instant de trêve ni de silence ; c'était une infernale grêle d'obus qui sifflaient avec fureur et dont les éclats, anguleux, tordus, produisaient en coupant l'air une espèce de ronflement sinistre qui glaçait de terreur. Dans les caves, les femmes, les enfants pleuraient et priaient ; les hommes étaient mornes, abattus et ne prenaient courage que dans le devoir de veilkr sur leurs familles, dans le désir de sauver leurs biens; les malades, les blessés souffraient affreusement de ce ])ruit (épouvantable ; on se demandait quelquefois si l'on ne rêvait pas, si l'on n'était pas le jouet d'un cauchemar.

Ils auraient dû être tous là, les hommes qui disaient que cette guerre était nécessaire. Ah ! pourquoi ne se trouvaient-ils point ensemble au milieu

de ces horreurs, tous ceux qui avaient, acclamé les paroles du despote lançant à rAllemagne sa provocation funeste. Ceux qui, le cœur léger^ ricanant et la main sur la hanche, avaient dit qu'ils acceptaient toute la responsabilité de la lutte qui s'ouvrait ; ceux qui, pour satisfaire leur ambition, pour repaître leur soif de gain ; ceux qui, pour laver une honte ou un crime, ont décrété ou approuvé la guerre de 1870, j'aurais voulu les voir tous souffrir avec la population de Strasbourg, cette population qui toujours avait protesté contre leur politique insensée ! Au milieu des ruines, des flammes, des morts et des mourants, j'aurais voulu les contempler, tremblants de terreur, et pour leur châtiment les forcer à crier : Vive la guerre !

A dix heures on entendit tout à coup, entre le fracas des obus, le cri : Au feu ! au feu ! poussé par les gardiens de la tour de la Cathédrale. Au feu! Temple-Neuf! puis un peu plus tard: Au feu ! rue du Dôme ! une demi-heure après : Au feu ! Broglie ! puis encore : Au feu ! rue de la Mésauge ! Au feu ! place Kléber ! Au feu ! quai Finckmatt! Au feu! rue du Bouclier! Toute la nuit retentit ce cri funèbre et une immense lueur rouge couvrit la ville tout entière de son sinistre reflet.

Que de trésors perclus dans ces quelques heures ! Le Musée de peinture, l'église du Temple-

Neuf, la Bibliothèque de la ville, les plus belles maisons des plus riches quartiers, des rues presque entières n'étaient plus que des ruines.

Le Musée de peinture avait été installé depuis peu dans le bâtiment de l'Aubette, une vaste construction en pierres de taille qui occupe tout un côté de la place Kléber. Le rez-de-chaussée se composait d'un corps de garde, d'une écurie pour la garnison, du bureau du commissaire de police du canton Nord, du tribunal de police simple; l'une des ailes renfermait les bureaux de l'état-major de la place ; le premier étage contenait les salles du Musée; le deuxième étage était occupé par plusieurs locataires, le troisième par les ateliers de photographie des frères Gerschel.

Le Musée était petit, il est vrai, mais il avait quelques toiles célèbres sur son catalogue. Des œuvres du Corrége, du Tintoret, du Guide, d'Alexandre Véronèse, de Schœngauer, de Hans Hemling, de Jacob Jordaens, de Philippe de Champaigne, d'Arnauld van Gueldre, la Dispute dans un cabaret flaîiiand., un petit chef-d'œuvre d'Adrien van Ostade; des tableaux de Claude le Lorrain, de Laurent de la Hire, de Charles Le Brun, de Jean- Baptiste Oudry, de Brion; puis des toiles signées Zix, Gimpel, Gabriel Guérin, Beyer. Lix, Schiitzenberger, Ehrmann, Holtzapffel, Théophile Schu- 1er, Jundt, des peintres strasbourgeois ; deux sta-

tues d'Ohmacht; deux statues de Grass, dont un Icare magnifique ; des dessins, des gravures, des reproductions nombreuses tout cela a été détruit sans qu'il en soit resté trace.

La Bibliothèque..., le monde entier doit pleurer sa destruction. Deux ou trois cent mille volumes, plusieurs milliers de manuscrits, plusieurs milliers d'incunables ; un Hortus deliciarum^ par l'abbesse Herrad de Landsberg, gros volume infolio, datant du douzième siècle, écrit sUr parchemin , enrichi de miniatures charmantes , vrais trésors pour l'histoire de l'art de l'ornement et du costume ; un recueil des lois canoniques, fait par Rachio, évêque de Strasbourg, en 788 ; un recueil de prières en caractères d'or et d'argent sur vélin pourpré, du huitième siècle ; un missel avec les armes de Louis XII et signé par l'évêque François de Lyon, du seizième siècle; la collection des constitutions de Strasbourg; les actes du procès de Gutenberg avec les héritiers de son ancien associé Dritzehn; une collection d'antiquités galloromaines, des armes, des urnes, des cercueils; un plan en relief de la ville et de ses fortifications fait en 1574; les instruments de torture autrefois en usage à Strasbourg; le pot en bronze dans lequel les Zurichois apportèrent, en 1576, une bouillie restée chaude depuis Zurich ; le bonnet rouge de la Cathédrale du temps delà Terreur; le sabre de

Kléber; puis toute Tliistoire de l'Alsace, puis des médailles, des vitraux, des portraits, des collections uniques sur la terre que le monde savant de l'Europe venait toujours consulter.... Il est resté de tous ces joyaux un peu de poussière et quelques feuillets de parchemin noirci dont le vent dispersa les débris ...

Le Temple-Neuf..., la plus vaste église protestante, une des plus vieilles églises de la ville, élevé en 1260 par les frères dominicains , orné de beaux monuments funéraires , décoré d'une Danse des j)wrts, peinture à fresque très-curieuse, représentant un dominicain en chaire, puis la Mort conduisant au tombeau un pape, des cardinaux, un empereur, une impératrice, un roi, une reine, un évéque et des moines; possédant un orgue célèbre, exécuté par le fameux André Silbermann... ; le Temple-Neuf fut dévasté par le feu du faîte jusqu'au sol, et il n'en resta debout que quatre murs chancelants.

Dans la rue du Dôme, la maison Sûtterlin, la maison Laroche, la maison Flach, belles propriétés privées; la moitié delà rue du Temple-Neuf; sur la place du Broglie, la maison Scheidecker, splendide édifice particulier, le plus beau de la ville, contenant le Cercle du BrogHe et de magnifiques magasins, construit tout en pierres de taille, avant une façade artistement sculptée et d'élégants

balcons; ruines tout cela, décombres méconnais-, sables, quelques pierres et quelques poutres entassées entre des murailles prêtes à s'écrouler.

Tous ces édifices avaient pris feu à peu près à la même heure, l'un incendiant rapidement l'autre par la chaleur qui se dégageait des flammes et par les étincelles qui jaillissaient du brasier. Comment porter secours sur tant de côtés différ^nts?ll fallut laisser s'achever l'œuvre de destruction, et les malheureux habitants des maisons en feu avaient à peine le temps de se sauver en emportant leurs objets les plus précieux.

Le bombardement était toujours plus terrible et les obus tombaient par centaines sur les bâtiments enflammés, blessant, tuant ceux qui voulaient se dévouer au sauvetage, allumant, effondrant d'autres constructions, sifflant, éclatant avec fracas au milieu du bruissement des flammes, de l'écroulement des façades, des toits, des maisons entières.

Dans la rue, des malheureux qui se sauvaient; des femmes ayant des enfants dans les bras, pleurant et éperdues, courant comme folles pour chercher un refuge; des vieillards, des malades qu'on emportait avec peine; ici un blessé qui gémissait, là un mourant qui râlait; quelquefois, aux fenêtres, des cris déchirants, un appel au secours ; puis les tuiles qui tombaient, les cheminées qui s'abattaient; et tout à coup, un peu plus loin, une nouvelle lueur qui se lève, une nouvelle gerbe de feu

qui jaillit C'est un autre édifice qui brûle; la

flamme déjà sort par vingt issues, par le toit, par les fenêtres, par toutes les ouvertures, et les habitants, réfugiés à la cave, quittent à la hâte un asile qu'ils croyaient sur, heureux si dans leur fuite ils ne sont pas frappés d'un projectile ou par les débris de leur maison qui commence à s'écrouler.

Le sol trembla et jusqu'au ciel montèrent les nuages de poussière et de fumée, quand l'Aubette, quand le Temple-Neuf, quand la Bibliothèque, quand les autres édifices s'effondrèrent l'un après l'autre....

Le lendemain matin seulement on put se rendre compte du désastre. Aux maisons incendiées déjà nommées, il faut ajouter la maison Lichtenfelder, quai Finckmatt, détruite complètement ; la maison Kampmann, rue du Bouclier, dont le toit était consumé; un des bâtiments du Gymnase protestant, allumé par l'incendie du Temple-Neuf. Outre les ravages du feu, il y avait de grands dégâts partout ; la Mairie, entre autres, avait été criblée de projectiles; le sol était jonché de débris, de tuiles, de verre; pas une rue n'avait été épargnée.

La population contemplait ces ruines d'un œil

morne et terrifié. Il y eut des larmes qui coulèrent devant ce spectacle affligeant, dont on s'arrachait comme on s'arrache quelquefois d'une tombe pour ne pas étouffer de douleur. Et pourtant, ce n'était pas encore la fin.

Dans la matinée du 25, de nouveaux incendies éclatèrent. Des obus mirent le feu au moulin des Huit-Tournants, situé au faubourg National, tout à côté de la porte et adossé au rempart. Ce moulin servait à moudre le grain pour la garnison et était construit dans des conditions exceptionnelles de solidité ; mais il fut brûlé jusqu'au sol, et trois maisons voisines devinrent également la proie des flammes. Au marais Kageneck, huit maisons avec granges et écuries ; rue Moll, deux maisons furent détruites. Un épais nuage de fumée s'étendit pen»dant toute la journée sur la ville, et une odeur étoufifante, provenant des décombres des incendies, vint se répandre dans les rues et s'introduire jusque dans les appartements.

Il est impossible de décrire l'émotion qui régna à Strasbourg pendant cette journée ; on se disait avec terreur que deux ou trois nuits comme celle qu'on venait de passer suffiraient pour détruire la moitié de la ville, et l'on se demandait s'il n'y aurait pas au monde un moyen d'éviter de nouvelles catastrophes. Il y en aurait eu un seul, c'était de se rendre ; mais personne dans la brave cité de

Strasbourg n'osa proposer ce moyen-là. Des groupes stationnaient sur la place du Broglie. où pour ainsi dire Ton s'était donné tacitement rendezvous. Un certain nombre de gardes nationaux déclaraient qu'ils étaient prêts à marcher contre les assaillants, et demandaient à échanger contre des chassepots les fusils à piston dont ils étaient armés. Bientôt une foule considérable se massa devant la Mairie et devant le quartier général, où plusieurs membres du conseil municipal et d'autres citoyens venaient de se rendre pour demander au général Uhrich quelques éclaircissements sur la situation. On voulait savoir si la garnison était assez, forte pour pouvoir repousser les troupes assiégeantes et les maintenir à distance. On voulait savoir aussi si les femmes, les enfants et les vieillards ne pourraient pas sortir de la place dans le cas où le bombardement devrait continuer.

Le général répondit qu'il était en état de défendre la place , de la maintenir pendant plusieurs mois, mais qu'il lui était impossible, avec le peu d'hommes dont il disposait, de tenter une attaque sérieuse contre l'ennemi, dont les forces très-considérables pourraient écraser d'un seul coup la plus grande partie de sa petite garnison. Il voulait donc ménager ses soldats et ne point s'exposer à affaiblir ses moyens de défense. Il ne voulait pas davantage conq)romettre inutilement la garde nationale sédentaire, dont l'armement était insuflisant, mais

à laquelle il rendait hommage pour sa vaillance et son attitude courageuse. M. Humann, alors maire de Strasbourg, apporta la réponse du général à la foule qui stationnait devant le perron de l'hôtel de ville, et, en annonçant qu'on se trouvait en état de se défendre, il ajouta que la délivrance était peut-être plus proche qu'on ne le pensait.

Mais elle n'était ni proche ni lointaine cette délivrance, et elle ne devait jamais arriver.

La France ne pouvait plus secourir Strasbourg; elle n'avait plus d'armes, elle n'avait plus de soldats ; pourtant on l'accusait alors, et l'on disait à Strasbourg : « Le pays nous abandonne ; ne connaît-il pas la faiblesse de nos moyens de défense ? Ces incendies dont les lueurs éclairent la campagne à dix lieues à la ronde, ne sont-ils pas comme de désespérés appels de secours ? Pourquoi ne répondil pas à nos cris de désespoir ? »

Pauvre France ! elle était trahie par ceux-là mêmes qui l'avaient affaiblie, opprimée, corrompue. Ceux qui s' étaient, pendantdelonguesannées, gorgés de son sang et de ses richesses, ceux-là disaient : « Nous tombons, mais elle tombera avec nous! » Ceux-là seuls sont coupables; la France est innocente.

L'évêque du diocèse, Mgr Raess, tenta, le 25 août, d'intercéder en faveur de la malheureuse

ville. A trois heures de l'après-midi, il sortit de la place avec un parlementaire pour se rendre au quartier général de l'armée assiégeante, à Holtzhcim ou à Mundolsheim, où devait se trouver le grand-duc de Bade. L'évêque connaissait particulièrement le grand-duc, et il comptait invoquer d'amicales relations, des rapports de longue date avec le père de ce souverain, pour être reçu plus facilement. Il voulait demander que le bombardement cessât contre la ville elle-même, contre sa population inofFensive, contre ses édifices, et que les hostilités fussent dirigées seulement contre les fortifications, les remparts, la Citadelle, la garnison. Mais il n'arriva que jusqu'aux avant-postes ennemis, où il fut informé que sa démarche serait vaine. Il revint tristement vers la ville, en proie à une émotion qui le rendit malade et le mit près du tombeau.

Quant à la question que la population se posait ; si les femmes, les enfants et les vieillards pourraient sortir de la place, le général Uhrich l'avait adressée au général de Werder, commandant en chef de l'armée assiégeante, et celui-ci avait répondu que les femmes, les enfants et les vieillards étaient un élément de faiblesse pour la ville, par conséquent un élément de force pour lui, et qu'il ne pouvait renoncer à cet avantage précieux; dès lors le général ne demanda plus de laisser-passer pour personne, et se borna à trans-

meltre au général de W eidci les nombreuses demandes qui lui étaient faites, en les lui recommandant. C'est ainsi qu'il facilita la sortie à bien des jeunes femmes d'officiers, inquiètes du sort de leurs maris qui s'étaient battus à Frœschwiller.

Le bombardement des premiers jours avait, du reste, été expressément dirigé sur la ville même dans Tespoir que la population terrifiée, exercerait sur r autorité militaire une pression qui forcerait celle-ci à rendre immédiatement la place. Pour l'honneur de Strasbourg, cet espoir fut déçu.

Que de désastres encore dans cette nuit du 25 août ! Dés sept heures du soir, le bombardement commença avec la même fureur que la veille. C'était un fracas épouvantable, un tapage assourdissant que produisaient les obus en éclatant sur la ville et les canons des remparts en répondant à l'artillerie ennemie.

Que de millions encore, que de fortunes qui s'écroulèrent! de tous côtés, les flammes jaillirent, et de loin, de bien loin, on entendait leur bruissement sinistre. Dans les rues, même tableau déchirant que la veille. Des familles fuyant, emportant à la hâte quelques objets à la main et tournant un dernier regard vers leurs maisons que le feu dévorait-, des enfants, des femmes pleurant à fendre l'âme; puis des brancards avec des blessés;

ici, un père marchant à cùlé de la civière sur laquelle est étendu son fils mourant; là, de tout petits enfants suivant en larmes le corps de leur mère frappée pendant qu'elle voulait les sauver de la mort! Dans les caves, chacun veillait; on avait près de soi un sac de voyage dans lequel on avait serré quelques vêlements, et Ton était prêt à partir pour fuir l'incendie qui pouvait éclater à chaque instant.

Dans la rue de la IMésange, cinq maisons furent détruites : trois situées au milieu de la rue, les deux autres du côté du Broglie. La belle maison de M. Benjamin Lévv , formant le coin du Broglie et de la rue des Etudiants; une autre maison, contiguë à celle-ci, brûlées jusqu'à terre. Tout un côté de la rue des Récollets, la rue du Fort tout entière, le quai Schœpflin, deux maisons de la rue des Frères, deux maisons de la place de la Cathédrale, cinq ou six maisons du faubourg National, récole Sainte-Aurélie, le presbytère de Sainte- Aurélie, détruits de fond en comble. Quel spectacle qu'une rue entière embrasée î Le feu jaillissait par une centaine de fenêtres et s'élevait en colonnes par les toits effondrés, c'était une mer de flammes, au milieu de laquelle on entendait parfois le cri d'un malheureux qui avait essayé d'arracher encore un peu de son bien à la destruction et qui ne trouvait plus d'issue pour s'échapper ! Les murs, les toits s'écroulaient avec fracas dans le brasier,

d'où s'élevaient des milliers d étincelles que le vent chassait au loin.

Vers le milieu de la nuit, Strasbourg put contempler un tableau terriblement grandiose : la Cathédrale, malheureusement transformée en poste d'observation, avait été criblée de projectiles et l'immense toiture qui couvrait la nef était en feu. On ne peut décrire l'efîet que produisait la masse de pierre, l'énorme chef-d'œuvre entouré de flammes et éclairé jusqu'à sa flèche par l'incendie. C'était fanlastique, saisissant et horrible en même temps. Dans la crypte de la cathédrale était installée l'ambulance du Grand-Séminaire qu'on avait transférée là parce que de nombreux éclats d'obus étaient tombés la veille sur ce bâtiment. A travers les trous dont les voûtes étaient percées, le cuivre de la toiture livré aux flammes tombait en pluie de feu verdàtre et alluma les bancs du chœur audessus de la crypte. Tout l'édifice était éclairé intérieurement d'une lueur sinistre et rempli de fumée. Les malheureux blessés étaient saisis d'une terreur folle.

Que de drames encore cette nuit ! Au faubourg National, ceux dont les maisons brûlaient se réfugièrent dans le corps de garde près de la porte; mais là les obus pleuvaient et les malheureux durent fuir. Les uns couraient le long du rempart, les autres se réfugièrent dans une casemate, d'au-

très sous un pont. Des mères avaient perdu leurs enfants; chacun cherchait un des siens dont il s'était séparé en fuyant, ne sachant pas jusqu'au lendemain s'il ne devait point pleurer sa mort.

Mais la plus poignante scène de désolation et de terreur se passa à l'hôpital civil, qui avait reçu des projectiles comme les autres édifices, et dont l'église nouvellement construite s'était enflammée. Les salles étaient remplies de malades, d'impotents, de vieillards, et à tout moment les obus éclataient près d'eux. Toute cette population de malheureux allait peut-être trouver la mort sous les ruines de l'édifice, et l'on pense quels durent être leurs cris, leurs gémissements, leurs angoisses. On lutta avec l'énergie du désespoir contre le fléau, et l'église seule fut détruite.

La belle gare du chemin de fer brûlait aussi; les bâtiments de la Citadelle étaient en flammes ; le Gymnase brûlait pour la seconde fois depuis la veille. Partout enfin le feu, les ruines, la désolation .

La façade de la Mairie était ravagée; les terrasses couvertes en verre des deux beaux cafés de la place du Broglie totalement abîmées; la Banque de France et les maisons qui l'environnent, la Préfecture, la rue de la Nuée-Bleue, la rue des Juifs, la maison Berger-Levrault surtout, le beau pont du Théâtre avaient été criblés de projectiles qui les avaient saccagés.

La Cathédrale, outre la toiture de la nef, qui avait été brûlée, avait eu de cruelles atteintes ; des sculptures, des colonnettes, des statues étaient mutilées, l'orgue dévasté par un obus, les vitraux brisés. A l'extérieur et à l'intérieur, le sol était jonché de débris de pierres et de verres de vitraux. L'horloge astronomique, cette merveille, n'était heureusement pas endommagée.

Des centaines de familles avaient perdu tout leur avoir dans cette nuit désastreuse et se trouvèrent sans asile le lendemain.

On ne peut raconter complètement l'histoire de ces longues heures d'angoisses; il faudrait des volumes pour dire tout ce qui se passa dans une seule de ces nuits de douleur, de larmes et de deuil; la plume aussi se lasse à la fin de ces horreurs qu'elle doit décrire, et s'égare dans ce dédale de calamités.

VENDREDI 26 AOIJT,

On pensa devenir fou de joie vers le soir de cette journée. Cette fois, disait-on, la chose est certaine, on n'en peut plus douter*, du haut de la Cathédrale, on les a vus, on les a annoncés, ils sont au moins quarante mille. On parlait de sol-

dats français! On allait être délivré, et en effet, — ô puissance de Fimagination ! — on entend gronder le canon au loin, il y a une bataille entre les assiégeants et le corps de délivrance; le bruit du canon se rapproche , l'ennemi est repoussé contre les murs et se trouve entre deux feux. Victoire, nous sommes sauvés ! Et Ton courait dans les rues, et Ton était rayonnant et l'on se pressait l'un vers l'autre : « Vous savez la nouvelle ? — Oui. — Ah! il était temps! mais j'ai toujours dit

qu'ils arriveraient » Et ainsi de suite. Et ils

n'arrivèrent encore pas, et toute Theureuse histoire avait été une pure invention.

Quand la nuit fut venue, on dut croire aux environs de Strasbourg que l'œuvre de destruction qui s'accomplissait depuis quelques jours s'achevait ce soir-là par un immense et suprême désastre, car la ville devait paraître un seul brasier, une seule et gigantesque nappe de feu dans laquelle s'abîmaient les biens et la vie de quatre-vingt mille créatures humaines.

Le faubourg National, déjà si éprouvé, prit feu de nouveau, et l'un de ses côtés fut détruit à moitié ; de là le sinistre s'étendit aux rues avoisinantes, et tout un quartier fut bientôt en flammes; c'était le quartier des jardiniers-cultivateurs, une population laborieuse, riche, utile, dont chaque famille habitait une maison organisée comme les

grandes fermes de village, avec écuries, granges, bestiaux, basses-cours, jardins. La Petite-Bue-dela-Course , la Grande-Rue-de-la-Course , la rue Déserte, la rue Jes Païens, qui sVtendent entre le faubourg National et le faubourg de Saverne, brûlèrent toutes dans cette seule nuit.

On tenta, comme toujours, de sauver ce que l'on put, mais ces tentatives étaient pour la plupart vaines et surtout dangereuses, car les projectiles tombaient par centaines sur tous les points de la ville d'où s'élevaient les flammes, tuant, blessant, mutilant des malheureux par dizaines. La chaleur qui se dégageait de ce brasier dessécha pour ainsi dire d'autres rues, qui s'enflammèrent comme une tramée de poudre à la première étincelle. Le marais Kageneck, quartier populeux, rempli de familles ouvrières, prit feu à son tour et fut réduit dans cette nuit presque entièrement en ruines. Au faubourg de Pierres, même désastre : une longue rangée de maisons fut détruite.

Dans la rue Thomann, un groupe d'une vingtainede maisons, connu sous le nom deCoii?^ Mnrbach^ est dévoré tout entier en quelques heures. Deux cent cinquante personnes perdent là tout leur avoir et se trouvent sans asile.

Les désastres ne se comptaient plus. Vers le matin du 27, le Palais de Justice avait pris feu, et bientôt le magnifique bâtiment fut complètement embrasé. On ne sauva que quelques papiers du greffe. Les salles d'audience, les appartements du président et du procureur, le greffe furent anéantis. Les registres de Tétat civil, le casier judiciaire, trop volumineux, ne purent être enlevés ; on perdit aussi un temps précieux à enfoncer les portes du greffe , et les dossiers et les archives furent presque totalement détruits. La maison contiguë au tribunal, dans laquelle se trouvait le pensionnat Fuchs, une institution pour jeunes filles, fut dévorée aussi par les flammes.

Un obus tomba dans la cour du Grand-Séminaire et frappa trois personnes de ses éclats. L'abbé Wintz, séminariste, infirmier volontaire, reçut au visage un éclat qui lui fractura Fos molaire et le crâne; la fusée du projectile s'enfonça dans le nez du malheureux et y causa d'affreux désordres. L'abbé ne recouvra plus ses sens et expira le lendemain. La deuxième victime fut la sœur Landelin, qui succomba à d'atroces douleurs. La troisiè-

me fut Jean Moos, réfectorier du séminaire depuis quarante ans; il fut atteint à la tête et eut le crâne brisé. Il n'expira que le surlendemain.

Pendant toute la journée le feu continuait son œuvre de destruction , saisissant à chaque instant une proie nouvelle, ravageant librement des rues, des quartiers entiers. Une belle maison du Broglie, située à côté de la maison Scheidecker déjà ruinée, s'embrasa dans la journée et fut brûlée aussi. Le Brogiie tout entier et surtout la Mairie, ]e Finckwiller, les Ponts-Couverts, les faubourgs furent bombardés sans relâche.

Dans la nuit, un incendie éclata dans la rue du Coq et détruisit plusieurs bâtiments; le faubourg National, le marais Kageneck continuaient à brûler, et une maison après l'autre de ce quartier populeux fut dévorée par les flammes. La rue du Bouclier, la place Saint-Thomas, la rue des Serruriers, la Grand'Rue, la place d'Austerlitz , l'église Saint-Nicolas furent atteintes par de nombreux obus.

Pendant cette triste journée on afficha sur les murs la proclamation suivante :

« Habitants de Strasbourg,

« Depuis trois jours la ville est bombardée à outrance.

« Votre liérojsme, à cette heure, est la patience. C'est pour la France que vous souffrez. La France entière vous dédommagera de vos pertes.

« Nous en prenons rengagement, au nom du gouvernement que nous représentons!

« Fait an quartier général, le 26 août 1870, à une heure après midi.

« Le maire de Strasljourg,

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