K SIÈGE UE l'AUlS
20 novembre.
Les régiments de marche de la garde nationale se forment rapidement, non parce que leur organisation est simple, mais parce que tous les hommes qui font partie de ces régiments, au lieu de soulever des difficultés, s’appliquent à les résoudre.
Depuis quelques jours, les Prussiens tirent sur les maraudeurs; cent soixante-quinze de ces malheureux, hommes, femmes, enfants, ont été rapportés blessés au 3® secteur. Des officiers prussiens se sont aperçus que leurs incorruptibles soldats faisaient un petit commerce trèslucratif avec ces maraudeurs, et ils ont donne l’ordre de les recevoir à coups de fusil. MM. les pioupious allemands dévalisaient les potagers, mettaient des légumes en sac, les tramaient la nuit aux avant-postes, et les vendaient fort cher aux maraudeurs, lesquels maraudeurs faisaient en même temps un petit bout d’espionnage françaisi
21 NOVEMBUE.
Le général Trochii, de son cùté, rappelle au patriotisme nos soldats des avant-postes, qui communiquent avec l’ennemi, échangent de la viande salée contre de la viande fraîche, achètent du tabac. C’est surtout à Saint-Denis que ces choses ^désolantes se passent.
•21 nuvemhrc.
Nous sommes allées, M“® Dorian,M“® Ménard sa fille et moi, au fort de Romainville, où nous étions attendues par deux officiers de marine, dont l’un se nomme M. l^eltereau. Le temps, quoique mauvais, nous permit cependant de voir les sentinelles prussiennes. L'une d’elles marchait derrière un talus planté d’arbres; j’aperçus distinctement son costume : pantalon gris de fei', capote bleuâtre relevée devant et attachée sur la hanche, des guêtres blanches, une cartouchière noire sur le ventre, et un képi enlevé à l’un de nos morts.
LE SIÈGE DE l'AUIS.
Dernièrement, les Prussiens, pour placer et clianger leurs sentinelles, que la vigie signale, dont elle étudie les habitudes, et que les canons du fort inquiètent sans cesse, avaient fait la plus gigantesque des barricades, le plus beau des abris. Un boulet de canon parti de Romainville en abat la moitié; le boulet suivant abat l’autre ! Nous trouvons cet épisode constaté dans le livre du bord.
Du haut de l’observatoire du fort de Romainville, on domino le moulin d’Orgemont et on aperçoit au loin les coteaux de Saint-Cloud. M. Peltereau nous montre une maison qui, dans les dépêches de l’amiral Saisset, s’appelait toujours la Maison-Blanche ; un matin, on la cherche, plus de Maison-Blanche; enfin on en découvre la silhouette assombrie: elle avait été peinte en noir pendant la nuit par nos ennemis, qui sont des malins.
Comme nous visitions les batteries, nous vîmes quatre chevaux attelés à un caisson d’artillerie ; la vue de ces chevaux était tout un drame : maigres, à l’état de squelette, sans couleur, sales,
Digilizcd fcy C^oo^k'
l’œil navré, l’aspect lamentable, ils parlaient à l’esprit de quelque désastre,
— D’où viennent ces chevaux? demandai-je.
— De Sedan,
C’étaient des haridelles fantastiques. Ces chevaux, dessinés par Gill, avec cette légende ; Rnvmusde iSeJffw.' auraient tout dit, tout fait comprendre; ils avaient conscience de leur misère, des nôtres; je ne les oublierai jamais. Je verrai toujours dans ma pensée les quatre chevaux de la voiture impériale et ceux-là... ceux que l’hommo de Sedan a emmenés et ceux qu’il nous renvoie. , .
M. Peltereau et son ami racontèrent à M““ Dorian l’affaire du Bourget, comment ils l’avaient vue, suivie ; les émotions, les tortures qu’ils avaient éprouvées derrière leurs lunettes; leurs cris, leurs bras tendus en avant; la dureté de la discipline qui les attachait au fort ; leur désespoir do ne pas recevoir un ordre ; comme ils s’attristaient en regardant les canons inutiles do quatre batteries de 6, qui, sans attelages, demeuraient stupidement à quelques lieues du combat, où elles manquaient, où elles eussent donné la victoire!
U' SlIîfiK DK p.\l\is.
Je revins au ministère avec M”' Dorian, Le soir, on ne cessa de questionner le ministre sur ses travaux. 11 en parla d’une manière si intéressante que je n’ai rien oublié.
Dorian a tout créé à Paris pour les munitions de guerre : outils, personnel, modèles même.
M. Léon, ingénieur de la construction au chemin de fer de Lvon , un ancien contre-
maître, que Dorian a mis à la tête d’une fonderie de canons, s’inquiétait avec le ministre du manque d’alfùts.
— Est-ce que nous ne pourrions pas en faire?
demande Dorian.
— On peut tout, répond M. Léon, avec un modèle.
Dorian va au ministère de la marine, où sont les de.ssins d’affiit. Il demande un modèle; on le lui donne en souriant. Le ministre de la marine, dit au ministre des travaux publics;
— 11 faut trois mois pour faire un alfiit.
— Eh bien, répond Dorian, je vous en apporterai un dans huit jours, ilans votre cour, avec un bouquet .«lessus!
— Ah ! par exemple, répond le ministre, je voudrais voir ça!
11 y avait vingt-deux fautes dans le modèle d’affût donné par la marine ; des ingénieurs travaillent, corrigent ces fautes, et, cinq jours après, dans la cour du ministère de la marine, un affût entre avec Dorian, Léon, et le bouquet!
Le ministre de la marine n’en croyait pas ses yeux, mais il était ravi.
On fabrique vingt mille obus par jour dans une ville où les bureaux de la guerre prétendaient qu’on ne pouvait pas renouveler les munitions.
Le général Ducrot, paraît-il, veut sortir. Qu’il sorte donc une fois, « pour voir », comme disent les Belges.
22 novembre.
Hier a paru la réponse à la circulaire de M. de Bismark, réponse claire, précise, qui dévoile les rubriques impudentes du chancelier de la Confédération germanique et confond sa dupli-
,R SIÉr.E DE PVRIS.
cité. Co manifeste à l’Europe, signé Jules F'av’re, est approuvé par tous les journaux, par tous les Parisiens, par toutes les femmes.
Un (les amis intimes de Jules Favre, que J’ai vu tout à l’heure, m’a dit très-confidentiellement que M. Thiers avait été redemandé à Versailles. Jules Favre a une grande confiance dans les forces organisées en province. Comme cet ami lui parlait de la reprise d’Orléans par les Prussiens;
— C’est impossible, a dit Jules F avre ; les imtres SC sont retranchés de telle façon qu’il faudrait une bataille pour les déloger. Si les Prussiens avaient remporté une grande victoire dans un grand combat, ils n’auraient pas manqué de nous l’apprendre. Nos armées do province demeurent cantonnées et ne s’éloignent pas; Trochu luimême a demandé qu’on se tînt sur les rives de la I.,oirc; nous n’avons pas besoin des armées de province à Paris.
2S NOVEMBRK.
23 novonibro.
M, H..., l’Américain, le même qui disait l’autre jour : « Yoj^ons, vous êtes battus à plate couture, vous avez fait une mauvaise affaire, liquidez, » me disait aujourd’hui:
— Je viens vous apprendre une bonne nouvelle, ù vous, pour que vous l’appreniez à votre mari, à vos amis. Votre maison est celle où l’oa veut le plus courageusement la guerre à outrance. Eh bien, sachez que la province se lève en massç. Le colonel Claremont m’affirme que ce qui .sc passe en France est extraordinaire, et que la fureur patriotique envahit votre pays tout entier d’une façon vraiment admirable. Pardonnez à l’Amérique d’avoir douté de votre énergie ; peutêtre n’ôtes-vous pas entièrement perdus! Vous comprenez qu’en vous voyant placer votre confiance en Bazaine, dans cet homme que le Mexique nous a fait connaître, nous n’avions pas une haute idée de votre jugement et ne croyions guère à vos brillants destins. Nous nous disions: «Bazaine
l,K SIKfiF. DK PARIS.
trahira, cl Paris atterré, anéanti, se rendra sur l’heure aux Prussiens. » Mais vous ôtes des gens si étranges que la capitulation de Bazaine, dans les conditions les plus désolantes, vous excite au courage. Si Paris ne laisse pas entrer les Prussiens et si la France est victorieuse, je me fais naturaliser Français!
Oui, que d’amis nous aurons dans le monde après une victoire ; combien peu nous en avons pendant la défaite !
24 novembre.
Ce matin, je suis folle de joie, folle d’espérance ! Je lis et je relis la dépêche de Gambetta à Jules Favre, et je bénis le grand patriote qui nous l’envoie. Si Gambetta, un républicain, sauvait notre France! Quand on doute de lui, de sa vaillance, je n’en doute . pas, moi.
Nous avons une armée de la Loire forte de deux cent mille hommes ; nous aurons cent autres mille
2£l .NOVEMBIXE.
hommes dans huit jours; deux cent mille mobilisés demandent à marcher. Enfin!... Vive la France!... Elle vivra donc, notre patrie française; on ne marchera plus si facilement dessus; on rencontrera des Français pour la défendre, pour empêcher que l’envahisseur ne la pille, ne la souille d’un bout à l’autre. Il me semble que Paris tout entier devrait remercier Gambetta; moi, je lui écris.
Si en ce moment j’avais des nouvelles de ma fille, je crois que la patrie pourrait me demander tout mon sang; je le verserais comme on boit un verre d’eau.
M. Siegfried m’a parlé de Mulhouse, du patriotisme de sa chère ville natale. Ni les paysans alsaciens, ni les ouvriers, ne possédaient une arme. La crainte des révolutions, des grèves, a livré la France aux envahisseurs. Quelles ressources on a gâchées ! Lorsque les Badois ont paru sur le Rhin, les ouvriers de Mulhouse sont allés à eux, au nombre de quinze mille, avec des couteaux au bout de perches, et ils ont empêché les Badois de passer.
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U-: SIÉCE DE PARIS.
Le 10' bataillon a offert un punch à ses compagnies (le marche. L’enthousiasme a été extrême. Pemlant la réunion , un aide de Camp de l’état-major du gouverneur est venu annoncer que le premier bataillon de guerre envoyé aux avant-postes, le 72', avait eu un engagement, et qu’il avait brossé une petite troupe de Prussiens. On juge de l’espoir, du fanatisme patriotique provoqués par cette nouvelle.
La garde nationale va donc servir à quelque chose; on l’emploie, elle se bat bien. Ce cher Paris, nous le sauverons !
J’offre un guidon à l’une des compagnies de guerre du 10' bataillon.
2a novembre.
Parmi les personnes que j’ai vues ce soir était M. John Lemoinnc , dont l’esprit délicat, dont la conversation originale, sans recherche, entraîne la pensée hors des routes banales et la
25 NOVEMBI\E.
maintient dans des régions agréables et saines.
Il m’a fait, sans le vouloir, un grand chagrin.
Il venait aujourd’Iuii même de recevoir des nouvelles de sa lille et il ne cessait de pousser des exclamations de bonheur; il relisait sa dépêche, la montrait à nos amis qui s’en réjouissaient avec lui, qui tous, sauf Jourdan et moi, ont maintenant des nouvelles de leurs enfants.
M”® Ménard-Dorian sait que sa fdle est superbe , elle n’a reçu que trois mots: « Pauline est superbe ! » Mais combien de rêves bleus ces quelques syllabes lui font faire !
M. John Lçmoinne nous a raconté que sa fdle, huit jours après leur séparation, la veille de l’investissement, lui écrivait ou lui faisait écrire par sa mère: «Je ne me souviens plus de ta figure, envoie-nous ton portrait. » Elle a cinq ans.
M. Cernuschi ressent pour la France une passion qui nous enorgueillit. La différence entre lui et M. II... est curieuse. L’Italien nous dit : « La France est si vaillante que, si elle est vaincue, je me fais naturaliser Français. » L’A-
iTiéricain nous promet qu’il deviendra Français si la France est victorieuse.
La garde nationale tout entière demande à marcher depuis le succès du 72°.
20 novembre.
La question des subsistances prend des proportions inimaginables. Comment font les petits bourgeois, les ouvriers en chambre , ceux qui ne sont pas assez pauvres pour accepter les secours des mairies, pour faire queue aux fourneaux, et qui ne sont pas assez riches pour acheter des légumes frais, de la viande salée ou conservée , dont le prix augmente tous les jours? Le peu de provisions que les petits ménages avaient amassées s’épuisent, sont épuisées.
Les marchands -font aussi preuve d’un grand dévouement. Ils accumulent, sans pouvoir y faire face , puisqu’ils ne vendent rien ; loyers.
payements de marchandises, traites, et la plupart conservent un, deux, trois employés, qui mourraient de faim hors de chez eux.
Ma mercière me disait l’autre jour:
— Madame , tout ça 'n’est rien si la France gagne ; jnais, s’il nous faut la voir vaincue et nous voir faire banqueroute à la fin du siège, nous en deviendrons fous !
Les marchands de comestibles seuls s’enrichissent.
Nous parlons chaque jour, chaque soir, prix du lard , prix du beurre , prix des pommes de terre. Dans les plus forts salons, c'est surtout de fromage qu’on s’occupe ; la question fromage ne s’agite point dans les petites maisons ; elle ne peut plus être résolue par les petites bourses.
Charles Blanc est nommé directeur des beauxarts. C’est un choix intelligent. La République n’en devrait faire que de semblables. Celui-ci marque bien les différences qu’il doit y avoir entre elle et l’empire. L’auteur de V Histoire des peintres est à sa place.
30!i l,K SIÈCK DF. IMUIS.
J’ai VU M. Giiéroult, que j’ai félicité de son bel article .du 26, d'hier au soir, ù propos de la nomination d’une Assemblée.
Décidément, il aime les sardines! Il en avait des boîtes qu’il avait payées chacune 12 francs ! Nous avons ri de ces saj'dines, et, comme il conte très-bien, il m’a raconté ce que ces deux boîtes lui avaient coûté de soins , de démarches, do séductions pour les posséder. On ne trouve plus de sardines depuis huit jours.
Louis Blanc m’a dit qu’il avait couché aux avant-postes. Invité par les bataillons des mobiles de Seine-et-Marne , il a été reçu par leur colonel. On l’a interrogé sur M. Trochu, et, en patriote prudent, il n’a pas voulu montrer ce qu’au fond il en pense. A quoi bon inquiéter des gens qui peuvent, du jour au lendemain, être appelés ù combattre sous le commandement (lu gouverneur de Paris?
— Si le géiléral Trochu vous a paru timide jusqu’aujourd’hui, a dit Louis Blanc aux officiers des mobiles de Seine-et-Marne , c’est peut-être parce qu’il veut frapper votre imagination, celle
des Parisiens, celle de l’ennemi lui-même, à un jour donné , par un acte d'une grande audace ; on ne doit point supposer que le général Trocliu ignore de quelles forces, de quels courages , de quel patriotisme il dispose. D’ailleurs, manifestez votre opinion, messieurs, répétez sans cesse que vous voulez agir, marcher, vaincre. Si l’on a vu des généraux faire leurs officiers, on a vu souvent aussi des officiers faite leur général !
La 14“ livraison des fascicules impériaux a produit un effet colossal. Rochcfort nous écrit : « Ma Lanterne est-elle assez éteinte ! mes injures sont-elles assez plates , en face de pareilles révélations ! »
Les dépêches trouvées , citées , marquent un degré de sottise incroyable. L’empereur demandant son armée au maire d’Etain : « Où est mon armée?» On n’a jamais vu ça depuis que le monde est monde !
Et l’impératrice , la plus courageuse de la troupe , mais non la moins superstitieuse, qui envoie à son fils un trèfle à quatre feuilles trouvé par la petite Malakoff. Quel bouclier! Le fait est
I,E SIÈGE DE PUUS.
que pour les balles mortes il n’en faut pas bien épais! (lirait un titi parisien.
28 novembre.
J’assistais à la représentation gratuite des Chàtimmts dans la loge du directeur de l’Opéra, avec Charles Blanc, Louis Blanc, M. Albert Liouvillc , qui , pour un beau-frère de M. Ernest Picard, déteste bien peu le parti républicain. Adam était des nôtres.
Louis Blanc s’étonna d’abord du calme de cette salle et de son aspect bourgeois. Il ne revoyait plus le peuple de 1848, débraillé, mais enthousiaste ; il n’apercevait aucun visage jeune.
Je le trouvai partial pour son 48 ; je défendis mon 70, et je lui donnai en trois points la raison de ses impressions :
1” Les jeunes visages sont tous aux avantpostes, ce n’est pas Louis Blanc qui s’en plaindra ;
28 NOVKMBnK.
2" Le peuple est vèlii de chaudes vareuses ; tous les hommes qui sont là font partie de la garde nationale , et nous avons l’aspect du peuple lorsqu’il ne sera plus misérable , ce qui doit réjouir l'œil de Louis Blanc;
3“ Il est calme, il juge. Le criminel Bonaparte est en sa présence, traîné sur ce théâtre par le plus grand des accusateurs.
— Croyez-vous, ajoutai-je, que tous ces Parisiens connussent les Châtiments ? Non ; ils les écoutent et frémissent ; il y a une pâleur étrange sur les visages. Le peuple n’applaudit que la pièce terminée, dans la crainte de l’interrompre; mais alors quelle passion , quel enthousiasme ! Avez-vous rien entendu déplus puissant?... Regardez au fond de cette petite loge M"*® Charles Hugo, Charles et François Hugo qui pleurent.
Louis Blanc me répond en souriant ; — Continuez.
— Je continue, oui, car je vis d’une autre existence dès que je me mêle à la foule. Voyez' ce peuple bien vêtu, sans haillons, tout attention et tout respect ; écoutez ces longs rou-