JOURNAL D’UNE PARISIENNE
3 septembre 1870.
Nous apprenons à Paris que quarante mille hommes ont capitulé avec Mac-Mahon , que Napoléon III est prisonnier.
Cela s’appelle la défaite ou plutôt le désastre de Sedan. La douleur nous accable ; mais le désespoir fait bien vite place à l’indignation. On sort de chez soi, on ne peut pas porter seul l’écrasante charge des malheurs de la France. Vers sept heures du soir, les boulevards se peuplent ;
LE SIÈGE ÜE PAUIS.
tout le monde à la fois parle, gémit, s’indigne et discourt; beaucoup de gens pleurent de rage.
Dans le grand bruit que fait la foule, je distingue deux choses : la plainte et la menace. Nous sommes retenus en face du café des Variétés ; là, chacun déclare que l’humiliation et la honte de la F'rance dépassent toute mesure! On raconte que Napoléon III, en capitulant, a livré les munitions de l’armée, l’artillerie, mais qu’il a sauvé ses bagages à lui. Cette longue file de voitures qui embarrassait tant la marche de nos troupes à Reims, et qui avait fait surnommer l’empereur Colis III par nos soldats, toutes ces voitures sont hors de danger. Qu’importe le reste à cet homme?
— Les Prussiens seront à Laon demain, et dans trois jours sous Paris, murmure un découragé. De quelque côté que nous regardions, c’est l’abîme. Notre dernière armée a capitulé. Nous ne sommes plus un peuple , mais un troupeau de prisonniers.
— Et ces hommes d’État de l’empire, messieurs, crie derrière moi un vieillard, où sont-ils aujourd’hui? Les députés, les ministres, tous ces
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attachés à la maison de l’empereur, ces soidisant cariatides du système, sont redevenus poussière. Vous verrez qu’il n’y aura pas un homme dans le parti bonapartiste pour arrêter l’effondrement.
Les exclamations désolées ricochaient autour de moi.
— Nous sommes trahis, nous sommes vendus, nous sommes perdus! Nous voilà punis de nous être, pendant vingt ans, désintéressés de la chose publique.
— Nous avons trop répété : « A demain les affaires sérieuses ! »
— Aussi, à l’heure des mâles résolutions, nous n’avons pour nous sauver que des généraux imbéciles et des gouvernants affolés.
— A bas l’empire I crient cent voix.
— Oui, tout vaut mieux que ce -qui est!
Quoi qu’il advienne , nous no serons ni plus stupidement commandés, ni plus odieusement gouvernés.
— Messieurs , citoyens , dit l’orateur d'un 'groupe de gens qui venaient de la rue Mont-^
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I,E SIÈGE DE PAIUS.
martre, luUons-nous ! les Prussiens marchent
sur Laon. Tâchons d’utiliser les heures de ré-
pit que nous laisse encore Tennemi victorieux. Si nous ne pouvons plus attaquer, au moins essayons de nous défendre ; si nous ne pouvons sauver la patrie, sauvons au moins l’honneur!
Vers dix heures , le boulevard depuis la rue Montmartre jusqu’au nouvel Opéra ressemble à un immense forum.
Au-dessus de toutes les tètes se dresse le spectre du Deux-Décembre. On revoit les morts sanglants de ce jour néfaste mêlés à l’hécatombe de Sedan. La haine, la violence débor-; dent de tous les cœurs; les menaces, les injures, les récriminations s’amoncellent sur Bonaparte. Traître ! lâche ! ces deux mots répétés par des milliers de voix forment une sorte d’accompagnement sourd , mal rhythmé , irritant , plein d’orage , aux paroles aiguës et vibrantes qui jaillissent de toutes parts.
Un mouvement de va-et-vient continuel agite cette masse inquiète, désespérée, dont le Ilot monte et s’enfle.
3 SEPTEMBUE.
La haine de la foule, un moment allaeliée et comme fixée sur Napoléon III, se détourne tout à coup en indignation violente contre le Corps législatif. N’est-ce pas le Corps législatif qui a voté cette guerre maudite et qui a consommé notre désastre par sa bassesse? Cette chambre, cette misérable chambre a une séance ce soir meme à minuit. Il faut marcher sur elle et la chasser!
Au moment de se former en colonne sur la chaussée, la foule s’arrête hésitante. Rien de plus étonnant que ce spectacle , exclusivement parisien. On cherche un mot d’ordre, un mot de ralliement, je ne sais quelle parole popu- •luire qu’on chantera au besoin sur l’air des lampions et sans laquelle Paris ne s’ébranlera pas. On propose :
— A bas le Corps législatif!
— Non ! non !
^ — Alors, vive la République !
— C’est trop- tô't.
— Vive la France !
— Connu.
— Mort aux Prussiens !
— Attendons.
Tout à coup les bravos retentissent, la foule acclame un mot, un seul... Comme un jet de lumière électrique, ce mot éclaire brusipiemcnt les intelligences, il détînit le caractère de la révolution qui se prépare, il est l’expression de l’acte collectif le plus merveilleux qui se puisse accomplir, parce qu’il concilie cent opinions dans un seul cri, parce qu’il résume toutes les énergies individuelles en un acte commun , simple, puissant, irrésistible. Ce mot, qui a été successivement : Vive la Charte! Vive 'la réforme! est, le 3 septembre 1870, comme en juillet 1830 et en février 1848, un mot habile, sonore, que tous les partis répètent sans etïroi, qui imprime au mouvement sa signification précise : c’est le mot Déchéance! scandé ainsi par les Parisiens : Dé-ché-ance !
Une colonne immense , interminable , tenant la chaussée des boulevards, les trottoirs, psalmodie sur l'air des Lampions ce mot de Déchéance, s’agglomère , se grossit de tout ce qu’elle rencontre sur son passage , va vers la
Bastille pour saluer le génie de la Liberté et réveiller le faubourg Saint - Antoine , endormi depuis vingt ans.
Quand nous revenons de la place de la Bastille vers le boulevard Montmartre, nous formons une masse serrée , dense , innombrable.
Une députation se détache et se rend chez le général Trochu par la rue de la Paix. Des délégués choisis par la foule vont trouver les députés de l’opposition rue de la Sourdière.
Après bien des allées, des venues, des pourparlers, des débats, des discussions, auxquels nous prenons tous part, il est entendu qu’on remettra au lendemain la manifestation contre le Corps législatif. La facilité de réunir une plus grande armée de citoyens, le hasard heureux qui fait du 4 septembre un dimanche , ce mot de déchéance si bien trouvé , qui convient à M. Trochu , nous dit-on , que les députés de l’opposition approuvent avec enthousiasme, et qui détermine si politiquement le but de la révolution, tout cela calme les plus impatients et satisfait les plus irrités.
LE SIÈGE DE PAUlS.
La foule prend donc rendez-vous pour le lendemain dimanche, à l’heure de rouverturo du Corps législatif. On décide que la manifestation, pour être plus digne, plus solennelle, se fera sans trouble, avec discipline. Les partisans de la déchéance seront vêtus do l’uniforme de la garde nationale et sans armes. On espère obtenir des faubourgs qu’ils défilent , avec leurs officiers, par compagnies et par bataillons.
La séance de la chambre étant fixée à deux heures, on arrête que le rendez-vous sera pour une heure , afin que les députés de l’empire voient, au moment de siéger, le peuple rassemblé sur les quais, sur le pont, sur la place de la Concorde.
Il est minuit environ quand la foule se disperse. Beaucoup de gens rentrent chez eux , mais beaucoup aussi vont dans les faubourgs , aux extrémités de Paris, porter le mot d’ordre.
Je remonte chez moi. Le boulevard, tout à l’heure si plein de bruit, de mouvement, redevient silencieux ; quelques voitures, de temps à autre, roulent sourdement sur la chaussée ; des
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gens attardés passent comme des ombres inquiètes. Si le boulevard est désert, dans les appartements , depuis le premier étage jusqu’aux mansardes , toutes les fenêtres sont éclairées. La grande ville ne dormira pas cette nuit !
A la première heure du matin , le 4 septembre, l’émotion est rentrée, homme par homme, aux foyers domestiques. C’est dans la famille que la patrie tient son dernier conseil. L’illumination générale n’annonce pas urte fête, mais une veillée : la veillée des larmes. Il semble que sous chaque toit un malade est à toute extrémité et qu’on passe la nuit à son chevet.
Ce malade, c’est la France à l’agonie !
4 septembre.
Le temps est splendide ; les conservateurs sont effarés. J’ai vu arriver, ce matin , notre ami le réactionnaire que tu as surnommé, ma
chère Alice, « le perroquet blanc». Son effroi de l’invasion prussienne se double de l’épouvante d’une révolution communiste ; il est affolé de peur, et il m’a fait une harangue où il y avait autant de taratata que dans le discours de Pourceaugnac. Tu sais qu’il n’est point bonapartiste, ton perroquet; il m’a dit :
— Ce misérable Napoléon payait des socialistes excentriques, des babouvistes, pour effrayer les bourgeois, pour surexciter les ouvriers. Vous crovez à une révolution?., vous aurez une émeute sociale , le pillage , le reste ! Ah ! oui, vous allez proclamer la déchéance , revendiquer notre honneur, sauvegarder les pauvres miettes de la France ! La patrie appelle au secours, et les ouvriers vont vous chanter:
Les peuples sont pour nous des frères,
Et les bourgeois des ennemis.*
Que de rancunes, de divisions et de haines!... Vous allez voir!... C’est bien le moment des réformes sociales ! Les Prussiens détruisent l’épargne des paysans; les Prussiens brûlent les ma-
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chines des industriels; les Prussiens réquisitionnent l’argent des riches ! Et vous iriez, dans un instant pareil , vous soucier de capital , de crédit, de questions ouvrières!.. Ah! les insensés !
— C’est vous qui êtes fou , lui dis-je ; personne ne veut de révolution sociale; il n’y a qu’une pensée aujourd’hui dans tous les cœurs , dans toutes les classes : défendre la France !
Ah ! le beau dimanche , le beau jour que ce 4 septembre ! Tant de lumière , de soleil , un ciel si bleu, ne sont point faits pour éclairer des scènes de désolation et de meurtre.
Paris est superstitieux; il s’inquiète fort de la pluie ou du beau temps. Pour la première fois depuis le règne de Napoléon le Petit, il ne pleuvra pas sur le peuple un jour de manifestation. Tu te rappelles, Alice, ce chambellan qui nous disait un jour: « Quand nous donnons des fêtes, quand nous passons des revues, il fait le soleil de l’empereur. Lorsque le peuple de Paris essaye une manifestation, il reçoit une
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averse et rentre chez lui trempé jusqu’aux os et crotté jusqu’à l’échine. »
Le soleil luit aujourd’hui, et c’est le soleil du peuple ! Notre patriotisme ne risque pas d’être mouillé. Ce dimanche permet aux ouvriers de faire leur demi-journée , aux petits marchands d’ouvrir leur boutique le matin. Chacun d’eux se dit qu’il pourra remplir, le même jour, ses devoirs de travailleur, de père de famille, et de citoyen. Les petites causes s’enchaînent aux grands effets. Pas une femme ne retient son mari, pas un enfant son père. Tout est pour le mieux, et Paris est prêt à délivrer la France.
De bonne heure, le succès de la journée paraît certain à ceux qui visitent les faubourgs.
•Mais sur les boulevards, vers dix heures, la lecture du Journal officiel semble avoir remis tout en question. La séance du Corps législatif, annoncée hier pour deux heures, y est annoncée aujourd’hui pour midi. Bien des patriotes hochent la tête. Il y a là une manœuvre évidente, la préméditation de dérou-
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ter la colère publique , d’attirer d’abord les gardes nationaux des quartiers du centre, puis ceux des quartiers excentriques dans quelque piège. Le gouvernement se croit sans doute en mesure d’empêcher la révolution! il a rassemblé dans la nuit assez de forces pour dompter Paris! En effet, tout ce qui reste ici de troupes défile majestueusement sur le boulevard, de dix à onze heures du matin, et des spectateurs goguenards affirment que les memes bataillons passent et repassent plusieurs fois.
On pense à changer dans les faubourgs l’heure du rendez-vous : c’est impossible ! Mais la majorité de l’Assemblée se réunit à midi très-précis; on ne peut attendre jusqu’à deux heures pour donner à la gauche l’appui d’une force extérieure.
Toute hésitation, qui laisse aux bonapartistes le temps de prendre des mesures extrêmes contre les députés de l’opposition, devient dangereuse. On s’agite dans les groupes, sur le boulevard; on se promet de rallier à la hâte les éléments d’une demi-manifestation, au ris-
«!i LE SIÈGE DE PARIS.
que de tomljer dans quelque traquenard de ï^iétri ou de Palikao. Les moments sont précieux, il faut agir avec audace, et, partons les moyens, quels qu’ils soient, occuper la police et les troupes, de midi à une heure, sur la place de la Concorde. On jure de se conduire comme ces avant-gardes courageuses qui se sacrifient jusqu’à l’arrivée du corps d’armée.
l'tès onze heures et demie, les adversaires les plus résolus de l’impérialisme se dirigent vers le Corps législatif. Tous sont émus, tous comprennent la gravité des circonstances. Possédés par le désir violent de délivrer la France, ils sont tous convaincus de la légitimité de la révolution qui va s’accomplir; aucun d’eux né craint ni ne veut une convulsion sociale ; proclamer la déchéance, créer un gouvernement national, voilà ce que viennent faire ceux qui débouchent, de onze heures et demie à midi et demi, des boulevards, de la rue Royale, de la rue de Rivoli, sur la place de la Concorde.
Fidèles au mot d’ordre de la veille, ils portent l'uniforme de la garde nationale, ils n’ont
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point d’armes ; on prétend faire de cette manifestation un comice, non un combat.
Les Parisiens essayeront, par leur seule présence sur la place de la Concorde, d’imposer la déchéance de l’empire ! Quelques-uns de ceux qui marchent ainsi désarmés croient cependant à des résistances folles du bonapartisme aux abois. Le régime des coups d’État et des coups de casse-tête inspire encore des terreurs ; on dit • partout que l’impératrice a donné l’ordre défaire sauter la place de la Concorde et le Corps législatif lui-même , si la gauche y triomphe !
Un homme d’environ cinquante ans, qui semble taillé pour les actions décisives, paraît des premiers sur la place. Les jeunes gens qui le suivent hésitent à l’aspect de cette grande place presque entièrement déserte. Ce chef improvisé leur dit :
— J’ai vu, suivi et observé les commotions populaires depuis quarante ans. Lorsqu’une grande idée surgit dans les masses, qu’elle confond et rassemble comme hier soir, en un même élan , toutes les ardeurs patriotiques ,
cotte grande idée est victorieuse, cet élan brise ou culbute les obstacles , fussent-ils des montagnes, fussent-ils Pélion sur Ossa ! Un gouvernement qui n’a prévu que des résistances matérielles ne sait à qui s’en prendre , ni par quel moyen combattre une idée ; il est alors étonné , ahuri ; car, si les émeutes s’organisent et s’écrasent, les révolutions naissent spontanément , elles sont la force des choses , et contre elles les choses de la force ne peuvent rien! Je vous entends répéter avec les naïfs que l’impératrice a fait miner les égouts , la place de la Concorde, le Corps législatif; j’en conviens, il eût été d’une moralité plaisante que les égouts sauvassent l’empire ; mais, je vous le déclare, les égouts, 1a place de la .Concorde et le Corps législatif ne sauteront pas. Avançons !
Vers midi, un millier d’hommes sans peur sont amassés à droite et à gauche du pont de la Concorde ; ils se tiennent les coudes serrés, résolus à ne pas rompre d’une semelle.
Le pont est occupé à son entrée par les agents
de police, par une haie de gendarmes à cheval assez nombreux pour charger la foule, par un bataillon de la garde nationale, le 6®, composé en majeure partie des habitants de la rue Lafayette, de la rue Laffitte et de la rue du Helder. Les gendarmes, en selle, le sabre au poing, attendent immobiles Tun de ces ordres impitoyables qui lancent sur des hommes, sur des femmes, sur des enfants, un ouragan de cavaliers.
A midi, des légions de sergents de ville, qui semblent sortir de terre, couvrent la place, s’entre-croisent sur le pont au milieu des gardes nationaux, se répandent sur le quai d’Orsay; ils gardent ainsi , au dehors et au dedans , la grille du Corps législatif.
Il y a comme un grand silence, une sorte de calme, de repos convenu précédant l’orage et la lutte. Quelques hommes agités, impatients d’en finir, se rassemblent et traversent le pont ■ de Solferino; ils veulent tourner le Corps législatif ; mais ils essayent en vain de se frayer - un passage au travers des carrés épais de la
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troupe et des haies des sergents de ville. Toutes les rues aboutissant à la place de Bourgogne sont fermées et gardées comme le pont de la Concorde; impossible de songer à rompre les rangs profonds des soldats et des chevaux. Ceux qui s’y entêtent sont arrêtés.
La surexcitation des impatients redouble ; quelque sot engagement va commencer là, quand un officier de gendarmerie étale avec ostentation, du haut de son cheval et de ses mains levées, un journal : le Rappel ! On applaudit. Dans ces moments de fièvre, le moindre fait prend des proportions extraordinaires. Ce Rappel, déployé par les mains d’un gendarme du côté du titre, par-dessus la tête des agents de police, frappe l’esprit des gardes nationaux ; ils reviennent par le pont de Solferino sur la place de la Concorde ; chacun d’eux raconte et commente la chose. Dix minutes plus tard, cet incident d’un officier de gendarmerie lisant le Rappel sur le pont de Solferino est si bien grossi, que beaucoup de gens vont crier jusque sous les pieds des chevaux de la compagnie dos
gendarmes du pont de la Concorde : « Les gendarmes du pont de Solferino sont avec le peuple ! » *
La police somme la foule de circuler. « A la Seine, les casse-tête! » répliquent cent voix. Les agents se précipitent sur ceux qui crient ; mais la foule, composée , alors d’au moins dix mille personnes , protège et abrite dans ses rangs les citoyens menacés.
Il est plus de midi et demi. Les premiers arrivés des partisans de la déchéance se sont peu à peu engagés sur le pont de la Concorde. A quels dangers ils s’exposent , poussés , écrasés par les gardes nationaux de l’ordre , par les agents de police et par les gendarmes !
Tout l’effort du moment se concentre là. Des groupes de gardes nationaux sans armes continuent d’apparaître aux issues de la place de la Concorde, mais ils sont toujours clair-semés. Voyant si peu de monde auprès du pont, la plupart s’en retournent et découragent en chemin ceux qui arrivent isolément.
On se demande avec angoisse si le Corps
lÆ SIÈGE DE PAlllS.
législatif, en séance depuis une demi-heure, a ratifié le traité de Sedan , accepté le déshonneur de la France.
Sur le pont de la Concorde les paroles sont violentes.
— Lavons-nous de nos souillures aujourd’hui môme, dit un patriote; balayons les ordures bonapartistes ; la . France va mourir empestée, si nous ne l’assainis.sons pas.
— Débarrassons-nous des lâches pour lutter à outrance contre la Prusse, reprend un Strasbourgeois, sans quoi Dismark prendra notre ■Alsace.
— Mes amis, s’écrie un troisième, de façon à être entendu par les gendarmes, Napoléon III s’est appliqué, dans cette guerre, à flétrir, à déshonorer les militaires. Notre pauvre armée! qu’en ont fait les généraux de cour, qu’en a fait l’homme de Sedan?
Les femmes arrivent en grand nombre sur la place; elles questionnent les gardes nationaux: Qu'y a-t-il de nouveau? Que se passe-t-il? Que va-t-on faire?
tt SEPTEMBUE.
La femme d’un ouvrier, au bras de son mari, pénètre dans un groupe ; elle est pâle, frémissante :
— Vous le voyez, s’écrie-t-ello , il faut encore du sang au boucher du Deux-Décembre ; il n’en a pas assez répandu ! Les" gendarmes vont tirer sur nous comme en 1851. Ils m’ont logé une balle dans la tête .sur le boulevard Montmartre; je l’ai gardée et je la sens qui s’échauffe aujourd’hui! . - .
Et, comme on écoutait, elle ajouta :
— J’avais quatorze ans, je sortais de Tatelier à mon heure ordinaire. Parce que j’étais blessée, ils ont arrêté mon père, en disant qu’on ne sortait pas ainsi dans les rues quand on se bat, si ce n’est pour se battre ! Les assassins ! il faut se venger d’eux !
On entoure cette femme, que son mari retient dans la crainte qu’elle ne se précipite vers les gendarmes pour les défier. Elle s’adresse à la foule, elle énumère, un à un, avec une éloquence haineuse, tous les forfaits de Napoléon le Petit: sa voix brève, ses paroles Vigoureuses
soufflent l’indignation et provoquent la vengeance. Cette femme a la |)assion du vrai peuple de Paris, honnête, sincère, juste, pour qui le succès ne légitime rien, que la peur ni l’égoïsme n’ont jamais forcé à l’absolution. On l’applaudit, et l’on sent que les crimes nouveaux de l’empire ne doivent point faire oublier les crimes anciens.
Il est une heure. Les ag(>nts de police, deux fois, t)nt chargé la foule, mais les hommes et les femmes lentement amassés sur la place sont des Parisiens sans peur. Point de. panique! Ils se laissent charger et songent, malgré leur petit nombre, à tenter un effort suprême.
Entraînés plus d’une fois, depuis vingt ans, par des agents provocateurs, des ouvriers demandent quels sont les hommes qui tiennent la tète de la colonne sur le pont de la Concorde; ils s’assurent qu’on pe\it sans crainte risquer sa vie pour les soutenir. On leur crie des noms de républicains connus, de ces noms auxquels le peuple de Paris ajoute une épithète enviable, ([uoique vulgaire : « C’est un vrai! »
Au moment où le cri : « En avant ! » se fait entendre sur les quais, et où la foule se précipite comme un ouragan vers le pont pour le forcer, un autre cri : « Les voilà! » retentit avec une telle puissance que la masse entière s’arrête comme par miracle.
La colonne du pont, serrée, à moitié prisonnière, incapable de faire un mouvement et qui peut, à la moindre lutte, être prise entre deux feux, croit à l’arrivée de gardes nationaux de l’ordre et elle a un moment de cruelle inquiétude. 'Mais la voix formidable de milliers d’amis, qui chantent sur l’air des lampions le fameux mot déchéance, rassure les nôtres et trouble les derniers partisans de l’empereur Napoléon troisième. Des bataillons innombrables de gardes nationaux sans armes font irruption sur la place de la Concorde par la rue Royale ; ils couvrent le milieu de la chaussée , les trottoirs; ils s’inclinent en courbe épaisse à l’angle de la Madeleine et du café Durand. Ce n’est pas tout! Par la rue de Rivoli, sur le quai des Tuileries, le faubourg Saint-
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Antoine, les hauts quartiers défilent à perte de vue. Tous* ces hommes marchent sans armes, en rang, les chefs auprès des compagnies. De temps à autre, la voix du peuple, vox Dei, fait entendre son arrêt : Déchéance !
Les mots, les cris , se confondent dans une sorte de grondement terrible, semblable au bruit de la mer courroucée. On écoute ce cri formidable ; on regarde cet océan qui marche ; on recule devant ces flots énormes qui déferlent sur une berge trop étroite. Quelle puissance résisterait à cette puissance? Le vrai souverain est là ! Nulle force ne vaincra ce nombre. Toutes ces volontés unies en une seule volonté colossale, irrésistible, dicteront leurs lois.
Il est une heure et demie. Dans toutes les directions, le peuple- afflue vers le Corps législatif. Nul encombrement au milieu de ces larges issues. Les voies stratégiques faites pour mitrailler les Parisiens en cas d’émeute aident à la circulation.
Durant rinterminable procession d’auvnioins cent mille gardes nationaux, pas un poste n’est
désarmé, ni un pavé arraché, ni une boutique d’armurier pillée, ni une barricade commencée ! Ceux qui avaient des armes chez eux les y ont laissées. Le peuple de Paris n’est pas venu sur la place de la Concorde comme assaillant, mais comme justicier. 11 a l’audace et la fierté ; il a l’amour sacré de la patrie.
Je me mêle à cette assemblée de frères ; j’éprouve la sainte émotion de l’égalité; je veux la liberté. Bénie soit la formule de la Révolution française !
L’oubli complet de soi, le dévouement absolu au pays, le culte de la dignité nationale, voilà ce que Paris offre à la France, place de la Concorde, le 4 septembre.
Que fait à ce moment l’impératrice régente, dont le drapeau flotte encore sur le dôme des Tuileries? L’Espagnole, entretenue à grands frais par la France et qui nous doit tout : rang, honneurs, plaisirs, richesses, va-t-elle essayer de dompter Paris, de changer ses égouts en volcans, de faire vomir ses canons? Va-t-elle donner l’ordre de rouler au bord de la terrasse
les mitrailleuses qu’on dit cachées dans l’orangerie ?
Sur le pont de la Concorde il y a maintenant une lutte bras à bras, corps à corps. Chaque soldat, chaque gendarme, est entouré par vingt hommes ; on interpelle les officiers et les sousofficiers : tous perdent du terrain. La foule qui grossit , dont le flot n’a cessé de monter de minute en minute, qui emplit la place, les quais, et noircit l’horizon de tous côtés, montre aux défenseurs de l’Empire la folie d’une résistance. Les gardes nationaux du 6" bataillon sont euxmêmes ébranlés ; les quelques patriotes perdus dans leurs rangs se rassurent et déclarent qu’ils appuieront aussi la déchéance.
Tout à coup l’ordre de charger la foule est lancé de l’autre côté du pont ; les soldats, mécaniquement, tirent leurs sabres ; les chevaux se soulèvent ! Aussitôt des mains arrêtent les mains des gendarmes ; les sabres rentrent au fourreau ; chaque cheval, tenu à droite et à gauche par la bride, demeure pétrifié à sa place; Acculés contre la balustrade du pont, les agents
ü SEPTEMBRE.
de police ne peuvent plus se mouvoir. La manifestation devient si imposante, le peuple est en si grande force, que les casse-tôte impuissants tombent des poings des assommeurs.
Le spectacle est superbe. Malgré le nombre immense des hommes et des femmes amassés, la foule n’a rien de nerveux, et l’on circule aisément autour des groupes ; on parle des * événements, du triomphe probable de la journée.
La colonne va franchir le pont, de l’avis de tout le monde ; mais on n’ose point peser sur elle dans la crainte de la broyer ; on la laisse avancer lentement et sûrement. La défaite certaine du bonapartisme donne au peuple parisien, malgré nos désastres, une sorte de gaieté vaillante et enthousiaste. « L’ennemi du dehors seul nous menacera demain, répète la foule; alors tous les héroïsmes s’uniront Jibrcment pour combattre et vaincre l’étranger. »
Des estafettes à cheval essayent de traverser la place pour aller porter ou demander des ordres aux Tuileries; elles sont arrêtées, forcées
,E SIÉOE DE PAlUS.
(le livrer leurs armes, de erier : « Vive la déchéance ! »
Tandis que, sur le pont, notre avant-garde pénètre comme un coin dans la masse compacte des agents de police, des gendarmes, des soldats et des gardes nationaux armés, un groupe de vieillards et de femmes protégés par les balus- Ires qui relient entre eux les premiers candélabres de la place, discutent sur la forme de gouvernement à choisir lorsque la déchéance sera proclamée.
Les uns proposent la République ; les autres disent qu’on épouvantera le pays avec un gouvernement révolutionnaire ; quelques-uns repoussent l’idée de la République par la raison qu’elle ne peut accepter la liquidation de l’empire. Je fais un discours, et, comme' c’est mon premier début, je m’accroche à mes phrases, je me juche tant bien que mal sur mes idées.
— La République, dis-je, n’est ni une femme, ni une divinité qu’il faut garder de toute souillure, et que la moindre tache salirait. La République, c’est la plus grande somme de courage.
d’intelligence, d’activité, d’expansion qu’un peu- . pie puisse produire ; si la société est une forme répétée et agrandie de nous-mêmes, la République est le résultat de nos meilleures actions, un composé vivant de nos' devoirs, de nos droits, de nos intérêts les plus larges et les plus progressifs. On ne décrète pas la République, on la fait; elle est, elle va naître de vous-mêmes, aujourd’hui, à son heure, et viable. Ni maladie sociale, ni chancre monarchique, ne la tueront dans l’avenir. Vive donc la République !
J’ai quelque succès avec mon pathos; mais j’ai surtout la joie d’entendre répéter : «Vive la République ! » par des milliers de voix.
Cependant la colonne massée spr le pont ne pouvait franchir les derniers obstacles ; ceux qui la commandaient luttaient depuis deux heures, ils n’avaient plus de voix, ils étaient épuisés. Sous la perpétuelle menace des baïonnettes de « l’ordre », ils ne reculaient point, mais ils ne pouvaient avancer. .
Aux abords des quais, à l’angle du pont et
plus loin, sur toute la place, remportement gagnait la foule. Un bataillon de gardes nationaux sans armes, partisan de la déchéance, surexcité par l’acharnement du 6® à barrer le passage, fit tout à coup, sûr le pont, un brusque mouvement en arrière , et courut sur le quai, au pas gymnastique. Il allait chercher des armes.
Il y eut un instant de panique générale , sans gravité pour les gens répandus sur la place, mais fort dangereuse pour la petite troupe du pont, laquelle se trouva cernée, et ne parvint à se dégager qu’avec force horions donnés et coups de poings reçus.
Soudain, sur le perron du Corps législatif, une cinquantaine d’hommes apparaissent; ils agitent leurs bras, leurs chapeaux, des journaux, des mouchoirs ; une émotion irrésistible saisit la foule tout entière. « Les députés nous appellent à leur secours, s’écrie- 1- on ; en avant! en avant ! »
Qu’y a-t-il? On entend battre la charge sur le pont : sont-ce les nôtres ou les amis de l’empire qui donnent le signal du combat? La pen-
Digitizi l'^lc
sée qu’on va faire des décharges sur nous ne trouble plus personne ; le peuple est arrivé à ce degré de résolutipn où la folie des paniques n’est plus possible.
Mais un cri s’échappe de toutes les poitrines : « Victoire ! ils ont passé. » En effet, les nôtres ont forcé le pont; c’est le bataillon, celui du Temple, qui a battu la charge, entraîné par la petite troupe qui tient la tête de la colonne depuis onze heures et demie du matin. La foule traverse et se répand sur les quais du palais Bourbon comme un torrent de lave. Les gendarmes à cheval partent à fond de train ; ils retournent à leurs casernes et soulèvent derrière eux la poussière de l’empire; le peuple applaudit et crie : « Vivent les gendarmes! » On veut pénétrer dans le palais Bourbon ; le général Palikao s’oppose à l’envahissement de l’Assemblée et commande la résistance à l’intérieur des grilles ; on parlemente , et c’est à grand’peine qu’on obtient l’entrée de quelques délégués.
Bientôt le peuple s’irrite contre ces velléités
(le résistance ; il brise les grilles du palais Bourbon, inonde la salle des pas perdus, envahit les tribunes. Le général Palikao, monté sur une chaise, apostrophe la foule et s’efforce de contenir la trombe qui va renverser le trône de ses maîtres ; on le repousse avec mépris.
Tous les couloirs de la chambre, toutes les tribunes s’emplissent de gardes nationaux exaltés, impatients de voir proclamer la déchéance.
A la nouvelle de l’envahissement, les députés s’étaient retirés dans les bureaux ; on les appelle. La gauche seule reparaît ; on crie de toutes parts : « La déchéance ! » Les bancs de la droite demeurent vides. Dans les bureaux, les députés bonapartistes, défaits, hésitants, ne savent pas prendre une résolution virile, de celles qui obligent les adversaires eux -mômes à dire : «Ces hommes ont essayé de conjurer .par leur propre ruine la ruine de leur pays. »
Gambetta parle au milieu d’un fracas inexprimable. Malgré l’autorité d’un nom populaire, d’un talent irrésistible, l’orateur s’épuise dans une lutte vaine. On crie sans interruption : « La
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déchéance ! Vive la République ! vive Gambella ! » Le député de Paris supplie les tribunes de consentir à ce que la chambre délibère librement. On lui répond : « Où est votre assemblée , où sont ses membres ? » Une voix stridente interpelle Gambetta par ces mots qu’on applaudit à outrance : « Plus de phrases, des faits ! »
Sur l’invitation pressante des membres de la gauche, quelques députés de la droite rentrent en séance et prennent place à leurs bancs.
M. Schneider s’assoit dans son fauteuil et réclame le silence ; il parle des dangers que court la France , il rappelle que l’étranger est aux portes de la capitale, il entretient les envahisseurs de difficultés parlementaires, de formes légales. Mais la révolution n’a rien à démêler avec les formes légales de l’empire ; elle abroge les statuts de la tyrannie et en fait des lettres mortes.
Tandis que les députés opposent aux tribunes Targutie de la légalité, on entend, au dehors, le bruit des portes qui se brisent. Il est trois
heuros. Lafoiilose précipite dans l’hémicycle de l’Assemblée. Gambetta essaye de lutter encore ; il demande au peuple d’attendre ses représentants, il dit qu’on est allé les chercher.
M. Schneider seconde les efforts de l’orateur. Toujours la légalité impériale ! Mais où sont-ils donc, les députés? où sont les amis de M. Schneider? où se cache la majorité du Corps législatif? Elle fuit déjà loin des bureaux où on la croit fièrement retranchée.
Les envahisseurs des tribunes descendent par . les portes des pourtours dans l’enceinte de l’Assemblée ; M, Schneider quitte son fauteuil avec dignité, et la foule lui livre lentement passage ; les ministres ont disparu !
Au moment où le président de la chambre sort par la portière de droite, sa sonnette jette des cris désespérés. Jules Ferry se précipite au fauteuil pour la faire taire. Les escaliers, les bancs de l’Assemblée, les pourtours, les tribunes sont combles ; c’est une confusion , un bruit, un trouble inénarrables...
Tout à coup il se fait un moment de silence ;
Gambetta parle et soulève les bravos par cette déclaration ; « Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France. »
— Maintenant, citoyens, dit Jules Favre dans un groupe, songeons au pays et non à la vengeance !
Le mépris pour l’empire est tel qu’on ne pense pas même à lui accorder l’honneur de la haine ; il est déjà comme enseveli sous ses hontes. Personne ne s’est levé pour défendre un gouvernement soutenu hier encore par huit millions de suffrages ; après la catastrophe de Sedan, que pouvait-il faire, sinon s’affaisser sur lui-même? Il s’est effondré au souffle des événements; son infâme poussière s’envole et se disperse ; de ce Bonaparte-là, il ne restera pas même des cendres!
« Vive la République I la République est rétablie! » s’écrie-t-on avec enthousiasmé. Une clameur immense retentit sur la place de la Concorde , et répond aux cris des envahisseurs du Corps législatif. La République est acclamée par plus de trois cent mille voix.
LE SIÈGE DE l’AlUS.
Dans la salle du Corps législatif, Jules Favre refuse de proclamer la République ; il résiste aux vœux du peuple. Arrière la légalité du Deux- Décembre ! F’iace au droit ! Place à la République ! Désormais la République est le seul gouvernement légitime.
Il n’y a plus un instant à perdre. Les Prussiens , dit-on , s’avancent jusqu’à la petite ville forte de la F’ère, qui ne peut les arrêter. Paris a délivré la France du gouvernement impérial; le voilà tenu d’organiser à la hâte un gouvernement nouveau !
Les envahisseurs du Corps législatif, dans le trajet qu’ils font de la chambre à l’Hôtel de ville , où Jules Favre et Gambetta leur ont donné rendez-vous , décident qu’ils vont créer un gouvernement de défense nationale. J’aimerais mieux la reconnaissance pure et simple de la République. 11 faut le souffle révolutionnaire pour balayer l’invasion !
La majeure partie de la foule parisienne demeure sur cette belle place ensoleillée, ornée de banderoles rouges faites avec les ceintures
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des gardes mobiles et accrochées à tous les candélabres, à toutes les statues. On fête la République naissante , de laquelle on espère le salut de notre France; et, dans le premier moment d’un amour heureux, la possession de la liberté fait oublier aux Parisiens l’imminence du danger.
— h]h bien ! disait un brave ouvrier aux gens qui l’entouraient, nous voilà donc, nous les voleurs, les partageux, les assassins! Nous voilà par un beau dimanche, oui, nous sommés tous ici ! Et il n’y aura ni un vol ni un assassinat, parce que Piétri n’a pas eu le temps de payer et d’ameuter sa bande de mauvais peuple. Tout le monde est content, jusqu’à la compagnie des omnibus, dont pas une seule voiture n’a été arrêtée et qui n’a pas perdu six sous !
On rit beaucoup de cette apostrophe et de la façon plaisante dont elle est débitée.
Le spectacle de la place de la Concorde est merveilleux! Depuis les marronniers séculaires des Tuileries jusqu’à l’horizon du mont Valérien
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cl des collines baignées par la Seine, le cadre est d’une telle grandeur, la foule se sent en une si vraie communion de désirs et d’idées, que la poésie et l’enthousiasme envahissent les cœurs les plus froids et les plus vulgaires. Tout provoque l’admiration, tout fascine les regards des Parisiens émus ! Autour des candélabres , les banderoles rouges s’agitent sous la brise, enlacées, déployées ou frémissantes ; l’eau jaillit et chante dans les fontaines ; le dôme des Invalides, reluisant au soleil, s’arrondit fièrement sous sa carapace dorée ; les Champs-Elysées, verts et fleuris, déroulent deux longs rubans de parterres et convient à leur fête perpétuelle un peuple tout entier. Bien loin, dominant les ombrages des Champs-Elysées , on aperçoit l’Arc de Triomphe ; il dresse sa masse imposante à travers les flots d’une poussière vaporeuse faite de rayons. Par-delà les ponts, on voit la Cité, qui glisse au milieu de la Seine comme la proue d’un navire immense , ayant pour grands mâts les tours de Notre-Dame.
Paris est beau, le 4 septembre ! Les Parisiens
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sont contents d’eux , et fiers de la dignité avec laquelle ils viennent d’accomplir un grand acte.
Sur la place de la Révolution, la foule entonne le premier couplet de la Marseillaise. Cet hymme, si longtemps proscrit par l’empire, remue les âmes , entraîne les courages ; ce chant de guerre , où tous les vers sont héroïques , montre la France blessée , mais fière, indomptable, prête encore à la bataille.
Le coq gaulois chante à l’aurore de la République, tandis que l’aigle de l’empire râle.
Le bruit court sur la place que la République est votée au Corps législatif par 187 voix contre 54. A tous ceux qui viennent s’informer des décisions du Corps législatif, on répond par ces chiffres avec assurance. Des. soldats qui passent pour aller renouveler des postes crient :
« Vive la République ! »
Les républicains sont fous de bonheur et d’espoir.
Auprès du pont do la Concorde, sur le candélabre de droite, qui s’attache à des balustres, il y a,
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depuis une heure de l’après-midi, un homme, un ouvrier, coifTé d’un fez rouge, jeune encore, au plus trente ans, avec de beaux traits graves, et qui, à l’exemple de certains derviches, s’entretient dans nue sorte d’extase à force de chanter. Durant trois longues heures, il n’a pas cessé de reprendre et de recommencer la Marsnllnise , dont il fait suivre chaque refrain du cri de : «Vive la République ! » Cet homme tient à la main un chitïbn de })apier, sur lequel .est impi’imée la Marseillaise. Il ne regarde fien , n’entend aucune apostrophe; il chante en lisant et lit en chantant, avec sa voix toujours égale, ferme, sonore. Perché haut, il devrait avoir le
vertige ; mais il iilane , lui et son chant-, audessus de la foule. Lorsque la place tout entière crie : «\'ive la République ! » il s’arrête, et l’on croit qu’il va tomber. On le descend à grand’jjeine de son j)iédestal improvisé : il est presque évanoui. Les Grecs, pour peindre à quel point cet homme au fez ronge s’est identifié à son action, en eussent fait un oiseau à tète couleur de pourpre chantant au milieu des foules.
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Beaucoup de gens s’étaient portés vers la rue de Rivoli en apprenant que le nouveau gouvernement se rendait à l’IIôtel de ville ; mais tous furent arrêtés par une scène admirable.
Au pied de la statue de Strasbourg, qui personnifie à nos yeux tant de patriotisme, de courage, do dévouement à la France, des femmes, des hommes sont dévotement réunis;. ils regardent l’image de la capitale de l’Alsace et sentent leurs cœurs s’enflammer d’amour ; ils dévorent des yeux cette grande madone de pierre. Par un effort, moitié involontaire, moitié consenti, de l’imagination et du sentiment , le peuple prête tour à tour à la statue des expressions de tristesse ou d’espoir. La foule des adorateurs de cette Strasbourg pétrifiée grossit; on entoure la chère ville, on lui prodigue les noms les plus enthousiastes, on lui décerne un culte. Trois jeunes hommes en blouse, des ouvriers alsaciens, escaladent le haut socle de la statue, grimpent sur ses bras , et la coiffent de ceintures rouges à moitié nouées, pareilles aux
banderoles qui floUent autour des candélabres de la place.
«Il faut la parer, l’orner, la couvrir de fleurs ! » s’écrie la foule. En un instant des bouquets, des feuillages, des rubans, des couronnes semblent naître du sol ; on fait la chaîne pour déposer toutes ces offrandes, tous ces tributs d’admiration sur le socle de la statue. Les trois jeunes ouvriers alsaciens reçoivent écharpes , gaze , fleurs , ceintures , qu’ils attachent autour du cou, aux bras, à la tète, aux mains de l’héroïque ville. Ce sont alors des applaudissements, des trépignements sans fin !
Une couronne d’immortelles monte lentement des mains de l’un des jeunes Alsaciens jusqu’au front de Strasbourg. « Pas d’immortelles! non, non, pas d’immortelles ! répètent mille voix; pas encore, elle n’est pas morte ! » On descend la couronne.
Aux Tuileries , le drapeau do présence impériale s’est enfin abaissé. « Jetez ces fleurs tumulaires dans les Tuileries, dit quelqu’un ; ceux qui vivaient là sont bien morts ! »
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Sous Tare décrit par la couronne funèbre lancée du socle de la statue jusque sur la terrasse du Jeu de paume , passe en rasant le mur
une escouade d’agents de la police de sûreté ; hués par la foule , ils se massent à l’angle du trottoir, près de la porte des Feuillants. Un murmure de colère accueille les serviteurs détestés de l’empire ; on se précipite sur eux, ils sont désarmés , et leurs tricornes coiffent les candélabres d’alentour; on prend leurs épées, on brise leurs casse-tête... On crie: «A la Seine les assommeurs ! » L’un de ces agents invoque la générosité du peuple, qui pardonne aux exécuteurs des basses œuvres de M. Piétri et les laisse fuir.
J’admire cette modération, surtout quand je me rappelle les événements de juin 1869, les scènes indescriptibles que nous avons vues de nos yeux sous notre balcon du boulevard Poissonnière, durant huit longues soirées ! Combien de pauvres diables avons-nous entendus implorer grâce au premier coup de casse-tête!
Je crois voir encore cet ouvrier dont la sœur
I,E SIÉr.E DE PAIUS.
criait à fendre l’ame : « Mon frère ! mon pauvre frère ! » tandis que huit agents écrasaient l’homme tombé sur le bord du trottoir.
Je me souviens de cette émeute factice , de cette comédie bouffonne jouée tous les soirs à la même heure , par les mêmes hommes en mêmes blouses blanches, qui chauffaient le public sur le même trottoir , et descendaient au même endroit en hurlant de même , huit jours durant : « Vive la Lanterne î »
Enfin, l’empire n’est plus ! Nous avons écrasé l’infàme, et la générosité va bien au peuple.
La belle statue de Strasbourg est couverte d’ornements , entourée d’adorateurs ; il faut un chant , un cantique à ce culte : c’est encore la Marseillaise. On entonne le refrain de l’hymne guerrier, devenu un hymne religieux. Après le refrain, les jeunes gens qui ont paré la statue et qui ne cessent de recevoir des "fleurs, des feuillages, des guirlandes, saisis par ce chant, s’arrêtent tout à coup ; chacun dans son geste, chacun dans sa pose, illuminés par l’inspiration merveilleuse d’un art inconscient mais admi-
n SEPTEMBRE.
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rable, attachés ou appuyés à la statue, l’un auprès de la tête et fixant une guirlande retenue dans les mains levées d’un autre, le troisième nouant des banderoles rouges au bras gauche de l’idole et comme enfoui à moitié sous la verdure, tous trois avec de belles voix chantent le premier couplet de l’hymne que Strasbourg a inspiré jadis à Rouget de l’Isle.
A ces vers :
Entendez-Tous dans nos campagnes Mugir ces féroces soldats?
nous croyons entendre les Prussiens en Alsace et en Lorraine. Nous les voyons égorger les fils, les compagnes des paysans de France ! Puis-je te rendre, chère Alice, l’émotion que nous cause ce couplet qui nous parle de nos enfants et que chantent ces adolescents dont le plus âgé n’a pas vingt ans? Au dernier vers, le jeune Alsacien qui s’accroche au bras gauche de la statue éclate en sanglots.
La foule ressent une émotion extraordinaire, les larmes coulent de tous les yeux... Chacun