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(le nous éprouve comme un vertige... Nos sonlimenls, nos désirs-, notre enthousiasme, se cherchent, se mêlent, s’unissent et ne font plus qu’un seul désir , un seul sentiment , un seul enthousiasme ! Notre existence , épurée au souffle du patriotisme, n’a plus rien de personnel ; elle devient entièrement collective, nationale. Ma voix ne m’appartient plus, elle sonne à mon oreille, vibre dans ma bouche, sans que je la reconnaisse. Je me sens comme dépossédée de moi-même ! Je suis ravie par cet être mystérieux qui unit et harmonise en soi tant de facultés différentes , tant de puissances diverses, tant d’éléments contraires, tant d’intérêts, tant de sentiments rivaux, tant de forces ennemies, et je l’aime plus que moi-même :
mon amour pour la patrie est plus fort que la
mort! Je me donne à la France !
Des cris de joie venus de la rue Royale nous arrachent à notre extase. Nous sommes si émus que nous voulons secouer notre attendrissement. Je cours à la rue Royale. Au coin de la place de la Concorde, du haut du balcon d’un cercle.
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des jeunes gens distribuent au peuple des drapeaux tricolores. Ce n’est point la vue de ces drapeaux qui fait pousser à la foule des cris si joyeux, mais le défdé de deux régiments de lignards qui arrivent d’Épernay, chassés, hélas! par les Prussiens.
Sur le boulevard de la Madeleine, aux accla-' mations frénétiques des spectateurs, la foule fraternise avec les soldats ; on leur fait crier :
« Vive la République! » Un peu ahuris d’abord, ils demandent des explications. On leur dit qu’on vient de détrôner l’empereur, de chasser tous les traîtres. Les pauvres lignards croient à un miracle, quand on leur assure que la République va donner à la France, à l’armée, de vrais généraux, qui ne se laisseront plus surprendre, qui ne feront plus hacher par l’artillerie prussienne les régiments français.
« On s’est bien battu, mais on a été trahi, » répètent les soldats. Le mot de trahison résume pour le simple troupier et pour le peuple toutes les incapacités, toutes les faiblesses, toutes les négligences, toutes les lâchetés ! Périclès disait
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à propos de Lysiclès, général vaincu : « Son incapacité fut telle qu’on est en droit de dire qu’il a trahi sa patrie. »
Sur les quais, par la rue de Rivoli, des flots de peuple se dirigeaient vers la place de l’IIùtcl de ville. On secouait l’empire comme un cauchemar; la lumière avait dissipé tous les nuages, et, quoique le soleil inclinât déjà ses rayons sur le mont Valérien, il .semblait que ce jour, plus lumineux qu’un autre, dût repousser à tout jamais l’ombre et la nuit. Cette République, si généreuse, si pure, si vaillante, si vertueuse, n’étailelle pas capable, comme Josué, d’arrêter le soleil?
Qu’importe? l’ombre et la nuit qui viennent passeront, mais la journée du 4 septembre ne passera point! Au moment où deux tyrans se font une guerre horrible, témoignage de la plus stupide barbarie; au moment où deux Césars épouvantent l’Europe par leurs meurtres, une révolution accomplie sans une goutte de sang versé rend la barbarie plus odieuse encore et marque le degré de civilisation où nous serions parvenus sans les monarques.
Les envahisseurs du Corps législatif ont suivj Gambetta et Jules Favre, et les ont escortés jusqu’à l’Hôtel de ville. Tous les retardataires des hauts quartiers, tous les curieux d’alentour occupaient la place lorsque le cortège parlementaire y arriva; on eût dit que vingt hommes ne pourraient pénétrer au milieu d’une foule si compacte. Un général étant venu annoncer la déchéance de l’empereur et sommer les employés supérieurs de la Ville d’avoir à céder la place au gouvernement nouveau , n’avait pu traverser la foule qu’avec des efforts inouïs. Cependant, lorsque la voiture qui portait Gambetta parut, les rangs s’ouvrirent comme par enchantement jusqu’à la porte de l’Hôtel de ville. Le peuple, avec une admirable discipline, s’effaçait devant son élu.
Autour de la place, les femmes, les enfants, apparaissent aux fenêtres ; tous se félicitent, s’étonnent, s’émerveillent de ce qu’un événement si grave se soit accompli si simplement. L’empire, ce colosse de bronze, s’est effondré sur sa base d’argile.
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La fin du jour est spleiulide. Le vieux fleuve parisien apporte sa brise fraîclie au peuple rassemblé. L'Hôtel de ville est. redevenu -le Louvre superbe des révolutions. Les derniers rayons du soleil dorent le palais du peuple, jouent dans scs vitres, les font scintiller et leur donnent un éclat auprès duquel pâliraient les diamants de la couronne. Les portes s’ouvrent pour laisser pénétrer Tun des élus aimés des Parisiens, Gambetta, dans lequel tous les républicains espèrent, et dont la fortune encore nouvelle paraît plus certaine que celle de ses collègues. Gambetta monte les degrés du grand escalier, escorté des acclamations du peuple qui le suit et se répand dans les couloirs et dans les salles. Les Parisiens sont chez eux; ils reprennent possession de leur vieille Maison de ville , témoin de toutes leurs espérances et de tous leurs efforts.
Gambetta traverse la grande salle du Trône et se dirige vers le cabinet du préfet, où il attend les députés de Paris. La foule se recueille, et c’est au milieu du plus profond silence que
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Gambetta propose la nomination d’un maire de Paris. Étienne Arago est accepté.
— Maintenant , citoyens , ajoute Gambetta, nous devons répaCer les crimes de l’empire, et mettre en liberté les détenus politiques.
Le cri de : « Vive Rochefort! » répond aux paroles de Gambetta.
On annonce que les amis de Rochefort sont allés le délivrer à Sainte-Pélagie, que son cortège est en marche vers l’Hôtel de ville. Gambetta, que sa haine de l’empire attache fraternellement à l’auteur de la Lanterne, s’approche de l’une des fenêtres de la salle du Trône, et crie à la foule sur la place : « Vive Rochefort ! » A ce moment Rochefort apparaît ; le prisonnier de Sainte-Pélagie s’avance porté et suivi par ses nombreux amis.
Les derniers événements n’ont donné que trop raison à la haute sagacité qui a inspiré la Lanterne. On dirait que, par l’ignominie de sa chute. Napoléon III a tenu à démontrer la modération de ces satires, qui hier encore paraissaient excessives. Après Sedan, la Lanterne semble trop douce!
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A l’IIùtel de ville , le peuple lacère des tableaux représentant le fils de la reine Ilortense, par la même raison qu’il l>rise les aigles dans les rues. On confond dans la même exécration l’oiseau de proie du césarisme et le masque du César. Horace Vernet ne peut obtenir grâce pour Napoléon III qu’on exécute en effigie.
Le gouvernement provisoire de la défense nationale est proclamé à quatre heures et demie. Il est exclusivement formé des députés de Paris, et la foule exige que Rochefort en fasse partie.
Rochefort, en effet, est pour beaucoup dans la modération de cette journée.^ Si nous n’avions pas lu la Lanterne, il est probable que le 4 septembre n’eût pas été ce qu’il est ; notre haine du Deux-Décembre ne se serait pas calmée sans représailles. Rochefort a si magistralement bafoué l’empire qu’aucun de nous ne se sent la moindre envie de décerner à l’empereur et aux hommes d’Etat ridiculisés par la Lanterne les honneurs du martyre. Rochefort a désarmé nos colères par un immortel éclat de rire.
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Ces colères sont si bien désarmées que le Sénat a pu terminer sa dernière séance sous l’œil dédaigneux de trois spectateurs, et que les Tuileries n’ont été envahies qu’après le départ de la régente.
On parle d’une réunion du Corps législatif pour ce soir; mais cette anodine protestation n’inquiète personne. Les bonapartistes ont fui, et les conservateurs, gagnés par l’indulgence de la révolution , acceptent les faits accomplis.
On apprend que la République a été proclamée à Lyon et à Maçon ce matin. Paris et la France se sont donc compris!
De vieux amis se rencontrent par les rues, on se serre la main, on s’embrasse. «Quelles que soient les défaillances futures, le règne du Deux- Décembre est fini ; on sent déjà le bienfait moral de la chute de l’empire. Désormais, c’est pour la France que l’on combattra, non pour une dynastie ! Et c’est pour la patrie qu’on sera patriote !
Le soir, sur le boulevard, tout Paris se retrouve; chacun sort de chez soi pour fouler le
1,E Sifir.E DE PARIS.
sol de celte chaussée redevenue libre, que les canons de Bonaparte n’ensanglanteront plus !
La confiance et la résolution sont sur tous les visages.
Hélas! cette journée radieuse, si grande par la sagesse et la générosité du peuple, s’écoule et va disparaître. Elle a été, entre deux crépuscules orageux, comme l’éclaircie de l’espoir. Le lendemain sera grave et peut-être terrible. Les Prussiens, que la joie de la délivrance nous a fait un moment oublier, marchent sur Paris ; ils peuvent, dans trois jours, être sous les murs de la capitale. Y entreront-ils?
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Aujourd’hui, le peuple de Paris est apaisé; il va ses affaires; il reprend scs habitudes comme si la veille il avait accompli le plus simple des devoirs. Nous voilà prêts aux plus grands sacrifices ! Le gouvernement n’est pas
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composé peut-être de manière à satisfaire les exigeants; mais notre foi est grande, et il ne faut pas affaiblir notre courage par des doutes prématurés.
Nous rie pouvons jouir encore de notre liberté reconquise; de toutes parts d’implacables dangers nous menacent; les Prussiens, dit-on, seront jeudi à nos portes. Ne nous abandonnons pas! Soyons vaillants, tous, hommes et femmes de Paris!
Cette belle journée du 4 septembre a balayé toutes les impuretés de la cour bonapartiste ; mais l’esprit public se débarrassera-t-il de ses corruptions aussi aisément que nous nous sommes débarrassés des corrupteurs? Oui. Ce grand fait révolutionnaire, ce grand acte de moralité humaine , qui a remplacé la bassesse par la fierté, l’indifférence par le dévouement, qui réveille nos vertus patriotiques, nous rendra notre force, notre santé et notre audace !
Séchan vient me prendre pour me conduire au bois de Boulogne ; elle prétend que j’ai la fièvre. Je l’attends au fond de sa
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