KK SI KG F. DE PARIS
voilure, tandis qu’elle va prendre des nouvelles d’un membre de la famille Cuvillier -Fleury.
M. Cuvillier-Fleury et M"‘® II... B..., qui lui fait visite, se lamentent, paraît-il, sur le 4 septembre. « Ils voient la ruine et les ténèbres couvrir la France ! » Ce sont leurs expressions. Que vèulcnt-ils? Les orléanistes n’eussent donc rien fait , si les républicains n'avaient pas agi?
Je rentre chez moi et je trouve une dépêche de M. Frapoli, grand maître do la franc-maçonnerie italienne; il me demande des nouvelles, et je lui réponds, aussi par le télégraphe : «Tout va bien ici ; les Prussiens arrivent, nous comptons sur vous. »
Hélas ! les Italiens ne viendront pas ! Je me rappelle avec désolation une prophétie que le général Nino Bixio nous a faite, lors de notre dernier voyage à Florence : « Je suis allé en Allemagne, nous disait-il, étudier l’armée prussienne, et j’ai étudié l’armée française. Si la guerre éclate, vous serez vaincus, malgré la bravoure de vos soldats, tenez-le pour certain.
6 SEPTEMCnE.
et cliles-le à vos compatriotes. » Heureusement, nous avons la République, et nous allons créer une armée nouvelle !
0 septembre.
Ce matin, j’ai reçu une très-belle lettre de M'"' Sancl, ardente de patriotisme. Ma fille m’a écrit aussi ; sa lettre est à la fois sensée et enthousiaste. Jusqu’ici , comme elle a toujours vécu avec moi, je craignais qu’elle ne fut un écho et un reflet. Sa lettre que je relis , datée de Saint-Pair, par Granville, me permet de constater que ma fille est bien elle-même , tout en me ressemblant.
A ceux qui viennent me répéter : « Paris ne se défendra pas !» je réponds : « H se défendra. » Si l’on me dit : « Nous n’avons pas d’armes; » je dis à mon tour ; « Frappons du pied le sol de la France, et il en sortira des légions ! » Mon patriotisme est emporté. Je m’indigne trop
58 l.E SIÊGK DE l’AlUS.
iüscmeiil. Je me reconnais bien pour une descendante des Gaulois. ].,a bataille m’attire. J’ai des tendresses pour ces hommes qui ne craignaient que la chute du ciel.
Un prétendait que l’empire, dans des luttes indignes d’un grand peuple, dans des agitations fausses, dans des jouissances énervantes, avait usé les ressorts de nos âmes. Rien n’y peut!
Les forts sont forts ! Ils se retrouvent dans les grandes luttes après s’etre égaréè dans les petites ! Comme les héros de leur vieille mythologie, pareils aux compagnons d’Odin le Preux, dans le Walhalla, les Français combattront sans fin, sans relâche, sans repos, l’ennemi de leur race et de leur sol.
Les gardes mobiles venus de province emplissent les rues ; ils portent la blouse et le képi ; ils sont gais ; on les accueille, ou les choie partout. Les chers enfants ! Ils feront avec nous leur apprentissage d’héroïsme ; ils seront courageux si nous le sommes. Beaucoup de ces petits paysans arrivent chargés de choux, de pommes de terre, de lapins, surtout des lapins !
7 SEPTEMBllE.
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Singulier bagage que ces lapins ! Je ne sais pourquoi tous ces prédestinés à la gibelotte me rappellent un mot plaisant. « Vous verrez, me disait un de nos amis, que ces Prussiens feront croire à l’Europe qu’ils ont improvisé leur armement, qu’ils ne voulaient pas la guerre, que c’est le lapin qui a commencé ! »
Cent vingt mille hommes ont été faits prison^ niers à Sedan ! Des régiments français, sans armes, couverts de boue, mourants de faim, humiliés , vaincus, livrés, ont défdé devant les Prussiens, devant nos vainqueurs, et ceux-ci, durant la marche funèbre des vaincus, ont ironiquement joué la Marseillaise!... Je pleure de rage!,.. 0 sainte vengeance!.,.
7 septembre.
Quel désastre, quelle déroute que cette déroute de Sedan ! Jamais, dans l’histoiro, on n’a vu rien de pareil !... Il fallait ee misérable pour donner à nos malheurs ces proportions inouïes.
lÆ SlÉr.E DE l’AUlS.
Ouelle expiation pour la France ! Hue disent les plébiscitaires? Que j)ensent-ils de leur responsabilité? Osent-ils s’indigner encore contre les irréconciliables? Paris, au récit de la capitulation de Sedan, jure d’edacer de nos fronts, par la grandeur de son courage, la tache des lâchetés impériales.
8 septembre.
J’avais écrit à Jules Favre une lettre en réponse à la sienne. Je l’ai lue à M. Peyrat, qui me l’a prise pour la publier dans VArtmir national, où elle paraît aujourd’hui. Nous ne nous étions pas vus, notre ami M.* Peyrat et moi, depuis le 4 septembre. Nous avons parlé de notre République, de la bicn-aimée, dont tous deux nous nous entretenions si souvent. Hélas ! notre Belle au bois dormant a dormi pendant vingt ans ! Quel cauchemar que son réveil !
Déjà on accuse le gouvernement de la Ré-
8 SEl’TEMBlVE.
publique autour de moi. 'Déjà, ! c’est bien tôt ! La besogne est dure ; si les hommes qui l’entreprennent sont insuffisants , ne commençons point par les décourager. Nous sommes leurs amis d’hier ! Parce qu’ils sont au pouvoir, allons-nous les abandonner? Nous nous éloignons d’eux, quand nous devrions les seconder , les conseiller, les soutenir !
Quoi qu’on dise, je déclare que les membres du gouvernement provisoire demeurent accessibles à leurs anciens amis. Garnier-Pagès, Eugène Pelletan, Emmanuel Arago, Rochefort, Jules Simon, sont-ils des hommes qui vont se tenir perchés et isolés au faîte du pouvoir?
Non^ Il faut qu’on les voie, qu’on les aide.
Le siège est imminent. Je songe avec désespoir que ma fille est absente depuis quinze jours, que je ne la reverrai pas, que je ne la reverrai peut-être plus. J’ai une idée folle : celle d’aller à Granville embrasser Alice une dernière fois, et de revenir à Paris. On me dit que c’est impossible, qu’on ne peut plus partir,
tant les gares sont encombrées de gens épou-
LE SllîOE ÜE P Vins.
vantés qui sc pressent, qui s’étoufTent, qui s'écrasent pour fuir le péril. On m’assure que , même erC revenant après-demain, je puis trouver les lignes de chemin de fer coupées par les Prussiens. Après avoir signé ma lettre à Jules Favre, il faut que j’assiste au premier danger ; j’aurais l’air d’avoir glacé mon enthousiasme en chaulTant celui des autres. Si je ne rentrais pas, on se demanderait pourquoi je suis sortie...
Je souffre trop ! Ma tète se perd. Je vais partir. Je passerai à travers tout... Je veux embrasser ma fille une dernière fois!
10 septembre.
Quel Voyage I Vingt-quatre heures de chemin de fer pour embrasser Alice et pour la voir une heure !... J’aime follement ma tille ; mais comme elle le mérite bien ! Qu’elle est tendre et forte à la fois ! Sa petite personne physiqucj si déli-
10 SEPTEMBnE.
cate et si résolue, est bien la forme de sa personne morale.
Je suis contente d’elle et, par conséquent, de moi. Je l’ai élevée en respectant ses idées, ses goûts, son originalité, son caractère; elle était nonchalante, inattentive, j’ai compris ses lassitudes; j’ai patiemment attendu l’heure, le moment, l’occasion où je n’aurais pas besoin de pédantisme pour combattre un de ses défauts, pour rectifier un de ses jugements. Je ne lui ai pas montré, tout d’abord, les difficultés à vaincre; j’ai, par des sentiers faciles, conduit ma fille sur ce que je crois être les hauteurs du vrai; elle y chemine toute seule aujourd’hui, avec goût. Que de maîtres découragent leurs élèves, en disant : « Voici la route, mais vous ne pourrez pas y marcher! »
On m’avait répété sous toutes les formes que mon voyage était impossible. J’avais prié Adam de ne pas m’accompagner à la gare Montparnasse. Je voulais m’y rendre dès cinq heures du soir, pour partir à neuf. Quand j’arrivai à cette gare et que je vis des centaines de gens