‹ Le siége de ParisChapitre 6 sur 18 · I-E SIÉC.E DE P.\I\1S · texte numérisé non relu

I-E SIÉC.E DE P.\I\1S

abandonner- leurs bagages qu’ils ne pouvaient emporter, que j’entendis les plaintes, les gémissements , les récriminations de plus de trois mille personnes ; quand les employés me dirent qu’on laissait à chaque train les deux tiers des voyageurs, j’eus un moment d’hésitation, et je fus sur le point de retourner au boulevard Poissonnière.

La réflexion me donne du courage. Je pénètre au milieu d’une foule énorme qui fait queue depuis deux heures de l’après-midi. Je reçois des horions; je me faufde à travers les gens; on m’injurie ; j’outre-passe mon droit tant que cela m’est possil)le. Je veux partir, je le veux! Je commets cent fraudes; je me glisse au milieu d'hommes etdo femmes qui résistent etse fâchent; je fais queue pendant quatre heures, et j’avance de vingt places I Je subis toutes les bousculades, je courbe la tète sous tous les reproches, j’adoucis humblement toutes les colères. Je raconte mon histoire à tout le monde : « Monsieur, madame, je vous en supplie, je vais embrasser ma fdle à Granville et je reviens, laissez-moi passer!»

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A côté de la queue formée par nous, au milieu de laquelle je suis serrée comme dans un étau , il y en a une autre. Lorsqu’on ouvre la petite porte de la balustrade en spirale qui conduit au guichet, plus de mille personnes nous repoussent ; la seconde queue nous écrase contre la balustrade. Nous luttons, nous perdons nos places, les hommes frappent, les femmes crient ; c’est une bagarre affreuse. J’étouffe ! Je me sens pressée et broyée contre la balustrade que je n’ai point lâchée.

Je jette un cri de douleur, je perds un instant connaissance. Un ouvrier et un bourgeois, qui me protègent depuis plusieurs heures, s’arcboutent en tenant la barrière et parviennent ainsi à me dégager un peu. Je respire ! Ils appellent à mon secours des gardes nationaux.

Ceux-ci, outrés des injustices qui viennent de se commettre, forment un carré, et, baïonnettes en avant, font reculer les nouveaux venus. Autre bagarre ! Des coups de poing donnés et rendus, des menaces ! Je vois tout, j’entends tout à travers un nuage. Au moment où les

no

,F. siFge de p.vius.

gardes nationaux sont refoulés jusque sur nous, j’entends mon nom jeté avec désespoir au milieu de ce bruit : «Juliette ! » J’aperçois la figure effrayée d’Adam...

Après son dîner, inquiet de moi, il est venu à la gare. Il me crie qu’il me défend de partir. Mais je suis auprès du fameux guichet tant convoité : j’ai deux billets ! Il est dix heures. Je ne consens pas à perdre le fruit de tant de peines. Je cherche ma femme de chambre, ma bonne Julie, à laquelle il est arrivé cent aventures ; j’échappe à mon seigneur et maître , et j’entre dans la salle d’attente. Autres difficultés, autre tumulte, assaut des wagons. Je me démène, j’ai des ruses de sauvage ! Deux mille personnes au moins demeurent sans place dans la gare. Nous partons!

On cause beaucoup en wagon depuis la guerre. Les hommes, il y en a cinq, racontent tous la même chose : ils vont ici ou là, faire ceci ou cela, mais ils reviennent tous à Paris le lendemain !... La seule femme quhl y eût avec nous, une très-belle personne, affirme que Paris ne pourra tenir quinze jours devant les

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Prussiens, cl que même, durant ces deux petites semaines, il s’y commettra des horreurs!,.. Elle se dit franchement orléaniste, elle a une sincérité dont elle est fière, elle répète cent fois' qu’il faut avoir le courage de ses opinions.

A la fin, ennuyée de ce bavardage ;

— Madame , dis-je, si vous avez le courage de vos opinions, permettez que j’aie le courage des miennes. Je vous prédis que Paris tiendra au moins deux, peut-être trois mois, et qu’il ne s’y commettra point d’horreurs. Je me crois autorisée à vous faire cette prédiction, parce que je suis républicaine !

Jusque-là, je n’avais pas prononcé un mot. On s’était trompé, on s’était charmé, on s’était compris et approuvé sans moi. Ma brusque sortie cause un embarras général.

Après trois heures de retard, nous arrivons à Granville ; il pleuvait à verse, et je m’aperçus que j’avais conservé mes souliers de chambre, dont les semelles étaient des plus minces. Je barbotais dans une boue épaisse qui couvrait mes pantoufles.

fis

LE Slfir.E DE PARIS.

Je louai un omnibus tout entier, à moi seule, pour Saint- Pair. Sachant que je ne pouvais guère disposer que de trois quarts d’heure pour voir Alice, je fis marché avec cet omnibus qui me prenait à la gare de Granville et s’engageait à m’y ramener deux heures plus tard.

Mon cœur battait bien fort. Alice m’avait écrit qu’elle sortait par tous les temps avec mon père, et qu’elle faisait de longues })romenadcs sur les falaises. J’étais dans la plus douloureuse inquiétude, et je me désolais à l’idée que ma fille pouvait être absente au moment de mon arrivée à Saint-Pair. Quel désespoir pour moi si j’étais forcée de repartir sans l’avoir vue ! Adam m’avait fait jurer que je reprendrais, le jour môme de mon arrwée à Granville, un train de retour sur Paris. Le trajet de Granville à Saint-Pair, qui est long, me parut incommensurable...

Ma fille était à sa fenêtre ! Je poussai un cri de joie. La chère petite avait rêvé, dans la nuit, que je viendrais la surprendre avant la fermeture des portes de Paris... Nous nous embrassâmes une

demi-heure durant. Nous pleurions tous, mon père, ma mère et moi; nous séchions nos larmes en parlant de la France; nous repleurions, nous nous réembrassions. Mes trois quarts d’heure se passèrent ainsi. Notre enthousiasme patriotique était si grand qu’il domina nos faiblesses et adoucit nos déchirements intimes. Ce fut mon Alice qui, la première, parla de ma réponse à Jules Favre, et me dit qu’elle approuvait sa mère d’avoir écrit cette lettre :

— Sois patriote, sois républicaine, sois Française, me dit-elle ; il faut que tu sois tout cela pour deux, puisque tu m’éloignes du danger.

Je craignais qu’elle ne me demandât de revenir à Paris; je l’arrêtai :

— Toutes les mères ont fait comme moi, lui répondis-je, toutes celles qui ont pu.

— Ne crains rien, dit-elle en m’interrompant avec vivacité, je ne t’occuperai pas de ma personne dans un moment pareil ; fais ton devoir et oublie-moi.

Sur ces paroles, difficiles à prononcer et difficiles à entendre, nous recommençâmes tous qua-

l,E Slfir.E DE PAUIS.

Iro ù pleurer. . . C’était affreux de se quitter après une si courte entrevue !

Je me séparai de ma mère. Alice et mon père vinrent me conduire jusqu’à Granville. Le cocher de notre omnibus me recommanda son frère, un mobile, dont il me donna l’adresse. Les employés du cliemin de fer nous dirent que l’administration no répondait plus que d’un train, de celui que j’allais prendre, pour la rentrée à Paris. Ils me souhaitèrent bon voyage, en m’avouant qu’ils n’avaient délivré que quatre billets pour Paris, dont deux à moi.

Ma fille et mon père entrèrent dans mon wagon pour m’embrasser une dernière fois, et je repartis avec Julie.

A Écouché, on craint que la voie ne soit coupée. Je vais supplier le mécanicien de nous prendre, ma femme de chambre et moi, sur sa machine, s’il est forcé d’abandonner le train pour se lancer à la découverte; il est Parisien, il me le promet.

Le conducteur me raconte que nous sommes cinq voyageurs pour Paris, dont un chien; que

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nous saurons à Fromenthal si réellement le train peut continuer; et qu’entin, si nous ne pouvons rentrer par la gare Montparnasse, nous rentrerons par la gare Saint-Lazare. Le conducteur et le mécanicien sont résolus, comme nous, à passer à travers tout.

A Fromenthal, on nous dit que la voie est libre encore, mais on nous fait attendre une heure. Nous sommes lancés, par exemple, à toute vapeur, et nous arrivons à Paris brillamment secoués. Julie, moi, deux voyageurs et le chien, nous descendons. Les employés nous saluent d’un regard approbateur. Plusieurs d’entre eux disent tout haut : « A la bonne heure, voilà des femmes qui rentrent ! »

Adam m'attendait depuis longtemps ; il avait lu dans les journaux, le matin, que la ligne de Granville était coupée, et il était dans des transes mor» telles. Moi, j’étais broyée;

H septembre.

J’ai eu la visite du jeune lieutenant FMauchut, du 113% qui vient de faire sa retraite avec le corps de Vinoy.

Pauvre petit Plauchut, comme il est amaigri ! comme il a souffert ! Quinze lieues le premier jour, douze le second, dix le troisième, dans la boue, sous la pluie. Scs hommes, les souliers en lambeaux, les pieds meurtris, mangeant des pommes de terre crues, des carottes, fuyaient les Prussiens qu’on apercevait chaque fois que les routes s’allongeaient en droite ligne ! Les mitrailleuses seules ont sauvé le corps de Vinoy. Touj ours placées à l’arrière-garde, elles protégeaient la marche.

A la Fèrc, les habitants les pins pauvres hébergent nos soldats, leur donnent du vin, des souliers ; les femmes, de braves Picardes, distribuent des sacs pleins de provisions. Elles oublient leurs préférences pour les artilleurs de la Fèrc. Est-ce que tous ces malheureux en-

fants, tous ces lignards, tous ces échappés de Sedan que le corps de Vinoy a ramassés en chemin ; est-ce que tous les soldats ne sont pas au même titre, en ce moment, les défenseurs de la F'rance? La petite ville de la Fère, comme toutes les villes fortifiées, a l’esprit militaire. Les habitants aiment les murailles qui les enferment, comme les habitants des villes ouvertes aiment les clôtures de leurs jardins. Ces remparts, on promet aux lignards de les défendre, on jure d’arrêter l’ennemi qui s’approche, le plus longtemps qu’on pourra. « Vive la France ! défendez bien Paris ! » s’écrient les hommes, les femmes, les enfants de la Fère quand le corps de Vinoy quitte la ville.

A Tergnier, le lieutenant Plauchut, qui au départ de Paris a mis une grande heure pour embarquer sa compagnie, la voit disparaître, se caser dans les wagons en cinq minutes ! Les malheureux ne rapportent rien de ce qu’ils ont emporté. Luimême, le lieutenant Plauchut, ne sait pas ce que sont devenus ses bagages.

Le corps de Vinoy, arrivé à Mézières le soii’ même de son départ de Paris, reçoit tout à coup

l’ordre de repartir. Il faut se hâter : nous sommes vaincus ! Les ofiîciers perdent, égarent leurs bagages, leurs vèternents, leur argent. Lejeune lieutenant regrette surtout un pantalon à pieds que son oncle lui avait donné et qui faisait envie à tous les officiers du 113®. « Pendant cette affreuse retraite, me disait-il, nos hommes, qui ne pouvaient plus se tenir debout, couraient cent mètres pour tuer un lièvre. Tous mes camarades, l’un après l’autre, se détachaient de leurs compagnies pour venir me faire une scie sur mon pantalon à pieds. Rien ne vaut la gaieté, ajoutait le brave petit lieutenant, pour guérir les ampoules aux pieds. »

On dit à Paris que Laon s’est fait sauter, que les gardiens de la poudrière ont attiré les Prussiens, sous la promesse d’une convention, et qu’ils se sont ensevelis avec eux. Laon est le chef-lieu de mon département. En 181S, la petite ville s’est défendue à outrance, et elle est restée pure de l’occupation étrangère.

Le commandant des mobiles, à Laon, m’inspirait des inquiétudes. C’est le petit-fils d’un homme

tl S:EPT£MBRE. 75

que j’ai appris à détester en naissant. Son nom revenait sans cesse au milieu des récits de ma grand’mère, qui m’a élevée, et qui m’a nourrie dans la haine des Prussiens et des émigrés.

En 1815, à la nouvelle de l’arrivée des alliés à Chauny, ma grand’mère, dans la troisième semaine d’une fièvre typhoïde, fut Jetée par mon grand-père, avec les couvertures de son lit, sur un mulet qui passait devant notre maison, sur l’un de ces mulets qui, tous les jours, en longue file, viennent des bois apporter des fagots dans la ville. Elle souffrait mille morts ; mon grand-père la suivait. Le mulet, tout à coup, sur la route de Genlis, se mit à galoper pour reprendre la place qu’il avait perdue dans la file. Mon grand-père courait et criait. Un homme à cheval venant de Genlis, marchant au petit trop, ganté de blanc, chaussé de bottes luisantes, arrivait en sens inverse de ma grand’mère qui gémissait et râlait. Mon grandpère cria de loin à cet homme d’arrêter le mulet.

— Monsieur, je vous en conjure, mettez votre cheval au galop, sauvez cette femme qui meurt, dit mon grand-père en passant près de lui.

— Bonhomme, répondit le cavalier, ne me dérangez pas, je vais au-devant de mes bons amis les Prussiens !

Le petit-fils de cet homme a-t-il défendu, défendra-t-il à outrance notre chère ville de Laon?

On affirme que l’ennemi est au Havre, à Trouville! J’écris à ma fille de quitter Saint-Pair et d’aller à Jersey si ce bruit se confirme, si les Prussiens, comme on le dit, font des incursions à quinze et vingt lieues des villes qu’ils occupent. Tous les points de la grasse et riche Normandie doivent les tenter, et je n’ai plus de sécurité tant que ma fille restera en France.

Au pied de la statue de Strasbourg, les Parisiens écrivent leurs noms sur un grand registre et déposent leurs offrandes. Tous les Alsaciens qui habitent Paris sont là. Toutes les mères qui ont leur fils ou leur fille enfermés dans l’héroïque ville pleurent et racontent sur le siège de Strasbourg des faits sublimes. Les Strasbourgeois et les Strasbourgeoises nous seront un exemple.

Un de nos amis, de la commission du dépouillement des papiers impériaux, dîne avec nous.

11 SEPTEMBnE.

Je l’interroge, et il me répond qu’il trouve fort peu d’intérêt à cette besogne. On déménageait et l’on brûlait auxTuileries des papiers depuis trois semaines, me dit-il. Ce qui reste est insignifiant. Il nous donne quelques détails sur la physionomie intérieure des appartements de l’impératrice. Beaucoup de pots-au-rose, de flacons, de bouteilles à odeur, beaucoup de boîtes à poudre de riz. Guerlain régnait là. Au pied du lit d’Eugénie P®, un autre lit tout entouré de mousselines épaisses : pour qui? Avait-elle peur de coucher seule dans sa chambre, ou la surveillait-on ? Dans les tiroirs, dans les albums, dans labibliothèque, un mélange fantasmagorique : le corps de ballet, fort peu vêtu, des images de sainteté, des livres de sacristie , à côté d’autres livres que n’eût pas osé signer la reine Marguerite de Navarre. Un musée de chapeaux, deux cents peut-être ! La gare des robes, avec chemin de fer descendant par le plafond dans un cabinet de toilette. Un mannequin fait à la taille exacte de la régente, et qui essayait ses toilettes. Au-dessus des appartements de l’impératrice, les ateliers de couture.

M. Hauréaii, maintenant directeur de l’Imprimerie nationale, vient nous voir et nous dit qu’il a causé ce matin avec M. Thiers. L’auteur des fortifications do Paris croit à la défense et s’emploie fort activement à parfaire son œuvre.

12 septembre.

Je vais, je trotte pour compléter mes provisions; il faut tant de choses! Tout peut manquer à un moment donné, jusqu’au sel, jusqu’au poivre, jusqu’à la moutarde. Je déploie dans mes recherches tout mon génie domestique. Je ne rêve que mouton d’Australie, Liebig, jambon, légumes Chollet, épicerie, comestibles ! Mes poches, ma robe, mes. bras, mes mains, sont toujours encombrés quand je rentre. Si je découvre une conserve nouvelle, je rêve à l’étonnement qu’elle causera dans trois mois aux amis que j’inviterai à la manger ! Verrai-je des héros surgir dans mon entourage : au lieu de leur tresser des couronnes,

d’orner leur maison de guirlandes, leur offrirai une bouteille de jeunes carottes confites, un ■ sac de choux frisés ; il faudra que mon héros ait accompli les plus grands exploits pour que je lui fasse présent d’un fromage tête-de-mort de Hollande !

Dans mes courses, aujourd’hui, j’ai rencontré M. Guéroult, avec lequel j’étais brouillée depuis le plébiscite; il m’a réjoui l’âme! Il est devenu tellement républicain que. la reine d’Angleterre vi- elle-même lui paraît le type du gouvernement ifî personnel.

oi- — Si j’étais une méchante irréconciliable, lui r^- dis-je, comme je vous rendrais responsable des ive malheurs qui tombent sur la France! Convenez ,TJ'I • que ces malheurs, cette invasion, je vous les avais es,' prédits.

jrs' — La haine vous éclairait, me répondit M. Guéne- rouit avec douleur. Croyez-moi, je souffre plus :\\el que vous de nos désastres, je me les reproche, -rai Pauvre M. Guéroult ! je lui pardonne, il est maiioc lade, et je crains qu’il ne supporte difficilement les les émotions du siège de Paris. Il avait à la main

un paquet^il le portait fièrement : c’étaient des boîtes de sardines. Le fanatisme de la provision nous possède tous!

13 septembre.

Aujourd’hui, sous mes fenêtres, revue de la garde nationale par le général Trochu. Dès neuf heures, j’entends les tambours battre, les clairons sonner. Il n’existe plus pour moi, en fait de * musique, que la musique militaire ; elle seule m’émeut. Les gardes nationaux se massent en lignes serrées, ne laissant libre, au milieu du macadam, qu’un passage de quatre ou cinq • mètres. Ceux qui ne sont pas encore habillés se placent derrière les habillés pour faire nombre. Adam a refusé tout grade, et il est simple garde ; il est présent ce matin dans les rangs de sa compagnie.

Le général Trochu passe à cheval ; il est accueilli par des bravos frénétiques; il soulève

son képi; je. ne sais pas si c’est parce que j'habite au quatrième étage, mais M. Trochu, que je ne connais pas, me fait l’effet d’avoir une tête de linotte. Je ressemble peut-être à M. Perrichon, qui trouvait l’homme petit du haut de la mer de glace.

Les cris d’enthousiasme de la garde nationale : « Vive Trochu I vive la République ! » bien nourris, peu'tent du cœur. On fête aussi le général Tamisier. Je crains que M. Tamisier, un phalanstérien doublé d’un poëte de la douce nature, ne manque de la fureur guerrière. M. Trochu peut jouer un rôle immense, il peut être notre Washington. Les événements sont faits, en ce moment, pour grandir les hommes. Pourvu que les hommes ne rapetissent pas les événements! J’espère, espérons!

Un ami arrive chez moi, après la revue, et me dit que la mobile a été aussi très-enthousiaste, qu’elle a fort belle tournure et déjà comme un air martial. Cette fête civique s’achève sous mes yeux. Les gardes nationaux dans un sens du boulevard, les mobiles dans

un autre, défilent en même temps, se saluent aux cris de : « Vive la mobile ! Vive la garde nationale ! Vive la République ! » Ils chantent la Marseillaise, le Chant du départ, sans forfanterie , avec l’accent d’hommes résolus à faire leur devoir.

Je ne peux pas demeurer plus longtemps inactive.

Je suis fille de médecin, petite-fille de chirurgien; on m’a appris l’anatomie, je sais panser un blessé. J’ai le besoin impérieux d’utiliser mes forces. J’envoie chercher notre ami le docteur Clavel, et je le charge de me trouver une besogne difficile. J’ai tant fait de charpie, de bandes, de compresses, que mes doigts sont pleins d’ampoules et que je ne puis continuer. Nos pauvres soldats ! pendant que nous préparons tout ce qu’il faut pour les soulager, pour les guérir, l’ennemi prépare ses plus habiles moyens pour les blesser, pour les détruire.

La guerre est une chose hideuse, stupide.

J’ai vu ce soir M. Duclerc, ministre des finan-

ces en 1848. Il venait avec M. de Reims, un Parisien dans toute la diversité de l’expression, très-paradoxal et très-sensé.

Nous causons de la fin de l’empire. M. de Reims nous cite des faits, il nous donne des détails de bassesse, d’ignominie, de lâcheté qui nous soulèvent le cœur, M. de Reims a toujours été le plus vaillant des antibonapartistes. Nous aimions à l’entendre dire, médire et maudire. Hélas! il a eu trop raison.

M. de Reims, lié avec M. Thiers, l’a vu ce matin avant son départ. M. Thiers lui a dit qu’il allait avoir toutes les peines du monde à déjouer en Europe une intrigue qui tend à nous donner pour souverain le jeune Napoléon IV.

M, Duclerc nous raconte qu’il a conduit chez le général Trochu l’ingénieur américain qui, durant la guerre sudiste, a fortifié Richmond. Il faudrait quinze jours et cent mille hommes pour faire à Paris ce qui a été fait à Richmond. M. Trochu parle, hésite. M. Duclerc craint que le général ne soit un irrésolu; il ne

lui voit pas celle ardeur, cette foi qui remuent les montagnes. « Paris est tellement plein de ressources, qu’on peuttout en obtenir, si l’on sait tout en exiger, » nous répète M. Duclerc.

Il nous parle aussi de torpilles qu’on sèmerait autour des forts.

Ah! puissent les engins les plus terribles exterminer les ennemis de la France ! Notre haine croît chaque jour.

Je reçois de mon Alice une lettre d’un enthousiasme admirable; son exaltation patriotique est, loin de Paris, au diapason de la mienne. Chère enfant! si nous nous retrouvons en des temps plus tranquilles, comme nous serons heureuses de nous être si bien comprises! Nos douleurs particulières, notre séparation, ne sont rien pour nous. La France est vaincue, envahie : voilà notre mal!

Nous hébergeons depuis huit jours trois mobiles auvergnats, déjà un peu dégourdis, quoiqu’ils nous soient arrivés bien lourdauds. Leur esprit s’ouvre , leur cœur s’émeut, et ils commencent à comprendre ce que c’est que le dé-

vouement à la patrie. Ce matin, en distribuant des rations, un de leurs capitaines a dit : « Les Parisiens comptent sur les Auvergnats! » Voilà mes braves Arvernes prêts à faire des sorties, à courir sus aux Germains. L’entreprise est aussi grande à Paris qu’à Gergovia ; mais où est le Vercingétorix qui luttera contre le César d’outre-Rhin?

Je vois partout des soldats; viennent les chefs! Nous avons soif d’action, nous avons la fièvre du combat!

14 septembre.

Le fléau marche; l’ennemi s’approche de la capitale ; l’invasion prussienne inonde , sans rencontrer un obstacle, notre vieille Champagne, dont les plaines ont vu tant de combats héroïques. Le courage de la population parisienne s’affermit heure par heure. Des nuées d’ouvriers, à nos portes, creusent des fossés, élèvent

des remparts. Sur les boulevards, j’entends tout le jour et toute la nuit passer des obus, des boulets qui tressautent, se choquent et résonnent avec un bruit sinistre dans les charrettes du train. On essaye de brûler tous les bois autour de Paris. Les Prussiens qui, en 1814 et 1815, s’écartaient des bois avec terreur, et craignaient d’y poursuivre les paysans qui s’y réfugiaient avec leurs bestiaux, les pratiquent en 1870, s’y cachent, se glissent comme des bêtes fauves de forêt en forêt, s’abritent, marchent sans danger, avancent en louvoyant, évitent le périLavec des ruses de sauvages, combattent sans audace et triomphent sans grandeur.

Hier nous sommes allés, Adam ‘et moi, sur la butte Montmartre, à onze heures du soir, pour regarder les incendies. Nous avons vu le ballon Nadar au pied de la butte. On a failli nous prendre pour des espions. Paris a la folie du soupçon, après avoir eu la folie de la confiance. Un ouvrier, que nous avons rencontré par hasard dans les rues, à cette heure bien tardive pour les habitants de Montmartre, nous

la SEPTEMBRE.

a conduits dans un endroit d’où nous apercevions des foyers d’incendie dans les bois d’Écouen et dans l’île Saint-Denis. Une flamme vive, serpentine, allongée, vague, tenait la plaine et l’horizon comme un éclair fixé. De gros météores rouges, deux par deux, immobiles, sinistres, semblaient prêts à se mettre en mouvement, à se grossir, à s’alimenter de destruction, à tout dévorer, à tout engloutir dans leurs gueules de feu.

Nous regardions Paris, les boulev^irds, les Champs-Elysées, avec leur perpétuel air de fête. Montmartre était sombre, triste, sans lumière. Notre guide m’a raconté que depuis deux mois il avait dévoré ses économies, que tout au plus il irait, par crédit, un mois encore, mais que, dût-il mourir trente fois de faim et de misère, jamais il ne demanderait qu’on rendît Paris aux Prussiens.

— Nous sommes trop bas, ajouta-t-il, nous n’avons plus l’air de Français; on va voir ce que c’est que de nous, dans l’Europe! Et moi, qui faisais le bijou pour l’exportation, je fa-

briquerai des boulets, des cartouches, le diable et son train, pour les exporter de Montmartre au milieu des lignes prussiennes ! Venez un peu lorgner les canons marins que nous avons pour ça !

Nous allâmes voir les canons qui étaient gardés par des hommes de Montmartre, en vareuse de laine brune, le fusil au bras.

— Vous pouvez regarder, nous dit gaiement l’un des gardiens de ces canons : si vous êtes de vrais Français, ça vous fera plaisir; si vous êtes autre chose, ça vous fera peur.

15 et 16 septembre.

J’avais reçu hier une lettre de M“" Henri Didier qui me donnait rendez-vous pour aujourd’hui, à une réunion du comité des ambulances du IX® arrondissement. Je suis allée à cette réunion, j’y ai fedt mes offres de service, et,

soutenue par M“® Henri Didier, par M“® Charles Thomas, par l’influente M“® Goudchaux, dont la générosité, la grandeur d’âme sont devenues proverbiales, j’ai été acceptée pour organiser l’ambulance du Conservatoire de musique. Je crois que je puis être fort utile, et j’ai enfin la joie de voir mon activité employée.

Demain, à neuf heures, j’entre en fonctions, je mets en œuvre tout ce que je possède de ' bon vouloir pour installer, dans les salles d’étude du Conservatoire, cinquante lits de blessés.

20 septembre, soir.

Que s’est-il passé depuis quatre jours? je n’en sais rien. Je n’ai rien vu, rien entendu. Je souffre si cruellement de notre situation présente que je m’enivre d’activité. Pauvre France ! pauvre Paris ! Je n’ai pas de nouvelles de ma fille: est-elle à Saint-Pair? est-elle à Jersey?

Hier, toute l’après-midi, au Conservatoire, dans la salle des concours, où j’ai installé un atelier de lingerie, où l’on fait de la charpie, des bandes, des compresses unies et fenestrées, où l’on prépare des appareils Scultet, des pinceaux, des mèches, etc., les murs ont entendu les imprécations tragiques de vingt Parisiennes appartenant à des classes différentes : ouvrières , bourgeoises, artistes , commerçantes. Nous maudissions les Prussiens et les lâches. Nous étions sous le coup du honteux combat de Châtillon. La plupart de nos soldats avaient fui ; un grand nombre de mobiles, blessés dans le dos, accusaient leurs chefs de s’être cachés ; les zouaves , pris de terreurs inexplicables, se croyant poursuivis, étaient rentrés dans Paris , semant partout l’inquiétude, mais ne parvenant pas à propager leur épouvante.

Le mot imprécation peut seul rendre la violence de’ nos paroles. Je compris, pour la première fois, les emportements, les passions, les énormités de 92. J’aurais vu, sans broncher, fusiller les déserteurs. Nos gardes nationaux

les arrêtaient partout, les malmenaient, les enfermaient dans les postes, après leur avoir fait honte, après les avoir appelés : « Traîtres à la patrie ! » C’était la même forme d’injure qu’en 92, et, comme alors, la foule y applaudissait.

Ce même jour, le 19, on avait arrêté le général Ambert , un fou , commandant je ne sais quel secteur, et qui, dans un discours à ses troupes, avait renié le gouvernement de la défense nationale.

En rentrant hier au soir, j’ai^appris que notre Châtillon nous appartenait encore ; le moindre pouce de terrain nous tient au cœur !

L’aile gauche de Ducrot, seule, s’était débandée, parce que les zouaves étaient ivres. On dit que la mobile s’est battue assez solidement pour une première fois ; nous nous rassérénons un peu ; nous avons tant besoin d’espérance !

La privation de nouvelles , ce silence du dehors nous attriste et nous cauchemarde. Paris si curioux ne sait plus rien, Paris si remuant est enfermé dans ses murs, Paris si hospitalier ne reçoit plus personne ! Il faut que la passion

de vaincre remplace tou.s nos désirs ; il faut que toutes nos habitudes se transforment, que tous nos petits défauts se corrigent, que toutes nos qualités s’agrandissent et se développent. Le salut est à ce prix !

M, Peyrat est venu me voir à l’ambulance du Conservatoire. L’un de ses fils, mobile de la Seine, un franc Parisien, gouailleur, spirituel , sceptique , s’est bien comporté et bien battu. Le père est content, les amis applaudissent. L’autre fils de M. Peyrat, Georges, est enfermé à Strasbourg; on le croit vivant. Son bataillon (chasseurs de Vincennes) était à Rei- .schoffen ; il a été ramené dans l’héroïque ville. Le brave Georges défend Strasbourg ; il a été en Afrique, c’est un soldat.

Je suis allée ce soir chercher du linge au palais de l’Industrie pour l’ambulance du Conservatoire. En passant auprès de la statue de Strasbourg, je l’ai vue illuminée, couverte de

fleurs fraîches, blanche, solennelle, se détachant

sur un ciel sombre.

M. Pelletan a dîné chez nous. Il est coura-

^'oogle

geux, passionné; il veut manger du Prussien : ce n’est ni Adam ni moi qui le rationnerons.

Il nous dit que le général Trochu lui inspire la plus grande confiance. Il aune haute idée du général Ducrot. Moi, j’en veux à ce dernier d’avoir laissé battre son aile gauche à Châtillon! M. Pelletan a trouvé dans les papiers de l’empereur une lettre du général Ducrot au général Trochu, datée de 1866, — la copie, — Trochu ayant reçu l’original. Honnête petite preuve de l’existence du cabinet noir! Dans cette lettre, le général Ducrot disait au général Trochu que l’empereur, pour agir comme il agissait vis-àvis des Prussiens, devait être en démence. Le dépouillement des papiers impériaux est fait aujourd’hui par Pelletan, par Rochefort, par Laurent-Pichat. Il y a, disent-ils, un ramassis d’ordures : flatteries , platitudes , demandes d’emplois, de secours, de faveurs, de décorations. Ah ! dignité de l’homme !... Il y a là ce que recevait un tel, ce que gagnait tel autre; il y a aussi les douces lettres de M“* Marguerite Bellanger à son cher seigneur.

Nous avons longuement causé ce soir, • Hocquigny et moi. Elle est directrice de la lingerie à la Société internationale des secours aux blessés. Tandis que nous causions, j’avais sous les yeux le grand livre des ambulances. Forbach, Metz et Strasbourg y sont inscrits; combien do départs sans arrivées!...

Notre linge pour les ambulances, pour les blessés, se replie en arrière aussi facilement et en aussi bon ordre que tous nos généraux. On n’imagine pas ce que l’Europe et l’Amérique ont donné de linge pour cette guerre. 11 faut voir la lingerie du palais de l’Industrie! Ces grands bâtiments qui servent aux expositions, si éclairés le jour avec leurs vitrages, sont effrayants le soir. Tous ces linges épars ou rangés ont un aspect sinistre ; ils font rêver de plaies sanglantes, d’amputations effroyables. De l’autre coté de la lingerie, il y a des canons ; c’est un contraste plein d’enseignements : à gauche l’entreprise de la casse, à droite celle du raccommodage. Quelle comédie que la comédie humaine! Qui trompe-t-on? Je déraisonne, je

me ronge le foie, je suis une pauvre Parisienne assiégée, une mère sans nouvelles de sa fille unique. Comme je souffre!... Si encore nous avions le moindre petit succès !

21 septembre.

Les esprits sont très-montés. Jules Favre n’est pas encore revenu de son voyage auprès deM. de Bismark. 11 y a eu des attroupements sur la place de Grève, des délégations à l’Hôtel de ville ; on est entré dans la salle des séances du gouvernement, BIknqui a pris la parole. Rien de tout cela n’est dangereux tant que le peuple aura devant les yeux le mirage du triomphe definitif; mais gare aux insuccès, à l’inaction !

Aujourd’hui, jour de l’anniversaire de la république de 1792, très-belle proclamation de Gambetta.

Je tends la main à tout le monde, je quête.

SW

LE SIËGE DE PAISIS.

j’écris pour avoir de l’argent : il y a tant de misère, les ambulances ont besoin de tant de choses !

On me raconte qu’un ancien élève de Saint- Cyr, versificateur par goût , républicain , pauvre , vient d’être nommé commandant d’un bataillon de la garde nationale à la Villette. On s’est cotisé pour l’équiper. Le bataillon lui a acheté, moyennant la somme de quinze francs, un paletot avec de l’astrakan ; un marchand de vin a donné le pantalon à bandes rouges; un industriel enrichi, quelque vil flatteur, a offert des bottes; le médecin du quartier a prêté son jeune cheval et son vieux képi. Il manque, paraît-il, un revolver au commandant. Je demande qu’on tire sur nous pour le revolver.

Une autre anecdote bien parisienne. Lejeune Godefroy Cavaignac s’est engagé, à dix-sept ans, pour la durée de la guerre ; il est dans un fort, il a pour compagnon de lit un gavroche nommé Bobéchon. Bobéchon est sale, paresseux, couard et chipeur. Bobéchon se fait servir par Godefroy ; il prend les deux tiers du lit ; il fait

nettoyer quelquefois, porter souvent son fusil . au jeune Cavaignac. Bobéchon rudoie celui qu’il appelle un fils de famille, il déblatère - contre le bourgeois. Rien n’est plus adorable, paraît-il, que la bienveillante patience de Godefroy Cavaignac.

Troisième et simple histoire.

Un jeune garçon de quatorze ans a tué un Prussien. C’est un petit maraudeur.. 11 se faufilait un soir hors des lignes françaises ; il aperçoit un fusil posé contre un arbre, puis une sentinelle ennemie qui accomplissait un devoir nécessaire, comme disent les troupiers de Maurice Sand ; il le tue roide en plein dos , et le traîne jusqu’à nos avant-postes. Les gamins de Paris ont promené ce héros malgré tout, après l’avoir affublé d’un costume d’officier beaucoup trop long, et d’un képi de colonel qui lui tombait sur le nez. C’a été un long triomphe de la Bastille à la Madeleine.

22 septembre.

J’avais dit au docteur J^abbé, de la commission d’hygiène, que la directrice de la lingerie internationale était prête à partager son linge avec les ambulances municipales. 11 avait répété ces paroles à la commission au moment où celle-ci allait prendre une décision capitale contre la Société de secours aux -blessés, qu’elle accusait de lésinerie, de malveillance, et dont elle voulait réquisitionner toutes les ressources. La commission aussitôt donna l’ordre qu’on allât, le soir même, prendre, ou plutôt demander soixante mille kilos de linge.

Le comité-homme de l’Internationale fît peser tout ce qu’il trouva de ballots non triés , et , dès six heures du matin, les expédia à l’Hôtel de ville. Le premier ballot qu’un des membres de la commission d’hygiène reçut venait de quelque paysan, et il était plein de pots de confiture cassés, de légumes pourris. Il crut à une mystification et se fâcha. La directrice , le

matin , en arrivant, trouva la situation , qu’elle avait un peu créée, très-compromise ; elle écrivit à la commission d’hygiène une lettre dans laquelle elle raconta les histoires des paquets reçus par elle, qui pour la plupart contiennent des comestibles. Elle ajouta que deux cents femmes à l’Internationale , occupées du matin au soir , ne pouvaient guère trier et classer que trois mille kilos de linge par jour ; qu’elle n’en avait jamais soixante mille kilos à la fois ; qu’il était bien regrettable que, pour avoir du linge, on ne se fût pas adressé à la lingerie, etc. Après cette lettre , la commission d’hygiène maintint son blâme.

Prévenue, j’allai à l’Hotel de ville avec la carte d’Adam ; comme je descendais de voiture , devant la grande porte, je rencontrai le docteur Labbé , qui me fit des reproches. Je lui demandai à voir M. Brisson. M. Brisson était fort occupé ; il s’exalta sur la question que je traitais, mais je le vis, en sérieux administrateur, écouter mes observations. «Sacrifiez les hommes , cher monsieur , lui dis-je ; faites

de l’arbitraire, si vous vous y croyez obligé-, vis-à-vis de M. de S. -A..., par exemple : c’est un dévot ! Mais ne soyez point inexorable pour une femme qui depuis trois mois trie les ballots que vous savez. » M. Brisson me répondit en riant qu’il épargnerait les femmes. Je revins au palais de l’Industrie, je racontai les propos échangés, et je dis à M. de S.-A... que je lui avais tout mis sur le dos, ce qui ne déplut qu’à lui.

Il y a du bon et du mauvais dans la Société des secours. Au milieu des barbaries de cette guerre, j’aime à calmer ma propre cruauté par la pensée bienfaisante, humaine, qui préside à la convention de Genève.

M“® Paul Albert me disait ce matin , en me parlant de son mari: «Autrefois, je l’aimais pour les facultés de son esprit; maintenant, je l’aime pour les deux bras qu’il offre à la patrie. Je déclare avec orgueil qu’il est très-adroit, et rien ne manque à ma gloire depuis que je lui ai vu culbuter vingt têtes de Turc. S’il pouvait tuer cent Prussiens ! Les mânes de mon grandpère en tressailliraient... »

M“* Albert est la petite-fille de Merlin (de Thionville). Veille sur nous , défenseur de Mayence; !

Notre ami Alphonse Arlès-Dufour est trèsirrité ; il revient du fort de la Briche, où il connaît des officiers de marine. Il est impossible d’imaginer les fautes grossières que le corps du génie a commises dans la mise en état de défense du fort de la Briche ! Jusqu’à placer le chemin qui doit apporter les provisions au fort dans le sens où les Prussiens peuvent tirer ; jusqu’à mettre une citerne à découvert ! Il a fallu retourner tout cela : c’était à l’envers! J’ai apaisé Alphonse Arlès-Dufour, qui se désespérait. Rageons, crions, récriminons, mais n’allons pas douter ! Notre muraille la- plus solide, notre bastion le plus imprenable, c’est notre foi.

Faut-il plus de courage pour se défendre et pour combattre vigoureusement , avec la certitude d’être vaincu, que pour obliger son esprit à croire qu’on vaincra? Quand je suis à part moi, je m’interroge ; quand je suis vis-à-vis des

autres, j’aflirme. Les hommes trouvent de grandes forces dans la confiance ; les femmes en trouvent dans la vue au delà.

23 septembre.

Nous lisons le récit de Jules Favre sur son entrevue avec Bismark. Je me sens revivre moralement: la sincérité, la franchise, peut-être un peu de naïveté , jaillissent à chaque ligne. Le jour même de cette belle déclaration, nous avons eu un premier succès.

Les Prussiens ont été mitraillés par les canons de deux forts; nous avons repris Villejuif. Il fallait voir les visages sur le boulevard !

Tout Paris se connaît à présent, s’aime, se parle, s’encourage, rayonne à la moindre lueur d’espoir ; on se sent bien patriote et bien compatriote.

Le commandant de la Villette est venu chercher son revolver. Quelle joie il a montrée !

Une merveilleuse du temps de l’empire n’aurait pas reçu avec plus d’enthousiasme une robe de chez Worth !

Ce soir , les boulevards étaient couverts de groupes nombreux. Quels désirs de combattre, de mourir pour la patrie ! Chaque mot, chaque ■geste, a pris maintenant une physionomie ; un signe, une parole, veulent dire cent choses comme entre gens qui ont une idée fixe et qui vivent ensemble. Nous voulons, nous Parisiens, être utiles à notre France bien-aimée !

Au-dessus de la place de la Concorde Bérénice brillait; elle brille aussi pour les Prussiens. Étoile insensible ! que tu ressembles peu à la statue de Strasbourg , lumineuse comme toi , sous sa décoration de lanternes! Pauvre belle statue ! son front de pierre me semble plein de tristesse.

Au palais de l’Industrie, on me raconte l’histoire vraie du petit bonhomme de l’Internationale qui a tué son Prussien. Il est fils d’un notaire de province, il a douze ans ; il a voulu être de la Société de secours aux blessés, venir

loa LE SIÈGE DE PARIS.

à Paris ; craignant que son exaltation ne le rendît fou, ses parents l’ont amené, l’ont confié au docteur Chenu, qui en a fait un de scs aides.

L’autre soir, le moutard s’est caché dans une voiture d’ambulance , sous des matelas ; tandis que les ambulanciers ramassaient les soldats blessés dans un engagement, il a saisi le fusil d’un Prussien mort, et il a tiré sur un Prussien vivant ; puis , avec ce fusil , il est revenu se cacher sous ses matelas. Prussiens et Français ont cherché l’auteur du crime et ne l’ont pas trouvé. En arrivant au palais de l’Industrie, le bonhomme est sorti de sa cachette avec son fusil, qu’il prétend garder. J’ai félicité ce héros. « Je suis calmé, disait-il ; je voulais tuer mon Prussien ! » Barra et Viala peuvent revivre !

L’un des fils de M. Victor Lefranc est gravement blessé à la cuisse. M. Jules Simon m’écrit que son fils aîné est au feu depuis le matin. Nos amis font leur devoir, il le faut !

24 septembre.

Je suis allée avec M"*® Lachaud , fille de M. Dupont (de Bussac) , chercher aux Tuileries des vivres pour nos ambulances municipales du IX® arrondissement, auxquelles je travaille toute la journée. J’ai traversé la cour de ces Tuileries rendues à la nation. Je suis allée dans le sous-sol, et j’ai pris, pour nos blessés, ma part des provisions impériales. Je verrai nos pauvres moblots , nos soldats manger des confitures marquées à l’iV de l’homme de Sedan.

C’est un spectacle amusant que ce pillage légal des caves impériales ; chaque ambulance a sa liste de comestibles au poids ou à la quantité ; on appelle : le Théâtre-Français, Picpus, la loge du Grand-Orient, le Conservatoire de musique, lequel Conservatoire je représente avec paniers, bouteilles, sacs! Du macaroni au Conservatoire de musique, un saucisson à Picpus, des haricots verts au Théâtre-Français, de l’huile au Grand- Orient, des confitures à tous ! Les employés du

chûteau grommellent; on se heurte, on s'empêtre les uns dans les autres; on entasse ses parts, on traîne ses paniers, on porte ses sacs sur le dos.

En rentrant chez moi, je trouve M. Hauréau, directeur de l’Imprimerie nationale, qui me montre et me lit le premier fascicule des papiers impériaux. Tout ce que nous disions de ces gens se confirme. La Lanterne de Rochefort est à peine au niveau des réalités. « Les brigands! » s’écrie le journal le Temps, qui, d’ordinaire, est si modéré.

M"”’ A. Cochut s’est chargée de faire remettre une lettre à ma fille par l’intermédiaire de M“® de Kératry. Me voilà bien heureuse en pensant que mon Alice aura de mes nouvelles; doit-elle être inquiète de nous!... et je m’en suis séparée !... Tout se peut donc pour la patrie !

25 septembre.

L'Officiel nous apprend que la journée d’hier a été bonne. Adam est allé ce matin au gouver-

nement et il en est revenu plein d’espoir. Il y a d’excellentes nouvelles des départements avec lesquels le gouvernement est en communication par des télégraphes souterrains que l’ennemi n’a pas encore découverts. Trois armées se forment : à Tours, à Orléans, à Bourges. Le général Cambriels, dont notre ami le docteur Clavel a raccommodé la tête tant bien que mal, l’amiral Fourrichon, sont prêts à entrer en campagne, paraît-il.

Le canon gronde. Paris a un air de fête; c’est dimanche. Les papas, les mamans, les moutards, se promènent comme si rien n’était de ce qui est, et cependant on ne peut douter de la résolution, du patriotisme de tous ces hommes, de toutes ces femmes, de tous ces enfants.

On ne peut demeurer chez soi. Je le sens bien, moi si casanière; il me semble que je suis en prison dans mon appartement; il faut que je sorte, que j’agisse, que je vive au dehors.

L’ambulance du Conservatoire étant bien organisée, le comité du IX“ arrondissement me charge d’en créer d’autres*

L’atelier de lingerie au Conservatoire est une grande ressource pour quelques femmes. Au lieu de demeurer seules chez elles à se ronger le foie, à se dévorer l’âme, elles viennent travailler en commun pour les blessés; les plus courageuses fortifient les plus faibles; on cause de la guerre, du siège, du gouvernement, des journaux, on discute, on s’anime; les imaginations trouvent un aliment. Toutes me remercient pour le bien moral que je leur ai fait en les arrachant à leur isolement. Les maris sont dehors, et, pendant leur absence, les femmes, dans le ménage, pensent aux amis, aux parents, aux enfants éloignés, à tous ceux dont on n’a plus de nouvelles, qu’on ne reverra peut-être jamais... Il faut le travail, la distraction.

A la mairie du IX® arrondissement, ou plutôt à la salle Drouot, le comité des ambulances municipales m’a voté des remercîments.

Que de misères ! combien de gens subissent d’affreuses privations! Un ami m’a envoyé une pauvre femme, qui sait quatre langues, qui

25 5EPTBMBRE.

n’avait littéralement que sa robe sur le dos : je l’ai habillée; elle meurt de faim. Je voudrais donner tout ce qu’il y a à donner dans le monde; je souffre tellement de la misère d’autrui ! J’ai peur d’avoir chaud... Je me rationne pour ne pas tant manger... Je me reproche le plus petit bien-être.

Adam me raconte qu’il a vu Gambetta. Notre

ministre de l’intérieur est content de la province. Il dit que M. Thiers est fort actif, que l’amiral Fourichon et l’auteur du Consulat et de VEmpire font merveille dans l’organisation militaire à Tours. L’armée de province, assure Gambetta, pourra, dans quinze jours, inquiéter les Prussiens, enlever les convois, attaquer les petits corps d’ennemis isolés.

On a promené aujourd’hui dans les rues les soldats qui avaient fui au combat de Châtillon. Ils avaient les mains attachées, la capote à l’envers, le képi retourné. Sur leur dos était accrochée une pancarte avec un nom et ces mots :

« Lâche! a fui devant l’ennemi. » Des mobiles et îles gardes nationaux faisaient la haie de

LE SIÈGE DE l'AHlS.

chaque côté de ces malheureux, qu’on avait rangés en file l’un derrière l’autre.

On prétend que l’effet de cette exécution morale a plus terrifié les coupables qu’une condamnation à mort. Je n'en crois rien.

27 septembre.

Silence des Prussiens! On soupçonne quelque traîtrise de leur part; on craint quelque effort énorme : l’assaut sur un point. La population s’irrite de ce calme. La garde nationale veut marcher; elle veut prouver qu’elle est brave, qu’elle peut se battre, qu'il faut l’employer. La garde nationale, au fond, ne demande pas qu’on fasse des trouées, si c’est impossible ; mais elle voudrait tomber à chaque instant sur l’ennemi, l’inquiéter, le fatiguer, le tenir en haleine, et garder autour de Paris le plus de Prussiens qu’on pourra. Nous protégerions d’autant nos pauvres petites armées de province des périls

du nombre. Harceler, harasser l’ennemi, parci par -là, à toute heure, la nuit; donner des primes aux coups de tête ; récompenser magnifiquement l’héroïsme individuel; effarer, affoler l’assaillant : voilà nos vraies traditions comme assiégés. Les Français ont toujours eu partout, auront toujours, lorsqu’on voudra en user, les grands dévouements et les facultés de caractère qu’il faut pour soutenir un siège, pour faire des actions d’éclat.

Adam a revu Gambetta, qui lui a répété deux fois, avec insistance, que la situation militaire, à Paris, est excellente, comparée à ce qu’elle était il y a huit jours. Les canons se fondent, les cartouches se fabriquent, les soldats se forment dans la garde mobile et dans la garde nationale.

N... est venu ce soir -nous faire visite, avec costume I pantalon de garde national, vareuse bouclée, revolver à la Fra-Diavolo passé dans la ceinture. Il craint les partisans de la Commune et veut leur faire à savoir qu’il est armé pour l’ordre! Pauvre garçon, avec sa pauvre santé, il est nerveux, il souffre plus que nous, il est las'

de la guerre, qu’il a suivie pas à pas depuis Wisseinbourg jusqu’à Sedan. 11 attaque Troçliu à fond de train, et ce n’est pas sur les facultés militaires de cet avocat-général, comme l’appelle notre ami, ou de ce général-avocat, que nous nous disputons, c’est sur la possibilité d’une longue défense. 11 ne croit pas à la durée de la guerre; j’y crois! « Vous verrez! — Nous verrons, lui dis-je à la tîn de notre discussion; j’ai à peine dix jours de siège. Je gage que dans trois mois je n’en serai pas encore dégoûtée; jugez un peu! »

28 septembre.

Une petite fille dont je secourais la mère, ce matin, voyant sa pauvre maman pleurer et me remercier, a eu des mots, des regards, des caresses pour moi que je n’oublierai jamais. Cette petite a cinq ans. « Tu nous donnes beaucoup de bonnes robes, madame, et des sous en pa-

28 SEPTEMBRK.

pier pour que nous soyons riches et que maman achète du bon pain et de la bonne viande, »

m’a-t-elle dit avec un accent inimitable auquel je ne puis songer sans avoir une grosse émotion. .

Plusieurs de nos amis sont découragés. Dans quelle étrange situation d’esprit je suis depuis le début de cette guerre! Avant le désastre de Sedan, je ne cessais de m’alarmer, de prédire la désolation des désolations;- maintenant, la pire des défaites me paraît encore un triomphe. Je suis certaine que nos ennemis s’étonnent de voir des vaincus ne pas se lasser d’ètre vaincus.

Lutter, combattre, ne point désespérer de la victoire, ne point se courber sous les revers, se tenir debout quand on est broyé, ne rien craindre que la lâcheté et le déshonneur, c’est, pour ^ un peuple comme pour un homme, forcer l’ennemi lui-môme au respect.

La terre de la patrie est légère à ceux qui meurent pour elle !

Si M. Trochu avait des entrailles! Je ne sais pourquoi je me le représente avec le visage tou-

MA

jours' placide d’un homme bien élevé. Ceux qui le voient et l’entendent me répètent, à chaque instant : « C’est un homme très-distingué. » J’aimerais mieux un caporal énergique! Toute cette distinction est en désaccord avec les exigences brutales d’un événement si extraordinaire. La distinction ne peut laisser jaillir dans un cerveau plein de nuances, plein de fines observations, plein de critiipie, de mesure, le trait de génie, ou ridicule ou sublime, qui entraîne un homme à faire ce qui n’a pas encore été fait!

Belleville s’agite; la misère est grande; il y a eu des troubles dans le quartier des ateliers Godillot.

29 et 30 septembre.

Pas de nouvelle militaire, le 29. Aujourd’hui, Je canon tonne depuis cinq heures du matin.

Adam, qui a passé la nuit dernière aux remparts, s’habille et court à l’Observatoire. Il revient en me

disant qu’on croit à une sortie bonne pour nous ; le fort de Bicêtrc a lancé toutes ses bordées au moment où nos troupes faisaient retraite, ce qui laisse supposer qu’on avait attiré l’ennemi sous les canons tlu fort.

Cette sortie était bien nécessaire, car nous tous, Parisiens, nous étions très-montés contre les généraux apostoliques, et point du tout romains, qui ne cessent de nous prêcher le calme. Le calme, messieurs, c’est bien facile à conseiller; mais, si vous le perdiez un peu, nous le retrouverions certainement. On gaspille le temps, cette richesse si précieuse pour une ville assiégée. Il faut agir, agir vite ; dans les quartiers excentriques, on se lasse ou plutôt on s’irrite ; tant d’iuaction révolte. Le patriotisme faisait taire toutes les malveillances, toutes les haines ! La sortie d’aujourd’hui, des sorties, des sorties nous donneront de la patience.

Adam est nommé de la commission des hôpitaux ; il y a pour les hôpitaux bien des réformes à obtenir. Là encore il faudrait des révolutions et non des replâtrages.

LE SIÈGE DE PAlUS,

Tous ceux qui connaissent Jules Favre lui portent leur carte. Une nation qui peut, sans bassesse, envoyer, en pleine guerre, l’un de ses ministres demander la paix, est bien autrement civilisée que celle qui refuse d’arrêter le sang. Moralement, nous venons de battre les Prussiens. Au nom de la République et de la fraternité des peuples, nous avons proposé de finir une guerre criminelle; les Allemands rejettent dédaigneusement cette paix, au nom du droit de la force. La vertu, l’humanité, sont avec la République ; elle vivra ! L’avidité, l’injustice, sont avec l’empire d’Allemagne ; il périra !

1" et 2 octobre.

Le meeting de Londres a proiluit un grand effet. Il a paru une lettre de Louis Rlanc au peuple anglais, très-belle de style, mais que je trouve exclusive. L’auteur l’a écrite uniquement pour nos voisins d’outrc-Manche. Par quelle anomalie

in

Louis Blanc, le novateur, aime-t-il ce pays de traditions ■ qui s’appelle l’Angleterre? Les plus grands esprits ont leurs contradictions.

MM. Banc et Ulysse Parent, le maire et l’adjoint du IX® arrondissement, sont venus visiter l’ambulance du Conservatoire de musique. J’ai échangé quelques mots avec M. Ranc, que je n’avais jamais vu. C’est un écrivain sobre, énergique, un patriote de la grande école révolutionnaire; il ressemble bien à son style, il en est l’homme. M. Ulysse Parent m’a dit qu’une sortie en masse était imminente. Est-ce un naïf?

Avec les fourneaux économiques,— une œuvre s’est fondée dans tous les quartiers qu’on appelle VŒuvre des fourneaux, — on donne à manger aux pauvres gens pour quatre sous par jour.

La grande affaire, ces jours-ci, ce sont nos ballons, nos chers ballons ! Ne vont-ils pas porter en province l’assurance de notre résolution? Ma fille recevra de mes nouvelles! Des lettres pleines de tendresse, d’amour, de patriotisme, descendront du ciel sur les chers absents!...

Pourvu qu’ils ne tombent point dans les lignes prussiennes!

Je suis allée à la Préfecture de police, avec M”® Cochut, faire visite à M*"' de Kératry, qui était venue me voir à rambulancc et s’est chargée d’une lettre pour ma fille. M“® de Kératry n’a pu nous recevoir parce qu’elle était, le matin môme, accouchée d’une fille. Quel affreux endroit que la Préfecture de police ! Brrrr ! On dirait un vieux palais italien arrangé en auberge. C’est triste, c’est froid, c’est morne. Pauvre M“® de Kératry, une créole ! je ne voudrais pas être à sa place. Et ces grandes cours où tous les malheureux et tous les misérables jettent une plainte, une imprécation ! L’air qu’on respire ici est malsain, j’ai besoin de secouer cette atmosphère qui m’enveloppe et me navre.

Je demande à M“* Cochut de venir avec moi aux remparts, du côté de Montrouge. Elle me parle en chemin des découvertes faites par M. de Kératry à la Préfecture de police. Le nouveau préfet a la preuve que, sauf le complot d’Orsini

et celui de Pianori, c’est M. Piétri, avec son illustre maître, qui a comploté les autres!

Les fortifications, les remparts, les portes, les fascines, les tonneaux, les fagots, les cantines, les huttes de feuillages, mais tout cela est on ne peut plus intéressant, on ne peut plus curieux à voir! C’est dimanche. Une population nombreuse envahit le chemin de ronde ; les ouvriers circulent et travaillent; les gardes nationaux, posés en sentinelles sur le rempart, font tableau dans ce cadre de terre crayeuse, blanche, sur ces buttes de terre éventrées.

C’est le second dimanche du siège.

Nous revenons aux ambulances du IX® par des rues pleines de promeneurs. Paris, depuis qu’il est prisonnier, vit sur ses boulevards. Nous rencontrons une de nos amies ; elle va elle-même à une ambulance de la rue Saint-Lazare, pour passer la nuit auprès d’un officier, M. de Castres, blessé à Chevilly, et qu’on dit perdu ; il a vingtsept ans.

Notre amie nous raconte une conversation qu’elle a entendue entre deux blessés, dans une

voiture (Tambulanco. « Moi, disait un soldat à son camarade, je suis f....; mais toi, quand on aura coupé ton bras gauche, tu auras encore ton bras droit pour casser la tète à quelque Prussien. » Strasbourg et Toul sont aux mains de l’ennemi. Pauvre vaillante petite ville de Toul! pauvre chère Strasbourg ! Mon cœur se déchire ; il me semble que je perds l’un de mes plus proches parents. Les Strasbourgeois, tous nos Alsaciens si instruits, si laborieux, si honnêtes, vont-ils devenir la proie des soldats prussiens? Eux, si doux, vont-ils être malmenés, injuriés, vexés, opprimés par un envahisseur cruel, insolent, orgueilleux? Vite il faut agir, combattre, faire des prodiges de courage, pour secourir nos frères!... Ma chère statue de la place de la Concorde'! Je suis certaine qu’elle a frémi sur sa base de pierre.

4 octobre.

C’est aujourd’hui le jour de ma naissance, j’ai eu quelques amis à dîner. L’un d’eux, M. Hau-

a OCTOBHE.

réau, nous a parlé des aventures d’une femme intrépide, venue de Dieppe au travers des lignes prussiennes, et qui a remis une lettre à M. d’Haussonville. Qu’on devine où elle a couru les plus grands dangers?... A Paris! On l’a arrêtée chez sa couturière. La couturière, voyant l’une de ses clientes les plus élégantes arriver chez elle en costume de paysanne, l’a traînée au poste voisin , demandant qu’on fusillât immédiatement cette espionne. M. d’Haussonville n’a pu faire sortir de prison la pauvre femme qu’après trentesix heures de démarches et de pourparlers.

Rien' n’est changé à l’administration de la police bonapartiste, ni ailleurs dans ce qu’on appelle les bureaux. Nous en avons encore pour dix ans des us et coutumes de l’empire ; il nous faudra attendre que chaque employé daigne prendre sa retraite. C’est toujours comme ça ! Il n’y a rien de plus aimable que les révolutionnaires d’aujourd’hui, de plus conservateur; ils ne changent que la raison sociale ; ils reprennent la suite des affaires avec le même outillage, les mêmes commis, et ils s’étonnent que sous leur gouverne-

LE Slfir.F. DE PARIS.

ment les bénéfices retournent à l’ancien patron.

.Vl“® et M. Paul Albert, qui dînaient chez nous, ont commencé avec beaucoup d’esprit l’interminable récit et les aventures drolatiques de cinq corps de francs-tireurs qui ont essayé de se former, et dans lesquels, successivement, M. Paul Albert est entré. Ce brave à outrance, qui n’a pas cessé d’être garde national et artilleur, se voit à la tète de cinq costumes qu’il nous décrit: costume des francs-tireurs de Saint-Hubert, costume des Amis de la défense, costume des Volontaires de la garde nationale, idem de la Presse ; j’en oublie un.

Adam est allé chez Gambetta aujourd’hui. Gambetta se demande s’il ne ferait pas bien d’aller en province par ballon. Adam lui a chaleureusement conseillé de partir, et lui a dit que l’opinion parisienne l’y avait porté plus vite qu’un ballon ne l’y porterait. Ils ont beaucoup parlé de Trochu. que Gambetta estime et préfère à tous les autres généraux.

Je me méfie de AJ. Trochu. Le malheur, c’est qu’il fait ce qu’il peut, eu égard à ce qu’il est;

il a l’air sincère ; il devient pour nos amis un trompe-l’œil. Défendre, armer, sauver ce grand Paris , quand on a une tête d’alouette , qu’on s’enivre de son chant, qu’on ne vole que de bas en haut et de haut en bas, sur la même ligne, et qu’on est destiné à se laisser prendre au miroir! est-ce possible?

Je m’explique bien l’indulgence de Gambetta pour Trochu. Le mot d’Éléonore Galigaï dans son procès: « J’avais, sur Marie de Médicis, l’influence qu’un esprit fort a toujours sur un esprit faible, » est souvent plus vrai en sens inverse. Gambetta, qui est inquiet de son tempérament, qui se donne une peine extrême pour rester toujours maître de soi, a confiance dans ce général correct, accommodé aux choses moyennes, et qui se ferait moine plutôt que d’avoir le diable au corps! Gambetta prend la placidité pour une force contenue; il se trompe.

Notre courage est certain ; nul n’a plus le droit d’en douter; nous voulons, à tout prix, des actes , des actes ! Trochu n’a rien d’un homme d’action.

Adam est allé oe soir à la commission des hôpitaux. Il y a guerre civile à la mairie de Paris: Brisson d’un côté. Ferry de l’autre.

Ce matin a paru une très-belle lettre de Victor Hugo. Nous l’avons lue et relue après dîner; c’est vraiment le bouquet de ma fête; un paragraphe surtout nous a profondément remués, celui où il est dit : « Qui se souvient d’avoir été exilé? — Ce n’est pas moi! — Y a-t-il eu des proscrits? — Je n’en sais rien. » Cela me rappelle le mot d’un prédicateur espagnol, enfermé dix ans par l’inquisition, torturé, et qu’enfin on rend meurtri, broyé, vieilli, à sa chaire; il recommence ainsi sa prédication :

« Je disais hier!... »

Mon Alice, ma fille chérie ! Comme elle a dû souffrir aujourd’hui, jour de ma naissance ! Je suis certaine qu’elle m’a fait des bouquets, et qu’elle me les a envoyés semblant^

comme elle disait à trois ans. Que d’événements je prévois , et qui nous tiendront éloignées, chère enfant! Reverrons-nous ensemble ton anniversaire et le mien?... Comment

5 ÜCTOBU E.

ai-je pu me séparer de ma fdle?... Je vis hors de moi-même.

.s octobre.

Je suis allée à l’ambulance Vendrezanne, barrière d’Italie, où sont des blessés par centaines. Je leur avais acheté des cigares; j’ai fait la distribution de lit en lit. Comme tous ces pauvres héros sont sensibles aux gâteries ! Le moral est excellent; mais quelques vieux soldats me racontent que les généraux les lancent follement - à l’arme blanche contre des murs épinglés de fusils comme une pelote. Hélas ! en ai-je vu des têtes fêlées , des membres brisés ! Celui-ci a eu le nez emporté par un éclat d’obus ; celuilà a perdu une oreille ; cet autre n’a plus de mâchoire.

Pauvres chers défenseurs de notre France !

Ceux qui vont bien et qui entrevoient le moment de retourner dans leurs compagnies me

liE SIÈGE DE PARIS.

disent : « Nous en tuerons encore de ces Prussiens , de ces brigands ! » Tous ces hommes palis, attristés par la souffrance, tous ces vaincus, blessés, estropiés, sont bien mes frères.

J’ai visité encore, avenue d’Italie, une autre ambulance dirigée par un pasteur protestant.

Quelques soldats mangeaient dehors dans les habits avec lesquels ils avaient été blessés ; les balles avaient fait des traînées, roussi Tétotfe avant de pénétrer dans la chair. Sur les bras , sur les épaules, sur la poitrine des capotes, on voyait de grands trous correspondant à la blessure ; c’était navrant !

Partout un bruit se répand, grossit dans ce quartier éloigné de tout renseignement précis : une petite armée s’était déjà refaite en province, elle a été, dit-on, anéantie! Je n’y crois qu’à moitié, et je reviens à la hâte au boulevard. En chemin, je pense à M. Trochu, qui se préoccupe d’ancienneté, de grade, de préséance, qui s’entête à conserver les vieilles formes d’une armée qui n’existe plus , qui perd du temps ! 11 faut faire du nouveau avec des élé-

ments nouveaux. Créons des généraux avec des capitaines !

Les Prussiens s’en vont en promenade militaire contre nos pauvres petites armées de province, tandis que M. Trochu baye aux corneilles. La grosse affaire n’est pas de nous mieux défendre, de nous mieux enfermer: c’est d’inquiéter l’ennemi, de le harceler, c’est de faire contre l’invasion la guerre que les Espagnols ont faite aux armées du premier empire ; il faudrait, tous les jours , toutes les nuits , lancer des hommes de bonne volonté autour des campements ennemis pour jeter l’alarme et la terreur. Je suis sûre que nous allons attendre indéfiniment une sortie que nous ferons, quand les hommes seront équipés, astiqués, et qu’il ne leur manquera plus un seul bouton de guêtre , ce qui est le dernier mot de la perfection militaire en France!

J’avais à faire au palais de l’Industrie, et nous étions, ladirectrice de la lingerie etmoi, au premier étage, quand on vint nous avertir que nous allions entendre les cris de deux hommes qu’on amputait. Il faut, en ce moment, habituer son oreille aux

cris (le la douleur. Pour soigner des blessés, pour leur être bienfaisant, il est nécessaire d’affermir son âme contre l’émotion de la souffrance d'autrui. Nous choisissions du linge pour les pansements; une cloison de bois, ouverte par le haut, nous séparait de la salle d’opération; on amputait deux jambes, celle d’un homme chloroformé et celle d’un homme qui n’avait pas voulu se laisser endormir, lueurs cris étaient de nature différente, intermittents, et dominés parla voix des canons du mont Valérien. Dans ce palais, où tous les peuples avaient célébré la fraternité universelle, c’était tragique dans le sens le plus lugubre et le plus désespéré du mot. Les cris de l'homme endormi, cris de brute, inconscients, caverneux, traînants, sauvages, me bouleversaient bien autrement que les cris aigus, brusques, déchirants du soldat éveillé.

Je traversai la grande salle des blessés pour me rendre chez la présidente. Je vis alors M”® X..., l’une des femmes les plus en réputation à la cour d’Eugénie, sans fard, mal mise avec excès. J’éprouvai une répulsion invincible.

et je me demandai si certaines femmes de l’ancien monde officiel , si ces grignoleuses de la France , si ces folles avaient , comme nous , le droit de faire le bien?

Un des devoirs qui me préoccupent, c’est de secourir l’arrondissement où se trouve l’avenue d’Italie ; j’y ai vu des misères affreuses. La municipalité n’a que trois fourneaux pour quinze mille pauvres, et, comme toujours, il y a trèspeu de ressources dans un quartier où il y a beaucoup de besoins. Dans le IX” arrondissement, où je m’occupe d’ambulances, la proportion des indigents est de 1 sur 19 ; dans le XIV®, elle est de 1^ sur o. Je suis allée à la mairie des Gobelins , j’ai causé avec l’adjoint; il m’a dit qu’il trouverait des fourneaux, si je trouvais des subsistances.

0 octobre.

Hier, manifestation des tirailleurs de Flourens réclamant des fusils chassepot. Paris est tout

LE SIÈGE DE PA lUS

attristé de cette manifestation. Dorian , le plus compétent de nos ministres, a répondu à Flourens que tous les fusils chassepot étaient distribués, et que, pour en foi'j^er, il fallait du fer de Suède ou des Pyrénées. Le général Trochu a dit à Flourens qu’il consentait à sortir avec lui : voilà du nouveau !

Je ne m’inquiète pas de voir Paris bouillonner un peu ; le danger est bien plutôt qu’il se refroidisse.

On vient de recevoir une dépêche de Glais- Bizoin ; l’espérance renaît. Cette dépêche annonce la levée eu masse dans toute la province au cri de : « Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses ! »

7 octobre.

J’arrive du fort de Montrouge. Deux de mes amies, qui sont alliées du commandant, m’y ont conduite. Comme nous arrivions, les vigies —

7 OCTOBliE.

car nos forts ont pris avec nos marins tous les termes d’un vaisseau — signalaient des grand’- ■gardes prussiennes dans le village de l’Hay. Le commandant courut au rempart, en nous criant que nous pouvions le suivre, si le cœur nous en disait. Nous le suivîmes , et , un instant plus tard , nous étions installées sur les glacis , lorgnette en main, tout près des canons qui nous fendaient les oreilles, et nous souffletaient avec de la terre et des éclats de fascines. .

Chaque fois qu’un boulet partait, mon cœur battait à l’idée que, sous ma lorgnette, je pourrais voir l’un de nos ennemis frappé à mort.

Tout à coup , le commandant signale au meilleur de ses pointeurs un officier prussien, assis dans un fauteuil , sur un balcon, dans une des plus jolies maisons de l’Hay. Cet officier, armé d'une longue - vue , regardait insolemment le fort. « Visez le balcon, » dit le commandant... -Pan! le boulet troua la maison: balcon, fauteuil, officier prussien, tout disparut. Les camarades du pointeur applaudirent à outrance ; je jetai un cri de victoire. Le commandant se re-

LE SIÈGE DE l’AUIS.

tourna lentement, tranquillement, et dit : « Un quart de vin à l’homme qui a pointé ce coup-là! » Nous apercevions des groupes de Prussiens derrière les bouquets d’arbres. Le commandant croyait à un mouvement de troupes sur les hauteurs , dans les bois, et faisait tirer dans toutes les directions où il apercevait quelques Prussiens. Un obus tomba au milieu d’une douzaine de grand’gardes, qui se jetèrent la face contre terre, mais dont quelques-uns furent certainement atteints.

11 faisait un temps splendide, un de ces temps par lesquels on rêve de courir à travers champs, à la poursuite des papillons. Nous envoyions des boulets à trois mille mètres, la mort, la destruction, dans ces jolis jardins, dans ces jolis bois, dans ces délicieuses maisons. La guerre, oui, la guerre est une chose étrange!

On s’habitue vite au bruit du canon. Lorsque le coup part, un courant d’air chaud vous balaye la figure, un déchirement se fait dans vos oreilles, l’attention tout entière est fixée sur la direction que doit suivre le boulet, on entend

un bruit superbe, imposant, on voit un peu de fumée, puis tout se tait.

Un peu à droite 'est le village de Bagneux.

Des remparts du fort, on domine le plateau de Chàtillon, avec son joli moulin, sa vieille tour. Les Prussiens sont là. « 11 faudrait, à tout prix, occuper ce point, nous dit le commandant, et on le pourrait avec de la hardiesse et de la volonté! »

En allant au fort et en revenant, nous aperçûmes les campagnes désolées, dévastées, les maisons vides, des barricades, des soldats, des mobiles, les grand’gardes françaises.

Adam était chez Gambetta et causait avec lui des affaires, quand on est venu dire au ministre de l’intérieur que l’air était favorable, et qu’il pouvait s’embarquer en ballon. Il a embrassé Adapi et l’a quitté. Gambetta est parti. Quel irréparable malheur s’il tombait dans les lignes prussiennes!

■LE SIÈGE DE PAUlS.

ISCi

8 octobre.

Il pleut. Je vis une partie do la journée aux ambulances. Une hrodeusc est venue me trouver pour convenir du dessin d’un drapeau que M“* Paul Albert, sa mère et moi, nous offrons au bataillon des mobiles d’Ille-et-Mlaine. Ces mobiles se sont fort bien conduits à Chàtillon, mais ils y ont perdu leur drapeau. C’est convenu, nous le remplaçons. Le drapeau neuf sera brodé aux armes de la ville de Rennes, avec tour, hermine et le reste.

Un de nos amis, Eugène Lambert, ami de M“' George Sand, dînait avec nous. Il avait son costume do garde national, et nous riions de sa tournure, de celle des hommes de son bataillon, le 19% où la plupart des peintres célèbres, des écrivains, des sculpteurs, sont entrés. Nous nous racontions à ce propos les mille histoires des troupiers de Maurice Sand.

Eugène Lambert nous dit que l’un de ses grands chagrins était la perte d’un album dessiné

par Maurice Sand, à la plume, où tous les évéments de l’empire avaient été prédits , eu décembre 1848, avec une lucidité effrayante.

Sauf les Prussiens, qui étaient des Cosaques dans l’album , la prophétie se trouvait réalisée de point en point, événement par événement :

la présidence, le coup d’État, l’empire, les plébiscites, les paysans courant aux urnes pour voter oui et croyant que « l’empire c’est la paix » ; puis la guerre, l’invasion, Paris assiégé, mourant de faim, la lâcheté de Napoléon III et Napoléon P'' versant des larmes du haut de l’Empyrée ; enfin, dit notre ami, deux derniers dessins qui, je l’espère, ne deviendront pas une vérité, représentant le pétard élastique^ c’est-àdire Paris se faisant sauter, et les nobles faubourgs^ c’est-à-dire trois ouvriers montant la garde auprès d’un canon sur les ruines de Paris.

— Jamais pareille vision n’a été plus complète dans l’esprit d’un artiste, répéta Eugène Lambert ; quel malheur que cela ait été brûlé en 1852!

— Cet album existe, s’écria Adam ; je le con-

nais, jp. l’ai vu. Mon ami Charles Thomas, l’ancien directeur du National, le possède, avec ses légendes, et il en cherche l’auteur depuis vingt ans!

Maurice Sand en avait-il envoyé une copie au National?

Aujourd’hui, manifestation des partisans de Blanqui en faveur de la Commune. On dit partout que les espions prussiens se mêlent aux blanquistes et se font leurs agents provocateurs. Voilà l’occasion pour Jules Favre de prononcer un beau discours, pour M. Trochu de parader, d’apaiser les effervescences patriotiques, et de retarder les sorties de quinze jours. •

On n’a pas encore de nouvelles certaines de Gambetta; nous sommes désolés.

9 octobre.

Adam est allé à l’IIotel de ville. Rochefort lui a dit : « Je suis entre le zist et le zest; Fr-

10 ocïonnE.

nesl Picard est plus réactionnaire qu’Ollivier. » Adam a bien répété à nos amis du gouvernement — il y allait pour cela — .qu’il faut à tout prix, coûte que coûte, entrer dans la voie de l’action , que l’opinion est surexcitée , fiévreuse, et que la manifestation de Blanqui étant vaincue, si l’on tient à légitimer aux yeux des Parisiens cette victoire sur des gens qui veulent l’action à outrance, il n’y a qu’un moyen :

agir, agir, agir!

, tO et il octobre.

Gambetta est arrivé à Montdidier; son ballon, en se dégonflant, l’a jeté au milieu des tirailleurs prussiens ; il a échappé par miracle à toutes les poursuites, à tous les dangers. Vois-tu, ma chère Alice, ce ministre de l’intérieur lancé comme une balle élastique par-dessus les murs de Paris assiégé ? Quel tableau ! Tout est étrange autour de nous. Nos marins défendent les forts

l-E SIÈGE DE PARIS.

avec des canons de vaisseau; les maraîchers vont, l’arme au bras, cultiver les champs; des bataillons se forment pour pocher le poisson dans la Seine. Un propriétaire va visiter sa maison, aux environs de Paris, y trouve des Prussiens et leur fait une si belle description de nos joies, qu’il en ramène deux avec lui.

Les soldats prussiens croient cejiendant qu’à Paris on fusille les prisonniers; on le leur dit, on l’imprime dans des journaux qui leur sont distribués tous les huit jours.

Eugène Pelletan vient, à trois heures, demander Adam pour une communication importante du gouvernement. Je réponds qu’à cette heure, d’ordinaire, il est à VAvmir national. Que veut-on de lui? Est-ce qu’on va me le faire partir en ballon? Il est sept heures, et il n’est pas encore revenu.

Le gouvernement de la défense nationale, nos amis, ont fait d’Adam un préfet de police !

M. Trochu lui a dit : « Monsieur Adam, aideznous à sauver notre républjque. » Emmanuel Arago l’a embrassé ; Pelletan était venu le cher-

Ift OCTOBRE.

cher ; Garnier-Pagès , content , revoyait un homme de 1848; Jules Simon ne demandait pas mieux. Rochefort a pris un air solennel pour dire : « Mon cher Adam, je serai un supérieur pas trop méchant, je vous le jure. » Tous ont insisté, meme Ernest Picard. Adam a répondu ; « Vous croyez qu’il y a des périls à courir, du dévouement à montrer; je ne réfléchis pas, j’accepte. »

Et moi, moi qu’il n’a pas même consultée, moi qui m’écriais il y a huit jours, en allant voir M®* de Kératry : « L’affreuse prison ! » moi, qui me sentais si forte, sans responsabilité dans mon cher colombier du boulevard Poissonnière, jamais je n’aurai le courage d’entrer dans la maison de .\I. Piétri !

14 octobre.

Chère Alice, ma fille, je n’avais plus la force d’écrire. Cependant j’ai bien pensé à toi, ces

I,E SlÉflE DK PAniS.

lao

derniers longs trois jours ; que n’es-tu là! J’habite aujourd’hui l’hdtel de la Préfecture de police ! Adam rn’a écrit une lettre irrésistible. J’espérais qu’il pourrait continuer d’habiter nolr« appartement; on m’a fait comprendre que c’était impossible, et je suis venue ici. Les salons de la Préfecture de police suent la richesse officielle. Si encore j’avais ma fille pour égayer ces tristes lieux !

Adam est très-occupé. Quelle existence va .

être la sienne ! Il faut avoir, dans ce poste, toujours l’œil, l’oreille, l’intelligence aux aguets.

Un préfet de police qui fait très-/jim est toléré; si les événements le servent mal, s’il ne fait qu’à moitié bien, c’est le dernier des mouchards. Adam, préfet de police ! Voilà l’occasion d’utiliser ses facultés de Normand dont je me suis tant moquée; mais ce que j’estime le plus en lui, son beau courage personnel , ne va servir à rien dans cet emploi aux attributions souterraines.

Adam espérait arrêter cette nuit un personnage important du monde bonapartiste, qui a

lil OCTOBRE. m

pénétré dans Paris avant-hier. Il a fait venir des agents secrets. Tous sont dévoués à l’exempire. Comment s’y prendre? Adam aurait donné vingt mille francs de sa poche pour cette capture. Mais, parmi les agents capables de suivre une affaire aussi délicate, les uns jouent franc jeu et répondent qu’ils ne peuvent s’en charger; les autres, plus corrompus ou plus audacieux, disent : « Quelle que soit la somme qu’on nous donnera pour livrer le personnage, nous sommes certains d’en avoir le double si nous ne le trahissons pas. »

A la séance du gouvernement, ce soir, on a parlé des propositions que vient faire M. Burnside, le général américain , au nom de M. de Bismark. Toujours la cession de l’Alsace et de la Lorraine ! M. Trochu aurait dit mot pour mot, devant Adam : « Nous avons envoyé M. de Bismark se promener, l’autre jour, dans de plus mauvaises conditions ; pourquoi hésiter aujourd’hui? Sauvons l’honneur et risquons la partie. »

Je n’en peux croire mes oreilles, et je ré-

ponds tranquillement que jamais M. Trochu n’a prononcé de telles paroles. Adam m’affirme que le gouverneur de Paris n’est pas pour la capitulation, qu’il lutte tà cet égard de toutes ses forces contre M. Ernest Picard, et que cela seul explique pourquoi Rochefort soutient le général avec tant de résolution.

lî) octobre.

La PcyvVc publie en grosses lettres un numéro à sensation, pour dire que la République rouge est proclamée à Lyon, que Crémieux l’accepte, que l’amiral Fourichon a donné sa démission, que Bazaine a capitulé, que nous avons été défaits à Orléans et en Normandie. L’émotion est terrible, la consternation générale ; il me semble que j’ai reçu un coup de casse -tète dans la maison Piétri.

On ne veut pas supprimer le journal, mais on ordonne au préfet de police d’arrêter le journa-

liste. Adam demande à Jules Favre de vouloir bien viser la loi qui lui semble autoriser une arrestation de ce genre. C’est une loi sur les affichages !

M. Portalis est arrêté. Je regrette cet acte, que je trouve arbitraire.

Les mauvaises nouvelles publiées par la Vérité sont fausses, me dit Adam. Les nouvelles reçues par le gouvernement seraient bonnes. Garibaldi est arrivé à Marseille-, et il soulèverait les populations du Midi sur son passage ; l’engagement qui a eu lieu près d’Orléans nous aurait été favorable ; Cambriels est à Belfort et cherche à ravitailler Metz, à couper les vivres aux Prussiens.

Adam est encore ce soir à la séance du gouvernement; on lui a demandé d’y assister tous les jours.

octobre.

Hier a paru, dans le Journal Officiel, une lettre de M. Jules Favre donnant quelques expli-

ttlCi

cations sur le but des voyages de M. Burnside à Paris. Cette lettre, surmontée d’un en-tète dont on avait mal dissimula la soudure, semble répondre aux articles de la Vérité. Je voudrais que le gouvernement s’émùt davantage de l’opinion générale qui, en ce moment, lui demande de grandes actions, et se préoccupât moins île racontages que les faits du lendemain viennent démentir.

Le gouvernement use ses forces dans des combats indignes de lui.

Non, la République rouge n’est pas proclamée à Lyon et à Marseille; non, un prince d’Orléans ne marche point sur l’aris; nous n’avons pas eu un échec à Orléans, jiiiisque notre armée de province est pourvue, formée, qu’elle est en position derrière la Loire.

Les journaux sont tous d’accord pour blâmer l’arrestation du directeur de la Vérité.

J’ai enfin revu Peyrat. Nos meilleurs amis nous abandonnent; ils ont exigé d’Adam qu’il acceptât la préfecture de police, et ils refusent de venir me visiter dans cet antre. Peyrat com-

10 OGTOBUE.

lIlS

patit à ma souffrance et à mon isolement. Il me dit qu’Adam rendra de grands services, qu’il calmera bien des irritations, que son parti pris de ne pas faire de profession de foi, de proclamations et d’arrêtés signés de son nom, est trèsapprécié des gens de goût. A propos de goût, il rit fort des lettres de Jules Favre et de M. Trochu. Peyrat, qui est un écrivain, un artiste, ne peut se faire à l’idée que M® Ducloux, d’une part, et V Electeur libre, de l’autre, appartiennent désormais à l’histoire. Le fait est que ces deux célébrités du jour feront une plate figure devant la postérité.

J’ai remis à Jourdan ma souscription pour les canons du Siècle. Il m’a raconté, à propos de cette souscription, des traits qui m’ont remué l’âme. Un savetier apporte une paire de souliers qu’il a mis trois dimanches à faire, et qu’il déclare très - solides ; il demande le directeur du journal et le supplie de vendre ces souliers le plus cher possible. Les pauvres gens offrent six sous, douze sous, quinze sous. Tous disent, comme les femmes dans la queue des

Lt:: âlÉUK DE l’AUlS.

lati

fourneaux où l’on distribue de la soupe et un peu de cheval : « 11 ne faut pas céder; Paris n’a plus que des Parisiens et des Parisiennes; on verra ce que c’est ! »

Ucs canons! cette idée trotte par la tête de toutes les femmes comme elle trotte dans la mienne, chère Alice. Je déteste les mitrailleuses, inventées à demi par Napoléon 111 ; elles sont pour beaucoup dans cette guerre stupide, faite sans approvisionnements, sans troupes, sans organisation. Les mitrailleuses n’allaient pas laisser un Prussien debout! Aux premières rencontres, ne disait-on pas que les soldats de Guillaume tombaient comme des capucins de cartes? « Les mitrailleuses fauchent les rangs ennemis qui tombent comme des épis de blé, » nous écrivait-on. Hélas! les Prussiens se couchaient par terre. Les mitrailleuses exigent do l’ennemi toute sa complaisance, il faut qu’il se place à portée ; tandis que les canons intelligents allongent, raccourcissent leur tir.

Louis Jourdan me charge de dire au préfet de police qu’il approuve son calme ; que personne,

lun

clans aucun emploi, ne peut si aisément ajouter à la surexcitation générale, qu’Adam fait depuis quelques jours du bien aux nerfs de Paris.

L’opinion de nos amis est précieuse. Nous ne pouvons juger des choses que par eux, puisqu’ils ont la même tournure d’idées cpie nous. Le péril, ici, avec un milieu impossible à remanier en quelques jours, est de se laisser impressionner par lui ; on tâterait à l’envers le pouls de l’opinion.

Adam ne s’inquiète pas de ceci ou de cela, de tel ou tel fait. « Le danger, dit-il, est dans les régions où se forment les grands orages; je ne crains pas un pétard quand je crains la foudre. Ma grande peur, nous répète-t-il sans cesse, ce n’est pas qu’on fabrique ici une bombe, qu’on fasse une manifestation là, c’est de voir un jour l’explosion du patriotisme refoulé, de la combativité rentrée. Une telle explosion pourrait être la ruine de Paris. »

17 octobre.

M. Ulysse Parent, qui a donné sa démission d’adjoint du IX* arrondissement, à cause de M. Chaudey, est venu faire ses adieux aux ambulances ; on le regrette ; il remplissait avec dévouement la fonction difficile d’administrer le IX*, qui lui était confiée depuis le départ de M. Ranc.

M“* A. Cochut m’a raconté les détails du départ en ballon de M. de Kératry.

Il avait cru prudent de laisser ignorer son projet à sa femme. Elle était dans son douzième jour de couche ; elle a eu le délire, la fièvre ; elle veut absolument partir avec sa petite fille et la nourrice pour rejoindre son mari. Jules Favre lui a écrit une très-belle lettre ; il a cette note-là, il sait gémir et s’affliger. Mais rien ne peut la calmer; son désespoir lui donne des mots superbes. On n’a pas encore de nouvelles de M. de Kératry, ce soir.

Je suis tout émue de la belle conférence de

18 OtîTOBRE,

M. Coquerel. Nous avons lu cette conférence dans le salon où M“® Piétri recevait le jeudi.

Y a-t-il rien de plus extravagant que ma présence ici, ma chère Alice? Imagine qu’on nous l’ait prédite il y a six mois ! Les murs me regardent avec un air stupide; jamais je n’ai vu de murs si bêtes. M. Piétri leur a bouché les oreilles; ils ne comprennent et n’entendent rien. Les fauteuils étalent des bras effarés lorsqu’ils reçoivent nos amis. Cette maison est comme en révolte contre moi ; les choses ont leur humeur, et l’humeur de l’hôtel Piétri, c’est d’avoir l’air de me dire sans cesse, sur le ton des Framboisy de l’empire: «Corbleu! madame, que faitesvous ici? »

18 octobre.

L’affaire Portalis continue d’irriter les journaux.

Le Journal Officiel de ce matin est moins jncolore, moins insignifiant qu’à l’ordinaire. Il con-

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lient une lellre de Jules Favre très-haute de sentiment, le rapport si ferme, si honnête, si simple de Dorian sur les travaux faits pour la défense, puis un extrait de la belle conférence de M. Coquerel,

A l’avenue d’Italie, j’ai un fourneau, à moi seule, dans lequel je fais donner un bon repas, tous les jours, à cent cinquante enfants. Mes chers petits engraissent à vue d’œil. Je leur ai promis des vêtements de flanelle, qu’ils attendent avec impatience.

Quel courage et quelle résolution partout!

« Qu’on sauve Paris, et nous endurerons tous la faim, le froid; nous nous ferons casser la tête tant qu’on voudra pour la France ! » Mes oreilles sont pleines de ces mots, de ces cris-là!

Je vois l’autre jour un garde national ivre dans une mansarde, où couchent six personnes, le père, la mère, quatre enfants. Je fais des reproches ; la femme excuse son mari et me répond doucemeuQ : « Il mange si peu qu’un verre de vin le grise, madame. Vos hommes, qui mangent à leur faim, se grisent moins vile que les nôtres.

On boit pour se soutenir. » Je lui dis un mot qui la fait rire ; « Il ne se soutient pas du tout. » L’homme s’était levé, s’appuyant au mur ; « Non, m’écriai-je, je ne peux pas voir ça, un citoyen ivre, sous la République! » Il se redressa, et son émotion fut telle que son œil hébété redevint subitement intelligent; il répéta plusieurs fois : « Sous la République... un citoyen... je ne me griserai plus ! »

J’ai porté du café noir tout préparé dans des litres aux deux cents blessés de l’asile Vandrezanne. Comme j’ai été remerciée!* J’ai demandé qu’on fît chauffer mon café, et je l’ai distribué, à chaque lit, en le sucrant bien, dans les gobelets à tisane. Le café est e.xcellent pour les blessés, les médecins l’ordonnent. Je suis allée dans les salles des fiévreux, dans celles des petites véroles. J’ai peur de la petite vérole, c’est ma seule crainte; mon cœur battait, je devais être pâle, car les sœurs, avec traîtrise, me retenaient là plus qu’ailleurs; mais ce qu’elles font avec leurs croyances religieuses, je puis le faire aussi bien avec mes croyances philosophiques.

J’ai eu Rochefort et son fils à dîner. Rien n’est plus étonnant qu’Octave Roclrefort, surnommé Bibi; il pense, il parle comme un homme de quarante ans ; il est, à huit ans, beaucoup plus âgé que son père; il le moralise, lui conseille de ne pas trop se fier à la popularité, raconte qu’il a entendu dire à des ouvriers : « Ce Rochefort, qu’est-ce qui aurait cru ça de lui? » Et Bibi ajoute : « Vous leur auriez demandé pourquoi ils disaient : ce Rochefort! ils n’en savent rien. 11 faudrait toujours être en prison pour plaire aux électeurs de papa. » Ce petit est véritablement original; j’ai pris une amitié réelle pour lui. Il est très-intelligent, sensible et bon.

On n’a pas encore de nouvelles de M. de Kératry ; pauvre femme !

19 octobre.

M. de Kératry est arrivé. La belle et bonne dépêche de Gambetta nous a réchauffé le cœur.

19 OCTOBaE,

Enfin nous savons de source certaine que la province tente un effort pour sauver notre France. Maintenant les généraux de Paris n’ont plus de prétexte pour demeurer inactifs, si les généraux de Tours se mettent en campagne.

M. Antonin Dubost, secrétaire général de la Préfecture de police, est parti en ballon. Adam l’a remplacé par Georges Pouchet, un solide républicain, un savant, un honnête homme dans la plus sérieuse acception du mot; esprit courageux, cœur résolu, main ferme. Adam a, dans Georges Pouchet, un compagnon énergique, un ami sûr.

M. H..., banquier, est venu me dire qu’il envoyait des lettres en Angleterre. Il a un moyen de les faire parvenir, et il m’a proposé de lui en donner une pour ma fille, qui me répondra par la même voie. Je souffre tellement de n’avoir aucune nouvelle de mon Alice ! Si je touchais un billet écrit de ses mains! Mon inquiétude augmente tous les jours; est-elle à Granville, en Angleterre, à Cannes? La nuit, dans cette Préfecture de police, j’ai d’affreux cauchemars, et je

vois ma mère, ma fille, errer à travers tous les dangers.

Nos blessés du Conservatoire, que j’ai ramenés de l’avenue d’Italie, sont en pleine convalescence. L’un d’eux, il se nomme Poulot, m’a donné le corps d’une pipe affreusement enfumée et m’a priée d’y faire remettre un tuyau; il n’a voulu confier cette réparation qu’à moi. J’en aurai le plus grand soin, la confiance de Poulot m’honore.

Félicien David, sortant d’une réunion au Conservatoire, avec le vieil Auber, m’a rencontrée dans une salle et nous avons causé guerre. Auber est vaillant. J’ai demandé à Félicien David s’il n’allait pas nous composer quelque chant de victoire; il m’a répondu: « Pourquoi pas? » L’esprit public gagne chaque jour en vigueur ; les plus attiédis s’échauffent, les plus timides s’enhardissent; les courageux en arrivent à la passion du courage.

L’un de nos amis, journaliste et Alsacien, qui connaît l’Allemagne comme les Parisiens connaissent le boufevard Montmartre, nous disait ce soir que l’unité allemande était le fruit de notre

ignorance, de notre inexpérience, de notre sottise. J’étais d’accord avec lui sur bien des points, et il me rappela qu’en 1866 j’avais failli me brouiller, dans une discussion violente, à un dîner chez moi, avec des écrivains, nos meilleurs amis, qui soutenaient la Prusse contre l’Autriche.

20 et 21 octobre.

Adam a l’idée fixe d’avoir des nouvelles de la province. Il fait partir quatre hommes résolus qui assurent pouvoir sortir armés des lignes françaises, grâce à leurs relations avec les Polonais de l’armée prussienne ; leur itinéraire est trèsétudié ; un facteur et un garde forestier leur serviront d’éclaireurs, de guides. Dorian a donné pour eux des revolvers, le général le Flô donne des fusils. Tous quatre savent l’allemand; ils essayeront de passer par Rueil.

J’ai fait venir toutes mes provisions du boulevard Poissonnière. J’en ai beaucoup! J’ai été

l’une des premières à croire au siège de Paris. Mais Adam, qui ne peut voir nos amis qu’à dîner, les invite trop aisément à manger le mouton d’Australie, le jambon, les pâtés, les légumes, les poissons et toutes les conserves de l’amitié ! Bast, est-ce qu’on doit, en ce moment, s’inquiéter du lendemain? Y a-t-il un lendemain?

M. Rampent nous a donné une bonne nouvelle et nous fait espérer un moyen nouveau de communication. Il s’agirait d’introduire des dépêches, réduites par la photographie, dans un tube en plume qu’on attacherait à la queue d’un pigeon voyageur. Le brave petit facteur rapporterait de grosses cargaisons sous un petit volume ; il irait à Tours en ballon, et reviendrait chargé de dépêches. Sa famille, son frère lui-même, l’aimât-il « d’amour tendre », l’approuverait d’entreprendre « ce voyage en lointain pays » .

On vient me voir un peu dans ma geôle ; mais je suis bien certaine que, si Adam et moi nous étions dans une véritable prison, pour cause politique s’entend, nous aurions bien plus de visiteurs.

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La canonnière Farcy fait des siennes. Nous avons failli prendre Garches ; pour faillir, à nous la palme ! Le général Trochu a pu voir là que les mobiles n’ont pas peur, et nous en avons soixante mille. Confiance donc, messieurs les militaires!

On a fondu des canons aujourd’hui pour la première fois, grâce à l’énergie de Dorian, à sa volonté tenace; on dit que nous en fondrons quinze tous les deux jours.

La physionomie du gouvernement n’a pas d’ensemble; les personnes 'y ont chacune un caractère tranché. Le général Trochu parle ou se tait, il ne cause pas. M. Picard lance de temps en temps, au travers des conversations comme au travers des monologues, ses flèches de Parthe. Jules Simon, nerveux, sensible, gémit, se décourage, demande qu’on le soulage de charges trop pesantes. Emmanuel Arago, sincère, ne tonne * qu’en plein orage. Eugène Pelletan s’emploie à bien faire, s’émeut, se passionne, espère que cela arrivera. Jules Favre, rêveur, idéaliste, cherche à embellir d’une forme toujours heureuse des jugements toujours incomplets. Garnier -Pagès,

LK SIÈGE DE l'ARlS.

qui depuis quarante ans travaille le matin, ne travaille le soir qu'à force de courage. Hochefort, enfant terrible, dit toiA haut ce que les plus hardis pensent tout bas; sa seule naïveté est de croire, en voyant au général Trocliu un habit militaire, que c’est un soldat. Dorian, qui n’assiste pas régulièrement au conseil, fond des canons, que le ministère de la guerre appelle les canons du commerce!

J’ai retrouvé hier, tout à coup, chez moi, le jeune homme qui m’a protégée, dans la foule, le jour de mon départ pour Granville. Nous nous reconnaissons, je lui serre la main, je le remercie. Il est amené par M. Hauréau; c’est un allié du directeur de l’Imprimerie nationale.

« Que le monde est petit! » dirait M. Prudhomme.

Ce voyage à Granville, j’ai bien fait d’en.avoir l’idée; j’ai embrassé ma fdle. Qui sait où elle èst maintenant? Je donnerais ma main droite pour avoir de ses nouvelles.

22 octobre.

Je lis la dixième livraison des papiers impériaux. C’est l’histoire des tentatives faites par Napoléon I®" pour fabriquer en France desbillets faux de la banque d’Angleterre. Comment une famille, par haine d’elle-même, peut-elle garder de pareilles preuves d’ignominie?

Une de mes amies, fort légitimiste, est venue m’annoncer aujourd'hui sa conversion; elle est franchement républicaine; elle renonce à son titre et ne veut plus ne prince, ne duc, ne ray aussi. La République remporte des victoires morales; à quand les autres?

Ce soir, M. Vacherot et moi, nous avons beaucoup discute; il est fort exalté, trop peut-être; il a la fièvre. Il s’impatiente de ce qu’il appelle les phrases de Tours: « l’admiration de l’Europe » l’agace. Je lui dis que les grands événements portent aux grands mots ; que je connais peu de pays dont le courage eût résisté au désastre de Sedan ; que l’Autriche et l’Angleterre, la Prusse

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l,E Slf.GE DE PARIS.

même, ne peuvent, bon gré malgré, nous refuser leur tribut d’admiration ; je trouve d’ailleurs qu’en pleine épopée, il estpermis d’en parler le langage.

M. Paul Bethmont arrive ; lui, c’est le testament du général Trochu qui l’horripile; M* Ducloux l’obsède ; il le voit grandissant à travers les âges futurs, dictant l’histoire sur papier timbré, etc.

Nous causons tous de la garde nationale' et chacun de nous s’accorde à regretter qu’on ne l’utilise point; nous croyons qu’il faudrait faire marcher les quarante mille volontaires, soulager d’autant la troupe et les mobiles ; on peut réunir, dans les huit jours, cent cinquante mille hommes résolus.

23 octobre.

Adam est allé chez le général Trochu pour lui dire que Paris s’irrite de plus en plus, que le dévouement de la garde nationale faiblit. M.Tro-

23 OCTOBnE.

chu croit que le général Tamisier n’a pas sur elle assez d’influence.

— Qui mettre à la place de Tamisier? dit M. Trochu.

— Un marin, général; les marins sont adorés delà population; Paris aime les choses neuves, originales, spirituelles; choisissez un marin, il conduira la garde nationale où vous voudrez, je vous le jure.

Après un instant de réflexion, M. Trochu repartit ;

— J’en connais bien un, très-intelligent, qui nous irait de tous points, mais il est encore plus clérical que moi !

Adam, stupéfait de ce mot, complimenta M. Trochu sur son impersonnalité.

— L’impersonnalité est une force, reprit le général ; elle naît d’un entier désintéressement, et elle donne le calme ; vous, mon cher Adam, vous êtes très-calme parce que vous êtes très-désintéressé, et que toute votre ambition est probablement d’aller, comme moi , planter vos choux, quand tout ira bien, dans quelque coin de la France.

Rien de déridé sur M. Tamisier. Par un petit discours qui détourne l’attention, petit discours bien fait, curieux, par des atermoiements, par des subtilités, c’est ainsi que M. Trochu escamote toutes les complications.

— Votre Trochu, me disait, hier un garde national de la rue Vandrezanne, c’est un entrepreneur de lanternes, et c’est pour ça que le pauvre Rochefort se laisse prendre à cette marchandise,

Adam demandait le soir au gouvernement de laisser partir les étrangers, bouches inutiles, la plupart hostiles à une trop longue résistance, que la délicatesse du patriotisme ne peut toucher, que notre honneur n’intéresse pas, dont les plus bienveillants ne voient, comme les Américains, qu’une question de succès ou d’insuccès. Le gouvernement tout entier s’opposait à ce départ; Adam insista. Le général céda le premier et fit céder ses collègues. Le défilé des Belges, des Anglais, des Américains est commencé; tant mieux! Paris, à cette nouvelle, n’a pas ressenti le plus petit découragement.

La Préfecture de police n’est pas un lit de roses; quel souci perpétuel ! quelle responsabilité !

Adam sait, par nos amis, par le résumé qu’il fait faire des journaux, bien mieux que par les rapports des agents, tout ce qui se passe; il voit clair au fond de l’àme d’une ville, des sentiments et des passions de laquelle il s’émeut et vit depuis quarante ans ! Le préfet de police découvrirait bien facilement assez de complots pour sauver la capitale tous les jours ; mais sa préoccupation de chaque minute, c’est de ne pas danser sur les nerfs de notre cher Paris comme sur la corde roide. Une émeute peut éclater à tout instant; il faut veiller avec soin, éviter, par des mesures prématurées, de provoquer ou d’avancer le conflit. S’il est nécessaire, avec ce système, que le préfet de police paye de sa personne à l’heure du danger, il payera.

Il y a une affaire de bombes que la police secrète signale comme une menace pour Paris de sauter tout entier; on suit cette affaire de

Ifiû

très-près, mais il est bien inutile de la tambouriner et d’effarer les poltrons.

Adam s’indigne contre les ivrognes, il ne les voit pas comme moi chez eux, dans leurs pauvres quartiers ; ces malheureux, qui ne mangent pas à leur faim, qui se démoralisent dans l’inaction, dans l’inutilité, la paresse, qui s’irritent de n’être bons à rien, s’enivrent avec peu de chose, un verre de vin leur suffit.

Hier, dans un club des faubourgs, on quêtait pour les canons ; un orateur se présente : « Tenez, dit-il, tel que vous me voyez, je me vends, on m’achète ; je suis remplaçant ! Avec cela je suis débauché, un vrai gredin! J’ai mangé ou bu les trois quarts de mon argent ; il me reste trois cents francs, eh bien, les voici, je les donne pour des canons! »

M. Arnaud (de l’Ariége) me racontait qu’il y a huit jours, quêtant chez une vieille dame fort riche, et n’ayant rien obtenu, il sortait, lorsque le domestique l’arrêta à la porte et lui dit d’une voix timide : « Monsieur, est-ce que les pauvres ont le droit de donner? » Sur une réponse ai-

mable, il courut chercher deux francs qu’il remit avec une véritable fierté au quêteur.

24 octobre.

Hier, visite à M”* Trochu pour VŒui're du travail des femmes, dont je m’occupe. 11 s’agit de trouver une combinaison pour donner à chaque ouvrière la propriété de sa machine , élever ainsi tout naturellement le salaire des femmes ; . cette idée-là ne me sort point de l’esprit.

11 signor Cernuschi et M. Chaudey sont Venus ce soir, et m’ont fait rire aux larmes en me racontant une séance du club de la Porte-Saint- Martin .

D’abord monte à la tribune M. Napoléon Gaillard, qui commence ainsi : « Je suis du peuple, du vrai peuple, je ne sais rien... — Alors, que venez-vous nous apprendre? s’écrie-t-on de toutes parts. Vous n’êtes pas poli pour le peuple, même pour le r/’az'peûple! »

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Un monsieur prend ensuite la parole ; il parle imperlurbableinent durant une demi-heure sans rien dire, annonçant qu’il va se développer, ([u'il conclura ensuite. Tout à coup le signor Uernuschi, avec la [)lus exquise politesse et son accent italien, l’interrompt : « Permettez, monsieur, c'est un peu long! » Tout le monde éclate (le rire. M. Chaudey me disait que rien ne pouvait rendre l’expression comique du visage de son ami en prononçant ces mots. La salle avait été prise d’une de ces folles gaietés que les nerfs donnent aux- foules dans les grands événements. « Le bouffon, ajoutait-il , est trèsaccessible aux gens qui côtoient le sublime. » Cette pensée est vraie.

Je suppliai M. Cernuschi, membre de la commission des subsistances, de prendre en pitié les pauvres femmes qui font queue, sous la pluie, au froid, pendant une demi-journée, pour obtenir une maigre portion de viande. Ce dévouement-là de tous les jours est difticile; d’autant plus difücile que c’est aux femmes les plus accablées de privations qu’il est imposé. Les hom-

mes ne comprennent pas à quelles souffrances, à quelles maladies, les femmes qui demeurent trois ou quatre heures debout, les pieds dans l’eau, s’exposent. Messieurs des subsistances, monsieur le maire de Paris, faites un effort d’esprit, ingéniez-vous un peu et venez -leur en aide ! ’

2i) octobre.

Au gouvernement, la séance a été bonne hier soir,, malgré la nouvelle reçue du passage de la Loire par les Prussiens; l’héroïque défense de Chàteaudun est un fait si beau, si digne de nos anciennes mœurs patriotiques, que tout notre Paris tressaillira de fierté en l’apprenant.

Voilà aussi, monsieur Trochu, qui prouve ce

qu’on peut avec des conscrits, des francs-tireurs et des gardes nationaux, au milieu d’une population prête à l’héroïsme !

Ap rès ce qu’a fait Chàteaudun, jugeons de ce que pourrait notre Paris, sa garde nationale,

ses francs-tireurs, ses mobiles, et tous, et toutes!

M. Trochu est informé que des travaux sont entrepris par les F^russiens aux approches de Versailles et dans Versailles pour défendre cette ville à outrance. « Les I^russiens savent, dit le général, que Paris est imprenable, et ils ne se préparent point à le prendre, mais à lui résister; il entre dans mon plan (le fameux plan, Alice, déposé chez M® Ducloux), de ne pas faire de petites attaques. Je sortirai avec cent mille hommes bien formés, trois cent cinquante canons, qui seront prêts plutôt que je ne l’espérais... Nous laissons Paris avec soixante-dix mille hommes de troupes, deux cent mille gardes nationaux, et nous entrons en campagne. »

Si cela était vrai, si M. Trochu était un grand général, eh bien, franchement, c’est peut-être à moi, qui ai toujours douté do lui, de ses talents militaires, que ses succès feraient le plus de plaisir!

M. Thiers est à Tours; il paraît que nos affaires diplomatiques vont à peu près comme nos affaires militaires.

Les petits États sont les seuls qui se comportent bien avec nous, parce qu’ils se sentent menacés par la Prusse ; la Belgique , la Hollande, la Suède, la Suisse, font des vœux pour la France. L’Espagne s’est employée en notre faveur auprès de l’Angleterre. Mais l’Espagne ne fait pas sa république et demande un roi à l’Italie, qui nous abandonne. Le prince Amédée, fils de Victor-Emmanuel, consentirait à être le soliveau des grenouilles espagnoles. Voilà un peuple qui se prépare de jolies petites guerres civiles.

M. Thiers viendra de Tours à Versailles, puis à Paris, chargé de propositions relatives à un armistice. La pensée de cet armistice me torture! C’est un crime d’ouvrir la porte aux raisonnements pusillanimes. On a beau dire, il faut être fortement trempé pour ne pas songer aux avantages personnels des capitulations et des armistices; moi-mème, est-ce que je ne songe pas que cet accommodement avec l’ennemi peut m’apporter des nouvelles de ma fille?

A quoi servira-t-il donc, cet armistice? à épui-

LE SIËGE 1>E PAÏUS.

ser nos provisions, à nous attiédir, à réveiller l’égoïsme et l’instinct de conservation des peureux que le courage public seul avait entraînés. Ceux qui demandent un armistice, pour une ville assiégée, quand il ne s’agit pas de ramasser les blessés, d’enterrer les moi’ts, ceux-là ne sont ni des soldats, ni des patriotes; ils ergotent sur les principes de l’honneur; ils ornent d’un mot de convention leur faiblesse et leur insuffisance. Non, je ne peux pas définir la crainte que m’inspire cet armistice!

— Madame, me disait ce matin la mère de l’une des petites filles qui mangent à mon fourneau, avenue d’Italie, le peuple ne veut pas de cette amnistie.

— Armistice, répliquai-je.

— Non, madame, c’est bien une amnistie; j’ai bien lu, j’ai bien compris le mot : ça veut dire que pendant quelque temps on ne tuera pas de Prussiens. On est des lâches, si on signe ça !

M. Trochu, à la fin de la séance du gouvernement, racontait qu’il avait fait sa petite pro-

menade démocratique et sociale, ce sont ses propres expressions; il a visité les bastions, et, en sortant de Romainville, il est revenu par Belleville. Des centaines de gamins l’entouraient en criant: « Trochu! Trochu! » Toutes les femmes, tous les hommes sortaient des maisons et l’acclamaient. C’était un enthousiasme indescriptible, et, « Messieurs, ajouta le général, on criait aussi beaucoup : Vive le gouvernement de la défense!... Tout à coup, une femme grande, à l’air solide et hardi , les bras nus, vint se planter devant mon cheval, l’arrêta par la bride, et me dit, en se montrant : Voilà comme nous sommes fichus, mais comptez sur nous. »

Oui, général Trochu, ils ne sont pas astiqués, cirés, brossés comme les corps d’élite , comme les soldats de parade que vous rêvez, ces gens des faubourgs ; mais, en ce moment, à cette heure, aujourd’hui, si vous leur demandiez l’impossible, ils le feraient; si vous étiez homme à concevoir de grandes audaces, ils les exécuteraient; si vous les appeliez à une mort glo-

rieuse, ees hommes, ces femmes, ces gamins y courraient. Ce qu’ils acclament en vous, c’est ce qu’ils voient en eux et ce que vous n’avez pas, la folie sublime! cette foi qui porte une poignée d’hommes à défendre Châteaudun contre toute une armée !

Les ouvriers de Paris sont prêts à mourir pour la France : « La vie, c’est si peu de chose, me disait l’un d’eux, et c’en est une si grande que la patrie, quand on y pense! »

Je me fonds à ces mots-là. Qu’ils seraient coupables, criminels, ceux qui ne transformeraient point des sentiments pareils en grandes actions !

Il y a eu un gros accident : des fabricateurs de bombes ont sauté... Cette fabrication de bombes Orsini avait mis l’ancienne police impériale dans tous ses états. Adam , qu’elle accablait de rapports, a su bientôt, en s’adressant au ministre des travaux publics, que ces bombes appartenaient à la commission des barricades, qui en surveille la fabrication. Mais elles ont fait trop de bruit ! Dorian et le préfet de police

se sont entendus pour liquider l’opération, sous prétexte de comptabilité. M. Clémenceau, maire de Montmartre, où l’accident a eu lieu, a promis son concours. Il présidera une commission déjà nommée.

Dans les premiers jours du siège, on croyait à une attaque des remparts. On a voulu donner confiance aux Parisiens en leur montrant que tous les moyens de les défendre seraient acceptés. Paris entier s’intéresse au moindre essai de projectiles qui pourraient détruire l’ennemi ou ses ouvrages, on ne pense qu’à cela; au fond, chacun est dans l’attente de quelque invention nouvelle qui nous donnerait la victoire, comme le feu grégeois la donna si souvent aux Grecs assiégés dans Constantinople.

On parlait hier, au gouvernement, du maréchal Bazaine, on doutait de lui ; M. Trochu repartit; « Vous avez raison de craindre l’ambition de Bazaine , il est fort mal entouré ; mais il est fin, habile, et il semble qu’il a plus d’intérêt à bien faire qu’à mal faire. » Quelqu’un

ayant assuré que Bazaine parlementait avec les

I^russiens, M. Trochu répondit que c’était sans doute pour un échange de prisonniers. Comme 011 insistait sur le soupçon que Bazaine était peut-être d'accord avec renneini pour une restauration bonapartiste, M. Troclm reprit:

« L’empereur n'a aucune inlluence sur l'armée; l'armée, aujourd’hui, s’arrête au capitaine, et' le capitaine et le petit lignard ne sont plus bonapartistes. Bazaine , qui est un orgueilleux, travaillera pour lui ; la dictature le tentera ; il y aura là quelque chose de difficile à raccommoder ; mais ne craignez point qu’il restaure l’empire. »

On sait , par dépêche , que M”' Bazaine est envoyée à son mari pour l’avertir de tout ce qui s’est fait depuis l’investissement de Metz, et que les Prussiens ont consenti à la laisser pisser.

Je n’y comprends plus rien, et' tout ceci me paraît , pour le moins , fort étrange ! Comment ! les Prussiens, d’après tout ce qu’on rapporte, d’après ce que nous constatons, maintiennent les villes- assiégées dans l’ignorance complète

des nouvelles du dehors ; ils emploient partout leur fameux procédé d’investissement; et, tout à coup, à Metz, ils offriraient galamment la main à M“* Bazaine pour la conduire à son époux, elle qui a tout vu , elle qu’on a dû charger d’une mission , qui sait tout, qui peut tout dire, tout raconter : allons donc ! Il y a là quelque chose d’inexplicable.

Jules Favre dit que les Prussiens ont du détrempement.

Ce brave Paris est si brave que la défense de Châteaudun l’a enthousiasmé , et qu’il retourne ses poches aux trois quarts vides pour donner à la souscription en faveur des victimes du grand Châteaudun.

Eugène Pelletan m’a fait de curieux récits sur ses visites dans les forts. Je l’ai supplié dé me conduire aux avant-postes. Il est convenu qu’il viendra me prendre demain matin à neuf heures , et qu’Adam nous accompagnera au Moulin- Saquet. Eugène Pelletan nous répète que la présence des hommes qui sont du gouvernement fait très-bon effet aux avant-postes.

Charles Blanc me disait ce soir que son frère, Louis Blanc, ne veut pas vivre dans l’intimité des membres du gouvernement,, pour avoir le droit, un jour, de les juger ou de les défendre avec toute sa liberté d’esprit. Je répondais de môme à nos amis lorsqu’ils projetaient, après le 4 septembre, de faire d’Adam un fonctionnaire ; et maintenant... 0 mon boulevard ! ô indépendance !

Je suis révoltée contre l’Intendance, contre sa stupidité, son inertie.

Le docteur C..., médecin d’ambulance, m’affirme qu’à la dernière affaire, dite de Versailles, quarante cacolets de l’Intendance sont restés inutiles dans la cour de la mairie de Rueil durant toute l’action; que trente blessés français ont été enlevés par les Prussiens ; que les cacolets n’ont pas bougé, parce que les chirurgiens militaires n’ont le droit de s’en servir qu’après que l’Intendance leur en a donné l’autorisation.

Mais nous sommes au maillot! mais l’administration est une chose odieuse quand il s’agit

26 OCTOBRE. m

d’intérêts, et monstrueuse quand sa négligence met en jeu la liberté , la vie des hommes ! Ce récit du docteur m’a mise hors de moi.

Nous avons , depuis deux jours , une aurore boréale ; on a cru tout d’abord à des incendies. Du haut de la Sainte-Chapelle , la vue du ciel , paraît-il, était admirable. Je n’ai pu y monter, je n’ai pas un instant à moi; les ambulances, les œuvres , les démarches , mon fourneau , me prennent plus de temps que je n’en ai à donner en donnant tout. J’ai rêvé de cette aurore; j’y ai vu l’aurore de la République victorieuse et définitive !

26 et 27 octobre.

Le 26 , rien , ou plutôt je n’ai pas pris de notes; dès que j’oublie un seul jour d’écrire, je perds complètement le souvenir de ce qui s’est passé.

Le commandant du 4* bataillon des mobiles

d’Ille-et-Vilaine a reçu aujourd’hui , de nos mains, le drapeau que nous lui avions promis pour remplacer celui que le bataillon a perdu à Châtillon. Le commandant, un homme de petite taille, mais à l’air. résolu et distingué, nous dit avec émotion qu’il espère nous rapporter bientôt ce drapeau troué. M. Dréo, Breton d’origine, arrive à la Préfecture au moment où nous offrons ce drapeau, et fait un petit discours sur le patriotisme de la vieille Bretagne.

Louis Blanc est venu me voir de une heure à deux. Nous avons causé de Chàteaudun, et, comme nous nous animions, nous avons vu tout à coup des larmes dans nos yeux.

Louis Blanc a répété \ungt ans aux Anglais que Napoléon III était une incapacité méconnue, un homme plus creux que profond, etc. A des dîners chez lord Granville , chaque fois que la discussion ramenait le nom de Louis Bonaparte, il recevait cette réponse clichée : « L’homme qui a fait la guerre de Crimée est plus fort que son oncle. » Louis Blanc connaît admirablement l’Angleterre et m’exprimait sur elle une opinion

curieuse : « Le peuple anglais, me disait-il, qui nous reproche si durement notre versatilité, est encore plus versatile que nous; il conspue l’empereur depuis Sarrebruck, et il a si entièrement retourné ses appréciations qu’il ne se souvient plus de ses jugements d’hier. »

Louis Blanc travaille à un livre qui nous rendra la physionomie de Paris durant le siège.

Il m’a demandé ce que je savais à propos des nouvelles publiées par le Combat : si Bazaine, d’accord avec l’empereur , a capitulé ; si nos prisonniers de Sedan reviennent d’Allemagne , se joignent aux troupes de Bazaine , s’allient aux Prussiens et marchent sur Paris. Je lui ai répondu que je n’avais aucune confiance dans Bazaine, mais que je ne pouvais croire ni à la trahison de nos prisonniers d’Allemagne , ni à l’influence de Bonaparte le Petit; que le gouvernement était réduit, comme le public, faute de nouvelles, à faire des suppositions.

Notre pauvre ami Peyrat est très-souffrant.

Quelle épreuve que cette nourriture de Paris» en ce moment, pour les santés délicates I Peyrat

LE SIÈGE DE l'AUIS.

est nerveux , agité , et il se passe en son esprit les choses les plus étranges.

Sa grande connaissance de la Révolution française l’avait rendu sceptique à l’endroit des choses du jour. Quand il parlait de notre politique, de nos faits et gestes, qu’il les comparait aux grands faits et aux grands actes de nos pères, il avait un ohl oh! que nous connaissons tous, et qui sabrait net nos plus orgueilleuses prétentions. Aujourd’hui, sous ses yeux, il voit des événements nouveaux qui n’ont rien à envier aux anciens ; il côtoie des hommes forts , des femmes courageuses; il sent que les sacrifices, les dévouements, les énergies ne manqueront pas à la nation ; que le peuple de Paris est grand comme autrefois ; que la taille des patriotes n’a pas diminué depuis 92. Alors, il cherche l’emploi de toute cette force, de toute cette vaillance ; il veut qu’on l’utilise ; il est prêt à battre la charge.

Mais ses amis, les nôtres, qui sont au gouvernement, fatigués par les escarmouches de l’empire , craignent les vrais combats ; ils

21 OCïOBUE.

voient en . petit ce qui est colossal ; avec un modèle de MichelrAnge , ils font une réduction Collas. Peyrat souffre beaucoup, il se désespère: quoi ! les éléments, nous les avons, et nous les gâchons !

J’ai rencontré M. Guéroult; il est content de son fils Paul, lequel est simple soldat du génie à Bicêtre et traîne la brouette comme un manœuvre. M. Guéroult croit au triomphe définitif de la défense de Paris.

Notre dîner a été égayé par le bon visage de M. NefFtzer, que nous trouvons toujours plus ferme et plus sensé , malgré son apparence gouailleuse et sa bonhomie alsacienne. Nous avons parlé de M. Charton, préfet de Versailles, notre ami commun, qui doit souffrir mille morts en voyant les paysans de Seine-et-Oise apporter leurs denrées aux Prussiens comme à des soldats français.

Il fait depuis trois jours un temps horrible ; à cette époque-ci, d’ordinaire, nous commencions nos préparatifs de départ pour le Golfe-

Juan ; nous allions revoir le soleil du Midi, nos

fleurs, la mer et cette lumière, fille du grand guérisseur, qui retrempe les âmes et les corps.

Et je suis à la Préfecture de police ! J’ai des cauchemars qui me poursuivent et m’enfièvrent. Oh ! que cette maison Piétri est lamentable ! Toute la matinée, pour distraction, j’assiste à l’arrivée et au départ des voitures cellulaires j’entends leur lourde entrée dans la cour de la Sainte-Chapelle. On crie : « N° 1 pour Mazas, n® 2 pour Sainte-Pélagie. » C’est navrant ! Si quelqu’un était destiné à être où je suis, ce n’est pas moi !

Adam est inquiet, moi aussi ; mais il est prêt à tout. Risquer sa vie n’est rien !

28 octobre.

V Officiel de ce matin contient une espèce d’amende honorable du gouvernement à l’opinion publique ; il s’agit des nouvelles publiées par le Combat.

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Dans cette occasion, le silence eût été d’or. Pourquoi parler du glorieux Bazaine ? Affirmer hier, pour se démentir aujourd’hui, mieux valait se taire. L’opinion, ballottée entre des courants divers, se charge de tempêtes. Les Parisiens croient que le gouvernement cache ses nouvelles : il n’en a pas!

— ^ Qu’on sorte! me disait un de nos jeunes amis, Charles Goudchaux, pour aller chercher des nouvelles, ou pour en faire !

20 octobre.

Nous partons pour les avant-postes d’Ivry, Eugène Pelletan, Jules Ferry, Adam et moi; nous sommes attendus par le colonel Lespiau.

Quel spectacle que la route, que le village ! Les enseignes, tristement, disent : « Ici fut un boulanger, là un épicier. » Clients et fournisseurs, tout a fui. Quelque plaie d’Égypte a passé. La campagne avec ses feuilles d’automne est belle en-

core. Nous montons au belvédère de la maison ' Groult. Nous voyons les avant-postes des Prussiens ; leurs balles pourraient nous atteindre où nous sommes. L’aspect des terres remuées, des arbres abattus, des maisons éventrées, la pluie, la boue, le bruit des canons, tout est sinistre.

Aux avant-postes, nous longeons des tranchées dans lesquelles nos soldats se tiennent à l’abri, nous marchons à découvert, et nous arrivons aux limites extrêmes de nos frontières. Les obus sifflent au-dessus de nos têtes.

M. Émile Trélat, son fils, M. Simonet, capitaines ou ingénieurs du génie civil, qui nous ont - accompagnés, tracent des parallèles dans le sens de la Gare-aux-Bœufs et des Hautes-Bruyères, à droite, à gauche, sous le feu des ennemis. Le génie militaire, parti d’un autre point, doit les rejoindre ; ils terminent leurs travaux, le génie militaire commence les siens; voilà un corps de génie où le génie n’est que dans le corps.

Les soldats, un moment avant notre arrivée dans l’angle de la tranchée, sur la Seine, ont tué un Bavarois ; on me dit que les Prussiens, cachés

dans le bois, sur le bord opposé, pourraient bien nous rendre ce coup de fusil. Jules Ferry insiste pour que j’entre dans la tranchée ; je ne veux pas.

Voici un grand déploiement de forces, de l’autre côté de la Seine, vers Créteil, des soldats qui manœuvrent, un nombreux état-major. Les pantalons rouges se glissent sur les berges gazonnées, tandis que des tirailleurs défilent plus loin. L’effet de ces costumes sous un ciel bas, sur ces rives, est saisissant. Des lignards, un à un, se détachent, le fusil au poing, se courbent, glissent dans les oseraies bleuâtres et dans les saules; ils vont en reconnaissance; au loin, les canons, les chevaux, le mouvement de l’étatmajor; c’est la poésie de la guerre.

Le colonel Lespiau, quoiqu’il n’ait point été prévenu, songe à faire mettre en place, de son côté, au bord de la Seine, une compagnie; il l’envoie chercher et recommande qu’elle se dissimule avec soin. La compagnie sort de l’endroit où elle était cachée, et vient, en rang, an pas, vers son chef. Le colonel, furieux, dit au sergent :

— Pourquoi n’avez-vous pas sonné du clairon?

— Mon colonel, répond l’autre, parce que nous n’en avons pas.

— C’est bon, vous vous êtes montrés, vous ne me servez plus à rien ; retournez d’où vous venez, et surtout ne vous laissez pas voir cette fois.

Ils s’engagent dans la tranchée et portent leur fusil au bras; les baïonnettes dépassent les revêtements de terre.

— Tous de Falaise ! nous dit le colonel. Je vais faire faire cette manœuvre aux mobiles, et vous jugerez de la différence qu’il y a entre des remplaçants, de pauvres diables, des patauds, et des jeunes gens parmi lesquels le pays doit recruter un jour tous ses hommes éminents.

Les mobiles sortent de l’épreuve à leur honneur.

Louis Blanc et Charles Blanc dînent avec nous. Louis Blanc croit que le gouvernement de la défense nationale ne tiendra pas contre le mécontentement des Parisiens ; qu’il y a entre lui et la population un écart énorme ; qu’une grande vic-

toire de la province pourrait seule calmer les irritations politiques et faire renaître la confiance ; que la nouvelle d’une défaite provoquerait certainement des émeutes.

Le Bourget a été pris aujourd’hui; c’est un bonheur, non parce que la conquête est importante, mais parce que c’est le commencement d’une action décisive, et parce que nous devenons superstitieux, à mesure de nos malheurs, que nous craignons l’acharnement du sort, et qu’un petit succès nous fait croire au retour possible de la fortune.

Félix Pyat a reçu de Rochefort, non une lettre, mais un obus; il en demeure écrasé.

Hier, au club des Folies-Bergères, on a voté sa mort morale.

Louis Blanc me disait de F élix Pyat ; « C’est un homme distingué, aux traits fins, à la parole sensée. Dès qu’il écrit, c’est un affolé, que rien ne peut rendre maître de lui-même. Sa méfiance est extraordinaire : à Londres, nous n’avons jamais pu savoir son adresse. Ses meilleurs amis l’ignoraient. Félix Pyat ne la disait même point

a Félix Pyat, dans la crainte que Félix Pyat ne le trahît. »

30 octobre.

Aujourd’hui, j’ai assisté au concert Pasdeloup. J’arrivai un peu tard, quoique partie depuis dix heures du matin de la Préfecture, parce que je m’étais attardée aux ambulances. Je traversais difficilement une foule énorme, lorsque, dans l’allée du parquet, je rencontre brusquement M. Guéroult, qui me crie ; « Nous avons perdu le Bourget; nos généraux sont ineptes, il faut qu’on en fusille quelques-uns! » Je fus atterrée par cette apostrophe. J’avais, comme tout le monde, tiré une grosse espérance de cette prise du Bourget. Je ne puis exprimer le chagrin, le découragement, la' colère, le désordre moral qui m’envahit. Je tombai sur une chaise sans savoir où je me plaçais. Comme on demandait à grands cris la Marseillaise, je craignis de

Diÿiîizôu by V -•

n’avoir pas la force de l’entendre et j’essayai de me lever pour sortir. Il me fut impossible de bouger. Tandis que la salle entière chantait, applaudissait, trépignait, je fondis en larmes et je perdis un instant connaissance. Je quittai le Cirque l’une des dernières'; j’avais le vertige et je me tenais aux chaises pour marcher. Au dehors, la nouvelle déjà répandue de la perte' du Bourget provoquait une irritation violente ; les boulevards étaient remplis de gens dont la colère amassée, accumulée depuis un mois, éclatait à propos d’un fait que les généraux avaient jugé sans importance.

« Toute notre patience, tous nos sacrifices, tout notre dévouement, répétaient les Parisiens, ne servent qu’à nous faire brosser partout et toujours! »

Je retournai à l’ambulance du Conservatoire de musique; le boulevard avait la physionomie d’un jour de révolution; tous les gens qui se rencontraient, qui causaient, bourgeois, ouvriers, hommes ou femmes, tous ressentaient la même indignation, tous étaient d’accord dans leur blâme.

Beaucoup, parmi les sages, disaient : « Nous ii’exigeons pas de succès; mais nous ne voulons point de défaites causées par la légèreté, l’insouciance, rincupacité des généraux. »

Quand j’arrivai au Conservatoire de musique, l’un des blessés, mon ami Boulot, m’accueillit en me criant: « Le Bourget est repris; je viens d’entendre lire la dépêche rue Drouot. » J’eus un éblouissement. 11 me dit mot pour' mot le texte de la dépêche. Hélas! c’était celle de la veille! Je fus obligée de désillusionner là tous ceux qui espéraient encore. Je les quittai désolée. Je revins par les boulevards, à pied, me pénétrant de la douleur de la foule, mêlant la mienne à la sienne, mon patriotisme à son patriotisme. A mesure que j’avançais, mon cœur et ma tête s’échauffaient. Je voyais mon boulevard Poissonnière, j’eus l’idée de rentrer chez moi pour me calmer. Cependant il me sembla utile de prévenir Adam, de lui dépeindre la physionomie du boulevard; je retournai auprès de lui.

— On commence à trouver votre Trochu par

trop insuffisant! lui dis-je; prenez garde, monsieur le préfet de police!

Adam était soucieux ; il savait les choses aussi bien que moi, et n’essaya point de m’apaiser; lui-même s’indignait, non de l’insuffisance de M. Trochu, qu’il prétend être le plus désireux d’action dans le gouvernement, mais des fautes militaires commises au Bourget. « C’était bien la peine, me dit-il, de ménager avec tant de difficultés et de scrupules les nerfs de Paris; on lui donne uile crise pour le plaisir de la lui donner. »

Nous avions à dîner Rochefort et son fils, avec un jeune officier de l’état-major de la garde nationale qui nous raconta la retraite du Bourget. Les soldats de marine, les lignards, les mobiles, sont furieux, fous de douleur d’avoir laissé •tant de leurs camarades prisonniers aux mains de l’ennemi. Tous sont demeurés des heures entières, au pied d’un mur, sous une mitraille horrible, attendant des canons. MM. les généraux d’Afrique ne veulent pas que l’artillerie gagne les batailles; on lance les hommes, on a

beaucoup de tués, de blessés, ce qui donne une tournure à l’affaire! Ces vaniteux empanachés, ces courtisans formés par l’empire, regrettent les oignons d’Égypte, leur esclavage, abhorrent la République et ne consentiront jamais à lui donner des victoires.

Adam et Rochefort prétendent que le général Trochu, au début de l’attaque, les a suppliés de ne pas se monter la tête à propos du Bourget; il a déclaré, malgré les protestations des membres du gouvernement, qu’il arrêterait l’affaire, qu’elle ne pouvait aboutir à rien. « Bellemare est un homme dangereux, trop ardent, » aurait dit M Trochu.

Trop ardent 1 un homme qui n’est pas à son poste une nuit de bataille. Dangereux! celui qui voudrait enfin combattre, sortir, attaquer. Hélas! hélas!

Adam me fait toujours taire quand je laisse parler trop vivement mon antipathie pour M. Trochu.

Rochefort nous raconte qu’il a dit hier à M. Trochu ; « Général, il y a des positions stra-

tégiques militaires et des positions stratégiques d’opinion ; le Bourget est une de ces dernières, je vous en avertis sérieusement. » M. Trochu répondit : «Bien, nous nous y maintiendrons. »

A propos de M. Flourens dont nous parlions et dont Adam se préoccupe, Rochefort réplique: « Donnez-le-moi cinq minutes dans ses moments de plus grande violence, et j’en fais une bonne d’enfant. »

Tous nos amis, le soir, arrivent désespérés, navrés comme nous du désastre moral causé par la perte du Bourget. Le doute s’est emparé de tous les esprits; on sent l’insuffisance de M. Trochu, sa faiblesse envers les généraux bonapartistes qui l’entourent. Les Parisiens voient, avec raison peut-être, des espions, des traîtres dans l’état-major du gouverneur de Paris.

J’ai attendu le retour d’Adam ; il était au ministère des affaires étrangères, où le gouvernement a tenu séance , et n’est rentré qu’à trois heures du matin. Les nouvelles qu’on a reçues de la province sont affreuses, il faudra les don-

ner aujourd’hui, jeter cette huile bouillante surles plaies vives de Paris.

Adam est désolé, il croit à une insurrection ; il a dit à M. Ernest Picard, qui l’interrogeait, un mot qu’il me répète , c’est un terme de jeu que j’entends pour la première fois : « Prenez garde, lui a-t-il dit, vous pouvez être blackboulés demain. — Croyez-vous une révolution possible? — Deux révolutions sont possibles, une première dans la journée contre vous, et une autre le soir pour vous. »

Adam et moi, nous causons longuement de la colère de Paris ; notre patriotisme est aux abois !

L’avis d’Adam est qu’il faudrait, pour conjurer le danger d’une insurrection, un grand déploiement de gardes mobiles ; les soldats, la troupe, irriteraient la population ; la garde nationale n’est pas sûre, à cause de l’affaire du Bourget, elle peut prendre part au mouvement. Ce sera grave ! Adam me raconte que M. Trochu, confiant dans sa popularité de ces derniers jours, a répété à doux reprises, pendant la séance du gouvernement : « Je réponds de l’ordre! »

J’oublie de parler de la présence de M. Thiers au gouvernement. Il a longuement entretenu le conseil des péripéties de son voyage à travers l’Europe.

En Russie, la population enthousiaste a montré qu’elle est toute française; le czarévitch est Français; le czar, forcé par l’opinion de ménager la France , n’est que convenable. A Londres, la reine est Prussienne. Victor-Emmanuel voulait venir au secours de la France avec cent mille hommes ; ses ministres s’y sont opposés.

M. Thiers, parlant de la province, dit : « On s’y cantonne, on s’y défend par petit coin, on ne s’y prononce point pour la résistance. »

Adam, qui connaît M. Thiers de longue date, se permet de lui faire une observation.

— Êtes-vous bien sur, Adam, réplique vivement M. Thiers, qu’à Paris même on veuille résister à tout prix?

— A tout prix et au prix de tout, répond Adam.

A la fin de la séance, M. Thiers prend à part

le préfet de police ; prévoyant le cas où la population s’en prendrait à lui, qui a négocié l’armistice, et menacerait sa maison, il lui recommande ses domestiques, de vieux domestiques. Adam me charge d’aller les chercher, s’ils courent quelque danger, et de les conduire chez moi, boulevard Poissonnière. Il fera d’ailleurs garder l’hôtel de la place Saint-Georges.

Adam ne s’est pas couché. Des rapports lui arrivaient à chaque instant.

Ce malin, entre sept et huit heures, il m’apporte V Officiel et me prie de le lire.

Il contenait : 1“ le rapport sur l’affaire du Bourget; — 2° la nouvelle, de la capitulation de Metz ; — 3“ la menace d’un armistice.

Je m’indigne en lisant. Non, jamais, dans un pareil moment, on ne conçut tant de maladresses. Jeter brutalement d’aussi grosses épreuves

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à la tête de gens désespérés, les jeter telles quelles, sans chercher par quelque inspiration patriotique à les rendre moins douloureuses, c’est absurde. Ah ! les cruels !

Adam m’écoute, en suivant des yeux mon émotion.

Je lui demande ce qu’il va faire.

— Je vais faire mon devoir, et tout à l’heure j’irai chez le général Trochu, gouverneur de Paris.

Il n’y a pas de complot, Adam l’affirme ; mais l’agitation sera extrême. Les plus violents ennemis du gouvernement, hier encore, dans les clubs, dans leurs conciliabules, ajournaient leurs desseins. Vont-ils profiter de l’occasion? Cela n’est pas douteux. Le danger éclatera dans l’après-midi. Adam croit encore qu’on pourrait le prévenir en montrant beaucoup de gardes mobiles. Mais l’effet n’est pas certain. Le général Trochu décidera. Si l’on emploie la garde nationale, pas de précipitation, pas de rappel battu, surtout ! Là-dessus, Adam est très-fixé. Battre immédiatement le rappel dans des quartiers

19H I,F. SIÈGE DE PAHIS.

choisis, les plus riches, ce serait provoquer les faubourgs, avancer l’heure du conllil, et le rendre sanglant à coup sûr.

Vers huit heures et demie, après ses derniers rapports reçus, Adam part. Il trouve le général Trochu calme, tranquille, informé, ses déterminations prises.

— Nous sommes un gouvernement né de l’opinion publique , dit-il , et nous ne pouvons chercher notre appui en dehors d’elle. Nous n’en avons pas le droit. Si l’opinion se retire de nous, si aujourd’hui elle nous abandonne, je m’incline. Par conséquent, mon cher préfet, ne nous servons que de force morale.

— Et si MM. Flourens et Blanqui tentent un coup de main?

— Alors nous nous défendrons vigoureusement, avec toutes nos forces.

Force morale! En sortant du Louvre, Adam traduit ces mots par emploi de la garde nationale. Il va place Vendôme, et commande dix bataillons. Ils doivent être réunis le plus promptement possible et couvrir les approches de

l’Hôtel (le ville. Là, où il passe ensuite, dix autres bataillons sont commandés devant lui.

Si ces vingt bataillons ne suffisent pas, c’est que la garde nationale presque tout entière est dans le mouvement.

Rentré à la Préfecture de police vers dix heures, Adam suit les progrès assez lents d’abord de l’émotion publique. Les partisans de MM. Blanqui et Flourens ont été pris au dépourvu ; ils se cherchent ; on parle , pour deux heures, d’un rendez-vous où l’action sera décidée.

Un peu avant une heure, Adam me dit adieu.

Il se rend à l’Hôtel de ville ; il a été convoqué, je crois, et d’ailleurs le péril l’y appelle. Il laisse à la préfecture de police M. Georges Pouchet, son secrétaire général, et M. Demonbynes, son chef de cabinet, deux hommes faits pour les résolutions énergiques.

Bientôt après arrivent MM. Jules Favre et Picard. — « Où est le préfet? — A l’Hôtel de ville, répond M. Pouchet ; le conseil y est réuni. — Peut-on encore entrer? — Oui. » Ces messieurs sortent.

A partir de cet instant, les faits se succèdent avec rapidité. Les deux préfectures sont unies par un télégraphe souterrain. M. Pouchet envoie des rapports, il reçoit des nouvelles. D’abord, deux réunions à l’Hôtel de ville : le gouvernement siège dans une salle, les maires de Paris sont assemblés dans une autre. Peu à peu, l’Hôtel de ville se- remplit de mécontents. Les maires de Paris décident que des élections doivent avoir lieu immédiatement , élections dites municipales, plus politiques que municipales. Une commission de trois membres, Schœlcher, Étienne Arago, Dorian, est dé.signée pour présider à ces élections.

Étienne Arago est chargé de porter les réso-

lutions prises à la connaissance du gouvernement. Celui-ci délibère et finit par accepter. Mais ces négociations ont demandé du temps ; il est deux heures et demie, et, à ce moment, un nouveau flot d’envahisseurs pénètre dans l’Hôtel de ville.

Pourquoi la garde nationale est-elle restée inactive? Que sont devenus les bataillons com-

mandés le matin ? Le colonel Langlois est à deux pas de l’Hôtel de ville, sur le quai, impatient, demandant des ordres; le 106®, avec le colonel Ibos, et d’autres bataillons sont aussi près de là. La Préfecture de police s’informe, et elle apprend que le général Tamisier et ses principaux officiers, mandés à l’Hôtel de ville, on ne sait par qui, y sont gardés à vue.

Désormais les membres du gouvernement, ' enfermés, entourés, menacés, sont eux-mêmes impuissants à agir. On veut qu’ils donnent leur démission ; ils ne la donnent pas. Dorian, dont la popularité est très -grande, est acclamé. On exige de lui qu’il accepte la présidence d’un gouvernement nouveau. Il refuse avec obstination de se séparer de ses collègues. Rien n’est décidé. Mais, à quatre heures, troisième et dernier flot, ayant à sa tête M. Flourens, accompagné de ses tirailleurs. M. Flourens prend possession de l’Hôtel de ville sans y rétablir l’ordre, tant s’en faut !

A ce moment, le télégraphe de l’Hôtel de ville avertit le télégraphe de la Préfecture qu’il

ne communique plus avec le gouvernement, que lui-même est envahi, qu’il s’arrête.

Moi, depuis longtemps, je n’assistais plus à ce déroulement des faits et des nouvelles. Après le départ d’Adam, je vais, je viens, je ne peux plus tenir en place. J’étouffe dans cette maison noire, j’ai besoin d’air et de lumière. Puis je veux m’éloigner des événements.

Je me souviens alors que deux de mes amies, avec qui j’ai déjà visité le fort de Montrouge, m’ont offert de me conduire au fort de Romainville, d’où on aperçoit le Bourget. Je prends une voiture, j’enlève mes amies en passant, et nous montons au fort.

Nous découvrons toute la plaine de Saint- Denis, de Pantin, de Bondy. Le Bourget est en face de nous. Un officier nous explique l’attaque et la retraite. Pendant trois jours, les marins de Romainville ont assisté au spectacle des fautes commises, toujours les mêmes ! A chaque instant, ils croient qu’on va venir chercher leurs canons ; ils se tiennent prêts à donner leurs batteries de réserve. Ils n’ont pas reçu un

ordre ! Les officiers sont tristes, ils ont perdu confiance.

Je leur dis, sans qu’ils protestent, qu’on reproche au général Carré de Bellemarre d’être en grande partie cause de l’échec du Bourget, qu’on accuse aussi M. Trochu , qu’on accuse surtout le général Guiod , le grand maître de l’artillerie, la bête noire des Parisiens. Celui-ci met le bâton dans toutes les roues, et il peut se vanter , si ça lui plaît , de faire tout le mal possible à la défense de Paris.

A propos de canons, un autre officier nous explique, en nous mettant une carte des environs de Paris sous les yeux, que, si tous les forts étaient armés avec des canons de marine, on pourrait, en quelques heures, élargir le périmètre de la défense par le seul effet de la

portée des pièces, sans autre effort. Bien ne serait plus facile, car les canons de la marine sont nombreux ; la moitié des forts en a plus qu’il n’en faut, tandis que l’autre moitié en manque. On a réclamé, vingt démarches ont été faites, mais toujours on s’est buté à des jalousies de

corps, à la hiérarchie, à la routine, à l’incapacité, au mauvais vouloir d’un personnel plein de ressentiments bonapartistes.

Nous étions venues par Belleville et nous avions remarqué, en passant, que l’agitation y était déjà grande. Quand nous revenons. Belleville est en pleine émeute. Des gardes nationaux armés descendent vers Paris, suivant d’autres gardes nationaux qui les ont précédés. Les visages sont menaçants. Des femmes pleurent, d’autres excitent leurs maris qui n’ont pas besoin d’être excités. Elles forment çà et là, sur les portes, des groupes d’où j’entends crier : « 11 faut que tous nos hommes descendent!

Point d’armistice! Plutôt faire sauter Paris que de nous rendre! »

Dans toutes les rues, les boutiques sont fermées. Aux fenêtres' des figures anxieuses; sur les trottoirs, des gens qui se lamentent tout haut et déplorent les malheurs de la France.

J’arrive à une certaine distance de l’Hôtel de ville, non sans peine. Là, je suis obligée de descendre de voiture, et j’entre dans une foule

énorme, compacte, qui occupe la place et tous ses abords. Que. s’est-il passé? J’interroge. On me répond assez gaiement: « Tout est fini.» Je continue mes questions et ne comprends rien aux réponses. Selon les uns, le gouvernement accorde la levée en masse; selon d’autres, il accorde la Commune. On dit aussi que des élections auront lieu demain.

Mais, en même temps, on me montre des listes jetées par les fenêtres de l’Hôtel de ville. Làhaut, on compose des gouvernements. C’est un pêle-mêle de noms propres qui vont ensemble bien ou mal. Sur quelques-unes de ces listes, je lis: Victor Hugo, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Delescluze; sur d’autres, Blanqui, Delescluze, Flourens, Félix Pyat. Sur toutes, Dorian est inscrit en tête. C’est la confusion des confusions!

Les gardes nationaux ont la crosse en l’air.

Chaque fois qu’un bataillon nouveau débouche, on va à lui, on l’entoure. Les bataillons à la crosse en l’air échangent avec les bataillons à la crosse en bas les demandes et les réponses suivantes :

— Et le gouvernement?

— Il a donné sa démission.

— Et puis? •

— On a essayé d’en faire un autre, par acclamation; on n’a pas pu s’entendre; alors, on votera demain.

Le bataillon met la crosse en l’air.

Un bataillon, venu par la rue de Rivoli, du côté de la place de la Bastille, résiste aux explications, garde ses armes la crosse en bas, et pénètre jusqu’à une petite porte , derrière l’Hôtel de ville. Je profite de la trouée pour passer.

Un garde national que je coudoie dit d’un air sombre, en me regardant;

— Si l’on vote, c’est encore les bourgeois qui décideront; il nous faut la Commune!

— Avec qui? demandai-je.

— Avec Flourens ! en v’ià un qui sortira et ne fera pas son Inmbinrur. Tenez, c’est lui; regardez-moi ça! Vive Floiirens!

M. Flourens, à cheval, tournait autour de la petite place, en triomphateur. Ses amis radieux

l’acclamaient avec passion. Il les remerciait du regard, du geste, de la voix.

Un homme, en sueur, qui descendait de l’Hôtel de ville et respirait avec difficulté comme s’il avait été longtemps privé d’air, regardait à côté de moi, en souriant, le triomphe de M. Flourens.

— Ce pauvre Gustave, murmura-t-il, brave garçon, mais un , enfant !

— Vous venez de là-haut, monsieur, que se passe-t-il?

— Ma petite dame, tout est pour le mieux.

On proclame Blanqui dictateur de la Commune.

J’étais inquiète d’Adam. J’aurais bien voulu demander de ses nouvelles, mais je n’osai pas. Je tournai la difficulté, et je dis;

— Et Dorian?

— Qu’est-ce que vous voulez? Il nous a répondu lui-même : « Je refuse la présidence de la Commune; je ne suis pas un homme politique. Je fonds des canons, et mon opinion est qu’en ce moment les canons sont plus nécessaires à la patrie que les émeutes. »

— Voilà de belles paroles, monsieur!

— Oui, madame, emportez-les ! me répond l’ami' de M. Blanqui, en me tournant le dos.

La vue de M. Flourens, le nom de M. Blanqui m’ont rappelé la conversation que M. Trochu et Adam ont eue ce matin. Rien n’est fini! Je traverse la foule avec toutes les peines du monde, et je cours à la Préfecture de police.

Adam n'est pas revenu. 11 est quatre heures et demie.

M. Pouchet a encore le doigt sur son télé-' graphe qui ne parle plus. Nous échangeons nos nouvelles. Les rapports continuent et se ressemblent tous. Le gouvernement est prisonnier, Adam aussi. Est-ce que son titre de préfet de police ne l’expose pas plus qu’un autre? Mon angoisse est mortelle. Des amis arrivent qui se mettent à notre disposition.

Les plus ardents parmi eux ont, comme moi, oublié leurs griefs contre le gouvernement de la défense nationale. 11 s’est fait en sa faveur un revirement dans l’opinion de Paris: le nom de M. Blanqui opère ce miracle.

Vers six heures a lieu la première apparition

St OCTOBRE.

d’un homme dont je me souviendrai toujours, ma chère Alice. Son rôle, qui doit durer toute la nuit, est moitié bouffon, moitié dramatique.

J’avais demandé à M. Pouchet l’autorisation de me tenir près de lui dans le cabinet du préfet, et je parcourais des yeux les rapports qu’on lui donnait, rapports confus, épeurés, pour y trouver des nouvelles d’Adam.

Tout à coup, un garde national entre sans frapper. Il met la main à son képi, se colle contre la porte, et débite au galop, comme une leçon apprise, le discours suivant:

— Le préfet était prisonnier dans la salle du gouvernement. Il fait semblant de s’évanouir, il s’agite, il réclame de l’air. On demande qui est ce grand diable. Lui, bravement, et il a raison, répond: « Je suis le préfet de police! — Qu’on l’arrête ! » crient des braillards. J’en étais. Nous l’arrêtons, deux autres gardes nationaux et moi ; nous le traînons, je le malmène un peu, pas trop ; il comprend, il m’appelle M. Got, à qui je ressemble; il me remercie et se met à jouer des coudes, je ne vous dis que ça! Le pas-

sage d’une trombe n’aurait pas causé plus de dégâts. Il nous emporte, il se sauve!... Madame, ajoute cet homme que j’aurais embrassé, monsieur le préfet sera ici dans cinq minutes!

— Qui êtes-vous, monsieur? Votre nom, je vous en prie?

— Frontin, commissaire de police préposé à la marée, pour le moment en vacances! A votre service !... Voilà monsieur le préfet !

Adam entre, le bon Frontin disparaît.

Il est six heures et demie. Adam interroge M. Pouchet sur les mesures qu’il a prises pour la défense de la Préfecture de police. M. Pouchet lui dit que, suivant ses instructions, il a fait venir de la caserne de la Cité deux compagnies de la garde républicaine, que sa petite garnison est sous les armes, et que toutes les issues de l’hôtel sont ou fermées ou barricadées.

Adam ne nous donne aucune explication. «Il faut reprendre l’Hôtel de ville, » c’est son seul mot.

Je lui parle de dîner, il n’a pas le temps.

Puis, s’adressant à M. Georges Pouchet, son

secrétaire général, à MM. Paul Parfait et A. Badin, ses secrétaires particuliers, il dit avec toute sa gravité:

— Quoi qu’il advienne, défendrez-vou^la Préfecture ?

— Nous la défendrons.

Il emmène son chef de cabinet, M. Demonbynes. Son intention est d’aller d’abord chez le général Trochu. 11 lui paraît qu’en l’absence du général on n’y fait pas grand’chose.

— Adieu, Juliette, me dit-il en m’embrassant, voilà une belle occasion de montrer ton courage ! **

Nous l’accompagnons jusqu’au grand escalier, M. Pouchet et moi. Adam en a déjà descendu quelques marches, lorsque M. Pouchet l’arrête et lui dit :

— Monsieur Adam, vous risquez votre tête, vous le savez bien, n’est-ce pas?

— Parbleu, mon cher Pouchet! sans cela, il n’y aurait pas de plaisir.

Et, de sa voix la 'plus calme, il m’envoie un dernier adieu.

La nuit sans étoiles est sinistre. Les rapports des agents de police sont de plus en plus effarés. Les fenêtres du cabinet où nous sommes donnent sur la rue de Jérusalem par-dessus la cour, et sur le quai par-dessus le jardin. L’huissier demande s’il doit fermer les doubles volets. M. Pouchet me consulte du regard. Je le connais assez pour savoir qu’il désire qu’on ne les ferme pas. Je pense aussi que ces fenêtres sans défense, éclairées, où nos ombres se dessinent, laisseront voir aux curieux que nous sommes sur nos gardes et sans .crainte.

— Ne fermez pas les volets, disons-nous à l’huissier.

On me demande au salon. Ce sont des amis qui arrivent. Ils racontent ce qu’ils ont vu. Chacun d’eux croit que tout s’est passé où il était, comme je suis disposée à le croire moimême. Charles Goudchaux sait très-bien la réunion des maires. Pour lui, pour les gardes nationaux, c’est l’événement capital de la journée.

Le reste est de l’émeute. En venant, il a vu affi- • cher une proclaniation signée des vingt maires

31 OCTOBUE,

d’arrondissement, du maire de Paris et de ses adjoints. Les élections convenues pour demain y sont annoncées. « Demain, ajoute M. Goudchaux, Paris se prononcera, et tout sera dit. »

Il nous parle ensuite de Dorian. Il l’admire. Il a vu les efforts surhumains que Dorian a faits pour arrêter le mouvement aux élections et protéger ses collègues. En ce moment même Dorian continue. Il va des uns aux autres, des vaincus aux vainqueurs, disant à ceux-ci: « Puisqu’on vote demain, que voulez-vous décider aujourd’hui? Le suffrage universel est notre loi à tous. » 'Ses collègues l’approuvent.

M. Goudchaux ne doute pas que Dorian , grâce à une popularité sans égale, grâce à l’entremise de M. Delescluze, qui semble avoir vu arriver MM. Flourens et Blanqui avec déplaisir, ne triomphe de toutes les résistances. Peutêtre notre jeune ami se fait-il illusion, car tous les rapports reçus par M. Pouchet déclarent que M.M. Blanqui et Flourens se croient bien définitivement les maîtres et agissent en victorieux. Comme toujours en pareil cas, ce qui

est vrai clans une salle ne l’est pas dans une autre. A cette observation , M. Goudehaux s’anime. 11 est Messin; sa mère, sa sœur, son frère, habitent Metz livré par Bazaine : « Il ne faut pas, dit-il avec des larmes plein les yeux, qu’on se tue ni qu’on se mange ; nous ne donnerons pas celte joie aux Prussiens, cpii sont là, qui nous regardent, et qui bien certainement sont pour quelque chose là-dedans... J’ai vu M. Adam sortir de l’IIôtcl de ville, supplions-le d’y retourner et de joindre ses efforts à ceux de Doriun. »

Adam revient. Au Louvre, le général Schmitzne veut pas donner d’ordres. Il affirme que le général Trochu lui a recommandé de ne prendre aucune initiative en son absence. Les officiers d’état-major, les aides de camp qui emplissent les salons du gouverneur de Paris, enragent.

Adam leur promet, si seul il est libre, de prendre toutes les responsabilités sur lui. Enthousiasme !

Adam apprend que M. Picard est parvenu , comme lui, à sortir de l’Hôtel de ville, qu’il est

au ministère des finances. Adam y va. M. Picard donne des ordres; il a donné celui de battre le rappel de la garde nationale. Adam court place Vendôme. On y a trouvé l’ordre de M. Picard insuffisant, non sans motif. Néanmoins, le rappel est battu. Adam interroge le lieutenant-colonel qui commande, au défaut des autres officiers supérieurs toujours retenus à l’Hôtel de ville ; il lui demande ce que sont devenus les dix, les vingt bataillons convoqués dès le matin.

— Nous en avons dirigé vingt-cinq sur l’Hôtel de ville ; mais la plupart se 'sont égarés en route, répond le lieutenant-colonel. Pour que pareille chose ne se renouvelle pas, ajoute-t-il très-sensément, je vais grouper tous les gardes nationaux ici, sur cette place, et je ne les ferai marcher qu’en colonnes composées de quatre ou cinq bataillons. Je serai prêt à agir entre neuf et dix heures du soir.

Adam croit pouvoir passer deux heures à la Préfecture. Mais, bien avant la fin de ce temps, on lui dit que le général Trochu, devenu libre

à son tour , je ne sais comment , l’appelle au Louvre.

Une pensée me persécute. Je n’ai pas entendu parler de Rochefort. Je ne vois pas son action. Quel a été son rôle depuis le matin?

J’écris à M“® Dorian, pour lui donner les nouvelles que nous avons de son mari et la prier de me dire si elle sait quelque chose de Rochefort.

Elle me répond en m’envoyant son fils, Charles Dorian, un jeune homme de dix-sept ans, presque un enfant, 'qui s’est engagé dans un bataillon de marche. 11 me communique une lettre de Rochefort, que sa mère a reçue vers cinq heures.

Rochefort dit: «Je ferai tout ce que fera Dorian.» Il ajoute que, s’étant présenté aux envahisseurs de l’Hôtel de ville pour les retenir, les calmer, il a été accueilli par cette apostrophe : « A bas Rochefort ! — Mais que voulez-vous ? leur ai-je demandé. — Nous avons assez de vous , nous voulons Dorian. — Ah !

par exemple , vous avez bien raison ! il vaut

51 OCTOBHE.

beaucoup mieux que moi , et ses canons vous sont plus utiles que mes lanternes. »

Charles Dorian boite , et je lui demande pourquoi.

Il a voulu entrer à l’Hôtel de ville et. y rejoindre son père. On l’en empêchait; il a grimpé par une fenêtre basse, et on lui a donné un coup de baïonnette dans la jambe. Sur le moment, il n’a pas senti la blessure, il a sauté, et il a rejoint son père.

— Et que vous a-t-il dit, Charles?

— D’être tranquilles ; qu’on est d’accord, que ça finira cette nuit, et que demain nous aurons les élections. J’en suis bien heureux, continue Charles. Imaginez-vous que, dans mon bataillon, j’ai un ami, mon meilleur ami, avec lequel vous avez dîné l’autre jour à la maison. Il était pour la Commune. Tantôt, nous avons failli nous embrocher. Ayant appris de mon père que tout allait mieux, qu’on ne se tuerait point, je songe d’abord à mon mollet qui me fait mal, je retourne au ministère pour me faire panser, et tout à l’heure, en sortant, je tombe dans les bras

do mon communeux. Nous nous sommes embrassés comme deux frères.

Je serre la main de Charles. En parlant, il ajoute :

— A demain. N’oubliez pas que vous déjeunez chez nous. Si M. Adam a besoin de mon père, il se tient dans le cabinet de M. Étienne Arago. Après avoir été deçà delà, on a voulu le traîner encore de M. Delescluze à M. Flourens, qui ne s’entendent pas, et de M. Blanqui à M. Flourens, qui ne s’entendent pas davantage. Mon père a fini par répondre, devant moi, avec cet air doux et fier que vous lui connaissez: « Je donne audience ici, que ceux qui veulent me parler y viennent. »

Mais c’est toujours la confusion des nouvelles. J’étais encore dans le salon quand on me prévient, de la part de M. Pouchet, que le moment difficile est arrivé, que M. Raoul Rigault est sur le quai avec trois ou quatre cents hommes armés, et qu’il demande à prendre possession de la Préfecture de police. M. Pouchet a consenti à recevoir M. Rigault, seul, bien entendu.

51 OCIOBUE.

La porte du cabinet est entr’ouverte , et je m’approche pour écouter.

Ce matin encore, M. Raoul Rigault était un simple employé à la Préfecture de police. Il est entré là au 4 septembre, et on l’y a laissé sans l’utiliser beaucoup , car je ne me souviens pas qu’Adam l’ait vu une seule fois. Il était occupé à chercher les clefs de je ne sais quelles grilles, de je ne sais quels dossiers. On le dit trèsrusé. Je suis curieuse de voir comment il va se tirer d’affaire avec M. Pouchet, qui est du pays de sapience, comme Adam. Il s’agit pour nous do gagner du temps.

M. Raoul Rigault entre. Il tient un papier qu’il ouvre et présente, par-dessus la table de travail du préfet, à M. Pouchet, qui demeure assis. M. Pouchet prend le papier, le lit avec soin, lentement.

Durant cette lecture, M. Raoul Rigault tire une écharpe rouge de sa poche, la déploie, et se prépare à la ceindre.

— Monsieur, lui dit le secrétaire général, j’ai déjà reçu, il y a une heure, un ordre sembla-

ble, revêtu du même sceau, nous enjoignant d’accepter comme préfet de police, en remplacement de M. Edmond Adam, un autre que vous. Cet ordre était signé Flourens. Sa signature vaut bien celle que vous me présentez.

Veuillez retourner auprès de votre gouvernement et vous entendre avec M. Flourens.

M. Raoul Rigault s’attendait probablement à un refus, mais il ne s’attendait pas à cette réponse. Il en reste un instant tout surpris, malmène son écharpe, dont la soie résiste, qu’il froisse, roule, et renfonce au plus profond de sa poche. Puis il s’emporte contre M. Flourens, l’appelle : « Idiot, brouillon, imbécile!» dit qu’il le secouera de la belle façon, et sort en avertissant M. Pouchet qu’il va revenir dans une heure, avec des forces plus considérables, pour s’emparer de la Préfecture de police, de gré ou de force.

— Quoi qu’il advienne, répond M. Pouchet, nous sommes décidés à défendre la Préfecture, jusqu’à demain midi.

Nous nous groupons autour de M. Pouchet,

St OCTOBRE.

M. James Pouchct son frère, M. Paul Parfait, M. Adolphe Badin et moi. M. James Pouchet, ingénieur civil, engagé dans le génie auxiliaire, est chargé, comme le plus militaire d’entre nous, d’inspecter notre garnison , d’entretenir ses bonnes dispositions, de visiter tous les postes, de s’assurer que toutes les issues de ce dédale qu’on appelle la Préfecture de police sont fermées, fortifiées et bien gardées.

Au milieu de ces préparatifs, nous sommes égayés par un incident assez bizarre : M. Flourens nous fait réclamer son cheval. Il l’a perdu dans la bagarre, à ce qu’il paraît, et naturellement il l’envoie chercher à la Préfecture de police. «Prière de me renvoyer mon cheval, écrit-il, pour le faire panser. » Ce billet que je garde, qui est bien signé Flourens, se termine par le post-scriptum suivant ; « Remettre le cheval au porteur. »

Nous apprenons qu’Adam songe à nous. Le général Trochu nous envoie un bataillon de mobiles demandé par le préfet de police. Le renfort n’est pas à dédaigner; mais M. Pouchet,

qui craint do montrer à nos gardes républicains une défiance inopportune, prie l’officier qui commande les mobiles de rester dehors et de s’établir sur le quai pour y être à sa disposition.

Nous attendions l’ennemi, et c’est un ami qu’on m’annonce, M. Jules de Lasteyrie, qui est lié avec Adam depuis 1848, et avec moi depuis la guerre. Il s’est inquiété de nous, de moi. Il croit que nous allons être attaqués, ainsi que l’Imprimerie nationale, d’où il vient.

— Qu’allez-vous faire? nous dit-il.

— Nous défendre, nous y sommes résolus.

— Écrivez-le à Hauréau, qui est moins bien informé et probablement moins bien gardé que vous.

J’envoie immédiatement à M. Hauréau, mon ami, le billet suivant que je signe :

« Tenez comme nous contre MM. Flourens et Blanqui. Nous sommes décidés à nous défendre et à ne pas laisser envahir la Préfecture. »

M. de Lasteyrie me demande si son amitié, sa présence, si un bras de plus peuvent m’être utiles. Je le remercie de tout mon cœur du dé-

vouement qu’il m’offre et d’être venu en un pareil moment; je lui serre les mains, et je le ~ supplie d’aller au secours d’Adam , qui est peut-être en danger.

J’ai appris ce jour-là, ma chère Alice, comment, dans des circonstances graves, une amitié récente peut en une heure, en une minute, devenir une amitié inaltérable.

Je rentre dans le cabinet du préfet, et presque aussitôt l’étonnant Frontin réapparaît. Il semble être sorti de la muraille. Son costume est modifié ; la première fois, il avait son pantalon dans ses bottes, sa tunique de garde national ouverte, son fusil sur le dos, son képi en arrière; cette fois-ci, il a son fusil au bras, il est boutonné, brossé, soigné. Il récite :

— Le préfet a vu le général Trochu. Du Louvre, il est allé place Vendôme, où ‘il a pris le commandement d’une colonne de gardes nationaux. M. Jules Ferry, qui est aussi parvenu à s’échapper, le précède à la tête d’une première colonne. Il est convenu que M. Ferry ira par les quais et M. le préfet par la rue de

I,E SIÉCIE DE PARIS.

Rivoli. A leur arrivée , les deux colonnes se réuniront et cerneront l’IIôtel de ville. La garde nationale est molle. Le préfet s’en aperçoit, il explique l’affaire, on reste froid. A ce moment, des gardes nationaux s’approchent et le reconnaissent : « Mais c’est Edmond Adam, le préfet de police!» Est-il veinard, M. le préfet! Le bataillon qui marche en tète de sa colonne est le 10*, son bataillon, le bataillon du boulevard Poissonnière. Ah ! je vous prie de croire qu’on se souvient d’avoir monté la garde aux remparts avec lui, et qu’à l’heure qu’il est on le suit gaiement !

J’écoutais encore, et déjà Frontin avait disparu, soudainement, comme par une coulisse.

Mais je devais le revoir une troisième fois pendant cette interminable nuit.

Nous étions tous restés auprès de M. G. Pouchet, son frère, MM. Parfait, Badin et moi, recevant peu de nouvelles et rivés à notre inaction.

Nous avions appris l’arrivée sur la place de l’Hôtel de ville des gardes nationaux conduits par M. Ferry et par Adam. Quelque temps

après, nous apprenions que des pourparlers avaient eu lieu du dedans avec le dehors, que la paix était faite, que les insurgés cédaient la place, et qu’Adam était dans l’Hôtel de ville.

Nous cherchions à comprendre , à deviner la fin d’événements aussi compliqués, quand un homme tombe au milieu de nous : c’est encore Frontin !

Il a trouvé moyen d’être vêtu en tirailleur de Flourens, avec son même képi, son même fusil, son même uniforme :

— Le préfet, dit-il , est entré par un souterrain, sans gardes nationaux et sans armes. Des mobiles, sur deux rangs, éclairaient le passage avec des torches de résine. C’était beau. M. le préfet veut une chose qui n’est pas facile : il veut qu’on évacue l’Hôtel de , ville et qu’on ne se massacre pas. Ça ne va pas tout seul. Il y a . des gaillards qui refusent de descendre. Des mobiles, des Bretons sont au bas du grand escalier, prêts à faire feu ; les tirailleurs de Belleville sont en haut, prêts à riposter. Le préfet est au milieu de l’escalier, seul, allant tour à

Digilized by Cooglc

tour aux uns pour les calmer, aux autres pour les pousser dehors. Si un premier coup de fusil part, il est pour lui! Des envahisseurs ont menacé de tuer M. Jules Favre, si les mobiles avançaient. Le préfet leur a répondu que, s’ils touchaient à M. Jules Favre, à M. Jules Simon ou aux autres prisonniers, pas un d’eux ne sortirait vivant. « Nous sommes les plus forts, leur a-t-il dit, regardez par les fenêtres... » Je vais voir si M. le préfet est toujours sur son escalier.

Par amour de la vérité et du tableau, cet excellent Frontin avait été cruel. Pendant qu’il s’en allait, je crus voir Adam sur ce grand escalier, je crus entendre un coup de fusil, et recevoir moi-même une balle au cœur.

Mais je vais résumer pour toi, ma chère Alice, les événements de cette nuit du 31 octobre, dont nous reparlerons souvent. M. Demonbynes, qui a toujours accompagné Adam, a pris • des notes, heure par heure, instant par instant, J’ai ces notes sous les yeux; je les copie et je les abrège, en conservant pour toi les détails qui donnent aux faits une physionomie vivante.

C’est à minuit moins cinq minutes, heure de l’Hôtel de ville, que la colonne de gardes nationaux commandée par Adam a débouché sur la place, silencieusement, sans clairon ni tambour, L’Hôtel de ville est hermétiquement fermé. Adam et M. Ferry l’entourent de leurs bataillons. A leur approche, des gardes nationaux, qui tenaient sans doute pour la Commune, se sont éloignés.

L’investissement est complet. Adam, qui connaît bien l’Hôtel de ville, en cherche toutes les petites portes, tourne autour du jardin et en secoue les grilles. Pendantce temps-là, plusieurs coups de fusil éclatent à quelques pas de lui. Qu’est-ce? On accourt. Les uns disent que ce sont des gardes nationaux qui, de notre côté, ont tiré dans la serrure d’une des grandes portes de l’Hôtel ; d’autres, que ce sont des insurgés qui ont tiré par une fenêtre. On a tiré probablement des deux parts ; mais personne n’a été blessé, et, par bonheur, l’incident n’a pas de suite.

M. Ferry et Adam se rencontrent alors pour la première fois depuis leur arrivée. Ils délibè-

rent sur les moyens de pénétrer de vive force.

Mais on vient annoncer à M. Ferry que MM. Dorian et Delescluze, sortis do l’Hôtel de ville, sont près de là et demandent à lui parler. M. Jules F'erry s’approche d’eux, avec son frère.

Adam, qui est resté avec M. Demonbynes, va bientôt se mêler au groupe, que des officiers de la garde nationale protègent contre les curieux. A la très-petite distance où se trouve M. Demonbynes, on n’entend pas, mais on voit très-bien qu’un accord se fait. Dorian a d’abord lu un papier qu’il tenait à la main. La conversation n’a pas duré un quart d’heure.

Puis MM. Dorian, Delescluze, Jules Ferry et Adam, se sont serré les mains, et MM. Dorian et Delescluze ont disparu.

De leur côté, M. Ferry et Adam se retournent vers les officiers de la garde nationale et leur racontent ce qui s’est passé. La paix est faite. Cette nouvelle répandue dans tous les rangs est accueillie avec la plus vive satisfaction.

. Déjà, ma chère Alice, quelques heures à

peine après les événements accomplis, on discute sur la convention passée. Voici, d’après les notes de M. Demonbynes, qui a recueilli sur place les premiers récits, ce qui a été convenu :

Dorian, dont les efforts ont enfin été couronnés de succès, a commencé par déclarer que la question politique était vidée, qu’aucun dissentiment n’existait plus. Les élections municipales, consenties dans l’après-midi par le gouvernement lui -même, auront lieu demain , et des élections politiques après-demain. Cette ' dernière clause est de la nuit, et l’initiative semble en avoir été prise par les membres du gouvernement détenus à l’Hôtel de ville.

Les envahisseurs ont renoncé à toutes leurs autres prétentions, et on leur a promis qu’ils évacueraient librement l’Hôtel de ville et ne seraient point recherchés. Dorian a cité notamment M. Jules Favre comme ayant tQut approuvé. M. Delescluze est revenu à plusieurs reprises sur l’oubli accordé aux faits de cette journée, et c’est une des conditions auxquelles M. Ferry a

formellement adhéré. Il n’a d’ailleurs fait aucune objection. Seulement, il a exigé que les gardes nationaux de l’intérieur, en défilant devant le général Tamisier, qui est encore leur prisonnier, n’acclamassent que la République. Pas de cri de : « Vive la Commune ! » De son côté, Adam a voulu que l’Hôtel de ville fût réoccupé au nom du gouvernement de la défense nationale, ce qui a été admis.

Cependant, une demi-heure s’est écoulée; l’Hôtel de ville est toujours clos, et personne n’en est sorti. M. Ferry commence à s’impatienter. Les engagements qu’il a pris pourrontils être tenus? C’est une crainte qu’Adam lui exprime, une crainte seulement, car il désire aussi diminuer l’importance des faits et laisser cette nuit confuse dans les ténèbres, afin que les Prussiens ne soient pas encouragés par le spectacle de nos discordes civiles, qu’ils provoquent, selon moi, qu’ils attendent, dit Adam. Le préfet de police est bien résolu à déployer tous ses efforts pour contribuer au dénoûment pacifique entrepris par Dorian.

A ce moment, un officier de mobiles vient annoncer à M. Ferry que le souterrain de l’une des casernes de la place Lobau est occupé par son bataillon. M. Ferry peut pénétrer dans l’Hôtel de ville. Celui-ci ne trouve pas qu’il soit convenable, pour un membre du gouvernement, de passer par cette voie secrète. Après un instant d’hésitation , causé par le refus de M. Ferry, Adam, « que sa grandeur n’attache pas au rivage » , propose de suivre l’officier. Plusieurs personnes offrent de l’accompagner. Il accepte M. Demonbynes, seul, sans armes, et qui, pour ne pas se séparer du préfet de police, fait valoir son droit de chef de cabinet.

En sortant du souterrain, Adam rencontre d’abord, dans une cour de l’Hôtel de ville, Dorian , qui travaille à l’évacuation , puis M. Arnaud (de l’Ariége), maire du VH' arrondissement. Depuis douze heures, M. Arnaud agissait dans le sens de la conciliation, avec 'patience, avec courage, faisant admirer ses vertus si sincèrement chrétiennes. Le préfet monte ensuite dans la salle où le gouvernement a été

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fait prisonnier, où, dit-on, Jules Favre, Jules Simon et Garnier-Pagès sont toujours gardés à vue. 11 ne les y trouve plus. Mais il rencontre M. Delescluze et lui reproche la lenteur avec laquelle l’évacuation s’opère. Celui-ci montre M. Flourens debout sur une table, exhortant ses amis à sortir de l’Hôtel de ville, à s’en aller, et qui semble n’avoir pas encore réussi à convaincre tout le monde. Les plus entêtés craignent évidemment d’être saisis au passage par les gardes nationaux qui couvrent la place. Des promesses ne leur suffisent pas, ils demandent des garanties, des otages... Toujours des otages!

Adam, contrarié, redescend dans les cours.

Là, il s’aperçoit qu’aucune des portes qui donnent sur la place principale, et par lesquelles la sortie doit avoir lieu, n’a été ouverte. Il se dit, il dit à M. Demonbynes, qu’il y a bien dans cette foule un millier de poltrons, ou de curieux, ou de gens plus raisonnables que les autres, qui ne demanderaient pas mieux que de partir et de commencer le défilé. Il fait ouvrir,

et en effet le défilé commence. Mais les mobiles bretons se précipitent, menacent, et deviennent à leur tour un obstacle, (C’est ici que se place la scène de l’escalier qui nous a été racontée par Frontin.) Finalement, un peu de gré, un peu de force, le défilé recommence, et il sort de l’Hôtel de ville douze ou quinze cents personnes. Puis le mouvement s’arrête , et pourtant l’Hôtel de ville regorge toujours de monde !

Pendant ce temps-là, M, Ferry, qu’Adam a eu le tort d’oublier, dit M, Demonbynes dans ses notes, s’irrite au dehors. Il parvient enfin à entrer par l’une des grandes portes qui ouvrent sur la place Lobau, il arrive à la tête d’un bataillon de gardes nationaux, il s’élance par les escaliers du côté des grands salons et va se perdre dans la foule énorme qui les encombre. Cet effort, énergiquement conduit, ne produit aucun résultat. On ne sort pas !

Un autre bataillon se présente et s’apprête à suivre la même direction que le premier.

Adam consulte un aide de camp du général

Trochu, le commandant Bibosco, qui est auprès de lui. Ne vaudrait-il pas mieux diriger ce second bataillon par l’escalier des bureaux qui conduit à des espaces plus libres? On pourrait par là refouler les retardataires. M. Bibesco approuve, et dit: «Voilà un mouvement tournant qui va réussir! » En effet, presque aussitôt, le défilé recommence.

Cette fois, c’est la sortie générale.

En tète des premiers rangs, pressés et nombreux, marche le général Tamisier, comme cela a été convenu. Blanqui s’est attaché à son bras. Non loin d’eux, M. Delescluze, puis Dorian, qui veille à l’exécution des paroles données, tandis qu’Adam veille sur ses mobiles. Le moment est solennel... Tout va bien! Le défilé continue.

Adam, pendant cette nuit, s’est de plus en plus pénétré de la pensée politique de l’oubli promis ; il aperçoit des sortants qui ont mis la crosse en l’air: « Vous n’êtes pas des vaincus, leur dit-il, remettez vos armes au bras, et vive la République ! » Et le défilé durait, durait toujours. Il dura deux heures, trois heures, jusqu’à cinq

heures du matin. Adam évalue à sept ou huit mille les hommes qui s’étaient engouffrés dans cet immense Hôtel de ville. Imagine, ma chère Alice, un combat à la baïonnette, aveugle, acharné, où les mobiles seuls pouvant se reconnaître auraient tué indistinctement gardes nationaux amis et ennemis : que de cadavres ! Avoir pu empêcher pareille chose et ne l’avoir pas empêchée, ce serait à mourir de chagrin !

M. Ferry et Adam font une dernière inspection de l’Hôtel de ville pour s’assurer qu’il n’y reste plus personne. Dans le cabinet même de M. Ferry, l’ancien cabinet du préfet de la Seine, ils trouvent une vingtaine d’officiers de la garde nationale assis autour d’une grande table verte, ayant des airs de personnages et demeurés les derniers pour établir sans doute qu’ils sortiront librement. M. Ferry les invite à se retirer, et ils se retirent.

Il est cinq heures et demie, M. Demonbynes est rentré à la Préfecture de police, il y aune heure environ, pour nous annoncer le dénoûment et mettre en ordre ses souvenirs et ses notes de la nuit. Depuis longtemps déjà, Frontin nous avait

fait savoir, par un billet, que le préfet était descendu sain et sauf de son escalier.

Nous attendions Adam. 11 arrive et nous trouve tous réunis. Si j‘ai été inquiète de lui, il a été aussi bien inquiet de moi. Maintenant que le danger est passé, l’émotion se laisse voir. Adam est broyé par la fatigue, mais il est content, il est allégé d’un grand poids. Il remercie affectueusement Georges Pouchet, et va se jeter sur son lit.

l" novembre.

J’écrivais dans ma chambre, ma porte ouverte sur la chambre d’Adam. Tout à coup quelqu’un entre chez lui avec fracas et le réveille : c’est M. Ernest Picard en personne.

— Eh bien, Adam, dit-il, avez-vous ordonné l’arrestation de MM. Pyat, Blanqui, Delescluze, Flourens, Milliôre, et des autres meneurs de l’invasion de cette nuit? C’est fait, n’est-ce pas?

1er novembre.

•an

Adam dormait sur une solution pacifique , il se réveille sur une reprise d’hostilités.

— Ah ça! monsieur Picard, vous ou moi, nous rêvons, répond-il. Ignorez-vous qu’une transaction a eu lieu?... Sans parler des engagements pris à l’intérieur de l’Hôtel de ville, auxquels je n’assistais pas, M. Ferry, un membre du gouvernement, a ratifié devant moi toutes les promesses faites. Il a été formellement entendu qu’aucune poursuite ne serait exercée. C’est à cette condition expresse que les envahisseurs ont consenti à rendre leurs prisonniers et à se retirer sans combattre. 11 y a eu contrat, j’en ai été le témoin, le notaire, l’exécuteur. Si l’on déclarait que je suis moi-même un des contractants, je ne protesterais pas, car j ’ai pris part aux poignées de mains échangées en guise de signatures... Et maintenant vous voulez que j’endosse, comme préfet de police, la violation des paroles données ! Je ne le ferai pas.

M. Picard répond à son tour que les engagements de tel ou tel n’engagent pas le gouvernement ; que celui-ci n’a pas délibéré et ne s’est pas engagé lui-même.

— C’est une manière de voir, dit Adam. Je veux admettre que, cette nuit, vous et le général Trochu, qui étiez libres, composiez seuls le gouvernement. MM. Jules Simon, Jules Favre, Garnier- Pagès, Emmanuel Arago et Pelletan ne comptent pas ; M. Jules Ferry, qui était libre autant que vous, ne compte pas non plus! Voyons, cependant! Avez-vous dormi cette nuit? Non, je suppose. Alors, vous avez su ce qui se passait.

Je suis certain que le général Trochu conviendra

qu’il le savait aussi... Et vous ne m’avez rien fait dire! Pendant cinq heures, je n’ai pas entendu parler de vous! Un aide de camp du général Trochu, le commandant Bibesco, est venu à l’Hôtel de ville, et il a courageusement joint ses efforts aux miens. Vous pouviez me faire savoir que vous, monsieur Picard, vous désapprouviez l’arrangement conclu, et m’envoyer l’ordre d’arrêter les gens que j’avais sous la main. Le préfet de police vous eût obéi ou non. Mais vous avez hésité, vous n’avez pas agi, et c’est quand tout est terminé, ce matin, que vous venez me demander de faire des arrestations ! Il

1er novembre.

est trop tard. Je vous le répète, je n’arrêterai personne.

M. Picard se lève, en invitant le préfet à se rendre, le plus tôt possible, au conseil convoqué pour huit heures du matin au ministère des affaires étrangères.

Adam eût préféré dormir, mais il part bientôt pour le rendez-vous donné.

A son arrivée, M. Picard occupait la tribune, — non, le tapis, — et il développait tout un programme de mesures à prendre contre la liberté delà presse, la liberté de réunion, etc., etc.

Vient la question des arrestations.

Adam résume les observations qu’il a déjà opposées à M. Picard, et il ajoute :

— Mon cher monsieur Picard, je vous vois lancé sur une pente où je ne vous suivrai pas. Vous me semblez trop triomphant. Je me laisserais peut-être aller à faire de la réaction avec Jules Favre, Emmanuel Arago, Garnier-Pagès, dont les opinions républicaines me sont connues; mais avec vous, qui ce matin régnez ici, je ne commettrai pas cette faute. Je suis trop bien

LE SIÈGE DE PAlUS.

averti. J’ai fait de la réaction en 1848, et je me souviens que notre conduite à cette époque n’a pas sauvé la République. Depuis vingt ans, je me promets de ne pas recommencer et je ne recommencerai pas! Donc, si vous voulez ouvrir la campagne par un manquement à des paroles données, je ne suis pas votre homme.

Chargez de vos arrestations un autre préfet de police que moi.

L’importance attribuée par Adam à M. Picard soulève des protestations dans le conseil. D’ailleurs, on semble ne pas vouloir en ce moment discuter plus longtemps la question des arrestations. La présence de quelques-uns des membres du gouvernement qui ont pris part à la transaction de la nuit, cause un visible embarras. La démission d’Adam n’est pas acceptée, et la discussion est renvoyée au conseil du soir. En attendant, de part et d’autre, on réfléchira.

Le gouvernement était pressé de s’occuper des élections promises pour aujourd’hui. 11 veut remplacer l’affiche signée des maires de Paris, par une affiche nouvelle.

l«r NOVEMBRE.

Les élections municipales deviennent des élections de maires, et la réélection des membres du gouvernement a lieu sous la forme d’un plébiscite. On ne votera pas aujourd’hui, on votera demain et après-demain.

Dorian, qui est resté toute la matinée à l’Hôtel de ville pour que les élections ne subissent aucun retard, proteste avec énergie. Sa parole est engagée. Ses collègues lui objectent les difficultés matérielles, et ils s’efforcent de le calmer. Enfin l’affiche est rédigée en termes si peu clairs, que ceux qui sont disposés à voter oui voteront non, et que, ce soir, il a fallu expliquer aux Parisiens qu’on attend d’eux un oui et pas un non.

Vers la fin de la séance, Dorian s’adresse à Adam et lui dit :

— Vous retirerez votre démission, n’est-il pas vrai? En la maintenant, vous me feriez une situation impossible.

— Ne raisonnez point par comparaison, mon cher ami, lui réplique Adam, ce qui conduit toujours à raisonner faux. Comme préfet de po-

2Il2

lice, je serais obligé de signer les arrestations demandées, et, en conscience, je ne le peux pas. D’ailleurs, rien n’est plus facile que de me remplacer, tandis que vous, vous ôtes essentiel à la défense de Paris. Les Parisiens ont mis leur confiance dans votre activité, dans votre patriotisme. Qui sait si, en vous retirant, vous ne briseriez pas leur dernier espoir?

Un membre du gouvernement s’était approché d’eux:

— C’est votre popularité qui nous a sauvé la vio hier, dit-il à Dorian. Si vous nous abandonniez, je ne me fais aucune illusion sur le sort qui nous attend. Au premier échec, nouvelle émeute, dont pas un de nous ne sortirait sain et sauf!

Dorian part sous le coup d’une vive émotion.

Je déjeunais au ministère des travaux publics ; j’y allai de bonne heure. Dorian n’avait pas revu son mari depuis la veille; elle le savait occupé aux préparatifs des élections qui devaient avoir lieu aujourd’hui; mais il est midij ne serait-on plus d’accord? Je lui raconte la

1er iXOVEMBRE.

démarche faite à la Préfecture de police par M. Picard, et son inquiétude augmente.

Au moment de nous mettre à table, Dorian arrive. 11 sort du conseil, c’est tout ce qu’il nous dit. Pendant le déjeuner, il reste muet et grave.

Au salon, c’est moi qui romps le silence :

— Et les arrestations, les fait-on?

— Ils paraissent décidés à les faire.

— Et Adam?

— Il paraît décidé à s’en aller.

— Et les autres engagements pris cette nuit, dit M“® Dorian, les traite-t-on de la même manière?

— A peu près; ils ont réinventé le plébiscite.

— Et toi, t’en vas-tu?

— Je reste.

Alors j’assiste à une scène émouvante. M“® Dorian est debout , les mains dans les mains de son mari, adossé à la cheminée. Les enfants sont tous aux genoux de celui qu’ils appellent « le patron ». Charles son fils, Aline Ménard

2l»lt

sa fille, si ardemment patriote, Ménard, le supplient à mains jointes de donner sa démission, de ne pas subir l’outrage qu’on lui fait, de ne pas laisser amoindrir l’héritage d’honneur qu’il leur amasse depuis vingt ans avec tant de soins et de persévérance.

Dorian a des larmes plein les yeux, mais il répond sans hésiter :

. — Quand j’ai quitté ma maison, mes usines, pour venir à Paris, j’étais prêt à tous les sacrifices. Quand j’ai accepté de faire partie du

gouvernement de la défense, j’ai voué au service de la République ma fortune, ma vie, et la vôtre, Ménard, et la tienne, Charles. Vous me dites que je dois réserver mon honneur. Je ne crois pas qu’il soit en cause, c’est plutôt l’honneur dos autres qui est en péril. Je me sens, il est vrai, atteint dans ma dignité. Eh bien, j’irai jusqu’à ce sacrifice-là. Je me suis taillé mon devoir dans la tâche nationale que nous accomplissons tous: je fonds des canons! Si je cessais, il ne serait bientôt plus fondu ni un boulet, ni un canon, j’en suis certain. Je montrerai

1er novembre.

à messieurs de la guerre ce que valent mes canons du commerce !

M“® Dorian et ses enfants insistaient. Dorian tire sa montre et dit :

— Je suis attendu au fort de Montrouge ; j’ai promis d’assister aujourd’hui à l’essai de plusieurs pièces de sept. .

En sortant du ministère, je vais à mes ambulances, et je ne rentre à la Préfecture de police que pour dîner. Je trouve au salon Garnier- Pagès, qui cherche Adam , et paraît ennuyé de me voir.

— Qu’avez-vous contre moi? pourquoi m’évitez-vous? lui demandai-je.

— Je fuis les femmes aujourd’hui, me répond-il en riant, elles sont toutes piquées de la tarentule de la démission. Je viens de voir M“* Dorian : brrr ! . . . . Comme vous êtes encore plus insurgée qu’elle...

— Vous entrevoyez une lutte, lui dis-je, et vous vous repliez en arrière. Ceci n’est pas digne de vous. Eh bien, vous allez m’entendre! Au

nom de votre jardin de Cannes, au nom de vos

la.

dryades pacifiques, n’arrachez pas à mon cher Adam le rameau d’olivier qu’il a tenu à la main pendant la nuit du 31 octobre.

Garnier-Pagès, plus sensible à la politique (pi’à ma poésie, secoue la tète et s’en va.

Ce soir, conseil chez le général Trochu. On doit y résoudre la. question des arrestations. Adam a été obligé de s’y rendre.

Lorsqu’il est entré, M. Ferry tenait un journal du soir et lisait ou résumait une lettre publiée par lui sur les événements de la veille.

La convention à laquelle il a souscrit n’était pas une convention dans le sens étendu de ce mot : c’était un armistice. M. Ferry n’a donné son consentement qu’à une trêve de quelques heures ; cette trêve a été respectée tant qu’elle a duré ; mais les rebelles qu’il a eus sous la main, cette nuit, qu’il a lâchés, le gouvernement est libre aujourd’hui de les faire arrêter...

— C’est de la casuistique ! dit Adam.

— Nommez donc, Adam , ceux qui ont pris les engagements dont vous avez parlé ! s’ecrie M. Ferry.

1er NOVEMBRE.

— Mais, parbleu! vous-même en avez pris, monsieur Ferry, devant moi !

A ce moment, éclate une tempête dont je ne sais probablement pas tous les détails. Adam a été insulté, M. Ferry provoqué. M. Jules Favre s’efforce de calmer Adam. Les collègues de ' M. Ferry lui donnent tort, et il va de bonne grâce tendre la main à Adam. Il n’y aura pas de duel.

La discussion s’engage :

— Vous regrettez, dit Adam, que MM. Blanqui, Félix Pyat, Millière, n’aient pas été arrêtés hier. Soit, c’est une occasion perdue ; n’essayez pas de la rattraper. Quoi que vous fassiez, vous serez accusés d’avoir manqué à vos promesses, et moralement plus affaiblis que matériellement fortifiés. Tenez votre parole. Vous en serez d’autant plus autorisés à sévir, si des faits nouveaux se produisent. Pour les faits passés , Je vous le répète , je n’arrêterai personne. Je sais bien qu’on m’accusera de tendresse pour MM. Blanqui et Félix Pyat ; mais le beau mérite d’avoir une parole.

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s’il n’y avait pas quelque danger à la tenir!

Un membre du gouvernement demande au préfet de police si les engagements consentis ne résultent pas de faits entachés de violence.

— Bon pour le palais! répond Adam.

M. Trochu n’avait point jusque-là pris part au débat ; il l’interrompt et dit :

— Vous avez déclaré que si des faits nouveaux se produisaient, vous n’hésiteriez pas à agir. Eh bien, Adam, il y a des faits nouveaux. Lisez cette affiche et ce rapport qu’on me remet à l’instant. Contrôlez ces nouvelles, assurezvous de leur importance, et, si elles sont exactes, il est bien entendu que vous reprenez votre démission.

2 novembre.

Hier au soir, Adam était rentré assez triste d’être encore préfet de police. Toutefois , il s’est remis à la besogne, et il a pu immédiatement

s’assurer que les faits nouveaux dénoncés au général Trochu n’avaient aucune gravité.

De bonne heure, tout est expliqué. La veille, un des clubs de Belleville, ayant trouvé la salle de ses réunions fermée, a franchi la clôture d’une église en construction pour y délibérer. Deux planches ont été brisées et quelques menaces proférées. L’affiche, vieille de deux jours, avait précédé les événements du 31 octobre.

Les rapports se succèdent jusqu’à midi, de Belleville, de la Villette, de Montmartre, et tous disent la même chose : pas la moindre apparence d’agitation, rien, rien, rien !

Adam va chez le général Trochu, où il rencontre MM. Picard, Jules Favre et Ferry. Il est reconnu sans conteste qu’il n’existe pas de faits nouveaux.

M. Picard déclare que le gouvernement n’en persiste pas moins dans ses intentions d’arrêter les envahisseurs de l’ilôtel de ville.

Adam dépose sa démission.

Puis, se retournant vers MM. Jules Favre et Picard, il leur dit :

— Je m’en vais, c’est convenu. J’en suis bien heureux, et vous n’en doutez pas. Cependant, jiermettez-moi une dernière observation. Vous êtes sur le point de commettre une de ces fautes qui s’appellent d’un autre nom. Un procès est impossible. C’est l’avis de MM. Lelilond, procureur général, et Henri Didier, procureur de la République, vos amis, deux hommes sages, modérés, et dont la grande expérience judiciaire vous est connue. Vous resterez en route, et n’aurez que les inconvénients de ces arrestations. Vous discutons depuis deux jours, on le sait, et vous pensez bien que MM. Blanqui, Flourens, Minière, se sont mis à l’abri de vos recherches. Vous n’arrêterez que des seconds et des troisièmes rôles. Tout au moins, attendez jusqu’à demain^ après le vote qui vous concerne, pour qu’on ne vous accuse pas de manœuvre électorale. Vous serez réélus aune grande majorité, n’affaiblissez pas votre succès.

— Oui, répond M. Picard, et demain, au nom même de ce succès, on nous demandera une amnistie.

Diglli^CT. by C'rifigle

— Vous verrez demain.

— Non.

Adam se lève pour sortir. M. Trochu rarrôtc et lui exprime le regret qu’il éprouve de sa retraite.

— Votre regret, général, n’est point partagé par M. Picard. 11 a déjà désigné mon successeur. Je l’ai aperçu dans la pièce voisine, en entrant. Si vous le faisiez appeler, je l’emmènerais tout de suite à la Préfecture de police.

En effet, Adam est revenu vers deux heures avec M. Cresson, et ils ont préparé ensemble le changement de préfet.

La nouvelle de notre départ s’est répandue vite dans la Préfecture de police.

Le chef du matériel me fait demander un instant d’entretien ; il nous regrettera. J’avais compris cet homme incompris. 11 aime les choses de goût, anciennes et modernes, et je l’avais touché en disant devant lui, à propos d’un vase que j’admirais :

— Voilà un bien beau Deck !

Ce vase était toute une histoire. M“® Piétri

l’avait exilé de salon en salon jusqu’à l’antichambre.

Debout devant moi, accoudé à une cheminée, M. X... me rappelle les dangers que le matériel de la Préfecture de police a courus le 31 octobre, deux jours auparavant, et il me dit avec douceur, d’un air d’ennui inimitable :

— Je n’aime pas les temps tourmentés.

Le personnel de la Préfecture de police m’a intéressée. 11 est divisé en deux camps bien distincts.

Le camp administratif est tranquille, laborieux; les employés s’y occupent des halles, des marchés, de la voirie, et ils restent assez: indifférents aux agitations publiques. Ils s’efforcent de ne pas être confondus avec les employés de la politique, et, en général, ils sont très-détachés des ambitions de ce monde. C’est une petite ville de province.

La fièvre règne dans l’autre camp. Tous les jours, des émotions nouvelles. L’habitude des émotions en a donné le besoin, et, quand les émotions manquent, on s’en crée. Tous les ren-

2 NOVEMBUE.

seignements y sont accueillis, bons, mauvais, vrais ou faux, et y sont tous notés avec le même soin. La confusion y fait perdre la clairvoyance. Cet antre mystérieux , où le public croit voir briller les cent yeux d’Argus, se remplit tous

les jours de peu de vérités et de beaucoup de ragots. Los adversaires politiques y passent tous pour des malfaiteurs, en particulier les républicains, même aujourd’hui, sous la République; les rapports le disent depuis si longtemps!

Avec la connaissance personnelle des hommes et des choses de Paris, l’une des qualités principales d’un préfet de police est le calme ; sans calme , il est exposé à commettre toutes les bévues, à faire toutes les sottises.

Àp rès dîner, je reçois la visite de M. Cresson. 11 s’incline devant moi d’un air douloureux, et me dit :

— ^ Madame, je crains d’avoir le regret de remplacer M. Adam. Vous devriez obtenir de lui qu’il retire sa démission. Je suis son successeur désigné, mais pas encore nommé.

— Oh 1 monsieur, ne comptez pas sur moi.

I,E SIÈGE DE l'AlUS.

— Madame, le sort en est donc jeté. Tout à l’heure, ma pauvre vieille mère, assise dans son fauteuil, a versé des larmes en apprenant que j’allais être préfet de police...

Je l’interromps :

— Monsieur, ma joie est si grande de quitter ces lieux, que je comprends votre désolation d’y entrer.

Adam vient prendre son successeur pour le 'conduire chez M. Trochu, où il doit le présenter à tout le conseil assemblé. Garnier-Pagès m’avait bien recommandé, en son nom et au norn'd’Emmanucl Arago, de dire à Adam de ne pas manquer à celte réunion. Pourquoi?

Mais je suis tranquille. En parlant, Adam me donne rendez-vous, pour ce soir , au boulevard Poissonnière. Je lui saute au cou et l’embrasse devant M. Cresson.

Adam me rejoint bientôt. Lorsqu’il est arrivé au gouvernement, Garnier-Pagès parlait. Emmanuel Arago a parlé ensuite. Adam me raconte qu’ils disaient de si bonnes choses, si sensées.

3 \OVEMBIVE.

contre les arrestations décidées sans eux, que, ma foi! il a eu peur et s’est sauvé.

— Depuis deux jours, ajoute-t-il, j’occupais trop de place dans les délibérations du gouvernement!

3 novembre.

Je me réveille dans mon colombier. Je ne suis point revenue clopin-clo])ant de mon voyage à la rue de Jérusalem. Nous nous remettons en notre ménage.

Ale voilà donc chez moi, dans un coin haut juché, haut perché, mais libre s’il en fut.

Nos amis nous approuveront-ils d’être rentrés chez nous? Apj)rouverorit-ils mon lier Adam d’avoir préféré la dignité de sa conscience aux dignités d’un emploi? Oui, cent fois oui! l’cyrat nous comprend déjà. Mais le grand public, avec son jugement superficiel, admettra-t-il qu'un homme politique ait risqué le blâme général pour ne pas encourir son propre blâme?

J’ai VU Louis Blanc, qui m’a dit: «Je suis heureux d’aimer Edmond Adam comme j’en avais le désir. » Voilà une belle et bonne parole !

Louis Blanc m’a raconté un trait adorable de Garnier-Pagès. Dans la nuit du 31 octobre, ce membre do deux gouvernements provisoires, habitué aux émeutes, fut couché en joue par * un tirailleur de Flourens. Garnier-Pagès était assis près d’une fenêtre ; il étouffait dans cette salle bondée de gens. Tandis qu’on le couchait en joue, il s’endormit...

Paris accorde un renouveau de demi-confiance au gouvernement, par peur de M.M. Flourens et Blanqui.

On reveut réespérer dans la recapacité do M. Trochu. Allons! je confe.sse qu’il n’a pas été féroce, et qu’il aurait pu donner des. ordres do massacre et mettre l’aris à feu et à sang pour dégager sa responsabilité dans l’avenir. Une pareille occasion se présentant, Bonaparte troisième n’eût pas hésité.

J’ai rapporté mes jirovisions de la préfecture

a NOVEMBRE. 257

bien ébréchées. Si , dans la nuit du 31 octobre, Adam n’a pas perdu l’honneur , moi j’ai nourri celte nuit-là vingt-six personnes, et j’ai perdu un magnifique jambon d’York, du poids de quinze livres , espoir des derniers jours du siège, et qu’il a fallu sacrifier !

4 novembre.

Les amis qui sont venus dîner avec nous aujourd’hui aiment cependant mieux dîner à Poissonnière qu’à la Préfecture, chez la police.

J’ai servi à mes invités du cheval de contrebande ot une gibelotte ; ce qu’était ma gibelotte, je ne le dirai pas !

Nous avons eu dans la soirée la bonne visite (le MM. Georges Pouchet, Dcmonbynes, Paul Parfait, Badin, démissionnaires comme Adam, libres comme nous, et qui n’ont pas voulu accepter un accommodement avec le nouveau préfet de police.

U' SififiF. DK pvnis.

Adam a soumis au jugement de nos amis, MM. Peyrat, Nefftzer, Jourdan, Cernuschi, sa démission et sa querelle avec M. Jules Ferry; il a pris conseil, et, sur leur avis, longuement discuté, qu’il ne faut pas en ce moment mêler des questions de personne aux luttes générales, il accepte de se taire, de ne rien expliquer jusqu’à des temps plus calmes.

— Et si M. Ferry attaque la parole d’Adam,

, touche à sa loyauté? demandai-je.

— Nous raconterons les faits, en donnant au débat un caractère impersonnel, me répondit le plus ancien de nos amis.

Notre entretien sur le projet d’armistice a été très-passionné. Peyrat se désespère et nous déclare perdus si nous acceptons un armistice.

— Nous avons une occasion unique d’être grands, nous dit-il. Faisons de l’héroïsme avec tout, même avec mon pauvre estomac, où j’ai bien mal, par parenthèse ; mais je consens à endurer toutes les crampes du monde, pourvu que nous ne nous cramponnions pas à la lâcheté.

Peyrat, qui ne fait jamais de mots, a le courage gai !

M. Cernuschi parle de l’avenir de l’humanité, du progrès dans les nations ; quoique Italien, il croit encore à la nation française.

La hauteur de nos discussions nous montre à nous-mêmes la hauteur de nos pensées. Nous nous sentons ou le courage du désespoir ou le courage de la foi. Nous ne voyons rien , plus rien de personnel , de mesquin dans nos âmes.

Autour de nous, les personnalités- les plus vaniteuses s’effacent devant l’importance des choses. La taille , la grandeur des événements façonnent les esprits élevés à leur image, et obligent les petits esprits à se hausser pour les voir et pour les suivre.

C’est aujourd’hui le jour du plébiscite ; on le discute , on Te condamne : c’est du bonapartisme renouvelé.

Cependant, tout le monde a voté oui.

f,F, SIÈGE DE PARIS.

;> novembre.

Les journaux républicains , V Avenir national dans un Irès-bel article de Peyrat, blâment les arrestations. Le rôle d’Adam est compris par le public, ce que nous n’espérions pas. On le désapprouve ou on le loue au point de vue politique, mais au point de vue personnel tout le monde admet ce simple axiome : il a donné sa parole, il la respecte.

Aujourd’hui a eu lieu l’élection des maires.

Tous se sont donné beaucoup de mal jusqu’à présent pour la distribution des subsistances , des vivres ; quelques-uns ont réussi à faire bien ; ceux-là seront certainement renommés.

La question d’armistice préoccupe à bon droit et presque exclusivement tous les esprits. Je crois que nous sommes perdus avec l’armistice. C’est , à n’en point douter , la paix dans des conditions misérables. La province, qui est déjà en pleine réaction, paraît-il, et qui depuis près de trois mois n’a pas reçu la mode de Paris,

va nous envoyer une assemblée démodée, pastorale, remplie de hobereaux et de capitulards !

J’ai vu ce soir M”® et M. Henri Didier.

M“® Henri Didier, qui est souffrante, a pris la peine de monter mes quatre étages ; elle désire que son mari donne sa démission ; mais lui , qui ne résiste pas avec ferveur, craint, non sans raison, que la procédure, après son départ, no devienne essentiellement picardienne. Il y aurait pour l’opinion publique un danger d’être faussée. Les engagements pris se confirment et s’affirment tous les jours, à mesure de l’éclaircissement des faits et de la réflexion des gens loyaux.

Adam subit sans broncher les dénégations de M. Ferry et la mauvaise foi de M. Picard dans cette affaire.

• () novembre.

L’armistice est repoussé ! Ma joie est complète. Louis Blanc sort de chez moi; il venait se

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